Société Psychanalytique de Paris

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L’originaire et l’archaïque – mars 2017

L'originaire et l'archaïque

Le bébé en psychanalyse – Janvier 2014

Manuel de psychologie et psychopathologie, clinique générale

Ce manuel veut offrir une représentation clinique d’ensemble du processus, dans sa continuité et sa logique, par lequel le bébé puis l’enfant et l’adolescent construisent leur vie psychique en lien avec l’univers parental et les interrelations qui le constituent. Cette représentation théorique de l’histoire de la construction et de l’évolution de la subjectivité, de la naissance à l’âge adulte rassemble des contributions psychanalytiques d’auteurs qui articulent une théorie de l’histoire du développement à la psychopathologie et aux méthodes projectives.

René Roussillon présente la subjectivité et son histoire à partir de la notion de réalité psychique et du référentiel qu’est la métapsychologie. D’où une théorie du sens qui part de l’infantile et du sexuel et comprend l’histoire à partir des transformations et des destins de la pulsion. Les facteurs d’évolution et d’organisation de la subjectivité sont ensuite dégagés, avant une analyse du narcissisme primaire et de la manière d’en sortir (« le détruit-trouvé ») ; l’organisation anale de la pulsion est un premier palier, suivi d’une réorganisation phallique qui précède la crise œdipienne, la latence puis l’adolescence et ses crises. La reformulation du sexuel préœdipien, qui fait droit à l’insistance freudienne sur les organisations prégénitales et leur force, est sans doute une des clarifications essentielles de cette première partie.

La seconde, rédigée par Alain Ferrant et Albert Ciccone, introduit méthodologiquement à la psychopathologie avant de présenter le jeu des angoisses et des défenses. Une discussion du modèle structural de Bergeret est suivie d’une présentation des deux organisateurs que sont la position dépressive et l’Œdipe, les fonctionnements psychiques psychotiques se caractérisant par l’inaccessibilité de la position dépressive. On peut noter que ce modèle mixte articule référence freudienne et référence kleinienne sans que soit souligné le hiatus entre les deux modèles, qui sont ici présentés simplement comme les processus qui organisent pour le premier la différenciation entre soi et l’objet, le deuil de l’objet primaire et la constitution de l’objet total, pour le second l’accès à la différence des sexes et des générations. Albert CIC cône propose à partir de ce modèle des positons psychiques la psychopathologie du bébé, de l’enfant et de l’adolescent, avec une approche sémiologique et diagnostique et une approche clinique de quelques contextes paradigmatiques (autistiques, psychotiques, limites, psychosomatiques). Alain Ferrant rend compte de la psychopathologie de l’adulte à partir de quatre pôles d’organisation (névrotique, psychotique, narcissique identitaire et psychosomatique) tandis que N. Géorgie ff situe l’apport des neurosciences en psychopathologie. Enfin, dans la troisième partie, Catherine Chabert et Pascal Roman situent le recours aux méthodes projectives, conçues comme un dispositif pour symboliser, permettant le déploiement des jeux d’un psychisme mis à l’épreuve.

Caractérisé par sa clarté et sa cohérence, cet ouvrage est un outil de formation dense et accessible, au contenu très riche.

Le jeu et l’entre-je(u)

Ce nouvel opus de René Roussillon est un livre dense, touffu et sérieux dans lequel la clarté et la rigueur de sa pensée entraînent le lecteur presque malgré lui. L’entreprise n’est pas mince, en effet, et c’est presque toute la psychanalyse, dans ses différents aspects et pratiques, qui est peu ou prou appréhendée sous l’angle de l’intersubjectivité.

Le jeu et l’entre-je(u) ; le titre condense parfaitement le propos : c’est par le jeu que naît l’entre-je ; c’est de l’entre-jeu que naît le je.

Dans la suite de ce qu’il a repéré comme « symbolisation primaire », Roussillon insiste sur la dimension messagère de la pulsion par delà la satisfaction elle-même. C’est elle qui impose au psychisme la représentance et ouvre à une métapsychologie de la rencontre entre sujet et objet. Roussillon, s’interrogeant sur les inévitables effets de séduction inhérents à la rencontre analytique, tente de formaliser l’impact de la réalité de la présence de l’analyste en séance et ses effets sur le déroulement de la cure.

C’est principalement dans la clinique de la souffrance narcissique et identitaire que ces questions s’imposent. Dans des configurations où le sens n’est pas donné d’emblée, n’est pas seulement à retrouver, l’accueil et la réponse de l’objet aux messages du sujet sont primordiaux. Mais quand l’identité primaire est mal assurée, la menace d’une séduction narcissique qui dévoierait la cure devient centrale. Ainsi l’analyse de l’intersubjectivité pose-t-elle la question du mode de présence de l’objet dans un espace où se chevauchent deux aires de jeu (et dans une référence explicite à Winnicott) ; la capacité d’être seul en présence de l’analyste est alors mise au premier plan des enjeux de la cure.

L’aire de jeu, zone intermédiaire entre perception et hallucination est celle d’une illusion où la différence topique entre l’interne et l’externe disparaît et où le but de la pulsion devient la représentation elle-même. De cet informe naît ce que Roussillon appelle un objeu, manipulable et transformable, version psychisée du « médium malléable » (notion présentée ailleurs par l’auteur à partir du travail avec les enfants). L’objeu constitue un support au développement de la symbolisation primaire dans laquelle l’affect, l’acte et leurs représentants s’organisent dans l’échange affectif avec l’objet en une proto-représentation.

Ce qui échappe à ce travail ne pourra se constituer en une expérience vécue et prendra le statut de « fueros », traces soumises à l’action de défenses primaires, à type de négativation, clivage ou forclusion, qui les maintiendront hors de toute possibilité d’appropriation subjective. C’est entre les mots, dans ce qu’il y a « d’affectant » dans la parole que l’analyste pourra saisir les traces de ces expériences préverbales.

Dans la souffrance narcissique-identitaire, l’éprouvé du transfert comme toute autre forme de dépendance représente une reddition pure et simple de l’être. Seule une réflexivité parfaite de l’objet, qui gomme les différence et soutient l’idéalisation permet la relation. Tout écart est souffrance. L’échec de l’instauration d’une « homosexualité primaire en double » qui traiterait l’objet comme un autre-même, gêne le maintien de l’écart topique entre soi et non soi. C’est la mutualité du plaisir dans l’échange y compris sexuel qui rend supportable l’écart entre soi et l’objet. Mais le malentendu que crée chez l’enfant l’énigme de la sexualité adulte laisse un reste non lié destiné à se re-pulsionnaliser secondairement dans la sexualité adulte.

Du coup l’affect et la représentation, restant mal différenciés dans ces pathologies, subissent un traitement particulier. L’affect est répudié puis évacué dans un autre, devenu peu à peu comme un miroir en négatif de soi. C’est de la réponse de l’objet que dépend la transformation de l’affect d’éprouvé passionnel en un message d’échange. L’objet doit pouvoir devenir régulateur. Le va et vient permanent dans la cure entre perception et hallucination d’une part, et hallucination négative qui permet la représentation d’autre part, ouvre progressivement à la capacité à être seul en présence de l’analyste.

De même la rencontre de l’individu avec le groupe vient-elle révéler des contenus psychiques non subjectivés. L’accès à une position individualisée face au groupe en passe pourtant par la reconnaissance de l’individu par le groupe, ce qui suppose la possibilité d’une identification suffisante de chaque membre du groupe au sujet. Le héros, bien que tout autre, doit rester cependant comme nous, l’un de nous. Roussillon note avec finesse que du meurtre collectif du père imaginé par Freud doit surgir le mythe du héros vainqueur à lui tout seul du père mythique.

A la pointe de ces pathologies s’aperçoit la perversion et Roussillon, reprenant Deleuze, insiste sur la radicale différence des économies sadiques et masochistes que l’on tend à confondre dans une même unité. La victime du sadique, pourtant, ne saurait être le masochiste car si sa victime jouissait, le sadique, lui, ne pourrait pas jouir de sa souffrance. De même, le bourreau du masochiste, la maîtresse froide et cruelle de Sader Masochs, ne saurait être incarnée par le héros de Sade. Dans l’acte sadique, dans sa répétition même, s’opère là encore le retour de contenus psychiques ignorés du sujet et qui suppose, pour pouvoir s’opérer, le maintient d’une rupture identificatoire préalable avec la victime.

A partir de ce travail sur l’entrejeu Roussillon déplace enfin la question de la transmission de la psychanalyse sur celle du transfert sur la psychanalyse et du rapport que chaque analyste entretient avec le groupe de ses pairs.

L’affect

Comment penser les destins de l’affect – terme qui est un germanisme, attesté en français seulement depuis 1951–, ses transformations, ses complexifications ? André Green (dont Dominique Cupa présente les élaborations sur l’affect, qui ont fondé sa prise de distance avec la pensée lacanienne) proposait de nommer de considérer l’» affect » comme un terme catégoriel regroupant tous les aspects subjectifs de la vie émotionnelle, suivant ainsi Freud qui n’a pu se limiter à une définition strictement économique de l’affect.

C’est Claude Le Guen qui nous propose ici de suivre la pensée freudienne des affects à l’angoisse, en une étude fouillée qui en construit la définition et montre les étapes de son élaboration, notamment en 1915 (où sont mis en évidence les destins différents de l’affect et de la représentation) et en 1923 ; l’élaboration en 1926 d’une véritable théorie de l’angoisse, qui fait de la perte de l’objet la condition déterminante de l’angoisse, sans remanier sa compréhension des affects, les situe plus précisément. L’affect s’impose à Freud comme une manifestation première de la pulsion, dès le début de l’œuvre et les apports déterminants de 1926 et de 1932 (Nouvelles conférences) consistent surtout à conceptualiser ce qui n’était encore que décrit. Réaction à une perte, l’angoisse, inadéquate certes, est inévitable et nécessaire, dans sa double origine, conséquence directe du facteur traumatique ou signal qu’il y a menace de réapparition du facteur traumatique.

La place de l’affect dans les théorisations de Mélanie Klein, de Wilfred Bion et de Winnicott, est présentée par Cléopâtre Athanassiou, particulièrement attentive aux liens entre la place reconnue à l’affect et le rôle conféré à l’objet dans la construction du moi. Chez M. Klein, le développement du moi est lié à l’attitude qu’il prend par rapport à la souffrance psychique, évacuée ou supportée ; la supporter, c’est s’engager dans la voie de la position dépressive, du don et de la créativité. Bion place l’affect et les processus de liaison au premier plan, et poursuit ainsi l’œuvre de M. Klein, en insistant dans sa théorie de l’émotion sur la construction des liens, ce qui caractérise aussi la théorie de la pensée, où tout est lien. La monographie comporte également un intéressant texte d’Hélène Deutsch sur la clinique de l’absence de douleur lors d’un deuil, particulièrement explicite dans le repérage des déplacements de l’affect.

La pensée freudienne contient en germe les deux tendances théoriques qui tendront à concevoir l’affect soit comme une décharge, soit comme un processus à fonction de signal, lié au moi. René Roussillon, dans cette seconde ligne, s’attache ainsi à déployer la « fonction symbolisante de l’affect ». L’ancrage corporel de l’affect est un repère essentiel et Claude Smadja montre la place de l’affect dans l’économie psychosomatique, tandis qu’André Ciavaldini, à partir de la clinique des auteurs de violences sexuelles, argumente une thèse intéressante et forte qui considère le recours à l’agir comme l’effet d’un affect inachevé.

Ces études denses et précises permettent des clarifications précieuses, et fournissent un instrument de travail et de réflexion remarquable.

Narcissisme et Perversion

Dans cet ouvrage à la fois délibérément pédagogique et novateur, Françoise Neau, docteur en psychologie, chargée de cours à l’université Paris-V, retrace l’histoire du concept de narcissisme, puis de celui de perversion, en une étude précise et claire de l’œuvre de Freud et de l’apport des post-freudiens.

Le cœur de l’ouvrage est constitué par une réflexion sur les logiques de la perversion conduite par René Roussillon, psychanalyste titulaire de la SPP et professeur à l’université Lyon-II. L’auteur note que dans toutes les formes de perversion menacent de se confondre la partie et le tout, la représentation et la perception, avec le risque d’un effondrement psychique, retour d’une “ passion ” première de l’affect, désorganisante, contre lequel le “ fonctionnement fétichique ” tente de garantir la psyché. Mais le fétiche conserve l’apect d’une mascarade et contient la menace que soit dénoncée sa fonction cicatricielle des blessures du narcissisme primaire. Sensible au travail de différenciation entre perception investie et capacité de représentation psychique, René Roussillon met en évidence la façon dont le fonctionnement pervers montre, voire exhibe, un lien non construit qui doit en conséquence être tenu perceptivement dans l’espace représentatif.

Nicole Jeammet, maître de conférences à l’université Paris-V, consacre la troisième partie du livre à l’étude de figures littéraires du lien entre narcissisme et perversion dans l’œuvre de Gide : les modalités d’investissement de l’autre et de soi-même dans les œuvres de jeunesse de Gide, une étude biographique accompagnée d’un fort intéressant commentaire de la correspondance entre Gide et sa mère ainsi qu’une mise en perspective du masochisme moral dans La Porte étroite et de l’hédonisme dans L’Immoraliste, conçus comme deux versants d’une même perversion narcissique.