Trendy, sexy et inconscient. Regards d’une psychanalyste sur la mode

 

Livre sous la direction de :
Pascale Navarri


Revue : n°13 juin 2009

Auteur de l'article : Dominique Bourdin


« On ne porte plus de jean taille haute » dit la vendeuse d’un air navré : la mode est normative et force un achat imprévu. D’un coup d’œil, chacun apprécie l’adéquation du nouveau pantalon, mais il faudra lui trouver le haut assorti. Peu importe si l’on préférait son ancienne silhouette…

Pascale Navarri nous amène à regarder des comportements que nous partageons sans vraiment les choisir. La rareté des études psychanalytiques sur la mode tient peut-être à ce qu’elle apparaît futile, mais elle convoque cependant le regard, l’esthétique et la créativité et remplit une véritable fonction psychologique, assez complexe, puisqu’elle conjugue en proportions variables une tyrannie externe et un plaisir manifeste. L’impératif de la mode nous conduit du côté de l’idéal du moi, mais c’est en même temps le sensoriel instinctif et mimétique qui s’y trouve mobilisé. En analysant les points les plus sensibles des comportements liés à la mode, Pascale Navarri contribue aux études sur le surmoi culturel. Elle actualise et élargit également des réflexions développées par Bernard Chervet dans son article sur le dandysme (RFP, volume 58 n°2, 1994, p. 401-413).

L’ouvrage s’organise en dix chapitres qui commencent sous le signe de l’urgence de la mode : rester visible, chercher une complétude narcissique, se confronter au jeu ou à l’impératif implacable du miroir. La mode joue de la ressemblance et de la différence : l’imitation est sous-tendue par la rivalité, l’identité de mode est signe de reconnaissance, mais le clonage risque de l’emporter sur le partage fantasmatique. Un chapitre est consacré aux mannequins, fascinants et inquiétants avec leur corps qui recherche la légèreté et l’évanescence du papillon, faisant de la silhouette anorexique la mesure de l’idéal, manipulant le souci du poids à la limite de la perversion, sans égard aux besoins physiologiques réels. « L’autosexy » visuel est évitement et bouclier, plus proche du repli narcissique qu’appel vers la rencontre amoureuse, seconde peau corporelle et vestimentaire qui suscite une mise à distance de l’objet, de son regard et de son appel.

Les dress-codes signifient aussi de quel groupe on est, qu’il s’agisse de la respectabilité qu’une profession veut afficher ou de la séduction que l’on veut produire par une image de soi valorisante. L’envers en est bien sûr la disqualification liée à l’échec réel ou fantasmé de cette tentative ; mais dans tous les cas, l’estime de soi et l’image tendent alors à se confondre. Les codes mettent en même temps en latence les choix personnels notamment lorsque les blouses ou uniformes visent à mettre à distance le narcissisme personnel au profit de l’affichage d’une disponibilité à la fonction.

Une étude de la mode masculine montre la disparition des anciens codes au profit d’une quête identitaire complexe. Les paradoxes des rapports entre la mode et l’enfance témoignent d’une confusion des langues entre adultes et enfants favorisée par des transferts narcissiques des adultes vers les enfants, une « adultisation » des petits au service de l’infantilisme des grands et le développement d’un modèle jeune devenu universel quel que soit l’âge. Si la mode est un phénomène transitionnel de l’adolescence, l’addiction à la mode est une chronopathie et une quête de distinction qui peut être dévoratrice et signer une rivalité sans fin ni merci avec une mère archaïque idéalisée. Outre la banalisation d’un érotisme aux connotations plus ou moins perverses, on peut voir se développer un esclavage devant la mode qui s’effectue aux dépens de sublimations plus riche, avec une aliénation au fonctionnement fétichique de la marque. Les piercings sont-ils la figuration « fashion » d’une agression, les jeux deviennent-ils cyniques ou dérisoires ? Le corporel, s’il prend une trop grande place, est érigé comme un fétiche et devient une idole interne dévorante, alors que la mode se présentait comme organisatrice et facteur de liberté. C’est à ce risque d’un infléchissement vers un narcissisme de mort que conduit cette méditation sur le regard et le temps qu’est l’analyse phénoménologique des phénomènes de mode. Si la mode se met par définition à la pointe du nouveau, cela ne veut pas dire ni que le futur est désiré, ni que la répétition est conjurée. Inventive et ludique, la mode est plaisir, jeu, dignité, porteuse de multiples identifications, mais sa valeur psychique peut aussi se dégrader vers des ambiguïtés et des provocations qui ne sont pas anodines.

On peut regretter que cet essai alerte et suggestif, nourri de nombreuses références littéraires et cinématographiques et d’un regard ouvert et riche sur la vie quotidienne, ne prenne pas davantage appui sur l’écoute du psychanalyste en séance, et n’explore pas de façon plus systématique le niveau et le fonctionnement des identifications mises en jeu dans ce rapport aux alter egos (Neyraut, 2008) que suscite et entretiennent les phénomènes de mode.

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