Société Psychanalytique de Paris

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La cause amoureuse. Freud, Spinoza, Racine

Dans la cure analytique, la «fausse liaison» de l’amour révèle une causalité sauvage, qui suscite la figure de Lucifer-Amor. Dès lors, il faut démystifier l’amour qui «n’est rien d’autre que» sexualité, fausse liaison, leurre… Cette expression : «l’amour n’est rien d’autre que… » est issue de l’Ethique de Spinoza : «L’amour n’est rien d’autre qu’une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure». Lorsqu’on sait l’importance de la Joie chez Spinoza, il est possible de discuter qu’il s’agisse là d’une «destitution de l’amour». Quoi qu’il en soit, Monique Schneider relit les textes freudiens et spinozistes dans cette perspective d’un rabaissement de l’amour qui exorcise sa force diabolique par un éclaircissement de ses mécanismes.

Elle dialectise cette interprétation par une seconde figure du grand siècle : Racine. Dans le théâtre racinien l’apparition de l’amour est corrélée à «l’interdit de naître» et notamment de naître légitimement de deux parents humains. La sommation amoureuse est en revanche, régulièrement, tentative de réparation d’une injustice antérieure. Une démonstration assez magistrale, au fil des pièces de Racine jusqu’à Phèdre, «la fille de Minos et de Pasiphaé» décline cette configuration de l’univers tragique et les issues relatives trouvées dans Esther et Athalie.

La fin du livre revient à Freud, et la façon dont il s’explique avec le commandement de l’amour du prochain, à la lumière de ces études philosophique et littéraire fortes et subtiles, de lecture difficile, parfois discutables dans leur unilatéralité, toujours suggestives.

Humain/Déshumain

Décapant… ! C’est en effet d’une manière provocante et puissante que Pierre Fédida aborde lors de son dernier séminaire dispensé dans les années 2001-2002, la question « des facteurs d’affaiblissement de la pratique analytique ». Assez des inférences intersubjectives qui évacuent le transfert comme « processus psychique puissant » et assez de cet inconscient rendu « allégé » ! P. Fédida articule sa réflexion autour de la notion d’humain et de déshumain, du semblable et du dissemblable, la déshumanité concernant « la destitution d’une ressemblance du semblable ». Alors, comment se représenter ce déshumain et s’identifier à des patients ayant vécu des situations de « déshumanité » (phénomène d’anéantissement par exemple) ? Il ne s’agit pas, dit l’auteur, d’être en empathie avec l’horreur mais de « savoir en quoi ce qui est horrible défait nos propres représentations.»

Le mot d’ordre transmis par P. Fédida aux analystes est « Imaginez ». Laissons nous déformer dans nos représentations par le symptôme, produisons des images qui soient des interlocutrices de celui-ci. Pour ce faire, accueillons au décours de la parole ce qui rend possible la psychanalyse, « l’inquiétante étrangeté » (Freud), manifestation du dissemblable dans le semblable, car si l’analyste est « dans une familiarité du semblable, il est dans une pratique de la théorie du Moi » et de surcroît d’un Moi qu’il pense synthétique. Or, nous dit Fédida, « la grande découverte de la psychanalyse est de reconnaître que ne sommes pas un Moi synthétique, que nous sommes nécessairement en deux, ou deux », en clair nous sommes clivés ! Or, pour l’auteur, pas d’identification sans clivage dans la mesure où celle-ci suppose constamment le mouvement de désidentification. Le fil de l’identification se tisse avec celui de la présence comme « manifestation des survivants ». Fédida attribue à la mélancolie une place centrale dans la psychanalyse qui concerne plus la disparition que le deuil. « Ne nous laissons pas enfermer » dit-il « dans une problématique de l’objet et de la perte ». Outre sa capacité à accueillir l’inquiétante étrangeté, il faut ajouter à la palette de l’analyste celle de savoir animer l’inanimé : être animiste. Attention au psychocentrisme (Ferenczi), interrogeons le modèle familialiste de la névrose infantile (Deleuze) et ne nous accrochons pas à des reconstructions en cours d’analyse qui se voudraient historico-objectives comme si « le fait de savoir permettait de construire la vérité psychique ». P. Fédida affirme avec Lacan qu’il n’y a pas de récit sexuel et que le « fracas sexuel » (Blanchot) exclut le récit. Sachons, dit-il, comme M. Klein, « entendre où çà fait du bruit ». S’ensuivent plusieurs articles très intéressants de différents auteurs qui reprennent, critiquent, ajustent et poursuivent des pensées de Fédida.

Le paradigme féminin

Ce n’est pas d’aujourd’hui que le décalque théorique opéré sur la thématique de la castration du garçon pour expliquer celle de la fille nous laisse insatisfait. Ce qui distingue l’ouvrage de M. Schneider et en constitue la vertu est de repérer dans le processus de constitution de la théorie freudienne, à la fois ce qui nécessite le surplomb par la référence phallique – qu’elle relie à un mode «synthétique» d’approche de la réalité à comprendre et à exposer (ainsi, dans l’Abrégé cette caractérisation du sexe féminin par l’absence du «Stück «…) et ce qui dans les textes où le «mode exploratoire» est prévalent, laisse place à nombre d’images du féminin que l’exigence de cohérence scientifique n’a pas encore condamnées à «choir dans les oubliettes» de la théorie.

Mais, au-delà de ce qui pourrait n’être qu’une mise en lumière d’éléments inintégrables déjà présents dans les premiers textes cliniques, l’auteur se donne pour tâche de montrer comment c’est en adhérant à «la protestation féminine» (chapitre 2) que, du cas de guérison hypnotique exposé en 1893 où Freud rencontre la psyché féminine (et son «trait démoniaque» de radicale rébellion) en proie au séisme de l’arrivée de l’enfant (qui deviendra «réparateur» plus tard), au vœu infanticide des «jeunes mères» de L’interprétation des rêves devant faire le deuil de leur liberté, que Freud, «crypto-féministe» écrira en 1908 «La morale sexuelle civilisée». Et que bien plus, explorant l’»effraction « et l’»expulsion» (chapitre 3) dans les «Études sur l’hystérie», découvrant le paysage «d’une féminité s’employant à faire barrage contre l’éventuelle irruption du vivant», il remettra en question le schème de l’expulsion thérapeutique. La métaphore du chameau passant par le trou de l’aiguille deviendra alors le modèle d’une «fente étroite» (l’Engpass, la Spalte) témoin de la défense qu’opposerait le moi-conscience à cette figure de corps étranger intrusif constitué par le thérapeute. C’est l’espace psychique lui-même qui prend forme dans la théorie avec le «Ne me touchez pas» de l’hystérique. C’est dire que l’admission dans «l’espace creux» féminin (le contraire du «trou» ou de la «béance») du pénis ou de l’enfant peut devenir le modèle du travail de la pensée – et de l’analyse – cette Aufnahmen du moi-conscience qui prend en lui le corps étranger initialement expulsé.

C’est à l’exploration des modalités que peut prendre le rapport qu’entretient la femme avec son espace intérieur (y compris dans la «fracture intra-féminine» – cf. chapitre 11) , en lien avec celles qui déploient des rejetons de cette métaphore de «l’espace creux» dans la théorie freudienne, que M. Schneider consacre l’essentiel de son ouvrage, explorant, à la suite de L’interprétation des rêves et des Études sur l’hystérie, l’origine sexuée de la négation (chapitre 7), la «déroute» manifestée par l’Analyse avec fin, l’analyse sans fin (ch 8 sur le refus de la féminité), en passant par nombre d’essais intermédiaires. Elle le fait en une «école buissonnière» – fort productive pourtant ! – qui nous fait croiser d’autres champs : littérature, esthétique, anthropologie et mythes…

C’est dans l’exploration du parcours de Psyché dans L’Âne d’or d’Apulée qu’elle voit un contournement de l’impasse obturant le thème œdipien (chapitre 12) et son dernier chapitre en forme de question (Y a-t-il une «symbolisation du sexe de la femme» ? ) affirme qu’il y a non seulement une différence des sexes, mais une différence des stratégies symbolisantes. Si le repérage phallique, «voie royale» d’un rapport d’ordonnancement, point d’ancrage d’une théorie «construite sur le modèle d’un barrage contre la crue féminine» (p. 296) permet la construction de l’»édifice», cœur de l’ambition théorique, de nombreux auteurs ouvrent des chemins de traverse (chapitre 13). On ne saurait «vouloir» le féminin ; on pourrait le rencontrer comme suspension de la logique phallique, actualisation d’une radicale exposition à l’altérité.