Société Psychanalytique de Paris

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Destins de la libido – Juin 2016

Destins de la libido - PUF

La sexualité féminine – Mai 2013

La sexualité feminine

Actualité de l’Œdipe

S’il est au cœur de la clinique des névroses, le complexe d’Œdipe garde-t-il aujourd’hui le rôle de pivot scandaleux, organisateur essentiel du psychisme et fondement du lien social ? Une psychanalyse plus attentive aux états non-névrotiques et aux carences de symbolisation lui fait-elle autant de place ? C’est l’écart entre les constantes de l’Œdipe et ses modifications que vient interroger cette monographie.

Christian Seulin montre le la variété des textes de Freud dans lesquels apparaît l’Œdipe, sous des formes qui n’en font jamais une catégorie close ou achevée. Phylogenèse et ontogenèse tissent chacune leurs fils, l’Œdipe complet se déploie dans les instances et identifications, l’Œdipe féminin relance la réflexion, la révision de la théorie de l’angoisse naît du réexamen de l’angoisse de castration. Structure universelle dégagée à partir du mythe et de la clinique, le complexe d’Œdipe est garant de la topique interne et organisateur des rapports avec les autres. Par sa transmission au travers des générations, il est aussi une détermination fondamentale des rapports sociaux. Les motions pulsionnelles et les productions qui en sont issues sont au centre du transfert du névrosé. Claude le Guen expose sa thèse de l’Œdipe originaire : la triangulation, liée originairement à la reconnaissance de l’étranger qui n’est pas la mère, apparaît dès l’aube de la vie psychique. Non-objet, il n’est à ce moment-là que par ce qu’il n’est pas, troisième terme qu’il faut rejeter, mais dont le pouvoir est cependant enviable – qui donnera ultérieurement corps et sens à l’image d’un père. Avant n’est pas un autre temps, mais un autre monde, et pourtant, si l’Œdipe originaire laisse place à d’autres élaborations, il persiste et laisse sa marque la réalité psychique qui s’organise, dans toutes les formations qu’il a permis de structurer.

Michèle Perron-Borelli confronte le narcissisme à l’Œdipe ; l’étayage narcissique est toujours nécessaire et le deuil des illusions narcissiques est souvent essentiel. Mais sans interprétations plus directement pulsionnelles, aucun changement d’ordre intrapsychique ne peut se produire. Au-delà des obstacles que lui opposent les aspects les plus archaïques d’un narcissisme de défense, les possiblités d’élaboration de l’Œdipe restent un enjeu crucial de la transformation des pathologies du narcissisme. Catherine Chabert décline l’Œdipe entre renoncement et perte, dans le modèle névrotique comme dans les pathologies limites, et s’attache plus particulièrement aux destins de l’Œdipe féminin.

Un article très pertinent de Florence Guignard souligne un changement décisif : la quasi-disparition de la période de latence, et s’interroge sur les effets sur la structuration œdipienne de cette modification structurale. La pérennité des valeurs phalliques et groupales risque de s’instaurer, barrant l’accès à la relation d’intimité, et maintenant une excitabilité mal délimitée, qui ne favorise pas la sortie de la génitalité infantile restée mimétique de celle de l’adulte : le désinvestissement de la vie psychique interne risque d’en être le pris. En revanche, la bisexualité psychique semble d’établir dans une plus grande liberté.

Les fantasmes originaires sont articulés aux symboles culturels par un article de 1993 de l’anthropologue Bernard Juillerat, qui prend appui sur ses études en Nouvelle-Guinée pour réfléchir aux médiations et aux seuils. Ils sont référés par François Duparc, à partir des théories sexuelles infantiles, aux origines infantiles du discours, tandis que Monique Schneider compare la relation entre Œdipe et ses filles chez Sophocle qu’elle qualifie de « complicité féminisante » tandis que le rapport aux filles est éludé dans l’Œdipe de Sénèque. Or, une filiation repérable enracine la lecture française (Bataille, Lacan, Foucault) dans l’Œdipe romain, qui arbore une absolue souveraineté. S’il est paradigme de l’universel, le modèle œdipien est peut-être à la fois singulier et multiple, pris lui-même dans un héritage impossible, dont celui de l’Œdipe blessé que l’on retrouve dans certaines structures féminines.

Interdit et tabou

Montrer les origines communes des deux concepts, et leurs différences c’est ce que se proposent de faire les responsables de ce riche volume des « Monographies et débats ». Des éclairages, sous des angles variés, nous font voyager au cœur de ces deux concepts.

Dominique Bourdin, en revisitant la question de l’interdit et du tabou chez S. Freud nous entraîne dans un parcours complet. Elle cherche à évaluer en quoi la notion de tabou recoupe ou non sa conception de l’interdit, dans quelle mesure elle s‘en distingue et quels sont les liens avec le conflit oedipien. Elle ne se contente pas de redonner le fil du développement des idées de S. Freud sur le sujet mais tisse aussi les liens de l’interdit et du tabou dans la clinique actuelle. En conclusion, elle souligne « l’hétérogène » de notre rapport à l’interdit nourri de rationalisations, de tabous et culpabilités primaires. Elle insiste sur l’aspect conflictuel de ces phénomènes qui sont rarement articulés entre eux et sous le joug duquel nous ne manquons pas de tomber répétitivement.

Marie-Claire Durieux évoque cette ligne « floue » entre interdit et tabou et le chevauchement du travail des trois instances et des deux topiques sollicitées pour leur intégration. Elle s’applique à mettre en lumière la part du narcissisme dans l’interdit et le tabou. Pour ce faire, elle va mettre en perspective ce qui nous rapproche de l’animal et ce que l’homme a mis en place pour nous en éloigner. En s’appuyant sur de nombreux exemples pris dans la littérature et la peinture elle nous entraîne dans un récit captivant où l’interdit prend corps pour nous éviter un « affolement pulsionnel » mais, bien entendu, le versus pathologique n’est jamais loin, où une trop grande inhibition, pouvant aller jusqu’à la paralysie du fonctionnement psychique, nous guette.

Félicie Nayrou, reprenant des analyses sociologiques cherche ce qui dans le maillage social aujourd’hui manque pour étayer l’individu. Son point de vue est original. Elle a, en effet, observé : «  l’incidence négative de la déliaison sociale des parents sur leurs capacités de transmission des valeurs et des interdits aux enfants » à partir d’une étude qu’elle a menée dans des milieux ruraux et/ou dans les banlieues. La déliaison sociale entraînerait, pour elle, l’impossibilité, chez les parents, de transmettre les repères symboliques, les limites et les interdits. Elle insiste, évoquant Lacan, sur le déclin de l’imago paternelle source de lien familial et du lien social et sur la nécessité d’une circulation libidinale des éléments symboliques dans le psychisme des parents pour qu’ensuite cet intrapsychique vivant vienne nourrir la relation à leurs enfants. Après avoir revisité la question du surmoi personnel et culturel, elle parcourt la question de l’anomie ; la désagrégation du lien social a une fonction désobjectalisante, la déliaison porte atteinte à la fonction paternelle, le père est attaqué et sa place dans la chaîne des transmissions est compromise.

Bernard Juillerat introduit le problème par une réflexion anthropologique à partir d’une recherche chez les Yafar de Papouasie-Nouvelle Guinée. Ce n’est pas le sexuel et ses organes qui suscitent, pour cette petite communauté, l’interdit, mais ce qui a trait à l’enfantement. Dans ce cas, c’est la fécondité qui dissimule le sexuel, en effet il y a chez eux transgression de l’interdit de l’inceste au profit de la fécondité de la terre – par exemple, le sang de la défloration de la jeune fille par le père est répandu sur les lieux de culture. De multiples exemples, tous plus intéressants les uns que les autres, l’amènent à conclure que pour ce peuple il y a coupure entre sexualité et fertilité, celle-ci s’exprime dans la société et la problématique de la première reste prisonnière de l’individu.

Hélène Parat à la suite de N. Zaltzman pose la question de savoir si l’inceste est une notion psychanalytique. Le texte d’H. Parat va mettre en parallèle les points de vue de plusieurs anthropologues, Lévi-Strauss, F. Héritier et M. Godelier, sur la question de l’inceste et les mettre en discussion avec la théorie psychanalytique sur le sujet. L’entrelacs des champs et leur complexité entraîne un débat ancien entre le socius et l’individu, finit-elle par conclure après une intéressante réévaluation de ce qui différencie le point de vue de l’anthropologue et celui du psychanalyste, qui passe inévitablement par la théorie sexuelle infantile et l’universalité du complexe d’Oedipe.

Juan Eduardo Tesone s’attache à trouver le lien entre une problématique narcissique et la transgression de l’interdit de l’inceste, dans l’inceste père-fille. A partir d’une expérience clinique, il retrace le vécu traumatique de l’enfant incesté et analyse sa perte d’identité par rapport au père qui, lui-même, par ce geste, enlève son individualité à l’enfant. Il met en travail la question du double dans l’inceste, qu’il situe du côté de Narcisse plus que du côté de l’Œdipe.

« On pourrait presque dire que la femme dans son entier est taboue… » Cette phrase résume à elle seule l’ensemble de l’article très vivant de J Schaeffer. Elle s’applique en effet à montrer à travers l’Histoire, la Mythologie et les Religions, ce qui chez la femme a été ou est encore considéré comme tabou. Elle parcourt ainsi tout ce qui fait la spécificité de la femme dans les détails et montre l’ambivalence qui fait passer un même tabou de l’impur ou sacré.

Les responsables de ce numéro ont ensuite repris l’important article de D. Anzieu : « Le double interdit du toucher ».

Jacques André revisite la question du toucher dans la cure. Toucher du corps, toucher des mots, il rappelle l’origine de l’interdit du toucher chez S. Freud à partir de son expérience avec les obsessionnels et leur manière de sexualiser la pensée. Il rappelle que « Totem et Tabou » impose la question du toucher au cœur de la théorie et la pratique analytique. Il conclut par cette jolie formule : « A fleur de peau, à fleur de mots ».

L’affect

Comment penser les destins de l’affect – terme qui est un germanisme, attesté en français seulement depuis 1951–, ses transformations, ses complexifications ? André Green (dont Dominique Cupa présente les élaborations sur l’affect, qui ont fondé sa prise de distance avec la pensée lacanienne) proposait de nommer de considérer l’» affect » comme un terme catégoriel regroupant tous les aspects subjectifs de la vie émotionnelle, suivant ainsi Freud qui n’a pu se limiter à une définition strictement économique de l’affect.

C’est Claude Le Guen qui nous propose ici de suivre la pensée freudienne des affects à l’angoisse, en une étude fouillée qui en construit la définition et montre les étapes de son élaboration, notamment en 1915 (où sont mis en évidence les destins différents de l’affect et de la représentation) et en 1923 ; l’élaboration en 1926 d’une véritable théorie de l’angoisse, qui fait de la perte de l’objet la condition déterminante de l’angoisse, sans remanier sa compréhension des affects, les situe plus précisément. L’affect s’impose à Freud comme une manifestation première de la pulsion, dès le début de l’œuvre et les apports déterminants de 1926 et de 1932 (Nouvelles conférences) consistent surtout à conceptualiser ce qui n’était encore que décrit. Réaction à une perte, l’angoisse, inadéquate certes, est inévitable et nécessaire, dans sa double origine, conséquence directe du facteur traumatique ou signal qu’il y a menace de réapparition du facteur traumatique.

La place de l’affect dans les théorisations de Mélanie Klein, de Wilfred Bion et de Winnicott, est présentée par Cléopâtre Athanassiou, particulièrement attentive aux liens entre la place reconnue à l’affect et le rôle conféré à l’objet dans la construction du moi. Chez M. Klein, le développement du moi est lié à l’attitude qu’il prend par rapport à la souffrance psychique, évacuée ou supportée ; la supporter, c’est s’engager dans la voie de la position dépressive, du don et de la créativité. Bion place l’affect et les processus de liaison au premier plan, et poursuit ainsi l’œuvre de M. Klein, en insistant dans sa théorie de l’émotion sur la construction des liens, ce qui caractérise aussi la théorie de la pensée, où tout est lien. La monographie comporte également un intéressant texte d’Hélène Deutsch sur la clinique de l’absence de douleur lors d’un deuil, particulièrement explicite dans le repérage des déplacements de l’affect.

La pensée freudienne contient en germe les deux tendances théoriques qui tendront à concevoir l’affect soit comme une décharge, soit comme un processus à fonction de signal, lié au moi. René Roussillon, dans cette seconde ligne, s’attache ainsi à déployer la « fonction symbolisante de l’affect ». L’ancrage corporel de l’affect est un repère essentiel et Claude Smadja montre la place de l’affect dans l’économie psychosomatique, tandis qu’André Ciavaldini, à partir de la clinique des auteurs de violences sexuelles, argumente une thèse intéressante et forte qui considère le recours à l’agir comme l’effet d’un affect inachevé.

Ces études denses et précises permettent des clarifications précieuses, et fournissent un instrument de travail et de réflexion remarquable.