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Parler avec les fous

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C’est à partir de sa longue et riche expérience de chef de service des urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu de Paris (qui a donné lieu au film Urgences de Raymond Depardon) que Henri Grivois propose un nouvel ouvrage sur une question qui le préoccupe depuis longtemps, c’est-à-dire le premier épisode psychotique dans la vie d’un adolescent. Il montre la singularité de cet événement inaugural et unique, qui prend souvent à dépourvu aussi bien le patient que l’entourage, et qui est vite recouvert par le développement du devenir psychotique du sujet. L’auteur reprend beaucoup d’éléments d’un livre précédent, Naître à la folie (Delagrange, 1991 ; Les empêcheurs de penser en rond, 1999, ISBN 2-84324-080-8), avec le souci de souligner plus encore le caractère instructif de ce moment d’éclosion de la psychose, aussi bien pour le patient que pour le psychiatre. Malheureusement, les psychiatres ont tendance à négliger l’intérêt de ce que Henri Grivois appelle la psychose naissante. Curieusement, à ce moment premier de la psychose on s’occupe du patient mais on ne lui parle pas. « On va vous donner des médicaments. Vous allez dormir. Vous irez mieux. On verra après ». Les patients sont privés de dialogue, ce que Henri Grivois appelle une « abstention conversationnelle », alors qu’il s’agirait plutôt de les faire parler de ce qui leur arrive avant l’évolution délirante. Il faut que le psychiatre parle au malade, avant que le malade ne se mette à délirer.

Dès que le délire apparaît, la psychose n’est plus débutante, et on a perdu cette possibilité de faire accoucher le malade du savoir qu’il a de sa folie. Car ils ont un savoir, nous dit Henri Grivois, d’autant plus dans notre société actuelle qui véhicule et transmet une connaissance de la folie, qui est reçue surtout par les jeunes. Sans prise en compte de la nécessité absolue de ces conversations précoces, les psychiatres en arrivent à pratiquer une sorte d’humanitarisme collectif, une psychiatrie molle, démédicalisée en quelque sorte, qui n’a pas profité des avancées de la médecine et de la science qui se sont réalisées en dehors de son champ.

Les invariants qui caractérisent ce moment d’émergence de la psychose sont essentiellement la « centralité » et « l’indifférenciation ». Les patients se vivent au centre de l’intérêt des hommes, car ils ont l’impression qu’ils pensent et agissent pour les hommes autour d’eux. « Tout s’échange avec autrui, rien n’est à personne. » Ce n’est pas que le psychotique soit incapable de faire la différence entre lui et les autres, et il ne doute pas que ses actes et ses pensées lui appartiennent, mais il est dans l’incertitude de savoir qui, de moi ou des autres, commande ce geste et donne à penser cela. Le je psychotique n’est pas le « je est un autre » rimbaldien, mais je est tous les autres. Au cours de cette expérience initiale qui n’est pas encore délirante, les patients se voient comme le pivot de tout ce qui arrive.

La démarche très ciblée de l’auteur sur le moment d’éclosion de la psychose constitue une contribution originale pour la compréhension de la folie et fonde un certain nombre de principes de l’approche du patient psychotique. Il faut parler avec les fous, comme le dit le titre de l’ouvrage, ce que Henri Grivois défend avec beaucoup de conviction et d’engagement. Si l’expérience initiale de la psychose naissante avec ses particularités qui – on le sent – constituent pour Grivois une éventualité de pénétrer la mystère de la folie, de s’approcher du mécanisme originel, n’est pas entendue, elle s’éclipse et les invariants « disparaissent en vrac dans les poubelles de la folie et de l’incohérence psychiatrique ».

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