Le Mensonge / Dossier de M’uzan

 

Rédacteurs :
| Béatrice Ithier | Isabelle Martin-Kamieniak |

Tome 79, n°1
Date de parution : 2015-03-01
Argument...
Quelques classiques autour du numéro Le Mensonge
Sommaire
Rebonds

« Quoique nos affirmations soient fausses
Nous ne les garantissons pas. »

Eric Satie

Si l’humour deSatie se joue du « paradoxe du menteur », c’est bien la philosophie qui a posé le problème avec Epiménide, le crétois (VII° s. av. J.-C), et Eulibe de Milet (IV°s. av. J.-C.). Depuis, la logique, grâce à la distinction logique et métalogique posée par Tarski, rend impossible la formulation même du paradoxe dans les systèmes formels. Ce qui n’est pas sans conséquence pour une appréhension psychanalytique de la symptomatologie, voire de la pathologie du mensonge, interface de la problématique de la vérité.

La psychanalyse, toutefois, endécouvrant l’existence de la pensée inconsciente et de la réalité psychique a déplacé le problème, exilant de la réalité objectivable le mensonge qui concerne alors aussi le « for intérieur » Neyraut (2011, 2013).

C’est ainsi que le premier mensonge, le « proton pseudos » hystérique (1895), Freud le doit à la jeune Emma. Mensonge interne, il échappe à la conscience, eu égard à la réalité externe du déroulement historique des faits ; il met en évidence un moi asservi à la pression pulsionnelle, organisant sa défense : le refoulement de la représentation du traumatisme passé ne laisse au moi, soumis après-coup à une charge d’excitation sexuelle actuelle réactivant le noyau traumatique, que la voie du « mensonge », soit de la construction d’un symptôme, donc d’un sens créant de fausses liaisons, mais articulées symboliquement. Le mensonge d’Emma signe l’existence de la réalité psychique, la conscience que le sujet en a, mais aussi sa méconnaissance… Il ouvre la voie à la métapsychologie du fonctionnement mental que Freud s’apprête à élaborer. La conflictualité psychique se résout dans le symptôme que le moi tente d’intégrer, en lui donnant un sens…mensonger.

Ainsi, si le mensonge adressé à soi-même ou à l’autre, appartient à l’arsenal défensif commun de la vie psychique, il conviendra d’en évaluer le registre. L’appréhension, comme l’appréciation du mensonge en dépendent. Ces défenses s’inscrivent-elles dans la saga névrotique ? Ou sont-elles primaires et psychotiques, comme le considèrera M. Klein ? L’argument du chaudron (1900) témoigne de ces registres, qui propose trois mensonges de l’emprunteur au voisin prêteur. Sur le plan interne, trois modalités défensives sont ainsi spécifiées, mais dont la dernière porte déjà le sceau d’un mécanisme de défense primitif : le chaudron intact marque le refoulement, le chaudron percé antérieurement, la projection, et enfin le chaudron jamais emprunté, le déni de la réalité par lequel, précisément, le moi fait face à des angoisses psychotiques par une activité défensive précoce et violente.

La Psychopathologie de la vie quotidienne (1901) fourmille de ces petits mensonges que suscitent les défenses. Et le mot d’esprit (1905) permet de contourner l’interdit, de dire en  utilisant le non-sens et la figuration par le contraire, comme nous le montre E. Satie. Le mensonge de l’enfant suppose une conscience des limites fiables entre soi et l’objet, l’exercice et le plaisir d’une pensée autonome, comme en témoigne Hans défiant son père avec « effronterie » par un récit entremêlé d’ « innombrables mensonges extravagants » pour se venger « de l’avoir leurré avec la fable de la cigogne » (Freud, p. 185, 1909). Le mensonge de l’enfant signe à la fois la prise de conscience d’un moi pensant et protégé du regard de l’autre etses capacitésrésolutives des conflits qui l’habitent.

Les parents ont certes parfois du mal à reconnaître ces vertus du mensonge et en appellent à Pinocchio ! Mais quels sont les effets des mensonges parentaux sur la psyché infantile ? À quel degré sont-ils tolérables, intégrables, suscitant comme chez Hans la curiosité  et la fantaisie ou la névrose ? Ou au contraire traumatiques et inintégrables, engendrant clivages et désorganisation.

Dans la cure, la règle fondamentale elle-même – dire ce qui vient à l’esprit – met en tension la tentation de la dissimulation, de l’omission, jusqu’au refus ou à l’impossibilité de dire…Associations, rêves, et souvenirs se présentent, si ce n’est comme mensonges, du moins comme vérités cachées en attente de dévoilement, et le transfert, cette « fausse liaison » n’y échappe pas ! Doit-on alors considérer que l’apparition dans le flux associatif de ces moments comportant ces petites déviations exprimeraient, chez l’analysant, comme chez l’enfant : « sa possibilité de dégagement et d’autonomie par rapport à l’objet et à la pulsion » ? (C. Lechartier-Atlan, 2000).

Si le mensonge n’apparaissait qu’en petite prouesse névrotique, il n’irait pas très loin ! Or, des pathologies graves viennent démentir une appréhension angélique. Ferenczi (1927) s’en inquiète : « Que faire alors dans un cas où la pathologie consiste précisément dans le besoin de mentir ? Faut-il d’emblée récuser les compétences de l’analyse dans les troubles de caractère de ce type ? » Certes non, il s’agit, selon lui, de considérerque l’analyse doit se poursuivre jusqu’à la levée et la résolution de ce « symptôme de clivage » (p. 44). Ferenczi, avec son indéniable clairvoyance clinique, ouvre la voie à la compréhension du mensonge pathologique comme expression des troubles narcissiques de la personnalité, des organisations narcissiques destructrices, voire perverses, si ce n’est psychotiques.

La mythomanie en serait l’expression pathologique la plus évidente. La psychiatrie avec Dupré (1905) et Esquirol (1913), puis H. Ey, et Delay, par exemple, en a détaillé les différentes modalités sémiologiques, et la littérature analytique n’est pas en reste, la sollicitant du côté du clivage et de la manie (K. Abraham, 1911, 1924, H. Deutsch, 1934, et Tausk, et Steckel, pour ne citer que les pionniers). La fascination qu’exercent certains chevaliers d’industrie manipulateurs, escrocs, plagiaires et autres faussaires, hommes publics, dont certains politiques, témoigne d’emblée des registres de la toute-puissance infantile, du déni de la castration, voire d’une folie d’emprise sur autrui et sur le monde.

Les acquis de la psychanalyse sous l’impulsion de Winnicott, Klein et Bion dans leurs explorations cliniques de la vie psychique, semblent indispensables pour en saisir le mode de fonctionnement. Et si les mensonges s’entendent comme formes d’attaques contre la vérité, quelle définition attribuer à celle-ci ? Quelle est la nature de sa déformation et à quelles fins ?Dans « Constructions dans l’analyse » Freud avait ainsi substitué à la notion de vérité historique celle de fiabilité de la construction, construction qui n’a d’effet qu’en restituant un fragment de vie perdu.

Winnicott voit la vérité dans l’authenticité du vrai-self, mais en sollicitant le compagnonnage du faux-self comme gardien du vrai. A. Green (2005) a mis en relation la dissimulation avec le travail du négatif qu’il a largement développé après « L’attaque contre la liaison » de Bion (1953-1983) et « Les aspects agressifs du narcissisme » d’H. Rosenfeld (1976), dans Narcissisme de vie et narcissime de mort (1983). Chez Bion, l’attaque « sadique », dénoncée par Klein, est validée comme processus interne contre la liaison, reconnue comme processus basal de la pensée. Bion, considérant l’appareil psychique en tant qu’organe de la pensée, a insisté sur la seule « vérité » émotionnelle du lien + C, connaissance, par opposition au lien – C, mensonger, au cœur des rapports émotionnels entre les êtres humains, et donc aussi en jeu, parfois, dans le fonctionnement psychique du patient, voire de l’analyste en séance, ce que ses successeurs ont développé. La cible de l’attaque est la capacité émotionnelle et dans la cure, il lui semble essentiel d’utiliser la fonction de la pensée alpha du rêve avec le lien + C et de considérer la vérité comme nourriture de la croissance et le mensonge comme poison de l’esprit.

Ceci implique un renversement conceptuel des défenses, pensées en système influant sur la vérité, dont témoigne, par exemple, l’hallucinose. Le dispositif du mensonge serait alors défini comme l’élément beta non digérable, l’objet bizarre de l’hallucination, du délire ou des processus concrets de pensée. Parlant plus tard de « contre-vérité », Bion assimilera la formation des symboles à la fonction alpha, posant ainsi la constitution de symboles vrais ou faux, les symboles faux engendrant la destruction du sens et la cannibalisation des éléments alpha. Meltzer évoque ces « anti-symboles », véritables travestissements de la vérité, détruisant le sens, et insiste sur la prise en compte de la partie du moi qui se cache derrière une propagande parfois très habile qui jette un voile sur la vérité et … ment.

 N’est-ce pas toutefois dans ces territoires mal advenus à la symbolisation que résident les ratés des déformations de la vérité liées au mensonge ? Qu’en est-il de sa conscience ? La fonction symbolique –défaillante ou absente - signe l’impact du trauma, et les références au déni, et au délire, apparaissent incontournables. Freud, toutefois, a considéré à juste titre le « noyau de vérité » du délire. La question de l’hallucinatoire est plus complexe, mais le rêve, processus hallucinatoire anodin, montre la voie. Peut-on dès lors considérer que la psychanalyse contemporaine réserve un rôle plus flatteur que la falsification de la réalité  à l’hallucinatoire, ce colapsus de la représentation et de la perception ? Ne détient-il pas certaines clés des territoires de l’inconscient en séance (M. de M’Uzan (1976), C. et S. Botella, 2001) ?

Le mensonge peut être utile et protecteur, chacun de nous le sait. Dans son registre destructeur, il constitue la pièce maîtresse de la destruction du sens. C’est bien à l’exploration de ces territoires du  mensonge que la Revue française de psychanalyse nous convie.

Quelques classiques autour du numéro Le mensonge (volume 79, numéro 1, 2015)

Chasseguet-Smirgel, 1969 : le rossignol de l’empereur de Chine ( Essai psychanalytique sur le faux)

Diatkine & Favreau, 1956 : Le caractère névrotique

Fain, 1984 : Des complexités de la consultation en matière psychosomatique

 

Freud dit que l’analyste doit être motivé par l’amour de la vérité, rejoignant en cela tout chercheur scientifique… Pourtant, le couple vérité – mensonge, et ses variantes : vrai – faux, authentique – contrefait, authentique – factice, n’occupent pas une place importante dans la littérature psychanalytique, en dehors de quelques développements sur les éléments d’authenticité et d’inauthenticité rencontrés dans les pathologies des états-limite. La mythomanie, ancêtre symptomatique, en quelque sorte, de la clinique de l’inauthenticité, ne se rencontre guère davantage dans les pages de notre revue, victime sans doute de son association trop fréquente avec des pathologies comme la psychopathie qui, à de rares expressions près (Jean Bergeret, Gilbert Diatkine…),  a peu intéressé les psychanalystes, à moins que ce ne soit dans sa version en rapport avec la criminalité (Claude Balier). Evelyne Kestemberg, dans sa description de la relation fétichique à l’objet et des « psychoses froides » a également insisté sur l’importance de la facticité comme élément central des modalités objectales de ces patients.

En cherchant bien dans les pages de la Revue française de psychanalyse, on peut néanmoins trouver quelques textes qui peuvent venir compléter la lecture du numéro sur le mensonge. Un texte de Michel Faim (Des complexités de la consultation en matière psychosomatique, Revue française de Psychanalyse 48 (5) : 1209-1228, 1984), qui ne fait pas partie de ses plus connus, captive le lecteur par l’intensité de son évocation clinique et aussi par son originalité – un quasi compte-rendu d’une consultation d’orientation, où la mythomanie occupe une certaine place dans une situation clinique par ailleurs fort riche.

Le rapport de René Diatkine et Jean Favreau au 18ème congrès des psychanalystes des langues romanes, comme on appelait à l’époque notre CPLF actuel, en 1955, ne présente pas qu’un intérêt historique. À une époque où la psychanalyse était encore, pour la majorité des praticiens, une psychanalyse des névroses – et à une époque où la majorité des analysants était également composée de « névrosés », pour reprendre un autre terme largement utilisé à l’époque – ce rapport sur, justement, « Le caractère névrotique » (Revue française de Psychanalyse 20 (1-2) : 151-201, 1956) décrit de façon vivante un cas d’hystérie masculine avec mythomanie qui peut-être, dans notre clinique d’aujourd’hui, aurait (trop) tôt fait de rejoindre les états-limite.

C’est surtout la conférence que Janine Chasseguet-Smirgel a prononcée à la Société psychanalytique de Paris le 21 mai 1968 (ce qui prouve que les psychanalystes travaillent et réfléchissent en toutes circonstances) qui attire l’attention. Elle se présente comme une vaste étude argumentée et très complète sur la problématique du faux (Le rossignol de l’empereur de Chine (Essai psychanalytique sur le « faux »), Revue française de Psychanalyse 33 (1) : 115-141, 1969). Dans une analyse métapsychologique serrée, alliant des cas cliniques à une abondante référence littéraire et artistique (où l’on retrouve en particulier l’œuvre et la personne du romancier et dramaturge suédois August Strindberg, 1849-1912), Chasseguet-Smirgel montre que l’opposition vrai – faux implique souvent une opposition entre « vivant » et « factice ». Mais ce « vivant » s’apparente à une capacité, à une  efficience, à une puissance, qui envoient au phallus paternel, tant et si bien « qu’il s’agit toujours, quel que soit le sexe du producteur ou de l’adorateur du « faux », d’un objet qui représente le phallus ». Ces réflexions amènent l’auteur à s’intéresser de plus près à la psychopathologie du paranoïaque, connu pour sa tendance à se présenter comme « autodidacte »,  car dans « la nécessité de court-circuiter la phase d’introjection du pénis paternel ». De ce fait, « l’investissement narcissique positif de ce pénis ayant été reporté sur le Moi, aura pour résultat de donner aux productions du paranoïaque destinées à représenter son pénis dans toute sa gloire un caractère d’inauthenticité, car elles recèlent une faille capitale. ». C’est lorsque le paranoïaque, volontiers meneur d’hommes ou inventeur de nouveautés brillantes, est confronté au refus des autres de lui reconnaître « son phallus magique autonome » (autonome au sens où il a été acquis sans passer par le père), que sa problématique tourne à la persécution : « son désir d’acquérir le pénis paternel par l’introjection anale érotisée est réactivé et l’amène à la représentation persécutoire d’un rapport homosexuel sadique ». Chasseguet-Smirgel conclut que « le faux est donc lié au camouflage du caractère anal du pénis du sujet, qui n’a pu se constituer un pénis génital, narcissiquement satisfaisant, faute d’une identification paternelle adéquate. »

Éditorial : Alors pourquoi tu mens ?

THÈME : MENSONGE

Rédactrices : Béatrice Ithier et Isabelle Martin Kamieniak

Coordination : Chantal Lechartier-Atlan

Béatrice Ithier et Isabelle Martin Kamieniak – Argument

Anne Cauquelin – Le mensonge de Coriscus

Mensonge et histoire

Sébastien Chapellon, Florian Housssier – Digression autour de « Deux mensonges d’enfants »

Élisabeth Cialdella Ravet – Le livre des mensonges

Laurence Aubry – In Lingua veritas : la langue comme credo ou comme balancier

Mensonges et vérités

Nicolas de Coulon – La fin du mensonge

Fanny Dargent – Trompe l’œil : la vérité contre-nature

Alain Gibeault – Vérité, mensonge et psychose : des enjeux de la terminaison dans la psychanalyse des patients psychotiques

Maurice Khoury – Mensonge blanc, droit au secret et démenti

Imposteur, faussaire, menteur pathologique

Michèle Bertrand – Mensonge pathologique et clivage du moi : une question d’identité

Teresa Flores – L’imposteur : entre pathologie et normalité

Michel Granek – Histoire de faussaire

Éloge du mensonge

Antonino Ferro et Giovanni Stella – Pinocchio, ne dis pas de mensonges !

Elsa Schmid Kitsiskis – Le droit au mensonge : une issue psychique pour pouvoir penser

Hélène Suarez Labat – Le moi corporel : mensonges et vérités

 

RECHERCHES

Sára Botella – La démarche freudienne et la recherche fondamentale en sciences. Le Rêve et la notion d’Émergence

Francesco Conrotto – La sexualité infantile et le pulsionnel : une remise en question

Christian Gérard – Se souvenir de l’enfant qui rêve

Sur le Mémoire de Michel de M’Uzan

Marie-Françoise Laval-Hygonenq – Une lecture du Mémoire de candidature de Michel de M’Uzan

Michel de M’Uzan – Réponse à Marie-Françoise Laval-Hygonenq

 

REVUES

Revue des livres

Jean-Luc Donnet – Le psychanalyste apathique et le patient postmoderne de Laurence Kahn

Vassilis Kapsembelis – Chemins de la symbolisation d’Alain Gibeault

Marilia Aisentsein – Fanaticism in Psychoanalysis : Upheavals in the InstitutionsDe Manuella Utrilla

Revue des revues

Bertrand Colin – L’annuel de l’APF, 2014

Isabelle Martin Kamieniak – Libres Cahiers pour la psychanalyse, n° 29, 2014, « Le moi et l’objet »

Benoit Servant – Psychanalyse et psychose, n° 14, « La psychose entre psychiatrie et psychanalyse » ; Psychanalyse et psychose, n° 14 bis, « Hommage à Liliane Abensour »

Géraldine Troian Couraud – IDE, n° 55, 2013« L’excès »

Laura Verissimo de Posadas – Calibán. Revista Latinoamericana de psicoanálisis

 

RÉSUMÉS ET MOTS-CLÉS

Résumés

Summaries

Zusammenfassungen

Resúmenes

Riassunti

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