Cent ans de Narcissisme

 

Rédacteurs :
| Martine Girard | Vassilis Kapsambelis |

Tome 78 n°1
Date de parution : 2014-03-01
Argument...
Sommaire
Autour du thème : André Green parle du Narcissisme

En 1914, Freud publie « Pour introduire le narcissisme » : il s’agit d’introduire dans le champ de la psychanalyse une notion clinique qui circule, en marge de la psychiatrie, chez les « sexologues » de l’époque et, depuis 1909, dans les cercles psychanalytiques, en résonance avec celles d’homosexualité et de psychose. Malgré le grand remous causé par le texte, seul ce numéro du Jahrbuch der Psychoanalyse sera publié du fait de la guerre. De cette notion circonscrite désignant « le comportement par lequel un individu traite son propre corps de la même manière qu’on traite d’ordinaire celui d’un objet sexuel » (Freud, 1914, p. 217), il fera un concept psychanalytique dont l’ubiquité et la polysémie seront répétitivement soulignées voire dénoncées, à moins que sa banalisation et son usage indifférencié dans des contextes très variables n’aient contribué à faire l’économie de son extrême complexité (Widlöcher, 2005, p. 77) ? Car cette possibilité d’investissement libidinal du moi lui-même ne manque pas de poser quelques difficultés dans les fondements mêmes de la théorie.
Ainsi, au niveau génétique, et en vertu de l’axiome implicite de la pensée freudienne, selon lequel les phénomènes cliniques doivent correspondre à des étapes de l’évolution psychosexuelle, le narcissisme doit trouver une place quelque part entre l’étape autoérotique et l’orientation à proprement parler objectale de la libido : pulsions d’autoconservation – autoérotismes – narcissisme – objectalité. Freud se défend de spéculation théorique et de formulations définitives ; il en va de la crédibilité, contre Jung, d’une « science édifiée sur l’interprétation de l’empirie » dont le fondement est « l’observation seule » (Freud, 1914, p. 221) : les faits cliniques, rien que les faits cliniques… Mais jusqu’où ? Le narcissisme primaire de l’enfant reste pour Freud une présupposition, « inféré d’un phénomène qui relève, somme toute, de la projection » (Stein, 1988, p. 53).
Au niveau du dualisme pulsionnel, les pulsions du moi ne peuvent plus être opposées aux pulsions sexuelles si une part de « sexuel » (au sens de libidinal) concerne le moi ; or, l’épistémologie freudienne exige des oppositions irréductibles, le système qu’il construit étant conçu comme un mouvement activé par la lutte des contraires – dont la traduction clinique, celle du conflit, ne peut être contestée. Ainsi l’enjeu est autant de différencier libido du moi et libido d’objet que libido du moi et pulsions/instincts du moi, pour ne pas y dissoudre la libido, incapable, selon Jung, de rendre compte des psychoses, les névroses narcissiques. Mais il faut compter avec l’indétermination du moi qui n’est pas encore le moi instance de la deuxième topique et occupe une position « transitionnelle » (Strachey, 1957, p.71). Et la « libidinisation » des pulsions du moi – en tant que pulsions d’autoconservation – laisse en suspens les questions de survie, d’agressivité et de destructivité, qui seront singulièrement compliquées par Le problème économique du masochisme (Freud, 1924).
Mais il n’est pas indifférent pour l’ambiguïté de la notion de narcissisme d’observer que, tout en reconnaissant la possibilité pour le moi d’être pris pour « objet sexuel », Freud garde sans doute à l’esprit qu’il y aurait une certaine contradiction théorique – ou même plutôt axiomatique – entre l’hypothèse d’un investissement libidinal du moi en tant qu’objet, et l’idée de ce qu’est vraiment « l’objet » dans le psychisme humain, à savoir quelque chose de fondamentalement « hors de soi », comme il le décrit dans les Trois essais (Freud, 1905), et comme Pasche (1965) l’a particulièrement développé, en liant l’objectalité à l’activité perceptive et à l’ « anti-narcissisme ». Contradiction qui sans doute ne permet pas de mettre sur un pied de stricte symétrie l’investissement de l’objet et celui du moi, malgré les affirmations de 1914 : « Nous disons que l’être humain a deux objets sexuels originels : lui-même et la femme qui lui donne ses soins » (Freud, 1914, p. 231). Tant et si bien que lorsque, quelques années plus tard, Freud retrouve un dualisme pulsionnel fondamental, entre Éros et Thanatos, il n’hésite pas à associer « pulsions du moi » et « pulsions de mort », et à longuement discuter ce point, comme si quelque chose dans sa pensée s’opposait à reconnaître à l’investissement du moi une qualité d’« éros » symétrique à celle de l’objectalité. Narcissisme de vie et narcissisme de mort donc, selon les théorisations de Green, annoncées par Rosenfeld en 1971, – mais la formulation elle-même est presque tautologique, tant il est possible de retrouver la composante « de vie » et celle « de mort » dans toute activité du psychisme humain. Qu’est-ce qui, dans le narcissisme, serait plus intrinsèquement « pulsion de mort » – au point qu’en ayant postulé un « narcissisme de mort », Green (2005, p. 132) considère avoir illustré au mieux ce concept ?
D’ailleurs, dans le texte de 1914, on ne retrouve pas de référence directe au mythe, à l’image, au reflet … mais à la voix, aux voix (Lacan, 1954, p. 155). C’est dans ce blanc que Lacan introduira le stade du miroir (1949), la tension agressive inhérente à la structure imaginaire du moi et qu’il radicalisera l’opposition entre moi idéal et idéal du moi, introduite ici par Freud.
Pour l’heure, ce sont les effets du narcissisme sur la théorie existante que l’on va mesurer. De son propre aveu Freud ne peut embrasser une vue d’ensemble, au point que, près de conclure, il ajoute des propositions dans un ordre décousu. Ainsi, si certaines questions théoriques commencent, grâce à l’introduction de ce concept, à trouver un champ de développement intéressant (par exemple les élaborations de l’année suivante, avec Deuil et mélancolie, autour du futur surmoi et plus généralement des instances idéales), d’autres ouvrent des possibilités à des approches, et même à des modèles, en franche contradiction les uns par rapport aux autres :
- dans les deux types de choix d’objet que Freud va décrire, le choix d’objet par étayage porte les signes de la complémentarité et du manque, devenant le prototype de l’objectalité la plus évoluée ; en somme, choisir son objet d’amour ultérieur sur le modèle de la mère, la mère des premiers soins, c’est choisir un objet susceptible de nous apporter ce que nous n’avons pas. En revanche, le choix d’objet narcissique apparaît d’emblée comme le choix du même, ouvrant de ce fait la problématique du double et de la spécularité. Si cette ouverture va s’avérer riche en élaborations, on ne peut pas ne pas mesurer l’écart, jusqu’à l’inversion du propos, avec certaines approches contemporaines de la dimension narcissique : l’étayage devenant « anaclisis » – conformément à sa traduction anglaise –, et « l’anaclitique » devenant une forme privilégiée de relation à l’objet à des fins de consolidation d’une organisation narcissique défaillante… Et qu’en est-il de la « personnalité narcissique » décrite par Kernberg (1975), pivot d’un certain nombre de théorisations contemporaines sur les états-limite, et dans laquelle on aurait sans doute bien de la peine à retrouver les idées initiales du narcissisme de 1914 ?
- la « balance libidinale » entre investissements d’objet et investissements narcissiques a bien sûr montré son efficacité dans la théorie et la pratique du soin des patients schizophrènes ; les travaux de Federn et des successeurs, jusqu’à Racamier, ont montré en quoi la précarité de l’assise narcissique du moi schizophrénique conduit à un investissement de l’objet menaçant l’existence même du sujet. Mais pour certains auteurs, comme Grunberger (1975) ou Grinberg (1991), à trop se tenir à ce modèle économique, on oublie de se poser la question : pourquoi cette problématique de « l’appauvrissement de l’un (le moi) au profit de l’autre (l’objet) », et inversement, ne se vérifie réellement qu’avec les seuls schizophrènes ? Qu’est-ce qui, dans l’investissement d’objet « ordinaire », préserve de l’hémorragie narcissique ? Questions sans doute dont la réponse doit être recherchée du côté des identifications – dont l’une est effectivement dite « narcissique » ; mais aussi du côté du refoulement qui « provient du moi ; nous pourrions préciser : de l’estime de soi qu’a le moi » (Freud, 1914, p. 236) et qui est mis en défaut dans les psychoses.
- une autre question, et pas des moindres : qu’en est-il des hypothèses de « genre » que Freud formule dans ce même texte ? « Le plein amour d’objet selon le type par étayage est proprement caractéristique de l’homme » ; chez la femme, « l’accroissement du narcissisme originel [avec la formation des organes sexuels féminins] est défavorable à la constitution d’un amour d’objet dans les règles » (Freud, 1914, p. 231-232). Qu’en disons-nous aujourd’hui, à la lumière de cent ans de travaux sur le féminin ?
Le 5 mars 1913 Lou Andréas-Salomé écrivait dans son journal : « Les commentaires de Freud sur le narcissisme pendant la discussion, longue et animée : il faut considérer le narcissisme comme un phénomène de résidu qui, provisoirement, le restera. Il faut se garder d’en vouloir faire une clef pour tout ce qui subsiste encore d’inconnu » (1912-1913, p. 69).

Martine Girard et Vassilis Kapsambelis

RÉFÉRENCES
Andréas-Salomé L., (1912-1913), À l’école de Freud, Journal d’une année 1912-1913, Paris, Mercure de France, 2000, p. 69.
Freud S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Œuvres Complètes de Freud. Psychanalyse, VI, pp. 59-181. Paris, Presses Universitaires de France, 2006.
Freud S. (1914), Pour introduire le narcissisme, Œuvres Complètes de Freud. Psychanalyse, XII, pp. 213-245, Paris, Presses Universitaires de France, 2005.
Freud S. (1924), Le problème économique du masochisme, Œuvres Complètes de Freud. Psychanalyse, XVII, pp. 9-23. Paris, Presses Universitaires de France, 1992.
Green A. (2005), Vingt ans après Narcisse et Janus, Libres Cahiers pour la psychanalyse, 11, p. 132 
Grinberg L. (1991) Letter to Sigmund Freud. In : J. Sandler, E. Spector Person, P. Fonagy (eds), Freud’s "On narcissism : an introduction", Yale Univ. Press, New Haven, CT, 1991.
Grunberger B. (1975), Le narcissisme, Paris, Payot.
Kernberg O. (1975), La personnalité narcissique, Toulouse, Privat, 1980.
Lacan J. (1949), Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je, telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique, Revue française de psychanalyse, 1949, 13, 4, pp. 449-455 ; Repris in Ecrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 93-100.
Lacan J., (1954), Séminaire I, Écrits techniques, Paris, Seuil, p. 155.
Pasche F. (1965) L’anti-narcissisme. Revue française de Psychanalyse XXIX (5-6): 503-518. Reproduit in : F. Pasche, À partir de Freud, pp. 227-242, Payot, Paris, 1969.
Rosenfeld H. (1971), A Clinical Approach to the Psychoanalytic Theory of the Life and Death Instincts : an Investigation into the Aggressive Aspects of Narcissism, International Journal of Psychoanalysis, 1971, 52, 2, pp. 169-178.
Stein C. (1988), Majesté et détresse. In : Danièle Brun (dir.). Pédiatrie et psychanalyse, Paris, Editions P.A.U, 1993, p. 53.
Strachey J., (1957), The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, XIV, London, The Hogarth Press, 1957, p. 71.
Widlöcher D. (2005), Narcissisme et identification, Libres cahiers pour la psychanalyse, 11, p. 77. 

Sommaire
 
Éditorial : De la fortune d’une notion
 
THÈME : CENT ANS DE NARCISSISME
Rédacteurs : Martine Girard et VassilisKapsambelis
Coordination : Danielle Kaswin-Bonnefond
 
Martine Girard, Vassilis Kapsambelis – Argument
 
Les larmes de Narcisse
Paul Valéry – Ma beauté, ma douleur
Henri de Riedmatten – Narcisse au miroir trouble. Du Caravage à Bill Viola
Anna Ferruta – Le chemin de Narcisse
 
Quelques conséquences de l’introduction du narcissisme
Clifford Yorke – Pour introduire le narcissisme : une lecturepédagogique
Jacques André – Les destructions de Narcisse
René Roussillon – Narcissisme et complexification
Denys Ribas – Divin et si fragile narcissisme
Entretien avec Alain Ehrenberg – Narcissisme, individualisme, autonomie : malaise dans la société ?
 
Narcisse face au regard de l’autre
Colette Chiland – Le regard de l’autre, un miroir pour Narcisse
Monique Dechaud-Ferbus – L’hypocondrie et le paradoxe de l’auto-observation
Annette Fréjaville – Un temps pour s’aimer. La période de latence
 
« Ce narcissisme dérobé aux objets… »
Paul Denis – Art, délire et narcissisme
Dominique Bourdin – Investissements d’objet et investissements narcissiques. Quelques paradoxes
Isabelle Laffont et Benoît Servant – De l’onde au monde, du reflet au sujet
Sylvie Pons Nicolas – Dormeurs de la vie
 
RECHERCHE
Anna Koellreuter – Le baquet et autres notions de Laplanche sur le transfert
 
REVUES
Revue des livres
Laurent Danon-Boileau – En deçà de la sublimation. L’Ego alter de Murielle Gagnebin
Emmanuelle Chervet – Inquiétude des amours enfantines de Jean-Yves Tamet, Nicole Oury et Michel Villand
 
Revue des revues
Isabelle Martin Kamieniak – Libres cahiers pour la Psychanalyse, no 24, « Grandeur et solitude du moi », 2011
Daniela Avakian – Revue belge de Psychanalyse, no 1, « André Green : la psychanalyse en mouvement », 2012
 Marie-Claire Durieux – The Psychoanalytic Study of the Child, vol. 65, 2011
 
 LISTE DES MEMBRES
 
RÉSUMÉS ET MOTS-CLÉS
Résumés
Summaries
Zusammenfassungen
Resúmenes
Riassunti

André Green parlant du Narcissime pour l’émission “Les mots de la psychanalyse” (direction Alain de Mijolla et Isabelle Seguin) sur France 5 en 1997.

http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=ZzUwTxDYQdo

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