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Mort et travail de pensée, points de vue théoriques et expériences cliniques

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Les articles des différents auteurs s’articulent autour de la notion d’irreprésentable de la mort propre, posée par Freud en 1915, dans cette phrase souvent citée : « Notre propre mort ne nous est pas représentable et aussi souvent que nous tentons de nous la représenter, nous pouvons remarquer qu’en réalité nous continuons à être là en tant que spectateur ».

Cet irreprésentable traumatique que les auteurs réfèrent au concept de Réel pour Lacan, est posé comme exigence de pensée et source de créativité, permettant « d’éviter la sidération et de maintenir le lien indispensable à la poursuite de la vie psychique et intersubjective ».

Le livre rassemble un certains nombres d’articles de cliniciens et chercheurs appartenant principalement au laboratoire Psy-NCA de l’université de Rouen. La mort–propre étant peu abordable, si ce n’est dans les expériences de mort imminente (EMI) il sera question de la mort de l’autre, mort anonyme en troisième personne ou de l’effet sur soi de la mort de l’autre familier, cette mort en seconde personne.

L’originalité de Frédéric Forest dans: « Mort et seconde mort en psychanalyse » vient de sa manière de rapprocher, retour des morts et retour du refoulé, en ce que l’inconscient, comme le royaume des morts a une influence déterminante sur les vivants. Après la mort physique il est question de la mort symbolique, et du temps de purgatoire nécessaire, dans un entre-deux où errent les âmes, lourdes des aspirations insatisfaites du sujet. L’ambivalence vis-à-vis des disparus alimente l’imaginaire des contes, de la religion, des mythes et des écrivains, forme de retour du fantasme d’immortalité et requiert d’enterrer le mort une seconde fois symboliquement pour s’en dégager.

François Pommier dans : « La recherche de la mort pour échapper à la contrainte »parle du suicide, à partir de son expérience d’écoute de suicidants en hospitalisation après un passage à l’acte. Il passe assez rapidement sur la question du suicide comme tentative d’échapper à la contrainte, que ce soit la contrainte du corps ou celle de l’esprit comme dans les troubles mentaux, en particulier la psychose et la mélancolie.

Il distingue la contrainte externe, comme un « fait de structure » dans le passage à l’acte de la jeune homosexuelle décrit par Freud en 1920 et érigé par Lacan en paradigme. L’acte y réalise une solution de mise en rapport et la nécessité absolue que cesse cette mise en rapport.

Mais c’est plutôt sur la contrainte interne qu’il développe sa réflexion en s’appuyant sur trois cas de patients en thérapie, qui ont le point commun d’avoir vécu la mort de leur père et une identification aliénante à celui-ci. Ils sont poussés à agir, dit-il, faute de parvenir à se protéger suffisamment de l’excès d’excitation qu’apporte la vie quand elle tend à s’inscrire dans la continuité des disparus. En incarnant certains éléments de la volonté du mort ou de son être, le passage à l’acte permettrait alors de le faire disparaitre une seconde fois dans un redoublement de la mort. Le meurtre d’un meurtre au cœur d’une problématique œdipienne. Il fait référence à « L’homme Moïse et la religion monothéiste » et l’effet d’après coup.

La dimension de l’image est centrale, quelque chose se donne à voir, de manière condensée et déplacée, conduisant F. Pommier à rapprocher ces passages à l’acte du travail du rêve.

Dans « Mort et travail de pensée chez Sigmund Freud » Jean Pierre Kamieniak replace le processus créateur de la pensée de Freud dans ses liens historiques avec les deuils personnels et la confrontation à la folie meurtrière de la grande guerre. Il reprend en cela des recherches d’auteurs dont il fait référence qui sont entre autres Didier Anzieu et Jean Guillaumin.

L’auteur nous rappelle la place de la douleur psychique vécue par les nombreux deuils que traversera Freud mais aussi de la place de la douleur physique, dans le choix de refuser des antalgiques pour « penser dans la douleur plutôt que de ne pas être en mesure de penser ».

J.P Kamieniak retrace les étapes principales du parcours freudien depuis les « Considérations actuelles sur la guerre et la mort » (1915) correspondant au début de la Grande Guerre à l’ « Au delà du principe de plaisir » et le remaniement théorique profond de la deuxième topique avec le choc de la mort de sa fille Sophie. Sa démonstration est intéressante dans le lien qui est fait entre le travail de pensée et d’écriture, selon une enquête minutieuse des éléments biographiques précisément documentés dans les extraits de correspondance et le poids de réalité des évènements historiques.

C’est bien cette nécessité à penser la mort de façon nouvelle qui aiguillonne Freud à la fois en tant que père inquiet et chercheur dit Kamieniak. Nous pouvons ainsi dans ce chapitre suivre pas à pas l’évolution de la pensée concernant ce penchant à l’agression, que Freud dans la première topique explique comme résultant de la haine qui s’origine dans mouvement positif du moi luttant pour sa conservation et son affirmation, à « la mort en soi »(Roussillon) qu’est la pulsion de mort.

La réflexion de Pascal Le Maléfan, s’origine d’une recherche sur les expériences de mort imminente (EMI) en relevant les constantes retrouvées dans les récits qui sont faits de ce moment particulier d’actualisation de l’anticipation de la mort. Il pointe la singularité de cette clinique du traumatisme par un vécu paradoxal de félicité et d’extase. Une autre différence est que cette expérience n’entraine pas une répétition du trauma dans des rêves mais persiste au contraire comme un point d’origine à partir duquel le sujet s’engage souvent dans un remaniement important. Le récit fait par Aron Ralston de son expérience de survivance est un document passionnant.

La confrontation au réel de la mort est vécue comme une expérience de jouissance proche de l’extase, avec une dimension hallucinatoire, qu’il nomme hallucinatoire salutaire, faisant référence à la théorisation des Botella mais aussi à Hamlet et la figure du fantôme. Il repère deux temps successifs celui de la fascination jusqu’à un point de butée qui permet de repartir du coté de la vie, parfois à regret. Il serait intéressant de rapprocher cette expérience d’extase des travaux de Patrick Mérot sur les Mystiques.

La deuxième partie est moins novatrice et reprend le thème du travail du deuil, lors des pertes de frères ou de parents, ainsi que les théories « thanatologiques » des enfants qui viennent en contrepoint des théories sexuelles infantiles.

La dernière partie qui dans son intitulé désigne les dispositifs de soins, est d’un intérêt beaucoup plus fondamental. Les trois chapitres qui le composent nous plongent dans l’actualité violente de la mort, la confrontation à la mort brutale d’un autre fusse-t-il inconnu, la mort accidentelle d’un enfant et le demande de prélèvement d’organe, la mort d’un bébé en réanimation néonatale, le traitement psychique d’une mort inscrite dans la maladie génétique de la myopathie. Ils témoignent de l’exigence de psychologues qui tentent d’aménager dans ces contextes d’urgence où la douleur devient sauvage, effractante ou sidérante un cadre institutionnel, même si celui-ci semble posé avec la rigidité d’un protocole de soin. Les psychologues sont entièrement et profondément exposés dans ces situations qui nécessitent un accordage affectif avec les familles et l’acceptation d’un investissement très fort. Parallèlement un travail psychique de dégagement doit s’effectuer pour métaboliser les éléments impensables associés au réel de la mort. La description de ces protocoles d’accueil de cette souffrance met en évidence la réflexion éthique et clinique préalable qui les sous-tend comme celle de permettre aux parents et aux soignants de reconnaitre une vie intérieure à ces bébés promis à la mort et de restaurer et soutenir un lien ultime de parentalité. Un psychologue témoigne de ce regard soutenu et échangé avec une femme plongée dans la détresse extrême du décès de son fils, comme seul lien possible à ce moment là « pour border l’espace sans fin qui s’était ouvert » (Jean-Michel Coq).

Paul Ricoeur nomme expérience de fraternité ce qui peut s’opposer à la mémoire de la mort violente, confondue avec le Mal, qui hante l’imaginaire de l’humanité.

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