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Le masochisme érotique féminin

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : masochisme – masochisme (érotique féminin) – masochisme érogène primaire – masochisme féminin

Le masochisme a toujours eu et a toujours mauvaise presse. Il en émane un parfum de scandale. Comment peut-on jouir et souffrir dans le même lieu, à l’intérieur d’une même instance psychique, à savoir le moi ?

Freud l’a d’abord considéré comme une « énigme », un danger pour notre vie psychique, dans la mesure où il met en échec, paralyse le « tout puissant principe de plaisir », qui régit notre fonctionnement mental.

Le masochisme érogène primaire

Après le tournant théorique de 1920, dans « Le problème économique du masochisme », Freud va non seulement accepter le paradoxe du masochisme mais en faire la pierre angulaire de sa dernière dualité pulsionnelle. Il théorise un « masochisme érogène primaire », qu’il considère comme une défense vitale contre la destructivité interne, une première intrication de la pulsion de mort par la pulsion de vie. Il est, dit Freud, « cette partie de la pulsion de mort qui ne participe pas au déplacement vers l’extérieur (sous la forme de pulsion de destruction, d’emprise, de volonté de puissance), mais demeure dans l’organisme où elle se trouve liée libidinalement par la coexcitation sexuelle ». Pour Benno Rosenberg, cette liaison se confond avec l’intrication pulsionnelle primaire, toute intrication pulsionnelle en tant que telle est donc d’essence masochique. Les augmentations de tension d’excitation qui sont de l’ordre de la douleur et du déplaisir, peuvent alors être vécues en même temps comme plaisir, ou, davantage encore, comme jouissance.

Ce qui importe : non seulement cette dernière théorie destitue le règne du principe de plaisir, mais elle modifie la nature de la pulsion sexuelle et la définition de la liaison. La liaison avait d’abord comme sens la maîtrise de l’énergie libre, celle de la libido qui, disait Freud, « n’en fait qu’à sa tête », « est inéducable », d’où l’angoisse qu’elle suscite. Le moi avait pour tâche de la maîtriser, de la dompter. Après 1920, la libido, alliée à l’autoconservation, au lieu d’en être antagoniste, n’est plus définie que comme une force de liaison, opposée à la force de déliaison de la pulsion de mort. Son énergie libre est devenue énergie conservatrice. Il s’agit alors de l’intrication de la pulsion de vie, unificatrice et des pulsions de destruction. La libido a perdu son caractère effracteur.

Pour théoriser le féminin et le « refus du féminin », j’estime néanmoins essentiel de raccorder à la théorie de l’intrication pulsionnelle une première définition de libido comme « poussée constante », faisant violence au moi mais pouvant aussi l’enrichir. Il s’agit de retrouver la « sorcière métapsychologique », pour rejoindre ce que Freud désignait comme son « obsession de l’économique ».

La poussée constante libidinale, inévitable, oblige au masochisme. Le masochisme érogène primaire rend possible au petit humain de supporter la détresse primaire. Un nourrisson, soumis à la libido, n’a pas de fuite possible. Il ne peut la lier qu’en érotisant la souffrance ou en s’abandonnant à une « passivité plaisante ». Dans son livre remarquable, tout récemment publié, et dans une intervention, Marilia Aisenstein précise que si des conditions surexcitantes ont empêché la passivité plaisante de s’établir, il ne s’inscrit dans le psychisme que le manque de cette expérience. Un manque qui infiltrera, je suppose, toute relation sexuelle de l’adulte. Elle cite Michel Fain, qui définit cet état de « masochisme inachevé ».

Le masochisme érogène primaire permet d’investir érotiquement la tension douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, de survivre, et de résister aux traumatismes et aux barbaries les plus inhumaines. Il sert de point de fixation et de butée à la désorganisation mortifère. Il ne s’appréhende en clinique que par défaut.

Ce masochisme érogène primaire participe aux premières assises de la construction du moi, à l’instar du narcissisme primaire. Il rend possible la coexcitation libidinale, sans laquelle « rien d’important n’adviendrait peut-être dans l’organisme sans avoir à fournir sa composante à l’excitation de la pulsion sexuelle ». Il serait un premier noyau masochique du moi, garant de sa survie, qui nécessite la fonction d’un objet suffisamment fiable. Il est alors gardien de la vie, et de la vie psychique.

Le masochisme dit « féminin »

Bien que Freud précise que ce masochisme féminin est « l’expression de l’être de la femme », il ne l’envisage que sous un aspect pervers chez certains hommes qui utilisent, pour obtenir un plaisir orgastique, certains fantasmes concernant le féminin érotique et maternel, et les souffrances qui peuvent lui être infligées.

Freud en décline divers fantasmes : « subir le coït ou accoucher », « être castré », « être bâillonné, attaché, battu douloureusement, fouetté, forcé à une obéissance inconditionnelle », comme un enfant maltraité, « être souillé, abaissé », donc « fécalisé ». Ces fantasmes qui sont érotisés chez ces hommes peuvent s’apparenter au masochisme moral de certaines femmes.

On peut en inférer : soit que la théorie sexuelle adulte de la femme « châtrée » est nécessaire à la constitution sexuelle défensive de certains hommes, soit que le couple phallique-châtré, renforcé par le modèle anal du contrôle, ne cède pas aisément place au couple masculin-féminin.

Le masochisme moral

Selon Freud, le masochisme moral est dû à la resexualisation des relations objectales oedipiennes, à la resexualisation du surmoi qui, chez une femme, ne parvient jamais à être tout à fait impersonnalisé, du fait de sa dépendance à l’objet oedipien. Ce masochisme est donc très souvent à l’œuvre chez les femmes.

La mise en avant d’un sentiment de culpabilité n’est que le masque d’une réalité de jouissance masochique de la punition. Benno Rosenberg a particulièrement différencié le masochisme moral du moi, du sadisme du surmoi.

Le masochisme érotique féminin

Le masochisme, « gardien du secret », selon Karl Abraham, participe à la mise en forme du dedans, de l’intériorité, du retour sur soi. Il est pour la cure un indispensable auxiliaire. Le phallique investit le visible et l’extérieur, le masochisme investit l’intérieur, l’intériorisation.

Le masochisme érotique féminin est l’agent moteur de ce que j’ai conceptualisé en son temps sous le terme de « travail de féminin ». Cette notion (qui avait suscité l’intérêt de Benno Rosenberg), trouve toute sa pertinence dans le débat actuel.

Ce masochisme demande à être bien différencié du masochisme féminin de Freud, et du masochisme pervers. Et ce n’est pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre « l’énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ».

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois dormant. Si la mère, messagère de la castration, selon Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à une fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ».

La mère est donc messagère de l’attente, et du masochisme érotique féminin, gardien de la jouissance. Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin d’une petite fille à l’abri de la couverture d’un « refoulement primaire du vagin ». Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Un garçon, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organisera le plus souvent, bien appuyé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. Une fille, elle, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre.

La coexcitation libidinale est pour une fille une nécessité permanente de réappropriation de son corps, dont les successives modifications sexuelles féminines, prémisses de la fonction de procréation, sont liées au féminin maternel, donc au danger de confusion avec le corps maternel. Cette relation de la même à la même constitue l’essence du narcissisme féminin.

Freud perçoit, en 1919, le caractère érotique œdipien du désir masochiste de la fille dans son article  « Un enfant est battu » qu’il décline longuement. C’est la culpabilité de ce désir œdipien qui amène une fille à l’exprimer, sur le mode régressif, dans le deuxième temps particulièrement refoulé du fantasme : « Papa bats-moi ! Papa, viole-moi ! ». Mais rapidement Freud renonce à cette formulation de l’œdipe féminin, et revient à sa théorie phallique. En 1926, il écrit que c’est son clitoris que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses !

Il faudra donc un retournement de l’activité à la passivité active, un infléchissement vers le père du mouvement masochique, pour faire de ce masochisme nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique secondaire qui conduira une fille au désir d’être pénétrée fantasmatiquement par le pénis du père.

Toute attente est une excitation douloureuse. Les attentes d’une femme étant pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut donc l’ancrage d’un solide masochisme érogène primaire. Celui-ci peut lui permettre de supporter le plaisir-douleur de la jouissance sexuelle, ainsi que tous les événements de sa vie de femme et de mère.

Une femme attend, avant tout, l’amour. Winnicott affirme que la pire des choses qui puisse arriver à un petit d’homme n’est pas tant la déficience de l’environnement que l’espoir suscité et toujours déçu. Il existe un lien fort probable entre l’attente déçue et la dépression chez la femme.

« L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est un épisode dans la vie des hommes », écrit Mme de Staël.

Le masochisme érotique féminin dans la relation sexuelle

Freud n’a nié ni la blessure du moi ni la blessure sexuelle. Il a théorisé des événements tels que le fantasme de mutilation du sexe féminin, le sentiment de préjudice, l’envie du pénis, la blessure de la défloration, tous sous l’angle de l’angoisse et du complexe de castration. Mais il n’a pas envisagé le masochisme érotique féminin, dans l’expérience de la relation sexuelle et dans la jouissance.

Au premier changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme, opéré sur le père, va pouvoir succéder un deuxième changement d’objet, vers celui que j’ai nommé « l’amant de jouissance ». C’est ainsi que la Belle peut véritablement être réveillée par le Prince, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. S’il advient…

Je m’éloigne donc de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance d’un couple masculin et féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit le masochisme moral. Au sein de la déliaison, il assure paradoxalement une liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées, c’est-à-dire libidinales.

Ce masochisme érotique, chez une femme, est soumis à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il fait dire une femme amoureuse à son amant : « Emmène-moi où tu veux aller, je t’appartiens, possède-moi, vainc-moi, n’aie pas peur ! » Ce qui suppose une profonde confiance en un objet, fiable et investi d’un sentiment amoureux. Le véritable but du masochisme érotique, c’est la jouissance sexuelle, et il en est donc le gardien.

Le moi d’une femme peut ainsi, grâce à l’abandon à un amant de jouissance s’approprier un sexe féminin érotique, qui pouvait jusque-là, selon Lou Andréas Salomé, être « loué à l’anus ». C’est ce qui lie définitivement, via la coexcitation libidinale, irriguée par le fantasme originaire d’effraction séductrice de l’enfant par l’adulte, la révélation du vagin et la jouissance féminine au fantasme masochique d’être l’objet d’une effraction, d’une possession, d’un abus de pouvoir par l’amant. Et ceci se reproduit lors de chaque relation sexuelle de jouissance car, dans l’intervalle, le refoulement primaire du vagin réitère ses effets, du fait de la culpabilité de ce masochisme érotique héritier des désirs incestueux infantiles.

Je cite Marguerite Duras :

« Il y a une sorte de gloire du subissement chez la femme, mais que beaucoup de femmes nient. C’est le règne du subissement. Je regrette que beaucoup de femmes ignorent tout de ça… Je crois que là, il y a une amplitude de la féminité qui est atteinte, encore de nos jours, par le truchement de cette violence-là subie de l’homme par la femme. Je crois que s’il n’y a pas ça, il y a une sexualité infirme chez les femmes, incomplète. C’est comme si on portait son propre moyen-âge, comme si on portait en soi sa barbarie première, intacte, qui était ensablée avec le temps, depuis des siècles »

Tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui peut contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme. La défaite féminine c’est la puissance de la femme.

Dans la passivité il s’agit de récupérer la part nourricière de la pulsion sexuelle. La passivité de la femme devient réceptivité d’accueil à l’effraction. Freud estime, à juste titre, qu’il faut beaucoup d’activité pour intégrer cette passivité-là.

Ce masochisme érotique permet à la femme de jouir de l’effraction, sans désorganisation traumatique. Il ne s’agit alors ni d’attaquer la pulsion, ni de la réprimer, ni de la contrôler mais de la prendre en soi. Le moi, dans certaines expériences, à conditions qu’elles soient limitées, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités d’excitations non liées, c’est à dire libidinales. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, et donc de jouissance sexuelle.

Ceci à condition que le moi ait la capacité de se ressaisir, d’inhiber ces trop grandes quantités d’excitations pour éviter le débordement traumatique, et de retrouver une économie de croisière. S’il y parvient, le moi élargit alors considérablement son territoire de représentations affectées.

Une nouvelle définition du féminin

Le féminin peut se définir en différentiel avec la féminité. La féminité, c’est le corps, l’apparence, le leurre, la mascarade, les charmants accessoires de la séduction. Le féminin, c’est la chair, c’est l’intérieur, invisible et inquiétant, porteur des « angoisses de féminin » pour les deux sexes.

Je m’autorise aujourd’hui une nouvelle définition du féminin, dans son investissement et son intégration sur le plan psychique. C’est une définition en termes métapsychologiques, celle que Freud a laissé en suspens.

J’ai désigné par « travail du féminin », le processus dynamique qui vise à traiter le trop d’excitations, qui permet d’élaborer les angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitale et d’érotiser l’effraction de la pénétration. Il se situe en-deçà ou au-delà du principe de plaisir, dans le couplage douleur-jouissance.

Le féminin serait alors défini comme la résultante, sur un plan économique, de ce travail du féminin, engendré par le masochisme érotique féminin, lui-même renforcé par le masochisme érogène primaire.

Il serait la mise à l’épreuve de la capacité du moi d’une femme à admettre et à se laisser pénétrer par de grandes quantités d’excitations non liées, libidinales, sans désorganisation traumatique. Le moi aurait alors la capacité de s’en nourrir, s’en trouver enrichi et amplifié, ainsi s’accroître et aller vers plus de maturité. Ce peut également être le cas du féminin d’un homme, si son moi a pu intégrer cette capacité, par le lâchage de ses défenses anales et phalliques.

Plus les excitations non liées sont fortes, comme dans la jouissance sexuelle, plus elles mettent en œuvre l’exigence d’un travail de psychisation pulsionnelle et de représentations affectées. Plus ce travail du féminin s’intensifie, et plus le moi de la femme s’enrichit et s’accroit en retour. C’est donc une réponse du moi qui aboutit à sa mutation, plus résistante.

Il semble donc que ce masochisme érotique féminin vienne bien confirmer, dans sa composante économique, l’importance de ce « témoin et vestige » de la première intrication pulsionnelle qu’est le masochisme érogène primaire, avec sa vertu de résistance et de « résilience ».

Certaines femmes actuelles, celles qui ont vécu la libération de leur corps et la maîtrise de la procréation, savent et ont la capacité de ressentir que leurs « angoisses de féminin » ne peuvent s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation de type « phallique ». Plus exactement, le fait de ne pas être désirées ou de ne plus l’être par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille forcée à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve de la perception de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ».

L’autre, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le féminin. Au-delà du phallique, donc, le féminin.


Rappel historique de la vie institutionnelle de la SPP entre les années 1975 et 1984

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : ‘Titulaires ayant fonction de Formateur’) – Catégories des Membres de la SPP – Fédération Européenne de Psychanalyse – Histoire de l’Affiliation – Institut de psychanalyse – Mémoires d’Adhérents – Réformes des Statuts (1975 – 1984) – Titulariat (aujourd’hui

 

Texte de 2014, en annexe de l’article de Thierry Bokanowski : Brève histoire de la SPP

Les dernières réformes de la SPP connues des membres les plus récents, en 2014, sont :

LA RECONNAISSANCE D’UTILITE PUBLIQUE (RUP), par décret du 8 août 1997, qui a abouti à la réduction tripartite des membres du Conseil d’administration à 24 membres, élus, et la création du Conseil scientifique et technique, tripartite à 21 membres, élus.

LA REFORME DES STATUTS, adoptée par vote lors de l’AGE du 29 janvier 2006, portant sur la réduction à deux des CATEGORIES DE MEMBRES (adhérents et titulaires), et le remplacement de l’ancienne catégorie des titulaires par une FONCTION DE FORMATEUR.

 

J’ai eu l’occasion, en décembre 1988, de participer à l’organisation d’une journée de filmage de deux vidéos : l’une sur la Scission de 1953, l’autre sur la création de l’Institut de Psychanalyse, à l’initiative d’Alain de Mijolla, pour le Département des Archives de la S.P.P.

Cela me valut ensuite d’être sollicitée à intervenir lors d’une soirée de la SPP, le 21 septembre 1993, autour du thème de la Scission de 1953.

J’ai choisi, lors de cette soirée, de parler au nom de ma génération.

Celle-ci était encore proche, pour avoir suivi leur enseignement, de ceux qui ont vécu le deuxième temps de la Scission, advenu dix ans plus tard, en 1963, avec la dissolution de la Société Française de Psychanalyse et la création des deux rameaux que sont l’Association Psychanalytique de France, dite APF, reconnue par l’IPA, et l’Ecole Freudienne.

Ces collègues, que j’ai nommé « Enfants du traumatisme », ont connu Sacha Nacht, suivi le Séminaire de Lacan, vécu les passions de leurs aînés, les conflits et les déchirements de la fratrie, les remous de 1968, et les échecs de 8 projets de réforme des statuts de la SPP.

 

Je rappelle le tableau comparatif des projets de Réforme des Statuts, publié dans le N°4 du Bulletin de la SPP, daté de novembre 1983 (p.63-66). Ils sont au nombre de 8 :

1975/76 : projet Pierre Luquet : projet de fusion IPP-SPP, non examiné malgré l’importance du travail accompli.

1977 : projet Paul-Claude Racamier pour l’IPP : projet absorbé par celui de la réforme de la SPP.

1977 : projet Janine Chasseguet-Smirgel pour la SPP : projet non abouti.

1978 : projet Jean Gillibert pour la SPP : vote négatif.

1978 : Projet de double filière de Serge Lebovici et de Serge Viderman, pour l’IPP : vote négatif.

1979 : projet P.-C. Racamier et de Simone Decobert pour l’IPP : non porté au vote, suggestions faites au Bureau.

1981 : projet Raymond Cahn (Jean-Luc Donnet) pour la SPP : voté par le Collège Administratif de la SPP, refusé par l’AG de l’Institut.

1986 : le 9ème projet, qui ne figure pas dans le Bulletin, est celui de Augustin Jeanneau et de son comité SPP/IPP : voté par le Collège administratif de la SPP en mai 1986, voté à l’AGE de l’IPP en 1986 par les 3 catégories de membres : vote positif à une voix.

Fusion Institut/SPP.

CA de 45 membres élus à répartition égale par chaque catégorie.

Commission des candidatures : 27 membres à répartition égale.

Par rapport à ces ainés, ma génération représentait un chaînon intermédiaire avec celles qui nous suivaient, lesquelles ne se sentaient plus concernées et qui pouvaient déclarer : « Scission, connais pas ! ».

En effet, ceux de ma génération, formés dans les années 1970, sont entrés en 1980 dans une Société où les conflits de leurs aînés étaient sensibles mais mal connus, les ‘non-dits’ pesants, une Société dont les statuts étaient de plomb, le conflit Société-Institut durci, les catégories de membres quasi figées (60 titulaires, 60 adhérents).

 

LES TITULAIRES

(TITULAIRES FORMATEURS ACTUELS)

Les Titulaires représentaient pour nous un Olympe inaccessible, sur-idéalisé, immuable.

Les collègues de ma génération se souviennent avec quel sentiment de terreur sacrée et sacrilège ils ont déposé au secrétariat de la Société leur lettre de candidature au Titulariat, après s’être encouragés mutuellement cinq ans auparavant, à oser présenter un Mémoire d’Adhérent.

Car cela ne se faisait plus, c’était malséant.

Ainsi, de 1953, date de la Scission, jusqu’à 1967, en quatorze ans, 4 Mémoires seulement ont été présentés. Après 1968, il y eut quelques petites poussées et des paliers de stagnation : 18 Adhérents de plus en 16 ans, de 1968 à 1983.

 

LES ADHERENTS

(TITULAIRES ACTUELS)

Après 1983, la croissance va reprendre, et je vais évoquer comment, 30 ans exactement après la Scission de 1953, l’année 1983 est une année charnière, celle de l’exorcisme.

Dès 1982, je suis attachée à la création et à la rédaction du Bulletin de la SPP, dont Claude Le Guen donne le coup d’envoi : en octobre 1982 paraît le premier numéro.

LES AFFILIÉS

(ADHERENTS ACTUELS)

Paul Israël et moi-même, conseillers du Bureau de Michel Fain, prenons alors l’initiative de remobiliser le groupe des Affiliés, réputé inerte et ne s’intéressant pas à la vie de la Société.

Il faut rappeler que la création en 1967 de cette troisième catégorie de membres, les Affiliés, n’a pas été suscitée par des pressions de l’IPA, comme beaucoup d’entre nous le croyaient à l’époque, mais pour les besoins d’une meilleure représentation au sein de la Fédération Européenne de Psychanalyse, née en octobre 1966. Celle-ci privilégiait les Sociétés européennes comportant de nombreux membres.

De fait, l’introduction de 70 membres Affiliés, dans l’année qui suivit la création de cette nouvelle catégorie, doubla pratiquement en 1968 le nombre total des membres de la Société.

Après le Congrès de Vienne, en 1971, l’IPA proposera à la SPP une unification des catégories : les Affiliés seront « associate members », sans droit de vote, les Adhérents comme les Titulaires seront « full members ».

C’est en effet à partir de 1971 seulement que figure sur les listes de membres de la SPP la catégorie des Affiliés, créée quatre ans auparavant.

 

LES REUNIONS D’AFFILIÉS

(ADHERENTS ACTUELS)

En février 1983, donc, a lieu la première réunion des Affiliés : 62 Affiliés sur 185 y sont présents. Les actes de toutes les réunions qui ont eu lieu, et les compte-rendus de leurs travaux, sont publiés dans deux numéros du Bulletin de la SPP de 1983, N°3 (p.57-65) et N°4 (p.63-131), dont je conseille la lecture, fort intéressante (les Bulletins de la SPP peuvent être consultés à la Bibliothèque Sigmund Freud).

À la suite des problèmes soulevés :

— celui de la représentativité de ce groupe d’Affiliés,

— celui de leur identité,

— celui de la réticence à la rédaction du Mémoire d’Adhérent,

— celui de la crise de la Société issue de la répétition des conflits inélaborables des aînés,

— celui du statut du psychanalyste

Quatre groupes de travail se sont immédiatement constitués :

  1. Quelle Société nous paraît la moins mauvaise, ou quels seraient les statuts les plus simples ?
  2. Historique de l’Affiliation.
  3. Ethique de la Psychanalyse, psychanalyste « à part entière » et transmission.
  4. Problèmes d’actualité : éligibilité à la SPP et statut du psychanalyste.

Le problème de la désaffection à la rédaction du Mémoire y est bien problématisé : s’agissait-il d’une inhibition face au niveau de qualité et d’élaboration exigé en France, ou bien était-ce un symptôme du malaise institutionnel ?

Cette interrogation rejoignait l’analyse faite, 15 ans plus tôt, en novembre 1968 par Jean Luc Donnet, dans son rapport d’une Commission née des événements de mai 1968 : « Cursus et hiérarchie dans la société d’analyse, esquisse d’une critique structurale ».

L’auteur estimait que pour un assez grand nombre d’analystes ayant terminé leur cursus de base et n’ayant pas présenté un Mémoire pour la demande d’Adhésion – seule condition à l’époque pour être membre actif de la Société, être reconnu par l’IPA et être inscrit au « Roster » (Annuaire de l’IPA) – pour ces analystes, donc, leur situation s’est ainsi trouvée réglée, sinon réglementée par la création de cette catégorie d’Affiliés.

C’était leur donner une identité, une reconnaissance qui tenait pour « résolu » le problème intérieur de cette situation : pourquoi bon nombre d’analystes ne présentaient-ils pas un Mémoire d’Adhérent ?

Il apparaît maintenant certain que l’accroissement numérique du groupe des Affiliés, la rareté des Mémoires, étaient le témoignage symptomatique de conflits institutionnels insolubles entre les aînés à propos de la transmission de la psychanalyse et de l’impossible consensus sur la conception d’un cursus de formation.

Le problème des analystes non-médecins est examiné également dans ces groupes de travail, en fonction de la récession de 1983, qui contraste avec « l’inflation psychanalytique des années 1970 ». En 1968, il y avait 10 analystes non-médecins parmi les 70 Affiliés ; en 1983 il y en a 63 sur 200. Je n’ai pas, à l’époque, poursuivi le décompte.

Les souhaits qui sont formulés au sein de ces groupes de travail ont pu être retrouvés dans les divers précédents projets de réforme avortés, entre 1975 et 1981.

Ainsi :

la dé-catégorisation et son remplacement par la diversification des fonctions,

– la fusion de l’Institut et de la Société,

l’ouverture du cursus à toute personne ayant fait une analyse de quelque divan que ce soit (La Commission d’Enseignement a voté, le 5 avril 1994, l’accès à la Commission du Cursus des analysés issus de tous les divans SPP)

– et la création d’une Fédération de plusieurs Instituts ayant passé convention avec la Société.

[Pour le détail de ces projets, leurs dates et leurs auteurs, je renvoie au Bulletin de la SPP de 1983, N°4 (p.63-131), où les huit projets sont exposés.]

L’élection des Affiliés au Collège Administratif par les seuls Affiliés, proposée par le Bureau, a rencontré à l’époque une vive opposition au sein du Collège.

Je rappelle qu’alors, suivant une modification de statuts votée au Collège en février 1973, le Collège était composé : pour une moitié par la totalité des Titulaires, l’autre moitié se répartissant selon 1/3 d’Affiliés et 2/3 d’Adhérents.

Les Affiliés représentaient donc un sixième du Collège.

C’est également au cours de cette année 1983 que la participation à part entière d’Affiliés à la Commission des candidatures d’Affiliés est acceptée.

 

LA REMOBILISATION DES CATÉGORIES DE MEMBRES

On constate que les travaux des Affiliés de l’année 1983 ont eu un effet de remobilisation des Affiliés, aussi bien sur le plan institutionnel que scientifique, et tout particulièrement, fait significatif, parmi ceux qui ont participé à ces réunions d’Affiliés.

Nous devons rendre grâce à Michel Fain, Président de la SPP à l’époque, d’avoir encouragé ces réunions.

Alors qu’en 30 ans, de 1953 à 1983, 30 Mémoires d’Adhérents avaient été proposés, portant leur nombre de 32 à 62 :

  • de 1983 à 1984, il s’en écrit 5 de plus (on passe de 62 à 67)
  • en 1985 : 9 de plus (on passe de 67 à 76)
  • en 1987 : 11 de plus (on passe de 76 à 87)

De 1983 à 1987, en quatre ans, le nombre d’Adhérents s’est accru de 25, alors qu’en 30 ans, de 1953 à 1983, il ne s’était accru que de 30 membres. Ensuite, la courbe d’accroissement des Adhérents diminue et va même jusqu’à s’infléchir, car ce mouvement va pousser ces mêmes Adhérents à s’orienter vers le Titulariat. En 1993, le nombre d’Adhérents est inférieur de 6 à celui de 1991 (91 à 85).

En ce qui concerne le collège des Titulaires : en trente ans, de 1953 à 1983, il y a eu 43 nouveaux Titulaires (on passait de 19 à 62).

  • de 1983 à 1987 : il y en a 10 de plus (on passe de 62 à 72), dont 7 la dernière année (quelques Adhérents de 1983 se sont orientés vers le Titulariat).
  • en 1989 : il y en a 7 de plus (72 à 79).
  • en 1991 : encore 7 de plus (79 à 86).
  • en 1993 : c’est la ruée vers l’or du Titulariat : il y en a 16 de plus (on passe de 86 à 102). Le ‘mur du cent’ est franchi…

De 1983 à 1993, on est donc passé de 62 à 102 Titulaires, soit 40 de plus, ce qui représente, en l’espace de 10 ans, le même accroissement que les 30 premières années, de 1953 à 1983.

Les travaux des Affiliés ont pris fin en octobre 1983 avec une lettre-enquête adressée à tous les Affiliés, sur les problèmes socio-professionnels et la pratique.

Ensuite le terrain était prêt pour l’énorme investissement de la préparation de la nouvelle Réforme des Statuts de la SPP, en 1984, menée conjointement par le Bureau d’Augustin Jeanneau et le Comité de l’Institut dirigé par Claude Girard, et par un Comité des Statuts tripartite. Ce projet a abouti à un vote positif, en juin 1986, à une voix !

Cette réforme a consisté en la fusion de la SPP et de l’Institut de Psychanalyse en une seule Société, à la création d’un Conseil d’Administration, d’une Commission des Candidatures et d’un Collège Electoral, tous à répartition égale des trois catégories.

Mots clés

Catégories des Membres de la SPP, Fédération Européenne de Psychanalyse, Histoire de l’Affiliation, Institut de Psychanalyse, Mémoires d’Adhérents, Réformes des Statuts (1975 – 1984), Titulariat (aujourd’hui, ‘Titulaires ayant fonction de Formateur’).


Jacqueline Schaeffer

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : confinement – covid-19

Chers et chères collègues,

J’ai remarqué, comme certains d’entre vous, que les séances par téléphone m’amènent à parler davantage, probablement une technique anti-stress, anti-traumatique.

Mais aussi un certain paradoxe : le téléphone met à distance, mais le contact à l’oreille rapproche davantage, et le contact fantasmatique de bouche à oreille crée une étrange sensation de toucher.

Je me souviens d’un patient, très défendu sur le divan, que j’avais été amenée à entendre au téléphone, parce qu’une fracture m’imposait une station allongée, ce qu’il avait accepté.

Assez vite au téléphone, il s’est mis à sangloter en évoquant un épisode traumatique de sa vie.

Il a préféré ensuite attendre mon retour en cabinet pour poursuivre son analyse.

Cela m’a énormément interrogée. Je vous le livre

Je vous conseille de voir en replay une émission que j’ai trouvée intéressante sur Michel Foucault

Une citation de Foucault : « ne me demandez pas qui je suis, ni de rester le même, c’est une morale d’état civil »

Et un commentaire à son propos de G. Didi Huberman : L’imagination, celle qui crée des correspondances, des analogies, à la manière de Baudelaire, cela permet de traverser des frontières, et de créer de nouveaux champs du savoir, non standardisés. Et des analogies fécondes sur un impensé, et des pistes inédites. Il est important de se déterritorialiser. Et d’aller vers des “sciences nomades” et non « royales”, pour suivre la pensée de Deleuze..

Nous savons que Foucault n’aimait pas la psychanalyse, mais j’ai trouvé que toutes ces idées n’étaient pas étrangères à notre mode de penser, d’écouter et d’interpréter.

Merci de me dire vos commentaires, car notre vie et nos échanges psychiques sont indispensables, face au claustrum physique imposé.

Bien amicalement à toutes et tous

Jacqueline Schaeffer


Antagonisme et conciliation entre féminin et maternel

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : antagonisme (féminin-maternel) – censure de l’amante – féminin – Identification (primaire) – libido (poussée constante de la -) – masochisme érotique – maternel – objet (changement d’-) – périodique maternel – puberté

Les mouvements féministes des années 1970 ont entraîné, comme on le sait, des progrès considérables, ceux notamment de pouvoir dissocier consciemment le désir érotique des femmes de leur désir de procréation, et de remettre le pouvoir de décision absolue d’avoir ou non des enfants à la femme. Mais peut-on dire qu’ils ont contribué pour autant au dégagement de l’emprise de la mère archaïque, et de l’accès au féminin dans la relation sexuelle de jouissance ?

Le destin d’une femme connaît, à mon sens, un antagonisme particulièrement conflictuel entre l’érotique, le maternel et la réalisation sociale, et ceci de manière continue. Ce qui – je le dirai plus loin – n’est pas le cas chez l’homme.

Je soutiens la thèse suivante : à la différence du maternel, lequel est périodique et temporel, le féminin érotique, de jouissance, est marqué par l’intemporalité de la pulsion sexuelle, par sa poussée constante. Le maternel est soumis à une horloge, le féminin est une poussée sans fin.

Les cinq étapes de l’antagonisme entre féminin et maternel 

L’expérience et la clinique témoignent de l’existence et du destin d’un double courant : celui du féminin érotique et celui du maternel. Tous deux ne font pas nécessairement bon ménage. 

Première étape : le bébé fille

Ce qui se joue alors est un antagonisme et une alternance des investissements érotiques et maternels de la mère.

L’identification primaire

Freud théorise une identification primaire mais il ne la différencie pas d’un premier investissement oral, cannibalique, qui vise, pour l’enfant, à ne faire qu’un avec la mère, où « être » et « avoir » ne se distinguent pas. On peut considérer cette identification comme un premier mouvement psychique d’intériorisation par retournement de ce qui a été transmis à l’enfant, par le psychisme maternel, du vécu d’incorporation orale d’un enfant dans son ventre, ne faisant qu’un avec elle, et du désir de la mère de prolonger cette complétude narcissique fusionnelle. 

Cette identification, lorsqu’elle a été vécue avec un bonheur réciproque, dans la lune de miel fusionnelle, sensuelle et narcissique – à condition que la « défusion » ait pu advenir, par l’alternance progressive de présence-absence de la mère -, cette identification fournit le fantasme en après-coup d’un paradis perdu. 

Elle fait le berceau des futures capacités maternelles de la petite fille et de la femme devenue mère, mais aussi celles du père.

La mère n’investit pas de la même manière un garçon ou une fille. Le garçon, en principe, satisfait davantage son narcissisme phallique, tandis que la fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut la renvoyer soit à la rivalité, soit à l’angoisse du fantasme de la « castration » féminine, mais aussi à d’autres angoisses plus archaïques, celle de la jouissance féminine et celle de l’inceste . L’inceste véritable concerne toujours la mère, il est lié au retour au ventre maternel. L’inceste entre mère et fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental.

Le refoulement primaire du vagin. La censure de l’amante 

La mère, lorsqu’elle reprend sa vie sexuelle de femme, exerce une censure sur le corps et la psyché du bébé fille, le silence sur l’érogénéité de son vagin, instaurant un refoulement primaire du vagin, selon la théorisation de Michel Fain et Denise Braunschweig. L’amante n’est plus mère.

Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant.

La mère soumet alors la fille, dans la plupart des cas, à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement primaire, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses, et sera préparé à l’éveil du désir par l’amant. Je l’illustre par le conte de la Belle au bois dormant, au sexe dormant.

Deuxième étape : la petite fille œdipienne

La messagère de l’attente

Pour que la Belle s’endorme en toute quiétude, à l’abri de cette censure du vagin érogène, il faut qu’elle puisse investir l’attente.

Si la mère, messagère de la castration, selon Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton prince viendra ! » La mère suffisamment bonne est donc messagère de l’attente.

 C’est tout d’abord la mère du bébé qui a su rythmer ses absences et ses retours de façon que son attente ne soit ni trop brève ni trop longue. Celle qui a permis que le petit enfant puisse organiser ses toutes premières opérations psychiques, celles de l’hallucination de la satisfaction et de l’autoérotisme, jusqu’à se créer un objet interne liant l’angoisse de la séparation. Celle qui favorise l’intrication pulsionnelle. 

Dans cette attente, la petite fille œdipienne va élaborer toutes sortes de théories sexuelles infantiles, et imaginer que tout irait mieux si elle-même avait un pénis. On passe du refoulement du vagin imposé par la censure de la mère à l’envie du pénis de la petite fille, défensive face à son sentiment d’absence de sexe lors de la perception de la différence des sexes. Le fantasme que ce qui lui manque « poussera » plus tard la met sur la voie de l’attente du Prince, qui remplacera son pénis manquant par un bébé.

C’est ainsi, dit Freud, que s’amorce le changement d’objet, et que la fille, déçue par la mère, se tourne vers le père. Le désir d’enfant, pour Freud, précède le désir érotique.

La maman et la putain

La petite fille ne peut devenir femme que contre le féminin maternel de sa mère. Un certain antagonisme paraît nécessaire à l’élaboration de certaines phases du développement de la libido de la petite fille, en fonction du maternel et du féminin érotique de sa mère. C’est le fantasme de la maman et la putain. Une fillette de neuf ans, qui jusque-là se laissait tapoter les fesses tendrement par sa mère, se retourne un jour brutalement contre elle, en la traitant de « gouine ». Ce qui désigne en après-coup la séduction maternelle, la relation primitive comme incestueuse. Se séparer de la mère, la perdre, c’est la penser en tant que femme, c’est entrer dans l’Œdipe. La fille désormais se tourne vers le père. Les jeux de mains avec la mère sont devenus des jeux de « vilaines ».

 Le trop de maternel, qui vise à l’exclusion de la figure paternelle et à l’utilisation de l’enfant comme complément narcissique, peut aller jusqu’à provoquer chez lui les troubles les plus graves de son identité et de sa future sexualité d’adulte. 

Mais le trop d’amante chez la mère peut susciter chez la petite fille une haine de l’amante, de la scène primitive, et de la sexualité pouvant aller jusqu’à une hystérie grave, à la frigidité et à de fréquentes décompensations somatiques.

Le changement d’objet. Le masochisme érotique

S’arracher à l’emprise de l’imago maternelle, c’est ce que l’enfant tente de faire à la phase phallique. Cette phase, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est un des moyens de dégagement de l’imago et de l’emprise maternelle. Le garçon y est en principe favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, et parce qu’il peut négocier, via l’angoisse de castration, la symbolisation de la partie pour le tout. Chez la fille la négociation est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? 

Le garçon, destiné en principe à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise le plus souvent, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attendra la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. 

Si le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis, chez les femmes c’est leur corps tout entier qui est investi, mais celui-ci est dépendant de la réassurance du regard de l’autre. Le narcissisme féminin est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. C’est ainsi que je différencie la féminité, celle du leurre et de la mascarade, qui fait bon ménage avec le phallique, et le « féminin », intérieur, invisible et inquiétant. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair.

Cette théorie de Freud selon laquelle la petite fille est un « petit homme » jusqu’à la puberté a suscité de nombreuses discussions et polémiques et la question n’est toujours pas close. Freud parle de la nécessité d’un changement d’objet, pour que la petite fille se transforme de « petit homme » en être féminin. Le pénis sera transformé en son substitut : un enfant du père. Les désirs érotiques féminins pour le père ne sont pas invoqués.

Mais s’agit-il seulement d’attendre du père un bébé, en réparation du préjudice de n’avoir pas reçu de la mère un pénis, pour se combler narcissiquement, ou ne s’agit-il pas davantage d’en attendre d’être aimée érotiquement ?

Freud perçoit cependant le caractère érotique œdipien du désir de la fille dans le deuxième temps tellement refoulé du fantasme « Un enfant est battu ». La culpabilité des désirs œdipiens amène la petite fille à les exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par son père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin. Mais rapidement Freud revient à sa théorie phallique. En 1926 , c’est son clitoris que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses !

La reconnaissance par le père réel de la féminité de la fille est de grande importance. C’est cette reconnaissance qui instaure la différence avec le regard « miroir » de la mère, celle qui oriente vers un autre regard, un regard qui va marquer de son sceau le destin de la féminité de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Le regard d’un père qui peut dire : « Tu es une jolie petite fille », mais aussi : « Un jour ton prince viendra ».

Il faudra donc un infléchissement du mouvement vers le père, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. 

Ce changement d’objet de l’investissement de l’attente, c’est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince Charmant, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient.

Troisième étape : l’adolescente 

L’éveil de la puberté, on le sait, surgit bien avant que ne soit élaborée la capacité d’assumer une relation sexuelle. Elle réactive des angoisses de confusion avec le corps maternel, et la possibilité de relation sexuelle réveille la menace de réalisation fantasmatique incestueuse avec le père. Comme le suggère Winnicott , l’activité sexuelle intervient comme une façon de se débarrasser de la sexualité plutôt que de tenter de la vivre. Le conflit œdipien flambe à nouveau et les angoisses de féminin doivent tendre à se dégager des angoisses primitives. 

La grande découverte de la puberté, pour les deux sexes, c’est celle du vagin dont Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Le vagin n’est pas un organe infantile. Non que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, ou ne ressentent des éprouvés sensoriels internes, suscités par des émois œdipiens, tout autant que par les traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, la première séductrice, dit Freud. Cependant, la véritable révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe féminin ne pourra avoir lieu que dans la relation sexuelle, celle de jouissance. 

Si cette organisation phallique est nécessaire, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan en fait le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance, c’est parce que cette organisation joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque œdipienne. Cette défense perdure, comme on le sait, dans le social et dans la relation de bien des couples. 

En revanche, lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents qui fait effraction, c’est l’entrée en scène du sexe féminin, le vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », selon la formule de Freud. 

Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir. Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisque des seins lui poussent, des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse ? Et comment s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps de la fille se met à ressembler au corps de la mère, parfois même jusqu’à s’y confondre en fantasme ?

Pour les deux sexes, donc, comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe qu’est le vagin ? L’angoisse de castration va se doubler d’une angoisse de pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence. Le couple phallique-châtré va devoir tenter de s’élaborer vers la construction d’un couple masculin-féminin.

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris la peur ou la haine du féminin ?

Chez les filles, chez les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé. 

Les pathologies à prédominance féminine que sont l’anorexie et la boulimie concernent les angoisses de féminin, celles de l’ouverture et de la fermeture du corps, et témoignent de l’échec de leur élaboration. Tomber enceinte précocement peut également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues.

Quatrième étape : la femme adulte

C’est le temps de la réalisation de sa vie sexuelle et de sa vie de mère.

Le périodique maternel

La femme est soumise tout au long de son existence à des expériences fortement énergétiques qui échappent au contrôle de son moi : règles, grossesse, accouchement, allaitement, ménopause, etc., qui ponctuent le trajet de sa vie de mère, et provoquent des orages non dépourvus d’ « angoisses de féminin ».

Mais toutes ces expériences sont soumises à une horloge féminine, celle des processus biologique et physiologique, bien souvent déréglée par des interférences d’ordre psychologique.

Ce périodique maternel s’oppose à la poussée constante de l’érotique féminin.

La poussée constante de la libido

Freud, en 1937, a désigné le « refus du féminin », dans les deux sexes, comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », et comme un « roc » . 

Mais, pourquoi le féminin ?

J’ai formulé, dans Le refus du féminin, plusieurs hypothèses.

Ce roc est refus de ce qui dans la différence des sexes s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique, à savoir le sexe féminin. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes car il peut leur renvoyer une image de sexe châtré qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

Cette capacité féminine rejoint ce qui définit contradictoirement la pulsion sexuelle : d’être à la fois ce qui nourrit et effracte le psychisme. Car sa motricité est « une force constante, écrit Freud, (à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion ». Et Lacan d’ajouter : « La constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme… Pas de jour ni de nuit, pas de printemps ni d’automne : c’est une force constante ». En effet, cette poussée constante ignore les saisons, celle de l’enfance, celle du vieillissement. Sa force peut varier, mais sa constance reste immuable.

C’est elle qui fait violence au moi, lequel doit se périodiser, se temporiser, et qui lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient pulsion, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’œstrus. La psychosexualité à poussée constante est un fait humain majeur. Ce qui évidemment tient compte du contexte relationnel dans lequel cette poussée libidinale s’exerce et de la réponse qui lui est faite. C’est elle qui génère le désir sexuel humain ainsi que ses perversions et ses heureuses sublimations. 

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social. 

Je dirai que l’amant de jouissance, celui qui révélera son féminin à la femme par la jouissance sexuelle, vient aussi en position de tiers séparateur. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à sa relation autoérotique et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ». 

Che vuoi ?, que veut la femme ? 

Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. Elle veut deux choses antagonistes. Son moi hait, déteste la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le « masculin » de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du « phallique », celui du « machisme » ordinaire, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son « féminin ». Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du « féminin ».

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui peut contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme, aussi bien au sens de la métaphore guerrière, qu’au sens de l’abandon et du lâchage de toutes les défenses, anales et phalliques. Ceci en raison de l’antagonisme entre la pulsion sexuelle et les défenses du moi, auquel elle fait violence. 

Le masochisme érotique de la femme appelle la soumission libidinale à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », ce qui nécessite une profonde confiance en un objet qui soit fiable, c’est-à-dire non pervers. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour que celui-ci puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation libidinale. Ce masochisme érotique féminin est le garant de la jouissance sexuelle.

Cinquième étape : la femme en ménopause

La survenue de la ménopause repose et exacerbe la question de l’antagonisme entre le féminin érotique et le maternel. Par négation de cet antagonisme, l’achèvement de la capacité de procréation peut-il entraîner le naufrage du féminin érotique ? Ou à l’inverse, un étayage sur cet antagonisme peut-il contribuer à exalter un féminin entravé ? Tout dépend de l’élaboration de ce passage, de ce tournant de la vie d’une femme. 

C’est la dernière étape, la plus difficile, car elle nécessite de nombreux deuils : celui de l’enfantement, celui de la jeunesse, celui de la mère archaïque et de la mère œdipienne, celui des enfants devenus grands, celui des parents disparus ou proches de la mort.

Comment rester femme, lorsque les éclats de la féminité déclinent, et que la maternité s’éteint ?

Si cette période est avant tout celle du deuil de la maternité, elle ne nécessite pas pour autant le deuil du féminin ni de la féminité, bien au contraire. 

Le dégagement du maternel

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la pulsion, poussée toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie aux angoisses de dévoration, d’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion, et à l’horreur de l’inceste. 

Si la ménopause est restée longtemps un sujet gênant, censuré, même en psychanalyse, c’est parce qu’elle concerne la génitalité d’une femme dont l’âge renvoie au sexe et à la jouissance d’une mère, lesquels sont le tabou par excellence. 

Et pourtant, ce peut être le moment pour les femmes, libérées de la procréation et du maternage, de dégager leur corps de celui de leur mère. Il y a possibilité pour elles de faire le deuil de ce que la mère n’a pas pu leur donner et qu’elles continuaient inconsciemment à attendre d’elle, attente qu’elles ont souvent prolongée à l’égard du compagnon, comme de l’analyste. Le sacrifice à la mère primitive archaïque que manifestent les pathologies du féminin, anorexie-boulimie, les phénomènes de frigidité peuvent ne plus avoir de raison d’être. L’érotisme féminin de jouissance peut parfois enfin se libérer. Reste alors le problème du partenaire. 

Des temps contradictoires

Ce que nous avons vu à propos du bébé fille par rapport à sa mère se reproduit chez la femme adulte devenue mère. Elle n’élève pas d’enfant dans la jouissance. La mère n’est plus amante, l’amante n’est plus mère. La réalisation sociale, dite « phallique » de la femme est antagoniste à celle de sa vie érotique, comme à celle de sa vie de mère. C’est le destin d’une femme que de se vivre déchirée entre ces contradictions et ces antagonismes. 

Ceci à la différence du destin de l’homme, pour qui la vie érotique, le projet paternel et la réalisation sociale vont dans le même sens, celui de la conquête, celui de l’accomplissement phallique.

Tant que la femme est mue par son désir de réalisation personnelle – aussi légitime et souhaitable soit-il, dans le milieu social et économique – son envie du pénis, ses défenses anales risquent d’opposer une résistance de rivalité à l’effraction de l’amant, celui de la jouissance.

La maternité, qui réalise également la plénitude, l’accomplissement et le comblement

« phallique » de la béance féminine, peut s’opposer à la pénétration de l’amant de jouissance. L’enfant, prolongement narcissique, substitut du pénis manquant, et « jouet érotique », comme le dit Freud, vient remplacer bien souvent le désir érotique pour un homme, relégué alors à la fonction de mari-père protecteur. 

S’il est extrêmement difficile, pour une femme, de créer, de se réaliser socialement dans le régime totalitaire qu’est bien souvent la famille, il n’est guère plus facile d’y vivre une relation de jouissance. L’une comme l’autre de ces réalisations ne peut se faire sans culpabilité, consciente ou inconsciente, sans un sentiment de trahison de la famille. Peut-être de la même manière qu’à l’adolescence.

Une relation de jouissance bien souvent reste non dite et interdite, tant elle peut représenter un triomphe sur la mère de l’adolescence, la trahison d’une mère au foyer insatisfaite, n’ayant pas rempli la promesse de la jouissance sexuelle fantasmée dans la scène primitive de la petite fille œdipienne. Et une trahison du mari-père protecteur.

Il est souhaitable qu’une conciliation ou réconciliation s’opère, chez la fille, entre le féminin érotique et le maternel, sur le corps de sa mère, pour que ces deux capacités féminines, tout en restant en tension, puissent s’allier sans clivage dans son futur corps de femme et de mère. Pour que le fait d’être pénétrée, de recevoir le pénis pour la jouissance sexuelle ne soit pas en conflit avec le fait de garder, nourrir et faire croître un enfant en elle. Et que toutes ces jouissances dans le même lieu ne soient plus un objet de scandale.

Sur la route de Madison : l’histoire d’une femme sans histoires, bonne épouse et bonne mère. Rencontre d’un amant de jouissance. Bouleversement total. Elle est déchirée : soit partir avec l’amant, soit choisir sa famille, ce qu’elle fait, dans une grande souffrance. Quinze ans plus tard, après sa mort, ses deux enfants devenus adultes et en couple, découvrent le journal de leur mère amante. Réactions diverses du garçon, furieux, et de la fille, bouleversée. Mais un changement va se produire. Alors que les deux couples étaient en conflit, au bord de la rupture, ils vont se retrouver amoureux. La mère amante a fait rejaillir le flot libidinal. 

L’essentiel n’est-il pas, pour une femme, d’avoir pu vivre, physiquement et psychiquement, ces trois expériences : être femme-sujet, mère et amante ? Et n’est-ce pas un destin exceptionnel que de les vivre toutes avec le même homme, et jusqu’à la fin de la vie ? 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 10 mai 2012

Références

  1. Cf. Schaeffer J., « Horror feminae », in Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) Paris, PUF, coll. “ Epîtres ”, 1997, Coll. « Quadrige » Essais, Débats, Postface de René Roussillon, 2008.
  2. D. Braunschweig., M. Fain, La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, PUF, 1975.
  3. Freud S. (1925), « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970.
  4. Winnicott D. (1966), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme ». Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 7, Paris, Gallimard, 1973.
  5. Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.


Dépression et différence des sexes

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : angoisse (de perte) – dépendance – dépression/dépressions – dépressions (du milieu de la vie) – féminin – perte – perte (objectale) – perte narcissique – sexes (différence des -)

Il y a deux fois plus de femmes dépressives que d’hommes disait-on récemment à la télévision. Alors pourquoi ? 

C’est cette différence des sexes que j’interroge dans mon travail depuis de nombreuses années. 

Freud, en 1937, à la fin de sa vie, désigne comme une énigme, comme un roc sur lequel se brisent les efforts de la psychanalyse, le refus du féminin. C’est le titre que j’ai choisi pour mon livre. 

Pourquoi le féminin ? Je dirai : parce que le féminin c’est ce qui pose problème à la différence des sexes. Parce que le sexe féminin est ce qui est le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe invisible, secret, étranger et donc porteur de tous les fantasmes dangereux. Parce qu’il renvoie, aux hommes comme à beaucoup de femmes, une image de sexe châtré, qui demande à être élaborée dans le sens de la découverte de l’altérité de l’autre sexe. 

Donc je pense pour ma part que ce que Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes. 

Il faut savoir, pour commencer, que depuis la nuit des temps, les scientifiques, chercheurs, philosophes et autres penseurs ont étudié les phénomènes de l’humain, de la pensée et du social sans tenir compte de la différence des sexes. Celle-ci, par exemple, n’a jamais été un objet officiel de la philosophie. De surcroît, jusqu’au 19° siècle, les femmes ont été exclues des domaines du savoir.

Je dirai que, même en psychanalyse, beaucoup d’entités structurelles ou psychopathologiques ne sont pas examinées théoriquement en fonction de cette différence, même si l’approche clinique en tient compte. Dans une hystérie, une névrose obsessionnelle, par exemple, on sait que les manifestations et la gravité varient en fonction de cette différence des sexes. 

À plus forte raison lorsqu’on parle des structures borderline, personnalités narcissiques et autres. Et pourtant, même si la différence des sexes est fonction de l’organisation névrotique liée au conflit oedipien, cela n’exclut pas le fait que ces configurations dites non névrotiques ou dont la frange névrotique est faible, ne se présentent pas de la même manière selon qu’on est garçon ou fille, homme ou femme. 

La dépression, qui est une souffrance à prévalence narcissique en est un exemple, et beaucoup des ouvrages que j’ai consultés n’insistent pas sur cette différence, que je tenterai d’aborder avec vous ce soir. On parle de la dépression du bébé, de l’enfant, de l’adolescent, du vieillard, du post-partum. Rarement de la dépression de la femme différenciée de celle de l’homme. 

Ce que je vais en dire est à entendre comme une prévalence et non pas une radicalité, car on peut trouver des formes féminines de dépression chez bien des hommes, lorsque leur défense phallique est effondrée. Tous sexes confondus, l’abandon de la défense qu’est le refus du féminin peut les faire échouer sur une même rive. 

Il m’adviendra de parler le plus souvent de l’état dépressif, celui qu’on appelle « la déprime », et qu’il convient de différencier de la dépression, qui en est la forme pathologique. Je pense que l’état dépressif est de moins en moins toléré par la société actuelle, qui force vers un idéal de bonheur, d’accomplissement individuel, et accentue le narcissisme et l’Idéal du Moi au détriment du Surmoi. Les sentiments de honte l’emportent sur ceux de culpabilité. L’intolérance aux états dépressifs conduit hélas à une surconsommation d’antidépresseurs, qui ne font qu’amputer les sujets du recours à leurs propres ressources psychiques. 

L’état dépressif nous amène à parler de la perte, de la perte d’objet, de l’objet de la perte. Et de la situation de dépendance. 

Je dirai que la forme de dépendance, le sens de la perte, l’objet de la perte, l’atteinte objectale ou narcissique, l’expression de la douleur ou de la souffrance ont souvent des manifestations différentes d’un sexe à l’autre. 

La situation de dépendance

Elle est inscrite constitutivement, peut-on dire, dans la néoténie du petit être humain, c’est à dire sa naissance prématurée, là où s’enracinent les expériences primaires de détresse et de satisfaction. Tout développement psychique tend à éloigner le sujet de cette dépendance. 

Quelles sont les ressources internes et les satisfactions substitutives qui le permettent ?

Dans les premiers temps, elles sont assurées, lorsque le rythme de présence-absence de la mère est bien tempéré, par les premières activités psychiques du bébé que sont l’hallucination de la satisfaction et l’autoérotisme. 

Freud écrit, dans les Trois Essais sur la théorie sexuelle, en 1905 : l’objet sein, celui de la pulsion sexuelle, est perdu au moment où l’enfant a la possibilité de se représenter la personne globale à laquelle appartenait l’organe qui lui procurait la satisfaction. La pulsion sexuelle devient alors autoérotique ». Donc l’objet ne peut exister qu’en tant qu’objet perdu. 

C’est à ce moment que Mélanie Klein situe la position dépressive, laquelle si elle est bien élaborée, et bien encadrée par un milieu sécurisant, protège contre les états dépressifs ultérieurs. 

Plus tard, la construction de l’objet interne sera renforcée par l’activité représentative et l’épreuve de réalité. 

Mais la première expérience d’indépendance du corps maternel, sur le plan moteur corporel et fantasmatique, c’est l’organisation de l’analité qui la procure. C’est la fonction sphinctérienne qui fournit psychiquement la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet. Elle produit du lien, et fournit au moi les capacités de tri, de fractionnement, de périodisation, de temporalité. Elle participe donc à la construction de l’identité subjective, à la différenciation moi/non moi, et donc en grande part au champ de la symbolisation. Ce qui est observable c’est le moment où l’enfant est capable de dire « non », « moi tout seul », de donner ou refuser. 

Mais c’est la logique phallique, l’angoisse de castration et le complexe d’Oedipe qui vont réorganiser et re-symboliser après coup ce premier travail dans le sens de l’identité sexuée et sexuelle, dans la différence des sexes et des générations. C’est cette organisation qui assure un plus fort dégagement de la dépendance au corps maternel, par la triangulation, par les identifications et par la création d’un surmoi impersonnel. 

Dans ces premiers temps, que se passe-t-il au niveau de la différence des sexes ? 

La mère n’investit pas narcissiquement de la même manière un garçon ou une fille. 

Le garçon peut satisfaire davantage son narcissisme phallique, mais si la mère s’approprie le pénis du garçon, sans retour à sa vie érotique adulte, si le père est disqualifié, l’investissement par le garçon de son propre pénis ne peut pas s’étayer sur une identification paternelle. Le risque est que l’organisation phallique ne puisse se constituer, et que le garçon se trouve entravé dans son développement sexuel, ou qu’advienne un autre risque identitaire plus grave, de type psychotique. 

Tandis que pour la mère, la fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut la renvoyer soit à la rivalité, soit à l’angoisse d’une représentation de « castration » féminine, mais aussi à la représentation substitutive que celle-ci recouvre : à savoir l’angoisse de la jouissance féminine et celle de l’inceste.

L’inceste entre mère et fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental. 

La mère, lorsqu’elle retrouve sa vie érotique, en faisant dormir son enfant, exerce une censure par le silence sur l’érogénéité du sexe de la petite fille, instaurant le refoulement primaire du vagin (D. Braunschweig, M. Fain). Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant. 

La mère soumet alors la fille à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement du vagin, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses et sera préparé à l’éveil du désir par l’amant. J’utilise volontiers le conte de la Belle au bois dormant.

La dépendance de la fille à la mère dure donc davantage. Et il faudra, comme Freud le décrit, un changement d’objet, à la fois par l’investissement du père et de l’investissement par le père, pour que la fille se développe dans le sens du féminin de la différence des sexes. 

Les angoisses de perte

Freud décrit, dans Inhibition, symptôme et angoisse, en 1926, le trajet de l’élaboration des angoisses de perte en fonction des situations de danger. Depuis la détresse du nourrisson, le danger de la perte d’objet liée à la dépendance des premières années, puis l’angoisse de castration du conflit oedipien jusqu’à l’angoisse devant le Surmoi à la période de latence. Donc depuis les angoisses de perte du tout jusqu’à celles des pertes partielles symboliques qui permettent de sauver le tout. 

La perte des excréments, érotisée, ne devient une angoisse prégénitale préoccupante que dans les structures à tendance psychotique. Dans un développement libidinal disons normal, elle sert davantage à organiser une logique anale d’équivalences d’organes et de pertes partielles, que Freud a développée dans son article de 1917 sur les Transpositions des pulsions.

L’angoisse de castration de la phase phallique ne peut se trouver que rassurée par l’équivalence de la perte du pénis sur la perte des excréments, puisqu’il s’agit d’une opération contrôlable par le sphincter anal, et d’un objet partiel dont le retour est assuré, périodiquement. 

Le moment de l’Œdipe confronte le petit sujet humain à la perception anatomique de la différence des sexes, et met en question son identité sexuelle face à l’autre sexe. La rencontre du sexuel a un effet traumatique et mobilise des défenses. Celles-ci, pour le dire brièvement, sont d’une part la solution phallique, qui consiste à dire qu’il n’y a qu’un sexe, le pénis, dont on est soit pourvu soit châtré, et d’autre part la solution identificatoire, qui engage l’enfant dans une identification croisée aux deux parents de sexe différents. 

C’est ainsi que le complexe d’Oedipe permet à l’enfant de renoncer à ses vœux incestueux. L’oedipe est antagoniste de l’inceste. La constitution du Surmoi, héritier du complexe d’Oedipe, instance morale, agent de la culpabilité, en fait le gardien vigilant de toute transgression incestueuse ou des vœux meurtriers. 

Cet opérateur oedipien à la fois interdicteur et protecteur, sert de cran d’arrêt et de réorganisation de beaucoup d’angoisses archaïques antérieures, aussi bien des angoisses sans nom, celles que certaines manifestations psychotiques permettent de qualifier d’anéantissement, de liquéfaction, de ré-engloutissement dans le corps maternel, que des angoisses orales ou anales. Celles décrites par M. Klein ou Winnicott, par exemple. 

Une bonne organisation oedipienne, si le milieu familial est suffisamment fiable et encadrant, peut donc également protéger de toute chute dépressive.

Le destin du complexe d’Oedipe est différent selon le sexe de chacun. Les angoisses de perte et les défenses contre ces angoisses sont différentes, ce qui va orienter différemment le destin de l’état dépressif. 

Chez le garçon, la perte va se symboliser davantage sur l’angoisse de castration, ce qui peut servir de cran d’arrêt, de butée à la chute dépressive. 

Chez la fille la perte sera davantage celle du tout, donc le risque dépressif est prévalent. 

Cette organisation défensive qu’est la phase phallique, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est un des moyens de s’arracher à l’emprise de l’imago maternelle 

Le garçon, en principe, est favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, parce qu’il peut négocier, via l’angoisse de castration, la symbolisation de la partie pour le tout, avec l’appui de son identification paternelle. 

Il renonce à ses vœux incestueux de manière violente, pour sauver son pénis. La menace de l’angoisse de castration le fait sortir du conflit oedipien. 

Quant à la fille, elle n’a pas d’angoisse de castration, puisque, selon Freud, celle-ci « est déjà accomplie ». Mais elle a un complexe de castration, une « envie du pénis », et c’est ce qui la fait entrer dans le conflit oedipien. Elle y entre pour acquérir un pénis, grâce à papa, qui lui donnera plus tard un enfant substitutif du pénis, et elle en sort difficilement, quelque fois jamais, par la faute de maman. Je caricature, bien évidemment. 

Mais qu’en est-il d’un féminin érotique ? La négociation est-elle possible, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ?

Chez les filles, les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction, comme le théorise Mélanie Klein. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé. 

Freud oppose l’angoisse de castration des hommes à l’angoisse de séparation, de perte d’objet et d’amour chez les femmes. Il soutient que l’absence d’angoisse de castration chez les filles les expose bien davantage à des angoisses de perte du tout, du tout de l’être davantage que du tout de l’avoir. La perte d’objet et la perte d’amour les rend davantage menacées par la dépression.

On a ainsi pu dire que les filles, les femmes manquaient d’angoisse de castration. En fait, cette angoisse de castration des femmes se déplace sur la valeur phallique de leur corps tout entier. Ce qui rend les femmes dépendantes du regard et de l’amour de l’objet. Si le surinvestissement narcissique des garçons et des hommes porte sur le pénis, c’est leur corps tout entier que les filles et les femmes peuvent investir comme « tout entier phallique », accroché à la réassurance du regard de l’autre. C’est là que je différencie la « féminité », toute de surface et de séduction, du « féminin », tout intérieur.

Attente et déception

L’état dépressif peut être lié à une attente déçue, que celle-ci soit consciente ou inconsciente. Winnicott dit que la pire des choses qui puisse arriver à un petit d’homme n’est pas tant la déficience de l’environnement que l’espoir suscité et toujours déçu. 

Le garçon, l’homme, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise le plus souvent, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente et de la perte. Son narcissisme est phallique. 

La fille, la femme, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. Et comme ces attentes sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut l’ancrage d’un solide masochisme primaire. Son narcissisme est d’essence corporelle. 

Mais surtout sa dépendance à son objet primaire, de même sexe qu’elle, et nécessaire au support identificatoire, rend son autonomie beaucoup plus tardive. Comment, pour la fille, s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps se met à se rapprocher et à ressembler au corps de la mère ?

Elle est donc vouée à un changement d’objet qui l’oriente vers le père oedipien, et elle est dépendante d’un homme pour la révélation et l’éveil de son sexe féminin. 

La dépendance féminine

J’ai précisé que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce qui, selon Freud, la fait virer en objet de haine, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en ouvrant, en révélant son sexe féminin que l’homme pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les femmes à la nuit des mères, aux « reines de la nuit ». 

La vraie révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe féminin ne pourra avoir lieu que dans la relation sexuelle de jouissance. L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. 

Le couple masculin-féminin se construit par une co-création, dans la découverte du sexe féminin, lequel ne peut venir à existence qu’à travers la conquête et l’arrachement par le masculin de l’homme des défenses anales et phalliques de la femme. Dans ce même temps se construit le masculin de l’homme, par le lâchage de ses propres défenses anales et phalliques. Forte est ma surprise de constater, au cours de certains colloques, que le masculin persiste à être assimilé au phallique sans la moindre prise en compte qu’il puisse être son antagoniste ! 

La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. 

Sa dépendance amoureuse rend la femme davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité « à compromis » de l’homme adulte.

C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour, et se trouve très menacée de dépression en cas de perte d’objet amoureux. 

L’objet de la perte objectale

L’opéra a bien mis en évidence la dissymétrie de la position féminine et masculine face à l’abandon. 

« Si tu me quittes, je te tue », dit Don José à Carmen. 

Alors que Mme Butterfly s’écrie : « Si tu me quittes, je me tue ». 

L’homme abandonné tue l’objet, en général fantasmatiquement, la femme abandonnée se fait objet perdu.

La perte de l’investissement amoureux et le sentiment d’échec qui l’accompagne réveillent les traces de l‘échec oedipien et le deuil du désir oedipien est à reprendre à nouveau. La dévalorisation par perte de l’amour d’objet, vécue comme un trauma narcissique, peut désorganiser le système féminin de valorisation – complétude par le pénis de l’autre – et chez l’homme réactualiser toute la problématique de la castration. 

Le mode de séparation radical et symbolisant, mis en œuvre par le garçon pour sortir du conflit oedipien, reste une tactique exemplaire pour l’homme contre toutes les angoisses de perte objectale ultérieures, une perte amoureuse par exemple. L’objet de la perte masculine peut se confondre avec son angoisse de castration, qui sert de cran d’arrêt à la chute dépressive, et limite les dégâts. 

« Si tu me quittes, je te tue… ou bien je te remplace »

L’objet d’amour perdu peut se négocier en tant qu’objet partiel interchangeable, et la défense consiste à rassurer la puissance phallique. On connaît l’adage : « Une de perdue, dix de retrouvées ». La quête phallique reprend ses droits. Dans le cœur de tout homme, un don Juan sommeille. Il existe trois types de frein à la tentation polygamique des hommes : ce sont l’amour pour une femme, la peur des femmes, ou… le surmoi. 

Tandis que chez une femme la perte d’un amour peut signifier perdre le tout, être renvoyée au néant, n’être plus rien. 

Je dirai que la dépression féminine est liée à la déception de l’attente, à la difficulté de symbolisation de son sexe féminin. Lorsque son masochisme érogène primaire n’est pas bien ancré, la chute peut être profonde et virer à la mélancolie. L’attente déçue du désir d’un homme, l’attente déçue d’un enfant la confronte à un sentiment de vide. Le vide d’un corps qui n’est plus habité par un narcissisme corporel, qui n’est plus éclairé par le regard de désir d’un homme, ou par la tendresse d’un enfant. La dépendance, qui pouvait se dissimuler dans la présence, se dévoile et se découvre brutalement lorsque le manque se précise, lorsque la confirmation par l’objet et par son regard disparaît. On peut dire que pour la femme, la perte objectale se confond avec une perte narcissique totale. 

« Si tu me quittes, je me tue… ou bien je reste seule »

La solitude des femmes est un fait de société, qu’elle soit choisie ou subie. Les hommes restent rarement seuls. Le premier objet a été maternel…, et il le reste.

La disparition, l’effacement ou l’usure de l’amour éprouvé pour un objet constituent une épreuve. Le désinvestissement laisse un vide, et se trouvent perdus un support, une occasion d’attente, de fantasmatisation, d’exaltation, d’excitation, d’auto excitation. 

La souffrance est un objet intérieur qui peut parfois être précieux, excitant et le lamento féminin peut aussi être une jouissance. Ce qui retrouve le lien avec le masochisme érotique féminin. 

« Ah je voudrais ne vous avoir jamais vu ! écrit la Religieuse portugaise, pour dire aussitôt : « J’aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de vous avoir jamais vu » (Lettre troisième).

L’objet de la perte narcissique

Le narcissisme phallique du garçon, prenant appui sur l’identification au père, se prolonge dans l’Idéal du moi, lequel peut s’avérer bien plus cruel que le surmoi. 

L’atteinte narcissique phallique, la chute d’idéal semblent plus fréquentes chez les hommes, dans le sens d’une dépression d’infériorité, d’impuissance, d’insuffisance. La souffrance d’une dévalorisation de soi naît du sentiment d’être confrontés à des exigences qu’ils ne sauraient satisfaire, sommés de se construire sur des modèles idéaux de perfection et de réussite. On parlait lundi dernier au journal télévisé de burn out, de « pétage de plomb » face à aux exigences de performance. 

Quand la maîtrise anale fait défaut, ou quand le narcissisme phallique et l’Idéal du moi sont menacés, c’est alors que le garçon ou l’homme adulte risquent la chute dépressive.

Un garçon a volé un objet dans une boutique. Le vendeur, pour lui donner une leçon, va en parler à son père. Le garçon est accablé par le regard profondément humilié et déçu de son père. Il est effondré par la honte, et la chute de son idéal, confondu avec celui de son père, le conduit à une tentative de suicide.

La perte d’une situation de pouvoir, la victoire d’un rival, la panne de puissance sexuelle, la mise à la retraite, le déclin de l’âge exposent un homme au risque d’une dépression d’infériorité, de dévalorisation, de sentiment d’inutilité. Elle peut se produire aussi lors d’un trop plein de succès et du sentiment d’en être indigne.

La dépression de l’homme, du fait de la blessure narcissique, fait souvent l’objet d’un déni, car elle est le signe soit d’une régression à la dépendance infantile, qui retrouve contact avec le corps maternel et les menaces incestueuses frappées d’interdits, soit à une identification à la passivité féminine qui fait l’objet du refus du féminin, en tant qu’identifiée à une castration. Le fantasme homosexuel fondamental, celui d’être une fille pour sa mère, conjoint les deux menaces. 

La dépression lui est donc difficile à vivre et à mentaliser. La défense se manifeste souvent dans le comportement, les réactions de prestance, les troubles de l’humeur ou par des décompensations somatiques. 

Chez les femmes, la blessure narcissique touche le corps tout entier, celui du féminin érotique privé de réassurance par le regard ou le désir, celui du maternel blessé, et la dépression prend davantage la couleur du vide. L’atteinte du narcissisme corporel va de pair avec une fragilité somatique et des tendances dépressives plus marquées.

 Une patiente a été abandonnée par son amant plus jeune qu’elle. Elle est possédée, obsédée. Elle a maigri de 15 Kg et éprouve un mal constant au bas ventre. Elle pense à mourir. Quand elle aperçoit cet homme, son intérieur descend dans le sol, elle se vide, elle n’est plus rien. C’est comme une drogue, mais c’est doux à l’intérieur, dit-elle et on perçoit qu’elle ne souhaite pas s’en débarrasser. Elle ne peut ressentir de haine, car se couper de lui c’est se couper d’une partie d’elle-même, s’amputer. Elle ne comprend pas. Comment n’a-t-elle rien senti, rien vu venir, n’a-t-elle pas perçu qu’il y avait une autre femme ? « Je veux savoir, dit-elle, mais je ne veux pas l’entendre ».

L’amant s’est arraché d’elle, sans doute comme un enfant qui s’émancipe, mais en emportant une partie de son corps. A sa place manquante elle a créé un cancer pour combler le vide, pour souffrir. Pourrait-on oser dire que cette relation fusionnelle qui a fait le vide de toute altérité, a fait place à une incorporation mélancolique ?

L’expérience du stade du miroir, selon Lacan, paraît apte à éclairer la constitution du narcissisme féminin. L’enfant regarde le regard de sa mère le regardant en confirmant ce qu’il voit dans le miroir. C’est un temps de reconnaissance par l’objet de l’image spéculaire. Le miroir des yeux de la mère, selon Winnicott rejoint cette confirmation. 

La femme, dont le narcissisme ne peut s’étayer sur la confirmation phallique, reste davantage dépendante de l’objet qui l’a confirmée dans son image narcissique, et elle construit son objet libidinal en fonction de ce désir d’être désirée. 

Si la femme n’est dépendante que de son image dans le miroir, si elle n’a pas constitué des objets internes suffisamment valorisants, et qu’un objet aimant ne lui donne pas, par le brillant de son regard, un autre miroir, elle risque, lors de toute séparation, la chute dépressive. Lors d’une rupture amoureuse, d’une trahison, d’un deuil, ce qui manque brutalement c’est ce regard, et la femme peut perdre alors du même coup ses repères symboliques, comme si elle n’était plus rien.

Les femmes actuelles savent ou ressentent que leurs « angoisses de féminin » ne peuvent s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation de type « phallique ». Elles savent et ressentent surtout que le fait de ne pas être désirées ou de ne plus être désirées par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille forcée à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve de la perception de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ». 

Les dépressions du milieu de la vie

La perte de séduction chez la femme, la perte de puissance sexuelle chez l’homme représentent des expériences de castration au sens fort du terme. 

Dans les crises du milieu de vie, le versant psychique est celui des représentations du sexuel et de la mort. Ce qui nécessite une réélaboration du complexe de castration et de la position dépressive des moments de crise antérieurs.

Chez les hommes

Lors de ces crises, l’angoisse de castration s’intrique étroitement à l’angoisse de mort, qui n’en est qu’un équivalent, comme le dit Freud.

La lutte anti-dépressive et les défenses mises en œuvre s’orientent bien souvent dans le sens du déni et d’une suractivité d’allure hypomaniaque. Mais le sentiment que la mort n’est plus une abstraction devient inévitable. 

Bien des hommes, aiguillonnés par cette angoisse de castration, provoquent une crise du couple, et se lancent dans de nouvelles amours avec des femmes bien plus jeunes qu’eux, souvent de l’âge de leurs enfants. La conquête d’une femme jeune, se pliant aux caprices du désir, et si possible en admiration, redore le blason narcissique phallique de l’homme. Et elle concourt à assurer le maintien de la puissance de leur capacité érotique, excitée par des motions incestueuses inconscientes.

D’autres se lancent dans de nouvelles paternités. Une nouvelle paternité induit un sentiment de renaissance, avec le sentiment que l’enfant procure à l’homme une attestation visible de sa virilité, et assure une prolongation de sa vie au-delà de la mort. 

Par ailleurs, la position d’un père face à un fils qui entame une vie sexuelle et amoureuse le met en situation de reviviscence du conflit de rivalité oedipienne. Lui qui était en tête de la famille se retrouve soudain en seconde position, comme il l’était par rapport à son propre père, en position infantile face à un fils devenu un homme et en puissance de devenir un père. L’angoisse de castration est ré-acerbée. 

Lorsqu’il s’agit d’une fille, les sentiments de jalousie, de trahison renvoient également aux tourments de la période oedipienne. L’image de père séducteur et idéalisé qu’il a gardé l’illusion d’être à tout jamais, comme celle qu’il avait d’être le préféré de sa mère, chute de son piédestal. Un autre homme est advenu. L’angoisse de castration réactive des tentations incestueuses qui peuvent se porter sur les amies de sa fille ou sur d’autres jeunes femmes de son âge. 

Chez les femmes

La cinquantaine est souvent marquée par une dépression, soit passagère, soit définitive, parfois accompagnée d’angoisse, d’une dévalorisation hostile de sa propre image et d’une perte d’auto-estime. Ce qui a été possédé est perdu, ce qui a été espéré n’est pas arrivé. 

A la ménopause, en lien avec des pertes réelles à subir, de nombreux renoncements sont à accomplir chez la femme : ceux de l’enfantement, de la jeunesse, de la mère archaïque et de la mère oedipienne, de l’enfance des enfants devenus grands, des parents disparus ou proches de la mort, etc. 

L’arrêt de la fonction des organes de procréation peut être vécue, dans la période de crise, comme une castration réellement advenue. 

Une femme revit également son angoisse de castration féminine, qui est celle de ne plus être désirable et désirée. 

Elle revit ses angoisses d’adolescence : l’image du corps et sa capacité de séduire redeviennent un facteur central dans le regard qu’elle porte sur elle-même, et dans son auto-estime qui auparavant dépendaient du regard des autres. 

Les patientes racontent leur sentiment catastrophique d’être devenues transparentes, subitement invisibles dans la rue, d’avoir perdu ce regard anonyme des passants.

Cette blessure narcissique peut renvoyer la femme, non seulement à l’époque de la puberté, mais à celle de la déception de la petite fille de la phase phallique, qui se vit comme n’ayant pas de sexe. Elle ne se sent alors plus capable ni d’être une mère, ni d’être une femme, et elle n’est pas davantage un homme. 

Les affects envieux visent les hommes pour lesquels il est possible de refaire leur vie avec une jeune femme et des enfants. 

Ils visent également les jeunes femmes, qui ont tous ces possibles devant elles. L’ombre d’une femme jeune et belle tombe sur le moi, ce qui peut entraîner des sentiments hostiles vis à vis d’une fille. « Miroir, mon beau miroir, dis-moi.. ». On connaît la réponse. L’objet de rivalité ce n’est plus désormais la mère, mais la fille. 

Le sentiment du vide peut devenir lancinant. Vide pour les femmes chez qui la maternité avait été le centre de leur identité et qui avaient projeté tout leur narcissisme phallique sur leurs enfants. Vide surtout pour les femmes qui n’ont pas eu d’enfants. 

Le départ des enfants risque de réactiver ce vécu de vide. C’est le « syndrome du nid vide ».

Il y a souvent refuge dans la maladie, dans les souffrances physiques, et dans les somatisations. Le narcissisme blessé reprend sa place et dégrade la libido ou la détourne. 

Les affects dépressifs et la douleur psychique peuvent être déniés, souvent par une mise en acte, une suractivité, ou une exacerbation hystérique. 

Comment tenter de conclure ?

L’engagement total d’une femme dans la relation amoureuse, corps et âme, qui se rencontre aussi bien chez certains hommes, ressemble fort à celui des premiers temps de la vie avec l’objet primaire. Et l’état dépressif peut renvoyer au deuil qui accompagne toute expérience d’altérité. L’autre, c’est celui qui naît dans la haine, celui qui vient rompre la fusion, c’est aussi bien le père, le bébé frère ou sœur ou … la mère oedipienne. 

Pourquoi tout à coup est-on envahi par un sentiment de tristesse ou de désespoir, alors qu’il ne s’est rien passé de grave, seulement une allusion à un passé douloureux ou trop heureux qui convoque la nostalgie ? Alors qu’« on a tout pour être heureux », selon la formule consacrée, pourquoi surgit soudain le sentiment que rien ne va plus, que la joie de vivre s’est envolée, que le sens de la vie s’est enfui, que le moteur de la libido est en panne, que la croyance à l’illusion n’est plus possible, que l’avenir n’a plus d’intérêt ? 

Il est impossible de ne pas évoquer un effet d’après coup de cette relation primaire. Le deuil impossible de l’objet maternel.

L’état dépressif, qu’on appelait mélancolie, la bile noire, est un mal connu depuis la nuit des temps, qui a eu ses moments de noblesse et d’exaltation chez les écrivains et musiciens romantiques, chez les peintres. Le spleen, le blues.

L’angoisse et l’état dépressif sont des expériences constitutives de l’être, liées à l’intériorisation et à la maturation de l’humain, une tentative de maîtriser les conflits, la déception ou la perte 

Le sentiment dépressif (La grande tristezza de Dante) ne naît pas d’une circonstance particulière mais de l’existence elle-même. Il est dû à l’inévitable confrontation de l’humain à l’existence, aux séparations, arrachements, pertes, au sentiment de nos insuffisances, à la présence du mal, à l’inéluctabilité de la mort et du vieillissement, à l’expérience du non-sens, à l’atteinte des limites. 

C’est une situation de crise existentielle qui peut aller dans le sens d’une chute dépressive ou être l’occasion d’un remaniement narcissique et objectal. 

Elle constitue, comme on le sait, l’épreuve rencontrée et surmontée par des personnalités hors du commun : héros, mystiques, artistes, grands philosophes, « génies créateurs. »

Didier Anzieu note que les grandes découvertes et les livres les plus importants de Freud accompagnaient des moments de dépression (trouble de mémoire sur l’Acropole, mort de son père, arrêt du tabac).

Tomber amoureux constitue bien souvent le mode habituel de sortir d’un état dépressif. C’est le fonctionnement amoureux qui se trouve surtout investi. Christian David a parlé des « perversions affectives ».

Il est intéressant de comparer la Mélancolie de Dürer, noire et prostrée dans sa tristesse, et celle de Cranach, une femme tout de rouge vêtue, qui soumet tous les éléments de la première à un traitement plus sexuel. Où l’on voit comment l’hystérie peut venir, chez la femme tout particulièrement, habiller de rouge la noire dépression, et chasser le « soleil noir de la mélancolie ».

Mais il peut s’avérer plus bénéfique au plan de l’économie psychique, de faire appel aux vertus des activités sublimatoires pour pallier les pertes objectales ou narcissiques, et recueillir le parfum de la nostalgie qui est dans leur sillage. Une liberté trouvée ou retrouvée de jouir des plaisirs de la vie, de réinvestir la sensorialité et les autoérotismes, comme nous y convie l’écrivain Colette. Un élan qui peut s’adresser à des objets de nature, à des paysages, à des œuvres d’art, mais aussi à de nouveaux liens de tendresse. Une pratique littéraire ou artistique. 

L’engagement dans une démarche psychanalytique permet aussi un nouvel investissement objectal et narcissique allant vers la consolation, l’acceptation des limitations, et le renoncement aux illusions. Le bénéfice narcissique escompté étant celui de la découverte du travail psychique, de l’intériorité, et d’une nouvelle capacité à supporter tout ce qui advient dans l’existence et à tirer plaisir de la vie. 

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 13 novembre 2008


Le féminin, le risque de la différence

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : castration – féminin – narcissisme – Œdipe – phallique – roc d’origine – sexes (différence des -)

Puisque nous allons parler de féminin, je commence par rendre hommage à un chirurgien africain de la République démocratique du Congo, Denis Mukwege, qui vient de recevoir aujourd’hui, 10 décembre 2018, le Prix Nobel de la Paix, pour avoir réparé environ 50.000 corps de femmes aux sexes fracassés par des armes ou objets contondants. Dans les zones de conflit les batailles se passent sur le corps des femmes et des petites filles, le viol étant une arme de guerre, une stratégie de guerre bon marché mais redoutablement efficace. On a tenté d’assassiner Mukwege en 2012, il était différent, noir et du côté des femmes. Il partage ce Prix Nobel avec l’irakienne, Nadia Murad, kidnappée par Daech, vendue et violée comme esclave sexuelle, devenue porte voix des survivants du génocide yézidi de 2014.

Pourquoi le risque de la différence ? Parce qu’il est question bien évidemment d’une différence, paradigmatique de toutes les différences : la différence des sexes. Et que toute différence comporte un risque, le risque de la négation et du rejet de l’autre, de l’étrange, de l’étranger, le risque de la domination de l’un par l’autre, etc.

Et pourquoi le féminin ? Parce que l’autre, c’est toujours le féminin. Parce que c’est le féminin qui pose problème à la différence des sexes. Et le féminin, je le préciserai, ce n’est pas uniquement la femme. 

L’énigme de la différence des sexes, comme le dit Freud, n’a cessé et ne cessera jamais d’interroger les psychanalystes comme le commun des mortels. Si des extraterrestres nous honoraient d’une visite du troisième type, leur plus effarante surprise, suggérait Freud, serait cette découverte. Il écrivait, il y a près de cent cinquante ans, en mai 1914, à Ernest Jones : « Celui qui permettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros ».

C’est en effet un assujettissement à une différence, aussi banale qu’irréductible, et qui impose au moi une telle exigence de travail psychique que chaque individu, enfant ou adulte, homme ou femme, philosophe ou scientifique, en couple ou en société, s’efforce à déployer toutes les stratégies pour en atténuer ou en effacer les effets. Jusqu’à inventer toutes les théories sexuelle infantiles de l’âge adulte que sont les théories du genre telles que la Queer theory. Et pourquoi pas, si cela peut soulager un moi en conflit identitaire ou identificatoire ?

La solution du conflit œdipien

Comment un enfant va-t-il pouvoir s’organiser face à ce que Freud désigne comme un traumatisme, celui de la perception anatomique de la différence des sexes ?

C’est grâce à son développement pulsionnel, celui qui fonde l’expérience psychanalytique. Sa pulsion de connaissance, de curiosité, dite épistémophilique, il va l’orienter vers la construction d’une théorie infantile majestueuse : une théorie universelle du phallique. Je ne parle pas du phallus, dont Lacan a fait un signifiant central, un pilier de toute son architecture théorique. 

Je définis le phallique en tant qu’une organisation fondée sur la survalorisation narcissique du pénis. C’est une théorie en tout ou rien : on l’a ou on ne l’a pas. Le phallique suppose soit la présence d’un sexe masculin, soit une absence de sexe. Ce n’est donc pas une théorie de la différence, et tout le développement de la fille comme du garçon va se construire en vue de l’élaboration d’une différence, au travers d’autres théories infantiles, dont celle de la castration, celle qui assimile le sexe féminin à un sexe « châtré », et qui dote le garçon d’une angoisse de castration qui ne le quittera jamais plus. 

Le féminin pose problème à la différence des sexes, car il est le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes parce qu’il évoque une image de sexe châtré, qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’accueillir de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

Comment la fille peut-elle se faire reconnaître comme être sexué en l’absence de ce pénis qu’elle perçoit comme porteur de toute la valeur narcissique ? 

Sa ruse inconsciente sera d’annuler cette différence qui fait problème, et d’adopter la logique phallique. L’envie du pénis est une envie phallique narcissique, non érotique. Car sur le plan érotique, la fille sait très bien que l’absence de pénis ne l’empêche pas de ressentir toutes sortes de sensations voluptueuses. Elle sent bien aussi que l’autoérotisme est l’objet d’un conflit, un conflit qui a un lien avec les objets parentaux.

L’organisation phallique est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car le surinvestissement narcissique du pénis permet le dégagement de l’imago prégénitale de la mère toute puissante et de l’emprise maternelle. Le garçon est en principe favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, et qu’elle souhaite avoir, selon Freud. Il peut parvenir, grâce à son angoisse de castration, à symboliser la partie pour le tout, avec l’appui de son identification paternelle. 

Mais comment la fille peut-elle symboliser un intérieur qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ?

Puisque la mère ne lui a pas donné de pénis, ce qui lui vaut les plus haineux reproches, dit Freud, la fille va se tourner vers son père, pour attendre de lui la promesse du précieux substitutif que sera un enfant. La reconnaissance par le père réel de la féminité de la fille est essentielle. C’est ce regard paternel, différent du regard « miroir » de la mère, selon Winnicott, qui va marquer le destin de la féminité de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Le regard d’un père qui peut dire « Tu es une jolie petite fille », mais aussi, dans un registre œdipien anti-incestueux, « Un jour ton prince viendra ! »

Cet investissement paternel est ce qui peut empêcher le risque dépressif du sentiment d’absence de sexe, ou de sexe châtré.

Le risque de la puberté

À la puberté, la grande découverte c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Les petites filles n’ignorent pas qu’elles ont un creux, et elles ressentent des sensations internes, liées à des émois œdipiens, mais aussi aux traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, la première séductrice, selon Freud. Cependant, la véritable révélation du vagin érotique, l’érogénéité profonde de cet organe ne peut être découverte que dans la relation sexuelle de jouissance. 

La grande question de l’adolescence, c’est l’existence du sexe féminin. Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir. Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment rencontrer le féminin, qui n’est plus une absence de pénis, mais un autre sexe ? Et quelle angoisse à affronter ! Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisqu’il lui pousse, non pas un pénis, mais des seins ? Des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse.

La fille n’aurait pas d’angoisse de castration, puisque, prétend Freud, celle-ci « est déjà accomplie ». La théorie sexuelle infantile a la peau dure ! Chez elle, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction, comme le théorise Mélanie Klein. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé, selon l’angoisse de castration. Les angoisses d’intrusion vont devoir s’élaborer en angoisses de pénétration. Les fantasmes de viol sont fréquents à l’adolescence.

Plutôt que de la perte d’une partie, jamais perdue dans la réalité, mais bien utile pour étayer la capacité de symbolisation du garçon, c’est de perte du tout que la fille est menacée, du tout de l’investissement de son corps, et de celui de son objet. L’angoisse ne serait donc pas de castration, mais de perte d’amour. D’où une propension féminine à la dépression 

Le risque du narcissisme

La rencontre érotique, qui est au rendez-vous de l’amour, met le corps à l’épreuve de l’autre, avec des risques pour le moi et pour le narcissisme. De quelle nature sont les liens entre le corps et le narcissisme ? Qu’est-ce que le narcissisme doit au corps ? Citons Freud : « Là où la pulsion de mort émerge sans objectif sexuel, même dans sa furie la plus aveugle, il est impossible de méconnaître que sa satisfaction se rattache à une jouissance narcissique extraordinairement élevée, dans la mesure où elle montre au moi l’accomplissement de ses anciens désirs d’omnipotence. Tempérée et maîtrisée, inhibée dans son but, la pulsion de destruction, orientée vers les objets, est alors forcée à procurer au moi la satisfaction de ses besoins et la maîtrise de la nature ».

C’est dire que la pulsion de mort est l’expression du narcissisme originaire et que sa jouissance n’est autre que la jouissance archaïque de la chair d’avant la construction du corps. C’est dire qu’il est nécessaire de la tempérer, pour que cette jouissance devienne plaisir, et entre dans la variable plaisir/déplaisir.

Les traces les plus archaïques de jouissance sont inscrites dans la chair de l’autoérotisme et du narcissisme primaire. Le narcissisme secondaire est pris dans un rapport à l’autre, retour sur le moi de l’investissement de l’objet d’amour, là ou le narcissisme primaire ne réfère qu’au corps propre du sujet. Ce narcissisme primaire s’étaye néanmoins sur un lien incluant à la fois les soins et la séduction de l’objet primaire, et alimenté par la projection narcissique parentale qui fasse de l’enfant his majesty the baby. 

Dans la différence des sexes, si le narcissisme des hommes est principalement phallique, celui des femmes est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. Il s’agit de leur corps tout entier, mais celui-ci est dépendant de la réassurance du regard de l’autre. Ce qui rend les femmes dépendantes du regard, du désir et de l’amour de l’objet. 

Le besoin de reconnaissance du narcissisme phallique c’est d’être admiré, celui du narcissisme féminin est d’être désirée. Celle dont le narcissisme ne peut se fonder sur la valorisation phallique, reste davantage dépendante de l’objet qui l’a confirmée dans son image narcissique, et elle construit son objet libidinal sur le désir d’être désirée. Mais si elle n’est dépendante que de son image dans le miroir, si elle n’a pas constitué des objets internes suffisamment valorisants, et si un objet aimant ne lui donne pas, par le brillant de son regard, un autre miroir, elle risque, lors de toute séparation, la chute dépressive.

La rencontre, le risque du désir

Mais qu’en est-il du désir, du désir sexuel ?

Le désir expose tout un chacun au risque de l’autre, radicalement étranger. Car, pour le désir à deux, encore faut-il qu’on soit deux !

« Mon amour, nous ne ferons qu’un ! MOI ! » (Woody Allen)

En effet, une fois passés l’embrasement du coup de foudre et l’attraction irrésistible des corps, qui participent à l’illusion de se confondre en un, le désir sexuel ne peut que se retrouver disjoint par la différence des sexes. C’est l’angoisse de castration, celle de l’organisation phallique, qui en est le chef d’orchestre. 

Le désir des hommes est en principe conquérant, proéminent, saillant, comme l’est leur pénis, visible et érectile. Sa relation à l’autre sexe est ce qui provoque chez lui attirance et fascination, désir, effroi, excitation. Lorsqu’un homme prétend parler du « féminin », il ne parle bien souvent que de relation sexuelle. 

Le désir féminin est plus intériorisé, moins figurable, non représentable, comme l’est son sexe. Une femme en réfère à son intériorité, même si elle ne lui est révélée que dans l’échange des regards et dans l’union des corps. Freud, au crépuscule de sa vie, en 1937, a désigné le « refus du féminin » comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », comme un « roc d’origine », mais aussi comme un roc ultime sur lequel viennent se briser tous les efforts thérapeutiques. C’est le moi qui résiste au « féminin », qui s’en démarque ou qui le rejette pour ce qu’il représente fantasmatiquement du côté du manque, de la dépendance et de la passivité, pour tout dire, de la castration.

Le féminin peut en effet se représenter selon deux versants très contrastés, soit sous l’angle de l’opposition phallique-châtré de l’organisation phallique, qui renvoie à l’angoisse de castration, soit sous celui de l’ouverture et de la fermeture du corps, qui renvoie aux angoisses d’intrusion et de pénétration, que je nomme « angoisses de féminin », pour les deux sexes. 

Le sexe masculin peut être exhibé, érigé, et brandi à l’envi comme signe de puissance. Cependant, son extériorité constitue une fragilité, et le signe risque de devenir celui de l’impuissance. Car c’est celui, irréductible par excellence, de l’impuissance du moi de l’homme à commander ce qui est pour lui de la plus grande importance : l’érection de sa puissance virile. « Le moi n’est pas maître en sa demeure » dit Freud. Jean Laplanche a énoncé, non sans humour : « Le fiasco est honneur de l’homme ». En effet, les bêtes ne le connaissent pas, qui s’accouplent « bêtement ». C’est le domaine où l’inconscient s’impose de la façon la plus intempestive. D’où, peut-être, cette extraordinaire valorisation, pour ne pas dire cette divinisation du phallus en majesté.

Le désir masculin, ancré sur la capacité de symbolisation de la partie pour le tout, est donc tenté par le fétichisme. Celui du découpage de parties désirables sur le tout de la femme : des seins, un cou, une cambrure, des jambes, des pieds, ou « tu as de beaux yeux, tu sais ! ». Ce que les femmes savent fort bien utiliser comme appât. 

C’est ainsi que se différencie la féminité du féminin. La féminité, c’est l’apparence, le leurre, la mascarade, les charmants accessoires de la séduction qui font bon ménage avec le phallique. Le féminin, c’est l’intérieur, invisible et inquiétant. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair. 

Et le désir féminin est celui d’être désirée. 

Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce qui lui vaut, selon Freud, beaucoup d’agressivité, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. « Que veut la femme ? » Proposons que c’est dans la relation de jouissance avec un amant que la femme est reconnue comme ayant véritablement un organe sexuel, un sexe féminin. Et que cet amant vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».

Les femmes actuelles, celles qui ont vécu la libération de leur corps et la maîtrise de la procréation, savent ou ressentent que leurs « angoisses de féminin » ne peuvent s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation dite « phallique ». Et surtout que le fait de ne pas ou de ne plus être désirées par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille forcée à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve perceptive de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ». 

Le risque de l’amour

L’homme désire, la femme aime. Le désir expose tout un chacun au risque de l’autre, radicalement étranger. Une femme attend d’un homme qu’il l’aime d’amour, un homme cherche en sa partenaire féminine le plaisir sexuel et la réassurance phallique. Angoisse de castration oblige ! L’une donnera peut-être son corps contre de l’amour. L’un donnera peut-être de l’amour en échange de cette conquête. Les deux pourront souvent en voir très tôt les limites. 

Écoutons l’Opéra. Il éclaire la dissymétrie féminine et masculine face à la perte amoureuse, et à l’abandon.

« Si tu me quittes, je te tue ! », crie Don José à Carmen.

Et Mme Butterfly : « Si tu me quittes, je me tue ! ».

L’homme abandonné tue l’objet, en général fantasmatiquement, la femme abandonnée se fait objet perdu. L’objet de la perte masculine peut se négocier via son angoisse de castration, qui sert de cran d’arrêt à la chute dépressive, et limite les dégâts.

« Si tu me quittes, je te tue… ou bien je te remplace »

On connaît l’adage : « Une de perdue, dix de retrouvées ». La quête phallique reprend ses droits. Dans le cœur de tout homme, un don Juan sommeille. Ce qui sert de frein à la tentation polygamique des hommes c’est ou bien l’amour pour une femme, ou bien la peur des femmes, parfois… le surmoi. Chez une femme, bien souvent, la perte d’un amour peut signifier perdre le tout, être renvoyée au néant, n’être plus rien. Quand l’acte sexuel s’achève, elle peut se sentir abandonnée. Et si l’amour manque, elle risque de se retrouver dans l’abîme, la déréliction. La dépendance, qui pouvait se dissimuler dans la présence, se dévoile et se découvre brutalement lorsque le manque se précise, que la confirmation par l’objet et par son regard disparaît. Se confondent alors une perte objectale et une perte narcissique totale.

« Si tu me quittes, je me tue, ou je m’abîme, … ou bien je reste seule »

La solitude des femmes est un fait de société, qu’elle soit choisie ou subie. Les hommes restent rarement seuls : l’objet femme a tout d’abord été maternel, … et il le reste. 

Les angoisses de féminin

Ni le soleil ni le sexe féminin ne peuvent se regarder en face, il leur faut un écran. Freud lui-même utilisait l’écran du latin, une feuille de vigne linguistique, pour parler du sexe féminin (vulva, pudenda, vagina dentata). Le « conin » qui a connu son heure de charme et de tendresse, est devenu le « con », c’est à dire une insulte, tout autant lorsqu’il se féminise. Citons Roland Topor : « De conin, qui signifiait lapin en vieux français mais désignait également le sexe féminin, ne demeure que le con. On a remplacé lapin par chatte. Le sexe est devenu carnivore. » (proche du « vagin denté » !)

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. C’est l’objet du tabou et du refoulé d’entre les refoulés, originaire, lié à l’irreprésentable du sexe féminin. L’avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, au ré-engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion.

Comment ne pas faire appel à ce que Freud évoque dans « L’inquiétante étrangeté » en 1919 : « l’entrée de l’antique terre natale du petit d’homme ». Pourquoi avoir horreur et terreur de ce paradis perdu, source de jouissance initiale, où être et avoir étaient confondus ? Cela ne peut exister que par rapport à un désir très dangereux pour le moi, et par la représentation que ce désir pourrait être satisfait.

La tête de Méduse ornant le bouclier de Persée renvoyait l’image d’un visage entouré de serpents, dont le regard pétrifiait l’adversaire. Méduse, face à son image, prise d’effroi, se pétrifia elle-même. Freud a fait de cette figure la représentation symbolique du sexe de la mère, entouré de poils pubiens, provoquant l’effroi de la castration. La pétrification est un équivalent de la sidération de l’effroi, mais aussi de l’érection masculine, à effet de réassurance.

Mais la bouche ouverte déformée et avide de Méduse renvoie également à la terreur de l’ouverture dévorante d’un sexe-bouche. A la fois elle exhibe du phallique, multiplié par tous ces serpents qui sifflent sur sa tête, mais aussi cette ouverture béante et aspirante, qui renvoie à la terreur de l’engloutissement dans le sexe de la femme ou dans le ventre maternel, femme et mère confondues dans la terreur de l’inceste. Car la médusante Méduse, une des Gorgones, menace de castration le fascinus masculin (terme romain), par sa bouche-sexe engloutissante.

Le Caravage a peint Méduse, en 1592. Et il a commenté :

« Tout tableau est une tête de Méduse. On peut vaincre la terreur par l’image de la terreur. Tout peintre est Persée ».

C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la jouissance sexuelle. Freud a la hardiesse de le prescrire : « Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur ».

Masculin et phallique

De nombreuses femmes ont pris la parole récemment, à juste titre, lorsqu’elles ont été objets de prédateurs sexuels, humiliées, infériorisées, et forcées à la soumission. Ce qui attaque vraiment le féminin, ce n’est pas le masculin, c’est le « phallique ». C’est-à-dire le surinvestissement narcissique, et non érotique, du sexe mâle, et la nécessité pour lui de prouver sa virilité. Le masculin fait couple avec le féminin, le phallique renvoie au « châtré », c’est à dire à un sexe nié, rabaissé, méprisé : le sexe féminin. Les prédateurs sexuels harceleurs, usant de pouvoir et de violence, ne sont pas dignes de porter l’insigne du « masculin ». Et on ne peut que mettre en doute la qualité érotique de leur relation. 

L’altérité du féminin

Si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est probablement aussi pour désigner l’altérité du féminin. Pour les deux sexes, donc, comment élaborer les fantasmes que génèrent, à l’adolescence, la découverte de ce nouvel organe qu’est le vagin ? L’angoisse de castration va se doubler d’une angoisse de pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence. Le couple phallique-châtré va devoir tenter de s’élaborer vers la construction d’un couple masculin-féminin. 

L’enjeu donc de la rencontre avec l’autre sexe est celui de cette altérité du féminin. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré vers le clivage de la maman et la putain, ou, pourquoi pas… vers l’homosexualité.

La grande question de la puberté, de l’adolescence, et peut-être celle de toute vie de couple, c’est l’enjeu du corps à corps avec l’autre, qu’il soit du même sexe ou du sexe dit opposé. C’est l’épreuve du féminin que le sujet doit apprivoiser en lui-même et en l’autre, qu’il soit homme ou femme, avant et afin de parvenir à toute rencontre.

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes.

Au-delà du phallique, donc, le féminin. 

Pour tenter de conclure

Il est troublant de constater à quel point ce « refus du féminin », stigmatisé par Freud, constitue une loi générale des comportements humains et participe à l’élaboration de leur genèse psychique, au point que Freud en a construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan a fait du phallus le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance.

Mais comment comprendre que ce « refus du féminin » ait une telle portée et une telle persistance ? Peut-on penser que ce qui a toujours menacé l’ordre politique, social et religieux, c’est ce qui touche à la puissance de procréation des femmes, mais davantage encore à leur capacité érotique ? Et le fait qu’osent s’interpénétrer la mère dans la femme, et la femme dans la mère ?

Le statut des femmes est le miroir de la structure et de l’histoire d’une civilisation, le pivot et le révélateur de ce qui change dans une société, le symptôme des crises et des enjeux de pouvoir entre les sexes, l’emblème de toute égalité. Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est essentiel et à mener constamment, autant il est néfaste, préjudiciable dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes.

À l’opposé du couple phallique-châtré, qui conforte le maintien de l’organisation sociale et de ses rapports de pouvoir, la constitution d’une relation de couple masculin-féminin est une création psychique. La reconnaissance et l’affrontement de l’altérité dans la différence des sexes déterminent le mode et la qualité de la relation sexuelle, affective et sociale qui s’établit entre un homme et une femme. 

Conférences de Sainte-Anne, 10 décembre 2018


Aurions-nous mauvais genre ? En quoi les théories du genre concernent-elles la psychanalyse ?

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : altérité – assignation de genre – bisexualité – féminin (refus du -) – genre – hybride – identité – refus du féminin – sexe – théories sexuelles – transsexuel

Le sexe se définit par l’anatomie et la biologie, et secondairement par les rôles et comportement sexuels qui sont censés lui correspondre. Le sexe relève de la nature.

Qu’est-ce que « le genre » ? D’abord un mot. Un mot qui à la place du masculin et du féminin introduit en français un troisième genre, qui n’existe pas dans notre langue, le neutre. Ne-uter, en latin, ce qui veut dire ni l’un ni l’autre. Plus rien de biologique ou d’anatomique, plus de sexes opposés, mais des genres multiples. Mais suffit-il d’effacer le mot qui désigne le sexe pour que la chose disparaisse ?

Il est d’usage aujourd’hui de parler d’identité de genre. Une tendance actuelle, très développée aux USA et qui a envahi toute l’Europe, va jusqu’à négliger le sexe biologique comme une variable secondaire au profit d’une construction, d’un choix de genre, d’un genre parmi de nombreux genres. 

Judith Butler, la prêtresse des théories du genre

Ce mot de genre veut dire, selon Judith Butler, que la différence des sexes n’est qu’une norme sociale imposée par l’hégémonie hétérosexuelle et que la femme est une invention de l’homme machiste. Elle ira jusqu’à contester la validité de la catégorie de sexe, « qui relève, dit-elle, de l’hétérosexualité, binaire obligatoire, un système historique de pouvoir, qui manifestement opère en imposant la sexualité reproductive ». Selon elle, la différenciation des sexes induit un rapport de domination. Donc il faut réfuter et subvertir les théories de la différence anatomique des sexes, jusqu’à même tout concept binaire. 

La phrase de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient » est absurde, dit Judith Butler : de quel genre aurait-on été avant d’être femme ? La catégorie « femme » ne fait que conforter la distinction binaire hommes/femmes et l’hétérosexualité. 

D’où la proposition de Monique Wittig : « les lesbiennes ne sont pas des femmes ».

L’énigme de la différence des sexes

Cette énigme n’a cessé et ne cessera jamais d’interroger les psychanalystes, comme le commun des mortels. Si des extraterrestres nous honoraient d’une visite du troisième type, leur plus effarante surprise, suggérait Freud, serait cette découverte. Il écrivait, il y a cent ans, à Ernest Jones : « Celui qui permettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros » (mai 1914).

Avis aux amateurs !

Une différence aussi banale qu’irréductible, mais qui impose une telle exigence de travail psychique que chaque individu, enfant ou adulte, homme ou femme, philosophe ou scientifique, en couple ou en société, s’efforce à déployer toutes les stratégies pour en atténuer ou en effacer les effets.

 Cette notion de genre est étrangère au domaine de la psychanalyse, son propos n’est pas de l’admettre en tant que tel. L’identité psychosexuelle est la résultante d’un développement libidinal lié aux investissements de la différence des sexes et aux identifications à des parents, du moins à des géniteurs, des deux sexes. Elle nécessite au préalable une identité sexuée, basée sur la certitude biologique d’appartenir à un sexe anatomique déterminé, coïncidant avec une assignation de genre, masculin ou féminin, de la part de l’entourage parental.

Cependant, si ni le sexe ni le genre ne sont des concepts psychanalytiques, ils font l’objet d’une interrogation permanente aujourd’hui, y compris dans le champ de la psychanalyse, où nous sommes invités à nous interroger. 

L’indifférence des sexes

Ne se révèle-t-il pas, à travers tous ces mouvements, un fantasme de toute-puissance ? 

Ne peut-on y retrouver la figure de certains mythes et illusions de l’indifférence sexuelle ? Ainsi : 

1. Le mythe de l’hybride : celui de n’avoir ni l’un ni l’autre sexe.

Ce mythe est particulièrement repérable dans les mouvements Queer. Le mot queer signifie « bizarre », « excentrique ». Désignant tout d’abord les individus au comportement sexuel déviant, il a été, à partir des années 1970, retourné à leur avantage par les sujets eux-mêmes, recyclé par les théories du genre pour indiquer les identités sexuelles différentes de la norme hétérosexuelle, mais surtout des comportements et des transformations de l’usage du corps dans les pratiques sexuelles.

2. Le mythe de l’androgyne : celui d’avoir l’un et l’autre sexe.

C’est l’illusion qu’on pourrait passer d’un sexe à l’autre, comme Tirésias, mais selon son bon plaisir. Choisir son sexe, ou changer de sexe « à volonté », pourrait être une illusion renforcée par l’avancée des biotechnologies. Mais on sait à quel point le transexualisme est une épreuve douloureuse, le sentiment d’une programmation erronée, et que l’illusion prend alors les traits d’une conviction délirante.

Ces théories iraient jusqu’à réfuter le dimorphisme sexuel. Dans cette optique, l’androgynie considérée jusqu’à récemment comme une malédiction deviendrait alors une forme désirée, le nec plus ultra, rejoignant le mythe raconté par Aristophane.

3. La tentation bisexuelle : celle d’avoir l’un et l’autre objet.

De nos jours la bisexualité agie a acquis des lettres de noblesse, considérée par certains comme le nec plus ultra des relations sexuelles. Les adolescents d’aujourd’hui n’hésitent pas à questionner l’autre ainsi : « es-tu bi, homo, hétéro ? ». Cette interrogation ne réaliserait-elle pas une forme de triomphe sur l’épreuve de la scène primitive et sur la blessure du renoncement œdipien ? 

4. Le mythe de la symétrie et de la non-différence des sexes : l’un est comme l’autre.

Ce mythe garantit contre l’horreur de la castration et de la séparation. Il est donc négateur de la différence des sexes. Narcisse dit à Écho : « plutôt mourir que m’abandonner à toi », et il fuit la femme. C’est une forme de refus du féminin. Dans la symétrie, il n’y a pas de représentation de pénétration d’un sexe dans l’autre, mais une compénétration réciproque.

Une partie de la psychanalyse américaine, le mouvement « subjectiviste », au nom de l’idéologie de l’égalité et des mouvement antiracistes et féministes, pratique la symétrie dans la cure, l’auto-dévoilement (self disclosure). L’analyste dévoile ses rêves et ses sentiments à l’analysant(e). Que penser de cette interprétation, publiée dans The International Journal of Psychanalysis par une analyste américaine, ayant dévoilé son cancer à sa patiente : « J’ai déjà perdu un sein, et maintenant vous voulez en plus m’ôter mon lait ? ». 

La revendication des mouvements gay aux Etats Unis a pu exiger que les homosexuels soient analysés par des analystes homosexuels. Qu’en est-il alors du contre-transfert d’un analyste homosexuel avec un patient hétérosexuel ? Que reste-t-il alors de la psychanalyse, de l’analyse du transfert, du transfert négatif et de l’analyse du contre-transfert ? 

Être indifférenciés, tous semblables, c’est échapper à la malédiction d’avoir un seul sexe, d’avoir un manque, d’être en manque de l’autre sexe. 

Les théories sexuelles infantiles

Aujourd’hui, qu’est devenue cette « belle différence » dont parlait Freud ?

En Suède, un programme de 12 millions d’euros a été mis en œuvre, en 2008, pour éliminer les stéréotypes sexués dans les écoles. Au nom de l’égalité, plusieurs écoles primaires, certifiées LGBT (Lesbiennes, gays, bi et trans) selon la Gender theory, ont décidé de bannir toute référence masculine ou féminine. Les pronoms « lui » et « elle » disparaissent au profit d’un pronom neutre, Hen en suédois, les expressions « les filles » ou « les garçons » sont supprimées. « Même si on te voit nu, dit un instituteur à un enfant, on ne saura pas si tu es un masculin ou féminin. Ton sexe intérieur ne correspond pas forcément à ton sexe extérieur ».

Les parents d’un enfant suédois, auquel ils ont refusé de révéler son sexe, ont déclaré : « Nous voulons que Pop grandisse librement, et non dans le moule d’un genre spécifique ». J’espère vivement, pour ma part, que Pop a pu rencontrer le choc de la perception de la différence anatomique des sexes, qualifiée par Freud de traumatique, objet d’un tel refoulement qu’il tombe dans les oubliettes de l’amnésie infantile. J’espère surtout que Pop aura pu, pour s’en défendre, construire ses propres théories sexuelles infantiles.

Car on peut interroger le destin de ces théories sexuelles, quand elles perdurent chez des adultes jusqu’à vouloir nier la différence anatomique des sexes. Quelle force traumatique a pu nécessiter une défense aussi massive que celle de la construction d’une « théorie du genre » telle que la Queer theory ? Celle qui réduit le sexe à n’être rien d’autre qu’une construction sociale et culturelle, voire politique, estimant qu’on est en droit de se proclamer homme si on est née femme, femme si on est né homme, de se déclarer appartenir à l’un et l’autre genre ou de n’être ni l’un ni l’autre. 

Les théories sexuelles infantiles interrogent les grandes questions de l’humanité : qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ? A ces énigmes que sont le sexe, la reproduction et la mort, l’homme éprouve le besoin d’inventer des systèmes théoriques et des solutions techniques, avec le recours à la science, à la religion, à la philosophie, entre autres. Jusqu’aux plus aberrantes : celles du savant fou, du philosophe fou, du religieux fanatique fou de dieu, ou du dictateur fou de sa toute-puissance de destructivité.

Le déni et les théories sexuelles infantiles sont normales et même souhaitables chez un enfant, car elles font le terreau de la sexualité infantile. « Tu sais ce que j’étais avant ?, dit un petit garçon de 4 ans – J’étais un spermatozoïde ». Il était déjà là. C’est lui qui, en fantasme, a fécondé sa mère, et qui s’est auto-engendré. Mais chez les adultes, déni et théories sexuelles infantiles peuvent revêtir une tournure plus pathologique, jusqu’à des comportements tels que le fétichisme, ou des constructions délirantes. Irons-nous jusqu’à inclure les « théories du genre » parmi ces théories sexuelles infantiles d’adultes ? 

Jusqu’à quel point ces théories peuvent–elles avoir accès à l’analyse, quand elles s’intègrent à un système de croyances, à une idéologie portant sur l’identité elle-même ? 

Les débats sociaux et politiques

Les débats qui animent ces positions tendent à les situer hors du conflit intrapsychique. Ils sont particulièrement vifs actuellement.

À l’appui de ces thèses, toutes les configurations sont idéologiquement mêlées, alors que certaines ne dépendent pas d’un choix : depuis le sexe indéterminé ou hermaphrodisme, jusqu’au transsexualisme, en passant par les homosexualités. 

Pour la première fois en France, une enquête du Centre de recherches politiques de Sciences-Po, panel « Élection présidentielle 2017, a offert la possibilité de répondre « AUTRE » à la question concernant le sexe. L’identité de genre a été défendue en 2007 par un collège d’experts de l’ONU. Plusieurs pays admettent une troisième identité (Inde, Australie, Malaisie, Nouvelle Zélande, Afrique du sud, Népal). D’autres permettent de choisir son sexe administratif (Argentine, Colombie, Allemagne, Danemark, Québec). 

Parmi les « AUTRES », ceux qui rejettent l’appellation contrôlée, figurent 6 groupes : 1. les mi-hommes mi-femmes, 2. les ni-hommes ni-femmes, 3. ceux qui revendiquent n’appartenir qu’au seul genre humain, 4. les marginaux sociaux en perte d’identité, 5. les « flous du genre » incluant les androgynes, les atypiques, les transgenres, les intersexués, et 6. les homosexuels, lesbiennes, lesbos-hétéros, et asexuels. 

Quelques définitions différentielles : 

Le transsexuel et un être qui a la conviction d’avoir subi une erreur biologique, et qui donc « souffre » de transexualisme. En France il est considéré comme malade mental, et doit être suivie pendant deux ans par une équipe médicale, qu’il doit convaincre de la nécessité de l’opération. 

Le transgenre est une personne qui veut changer de sexe. Il a la possibilité d’un choix, ce qui n’est pas le cas des transexuels. En France, il faut être stérilisé pour changer officiellement d’état civil et donc de genre. Les transgenres ne veulent pas être inclus dans la catégorie « neutres ». Ce qu’ils veulent, c’est le droit de changer d’état civil librement, sans forcément se faire opérer. 

Enfin, un enfant « intersexué » est quelqu’un qui naît avec plusieurs caractéristiques sexuelles différentes, des ambiguïtés sexuelles ou des malformations des organes génitaux. En France, chaque enfant dans ce cas subit une opération chirurgicale à la naissance, pour lui donner et lui « fixer » un sexe définitif. L’Allemagne reconnait un troisième genre pour les bébés qui naissent intersexués, ce qui laisse aux parents du temps pour choisir l’opération la plus adaptée pour déterminer le sexe de leur enfant. La Suisse est le pays le plus avancé : jusqu’à leurs 18 ans, les enfants intersexués ont le temps de la réflexion pour se faire opérer et choisir leur sexe… ou bien ne pas choisir l’opération et rester tels qu’ils sont.

Qu’en penser en psychanalyse ?

Freud, dans une note de 1915 des Trois Essais, esquisse quelques réflexions. 

« Du point de vue de la psychanalyse [] l’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme est aussi un problème qui requiert une explication et non pas quelque chose qui va de soi et qu’il y aurait lieu d’attribuer à une attraction chimique en son fondement »

Il poursuit : 

« La recherche psychanalytique s’oppose avec la plus grande détermination à la tentative de séparer les homosexuels des autres êtres humains en tant que groupe particularisé…tous les hommes sont capables d’un choix d’objet homosexuel et ils ont effectivement fait ce choix dans l’inconscient ». 

Si la psychanalyse fut la principale référence dans le domaine de la compréhension des choses sexuelles des humains depuis un siècle, elle est dépassée actuellement par d’autres approches qui font référence à la notion de genre ! L’exposition récente du MUCEM à Marseille Au bazar du genre n’a fait aucune allusion à la psychanalyse en tant qu’interlocuteur.

C’est le psychanalyste Robert Stoller qui a été, avec d’autres, à l’origine de la notion d’ « identité de genre », construite sur le refus d’un sexe anatomique. Il a distingué le noyau de l’identité de genre, sentiment d’être mâle, femelle ou hermaphrodite, noyau acquis précocement, et l’identité de genre, sentiment d’être masculin ou féminin dont le développement s’étend sur toute la vie.

Identité est un terme qui renvoie aux questions : « qui est-il ? », ou : « qui suis-je ?

Le terme d’identification décrit par ailleurs un processus inconscient d’intégration en soi de l’autre, ou d’un aspect de l’autre, qui transforme insensiblement le sujet : la question posée est : « qui est venu en moi ? » « qui m’habite ? » Alain de Mijolla l’a nommé joliment : le « visiteur du moi ». Quel est chez le sujet humain le destin des identifications anciennes, primaires ou secondaires, et comment influencent-elles ou aliènent-elles son présent ? 

Dans les théories du genre, les choses sont établies et ne se situent pas dans un jeu de perte et retrouvailles. Les mouvements identificatoires et leur implication inconsciente sont méconnus ou déniés. L’analyse, comme analyse du transfert, comme élaboration de positions inconscientes, est transformée en une anthropologie à laquelle il est demandé un pouvoir prédictif et descriptif sur les conduites humaines. Ces théories, face à la constitution de l’identité (« Plus tard, quand les enfants seront grands ils choisiront ! »), et sous couvert de « liberté », font l’impasse sur les identifications et les modes de transmission entre parents et enfants, et entre les parents des parents. C’est-à-dire sur la transmission du surmoi d’une génération à une autre. Jean-Yves Tamet estime qu’avec l’invocation du genre la transmission du surmoi culturel est engagée, mais sous l’angle de la dénégation.

Dans les débats actuels, on a pu voir des psychanalystes s’opposer parfois violemment au sujet du bien-fondé ou pas d’avoir un enfant pour les couples d’homosexuels. Une récente émission télévisuelle, « Deux hommes et un couffin », présentait l’histoire idyllique très émouvante d’une GPA, avec une mère porteuse américaine recevant un don d’ovocytes et se faisant implanter deux embryons conçus du sperme de deux homosexuels, devenus ainsi pères de deux jumelles. 

Judith Butler milite pour que soit prise en compte la complexité des identités sexuelles, c’est à dire la discontinuité fondamentale entre le sexe (biologique), le genre (social), et la sexualité (le désir).

En psychanalyse nous différencions également l’identité psychique sexuée, le choix d’objet dans le désir d’un autre du même sexe ou du sexe opposé, et l’assignation sexuelle, celle qui est issue de l’inconscient de la mère ou du père. L’évolution sexuelle suit les méandres de l’organisation du complexe d’Œdipe, des investissements et des identifications croisées, directes ou inversées aux parents ou aux géniteurs des deux sexes. 

Le choix d’une relation entre deux hommes, par exemple, peut se jouer entre un homme à identité masculine et un choix d’objet homme à identité féminine, entre deux hommes à identité masculine, entre deux hommes à identité féminine, semblable alors à une homosexualité féminine, etc. Du côté des femmes, une troisième variable s’ajoute à l’identité et au choix d’objet, masculine ou féminine, c’est le maternel.

Quant à l’assignation, l’exemple que je préfère nous est livré par le film autobiographique de Guillaume Gallienne, « Guillaume et les garçons, à table ! ». L’auteur a un choix d’objet bisexuel, mais une assignation féminine. Quand il dit à sa mère (rôle joué par lui-même) : « Maman, Amandine et moi nous allons nous marier », elle répond : « Avec qui ? » 

La différence des sexes

La différence des sexes a toujours fait symptôme et l’identité sexuelle est pour chacun de nous en permanente définition. Le problème semble être celui de l’altérité, et des difficultés d’intégration de la bisexualité psychique. 

J’ai proposé que l’identité psychosexuelle, sur le trajet qui va du couple phallique-châtré jusqu’au couple masculin-féminin, ne s’acquiert pas de manière définitive, mais qu’elle est à construire et à maintenir de manière permanente, en raison de la poussée libidinale constante, et du conflit de la différence des sexes.

Quelle que soit notre sexualité, celle-ci s’inscrit en référence à la différence des sexes, même et surtout quand elle vise à la transgresser. On n’est pas humain sans être homme ou femme. On n’est pas humain avant d’être homme ou femme. L’humanité n’est pas divisée entre homo et hétérosexuels mais entre hommes et femmes. On touche là à des questions qui agitent la société actuelle. 

Tout ce qui milite en faveur de l’égalité des droits est un combat à poursuivre avec pugnacité. Mais il y a dérive à confondre égalité et non-différence. La pratique sexuelle des humains peut, fort heureusement, épouser tous les fantasmes, toutes les identifications, toutes les positions et tous les partenaires, si elle ne conduit pas à l’emprise ou la manipulation d’un autre, qui seule signe la perversion. 

L’État n’a pas à se mêler de la sexualité des humains, mais quand il s’agit de fabriquer des citoyens, on sait qu’il souhaite avoir son mot à dire. Deux hommes ne peuvent faire un enfant sans le recours à une mère porteuse, deux femmes non plus sans le recours à un spermatozoïde. L’autre sexe et sa différence s’imposent là. 

L’étrange paradoxe c’est lorsque le combat porte sur la revendication d’une différence, alors qu’une autre différence est refusée, celle des sexes. On peut penser, de manière plus générale, que toute différence est ce qui violente le moi de tout un chacun. Car le moi a un idéal narcissique d’unicité, et celle-ci est menacée par la différence, par l’altérité. Je cite Freud, « L’extérieur, l’objet, le haï seraient, tout au début, identiques ». C’est la racine de la xénophobie, du racisme, de la misogynie.

La différence sexuelle est la différence des différences, le paradigme de la différence selon Françoise Héritier. Ses racines plongent dans une réalité biologique qu’il ne dépend pas de nous de modifier. La première différence c’est l’autre, et l’autre, dès les origines, c’est l’autre sexe. Dès que l’autre arrive au monde, lorsque l’enfant paraît, de quel sexe est-il, c’est la question première. La vue du sexe préside à la nomination du genre. 

« L’anatomie imaginaire c’est le destin, énonce Jacques André, le sexe psychique prévaudra toujours sur le sexe anatomique… Il n’y a pas de perception naïve, poursuit-il, pas de voir qui ne soit informé par un monde symbolique qui le précède. Le serpent et la méduse sont là bien avant la perception du sexe de l’enfant qui vient de naître. La chose vue est-elle à circoncire, à exciser, à caresser, à ne pas toucher, à montrer, à cacher ? Qu’elle soit reconnue, refusée ou déniée, son impact n’est certainement pas moindre quand le traitement psychique est plus hallucinatoire que perceptif. Et s’il en est un qui se soumet corps et âme à la « réalité » de la perception, jusqu’à en opérer la négation, c’est bien le transsexuel. De la même façon que le fantasme emprunte à la réalité les ingrédients dont il se compose, ou que le rêve se construit à partir des restes diurnes, l’imaginaire qui dessine notre anatomie est aussi l’héritier d’une perception. Que cette première perception soit le fait d’un autre (adulte) la constitue en une expérience particulièrement complexe… “C’est un garçon, c’est une fille…”, il n’y a pas de troisième énoncé possible ».

C’est ce même principe de distinction qui va permettre à l’enfant de connaître l’autre, le désir de l’autre sexe, et donc favorise la rencontre avec l’autre. 

L’angoisse de castration. L’organisation phallique

Ces théories du genre semblent ignorer ce qui est essentiel dans la vie psychique : le fait que le sexuel est traumatique, qu’il n’y a pas de désir ni de satisfaction sans angoisse, que le moi met en œuvre, contre l’insupportable du débordement pulsionnel, toutes ses défenses : refoulement, clivage, forclusion. La sexualité ne peut se développer hors conflit, sans que le plaisir soit mêlé de déplaisir, sans qu’Éros n’ait à s’intriquer à la pulsion de mort, et à sa déflexion en destructivité. Tout ce qui est insupportable pour le moi, comme au surmoi, peut précisément être ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme.

Une des premières défenses contre le trauma de la perception anatomique de la différence sexuelle, lors du conflit œdipien, c’est l’organisation phallique, dont l’angoisse de castration, est le chef d’orchestre. Issue elle aussi d’une théorie sexuelle infantile, celle de la survalorisation narcissique d’un sexe unique, le pénis, elle est une défense en tout ou rien qui consiste à nier la différence des sexes, et donc le féminin, assimilé à une « castration ». Cette organisation est cependant un passage obligé, pour les deux sexes, car elle permet le dégagement de l’imago prégénitale de la mère toute puissante et de l’emprise maternelle. 

Le garçon est en principe favorisé du fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas. Il peut parvenir, grâce à son angoisse de castration, à symboliser la partie pour le tout, avec l’appui de son identification paternelle. 

Mais qu’en est-il d’un féminin érotique ? La négociation de la partie pour le tout étant difficilement possible, comment la fille peut-elle symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? Comment se faire reconnaître comme être sexué en l’absence de ce pénis qu’elle perçoit comme porteur de toute la valeur narcissique ? Sa ruse inconsciente consistera à adopter la logique phallique. L’envie du pénis est narcissique, non érotique, car la fille peut fort bien ressentir que ce manque ne l’empêche pas d’avoir accès à toutes sortes de sensations voluptueuses.

Cette organisation phallique, étayée sur une théorie sexuelle infantile, est capitale – au point que Freud en a construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan fait du phallus le signifiant central de la sexuation et du désir. Ne peut-on en inférer une tactique défensive impérieuse face à l’effraction de l’épreuve de la différence des sexes ? Comme nous le constatons dans le social, elle tient à la maintenir.

Le refus du féminin

Au crépuscule de sa vie, Freud a formulé l’existence d’un obstacle, d’un « roc, » qu’il a nommé : « le refus du féminin, dans les deux sexes [] une part de cette grande énigme de la sexualité ».

Pourquoi le féminin ? Dans mon ouvrage Le refus du féminin, j’ai proposé plusieurs hypothèses. J’en reprendrai une. 

Ce roc est refus de ce qui s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer dans une logique phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes car une représentation de sexe châtré menace leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

C’est dans le corps de la femme que se disjoignent l’instinctuel et le sexuel. C’est à ce titre qu’elle est devenue le représentant par excellence de l’énigme du sexuel. Ce serait tâche impossible d’en recueillir toutes les expressions : depuis « une personne du sexe » (mais lequel ?) et le mythe de « l’Éternel féminin », jusqu’à « LA femme (qui) n’existe pas », (selon Lacan), etc.

L’altérité du féminin

Je pense que ce qui constitue le problème fondamental de la différence des sexes, c’est l’apparition et la découverte du vagin à la puberté. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique du pénis. C’est lui qui met « le trône et l’autel en danger ». Le vagin n’est pas un organe infantile. Les petites filles n’ignorent pas qu’elles ont un creux. Elles peuvent éprouver des sensations internes, liées à des émois œdipiens, mais aussi aux traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, première séductrice, selon Freud. 

 Cette irruption du féminin lors de la puberté change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir.

C’est la grande question de l’adolescence : comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe ? Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment rencontrer le féminin, cet autre sexe, et quelle angoisse ! Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles, plus seulement liées au manque, puisque lui pousse, non pas un pénis, mais des seins ? Des modifications de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse.

Que dire alors de la rencontre avec l’autre sexe ? L’enjeu est celui de l’altérité. Et si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est pour désigner l’altérité du féminin, celle que le sujet, homme ou femme, doit apprivoiser en lui-même et en l’autre. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré vers le clivage de « la maman et la putain, » ou, pourquoi pas… vers l’homosexualité ? 

Les théories du genre ne sont-elles pas là pour offrir une alternative à ce conflit d’altérité ? Ne sont-elles pas une forme sophistiquée du refus du féminin ? L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. 

Au-delà du phallique, donc, le féminin.  

Pour conclure

A-t-on intérêt à intégrer le mot « genre » à l’appareil théorique de la psychanalyse ? Je ne le pense pas. Le genre, dit Michel Schneider, est un « cache sexe ». 

Nous avons affaire, en psychanalyse, à l’infantile, et à la sexualité infantile.

Mais la sexualité adulte, elle aussi, a son mot à dire. René Roussillon tient l’interprétation de la sexualité et de ses jeux, ses fantasmes mais aussi ses pratiques effectives, voire ses « positions », comme la troisième voie royale de l’exploration de la vie psychique profonde.

« Il y a dans l’“acte sexuel“ lui-même, écrit-il, quelque chose qui, quand il n’est pas dissocié du reste de la vie affective et psychique, révèle quelque chose d’essentiel et fondamental de celle-ci, y compris dans ses dimensions narcissiques. Il n’y a que quand la connexion peut se faire avec la sexualité effective du sujet, qu’une certaine qualité de conviction est au rendez-vous de l’analyse, que l’on touche les intensités pulsionnelles déterminantes pour la régulation psychique ».

La relation hétérosexuelle adulte est ce qu’il y a de plus difficile, de plus violent, et ce qui mobilise au plus fort les défenses anales, phalliques qu’on peut nommer « refus du féminin ». Car elle exige un effort élaboratif du moi face à la poussée constante de la libido, dans la sexualité. Et c’est la violence de cette épreuve qui peut faire front, qui peut s’opposer à la violence de la captation régressive de la mère archaïque, et celle qui est attribuée à la pulsion de mort, qui toutes deux tirent vers l’indifférenciation.

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste, préjudiciable dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre les défenses du Moi et la libido. 

À l’opposé du couple phallique-châtré, qui conforte le maintien de l’organisation sociale et de ses rapports de pouvoir, la constitution d’une relation de couple masculin-féminin est une création psychique. La reconnaissance et l’affrontement de l’altérité dans la différence des sexes déterminent le mode et la qualité de la relation sexuelle, affective et sociale qui s’établit entre un homme et une femme. 

Les théories sexuelles infantiles ou les théories du genre, pour paraphraser Charcot, ça n’empêche pas les sexes et le sexe d’exister. Les sexualités sont multiples, les sexes sont deux. Mais la différence des sexes s’articule à la différence des générations. Un monde où la différence des sexes serait abolie ne serait plus un monde humain. Les machines seules n’ont pas de sexe. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 26 mai 2016


Féminin et refus du féminin

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : bisexualité (psychique) – castration (angoisse de –) – effraction (du Moi) – féminin – genre – jouissance – masochisme – Moi (pôles du –) – psychosexualité – sexes (différence des -)

Freud, en 1937 [1], désigne le « refus du féminin » comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », comme un « roc d’origine », mais aussi comme un roc ultime sur lequel viennent se briser tous les efforts thérapeutiques.

Je ne retiens, ni pour le « féminin », ni pour le « masculin », une définition en termes de « genre ». En effet, ce terme de genre n’est pas une notion psychanalytique, puisque le propos de l’analyse n’est pas de l’admettre en tant que tel, mais de l’interroger en termes d’investissement narcissique ou objectal, ou bien en termes d’identifications. Je définis donc le féminin au sens conceptuel de l’un des termes d’une différence qui se construit, et qui est paradigmatique de toutes les différences : la différence des sexes.

On ne peut donc parler du seul féminin en le dissociant du masculin.

Ainsi, je n’utilise pas ce terme au sens d’un « originaire féminin » de la sexualité, comme le font Jacques André [2], ou Winnicott. Tous deux référent à un « originaire », qui ne se situe pas au niveau de l’avènement de la différence des sexes masculin-féminin pour le sujet, mais au temps des identifications au féminin maternel ou sexuel de la mère. J’opte pour les termes de réceptivité, du côté des soins, de passivité du côté de la séduction, et de féminité du côté des identifications. Mais je ne réserve le terme de « féminin » qu’au temps de l’épreuve d’altérité de l’effracteur nourricier de la différence des sexes, inaugurée dans le conflit œdipien, mais qui se réalise pleinement dans la relation sexuelle de jouissance. Et je différencie le féminin, intérieur, invisible, et la féminité, visible, qui fait bon ménage avec le phallique, celle du leurre, de la mascarade, et qui rassure l’angoisse de castration, aussi bien celle de l’homme que celle de la femme.

Pourquoi le féminin ?

Si, face aux difficultés et échecs rencontrés dans le travail analytique, Freud éprouve le besoin de théoriser un « roc », celui du « refus du féminin », un nouvel écueil, un Scylla après le Charybde de la pulsion de mort, c’est, à mon sens, une sorte de repentir, une manière de réintroduire du sexuel, de restituer à la pulsion sexuelle la capacité démoniaque qu’il lui avait ôtée, de lui redonner la même polarité disruptive qu’à la pulsion de mort.

Mais, pourquoi le féminin ? Pour tenter d’y répondre, j’ai formulé, dans Le refus du féminin [3], plusieurs hypothèses.

Féminin et différence des sexes

Une première hypothèse : est-que ce fameux roc est refus de ce qui, dans la différence des sexes s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique, à savoir le sexe féminin.

Rappelons que Freud décrit le développement de la psychosexualité à travers trois couples : actif/passif, au stade sadique-anal ; pénis universel/pénis châtré, au stade phallique ; et enfin, le couple masculin/féminin, lors de la puberté, au stade dit génital. Si l’actif-passif désigne un couple d’opposés ou de polarités, le phallique-châtré un fonctionnement par tout ou rien, seul le couple masculin-féminin désigne une véritable différence : la différence des sexes.

Cependant, les formulations que Freud utilise expriment à quel point ce « génital » se détache difficilement des précurseurs prégénitaux. Le vagin est « loué à l’anus », selon l’expression de Lou Andréas Salomé, reprise par Freud, en 1917 [4]. Le pénis est assimilé à la « verge d’excréments ». Le sexe féminin se définit en fonction du pénis, comme une annexe : « le vagin prend valeur comme logis du pénis ». Et quand Freud parle de l’homme de la relation sexuelle, il en parle comme d’un « appendice du pénis ».

Après avoir posé la différence des sexes, Freud la remet en question. En 1937, un quatrième couple surgit : bisexualité/refus du féminin dans les deux sexes.

Il importe de remarquer que tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes :

• d’une part, le refus du féminin est refus, je le répète, de ce qui est le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes parce qu’il leur renvoie une image de sexe châtré qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

• d’autre part, autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées du conflit œdipien, autant le fantasme de bisexualité, comme la bisexualité agie, constituent une défense vis à vis de l’élaboration de la différence des sexes au niveau de la relation sexuelle génitale.

Il semble donc que l’accession à la distinction des sexes ne constitue pas une plateforme de stabilité et de sécurité, et qu’il soit possible, ce que je fais, de prétendre que ce que Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes.

J’ai soutenu l’idée que c’est un travail du féminin, et un travail du masculin, qui assurent l’accès à la différence des sexes et son maintien, toujours conflictuel, et qui donc contribuent à la constitution de l’identité psychosexuelle. Celle-ci reste cependant instable, car il s’agit d’un travail constant, et constamment menacé de régression à l’opposition actif-passif ou au couple phallique-châtré, qui soulagent tous deux le moi en « exigence de travail » face à la poussée constante de la pulsion sexuelle.

Si, comme le dit Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme on le devient, je dirai que le féminin, comme le masculin, au niveau génital, ne sont pas chose acquise lors de la puberté, comme le dit Freud, avec la réalisation des premiers rapports sexuels, mais sont une conquête incessante, liée à la poussée constante libidinale. En effet, ce ne sont ni les transformations corporelles ni l’excitation sexuelle vécues au moment de la puberté qui élaborent la différence des sexes masculin-féminin, au niveau de l’appareil psychique. Il faudra attendre, comme la femme l’attendra, l’amant de jouissance” pour que le « féminin » génital soit arraché au corps de la femme. Il y aura là véritablement une expérience de différenciation sexuelle, de création du « féminin », qui donne enfin au moi la possibilité d’introjecter selon la poussée constante pulsionnelle dans la sexualité.

Féminin et grandes quantités pulsionnelles

Une deuxième hypothèse : c’est du côté du « féminin » que se retrouve le plus inévitablement ce qui définit contradictoirement la pulsion sexuelle : d’être à la fois ce qui nourrit et effracte le psychisme.

La théorie freudienne à laquelle je me réfère est une théorie pulsionnelle, celle de la libido, et du conflit qu’elle pose au moi. Elle postule un trajet : celui d’une excitation interne inévitable, qui, depuis sa source corporelle jusqu’à son but qui est la recherche de satisfaction, se psychise en devenant pulsion. « Sur le trajet de la source au but, la pulsion devient psychiquement active », écrit Freud en 1933 [5]. Si l’excitation ne parvient pas à se psychiser en pulsion, ou si la pulsion se dégrade en excitation, nous assistons à l’émergence de troubles dit « psychosomatiques », à des pathologies addictives, à des agirs, etc…

La pulsion sexuelle, la libido, a un caractère essentiel, celui qui la nomme : la poussée constante. Cette poussée est arrachée, par extraction violente, à partir et à l’encontre des poussées périodiques de l’instinct. « La pulsion est une excitation pour le psychisme », écrit Freud en 1915 [6] [elle] n’agit jamais comme une force d’impact momentanée, mais toujours comme une force constante et, en 1933 [7] , il ajoute : « une force constante.. [à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion ». Jacques Lacan [8] y insiste : « La constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme… La pulsion n’a pas de montée ni de descente. C’est une force constante ».

Le fait que la pulsion pousse constamment, alors que le moi est nécessairement périodisé, temporel, lui impose, dit Freud, une « exigence de travail ». C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient du pulsionnel, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’œstrus, et se transforme en psychosexualité à poussée constante, fait humain majeur.

Le signal de l’apparition de la poussée constante sexuelle dans le moi, c’est d’abord l’angoisse. Le moi « n’est pas maître en sa demeure ». Envahi par la libido, il la ressent comme un « corps étranger interne ». Dès les origines de la vie, le moi est obligé à l’angoisse, parce qu’il n’a pas le choix : c’est ce qui l’effracte qui va le nourrir.

À la différence du besoin, lequel peut être satisfait par une « action spécifique », appropriée, dit Freud, la libido par nature ne peut jamais l’être. « On devrait envisager, écrit Freud en 1912 [9], que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction ! ». Se déclarer satisfait d’un objet d’amour ou de sublimation, c’est le travail du moi.

C’est la poussée constante libidinale qui définit l’humain, et le désir. Si la pulsion venait à être satisfaite, par l’arrêt du défilement incessant des quantum d’affect le long des chaînes de représentations, « un peu comme une charge électrique à la surface des corps », écrit Freud, pourquoi continuerait-elle à pousser, que deviendrait le désir ?

C’est la difficulté de théoriser le sexuel féminin, par l’inévitable poussée constante de grandes quantités libidinales, qui inspire à Freud la notion d’un « refus du féminin » indépassable, sous l’aspect de l’envie du pénis ou du refus de la passivité homosexuelle.

Ce que Freud, en effet, ne théorise pas, c’est ce qu’il en est des grandes quantités d’excitation non liées lorsqu’elles sont admises dans le moi sans effraction traumatique, sans sidération du moi, c’est à dire avec une effraction nourricière. C’est là que se situe le pôle de l’introjection des grandes quantités libidinales coûte que coûte, dont le féminin libidinal génital est une des formes de réalisation. C’est là que se situent également les « angoisses de féminin ». Les théories freudiennes de l’angoisse ne permettent pas de penser le « féminin ». Et pourtant, Freud, toujours plein d’intuitions, n’écrivait-il pas à Fliess, en novembre 1899 : « Je ne sais encore quoi faire de la +++ féminine, ce qui me rend méfiant à l’égard de tout l’ensemble » ?

Féminin et génital

Une troisième hypothèse est que Freud induit, par ce terme de roc, un point de vue pessimiste sur la sexualité, et qui désigne, sans le dire explicitement, aussi bien l’impuissance sexuelle que celle de l’analyste à y remédier.

En effet, Freud estime que la femme en resterait rivée à son envie du pénis – ce qui n’est pas faux, pour une part –, et l’homme à son angoisse homosexuelle d’être pénétré. Je dirai qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une défense prégénitale contre l’angoisse de pénétration génitale. Celle d’un vagin qui doit se laisser pénétrer ou qu’il s’agit de pénétrer par un pénis libidinal. Il s’agit donc bien encore de la différence des sexes, au niveau de la relation sexuelle elle-même.

J’ai différencié un refus du féminin, roc dépassable, qui cède et va vers l’ouverture, celle qui est nécessaire à la pénétration et à la jouissance sexuelle, et un « refus du féminin », roc indépassable, qui ne négocie pas, fermeture coûte que coûte au pulsionnel et à l’étranger, et qui conduit à la frigidité dans les deux sexes. Notre thèse est que, plus le moi admet de pulsion sexuelle en son sein, plus il est riche, et mieux il vit.

Le féminin érotique et la relation sexuelle de jouissance constituent la représentation incontestablement la plus refoulée, la plus « tabou », même chez les analystes, lesquels sont plus à l’aise sur le terrain de la sexualité infantile, toute scandaleuse qu’elle soit. « L’étude de l’acte sexuel m’a préoccupé, écrit Freud à Fliess, en octobre 1895. J’y ai découvert la pompe à volupté… ainsi que d’autres curiosités, mais motus là-dessus pour le moment ! ».

Ailleurs, en 1915 [10], Freud écrit : « il est incontestable que l’amour sexuel joue dans la vie un rôle immense et la conjonction, dans les joies amoureuses, de satisfactions psychiques et physiques constitue l’un des points culminants de cette jouissance. Seule la science se fait encore scrupule de l’avouer » (je souligne).

C’est dans cette relation sexuelle de jouissance que se crée le féminin érotique génital, le féminin le plus accompli de la femme, ainsi que le masculin de l’homme.

Les trois « effracteurs nourriciers » coûte que coûte

Nous avons proposé, avec Claude Goldstein [11] , un trajet de la psychosexualité qui passe par trois effracteurs nourriciers, coûte que coûte. Ce sont trois épreuves de réalité, majeures, inévitables, structurantes. Et qui imposent une évidence : que le moi n’est vraiment « pas maître en sa demeure ».

Le premier effracteur nourricier, c’est la poussée constante de la libido.

Le deuxième, c’est l’épreuve de la différence des sexes, et ses exigences de réalité. C’est celui qui arrachera violemment le pénis et le vagin aux modèles prégénitaux. C’est dans la différence des sexes que la poussée constante est le plus au travail.

Le troisième effracteur, c’est l’amant de la relation sexuelle de jouissance : celui qui crée le « féminin » génital de la femme, préparé par les deux précédentes épreuves, et qui réélabore en après coup toutes les figures antérieures de l’étranger effracteur et nourricier, pulsionnel et objectal, et celle du père œdipien.

À chacun de ces moments se remet au travail la lutte inévitable, nourricière et constituante, entre le moi et la pulsion.

La triple solution et les trois pôles du moi

Si le moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il ne peut être régi constamment par elle. Il faut bien qu’il vive, qu’il dorme, qu’il pense et qu’il s’organise.

Le moi a pour fonction de transformer la poussée constante en poussées périodiques. Il introduit la temporalité, la rythmicité. Il peut s’organiser pour ne rien percevoir consciemment de cette poussée constante qui le violente, ou pour la ressentir le moins possible, au moyen de ses mécanismes de défense, lesquels, pour Freud, sont des destins pulsionnels, mais qui sont davantage contre-pulsionnels, utilisant l’énergie de la poussée constante pour la canaliser ou la contrer. La poussée constante libidinale n’est pleinement perceptible que lorsqu’elle échappe au contrôle du moi, par exemple dans la passion jalouse, dans la jouissance sexuelle. Elle est également perceptible, sous son seul aspect de poussée constante, mais déqualifiée, délibidinalisée, par exemple dans la passion envieuse, d’emprise, de pouvoir ou de destructivité, dans les addictions, dans la frigidité coûte que coûte, etc…

Le moi doit donc se périodiser, en transformant, fractionnant, triant, qualifiant, temporisant cette poussée constante. Il peut se laisser ouvrir à la pulsion un peu, beaucoup, à la folie ou pas du tout, selon une triple solution, toujours combinée :

• au pôle du moi que nous nommons « anal », il en accepte une partie et négocie : c’est la solution névrotique, celle du refoulement secondaire. La fonction de l’analité produit du lien, qui doit au fonctionnement sphinctérien la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet.

• au pôle que nous nommons « fécal », le moi se refuse coûte que coûte et se ferme à l’invasion pulsionnelle : c’est la solution répressive, celle du déni, de la haine de la pulsion. C’est une analité coûte que coûte, qui ne négocie pas, et donc perd sa fonction anale de sphinctérisation [12] , en se solidifiant, en se rigidifiant, en refusant de se démettre. Si ce pôle est prédominant, le travail du négatif à base de déni, de clivage, de forclusion, la dégradation de la pulsion en excitation, la fécalisation de l’objet sont prévalents. Les stratégies de défense sont davantage celles de survie, de maintien de la cohésion narcissique et identitaire.

• au pôle que nous nommons « libidinal », le moi s’ouvre et se soumet coûte que coûte : c’est la solution introjective. Le moi, dans certaines expériences, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités de libido. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, de jouissance sexuelle.

S’il y a un lieu où l’entrée de la poussée constante dans le moi peut être perçue, se déployer et être vécue comme une expérience enrichissante c’est dans la relation sexuelle de jouissance, dans l’arrachement de la poussée constante libidinale à la poussée périodique de l’instinct et du besoin. La cocréation du féminin et du masculin adulte, et la jouissance sexuelle font partie de ces expériences mutatives, qui provoquent des remaniements de l’économie psychique, et enrichissent le moi de représentations riches d’affects.

La relation sexuelle génitale

Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. « Che vuoi ?  » La femme veut deux choses antagonistes. Son moi déteste, hait la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le « masculin » de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du « phallique », théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son « féminin ». Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du « féminin ».

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre le moi et la libido.

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la “défaite”, dans toute la polysémie du terme.

L’énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée plus elle a besoin d’être désirée ; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant ; plus elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée. La défaite féminine c’est la puissance de la femme.

L’ « énigme du masochisme »

Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre cette « énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ». Ce lien n’est que l’effet du vouloir de se débarrasser du défilement incessant des grandes quantités libidinales, lesquelles ne peuvent être introjectées qu’à l’aide du masochisme.

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois dormant. Si, comme le dit Freud, la mère, messagère de la castration, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il t’arrivera des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ». La mère « suffisamment bonne », c’est à dire « adéquate, sans plus », est donc messagère de l’attente. Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin de la fillette à l’abri, sous la tendre couverture maternelle du refoulement primaire du vagin, que l’amant viendra lever, réveiller, révéler. Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Cependant, l’attente est excitation douloureuse, et son investissement va mobiliser l’entrée en scène du noyau d’organisation qu’est le masochisme primaire, érogène. Le masochisme primaire, nécessaire à la liaison d’une poussée constante libidinale trop forte, effractrice et nourricière pour le moi, permet d’investir érotiquement la tension douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, et sert de point de fixation et de butée à la désorganisation mortifère.

Le lien entre l’excitation érotique, la violence faite au moi, et la douleur de la perte discontinue de l’objet primaire maternel inscrit définitivement le désir sexuel dans cet investissement du rapport jouissance-douleur, de l’écart de la satisfaction hallucinatoire du désir par rapport à l’attente de la satisfaction réelle, et ceci sous le sceau du masochisme primaire.

L’infléchissement vers le père du mouvement masochique permettra que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. Le changement d’objet fera du masochisme érogène primaire, nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique, secondaire qui conduira la fille au désir d’être pénétrée par le pénis du père. La culpabilité de ce désir œdipien amène la petite fille à l’exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’« Un enfant est battu ».

Ce changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme, cette promesse de pénétration, c’est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince Charmant, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient…

L’apport du masochisme érotique dans la relation sexuelle subit un contre-investissement, aussi bien dans la vie quotidienne qu’en psychanalyse. Pourquoi est-ce si difficile d’admettre que chaque pénétration soit une effraction, fût-elle nourricière ? Et que c’est une épreuve, pour le moi d’une femme, de chuter, d’être pénétrée par un étranger ? Cette blessure-là, le sens populaire la connaît bien, mais dans l’anal : « Il faudrait me passer sur le corps. »

Freud n’a nié ni la blessure du moi ni la blessure sexuelle. Il a théorisé des événements tels que le fantasme de mutilation du sexe féminin, le sentiment de préjudice, l’envie du pénis, la blessure de la défloration, tous sous l’angle de l’angoisse et du complexe de castration. Mais il n’a pas envisagé le masochisme dans l’expérience de la relation sexuelle et dans la jouissance.

J’ai proposé un masochisme érotique féminin, qui participe au génital féminin.

Le masochisme érotique féminin

Je m’éloigne de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance entre un masculin et un féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique, psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit, fait obstacle au masochisme moral. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées. Grâce à ce masochisme érotique, le moi de la femme peut s’approprier l’arrachement de la jouissance.

Ce masochisme, chez la femme, est celui de la soumission à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », à condition d’avoir une profonde confiance en l’objet.

L’amant de jouissance investit le masochisme de la femme en la défiant, en lui parlant, en lui arrachant ses défenses, ses tabous, sa soumission. Parce qu’il lui donne son sexe et la jouissance, donc un plaisir extrême, et parce qu’il élargit infiniment son territoire de représentations affectées, la femme sollicite de lui l’effraction et l’abus de pouvoir sexuel.

Ce masochisme érotique est donc le gardien de la jouissance sexuelle. Il est aussi, comme le dit Freud, le meilleur « gardien de vie ».

La Belle et la Sphinge

L’amant, à condition que son moi ait pu se soumettre à la poussée constante libidinale, va la porter dans le corps de la femme, pour ouvrir, créer son « féminin », en le lui arrachant. Pour cela, il devra affronter, chez elle, son conflit entre sa libido et les résistances de son moi.

Ce « féminin », mystérieux et dangereux, profondément tapi dans les gorges, comme la Sphinge à l’entrée de Thèbes, comment lui arracher ses secrets, ses défenses et sa soumission ? Comment faire d’une Sphinge menaçante, « étrangleuse », anale (l’étymologie est la même de Sphinx et sphincter [13]), une femme libidinale, dont le sexe exige d’être vaincu, possédé, mais dont le moi, le narcissisme anal déteste, hait la défaite ? Un sexe qui dit « ouvre-moi ! », tandis que le moi dit « tu ne m’arracheras rien ! », ou « rien de ce que je ne veux pas te donner ! ».

Il s’agit de découvrir en la Sphinge, tapie dans les défenses du territoire de son moi, l’ « âme en peine » [14]. Âme en peine, parce que sexe en souffrance d’être possédé, sans défenses, appel à la pénétration effractive de grandes quantités libidinales. Sexe protégé mais tenu prisonnier par le refoulement primaire, et par de nombreux refoulements secondaires, et qui devra en passer par le masochisme et la soumission à l’homme pour être libéré, et créé.

Malgré sa résistance, l’effraction par la poussée constante de la libido s’avère plus facile pour le sexe de la femme, dont c’est le destin d’être ouvert. L’ouverture de son « féminin » ne dépend pas d’elle, mais d’un objet sexuel identifié à la poussée constante. C’est la raison pour laquelle l’accès à sa génitalité est à la fois plus aisé, parce qu’elle y est aidée par l’homme, et plus problématique que celle de l’homme, car la « Belle au bois dormant » doit rencontrer son Prince, l’homme de sa jouissance. C’est ce qui fait de la femme une « âme en peine », dépendante, davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité « à compromis » de l’homme adulte.

La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Mais la jouissance sexuelle, mêlée de tendresse, apporte un tel bénéfice de plaisir que l’ « âme en peine » peut devenir une « âme en joie ».

Le travail de féminin

L’amant est à la sexualité de la femme ce que la pulsion a été pour le moi : l’exigence d’accepter l’étranger, à la fois inquiétant et familier. Elle est donc, malgré elle, contrainte à un travail de féminin qui consiste :

• à élaborer ses angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitale. Le fantasme de viol, très érotisé, vient souvent marquer le passage d’un mode d’angoisse à l’autre ;
•  à érotiser l’effraction nourricière de la pénétration, vers la fusion érotique ;
• et à faire de l’introjection du pénis un après-coup de l’introjection pulsionnelle.. Le masochisme érotique féminin y contribue.

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social.

Je dirai que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».

La relation génitale, lorsque la jouissance sexuelle est arrachée à la femme par l’amant, permet d’accomplir le degré le plus évolué du changement d’objet, arrachant la femme à sa relation autoérotique et à sa mère archaïque et réalisant, grâce à un nouvel objet, les promesses du père œdipien. Il s’agit donc d’un double changement d’objet, celui de la mère prégénitale au père œdipien, c’est à dire à la mère génitale, et celui du père œdipien à l’amant de jouissance.

La promesse du père œdipien, celle de l’amant de la mère dans la scène primitive que l’enfant prête au couple des parents, ne peut être retrouvée et réalisée que par l’amant de jouissance. C’est ainsi que la jeune fille, souvent déçue de la relation réelle des parents, qu’elle a tant idéalisée dans la construction de sa scène primitive, pourra dépasser sa mère œdipienne, et s’en dégager, en se disant : « je jouirai plus qu’elle ». Ou elle pourra se dire, dans la logique de l’enfant substitut du pénis manquant : « j’aurai autant d’enfants qu’elle, ou davantage », etc… Faire de son compagnon un bon père comme l’a ou comme ne l’a pas été son père, c’est souvent le déposséder de sa capacité d’amant au profit de sa seule paternité.

Le travail de masculin

Le travail de masculin de l’homme consiste à laisser la poussée constante s’emparer de son pénis, alors que son principe de plaisir peut l’amener à se contenter de fonctionner selon un régime périodisé, de tension et de décharge. Ce qui, bien évidemment, ne signifie pas avoir une activité sexuelle constante, mais la capacité, pour l’homme, de pouvoir désirer constamment une femme, avec un pénis libidinal, que sa peur de sa propre mère archaïque, de sa propre jouissance ou de celle de la femme ne conduisent pas seulement à la décharge ou au retour dans le moi, mais à la découverte et à la création du « féminin » de la femme. C’est à dire de se démettre, pour un temps, du contrôle de son moi. Et de pouvoir surmonter les fantasmes d’un pénis qui tend surtout à vérifier sa solidité dans la relation sexuelle, ou de ne pas être terrorisé par des fantasmes liés au danger du corps de la femme-mère.

« Quel est celui qui, au nom du plaisir, ne mollit pas dès les premiers pas un peu sérieux vers sa jouissance ? » écrit Jacques Lacan [15]. J’ajouterai : vers la jouissance de l’autre ?

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, à l’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion. C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la jouissance sexuelle. Je cite Freud, en 1912 : « Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par-là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur ». Sic !

Une femme sait quand on la désire constamment, c’est ainsi qu’elle se sent aimée. Elle sait aussi qu’une relation sexuelle à poussée constante ne s’use pas, et qu’elle creuse de plus en plus son féminin.

La dissymétrie de la différence des sexes s’enrichit par des identifications. L’homme va aussi se sentir dominé par la capacité de la femme à la soumission, à la réceptivité et à la pénétration. Plus la femme est soumise sexuellement, plus elle a de puissance sur son amant. Plus loin l’homme parvient à défaire la femme, plus il est puissant.

Le « refus du féminin » quand même

Le génital adulte, tel le rocher de Sisyphe, est constamment à gravir, à construire et à maintenir, du fait de la poussée permanente de la pulsion sexuelle et du désir. Car le « féminin » est constamment en mouvement d’élaboration et de régression vers le « refus du féminin ». Le « féminin » est toujours à reconquérir par le « masculin ».

Une énorme part du mystère féminin vient de l’envie du pénis mêlée au vœu d’être possédée. Le « refus du féminin », défense narcissique, ne peut que se réveiller et reprendre ses droits après la possession, après la chute.

La reprise narcissique par la femme de son « refus du féminin » est un des moteurs de la poussée constante du pénis de l’homme, qui aura, à chaque pénétration, à la reconquérir. Cela contribue à rendre la femme désirable, et à maintenir le « masculin » de l’homme dans son désir de conquête, constamment renouvelé, du « féminin » de la femme.

Pour conclure

La sexualité de jouissance est une création psychique authentique. Elle n’est pas seule phénoménologie. Aucun événement de la vie d’un adulte n’est comparable à une relation de jouissance, qui est un des plus puissants moyens de mettre l’humain aussi directement en contact avec les couches les plus profondes de la vie psychique, où règnent souverainement les processus primaires, d’exalter les antagonismes constitutifs du psychisme et le masochisme.

Il s’agit d’une épreuve initiatique, pour un homme comme pour une femme : celle d’un acte sexuel par lequel la poussée constante de la pulsion s’empare de leurs moi, pour en arracher la jouissance ; celle d’une soumission à la pulsion et à l’objet érotique ; celle d’une relation entre un « masculin » et un « féminin » qui se génitalisent mutuellement dans leur rencontre, mais dans une asymétrie constitutive de la différence des sexes.

C’est, à mon sens, cette expérience d’introjection pulsionnelle et d’élargissement du moi, donc intégrative, qui permet de dépasser l’ordre phallique. Et je me différencie ici de la thèse de Michel de M’Uzan, selon laquelle le féminin de la femme ne peut s’accomplir que par l’intégration du phallique.

Grâce à un travail élaboratif, qui lie le masochisme érotique au désir et à la tendresse, le moi de la femme ressort très renforcé d’avoir trouvé enfin un sexe féminin, qui jusque-là était « loué à l’anus ». Le moi de l’homme se trouve également très enrichi d’avoir acquis un pénis libidinal, à désir constant, qui peut l’éloigner des angoisses d’un « petit objet détachable », « verge d’excrément » ou pénis phallique menacé de castration. C’est cette relation qui crée le vagin et le pénis de la perte de contrôle dans la jouissance sexuelle. Il s’agit donc bien d’une expérience mutative, de réorganisation narcissique et objectale, à laquelle la psychanalyse n’a pas dévolu ses lettres de noblesse, comme au complexe d’Œdipe, que pourtant elle restructure et prolonge.

La différence des sexes, c’est la première différence, paradigmatique de toutes les différences, dit l’anthropologue, Françoise Héritier. C’est par la sexualité et par la différence des sexes que le petit être surgit au monde. Le premier regard posé sur lui interroge la différence des sexes. C’est la perception de la différence des sexes qui pousse l’enfant, comme on le sait, à une intense activité de pensée, qui le conduit à élaborer des théories sexuelles infantiles. La différence sexuelle fait violence au moi et à son narcissisme, et c’est cette effraction nourricière qui participe à la construction non seulement de la psychosexualité, mais de la pensée. La pensée c’est la pensée de la différence.

11 mai 2000

Références

[1]Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, Puf, 1985.
[2]André J. (1994), La sexualité féminine, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? » .
[3]Schaeffer J. (1997), Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) , Paris, Puf, Coll. « Epîtres ». Trad. espagnole : El rechazo de lo feminino (La Esfinge y su alma en pena) , Madrid, Biblioteca Nueva, 2000. Une traduction anglaise est disponible, inédite actuellement.
[4]Freud S. (1917), « Sur les transpositions des pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal », in : La vie sexuelle, Puf, 1970.
[5]Freud S. (1933), La féminité, in : Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse, Paris, Gallimard, Coll. « Connaissance de l’inconscient », 1984.
[6]Freud S. (1915a), « Pulsions et destins des pulsions », in : Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
[7]Freud S. (1933), La féminité, Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse, Paris, Gallimard, Coll. « Connaissance de l’inconscient », 1984.ref]
[8] Lacan J. (1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.
[9]Freud S. (1912), « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ». Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, in : La vie sexuelle, Paris, Puf, 1970.
[10]Freud S. (1915b), « Observations sur l’amour de transfert », in : La technique psychanalytique, Paris, Puf, 1953.
[11] Goldstein C. (1995), « Maîtrise de la pulsion ou maîtrise par la pulsion ? », Revue française de Psychanalyse, 1995/3, Paris, Puf. – Schaeffer J. (1997), Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) , op. cit.
[12]Cf. Schaeffer J., Goldstein C. (1999), « “Anal” et “fécal”. La contre-pulsion », Revue française de Psychanalyse, numéro spécial Congrès, Paris, Puf.
[13] Étymologie relevée par Grunberger B., Le narcissisme, Paris, Payot, 1971, p. 326.
[14]Cf. Delcourt M. (1981), Œdipe, ou la légende du conquérant, Paris, Les Belles Lettres, Coll. « Confluents psychanalytiques ».
[15]Cf. Laznik-Penot M.C. (1990), La mise en place du concept de jouissance, Revue française de psychanalyse, 1990/1, Paris, Puf.


La différence des sexes dans le couple ou la co-création du masculin et du féminin

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : angoisse de castration – bisexualité – complexe d’Œdipe – effracteurs nourriciers – féminin – masculin-féminin – masochisme (érotique féminin) – moi – phallique (phase) – psychosexualité – pulsion (sexuelle) – refus du féminin – sexes (différence des -)

Si, comme le dit Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme, on le devient », je dirai qu’il en va de même pour le masculin. Et que le féminin, comme le masculin, au niveau génital, ne sont pas atteints et acquis lors de la puberté, comme le dit Freud, avec la réalisation des premiers rapports sexuels, mais sont une conquête incessante, liée à la poussée constante libidinale. En effet, ce ne sont ni les transformations corporelles ni l’excitation sexuelle vécues au moment de la puberté qui élaborent la différence des sexes masculin-féminin, au niveau de l’appareil psychique.

Mon titre, légèrement provocateur, laisse entendre que cette différence des sexes n’est pas non plus chose acquise dans la relation sexuelle, sans qu’il soit nécessaire pour autant d’évoquer la relation homosexuelle, mais au sein de la relation hétérosexuelle elle-même.

Je proposerai quelques hypothèses personnelles à propos des voies qui permettent d’accéder à l’élaboration psychique du masculin et du féminin, à leur rencontre dans le couple et à la création du féminin.

Les quatre couples de la psychosexualité, selon Freud

Je vous rappelle que Freud décrit le développement de la psychosexualité à travers trois couples : actif/passif, au stade anal ; phallique/châtré, au stade phallique ; et enfin, le couple masculin/féminin, lors de la puberté, au stade dit « génital ». L’actif-passif désigne un couple d’opposés ou de polarités, le phallique-châtré un fonctionnement par tout ou rien, mais seul le couple masculin-féminin désigne une véritable différence : la différence des sexes.

 Cependant, les formulations que Freud utilise expriment à quel point ce “génital” se détache difficilement des précurseurs prégénitaux. Le vagin est “loué à l’anus”, selon l’expression de Lou Andréas Salomé , reprise par Freud en 1917. Le pénis est assimilé à la “verge d’excréments”. Le sexe féminin se définit en fonction du pénis, comme une annexe : “le vagin prend valeur comme logis du pénis”. Et quand Freud parle de l’homme de la relation sexuelle, il en parle comme d’un “appendice du pénis”.

 Après avoir posé la différence des sexes, Freud, en 1937 , la remet en question. Un quatrième couple surgit : bisexualité/refus du féminin, dans les deux sexes.

Il est intéressant de remarquer que tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes :

  • d’une part, le refus du féminin est refus de ce qui, dans la différence des sexes, est le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour l’homme parce qu’il lui renvoie une image de sexe châtré qui lui fait craindre pour son propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.
  • d’autre part, autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées du conflit œdipien, autant le fantasme de bisexualité, comme la bisexualité agie, constituent une défense vis à vis de l’élaboration de la différence des sexes au niveau de la relation sexuelle génitale.

Le « roc » du refus du féminin

Freud, par ce terme de « roc » induit un point de vue pessimiste sur la sexualité, et qui désigne, sans le dire explicitement, aussi bien l’impuissance sexuelle que celle de l’analyste à y remédier.

En effet, Freud estime que la femme en resterait rivée à son envie du pénis – ce qui n’est pas faux, pour une part -, et l’homme à son angoisse homosexuelle d’être pénétré. Je dirai qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une défense prégénitale contre l’angoisse de pénétration génitale. Celle d’un vagin qui doit se laisser pénétrer ou qu’il s’agit de pénétrer par un pénis libidinal. Il s’agit donc bien encore de la différence des sexes, au niveau de la relation sexuelle elle-même.

Il semble donc que l’accession à la distinction des sexes ne constitue pas une plateforme de stabilité et de sécurité, et je pose l’hypothèse que ce que Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes.

Les trois « effracteurs nourriciers »

J’ai proposé, avec Claude Goldstein, dans Le refus du féminin, un trajet de la psychosexualité qui passe par trois effracteurs nourriciers, coûte que coûte. Effractions nourricières, ce qui les différencie des violences traumatiques. Ce sont trois épreuves de réalité, qui donnent lieu à des expériences de psychisation aux limites du corporel et du psychique, comme ce qui définit la pulsion. Epreuves majeures, inévitables, structurantes. Et qui imposent une évidence : que le moi n’est vraiment « pas maître en sa demeure ».

Le premier effracteur nourricier, c’est la poussée constante de la pulsion sexuelle. Bien avant autrui, il y a un « corps étranger interne » qui se manifeste dans son étrangeté propre en cette poussée constante de la libido. Cette poussée constante est extraite des poussées périodiques de l’instinct et du besoin. Le fait qu’elle pousse constamment, alors que le moi doit se périodiser, se temporiser, lui fait violence et lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient du pulsionnel, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’oestrus, et se transforme en psychosexualité à poussée constante, fait humain majeur.

La poussée constante libidinale met le petit moi immature en nécessité d’étayage. « Sur le trajet de la source au but, la pulsion devient psychiquement active » (Freud). Dès les origines de la vie, le moi est obligé à l’angoisse, parce qu’il n’a pas le choix : c’est ce qui l’effracte qui va le nourrir.

Le deuxième effracteur nourricier, c’est l’épreuve de la différence des sexes, et ses exigences de réalité. C’est le temps du remaniement copernicien de l’élaboration du complexe d’œdipe, qui mène à la solution phallique, à l’angoisse de castration, et à la solution identificatoire croisée aux deux parents dans la différence des sexes et des générations. C’est cet effracteur qui arrache violemment le pénis et le vagin aux modèles prégénitaux. C’est dans la différence des sexes que la poussée constante est le plus au travail.

Le troisième effracteur nourricier c’est l’amant de la relation sexuelle de jouissance : celui qui crée le “féminin” génital de la femme, préparé par les deux précédentes épreuves. Le masculin de l’homme est dans le même mouvement co-créé, et réélabore après coup toutes les figures antérieures de l’étranger, pulsionnel et objectal, et celle du père œdipien.

La triple solution et les trois pôles du moi

Si le moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il ne peut être régi constamment par elle. Il a pour fonction de transformer la poussée constante en poussées périodiques. Il introduit la temporalité, la rythmicité. Il doit donc fractionner, trier, qualifier, temporiser cette poussée constante, selon une triple solution, toujours combinée :

  • au pôle dit « anal », le moi accepte une partie de la pulsion et négocie : c’est la solution névrotique, celle du refoulement secondaire. L’analité produit du lien, qui doit au fonctionnement sphinctérien la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet.
  • au pôle dit « fécal », le moi se refuse coûte que coûte et se ferme à l’invasion pulsionnelle : c’est la solution répressive , celle du déni, de la haine de la pulsion. Si ce pôle est prédominant, le travail du négatif est à base de déni, de clivage, de forclusion, de dégradation de la pulsion en excitation, de fécalisation de l’objet. Les stratégies de défense visent davantage la survie, le maintien de la cohésion narcissique et identitaire.
  • au pôle dit « libidinal », le moi s’ouvre et se soumet coûte que coûte : c’est la solution introjective. Le moi, dans certaines expériences, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités de libido. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, de jouissance sexuelle.

La relation sexuelle

On peut retrouver ces trois solutions du moi dans les modalités de relation sexuelle.

Au pôle anal, un homme se contente d’une relation périodisée de tension et de décharge, sa partenaire est un objet qui permet d’atteindre le plaisir. La conquête est celle de l’orgasme, d’un plaisir d’organe et non celle de la jouissance, laquelle implique la recherche et la création du sexe et de la jouissance de l’autre. Le plaisir, comme l’orgasme restent au service de la liaison, du retour dans le moi, tandis que la jouissance, est déliaison, sortie hors du moi, ek-stasis, perte des limites, au-delà du principe de plaisir du moi. La conquête est celle de multiples partenaires, d’objets interchangeables comme le sont les objets de l’analité, et renouvelables, comme les fèces. L’angoisse de castration y trouve son compte.

Une femme, au pôle anal, négocie, ne se donne pas, se donne sous conditions, se refuse quand cela l’arrange, se soumet si la menace est celle d’une perte d’amour, recherche l’égalité sexuelle.

Au pôle fécal, un homme a besoin de souiller sa partenaire, de l’injurier, de l’avilir, de l’humilier, pour la réduire à sa merci. Le sexe féminin est objet d’horreur. Les formations perverses vont dans ce sens.

Une femme au pôle fécal fait tout pour châtrer son homme, nier la puissance de son pénis, et le réduire à une « verge d’excréments ».

Une femme supportera plus facilement que son sexe soit objet de terreur ou de dévalorisation pour son partenaire, au pôle anal, plutôt qu’objet d’horreur ou de dégoût, au pôle fécal. Dans le premier cas, elle perçoit qu’elle a affaire à l’angoisse de castration de l’homme phallique, pour lequel seul le pénis est beau, valorisé et rassurant, elle-même étant donc vécue comme châtrée. Pour Freud, la pudeur féminine a pour fonction de masquer ce qu’il nomme le « défaut du sexe féminin », objet de honte. La femme se sentira d’autant plus aimée qu’elle sera désirée malgré ce sexe laid et inquiétant, qu’aura surmonté le désir d’un amant de jouissance. C’est un mouvement vers le pôle libidinal. Tandis que si le sexe féminin est objet d’horreur et de dégoût, la femme perçoit que l’homme la « fécalise ». S’il la désire pour la même raison, elle peut se sentir entraînée vers la perversion, c’est-à-dire la jouissance fécale, la fétichisation.

En revanche, s’il y a un lieu où l’entrée de la poussée constante dans le moi peut être perçue, se déployer et être vécue comme une expérience enrichissante c’est au pôle libidinal, dans la relation sexuelle de jouissance, dans l’arrachement de la poussée constante libidinale à la poussée périodique de l’instinct et du besoin. La co-création du féminin et du masculin adultes, et la jouissance sexuelle font partie de ces expériences mutatives, qui provoquent des remaniements de l’économie psychique, et enrichissent le moi de représentations riches d’affects.

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre le moi et la libido.

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la “défaite”, dans toute la polysémie du terme.

Le passage du phallique au masculin-féminin

La phase phallique, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est le moyen de se dégager de la mère prégénitale. Le garçon y est aidé car il possède un pénis que la mère n’a pas. Pour la fille c’est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ?

La grande découverte de la puberté, c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique, c’est-à-dire narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Il théorise alors le « complexe de castration ». Le vagin n’est pas un organe infantile – non pas que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, une fente – mais parce que l’érogénéité profonde de cet organe ne peut être découverte que dans la relation sexuelle de jouissance.

Si cette organisation phallique existe, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, c’est parce qu’elle joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque œdipienne. Lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents, la scène primitive qui font effraction, mais c’est l’entrée en scène du sexe féminin, du vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : elles ont des règles, il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », comme le dit Freud, on pourrait dire « le sabre et le goupillon ».

Le passage par le phallique est un passage obligé, mais l’accès au masculin-féminin suppose un autre parcours, celui de la reconnaissance de l’altérité dans la différence des sexes.

C’est à propos du « féminin », pour la femme comme pour l’homme, dans la rencontre de la relation sexuelle que ce conflit est le plus exacerbé.

Le « génital » libidinal adulte est ce qu’il y a de plus difficile, de plus violent, et ce qui mobilise au plus fort les défenses anales, fécales, phalliques qu’on peut nommer « refus du féminin ». Car il exige un effort élaboratif du moi face à la poussée constante de la libido, dans la sexualité. Et c’est la violence de cette épreuve qui peut faire front, qui peut s’opposer à la violence de la captation régressive de la mère archaïque, qui tire vers l’indifférenciation.

Le travail du féminin

J’ai soutenu l’idée que c’est un “travail du féminin”, chez l’homme comme chez la femme, qui assure l’accès à la différence des sexes et son maintien, toujours conflictuel, et qui donc contribue à la constitution de l’identité psychosexuelle. Celle-ci reste cependant instable, car il s’agit d’un travail constant, et constamment menacé de régression à l’opposition actif-passif ou au couple phallique-châtré, qui soulagent tous deux le moi en “exigence de travail” face à la poussée constante de la pulsion sexuelle.

Chez la femme, le “féminin” réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. La femme veut deux choses antagonistes. Son moi déteste, hait la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le “masculin” de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du “phallique”, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son “féminin”. Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du “féminin”.

 L’amant, à condition que son moi ait pu se soumettre à l’effraction interne de la poussée constante libidinale, va la porter dans le corps de la femme, pour ouvrir, créer son « féminin ». Pour cela, il devra affronter, chez elle, son conflit entre sa libido et les résistances de son moi. Le féminin – celui de la différence des sexes – est donc ce que l’amant arrache de la femme en détruisant son refus du féminin.

Malgré sa résistance, l’effraction par la poussée constante de la libido s’avère plus facile pour le sexe de la femme, dont c’est le destin d’être ouvert. L’ouverture de son « féminin » ne dépend pas d’elle, mais d’un objet sexuel externe identifié à la poussée constante. C’est la raison pour laquelle l’accès à sa génitalité est à la fois plus aisé, parce qu’elle y est aidée par l’homme, et plus problématique que celle de l’homme, car la « Belle au sexe dormant » doit rencontrer son Prince, l’homme de sa jouissance. C’est ce qui fait de la femme une « âme en peine », dépendante, davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité « à compromis » de l’homme adulte.

L’amant est à la sexualité de la femme ce que la pulsion a été pour le moi : l’exigence d’accepter l’étranger, à la fois inquiétant et familier. Elle est donc, malgré elle, contrainte à un « travail de féminin ». Aucune femme ne peut se laisser pénétrer si elle n’a réussi à transformer ses angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitales. Le fantasme de viol, très érotisé, vient souvent marquer le passage d’un mode d’angoisse à l’autre.

Chez l’homme, le « travail de féminin » consiste à laisser la poussée constante s’emparer de son pénis, à s’abandonner à elle, alors que son principe de plaisir peut l’amener à se contenter de fonctionner selon un régime périodisé, de tension et de décharge. C’est alors une sexualité sur le mode anal, avec un pénis anal. L’orgasme de l’homme est alors faussement confondu avec la jouissance, alors qu’il consiste à fuir la jouissance et à revenir le plus vite possible dans le contrôle du moi.

“Quel est celui qui, au nom du plaisir, ne mollit pas dès les premiers pas un peu sérieux vers sa jouissance ?” écrit Jacques Lacan. J’ajouterai : vers la jouissance de l’autre ?

Cette entrée de la poussée constante dans la sexualité, seul véritable accès à la jouissance sexuelle, ne signifie pas, bien évidemment, pour l’homme, avoir une activité sexuelle constante, mais pouvoir désirer constamment une femme, avec un pénis libidinal. Cela suppose que sa peur de sa propre mère archaïque, de sa propre jouissance ou de celle de la femme ne le conduisent pas seulement à la décharge, mais à la découverte et à la création du “féminin” de la femme. C’est-à-dire de s’abandonner, lui aussi, à la pulsion et à l’objet sexuel, au lieu de tenter de les maîtriser tous deux par des défenses anales et phalliques. L’homme accède donc au masculin lorsqu’il devient ce qui le possède, c’est-à-dire poussée constante. L’interne de la poussée constante qui se révèle comme étrangère au dedans va se retrouver et se reconnaître dans l’étranger au dehors qui se révèle comme « faisant corps » avec la femme, dans l’union sexuelle de jouissance par laquelle il y aura alors différence sexuelle.

On peut dire qu’il y a retrouvaille. Et se reproduit là, sur le plan théorique, une union possible entre une théorie pulsionnelle, basée sur l’absence et la perte d’objet, et une théorie de relation d’objet, qui implique la réalité et la présence d’un autre.

Le « travail de féminin » chez l’homme, ou « travail de masculin », suppose qu’il puisse se démettre, pour un temps, du contrôle de son moi et de son pénis anal, et parvienne à surmonter les fantasmes d’un pénis phallique qui tend surtout à vérifier sa solidité dans la relation sexuelle, et à ne pas être terrorisé par des fantasmes liés au danger du corps de la femme-mère. C’est en effet tout un programme, et une « exigence de travail », comme dit Freud. On peut comprendre que bien des hommes ne s’y risquent pas !

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, à l’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion. C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la jouissance sexuelle. Je cite Freud, en 1912 : “Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur”. Sic !

Une femme sait quand on la désire constamment, c’est ainsi qu’elle se sent aimée. Elle sait aussi qu’une relation sexuelle à poussée constante ne s’use pas, et qu’elle creuse de plus en plus son féminin.

La dissymétrie de la différence des sexes s’enrichit par des identifications. L’homme va aussi se sentir dominé par la capacité de la femme à la soumission, à la réceptivité et à la pénétration. Plus la femme est soumise sexuellement, plus elle a de puissance sur son amant. Plus loin l’homme parvient à défaire la femme, plus il est puissant. L’amour est au rendez-vous.

L’énigme du masochisme

L’énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée plus elle a besoin d’être désirée ; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant ; plus elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée. La « défaite » féminine c’est la puissance de la femme.

Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre cette « énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ».

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois Dormant. Si, comme le dit Freud, la mère, messagère de la castration, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il t’arrivera des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ». La mère « suffisamment adéquate » est donc messagère de l’attente.

Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin de la fillette à l’abri du refoulement primaire, que l’amant viendra lever, réveiller, révéler. Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Le garçon, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organisera le plus souvent, bien appuyé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, elle, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. Et comme ces attentes sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut l’ancrage d’un solide masochisme primaire.

La coexcitation libidinale, qui érotise la douleur, est pour la fille une nécessité permanente de réappropriation de son corps, dont les successives modifications sexuelles féminines sont davantage liées au féminin maternel, et donc au danger de confusion avec le corps maternel.

Mais il faudra un infléchissement, vers le père, du mouvement masochique, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. Le changement d’objet fera de ce masochisme primaire, nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique secondaire qui conduira la fille au désir d’être pénétrée par le pénis du père. La culpabilité de ce désir œdipien amène la petite fille à l’exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par le père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin, celui d’ « Un enfant est battu », longuement analysé par Freud.

Et enfin, la femme attend la jouissance. Le changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient.

Le masochisme érotique féminin

Je m’éloigne donc de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance entre un masculin et un féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit le masochisme moral. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées.

Par ce masochisme érotique le moi de la femme peut s’approprier l’arrachement de la jouissance et trouver enfin un sexe féminin, jusque-là « loué à l’anus ».

Ce masochisme, chez la femme, est celui de la soumission à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », à condition d’avoir une profonde confiance en l’objet, et que celui-ci soit fiable, c’est-à-dire non pervers.

L’amant de jouissance investit le masochisme de la femme en la défiant, en lui parlant, en lui arrachant ses défenses, ses fantasmes, ses tabous, sa soumission. Parce qu’il lui donne son sexe et la jouissance, donc un plaisir extrême, et parce qu’il élargit son territoire de représentations affectées, la femme sollicite de lui l’effraction et l’abus de pouvoir sexuel.

Ce masochisme érotique féminin est le gardien de la jouissance sexuelle.

La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Mais la jouissance sexuelle, mêlée de tendresse, apporte un réel bénéfice de plaisir.

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social.

Je dirai que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant.

La relation génitale, lorsque la jouissance sexuelle est arrachée à la femme par l’amant, permet d’accomplir le degré le plus évolué du changement d’objet, réalisant, grâce à un nouvel objet, les promesses du père œdipien. Il s’agit donc d’un double changement d’objet, celui de la mère prégénitale au père œdipien, c’est-à-dire à la mère génitale, et celui du père œdipien à l’amant de jouissance. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».

Le « refus du féminin » quand même

Le génital adulte, tel le rocher de Sisyphe, est constamment à gravir, à construire et à maintenir, du fait de la poussée permanente de la pulsion sexuelle et du désir. Car le « féminin » est constamment en mouvement d’élaboration et de désélaboration vers le « refus du féminin ». Le « féminin » est toujours à reconquérir par le « masculin ».

La reprise narcissique par la femme de son « refus du féminin » est un des moteurs de la poussée constante du pénis de l’homme, qui aura, à chaque pénétration, à la reconquérir. Cela contribue à rendre la femme désirable, et à maintenir le « masculin » de l’homme dans son désir de conquête, constamment renouvelé, du féminin de la femme.

L’effet effracteur-nourricier de la relation sexuelle est donc l’un des nécessaires leviers du désir, et de sa dynamique selon la poussée constante.

La rencontre amoureuse

J’évoquerai la fonction de mise en scène des représentations que représente le scénario fantasmatique. On peut dire que la rencontre amoureuse est celle de deux scénarios fantasmatiques, par l’autosuggestion de chacun, ou par la suggestion de l’un par l’autre, en relation avec les prototypes infantiles. L’amour, comme l’a noté Freud, rend toujours l’amoureux très réceptif à la suggestion. D’où le coup de foudre !

La mise en scène fantasmatique est un mode de liaison de la libido qui participe à l’émergence du désir et à son maintien dans la déliaison de la jouissance. La communication des scénarios fantasmatiques, avant l’amour, est du ressort de la séduction. Pendant l’acte amoureux, cette communication est plus difficile, car il s’agit de dévoiler, de faire partager ou d’imposer érotiquement des fantasmes souvent incestueux, souvent masochistes qui contribuent à la jouissance. Il s’agit de jeu érotique. Aucun fantasme n’est pervers, ce qui est pervers c’est l’emprise, la manipulation qu’on exerce sur un être. Après l’amour, il est plus rare que les amants continuent à parler d’amour. Et pourtant, parallèlement à la tendresse, la mise en scène de nouvelles représentations affectées peut maintenir le pôle libidinal de la poussée constante, et le désir. Mais il s’agit d’un art qui n’a plus cours dans notre civilisation de « fast-food », et de « fast-love ».

Jusque-là il ne s’agit que de la composante perverse polymorphe, normale et souhaitable, de toute psychosexualité humaine.

La dérive perverse

C’est quand le scénario devient contrainte à l’agir, impérieux, compulsif, répétitif, pour le sujet qui le vit, et qui l’impose au partenaire, qu’on entre dans la version perverse du masochisme érogène. Le sujet subit l’emprise de but d’une pulsion délibidinalisée, fécalisée et la fait subir au partenaire, réduit au statut d’objet fétichisé. Tous deux sont alors enchaînés, et il ne s’agit pas d’un lien, mais d’un « contrat ». La relation, souvent très forte, est subordonnée à l’observation et à la durée du contrat. L’amour est rarement au rendez-vous. L’altérité subjective est déniée.

Une femme peut se laisser entraîner dans un scénario pervers par un homme pervers, lorsque celui-ci a su tout au début, sous le masque d’un amant de jouissance et de la promesse d’amour, ouvrir son « féminin » et en faire vibrer la composante masochiste. Il se fait passer pour un initiateur, celui qui est le seul à connaître la vérité sur la jouissance de la femme, et ce n’est que l’escalade, la contrainte, le malaise croissant, et le sentiment de souillure, d’abjection qui la mettra sur la voie de la fécalisation dont elle est l’objet.

Ce cas est fort bien illustré par un roman autobiographique d’Elisabeth McNeill, Neuf semaines et demi, où l’héroïne est portée à l’escalade de sa jouissance par un amant pervers, et se soumet à tous ses scénarios pervers. Quand il l’abandonne, et qu’elle prend conscience d’avoir servi de jouet érotique, elle tombe dans une profonde dépression. Le film (d’Adrian Lyne) qui en a été tiré, a une fin plus heureuse.

Ce rôle d’objet partiel reste valable dans le cas où le pervers masochiste est un homme qui, par le biais du scénario, délègue à la femme le pouvoir de désavouer la différence des sexes, et d’être l’agent de la castration qui, seule, mène à la jouissance.

« La pianiste », roman d’une femme, Elfriede Jelinek, mis en scène au cinéma par Haneke, est l’histoire d’une perversion sexuelle chez une femme, enfermée dans une relation d’emprise prégénitale avec sa mère. La première partie nous décrit un comportement pervers de type masculin, fétichique, dans laquelle la jouissance est liée à la fécalisation de la libido et de ses objets : le peep show du sex-shop, le reniflage des kleenex : le sperme excrémentiel évoque la jouissance fécale de certains hommes pervers avec des objets de pissotières. Cette perversion de type masculin, autoérotique, apparaît comme une solution, une tentative d’échapper à la perversion maternelle incestueuse à laquelle elle participe avec passion.

L’homme qui tombe amoureux d’elle, par le biais de la vibration musicale, va mener sa conquête masculine à dominer celle qui sait si bien dominer ses élèves, à trouver sa soumission et son « féminin ». Lorsqu’il tombera, sidéré, sur la perversion de cette femme, il fera tout pour la secouer, pour la rencontrer, jusqu’à entrer dans le scénario de ses fantasmes masochistes pervers, en la maltraitant, en la battant, en l’humiliant. Mais quand il tentera de réveiller et révéler son masochisme érotique féminin, il échouera, car la pénétration haïe la laisse de glace. Prisonnière de sa sexualité prégénitale, fidèle à sa mère archaïque, elle ne peut avoir accès à son masochisme érotique féminin, c’est-à-dire à la pénétration, à la soumission, elle ne connaît que le masochisme pervers autoérotique et fantasmatique, qu’elle a espéré pouvoir mettre en acte dans une relation avec un homme. Cet homme devra donc renoncer, admettre qu’elle est allée trop loin, qu’il ne peut plus la rejoindre. Il la quittera, désespéré, la laissant encore plus désespérée, en proie à son ravage et à son auto-destructivité. Le malentendu a été total. La rencontre amoureuse s’est avérée impossible, alors que tous deux la recherchaient, mais sur des planètes différentes, qui toutes deux ont pour nom masochisme, mais qui sont à des années-lumière de distance.

Pour tenter de conclure

La sexualité de jouissance est une création psychique authentique. Elle n’est ni seule phénoménologie, ni seule répétition. Aucun événement de la vie d’un adulte n’est comparable à une relation de jouissance, qui est un des plus puissants moyens de mettre l’humain aussi directement en contact avec les couches les plus profondes de la vie psychique, où règnent souverainement les processus primaires, d’exalter les antagonismes constitutifs du psychisme et le masochisme. On peut en dire tout autant du transfert dans la cure.

Il s’agit d’une épreuve initiatique, pour un homme comme pour une femme : celle d’un acte sexuel par lequel la poussée constante de la pulsion s’empare de leurs moi, pour en arracher la jouissance ; celle d’une soumission à la pulsion et à l’objet érotique ; celle d’une relation entre un “masculin” et un “féminin” qui se génitalisent mutuellement dans leur rencontre, mais dans une asymétrie constitutive de la différence des sexes.

C’est, à mon sens, cette expérience d’introjection pulsionnelle et d’élargissement du moi, donc intégrative, qui permet de dépasser l’ordre phallique.

Il s’agit donc bien d’une expérience mutative, de réorganisation narcissique et objectale, à laquelle la psychanalyse n’a pas dévolue ses lettres de noblesse, comme au complexe d’Œdipe, que pourtant elle restructure et prolonge.

La différence des sexes, c’est la première différence, paradigmatique de toutes les différences. C’est par la sexualité et par la différence des sexes que le petit être surgit au monde. Le premier regard posé sur lui interroge la différence des sexes. C’est la perception de la différence des sexes qui pousse l’enfant, comme on le sait, à une intense activité de pensée, qui le conduit à élaborer des théories sexuelles infantiles. La différence sexuelle fait violence au moi et à son narcissisme, et c’est cette effraction nourricière qui participe à la construction non seulement de la psychosexualité, mais de la pensée. La pensée c’est la pensée de la différence.

Cycle de Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’adulte,
Jeudi 20 mars 2003

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