Société Psychanalytique de Paris

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Destins de la libido – Juin 2016

Destins de la libido - PUF

Le processus analytique. Voies et parcours

Le processus analytique .Voies et parcours, Paris, Puf, 2015, ISBN 978-2-13-059208-2, 344 p.

Thierry Bokanowski vient de publier : « Le processus analytique »  qui prolonge son rapport du 64ème Congrès des Psychanalystes de Langue Française  (CPLG) qui s’était déroulé à Milan en 2004. Il s’intitulait alors : Souffrance, destructivité, processus.  Donc cette dernière publication recentre la réflexion autour de la notion  même de processus que l’auteur  va développer de façon détaillée, voire même dans un souci d’exhaustivité  tout en maintenant la gageure de préserver un espace ouvert de pensée. L’auteur explore  dans les premiers chapitres cette notion de processus qu’il pose comme un postulat selon la définition du Petit Robert : « un principe indémontrable qui parait tout à la fois légitime et incontestable ».

 Freud a lui-même très peu employé ce terme. Une citation est tirée de l’article de 1913 sur « Le début du traitement » où il s’agit principalement de la résolution des refoulements existants avec l’idée qu’une fois engagé le processus irait son propre chemin, celui de la névrose de transfert .On peut être tenté de questionner l’auteur, avec cette objection de J. Canestri, qui se demande si le processus analytique serait un artifice. N’est il pas tout simplement l’équivalent du travail analytique, de la dynamique des processus psychiques eux-mêmes. Il semble que ce modèle dynamique que T. Bokanowski élabore pour penser le processus en termes de mouvements d’intrication et de désintrication,de processualité transformatrice et d’antiprocessualité, reprend le modèle même de la pulsion.

Quoiqu’il en soit  ce livre est une passionnante leçon clinique qui nous procure aussi un plaisir de lire. T. Bokanowski  place au cœur du processus la rencontre de deux psychés, « une interpénétration » dans leur dynamique complexe et interactive. Il  observe «  l’infinie succession des mouvements psychiques » qui en résulte  tant du coté du patient que du coté de l’analyste. C’est là ce qui fait la richesse de ce livre, en ce que l’auteur nous plonge « dans le vif » de la séance, mais surtout ce qu’il nous transmet du travail psychique de l’analyste en séance.  Dans ses récits cliniques il nous livre tout ce qui anime l’analyste du point de vu de ses affects, ses questionnements sa technique et ses théories, tout en se maintenant dans un accordage proche et précis avec le patient par une écoute à la fois contenante et symbolisante. Un fort désir de transmettre est au cœur de l’écriture.

Pour T. Bokanowski, « l’idée du processus découle du pouvoir transformateur de la psyche », et il fait de la transformation de la douleur en souffrance la finalité de ce processus.   Dans le chapitre XVIII les mots sont précis et inspirés pour parler de l’innommable de la douleur taraudante et terrifiante que l’analyste peut tenter de se représenter et de vivre dans sa chair. Il  nous parle de la douleur comme «  le point de l ‘impossibilité de souffrir », quand les excitations ne peuvent plus être liées à une représentation d’objet intricante, dans  une rupture de contact interne .Pour être éprouvée comme souffrance, la douleur doit rencontrer un objet qui la contienne. T. Bokanowski  se situe au plus près de ces vécus de détresse primaire de l’archaïque  et de la violence fondamentale. Il va «  au contact » de  contenus psychiques, qui sont en deça  du registre secondarisé et de l’organisation œdipienne, là où la déliaison est à l’œuvre et la destructivité.

C’est à ce titre que ce livre nous parle de l’analyse contemporaine ainsi que par la multiplicité des références théoriques, depuis les auteurs post- freudiens jusqu’aux apports  plus récents, dont A. Green et sa théorisation du travail du négatif. qui inspire un partie de la réflexion de l’auteur, autour de la notion de transferts négativants, de destructivité et d’antiprocessualité. Cette diversité nourrit les théories implicites des analystes d’aujourd’hui.            T.Bokanowski nous fait avancer au cœur d’une dynamique complexe, qui prend en compte l’hétérogénéité des niveaux de fonctionnements psychiques dans une écoute multi focale et se référant à des modèles théoriques eux aussi hétérogènes.

Cette complexité est souvent exprimée sous forme de paradoxes, comme le paradoxe d’un mouvement qui ne pourrait s’initier qu’à partir du moment où il porte en lui la nécessité de sa terminaison, que le mouvement processuel ne peut se faire que s’il s’intrique avec en contre champ un mouvement anti processuel que finalement l’analyse aurait pour but d’accroitre la capacité de souffrir du patient…

Ces paradoxes impriment  à la démonstration un mouvement circulaire dont la visée qui peut être déstabilisante est de questionner les théories qui fonctionneraient comme des  convictions  et vérités intangibles et auraient alors un effet anti processuel.

Aussi  dans sa conclusion T. Bokanowski se positionne pour une conception de l’analyse en tant que «  mythe vivant,  espace de pensée ouvert, transformable » et en cela garant de la processualité.

Publié le 16 juillet 2015

                                                              

Le nourrisson savant. Une figure de l’infantile

Ce premier volume de publications des journées d’études de la Société Européenne pour la Psychanalyse de l’Enfant et de l’Adolescent est une grande réussite. Il s’organise à partir de la conférence de Thierry Bokanowski sur le concept ferenczien de “nourrisson savant”, figure de l’infantile, pour aborder le trauma et les situations d’asphyxie de la vie psychique. Ferenczi cherche, par le biais des retrouvailles du langage de l’enfant dans l’adulte, à ce que se reproduisent dans la cure “les processus traumatiques du refoulement originaire”. Le rêve typique du nourrisson savant qui donne de sages conseils pour porter secours à un enfant presque mortellement blessé, qui est sans doute un rêve de Ferenczi lui-même, témoigne du clivage d’un fragment de soi, sous forme d’instance autoperceptrice voulant se venir en aide, dès la toute première enfance. Il connaît deux temps d’élaboration dans l’œuvre de Ferenczi. Dans un premier temps (1923), le nourrisson savant tourne l’analyse en dérision, montre sa supériorité sur l’adulte, exprime un désir sexuel envers l’adulte (la nourrice), et surtout formule le désir de rentrer en possession d’un savoir refoulé de l’enfance. Mais dans une sorte de seconde topique, liée à ses élaborations du traumatisme infantile comme séduction réelle et confusion de langues entre adulte et enfant, Ferenczi va reprendre la problématique du nourrisson savant ; cette fois, c’est la mise en évidence d’un auto-clivage narcissique, intrapsychique, qui est au centre de la réflexion : chez le sujet coexiste une “partie sensible brutalement détruite”, avec une autre “qui sait tout, mais ne sent rien”. La peur devant les adultes déchaînés transforme l’enfant en psychiatre : “pour se protéger du danger que représentent les adultes sans contrôle, il doit d’abord savoir s’identifier à eux.”

Réagissant à cette reprise complexe et claire du propos ferenczien, Dominique Arnoux s’attache aux “langues multiples de la perception”, explorant la pensée en acte au bord du désespoir qui tente un appui “auto” grâce à un dédoublement en soi de la part abandonnée et blessée. La misère d’objet et les défenses de survie interrogent sur les conditions de l’intégration des émotions primitives ; c’est en s’acheminant dans la voie perceptive que l’analyse libère. Florence Guignard souligne comment l’instance autoperceptrice, dans des contextes de Hilflosigkeit non apaisée par une mère suffisamment bonne, permet la mise en place d’un objet interne, trop idéalisé, certes, mais capable d’apporter à l’enfant en détresse à la fois la perception de cette détresse et la protection d’un surmoi. Le nourrisson savant s’autocélèbre plutôt que de faire face à la “terreur sans nom” (Bion) d’une confrontation avec l’objet maternel primaire. Rémy Puyuelo donne la parole à une patiente qui s’affronte à l’idée radicale d’un “je n’aurais pas dû naître” avant d’évoquer ceux qu’il nomme “les enfants du limbe” et parle d’un au-delà du trauma en insistant sur le mode de présence de l’analyste. C’est aux conditions du changement psychique après la “longue onde” de la catastrophe que s’attache Franco Borgogno, tandis que François Sacco met en évidence le “temps défiguré” que supporte la figure du nourrisson savant. Émotion et pensée sont convoquées ensemble dans cet ouvrage qui précisément travaille à surmonter un clivage radical, vital, entre ces deux registres.