Société Psychanalytique de Paris

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La sexualité masculine – Mars 2015

La sexualité masculine

Transgression

Claude JANIN le signale d’emblée, la transgression n’est pas un concept psychanalytique. Si elle peut intéresser celle-ci, ce n’est que dans la mesure où la différenciation du psychisme en instances donne à l’interdit un statut psychique lié au surmoi. La « culture » lui accole deux valences opposées : transgression des codes qui permet le progrès, d’une part ; transgression des interdits fondamentaux, facteur de régression, d’autre part.

De ce point de vue, quoi de plus transgressif que le transsexualisme ? Colette CHILLAND note que les transsexuels ne parviennent pas à accéder à une nécessaire bi-sexuation, obligés qu’ils sont d’expulser leur sexe d’origine. Ils se construisent très tôt une double image féminine : l’une, à laquelle ils cherchent à s’identifier, est blonde et idéalisée et ils l’utilisent pour se protéger de l’autre, brune et effrayante. Mais ces images, construites et fixées, ne peuvent pas constituer un réel support identificatoire.

René ROUSSILON s’intéresse aux implications des passages à l’acte sexuels entre analyste et analysant. Il fait de la présence souterraine d’un transfert maternel archaïque non reconnu le facteur déclenchant de celui-ci. L’analyste, s’accrochant aux formes génitalisées du transfert évite ainsi de se trouver confronté à des affects primaires touchant aux sentiments d’impuissance et de détresse ; voire au retour d’agonies primitives. Il fait l’hypothèse de fonctionnements dans lesquels les failles de l’organisation narcissique primaire chez l’analyste se sont en quelque sorte « suturées » par des solutions empruntant aux formations psychiques plus tardives ; opérant une véritable subversion du surmoi. Ces passages à l’acte témoignent d’un véritable « faux self » analytique pré-éxistant qui justifie que les buts, « officiels » et rationalisés, de l’analyse se trouvent soudain balayés dans l’acting, au profit des aspirations narcissiques primaires.

Plus généralement, les transgressions vis à vis des règles analytiques impliquent une part de secret partagé, toujours justifié, selon Daniel WIDLOCHER, par les mérites particuliers que s’attribue l’analyste. Le fantasme omnipotent qui le sous-tend traduit en vérité un « manque de croyance » dans la pratique analytique.

Ce thème est poursuivi, dans une perspective historique, par Madeleine VERMOREL pour qui les liens « incestuels » entre FREUD, JUNG et Sabina SPIELREIN ont permis de faire surgir au champ de l’analyse la question du contre-transfert ; alors que c’est l’accès même au féminin qui, pour Jaqueline SCHAEFFER, est essentiellement transgressif.

Dans la lutte contre l’imago, toutefois, la transgression est légitime, voire prescrite. Et Paul DENIS voit dans le « premier mensonge réussi » par l’enfant une étape décisive dans la construction d’une intériorité mise à l’abri de la toute puissance supposée de la mère. Est ainsi crée un écart entre la personne et sa représentation qui permet la mise en place d’un « jeu » intérieur entre les instances.

Jean Pierre CLERO s’interroge sur la nécessité, dans la découverte scientifique, du pari et de la croyance. La transgression, seule, permet de créer un effet de réalité qui pourra, ou non, se trouver confirmé par l’extérieur. Toute pensée scientifique est une reconstruction qui suppose une mise à l’épreuve du doute de l’inventeur quand à sa création, auprès des autres.

Dans les sociétés orales, c’est par le mythe que s’explicitent pour les peuples les transgressions actuelles. Pour Pierre ELLINGER, les grecs formulaient leurs récits sous forme d’énigmes dont le sens pouvait se comprendre comme une image inversée. Glaucos, qui cherche auprès de la Pythie le moyen de ne pas respecter un serment, devient ainsi le prototype mythologique qui permet de lire rétroactivement l’extraordinaire aventure d’Alexandre le grand, à qui toutes les transgressions semblaient réussir comme s’il était un dieu, sauf la dernière, celle qui lui aurait fait accéder à l’immortalité.

Mais ce numéro des monographies et débats est aussi l’occasion d’une réédition d’un texte de Piera AULAGNIER-SPAIRI de1967 consacré aux rapports entre le « désir de savoir » et la transgression. Car, si le désir de savoir ne fait pas partie des facteurs élémentaires de la vie affective, le savoir est lié au désir et à ce qui le cause. Que le sujet, sur ce point, puisse rester désirant, suppose la transgression continuelle d’un su à la recherche d’un non-su inépuisable. Or, si la pulsion vise à englober un objet pour colmater le point où le corps manque, ce dont le sujet est désirant, c’est du désir lui-même. La satisfaction pulsionnelle ne peut que menacer d’extinction ce désir.

La perception par le sujet d’un savoir non-su, car inconscient, dans sa propre psyché, implique la quête d’un objet capable de soutenir l’illusion d’un tout-savoir qui s’affranchirait de l’objet et affirmerait la coïncidence possible entre savoir et désir. Cette première et nécessaire illusion doit cependant rencontrer une limite, au risque de perdre toute possibilité de repérage.

D’autre part, la trace laissée par l’expérience de satisfaction, d’un premier « connu » liée à l’expérience émotionnelle partagée avec l’objet, tout d’abord non signifiante pour le sujet, est inapte à répondre à la question de l’origine du désir. Elle laisse une place vide où le savoir pourra seulement advenir.

Ainsi l’origine du désir, à savoir le désir de l’Autre, se dérobe toujours jusqu’au moment où la quête du sujet rencontre la parole du père et le savoir de la loi ; à ce point, savoir et désir se clivent.

Deux voies s’ouvrent alors : celle de la reconnaissance de la castration, l’abandon de la première illusion quant à la toute puissance maternelle (la castration du « Désirant ») et l’accès à un nouveau savoir, ou bien le défi et le désaveu pour maintenir les voies du plaisir et de l’illusion ; désaveu qui s’oppose au pouvoir du père. Ce « savoir pervers » ne cessera pas, dès lors, de vouloir démasquer la loi comme faux-savoir.

Aussi la quête du savoir balance-t-elle entre ces deux pôles : transgression et assomption. L’exigence propre à tout savoir, de transgresser un ultime savoir, suppose d’en avoir cependant reconnu et intégré la limite.

Figures de la projection

La projection, au sens littéral « jeter devant soi », conjugue deux sens : une mésinterprétation de l’activité mentale (rêves ou hallucinations) et un processus qui localise dans des objets externes des réalités internes.

Relisant les textes freudiens consacrés à la projection, Bernard Chervet distingue l’existence d’une projection normale, d’une projection névrotico-phobique, d’une projection « narcissique » et d’une projection délirante. Selon C. Delourmel, le mécanisme de défense du moi devient un élargissement du moi dans une dynamique régrédiente-progrédiente constitutive des premières différenciations (dedans / dehors, sujet / objet). Perte de réalité au profit d’une vision de la réalité convenant mieux au narcissisme d’un moi en difficulté, la projection d’aspects de soi est précédée par le déni ou la dénégation. La projection d’objets internes attribue à quelqu’un de l’environnement des sentiments dirigés contre soi qui proviennent, historiquement, d’un objet externe d’autrefois qui a été introjecté.

Dialectique autour des figures de la projection et de l’a-projection, cette monographie consacre un artice au concept de projection dans la pensée freudienne (B. Chervet), un autre aux kleiniens et post-kleiniens (C. Athanassiou). Choisissant le terme heureux de « projection identificatoire », Florence Guignard expose les différentes figures de la projection au regard de l’identification, tandis que Christian Seulin les rapporte au transfert et que Christian Delourmel envisage ses enjeux du point de vue des fondements du psychisme. Claude Balier et André Ciavaldini rendent compte des possibilités de dérive pathologique violente.

C’est de carence projective qu’il convient de parler pour l’autisme infantile (D. Ribas), ce qui manifeste à quel point il s’agit dans la capacité projective de vie ou de mort psychique ; le fait somatique suppose également des interrogations sur la projection ou le défaut de projection (M. Jung-Rozenfarb), à partir de la prise en compte du désordre perceptif inhérent à l’atteinte somatique. La projection est incontestablement à l’œuvre dans le travail de l’artiste, mais peut-on cerner, à partir de la médiation des créations artistiques, les contours de ce concept (M. Gagnebin) ? Les œuvres valorisant la part culturelle de l’ego alter seraient porteuses de rythmes, tandis que d’autres seraient bouleversantes en ce qu’elle font percevoir la rencontre de l’autre radical, rééditant la confrontation à l’objet primaire.

Ce riche ensemble s’achève par la reprise de larges extraits du texte princeps de Victor Tausk « De la genèse de “l’appareil à influencer” au cours de la schizophrénie ».

Interdit et tabou

Montrer les origines communes des deux concepts, et leurs différences c’est ce que se proposent de faire les responsables de ce riche volume des « Monographies et débats ». Des éclairages, sous des angles variés, nous font voyager au cœur de ces deux concepts.

Dominique Bourdin, en revisitant la question de l’interdit et du tabou chez S. Freud nous entraîne dans un parcours complet. Elle cherche à évaluer en quoi la notion de tabou recoupe ou non sa conception de l’interdit, dans quelle mesure elle s‘en distingue et quels sont les liens avec le conflit oedipien. Elle ne se contente pas de redonner le fil du développement des idées de S. Freud sur le sujet mais tisse aussi les liens de l’interdit et du tabou dans la clinique actuelle. En conclusion, elle souligne « l’hétérogène » de notre rapport à l’interdit nourri de rationalisations, de tabous et culpabilités primaires. Elle insiste sur l’aspect conflictuel de ces phénomènes qui sont rarement articulés entre eux et sous le joug duquel nous ne manquons pas de tomber répétitivement.

Marie-Claire Durieux évoque cette ligne « floue » entre interdit et tabou et le chevauchement du travail des trois instances et des deux topiques sollicitées pour leur intégration. Elle s’applique à mettre en lumière la part du narcissisme dans l’interdit et le tabou. Pour ce faire, elle va mettre en perspective ce qui nous rapproche de l’animal et ce que l’homme a mis en place pour nous en éloigner. En s’appuyant sur de nombreux exemples pris dans la littérature et la peinture elle nous entraîne dans un récit captivant où l’interdit prend corps pour nous éviter un « affolement pulsionnel » mais, bien entendu, le versus pathologique n’est jamais loin, où une trop grande inhibition, pouvant aller jusqu’à la paralysie du fonctionnement psychique, nous guette.

Félicie Nayrou, reprenant des analyses sociologiques cherche ce qui dans le maillage social aujourd’hui manque pour étayer l’individu. Son point de vue est original. Elle a, en effet, observé : «  l’incidence négative de la déliaison sociale des parents sur leurs capacités de transmission des valeurs et des interdits aux enfants » à partir d’une étude qu’elle a menée dans des milieux ruraux et/ou dans les banlieues. La déliaison sociale entraînerait, pour elle, l’impossibilité, chez les parents, de transmettre les repères symboliques, les limites et les interdits. Elle insiste, évoquant Lacan, sur le déclin de l’imago paternelle source de lien familial et du lien social et sur la nécessité d’une circulation libidinale des éléments symboliques dans le psychisme des parents pour qu’ensuite cet intrapsychique vivant vienne nourrir la relation à leurs enfants. Après avoir revisité la question du surmoi personnel et culturel, elle parcourt la question de l’anomie ; la désagrégation du lien social a une fonction désobjectalisante, la déliaison porte atteinte à la fonction paternelle, le père est attaqué et sa place dans la chaîne des transmissions est compromise.

Bernard Juillerat introduit le problème par une réflexion anthropologique à partir d’une recherche chez les Yafar de Papouasie-Nouvelle Guinée. Ce n’est pas le sexuel et ses organes qui suscitent, pour cette petite communauté, l’interdit, mais ce qui a trait à l’enfantement. Dans ce cas, c’est la fécondité qui dissimule le sexuel, en effet il y a chez eux transgression de l’interdit de l’inceste au profit de la fécondité de la terre – par exemple, le sang de la défloration de la jeune fille par le père est répandu sur les lieux de culture. De multiples exemples, tous plus intéressants les uns que les autres, l’amènent à conclure que pour ce peuple il y a coupure entre sexualité et fertilité, celle-ci s’exprime dans la société et la problématique de la première reste prisonnière de l’individu.

Hélène Parat à la suite de N. Zaltzman pose la question de savoir si l’inceste est une notion psychanalytique. Le texte d’H. Parat va mettre en parallèle les points de vue de plusieurs anthropologues, Lévi-Strauss, F. Héritier et M. Godelier, sur la question de l’inceste et les mettre en discussion avec la théorie psychanalytique sur le sujet. L’entrelacs des champs et leur complexité entraîne un débat ancien entre le socius et l’individu, finit-elle par conclure après une intéressante réévaluation de ce qui différencie le point de vue de l’anthropologue et celui du psychanalyste, qui passe inévitablement par la théorie sexuelle infantile et l’universalité du complexe d’Oedipe.

Juan Eduardo Tesone s’attache à trouver le lien entre une problématique narcissique et la transgression de l’interdit de l’inceste, dans l’inceste père-fille. A partir d’une expérience clinique, il retrace le vécu traumatique de l’enfant incesté et analyse sa perte d’identité par rapport au père qui, lui-même, par ce geste, enlève son individualité à l’enfant. Il met en travail la question du double dans l’inceste, qu’il situe du côté de Narcisse plus que du côté de l’Œdipe.

« On pourrait presque dire que la femme dans son entier est taboue… » Cette phrase résume à elle seule l’ensemble de l’article très vivant de J Schaeffer. Elle s’applique en effet à montrer à travers l’Histoire, la Mythologie et les Religions, ce qui chez la femme a été ou est encore considéré comme tabou. Elle parcourt ainsi tout ce qui fait la spécificité de la femme dans les détails et montre l’ambivalence qui fait passer un même tabou de l’impur ou sacré.

Les responsables de ce numéro ont ensuite repris l’important article de D. Anzieu : « Le double interdit du toucher ».

Jacques André revisite la question du toucher dans la cure. Toucher du corps, toucher des mots, il rappelle l’origine de l’interdit du toucher chez S. Freud à partir de son expérience avec les obsessionnels et leur manière de sexualiser la pensée. Il rappelle que « Totem et Tabou » impose la question du toucher au cœur de la théorie et la pratique analytique. Il conclut par cette jolie formule : « A fleur de peau, à fleur de mots ».

Winnicott insolite

« Winnicott insolite », ce qualificatif s’applique en effet à toute sa pensée, mais cette monographie se propose un autre but, celui de nous faire découvrir ou approfondir des apports théoriques moins connus et surtout moins galvaudés de son œuvre que ne le sont l’objet et l’espace transitionnel, et la relation mère-bébé.

René Roussillon montre tout l’intérêt théorique et clinique que l’on peut tirer d’idées déconcertantes, voire paradoxales comme celles du « besoin » et pas seulement de la crainte « d’être fou », de vivre une expérience de folie précoce qui n’a pu être intégrée en son temps, ou celle d’envisager la psychose comme défense contre la folie. Il illustre avec deux vignettes cliniques personnelles l’utilisation qu’il fait de cet apport théorique.

J.F. Rabain nous fait partager l’étonnement qui le saisit devant la similitude entre un poème « The tree », la mère pleurant sous l’arbre, écrit par Winnicott lorsque H. Guntrip était en analyse avec lui, et le rêve de H. Guntrip, fait peu après la mort de Winnicott, d’une mère tenant sur ses genoux un enfant mort. Poème et rêve ayant pour thème une mère éplorée et le désir de l’enfant de la réanimer. Il émet des hypothèses intéressantes sur « une éventuelle collusion entre l’infantile de l’analysant et celui de l’analyste » et sur la disposition particulière qu’avait Winnicott de pouvoir s’identifier à des patients profondément régressés, pensant que Winnicott aurait pu connaître une détresse semblable dans sa petite enfance.

F. Duparc bat en brèche l’idée que l’on se fait souvent d’un Winnicott qui aurait négligé le rôle du père dans la constitution de la psyché en rendant compte d’une lecture exhaustive de textes qui montrent l’évolution de la pensée de Winnicott au fil des années sur ce sujet.

Un groupe de psychanalystes canadiens se penche sur la conception de l’agressivité de Winnicott conçue comme une force de vie et donc liée à la créativité.

C. Athanassiou-Popesco fait une étude approfondie du concept de « vrai-self ». Elle tente la tâche ardue voire impossible de resituer le concept de « vrai-self » et de « noyau du self » par rapport aux métapsychologies freudienne et kleinienne, étudiant les rapports entre vrai-self et narcissisme primaire, entre le self et le moi, entre les « objets subjectifs » et les objets internes. En suivant de façon très rigoureuse la pensée de Winnicott, elle montre les paradoxes, voire les apories d’une conception d’un « noyau du self inatteignable par l’objet » alors que le bébé doit pouvoir créer le monde externe, donc rencontrer l’objet. Elle expose ses propres idées sur un « moi narcissique » très proche du vrai self , mais situé dans une dynamique pulsionnelle.

D. Ribas étudie le clivage qui revêt des sens divers chez Winnicott, désignant certes des processus pathologiques, mais montrant aussi que Winnicott fait l’éloge du clivage, celui-ci comportant un contrepoint positif. Cela constitue encore un paradoxe dont on sait la fécondité chez cet auteur.

Le narcissisme

On sait que Freud dans sa correspondance laisse clairement entendre qu’il n’était pas satisfait de son écrit de 1914. Non seulement la suite de l’œuvre, avec le passage à la deuxième topique, mais les apports postérieurs à Freud ont toujours témoigné d’une articulation difficile et d’un problème complexe lorsqu’il s’agit d’intégrer de façon cohérente le narcissisme dans la théorie psychanalytique.

La monographie se clôt sur un texte de 1921 de Lou Andréas-Salomé : la “double direction” (poussée / retrait) qui lui semble définir le narcissisme même, exclut pour elle “l’unification forcée du concept” qui réduirait le narcissisme à l’amour de soi. Il conviendrait d’avoir “deux noms” pour deux types d’expériences dont seuls le nourrisson et le malade psychotique feraient l’expérience de la radicale division ; le nom du second type d’expérience se dirait alors “identification intuitive maintenue avec Tout”, et l’intérêt de l’écrit de L. A-S. tient aussi beaucoup à l’ouverture qu’elle fait à partir de cette conception vers la création artistique.

C’est Marie-Claire Durieux qui ouvre le numéro par une étude du mythe lui-même et de ses variantes, variantes ou “tentatives de rationalisation devant cette étrange folie qui fut celle de Narcisse”, dont elle souligne tout ce qu’elle doit à l’absence de tiers. Les vicissitudes du concept et de son élaboration chez Freud sont étudiées très en détail par Marie-Françoise Laval-Hygonenq, qui fait suivre une étude du contexte de l’introduction du concept par celle des trois textes princeps y afférant, mettant en valeur de belle façon “le mouvement en spirale de la pensée freudienne” (construction ainsi laissée ouverte…). Elle nous propose le maintien d’une référence aux trois principes de fonctionnement (principe d’inertie / principe de plaisir / principe de réalité), et se demande si le maintien dans l’élaboration freudienne de la référence au principe d’inertie n’aurait pas pu “économiser l’introduction du deuxième dualisme qui vient ébranler la référence aux pulsions sexuelles et à l’inconscient dynamique”.

C’est en guise d’introduction à un historique du concept plus large que Pierre Dessuant revient également sur la genèse de la notion chez Freud, mais il s’agit là de mettre en perspective les apports essentiels de Bela Grunberger qui, du narcissisme primitif anobjectal au narcissisme “instance”, a eu le premier “le mérite d’avoir donné une explication dynamique et cohérente de l’opposition devenue désormais classique, entre Narcisse et Œdipe” (en passant par le pseudo-œdipe et “l’Œdipe à rebours”) “et d’avoir étendu cette notion au groupe” – ouvrant ainsi à quelque considération intéressante sur le risque que fait courir à la psychanalyse “ l’infiltration du facteur narcissique”. Paul Denis s’attache à une étude de la notion de self chez Heinz Kohut, qui apparaît quelques années plus tard mais naît d’une confrontation avec des problèmes cliniques comparables. Ce self héritier du premier Moi freudien, il en fait le lieu même du déploiement de la ligne de développement complémentaire à celui des investissements objectaux, se scindant en deux courants prenant leurs sources respectivement dans le self grandiose et dans l’imago parentale idéalisée. S’ensuit une typologie des transferts et des pathologies narcissiques, et toute une conception d’attitudes cliniques souhaitables de la part des psychanalystes, au sein desquelles les interprétations gardent une place prépondérante, mais où la portion congrue dévolue à l’intérêt pour les pulsions sexuelles “peut conduire à des cures au cours desquelles tout un aspect de la problématique sexuelle des patients serait évitée d’un commun accord entre patient et analyste”.

“Ce qui résiste à se dire est le levain de l’écriture”, C’est à un exercice de mise en abîme passionnant que nous invite Colette Combe. Préalablement à la lecture qu’elle fait de l’ouvrage d’André Green “Narcissisme de vie, narcissisme de mort”, celui-ci a relu son propre ouvrage et en a extrait quarante-cinq pages, pages qui “argumentent la nécessité d’éviter de faire du recours au narcissisme le joker de toute situation psychique de fragilité ou de blocage” et qui soulignent les inconvénients de l’utilisation unitaire du concept. Colette Combe lit cet ouvrage publié en 1982 en montrant combien l’élaboration théorique à l’œuvre dans les ouvrages précédents a abouti à cette publication “stratégique” à la fois historiquement, théoriquement, et analytiquement.

Partant des limites de la technique classique avec un certain type de sujets, Betty Denzler s’intéresse à la façon pour l’analyste de s’occuper “du narcissisme défaillant et non des conflits intrapsychiques”. Elle le fait en passant en revue “ les aménagements concernant l’activité de parole de l’analyste”, soulignant le facteur mortifère que peut être le silence de l’analyste dans certaines situations, mais aussi le caractère intempestif que peuvent revêtir certaines de ses interventions, y compris quand elles sont consciemment au service du renforcement du transfert de base. Elle s’attache cependant à celles de ces interventions qui sont nécessaires : dans les situations d’angoisse aiguë, de frustration, et de troubles du rapport avec la réalité. Enfin, toute la seconde partie de l’article est consacrée à la nécessité d’une modification de la technique d’interprétation quand sont à l’avant-plan “La pauvreté, voire l’absence de représentation de l’affect”.