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Célébrité, narcissisme et addictions

Auteur(s) : Laurent Muldworf
Mots clés : addictions – célébrité – dépossession de soi – désubjectivation – double – honte – identité – imposture – narcissisme – soi grandiose

Introduction

À première vue célébrité peut rimer avec futilité, actualité « people », évoquant un monde superficiel, artificiel et sans intérêt clinique particulier. Pourtant, pas une semaine ne se passe sans que des célébrités ne fassent la une des journaux, à l’occasion de comportements transgressifs, dangereux, de suicide ou d’accidents, d’addictions ou de décès précoce… Le clinicien s’interroge alors : comment comprendre la prédominance de la destructivité chez ces personnes adulées, riches, enviées, à qui tout semble réussir ? On a tous en mémoire la mort suspecte de Marilyn Monroe, la mort précoce d’Amy Winehouse, l’accident mortel de James Dean, les sevrages héroïques du regretté Johny Halliday ; à chacun ses idoles et sa mémoire affective…

Peut-être avez-vous entendu parler du « club des 27 », terme un peu cynique pour désigner le groupe de jeunes artistes morts brutalement à 27 ans : Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain etc…, et plus récemment Amy Winehouse. Les causes des décès sont essentiellement overdoses et accidents sous l’emprise de stupéfiants et d’alcool. C’est frappant et ça questionne… Pourquoi ? Le « club des 27 » a un aspect empirique ou anecdotique, mais figurez-vous qu’il existe une étude clinique et statistique sur la question.

En effet, une étude récente s’est attachée à calculer la survie des 100 artistes ayant commis les 1000 albums les plus renommés de tous les temps : d’Elvis Presley en 1956 à Eminem en 1999, et un chiffre est sorti, précis et implacable : 1,7. Les stars de la pop music meurent 1,7 fois plus tôt que la population générale ; et c’est plus précisément dans les 20 ans qui suivent le surgissement de la célébrité que cette surmortalité se vérifie ; au-delà de 25 ans de renommée, la mortalité des stars tend à rejoindre celle du commun des mortels…

Si les relations entre création artistique, folie, drogues ont fait l’objet de nombreuses publications, la célébrité et ses conséquences psychologiques et identitaires ont été peu étudiées. La célébrité est par contre depuis longtemps un objet d’étude sociologique dans les pays anglo-saxons, au sein du courant des « Cultural Study ». Il apparait que la célébrité s’inscrit dans une histoire, une trajectoire de vie. Nous allons donc essayer d’explorer les liens entre la célébrité, ses implications narcissiques et identitaires, et les conduites de destructivité et addictions.

La présente conférence est issue d’un essai écrit avec Éric Corbobesse [Muldworf L. et Corbobesse E. (2011), Succès damné. Paris, Fayard.[/ref]

1) Narcissisme et quête de célébrité

Pour certains artistes, la célébrité va leur tomber dessus, les envahir et ils la subiront comme un mal nécessaire. Ce fut le cas de Jean-Jacques Rousseau. On l’appelle « Jean-Jacques », on veut à tout prix le voir… À partir de 1760, il vit cette notoriété comme un fardeau. Il parle de la « funeste célébrité », de la « célébrité des malheurs ». Il décrit le fait qu’il y a ce personnage public « Jean-Jacques » qui s’est interposé entre lui et le peuple .

Pour bien d’autres, la célébrité est voulue, recherchée absolument. Cette quête de reconnaissance ne peut être comprise que si l’on se penche sur l’histoire du sujet, la construction de son identité et de son noyau central qui est le narcissisme.

Nous allons rapidement resituer ces notions.

2) Narcissisme, image de soi et identité

Le narcissisme est en quelque sorte la fondation du psychisme. Il est ce socle premier, permettant à l’enfant de se vivre comme unifié, évoluant dans une continuité, et sur lequel se bâtiront relations et expériences futures. Il est la base de notre sentiment d’identité. Dans son usage psychologique courant, le narcissisme va désigner l’estime de soi, l’image suffisamment bonne que l’on a de nous-même, qui détermine la capacité à prendre soin de sa personne et la capacité à résister à l’adversité, aux échecs et aux frustrations.

On sait depuis Freud et Winnicott que le narcissisme est avant tout issu de l’amour des parents, et singulièrement du visage et du regard de la mère. Le visage et le regard de la mère sont pour le petit enfant comme un miroir disait D.W. Winnicott. En d’autres termes l’enfant se sent exister parce que sa mère le voit, l’admire, le lui dit et le lui montre. C’est dans ces jeux de regards, puis de langage que se constitue progressivement le sentiment d’être. 

Les repères parentaux positifs sont intériorisés, et deviennent des objets internes, stables et bienveillants, au plus profond de soi. Ces objets internes positifs, soutiendront le sujet, par la suite, quand il sera confronté aux échecs, au malheur, à la solitude. Ces blessures narcissiques seront surmontées grâce aux bons objets internes intériorisés, convoqués dans ces circonstances et qui aident à maintenir une confiance suffisante en sa propre valeur. C’est le « bon narcissisme » ou le « narcissisme constructif », une sorte d’assurance tranquille, acquise grâce au sentiment d’amour inconditionnel donné par ses parents, sans que l’enfant n’ait à prouver quoique ce soit.

Quant à l’identité, c’est un terme qui vient de la psychologie sociale, d’utilisation récente en psychanalyse et qui comporte trois dimensions : physique, psychique et groupale. L’identité, nous le verrons, va être mise à l’épreuve, attaquée par la célébrité.

L’identité est d’abord physique, par la présence du corps sexué, son capital génétique, sa beauté ou pas ; ce corps est à s’approprier, à habiter, par ses expériences personnelles et ses relations aux autres. La célébrité peut aboutir à se sentir déposséder de son corps, qui va être exploité, marchandisé et exhibé.

L’identité est aussi psychique, car le sentiment d’identité comprend une notion d’unité personnelle (je suis un être unique) et de continuité temporelle ; c’est dans cette dimension psychique de l’identité que s’inscrit l’image de soi, le narcissisme, fruit de son histoire affective personnelle et de ses identifications. L’artiste est souvent amené à s’identifier à son art ou sa création et son narcissisme va être soumis à des épreuves constantes.

Enfin, l’identité a une dimension groupale : l’axe vertical de la filiation et le nom que l’on porte, et plus largement, l’axe horizontal des liens d’affiliation et des sentiments d’appartenance, qu’ils soient culturels, religieux ou professionnels. Que deviennent les liens d’affiliation quand on est aimé par des millions de fans, plus ou moins anonymes ?

L’identité est une addition plus ou moins harmonieuse de tout cela, et le psychisme produit un travail de liaison pour maintenir une continuité de l’identité.

 Or l’identité de la star, de la personne célèbre, va inévitablement subir des déformations. Mais comment était son narcissisme avant d’être célèbre, comment comprendre ce besoin vital de reconnaissance ?  ces questions nous ont amenés à nous intéresser aux biographies d’un certain nombre de Stars.

3) Enfances de stars

Patrick Dewaere disait : « moi, on m’a trouvé dans une poubelle… », résumant ainsi sa biographie !  Si chacun a son parcours vers la célébrité, on est frappé par la répétition de certains événements de vie qui jalonnent la biographie des stars. Les carences parentales, des deuils précoces, et des traumatismes affectifs y sont surreprésentés. Or, on sait que les situations de traumatismes, de deuils, d’abandons survenus trop tôt, vont laisser des failles, des fragilités narcissiques durables : peur de ne pas être aimé, ou d’être abandonné. Ces failles narcissiques constitueront des sources d’angoisse mais aussi des sources de création.

Si on décompose un peu ces éléments traumatiques on trouve :

Deuils précoces et abandons 

On peut citer rapidement et en vrac, le cas de Steve McQueen, dont le père pilote d’avion, a disparu à sa naissance, que sa mère abandonna et qui fut élevé par un oncle. Quand il a 12 ans, sa mère veut le reprendre et commence alors pour lui, une période de fugues, d’errance, de prédélinquance et qui se termine par son engagement dans la marine. Il commente sobrement tout cela en disant : « ma vie a été bousillée dès le début ». Sobrement, pas toujours car du côté des addictions, Steve McQueen sera « addict » en même temps au sport, à l’alcool, à la marijuana, dont l’excès de consommation lui donnera des poussées de paranoïa…

Exemplaire aussi est l’enfance de Marilyn Monroe (née Norman Jean), marquée par une succession de traumatismes affectifs. Les 50 biographies qui lui sont consacrées décrivent les dépressions, les errances et les ivresses de sa mère Gladys. La petite Norma sera placée tantôt chez des amis, de la famille, puis à l’orphelinat. Elle a 8 ans lors de l’internement final de sa mère et elle n’est alors qu’une fillette maigrichonne, bègue, plongée dans l’hébétude. Et personne n’y fait attention. C’est sans doute pour cela qu’à l’adolescence, elle s’acharne à devenir modèle pour les photographes, devenant ce que la profession appelle une « Mmmmm Girl », celle que tout le monde regarde et qui fait envie… On connait la suite, sa grande vulnérabilité, son besoin éperdu d’amour, sa dépendance à l’alcool, et son mal de vivre ; on y reviendra.

 Citons encore Madonna, qui perd sa mère à l’âge de 5 ans, victime d’un cancer du sein et dont elle fera un sujet récurrent dans ses chansons.

John Lennon, élevé par son oncle et sa tante, éloigné de son père, perd sa mère à l’âge de 18 ans. Celle de Paul McCartney est morte quand il a 14 ans. C’est peut-être quelque chose qui les a reliés et permis cette union créatrice exceptionnelle entre eux ?

Du coté des abandons, on peut citer le père de Romy Schneider qui part avec une partenaire quand la fillette a 4 ans ou le père Sofia Loren qui part à sa naissance. Même chose pour le chanteur Eminem et aussi pour notre Johnny Hallyday national, qui parlera souvent de l’absence et du manque de son père…

Un deuil précoce représente un traumatisme psychique qui non seulement prive d’un apport affectif majeur, et d’un modèle essentiel d’identification ; mais ce trauma peut aussi s’accompagner d’un sentiment de culpabilité dit culpabilité du « survivant » : « pourquoi moi suis-je en vie ? ». Le manque d’un père, celui qui accompagne le sujet dans sa découverte du monde extérieur, celui qui donne son nom et inscrit le sujet dans la succession des générations, ce manque-là peut se faire sentir tout le long d’une vie. C’est ce que racontait Johnny Hallyday, 60 ans plus tard, à l’occasion d’une hospitalisation et d’un état confusionnel : « Le médecin m’a raconté que j’avais appelé mon père toute la nuit. Papa, vient me chercher, Papa…, c’est étonnant. Il m’a laissé tomber quand j’avais 6 mois. Pourquoi dans mon délire ai-je appelé mon père ? Peut-être parce que j’ai pensé à la personne qui m’a le plus manqué. » 

On pourrait multiplier les exemples.

Secrets de famille

Les biographies de stars sont truffées de secrets autour de la filiation et cela pose des questions psychopathologiques passionnantes sur l’articulation secret et création.

 Nathalie Wood ne sait pas qui est son véritable père et Gary Grant ne sait pas qui est sa véritable mère. L’acteur Patrick Dewaere nous en fournit aussi un exemple émouvant. Il découvre fortuitement, à l’âge de 16 ans, en surprenant une conversation, que l’homme dont il porte le nom n’est pas son vrai père. Pour cet adolescent, les repères et les certitudes s’effondrent, et son identité vacille. Chez ce comédien qui jouera des « paumés » plus vrais que nature, son art s’est toujours doublé d’une quête d’identité. Ses proches le décrivent s’inspectant devant la glace, se demandant à qui il ressemble et s’il va perdre ses cheveux… Toxicomane à l’héroïne, Il se suicidera à l’âge 35 ans.

Jack Nicholson apprendra lui, à 37 ans, que ses parents sont en fait ses grands-parents et que Jane, qui passait pour être sa sœur, était en fait sa mère. Il déclarera avec humour, « je fais partie des bâtards et je crois bien que du sang royal coule dans mes veines ! ». Ce raccourci exprime son sentiment de dévalorisation qu’il déguise en mégalomanie, par le jeu et l’imaginaire. Ses extravagances, son comportement de séducteur effréné et ses excès d’alcool et de drogues sont bien connues. Nous y reviendrons.

Concernant les liens entre secrets de famille et création, c’est un sujet vaste qui mérite à lui seul un séminaire ; juste quelques mots… Des écrivains connus sont le fruit de secrets autour de leur naissance : Maupassant, Hergé, Aragon, dans des styles littéraires bien différents. Sur ce sujet on peut lire les textes de Serge Tisseron, entre autres. Pour Freud, le secret va produire une stimulation de la curiosité intellectuelle. Serge Tisseron, lui, évoque un travail du secret, qui induit un clivage psychique autour de l’interdit à savoir et à penser, clivage qui se transmet sur un mode transgénérationnel, avec un paradoxe psychique entre interdit de savoir et interdit d’oublier.

 Quête identitaire et de reconnaissance

Brando, James Dean, Jack Nicholson, se tourneront vers le théâtre pour exprimer et combattre leur mal-être. C’est la voie artistique qui leur permet dans un premier temps une certaine sublimation de leurs angoisses existentielles, c’est-à-dire une transformation de cette angoisse en quelque chose de positif. Mais dans un premier temps seulement, car la célébrité va s’accompagner d’un certain nombre d’effets secondaires qui va les tirer vers le bas.

Pour d’autres, les mots revanche et reconnaissance collent bien à leur histoire. Revanche sur la vie, l’abandon, la pauvreté. La quête de célébrité accompagne alors le désir de reconnaissance sociale et de richesse. C’est ce qu’exhibent les rappeurs dans les clips : des kilos d’or, des grosses voitures et des filles à leurs pieds… images toute puissance et de consommation à outrance. Tout cela exprime le désir de s’élever au-dessus de la masse des « loosers » anonymes.

C’est cette double impression de « non-vie », de no-life et de no futur que veulent fuir les milliers de candidats de la téléréalité. La plupart d’entre eux viennent de milieu peu favorisé, et ont des difficultés d’insertion sociale. Ils veulent tenter leur chance à tout prix et sont en guerre contre l’anonymat. Le désir de célébrité est chez eux à l’état pur avec les dégâts à distance que l’on a pu observer chez la jeune Loana.

 Le psychanalyste américain Heinz Kohut décrit très bien le devenir du sujet luttant contre une faille narcissique, c’est-à-dire contre un sentiment permanent d’impuissance ; celui-ci est dénié par le développement d’un « soi grandiose ». Il s’agit d’une personnalité narcissique avec un besoin extrême d’être admiré et de dominer. La relation ne va pas de soi vers l’objet, mais de soi vers soi.

Dans une sorte de processus imaginaire d’auto-engendrement, l’anonyme devenu célèbre va enfanter d’un double qu’il va chérir. La célébrité en devenir, sera donc pour elle-même, sa première groupie. 

4) Célébrité et perte des limites du Moi

Dès le début de la notoriété, les limites vont commencer à s’effacer. La montée vers la célébrité n’est pas lente et progressive, mais se fait par brusques coups d’accélérateur. Cette poussée est décrite à l’aide de métaphores : tourbillon, décollage, montée en flèche…qui évoque la perte de contrôle des événements et l’effacement des limites.

Le passage à la célébrité va produire une brusque accélération existentielle et un changement complet de repères

Omnipotence, grosse tête et caprices

La célébrité a gommé les conflits et plus personne n’ose dire non à la star. Les limites tombent une à une : attendre, faire la queue, se voir refuser quelque chose parce que c’est complet, ou qu’il n’y en a plus ou que c’est trop cher… tout ça n’existe plus ! Les refus deviennent une agression face au sentiment d’omnipotence. C’est le syndrome de la grosse tête qui est fait de mégalomanie et d’arrogance. La star croit s’élever, en fait elle régresse à l’état de nourrisson capricieux qui veut tout et tout de suite. La sexualité devient elle aussi sans limites : Woody Allen le dit très bien avec son humour absurde : « la célébrité m’a apporté un gros avantage, les femmes qui me disent non sont plus belles et plus nombreuses qu’autrefois… ».

Gene Simmons, le bassiste du groupe Kiss, se vante du nombre de femmes qu’il a conquis pendant les tournées du groupe. Il en annonce 5000, et c’est loin du score que s’attribue Warren Beatty avec 10 000 conquêtes ! Julio Iglésias parle de son addiction au sexe, « je ne pouvais pas monter sur scène si je ne faisais pas l’amour avant ; et je voulais terminer le concert rapidement car je savais qu’une femme nue m’attendait dans ma loge… ». Marlon Brando évoque « les années de la grande baise, je couchais avec toutes sortes de femmes, j’avais perdu la notion du temps et dépensais mon argent sans compter ».

L’argent afflue et devient rapidement incomptable et la toute-puissance devient aussi financière. Toutes ces outrances sont visibles : villas dans des endroits paradisiaques, voitures de grand luxe, yachts, jets privés, bijoux et vêtements inabordables… Inutile de tout payer, on vous invite, on vous prête, on vous donne… (le groupe Led Zeppelin ira jusqu’à se payer un Boeing 727 pour ses tournées).

Cette toute-puissance s’accompagne d’une surestimation extrême de soi avec un recul croissant du principe de réalité. Le monde de la névrose s’est effacé, celui de l’interdit, des limites, de la frustration et de la Loi. Ce monde-là est remplacé par un fonctionnement purement narcissique, omnipotent ou tout devient possible, proche du fonctionnement en processus primaire, comme dans les rêves.

Les caprices s’inscrivent dans ce fonctionnement : Madonna exige dans les suites qu’elle loue l’installation d’une salle de sport et un siège neuf dans les toilettes, qui doit être scellé sous l’inspection de son équipe. Citons encore Mariah Carey qui parait souffrir d’une addiction à sa propre image et demande à réserver non pas une suite mais un étage entier dans les palaces ou elle va, et exige que tous les écrans géants de télévision ne diffusent en boucle que ses clips, et les magazines où apparaissent d’autres stars qu’elle, sont bannis ! À propos d’hôtels, les groupes Led Zeppelin et les Who avaient l’habitude de détruire systématiquement leurs chambres, dans un contexte de prise d’alcool et de drogues, nous allons y venir au sujet des addictions.

Mais si tous les souhaits, tous les fantasmes peuvent se réaliser, que devient le désir ? Convoquons une star française de la psychanalyse, Jacques Lacan. Pour lui, le désir est indissociablement lié au manque et à l’objet perdu, au paradis perdu de l’unité primaire avec la mère. Pour Lacan, le manque est au cœur de l’être, qu’il nomme le « manque à être ». Ce qui pourrait le combler est interdit ou inaccessible et cet interdit préserve le désir et la quête de complétude. 

Quand tous les désirs sont comblés, advient le vide : c’est la perte du désir, car il n’y a plus rien à désirer, attendre ou à espérer. Olivenstein parlait d’un « manque du manque ». On assiste à une surenchère dans la recherche du plaisir et de l’excitation et à la prise de tous les risques pour accéder à toutes les ivresses.

Dépossession de soi et désubjectivation

Le cinéma et la musique font partie de l’industrie du divertissement, dont les enjeux commerciaux sont immenses. La star court le risque d’être réduite à l’état de produit à la valeur variable et volatile : « Bankable » un jour, « has been » le lendemain. De plus, les stars sont des pièges à désir, par leur charisme et leur beauté. Les plus « glamour » vendront leur image pour des produits de luxe, parfums ou bijoux, les autres, en fonction de leur notoriété, vanteront les mérites de boissons gazeuses, d’assurances ou de denrées alimentaires. Leur identité commence à leur échapper, et ce n’est qu’un début.

L’intimité et la pudeur sont des barrières qui délimitent notre identité et elles vont être attaquées en premier. Si on fait un petit détour anthropologique, durant son évolution, l’être humain, en passant du déplacement à 4 pattes à la position debout, a été amené à cacher ses parties intimes (appelées anciennement parties honteuses), et ses fonctions excrémentielles. Leur dévoilement inattendu, produit un affect violent de honte, face au regard des autres, qui est alors effractant et insoutenable. L’intimité est partie constituante de notre identité, grâce à la construction et à la protection d’un espace privé non-partageable avec les autres. La pudeur chez l’enfant fait partie du processus de la constitution du moi, puis des codes sociaux et du lien social. 

 La pudeur est la première barrière identitaire qui va être effractée.

Les émissions de téléréalité reposent sur une exploitation mercantile de l’intimité. Dans la première d’entre elles, Loft Story, un groupe de jeunes est filmé 24 heures sur 24 à l’aide de caméras installées partout, jusque dans les salles de bain et les toilettes. Ces jeunes en quête de notoriété et de reconnaissance, sont en fait instrumentalisés et subissent une situation de désubjectivation. Nous en avons observé les tristes dégâts réalisés sur la jeune Loana, devenue célèbre après de scènes sexuelles au cours de l’émission « Loft Story », qui a sombré depuis dans la dépression, les addictions diverses et les tentatives de suicide, et dont la détresse alimente maintenant les pages des magazines.

Le rapport au corps et à la nudité est au cœur de l’intime. La nudité du corps féminin est objet de fascination et de désir, et les actrices en parlent très différemment les unes des autres. Il y a des nudités puissantes et triomphantes, comme celle de Brigitte Bardot dans « Le mépris » et dans « Et Dieu créa la femme » ou celle d’Emmanuelle Béart qui parle de l’énergie volcanique dégagée par son corps nu. Mais il y a aussi des nudités destructrices, comme celle de Maria Schneider, jeune actrice de 20 ans au moment du tournage du « Dernier tango à Paris ». Elle sortira humiliée et traumatisée de la scène désormais célèbre d’une sodomie facilitée par une motte de beurre… Même s’il s’agit d’une scène mimée, en partie improvisée avec Marlon Brando, Maria Schneider n’avait ni la maturité ni la solidité pour se préserver et définir ses propres limites. Elle se retrouve donc « grillée » pour le cinéma, s’exile aux États-Unis et tombe dans une profonde dépression, accompagnée de plusieurs overdoses et tentatives de suicide.

Cela pose le problème de ce que les actrices sont prêtes à donner de leur intimité et à sacrifier de leur pudeur à un metteur en scène. Il y a aussi ce que le cinéaste a envie de leur prendre, de se saisir en les poussant à bout, en repoussant leurs limites. 

C’est encore plus effractant pour l’identité, quand il s’agit de photos intimes volées et de sex-tapes, ces scènes de sexe, diffusées à l’insu de la personne.

5) Confusion identitaire

Du vrai et du faux

Parlant de l’art, Diderot disait que « le rôle de l’esthétique est de dévoiler la nature, c’est-à-dire le sens même de l’existence, et de donner une certaine vérité sur l’humain ». C’est une façon de dire que le vrai, le réel, n’est accessible que grâce au détour par l’espace du jeu et de la représentation symbolique. L’art a donc cette fonction paradoxale : le faux révèle le vrai, le réel. C’est peut-être ce que Lacan voulait dire en énonçant : « le réel, c’est l’impossible »…

De même, Le jeu des comédiens, les fictions vont nous révéler des choses sur nous-mêmes. Si l’on se penche sur le jeu des comédiens, il faut souligner que Diderot, dans son célèbre ouvrage « Paradoxe sur le comédien », prônait d’être faux pour paraître vrai. « La sensibilité fait les comédiens médiocres », disait-il ! Pour lui, rien ne valait la lucidité et l’observation.

L’Actors Studio : une méthode qui rend fou ? 

À l’opposé, Lee Strasberg, fondateur et directeur de cette école de théâtre, applique une méthode révolutionnaire : il ne faut plus jouer, il faut être. Le but est d’atteindre un réalisme aigu par un jeu tout intérieur. Il s’agit d’effectuer un travail sur sa mémoire émotionnelle pour retrouver en soi les sensations et émotions vécues dans le passé et les faire ressortir.

C’est là que les choses se gâtent et que l’identité se trouble.

La comédienne Jane Fonda raconte dans sa biographie qu’elle se sent dans un premier temps libéré par cette méthode : elle se sent vraiment elle-même pendant le jeu et peut exprimer des émotions taboues jusque-là. Mais elle se sent nulle et impuissante dans sa vie de couple, ou elle a la sensation de se nier, de se salir et de ne pas exister. Elle est vraie sur le plateau de tournage et fausse dans sa vie réelle. Dans cette confusion des places, elle se sent profondément déprimée, consomme des amphétamines et alterne des crises d’anorexie et de boulimie. En plein paradoxe existentiel, elle est perdue dans son couple et à l’écran, elle interprète Barbarella, femme guerrière et sex-symbol !

Le vrai et le faux se renversent et s’interpénètrent. Lee Strasberg est très fier de sa méthode et lui trouve même des vertus psychothérapiques ! « C’est un véritable viol psychique ! », Dira James Dean qui livre à nu toutes ses émotions.

Imposture et honte

Albert Camus disait : « ce n’est pas l’artiste qui devient célèbre, mais quelqu’un d’autre sous son nom, qui finira par lui échapper ». Il décrit ainsi la constitution du « double célèbre ». Ce double est en partie auto-engendré par la star mais ce double est aussi modelé par les producteurs à coup de chirurgie esthétique, biographies inventées et artifices diffusés dans les médias. Marylin Monroe n’est pas blonde mais rousse, Rita Hayworth n’est pas rousse mais brune, et puis de toutes façons Marylin ne s’appelle pas Marylin, pas plus que Rita ne s’appelle Rita… Ce fut le cas aussi de l’acteur Cary Grant, homosexuel, que l’on photographiait entouré de jolies pin-up pour confirmer son image de séducteur véhiculé dans ses films. En plein mal de vivre, Marilyn Monroe disait d’elle-même : « un jour, vous verrez, ils s’apercevront que je suis bidon ! ». Elle se sent surévaluée et pas du tout à la hauteur de son mythe. Elle ne se sent que désirée par les hommes, alors que son seul désir était d’être aimée…

 Même sentiment profond d’imposture chez Marlon Brando, dont le sentiment de vulnérabilité et de ne rien valoir, contredit violemment sa puissance apparente et son mythe : « je marchais à peine que ma mère m’avait déjà abandonné pour une bouteille… », se souvient-il. Il se définissait lui-même comme bisexuel et ayant besoin de séduire et consommer alcool et femmes en permanence.

Les sentiments de honte et d’imposture sont poussés à l’extrême pour la jeune actrice Jean Seberg après la première mondiale de Jeanne d’Arc. À 20 ans, elle dîne avec le tout-Paris artistique et politique et rencontrera Kennedy, Malraux et De Gaulle. Elle se sent gauche et ridicule, laide et inculte, considérant son succès comme immérité. Par la suite, Jean Seberg deviendra dépendante à l’alcool et aux barbituriques et mettra fin à ses jours à l’âge de 40 ans.

On voit que l’écart entre le double célèbre et la personne réelle est énorme et source de conflit interne. L’imposture, c’est être pris pour ce qu’on n’est pas, pris pour un autre qui a pris votre place.

Double célèbre et identité 

Comme le souligne Edgar Morin, le personnage contamine la star et la star contamine le personnage. Et il est pourtant fondamental de ne pas confondre son identité profonde avec son double devenu célèbre. Marlon Brando donne cet avertissement, « le pire qui puisse arriver à une célébrité, c’est de se mettre à croire au mythe qui s’attache à elle ». La star va se confondre avec son personnage et de perdre de vue son identité propre. Ce télescopage, cette confusion s’accompagne d’une perte de l’espace du jeu, de l’espace du faire semblant, ce qui a des conséquences plus graves. Il s’agit d’un effacement de la symbolisation, que nous allons essayer d’illustrer.

Un bon exemple nous est fourni par le regretté Patrick Dewaere. Cet acteur attachant, hypersensible, a accumulé les rôles de paumés et de désespérés, en même temps que dans sa vie amoureuse il vivait échecs et séparations. Sur le tournage d’un film, « F comme Fairbanks », il joue avec une actrice, Miou Miou, qui vient de le quitter dans la réalité. Lors d’une scène, Patrick Dewaere, totalement engagé, se tape à plusieurs reprises la tête contre une voiture : il se tape vraiment la tête, sans trucage ni protection. Sa douleur physique est vraie et sa douleur psychique aussi. Dans un autre film, « Un mauvais fils », il va encore plus loin. Non seulement il a un vrai problème de reconnaissance paternelle, mais lorsqu’il doit jouer une scène de réveil laborieux après une nuit de « défonce », Il se fait un vrai shoot juste avant la scène pour faire plus vrai, lui qui s’efforçait d’être « clean » lors des tournages. Il ne joue plus, il est cette douleur de vivre et ce paumé en pleine quête identitaire. Son personnage dit, « je suis un type sans importance, ça ne me dérange pas, j’étais déjà un bébé sans importance ». « Entre les tournages, je tourne en rond et je me demande qui je suis », ajoutait-il. Patrick Dewaere était héroïnomane et se suicidera à l’âge de 35 ans.

Dans ces situations, il n’y a plus de déplacement de la problématique, plus de sublimation (c’est-à-dire de transformation symbolique) de la douleur et de la destructivité. Elles ne sont plus jouées ou mimées ; elles sont vécues, agies, montrées et exploitées, au péril de l’équilibre psychique des comédiens.Le télescopage de la réalité et de la fiction entraine la disparition de l’espace de jeu, de l’aire transitionnelle, de cet espace qui permet de fantasmer, rêver et symboliser. 

Un exemple de cet effacement de la symbolisation est la proposition de la cinéaste Catherine Breillat de filmer de vrais rapports sexuels et non pas des scènes de sexe simulées. Dans ce cas, on ne voit plus la représentation d’une chose, on voit la chose elle-même. Cette une tentative d’approcher une vérité en montrant de la réalité. Mais le réel n’est pas en lui-même porteur de sens ; la création et l’art le dévoilent par les détours de la symbolisation. C’est ce que semble dire Victor Hugo : « L’art, c’est le reflet que renvoie l’âme humaine, éblouie par la splendeur du beau… ».

La confrontation avec la crudité du réel a un impact traumatique sur le spectateur par une sidération de la pensée et la violence des sensations ; et aussi un impact traumatique sur les acteurs qui ne sont plus protégés par un personnage de fiction. Le double a pris leur place, telle l’ombre dans le conte d’Andersen, conte dans lequel l’homme devient l’ombre et l’ombre devient lui-même….

6) Addictions et pansements psychiques

On a vu finalement que la célébrité apportait de mauvaises réponses à une quête identitaire, ces mauvaises réponses venant aggraver les failles narcissiques et produire un effet de déliaison sur l’identité. C’est dans ce contexte que vient s’inscrire la surconsommation de produits toxiques, alcool et médicaments, si fréquente dans l’industrie du spectacle.

Plus la célébrité arrive tôt et plus c’est dangereux : Drew Barrymore, enfant star célèbre dès l’âge de 7 ans, découvre l’alcool à 9 ans, fume du haschich à 10 et prend de la cocaïne à 12… Elle fera plusieurs tentatives de suicide et plusieurs cures de désintoxication, les fameuses « rehabs »… C’est ce que rappelle avec lucidité Georges Clooney, devenu célèbre sur le tard, alors qu’il est déjà un homme mûr : « si j’avais percé vite, je pense que j’en serai à me shooter du crack dans les veines du cou ! ».

Besoin de dopage

Pour le psychanalyste Michel de M’Uzan, les sujets « addicts » ou dépendants sont des esclaves de la quantité. Ils luttent contre ce que le psychisme ne peut plus assimiler : le vide, le manque ou au contraire canaliser les pulsions et les excitations. L’utilisation des drogues peut se comprendre comme un moyen de dopage, étant donné l’énergie que demande le démarrage d’une carrière puis l’exigence de rendement. Quand ça marche, il faut pouvoir tenir physiquement le rythme et cela ouvre la porte aux « uppers » (stimulants) de toutes sortes : cocaïne, crack, amphétamines… Balzac buvait jusqu’à 30 tasses de café en une journée, car pour lui « chaque jour est un Austerlitz de la création ».

Les stars du rock, quant à elles, donnent tout, tous les soirs, pendant les tournées qui leur rapportent plus que la vente de disques. Tous ces artistes disent l’énorme quantité d’énergie dépensée sur scène et la « défonce » pour assurer la performance et se sentir invulnérable.

C’est ce que raconte Johnny Halliday en parlant de la place de la cocaïne dans sa vie : « la cocaïne, j’en ai pris longtemps en tombant de mon lit, le matin. Maintenant, c’est fini, j’en prends juste pour travailler, pour relancer la machine, pour tenir le coup. Faut bien vous dire que nos chansons viennent bien de quelque part, elles ne tombent pas d’un arbre de Noel ! ». Johnny est passé d’une consommation ou il cherchait des sensations à un usage de type dopage, pour pouvoir produire un effort.

Les exigences de la création

Les artistes parlent du besoin de créer comme quelque chose qui s’impose à eux, qui demande à sortir. Mais ça ne sort pas toujours facilement. Pour Otto Rank, la création artistique est avant tout « une dynamique de la nécessité ». C’est ce que confirme l’écrivain allemand Rainer Maria Rilke qui dit écrire « parce qu’il ne peut pas faire autrement ». (Dans « Lettres à un jeune poète »). Or, l’acte de création s’effectue, selon Winnicott, dans un moment de fonctionnement psychique plus informe et plus décousu, et s’accompagne d’une légère altération de l’identité. Cela implique une régression passagère, avec un relâchement du contrôle, une modification de l’état de conscience et de la vigilance, évoquant une forme de transe. C’est cette régression créatrice qui est recherchée à l’aide de l’alcool ou du LSD dans les années 70, ou avant par Henri Michaux avec la mescaline, ou encore chez Freud avec la cocaïne… 

Des hauts et des bas 

La vie d’une star est faite d’alternances d’accélérations et de ralentissements. On a vu que les tournées et les tournages sont des moments intenses, d’émotions partagées par toute une équipe centrée autour de la star. On raconte d’ailleurs que dans les années 40, les studios hollywoodiens distribuaient des amphétamines pour que certains acteurs supportent mieux les nombreuses heures de tournage. Comme cela les rendait insomniaques, on devait leur fournir ensuite des barbituriques pour qu’ils dorment ! Ce fut le cas de Judy Garland qui deviendra toxicomane et succombera à une surdose de barbituriques à 47 ans.

Quand tournées et tournages s’arrêtent, se produit un vide et un ralentissement, donnant à cette existence une allure de vie bipolaire, avec son alternance de trop plein puis de vide. C’est parfaitement illustré par le film de Sofia Coppola « Somewhere », dans lequel elle montre un acteur face au vide de sa vie après un tournage, consommant drogue et alcool à Château Marmont, lieu de résidence pour stars à Los Angeles. Cet acteur mène une vie végétative et régressive et c’est l’arrivée de sa fille adolescente qui va redonner un sens à son existence.

Les hauts et les bas concernent aussi la carrière, quand la renommée s’arrête, que le téléphone ne sonne plus et que la star est devenue has been. Les fameuses traversées du désert. C’est la dégringolade narcissique avec des accès dépressifs et les recours aux drogues et à l’alcool.

Apaiser les angoisses 

Après les « uppers » qui stimulent, il faut pouvoir redescendre, calmer l’excitation, lâcher prise et dormir. C’est la fonction des « downers », et en premier lieu l’alcool. L’alcool va servir d’abord à calmer le trac du tournage ou de la scène, comme pour Marilyn Monroe par exemple. Kurt Cobain devient dépendant de l’héroïne à l’âge de 19 ans, après le divorce désastreux de ses parents ; ses tourments existentiels et identitaires ont largement précédé la célébrité. Ce fut le cas aussi de Ray Charles qui rencontre l’héroïne à 16 ans, après la mort de sa mère.

Cependant le plus souvent la dépendance à l’héroïne arrive plus tard, la célébrité établie, quand il s’agit de freiner le rythme. Nombre de carrières sont ainsi rythmées par les cures : Coluche, Yves Saint Laurent, Patrick Dewaere en France. Les plongées et les renaissances alternent, les conséquences psychiques et l’épuisement physique marquent les corps et les visages. Pour certains, la même histoire revient : à la suite d’un accident, la star se voit prescrire un antidouleur opiacé dont elle ne pourra plus se passer. Ainsi pour Piaf, Sagan ou Mickael Jackson. Ces récits permettent de situer la rencontre avec le produit mais occultent la part de douleur psychique.

En effet, nous avons cherché à montrer que le Moi de la célébrité subit des transformations profondes, tant dans ses limites que dans sa perméabilité et sa capacité à assimiler les expériences. L’appareil psychique est débordé par des sollicitations trop nombreuses et trop intenses. Les opiacés et autres « downers » sont utilisés à la recherche d’un effet de « pareexcitation », pour recréer un bouclier psychique contre les intrusions et autres menaces. Charles Nicolas disait : « se droguer, c’est tenter de maitriser ce qui vient de l’extérieur ».

Mentionnons l’insomnie comme symptôme très fréquent chez les stars. L’excitation, le rythme de vie complètement déréglé, l’angoisse, la dépression, conduisent à une surenchère de psychotropes pour dormir. Marilyn Monroe, Elvis Presley, Michael Jackson se bourrent de mélanges dangereux associant morphiniques, barbituriques, benzodiazépines et antidépresseurs… Michael Jackson dormait dans son caisson stérile avec des produits d’anesthésie générale.

Notre hypothèse est que ces toxicomanies témoignent de la fragilité des assises narcissiques liées aux carences précoces vécues par ces sujets, et cette fragilité narcissique n’a fait que s’aggraver sous les traumas de la célébrité et son effet de déliaison. La drogue devient alors un appui identitaire.

Si on veut s’appuyer sur un exemple, c’est en ces termes que l’actrice Jane Fonda parle dans ses mémoires de sa dépendance aux amphétamines. Son mal-être concernait son identité sexuelle (paradoxe pour un sex-symbol) car elle aurait voulu naitre garçon pour combler les désirs de son père. Elle est la fille de l’acteur, Henry Fonda, et sa mère Frances Fonda s’est suicidée en se tranchant la gorge quand Jane avait 12 ans. Jane Fonda fut mannequin à ses débuts, détestant son corps et obsédée par la minceur. Elle a pris des cours de théâtre pour mieux se connaitre et surmonter ses complexes, comme une sorte de thérapie. Les amphétamines l’accompagneront tout au long de sa carrière, compliquée de crises d’anorexie-boulimie. Le comportement compulsif et le recours aux drogues représente là un recours externe à une souffrance identitaire interne.

7) Facteurs de protections de l’identité

Mais toutes les stars ne vont pas si mal me direz-vous ? Il y en a qui s’en sorte ; oui, sans doute, essayons de comprendre comment…

Garder le contrôle

Reprendre les rênes de sa production et de ses affaires est un facteur de protection. Jane Fonda, encore elle, a racheté son contrat auprès de son producteur et monté sa propre société de production de même que Clint Eastwood ; ils sont aussi devenus acteurs de leur propre vie. Les Beatles ont décidé d’arrêter les concerts dès 1964 alors que sur scène ils ne s’entendent plus jouer. Ils se consacrent alors à l’écriture et aux expérimentations en studio. Les Daft Punk, connus pour protéger leurs visages et leur anonymat sous des casques de robots, négocient très tôt dans leur carrière leurs contrats afin de conserver la maîtrise totale de leurs productions. 

Tout arrêter, s’est aussi reprendre le contrôle, comme Agnetha du groupe ABBA ou plus près de nous, le chanteur Stromae qui a voulu reprendre une vie plus calme et non publique.

Protéger l’intimité

Il s’agit de s’extraire du regard des fans et des médias. En construisant des murs assez haut entre soi et l’extérieur, entre soi et les autres, la Star recrée son intimité, qui est une seconde peau : les villas et propriétés, protégées par des hauts murs ont ce rôle. Elles cachent, elles protègent mais elles peuvent tout autant isoler et enfermer. 

Ce fut le cas de Graceland pour Elvis, ou de Neverland pour Mickael Jackson. On peut aussi partir loin, comme Brel ou Brando en Polynésie. Ou encore veiller à se rendre invisible des médias comme Jean-Jacques Goldman ou Eddy Mitchell. L’aristocratie à ce sujet avait un code de conduite implacable : « une princesse n’apparaît que trois fois dans les journaux : naissance, mariage et décès ».

 Famille et entourage

L’actrice Claudia Cardinale raconte comment entre deux films, elle retrouvait les grandes tablées familiales, s’intéressait au devenir des autres, elle participait à la cuisine ; ces repères lui permettant de garder les pieds sur terre et de garder une bonne dose de modestie. Pour Leonardo di Caprio, la famille est un véritable rempart, sa mère s’occupe de ses œuvres philanthropiques, et son père l’aide au choix et à l’élaboration de ses projets. Ces familles fonctionnent comme un clan, une tribu qui protège la star du monde extérieur, tout en la maintenant dans la réalité.

Dans ces deux exemples, les liens de filiation et d’affiliation sont préservés et restent des garants de la continuité de l’identité.

Quête de sens

L’engagement politique ou l’engagement citoyen impliquent de dépasser les limites étroites de son égo, de s’élever au-dessus de sa condition, voire de se transcender. Jane Fonda semble trouver sa place dans l’engagement pacifiste contre la guerre du Vietnam. Marlon Brando a fait de même en œuvrant pour la protection des minorités indiennes. Enfin, on peut citer aussi le cas du chanteur Sting, ancien instit resté sportif, très investi dans la cause écologiste, ou encore Elizabeth Taylor qui a œuvré une grande partie de sa vie pour la lutte contre le virus du SIDA.

Trouver du sens à sa vie, au-delà des satisfactions narcissiques, permet ainsi dégonfler son égo et de le ramener à plus justes proportions…

Le Double célèbre 

Il est salvateur pour une star de garder une claire distinction entre son « double célèbre » et son « moi profond ». C’est-à-dire ne pas se confondre avec son image, ne pas se prendre pour son mythe, pour éviter une confusion identitaire.

Bono, le chanteur de U2 s’emploie à ne pas se comporter comme une star en dehors de la scène et parvient à passer inaperçu. Lady Gaga nous donne un bon exemple de double célèbre réussi et tenu à distance : son personnage est théâtral et outrancier, tout entier fabriqué par sa propre équipe de production « Haus of Gaga ». Elle ne se confond pas avec Stefani Germanotta, de son vrai nom, italo-américaine, attachée à son héritage familial et dont on connait à peine le vrai visage sans fard.

En revanche, pas de simulation ni de théâtre chez la regrettée Amy Winehouse, son anorexie, sa dépendance et son corps décharnés, tout ça n’était pas un personnage, c’est d’elle-même et de ses combats dont il s’agissait. 

Cary Grant disait avec malice, qu’il aurait tellement aimé être Cary Grant, ne se confondant pas ainsi avec son mythe ! Enfin, Paul McCartney témoigne : « Mon Dieu, est-ce que c’est vraiment moi ce type ?, est-ce qu’on habite dans le même corps ? »… « C’est assez étrange, mais je pense que tous les gens célèbres ressentent ça, ça fait partie du jeu. Vous devenez deux personnes différentes et il est important de les dissocier. J’essaie de garder séparés mon personnage public et moi. » 

Les thérapies

Brando, Jane Fonda, Sting, Depardieu, entre autres ont suivi des psychanalyses. Comme on l’a vu, la célébrité et ses aléas mettent à mal l’identité. Le processus d’une cure, son rythme lent, la confrontation à soi-même et ses limites, ont un effet de re-subjectivation et de restructuration de l’identité. Une des questions que nous posent anxieusement des artistes, c’est : est-ce que la psychanalyse, en apaisant les conflits internes, ne va pas tarir la source de leur inspiration ? faut-il nécessairement souffrir pour créer ? et si on va trop bien ? L’expérience montre que la psychanalyse va plutôt contribuer à libérer la créativité et favoriser la sublimation, mais ces questions restent ouvertes….

Dans un autre champ, les cures de désintoxications ou « rehab » font partie du quotidien des stars, elles sont souvent montrées et parfois chantées. À côté du traitement de la dépendance, une approche psychanalytique devrait permettre de maintenir un écart salutaire entre soi et son double célèbre ; l’idée étant de pouvoir mettre son identité au service de son art et non pas l’art au service de sa quête identitaire, au risque de s’y perdre…

« Tous les artistes sont des menteurs épris de vérité » nous dit le dramaturge anglais Robert Bolt. Mais laissons le dernier mot à Shakespeare :

« la vie est une ombre qui marche, un pauvre acteur qui se pavane et se trémousse une heure sur scène, puis qu’on cesse d’entendre ».

 

Conférences de Sainte -Anne, lundi 13 Mai 2019


Enjeux identitaires et dépression dans la cure analytique. Un cas de dépression mélancolique

Auteur(s) : Christian Seulin
Mots clés : dépression/dépressions – désêtre – états-limite – identité – mélancolie – narcissique (atteinte) – transfert négatif

Le reproche de Ferenczi à Freud, de ne pas lui avoir donné une analyse « complète », que mentionne Freud dans Analyse avec fin, analyse sans fin en 1937, peut aujourd’hui être compris selon plusieurs perspectives.

Il est certes question de l’analyse personnelle de Ferenczi avec Freud, et de l’impasse de ce dernier sur le transfert maternel archaïque et un transfert négatif difficile à déceler. Mais il s’agit aussi chez Ferenczi d’une identification de l’analyse à un idéal de complétude, de perfection, qui semble résonner avec un sentiment narcissique d’incomplétude, avec un enjeu identitaire qui se situe au cœur de sa plainte. Dans Analyse avec fin, analyse sans fin, vers la fin du texte, Freud précise que l’analysant ne peut loger tous ses conflits dans le transfert, ce qui revient à dire qu’il ne saurait être question de pouvoir prétendre à une analyse complète. En écho avec cette mention de Freud, nous savons bien aujourd’hui qu’aucune analyse ne saurait être complète en particulier du fait de l’hétérogénéité du fonctionnement mental chez chacun d’entre nous, ce que l’approfondissement des cures et l’allongement de leur durée n’a cessé de mettre en évidence depuis des décennies. L’accent a été mis sur cette dimension d’hétérogénéité du fonctionnement mental par T. Bokanowski dans son rapport au Congrès des Psychanalystes de langue française sur le processus analytique en 2004.

Toutefois, des rapports quantitatifs existent et nous conduisent à repérer des lignes de forces, une thématique prévalente chez tel sujet, à tel moment de son existence lorsqu’il rencontre l’analyste. Le rôle de facteurs traumatiques actuels, éveillant les traumatismes historiques, jouera d’un certain poids dans la forme comme dans le degré de l’atteinte narcissique observée. 

Ainsi, chez un même sujet, se côtoient conflictualité névrotique organisée par le sexuel infantile et problématique narcissique identitaire. Bien évidemment, le poids respectif de ces difficultés variera d’un individu à l’autre. À côté de la « classique » conflictualité névrotique oedipienne, les troubles narcissiques identitaires concernent les toutes premières assises du moi et son investissement libidinal premier, son narcissisme primaire. Ces troubles reflètent une mise en crise de la naissance corrélative du moi et de l’objet ainsi que de l’idéalisation première nécessaire à l’alimentation narcissique du moi. Dans la représentation théorique que nous pouvons nous en faire, l’objet, en tant qu’objet primaire y tient une place centrale. Son rôle est d’autant plus essentiel que le moi n’en est que très imparfaitement différencié. La construction historique qui peut aider à se représenter les enjeux serait celle qui envisage l’infans qui se reconnaît dans le regard de la mère (D.W. Winnicott), ce qui donne forme à son identité. Mais c’est aussi l’image proposée par Freud en 1914 dans Pour introduire le narcissisme de « his majesty the baby » qui désigne la projection du narcissisme parental sur l’infans qui garantit l’investissement narcissique premier du moi, dont la forme du tout début est le moi idéal. Ces temps originaires de la constitution identitaire narcissique peuvent être troublés par l’action ou des modifications de l’investissement de l’environnement. Ce sera entre autres le cas quand la mère ou l’environnement ont des réactions inadéquates face aux manifestations de ces troubles fêtes que représentent les pulsions sexuelles prégénitales chez l’enfant, empêchant ce dernier d’accéder au moi plaisir purifié (Freud, 1915) et d’éprouver de façon tolérable l’oscillation inévitable entre illusion et désillusion (D.W. Winnicott). Pour le moi rudimentaire, la poussée pulsionnelle sera vécue comme une menace extrême et, face à elle, la répression et le double retournement seront les principales défenses, à moins que l’évacuation n’entre en action. Ce rapport négatif aux pulsions, induit en partie par l’objet, ne sera pas sans incidence sur l’idéal narcissique, désormais entaché par l’insuffisance du moi. A un stade précoce, l’Œdipe n’aura pas encore joué son rôle d’organisateur, le surmoi, mal différencié n’aura pas dépassé le stade d’une intériorisation inélaborée de l’autorité externe venant s’allier au ça. Ces distorsions dans les relations détermineront des fixations et des zones de fragilité, de vulnérabilité.

 On conçoit donc que si survient une situation traumatique actuelle dont le sens est celui d’une perte d’objet ou d’une perte d’idéal dans le contexte d’une organisation psychique vulnérable (mais non psychotique avérée) de par l’imparfaite différenciation d’avec l’objet et ses exigences passées ou le maintien d’idéaux archaïques, une dépression pourra en découler.

L’atteinte narcissique identitaire peut prendre le devant de la scène clinique, voire caractériser le patient par la répétition de ses manifestations, pouvant prendre l’allure d’un destin. Les troubles observés vont alors s’exprimer selon un spectre vaste qui va de la dépressivité à la mélancolie.

La compulsion de répétition, à l’origine de ces destins, permettra de distinguer, schématiquement, des organisations défensives plus ou moins stables que l’on a pu qualifier d’états-limite, de border-line, de personnalité narcissique, voire de psychose maniaco-dépressive, en fonction d’une agénésie du moi, de distorsions du moi, d’une aliénation du moi. Dans tous ces cas de figures, le moi, ce médiateur entre le soma et le monde, est défaillant, ne parvenant ni à introjecter la poussée pulsionnelle, ni à traiter par le pare-excitation les agressions extérieures. 

Le lien à l’objet est d’autant plus vital et insoluble que l’objet est contingent dans sa valeur d’autre sujet. Il n’a pas permis historiquement le frayage de l’élaboration pulsionnelle. A cet égard, une notation de Freud dans Deuil et mélancolie me parait importante. Il écrit que chez le mélancolique : « Il doit exister d’une part une forte fixation à l’objet d’amour, mais d’autre part et de façon contradictoire une faible résistance de l’investissement d’objet » (p.156). Il semble bien que ce soit une modalité de lien à l’objet qui se répète sans issue, fixée alors même que l’objet en personne ne compte guère. L’objet dont il est question s’avère être avant tout un objet narcissique. Ce qui importe c’est le lien et la fonction de l’objet par rapport au moi bien plus que ses caractéristiques d’autre sujet. Cependant, ce constat général prendra des figures différentes en fonction des tableaux cliniques.

Pour situer le vaste champ qui conjugue enjeux identitaires et dépression, je ferai un bref survol, nécessairement schématique, des principales configurations cliniques qui ont pu être décrites dans la cure analytique. Ce sera aussi une façon de situer la présentation clinique qui suivra.

Les états-limite, tels que J. Bergeret les a envisagés dans sa théorisation, n’ont pu encore développer une topique des instances achevée moi, ça, surmoi et sont à penser, selon l’auteur, comme régis par une topique antérieure soi, ça, idéal du soi. La dépression repose sur une fuite défensive face au conflit suscité par les pulsions violentes et l’affirmation narcissique de soi, dans un imaginaire archaïque qui oppose les forts aux faibles, les grands aux petits, bien plus qu’un univers régi par la différence des sexes et par l’Oedipe. Le monde interne de l’état limite met en jeu un conflit vital, premier dans lequel, c’est « moi ou l’autre ». La perte d’objet y est vécue comme l’effet de l’affirmation de soi mais, cette victoire sur l’objet est traumatique et plonge en même temps le sujet dans un vécu d’abandon.

Bien différents apparaissent les patients limites dits border-line, où la question des limites entre inconscient et préconscient, entre dedans et dehors (A. Green) est centrale. Ils recourent à des mécanismes de défense drastiques qui ne sont pas éloignés de ceux des patients psychotiques. Dans ces conjonctures cliniques, c’est l’expression de motions pulsionnelles brutes qui s’impose, alors que le moi, dont les fonctions sont entravées, ne joue plus son rôle de liaison, d’élaboration et de jugement. Le couple constitué par les processus primaires et secondaires se trouve désarticulé. Le noyau identitaire instable et peu construit (ou déconstruit), peut difficilement permettre l’accès à une position dépressive, se confronter à une perte d’objet, rendant compte de la moindre fréquence dans ces cas d’une dépression authentique, bien vite évitée par les projections paranoïdes. Au sein de constellations symptomatiques complexes dominées souvent par l’angoisse et les agirs, nous verrons plutôt des raptus suicidaires et la dépressivité à l’œuvre avec une morosité au long cours, un désenchantement perpétuel, et surtout une rage impuissante. Cette rage vise un objet qui paradoxalement devrait tout apporter, tout donner mais n’est utilisé que comme un effecteur de la pulsion à peine élaborée, un instrument de décharge des motions pulsionnelles brutes. Le sentiment de diffusion d’identité (O. Kernberg) est majeur. La quête d’une union parfaite avec l’objet, l’avidité de ces sujets sont source d’une angoisse d’intrusion qui oscille avec une angoisse d’abandon par l’objet à la moindre défaillance de ce dernier, les plongeant aussitôt dans un sentiment de désêtre. Il semble que se répète inlassablement une haine meurtrière d’un objet primaire impossible à absenter, libérant une destructivité incessante.

Dans le cas des personnalités narcissiques, le tableau clinique est encore tout autre et H. Kohut a pu décrire à leur sujet les transferts idéalisant et en miroir. La synthèse identitaire repose en fait sur une alimentation narcissique incessante par l’objet. Ici, le moi peut sembler plus assuré dans ses positions, plus solide alors qu’en fait sa consistance dépend de l’environnement utilisé pour colmater ses failles, le faire paraître un moi idéal. La perte d’objet, par la levée du déni qu’elle impose, aura des effets ravageurs, à l’origine d’un effondrement dépressif majeur, entraînant une perte du moi parfois irréparable. Plus que par la culpabilité, cette dépression sera marquée par la honte, la blessure d’un narcissisme à vif. On pourrait rattacher à ce cadre les dépressions d’infériorité décrites par F. Pasche (1963).

Dans certains cas qui chevauchent d’ailleurs les catégories précédentes, chez des personnalités aux fortes fixations orales et aux exigences idéales comme de sévérité démesurées, l’issue mélancolique va apparaître et c’est de la cure d’une patiente mélancolique dont je vais vous parler pour illustrer mon propos théorique.

Avant d’évoquer la cure d’Aline, je crois bon de revenir à propos de la mélancolie sur une considération évoquée par Freud dans Deuil et mélancolie qui me semble toujours d’actualité. A savoir qu’il existe certainement différentes sortes de mélancolies, des plus proches du pôle somatique aux plus psychogènes et que toutes les mélancolies ne sont pas accessibles à une cure psychanalytique, ne serait-ce que parce que celle-ci est vue comme inutile voire injustifiée par les patients. Les lumières apportées par la psychanalyse sur ces pathologies ne sont malheureusement pas toujours applicables à tous les patients et certaines formes de psychose maniaco-dépressive ou de troubles bipolaires peuvent certes être améliorés par un traitement analytique en face à face mais ne peuvent bénéficier d’une analyse stricto sensu.

Il n’est pas aisé de tenter de définir les conditions d’accessibilité dans ces cas à une cure analytique. Sans doute faut-il prendre en compte les caractéristiques propres de tel ou tel analyste et ce que l’on a pu nommer les indications d’analyste. Je donnerai mon point de vue, issu d’une réflexion sur mon expérience personnelle. Dans ces problématiques dépressives installées de longue date, il m’est apparu que souvent l’identification narcissique à un objet hautement significatif de l’histoire précoce, lui-même porteur d’un deuil non fait, avait été une condition favorable à l’évolution de la cure. Cette ombre portée pouvait s’avérer vectrice d’une ouverture et de la construction d’un sens dans la cure qui était alors source d’une réduction de la massivité identificatoire narcissique et d’une meilleure assise identitaire étayée par le transfert. L’histoire subjective pouvait alors se déployer en lieu et place de la temporalité figée de l’identification mélancolique. Débusquer ce tiers méconnu, aiguillon de douleur, imposé par l’objet primaire, s’avérait dans ces cas un pas essentiel dans la cure, décollant l’objet primaire de son propre objet mortifère, secret et évacué chez l’infans que fut notre patient.

Clinique

Le cas d’Aline est particulier, en ceci que cette patiente, qui m’était adressée par son psychiatre au décours d’une nouvelle crise dépressive (elle en avait déjà traversé une dizaine), avait déjà fait une psychothérapie de quelques années avec une collègue analyste quelque quinze ans plus tôt. Cette thérapie avait amendé les dépressions pendant plusieurs années. Ce travail avait été une expérience positive pour la patiente qui était motivée pour une nouvelle cure. Aline rêvait et s’intéressait à ses productions oniriques, était intelligente, fine et capable de s’écouter comme de s’entendre, attentive au sens latent de ses propos. Très déterminée, elle venait me trouver pour sortir de ce cycle de dépressions mélancoliques qui se répétaient pratiquement chaque année pendant trois ou quatre mois sur le même mode. Elle perdait goût à la vie, était inhibée dans tous ses actes, se réfugiait au lit, souffrait de désordres alimentaires et ruminait idées noires et pensées suicidaires. Sa pensée était alors comme paralysée, sidérée.

J’acceptais d’abord de la prendre en face à face à raison de deux séances hebdomadaires puis, après quelques années, nous convenions d’une analyse sur le divan à raison de trois séances hebdomadaires.

Autant la thérapie l’avait améliorée au plan symptomatique que l’analyse, à peine avait-elle débuté, la plongeait dans le plus grand désarroi. Il y avait la perte de l’étayage spéculaire réalisé par le face à face et du renfort narcissique de la personne de l’analyste en face d’elle, dont elle se savait vue et écoutée, à l’affût de signes d’encouragement, d’un appui. Je m’étais rendu compte que c’était surtout quand elle était confrontée à ses mouvements hostiles vis-à-vis des personnages clés de son histoire qu’elle comptait sur moi pour la déculpabiliser mais surtout pour tenter de neutraliser ce mouvement affectif, empêcher qu’il aille jusqu’à son terme. C’est peut-être en partie en raison d’une insatisfaction grandissante que je percevais chez Aline en lien avec cette butée et pour aller au bout de cette dynamique pulsionnelle concernant l’objet que je lui avais proposé l’analyse, sachant que nous nous embarquions dans une aventure houleuse. Je ne pensais pas cette démarche comme hasardeuse car le facteur traumatique dans le cas d’Aline était au premier plan dans le déclenchement de ses troubles.

Aline avait quarante ans et à l’âge de vingt deux ans, peu après son mariage, elle s’était sentie trahie par son mari, avait eu le sentiment de le perdre à la suite d’évènements narcissiquement très blessants pour elle. N’ayant pu se résoudre à s’en séparer dans la réalité, elle l’avait cependant perdu en tant qu’objet d’amour et avait assez vite plongé dans une dépression mélancolique profonde. C’est après ce premier épisode qu’elle avait entrepris un travail analytique en face à face pendant quatre ans, qui lui avait permis de se stabiliser au plan symptomatique. Aline attendait plus que cela de son analyste et lorsqu’elle avait demandé une analyse à sa thérapeute, celle-ci avait voulu l’adresser à un confrère, ce qu’Aline n’avait pas supporté. Il avait fallu quinze ans pour qu’elle se décidât à revoir un analyste, tant cette analyste, en qui elle avait toute confiance et qui l’avait aidée, avait été ressentie par elle comme blessante, en lui refusant une analyse avec elle.

Sur le divan, c’était le chaos. Des cauchemars se succédaient et l’espace du cabinet comme moi-même étions vécus comme persécuteurs. Les séances de fin de journée, la lumière des lampes faisait jouer des ombres inquiétantes pour Aline, qui voyait des griffes, des sorcières sur mes murs et au plafond. La régression, rapidement profonde, la conduisait à dépendre d’un être tout-puissant et malveillant. Elle se sentait perdue, ne sachant plus qui elle était, et son discours s’appauvrissait. Les séances étaient également très éprouvantes pour moi tant l’atmosphère était lourde, électrique, d’une violence sourde. Aline poursuivait cependant son travail d’analyse évoquant son enfance, son histoire. Assez vite, elle prit conscience que son mari avait remplacé sa mère comme objet primaire, objet de dépendance et de haine, qui longtemps lui avait permis de jeter un voile sur la relation à cette dernière. L’analyse des projections et du transfert négatif permettait certes de renforcer la relation analytique et le transfert positif. Cependant, cette analyse des mouvements persécutoires, si elle soulageait temporairement Aline, menaçait très vite cette dernière d’une répétition de la persécution sur la scène interne, entre moi et surmoi, sur un mode mélancolique. Le travail interprétatif, en réduisant les possibilités projectives et le transfert négatif, favorisait indirectement, du fait de la compulsion de répétition, le retour des dépressions. Et, en effet, à mesure que l’analyse avançait des épisodes de dépression mélancolique se sont reproduits pendant plusieurs années, au cours desquels, elle venait le plus souvent à ses séances, sortant difficilement de son lit comme une automate, se taisait, incapable de dire, inhibée, douloureuse, tremblant sur le divan. 

Ces temps, décourageants pour moi, entrecoupaient le travail en cours. Malgré cela, attachée à l’analyse, Aline n’en poursuivait pas moins ses associations dès qu’elle sortait de cet état sidérant pour se pencher sur sa relation précoce à sa mère, en appui sur l’analyste qui avait survécu aux assauts de sa destructivité.

Derrière le fantasme rassurant d’une famille idéalisée, sans histoire et d’une enfance heureuse, elle retrouvait la petite fille triste qu’elle avait été, sauvage et effrayée, les silences, le manque de tendresse de sa mère, que ce fantasme venait contre-investir. Aline s’interrogeait sur ses origines et sur le poids des traumatismes familiaux grevant son identité. La mère d’Aline n’avait jamais parlé de l’histoire de son enfance. Aline en avait partiellement eu connaissance par son père et d’autres membres de la famille alors qu’elle était déjà adulte. Pendant longtemps pour Aline, c’était comme si sa mère n’avait jamais été enfant, qu’elle avait banni ce temps de sa vie. Orpheline, la mère avait perdu ses deux parents avant ses cinq ans et n’en avait jamais fait le deuil. Je compris qu’elle en avait fait porter le poids à Aline tout en évacuant de sa psyché les souvenirs, les affects se rattachant à son enfance.

Aline, elle, fait retour sur son enfance. Petite fille triste, confrontée à une mère impénétrable, elle cherchait des indices de l’histoire de cette dernière dans l’armoire maternelle, des vieux bijoux, des menus objets ou encore des photographies.

Dans le cours de la cure, Aline se lance à la recherche de l’histoire de ses grands parents maternels. Le grand père maternel fut tué accidentellement avant la naissance de la mère d’Aline pendant la grossesse de sa femme. La grand-mère d’Aline, avait confié sa fille, peu après sa naissance, à sa propre mère et fut tuée dans un bombardement en 1944 quand l’enfant avait cinq ans.

Il est impossible dans le cadre d’une conférence de relater l’ensemble des dimensions d’une cure qui fut longue, difficile mais fructueuse. Je vais simplement en rapporter quelques moments et aspects significatifs pour mon propos.

L’un des aspects importants de cette cure était la vigilance extrême d’Aline concernant mes réactions. Ainsi, elle percevait avec beaucoup de finesse les variations de mon attention comme de mon écoute, était comme à l’affût de mes mouvements inconscients. Il lui est arrivé plusieurs fois de rêver de moi en mettant en scène des situations très voisines de celles que je vivais. Ainsi, par exemple, elle me rapporte le lendemain d’une conférence que j’avais donnée à Genève, qu’elle a rêvé que j’étais à Genève et que j’allais dans un grand amphithéâtre, ce devait être professionnel, un colloque ou un congrès…Cette dimension du transfert montrait à mon sens l’enfant qu’elle fut, attentive, guettant un signe, un sens, à la recherche de l’inconnu de sa mère, au-delà de la curiosité sexuelle infantile.

D’un point de vue métapsychologique, il est assez difficile de se représenter ces moments de la cure qui pourraient un peu rapidement être qualifiés de transmission d’inconscient à inconscient, de télépathie et revêtir une dimension magique, animiste. Il me semble que pour les comprendre, il faut prendre en considération la régression profonde temporelle, libidinale et topique chez Aline, à l’origine de la création d’une entité chimérique (M. De M’Uzan) avec l’analyste, à potentialité hallucinatoire mêlant les deux psychés. Selon moi, au plus profond de la régression narcissique gît l’objet et de tels phénomènes étaient l’indice d’une reviviscence dans le transfert de la relation à l’objet maternel primaire. De mon côté, la régression formelle de la pensée (C. et S. Botella) m’amenait souvent à « voir » Aline enfant, à figurer en moi, à partir de son discours, des scènes de son histoire. 

Mais, en même temps que cette forme de communication primitive, il faut aussi prendre en compte le besoin d’emprise qui se jouait dans le transfert et qui servait de défense du moi à Aline par rapport aux représentations terrifiantes de l’objet maternel. Ce besoin d’emprise dans le transfert actualisait aussi, dans une répétition élaborative, le besoin frustré d’un pouvoir sur une mère tout à fait lisse et neutre affectivement.

Ces expériences dans le vécu transféro-contre-transférentiel venaient, à mon sens, répéter, en la rééditant sous une forme nouvelle, la relation maternelle primaire et je m’en servis, intérieurement longtemps après, pour proposer une construction à propos d’une scène énigmatique, vécue de nombreuses fois par Aline dans son enfance sur un mode identique. Mais ce temps de l’analyse fut précédé d’un travail intense, que je ne peux rapporter ici, concernant le lien au père, en particulier son rôle majeur d’étayage narcissique quand Aline était enfant. Dans ce temps de la cure, Aline put vivre dans le transfert paternel cette fois, un espace de sécurité, de protection et de chaleur qui affermissait sa confiance dans l’analyse et amorçait un dégagement par rapport à l’emprise de la figure maternelle.

Quand Aline était enfant, elle était « collée » à sa mère à la maison, cependant, dès que des visiteurs s’annonçaient, elle fuyait, allait se cacher pour observer sans être vue et écouter sa mère recevant ses visites. Elle avait peur des visiteurs, mais était en même temps très curieuse, comme fascinée par ces visites. Elle garde le souvenir de personnages sombres, effrayants. Les visites étaient en rapport avec les activités associatives de sa mère, ses « bonnes œuvres » pour aider les plus démunis. Alors Aline se sentait comme une « petite orpheline », seule dans son coin.

Au fil de la cure, Aline pense à l’annonce du décès de sa grand-mère à sa mère quand cette dernière avait cinq ans, logeant chez sa propre grand-mère. C’était la guerre, l’enfant n’allait voir sa mère à la ville qu’une fois par semaine, accompagnée par sa grand-mère chez qui elle résidait pendant la semaine à la campagne. Des gens ont dû venir annoncer le décès tragique de sa mère à la grand-mère et à l’enfant dans cette ferme isolée, le curé peut-être. Qu’en a-t-elle compris, à cinq ans ?

Je propose alors une construction, à partir de l’image de la « petite orpheline », qui relie les deux scènes, celle vécue par Aline à de nombreuses reprises avec les visiteurs effrayants et celle imaginée par elle de l’annonce de la mort de la grand-mère à la mère. Aline, enfant quand elle fuyait et guettait les visiteurs s’identifiait à sa mère enfant lors de l’annonce de la mort tragique de sa propre mère dans un bombardement. Les affects de terreur disproportionnés d’Aline dans ces scènes d’enfance étaient l’expression de la douleur et de la confusion tues par sa mère petite fille.

Cette construction donnait figure pour Aline à un tiers terrifiant, qui à la fois donnait sens à l’angoisse de l’étranger et venait dans le même mouvement la relativiser. La mise au jour de ce tiers mortifère qui obnubilait la mère facilitait par son exhumation l’accès au tiers oedipien.

Cette construction joua un rôle important dans la sortie de l’identification mélancolique d’Aline. Ce n’est que par la suite, qu’Aline put aborder plus précisément l’histoire de ses relations à son père. Il apparut que ce dernier avait joué un rôle complexe de substitut maternel et d’étai narcissique important quand elle était enfant. Ainsi, c’est grâce à lui que, petite, elle avait pu avoir des activités valorisantes et féminines. Elle le décrivit comme un homme sensible, attentif et attiré par les arts et l’esthétique. Mais cette dimension maternante du père n’allait pas sans une valence incestueuse coupable pour Aline. J’appris qu’après sa déception par son mari, Aline, qui n’avait alors reçu aucune aide ni accueil de sa mère en réponse à sa détresse, se tourna à nouveau vers son père. Ce dernier, symboliquement, à travers son intervention et son action concrète, à cette époque, dans la vie de sa fille et de son gendre, retrouva une place d’objet oedipien pour Aline, un objet oedipien dont l’intervention dans la réalité le rendait objet incestueux. Ce qu’Aline n’avait pas obtenu de sa mère, elle le cherchait auprès du père mais se heurtait alors à la culpabilité oedipienne qui, dans un mouvement de balancier la renvoyait à la mère. 

Sans entrer dans le détail, il m’apparut clairement après coup que la qualité de la relation au père, de par sa dimension incestueuse, avait joué un rôle important dans le maintien de l’identification narcissique mélancolique à la mère, dans son besoin inconscient de porter le fardeau maternel par culpabilité. Ici, la culpabilité oedipienne se trouvait renforcée, majorée par l’appoint d’une culpabilité d’emprunt inconsciente, celle de la mère concernant la disparition de sa propre mère (Freud, 1923). C’est sans doute l’importance structurelle du complexe d’Œdipe qui permet après coup de mieux comprendre la déception d’Aline concernant le refus d’analyse de sa première analyste femme, de même qu’il éclaire la difficulté de la cure avec un homme et les rechutes mélancoliques à chaque progrès de la cure. Comme si Aline ne pouvait, tant que n’avait pu être analysé le recours narcissique et maternel au père, réduisant sa culpabilité, abandonner vraiment son identification mélancolique à sa mère.

Que se passa-t-il au décours de ces longues années d’identification mélancolique ? Aline traversa un temps de vacuité plutôt agréable, qui me fit penser à ce qu’écrit D.W. Winnicott à propos de l’informe. Elle était comme flottante, mais sans inhibition. Il s’agissait d’un temps préparant à des choix plus personnels d’une identité plus assurée et dégagée des entraves préalables. Ce temps d’un flou interne non désagréable dura plusieurs mois avant qu’Aline n’inaugure de nouveaux investissements sources de satisfaction.

J’ai bien conscience de n’avoir pas envisagé de façon exhaustive la question des enjeux identitaires et de la dépression dans la cure mais j’ai souhaité me centrer à partir de ce cas clinique sur la question de la reviviscence dans la cure et le transfert de la relation maternelle primaire et de l’identification mélancolique pouvant surgir à l’occasion de la perte d’objet narcissique. Plus encore que la haine de l’objet maternel révélée par le transfert négatif, les sources de cette haine se devaient d’être analysées. Le déni de la perte chez la mère d’Aline et l’exportation de cette perte déniée chez Aline enfant en étaient les racines. Ce déni de la perte emportait avec lui l’infantile de la mère. Il fallait lever chez Aline l’hypothèque que constituait pour son identité l’identification à la mère enfant, cette part d’elle-même que la mère déniait et avait projetée en Aline. Autrefois, pendant l’enfance et l’adolescence sans doute, à condition de servir de réceptacle aux aspects déniés de sa mère, donc de se soumettre à l’emprise maternelle, Aline avait pu maintenir un lien infaillible avec sa mère. Une mère idéalisée, dépouillée des failles inhérentes à l’infantile, une mère dont la perte était évitée. Cela, bien sûr, n’avait pas été sans conséquences lourdes sur l’économie pulsionnelle d’Aline. Son propre infantile avait été réprimé, dénié, contraignant Aline à de lourds contre-investissements idéaux et narcissiques, tandis qu’une part de son infantile survivait, alimenté par la relation au père.

En un temps ultérieur, ma patiente avait pu éviter l’identification mélancolique grâce au déplacement de l’investissement maternel sur son mari, ce qui déjà, était l’indice d’une certaine mobilité psychique. La trahison de ce dernier l’avait plongée dans la dépression et son seul recours avait alors été la renaissance de son lien à son père, objet narcissiquement étayant mais porteur d’une valence incestueuse d’autant plus coupable qu’adulte, ce penchant mobilisait en elle la sexualité génitale et une rivalité redoutable avec la mère. Cette configuration rendait en partie compte d’un contre-investissement du monde imaginaire par l’emprise et des rechutes mélancolique répétées.

Sortir de cette identification mélancolique supposait que dans la cure, à la faveur d’une régression profonde, se rejoue la relation primaire à l’objet, dans laquelle l’écart entre l’analyste et sa personne tend à se dissoudre, approchant de la régression à la dépendance dont parle Winnicott, où l’analyste et le dispositif sont la mère. Mais, comme nous l’avons vu, le processus de la cure s’avérait accidenté et discontinu. Le travail d’interprétation du transfert maternel négatif avait pour effet de précipiter de nouvelles crises mélancoliques, ce qui me semble illustrer la phrase de Freud que je citais au début de mon exposé, à savoir que, chez le mélancolique, la fixation à l’objet est forte mais son investissement a peu de résistance. Aline, quand elle était privée de poursuivre la lutte haineuse avec moi, abandonnait le transfert et s’imposait de continuer la lutte en elle, entre les instances. L’endurance de l’analyste, sa survie à la destruction, ont fini par entamer la compulsion de répétition, ce qu’il faut bien voir comme une résistance du ça associée à la résistance du surmoi.

Mais à cela, il faut adjoindre la dimension paternelle incestueuse du transfert qui accroissait la culpabilité et renforçait le mouvement précédent.

Dans de tels cas, l’issue n’est pas certaine à l’avance. Il s’agit souvent d’une entreprise périlleuse, douloureuse et éprouvante pour l’analyste et l’analysant. De toute façon, une analyse ne saurait être complète et aucun critère d’indication ne peut être totalement fiable, c’est bien ce qui laisse place à l’imprévu et justifie que la cure soit comparée à une aventure ou une traversée.

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 9 octobre 2008


Aurions-nous mauvais genre ? En quoi les théories du genre concernent-elles la psychanalyse ?

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : altérité – assignation de genre – bisexualité – féminin (refus du -) – genre – hybride – identité – refus du féminin – sexe – théories sexuelles – transsexuel

Le sexe se définit par l’anatomie et la biologie, et secondairement par les rôles et comportement sexuels qui sont censés lui correspondre. Le sexe relève de la nature.

Qu’est-ce que « le genre » ? D’abord un mot. Un mot qui à la place du masculin et du féminin introduit en français un troisième genre, qui n’existe pas dans notre langue, le neutre. Ne-uter, en latin, ce qui veut dire ni l’un ni l’autre. Plus rien de biologique ou d’anatomique, plus de sexes opposés, mais des genres multiples. Mais suffit-il d’effacer le mot qui désigne le sexe pour que la chose disparaisse ?

Il est d’usage aujourd’hui de parler d’identité de genre. Une tendance actuelle, très développée aux USA et qui a envahi toute l’Europe, va jusqu’à négliger le sexe biologique comme une variable secondaire au profit d’une construction, d’un choix de genre, d’un genre parmi de nombreux genres. 

Judith Butler, la prêtresse des théories du genre

Ce mot de genre veut dire, selon Judith Butler, que la différence des sexes n’est qu’une norme sociale imposée par l’hégémonie hétérosexuelle et que la femme est une invention de l’homme machiste. Elle ira jusqu’à contester la validité de la catégorie de sexe, « qui relève, dit-elle, de l’hétérosexualité, binaire obligatoire, un système historique de pouvoir, qui manifestement opère en imposant la sexualité reproductive ». Selon elle, la différenciation des sexes induit un rapport de domination. Donc il faut réfuter et subvertir les théories de la différence anatomique des sexes, jusqu’à même tout concept binaire. 

La phrase de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient » est absurde, dit Judith Butler : de quel genre aurait-on été avant d’être femme ? La catégorie « femme » ne fait que conforter la distinction binaire hommes/femmes et l’hétérosexualité. 

D’où la proposition de Monique Wittig : « les lesbiennes ne sont pas des femmes ».

L’énigme de la différence des sexes

Cette énigme n’a cessé et ne cessera jamais d’interroger les psychanalystes, comme le commun des mortels. Si des extraterrestres nous honoraient d’une visite du troisième type, leur plus effarante surprise, suggérait Freud, serait cette découverte. Il écrivait, il y a cent ans, à Ernest Jones : « Celui qui permettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros » (mai 1914).

Avis aux amateurs !

Une différence aussi banale qu’irréductible, mais qui impose une telle exigence de travail psychique que chaque individu, enfant ou adulte, homme ou femme, philosophe ou scientifique, en couple ou en société, s’efforce à déployer toutes les stratégies pour en atténuer ou en effacer les effets.

 Cette notion de genre est étrangère au domaine de la psychanalyse, son propos n’est pas de l’admettre en tant que tel. L’identité psychosexuelle est la résultante d’un développement libidinal lié aux investissements de la différence des sexes et aux identifications à des parents, du moins à des géniteurs, des deux sexes. Elle nécessite au préalable une identité sexuée, basée sur la certitude biologique d’appartenir à un sexe anatomique déterminé, coïncidant avec une assignation de genre, masculin ou féminin, de la part de l’entourage parental.

Cependant, si ni le sexe ni le genre ne sont des concepts psychanalytiques, ils font l’objet d’une interrogation permanente aujourd’hui, y compris dans le champ de la psychanalyse, où nous sommes invités à nous interroger. 

L’indifférence des sexes

Ne se révèle-t-il pas, à travers tous ces mouvements, un fantasme de toute-puissance ? 

Ne peut-on y retrouver la figure de certains mythes et illusions de l’indifférence sexuelle ? Ainsi : 

1. Le mythe de l’hybride : celui de n’avoir ni l’un ni l’autre sexe.

Ce mythe est particulièrement repérable dans les mouvements Queer. Le mot queer signifie « bizarre », « excentrique ». Désignant tout d’abord les individus au comportement sexuel déviant, il a été, à partir des années 1970, retourné à leur avantage par les sujets eux-mêmes, recyclé par les théories du genre pour indiquer les identités sexuelles différentes de la norme hétérosexuelle, mais surtout des comportements et des transformations de l’usage du corps dans les pratiques sexuelles.

2. Le mythe de l’androgyne : celui d’avoir l’un et l’autre sexe.

C’est l’illusion qu’on pourrait passer d’un sexe à l’autre, comme Tirésias, mais selon son bon plaisir. Choisir son sexe, ou changer de sexe « à volonté », pourrait être une illusion renforcée par l’avancée des biotechnologies. Mais on sait à quel point le transexualisme est une épreuve douloureuse, le sentiment d’une programmation erronée, et que l’illusion prend alors les traits d’une conviction délirante.

Ces théories iraient jusqu’à réfuter le dimorphisme sexuel. Dans cette optique, l’androgynie considérée jusqu’à récemment comme une malédiction deviendrait alors une forme désirée, le nec plus ultra, rejoignant le mythe raconté par Aristophane.

3. La tentation bisexuelle : celle d’avoir l’un et l’autre objet.

De nos jours la bisexualité agie a acquis des lettres de noblesse, considérée par certains comme le nec plus ultra des relations sexuelles. Les adolescents d’aujourd’hui n’hésitent pas à questionner l’autre ainsi : « es-tu bi, homo, hétéro ? ». Cette interrogation ne réaliserait-elle pas une forme de triomphe sur l’épreuve de la scène primitive et sur la blessure du renoncement œdipien ? 

4. Le mythe de la symétrie et de la non-différence des sexes : l’un est comme l’autre.

Ce mythe garantit contre l’horreur de la castration et de la séparation. Il est donc négateur de la différence des sexes. Narcisse dit à Écho : « plutôt mourir que m’abandonner à toi », et il fuit la femme. C’est une forme de refus du féminin. Dans la symétrie, il n’y a pas de représentation de pénétration d’un sexe dans l’autre, mais une compénétration réciproque.

Une partie de la psychanalyse américaine, le mouvement « subjectiviste », au nom de l’idéologie de l’égalité et des mouvement antiracistes et féministes, pratique la symétrie dans la cure, l’auto-dévoilement (self disclosure). L’analyste dévoile ses rêves et ses sentiments à l’analysant(e). Que penser de cette interprétation, publiée dans The International Journal of Psychanalysis par une analyste américaine, ayant dévoilé son cancer à sa patiente : « J’ai déjà perdu un sein, et maintenant vous voulez en plus m’ôter mon lait ? ». 

La revendication des mouvements gay aux Etats Unis a pu exiger que les homosexuels soient analysés par des analystes homosexuels. Qu’en est-il alors du contre-transfert d’un analyste homosexuel avec un patient hétérosexuel ? Que reste-t-il alors de la psychanalyse, de l’analyse du transfert, du transfert négatif et de l’analyse du contre-transfert ? 

Être indifférenciés, tous semblables, c’est échapper à la malédiction d’avoir un seul sexe, d’avoir un manque, d’être en manque de l’autre sexe. 

Les théories sexuelles infantiles

Aujourd’hui, qu’est devenue cette « belle différence » dont parlait Freud ?

En Suède, un programme de 12 millions d’euros a été mis en œuvre, en 2008, pour éliminer les stéréotypes sexués dans les écoles. Au nom de l’égalité, plusieurs écoles primaires, certifiées LGBT (Lesbiennes, gays, bi et trans) selon la Gender theory, ont décidé de bannir toute référence masculine ou féminine. Les pronoms « lui » et « elle » disparaissent au profit d’un pronom neutre, Hen en suédois, les expressions « les filles » ou « les garçons » sont supprimées. « Même si on te voit nu, dit un instituteur à un enfant, on ne saura pas si tu es un masculin ou féminin. Ton sexe intérieur ne correspond pas forcément à ton sexe extérieur ».

Les parents d’un enfant suédois, auquel ils ont refusé de révéler son sexe, ont déclaré : « Nous voulons que Pop grandisse librement, et non dans le moule d’un genre spécifique ». J’espère vivement, pour ma part, que Pop a pu rencontrer le choc de la perception de la différence anatomique des sexes, qualifiée par Freud de traumatique, objet d’un tel refoulement qu’il tombe dans les oubliettes de l’amnésie infantile. J’espère surtout que Pop aura pu, pour s’en défendre, construire ses propres théories sexuelles infantiles.

Car on peut interroger le destin de ces théories sexuelles, quand elles perdurent chez des adultes jusqu’à vouloir nier la différence anatomique des sexes. Quelle force traumatique a pu nécessiter une défense aussi massive que celle de la construction d’une « théorie du genre » telle que la Queer theory ? Celle qui réduit le sexe à n’être rien d’autre qu’une construction sociale et culturelle, voire politique, estimant qu’on est en droit de se proclamer homme si on est née femme, femme si on est né homme, de se déclarer appartenir à l’un et l’autre genre ou de n’être ni l’un ni l’autre. 

Les théories sexuelles infantiles interrogent les grandes questions de l’humanité : qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ? A ces énigmes que sont le sexe, la reproduction et la mort, l’homme éprouve le besoin d’inventer des systèmes théoriques et des solutions techniques, avec le recours à la science, à la religion, à la philosophie, entre autres. Jusqu’aux plus aberrantes : celles du savant fou, du philosophe fou, du religieux fanatique fou de dieu, ou du dictateur fou de sa toute-puissance de destructivité.

Le déni et les théories sexuelles infantiles sont normales et même souhaitables chez un enfant, car elles font le terreau de la sexualité infantile. « Tu sais ce que j’étais avant ?, dit un petit garçon de 4 ans – J’étais un spermatozoïde ». Il était déjà là. C’est lui qui, en fantasme, a fécondé sa mère, et qui s’est auto-engendré. Mais chez les adultes, déni et théories sexuelles infantiles peuvent revêtir une tournure plus pathologique, jusqu’à des comportements tels que le fétichisme, ou des constructions délirantes. Irons-nous jusqu’à inclure les « théories du genre » parmi ces théories sexuelles infantiles d’adultes ? 

Jusqu’à quel point ces théories peuvent–elles avoir accès à l’analyse, quand elles s’intègrent à un système de croyances, à une idéologie portant sur l’identité elle-même ? 

Les débats sociaux et politiques

Les débats qui animent ces positions tendent à les situer hors du conflit intrapsychique. Ils sont particulièrement vifs actuellement.

À l’appui de ces thèses, toutes les configurations sont idéologiquement mêlées, alors que certaines ne dépendent pas d’un choix : depuis le sexe indéterminé ou hermaphrodisme, jusqu’au transsexualisme, en passant par les homosexualités. 

Pour la première fois en France, une enquête du Centre de recherches politiques de Sciences-Po, panel « Élection présidentielle 2017, a offert la possibilité de répondre « AUTRE » à la question concernant le sexe. L’identité de genre a été défendue en 2007 par un collège d’experts de l’ONU. Plusieurs pays admettent une troisième identité (Inde, Australie, Malaisie, Nouvelle Zélande, Afrique du sud, Népal). D’autres permettent de choisir son sexe administratif (Argentine, Colombie, Allemagne, Danemark, Québec). 

Parmi les « AUTRES », ceux qui rejettent l’appellation contrôlée, figurent 6 groupes : 1. les mi-hommes mi-femmes, 2. les ni-hommes ni-femmes, 3. ceux qui revendiquent n’appartenir qu’au seul genre humain, 4. les marginaux sociaux en perte d’identité, 5. les « flous du genre » incluant les androgynes, les atypiques, les transgenres, les intersexués, et 6. les homosexuels, lesbiennes, lesbos-hétéros, et asexuels. 

Quelques définitions différentielles : 

Le transsexuel et un être qui a la conviction d’avoir subi une erreur biologique, et qui donc « souffre » de transexualisme. En France il est considéré comme malade mental, et doit être suivie pendant deux ans par une équipe médicale, qu’il doit convaincre de la nécessité de l’opération. 

Le transgenre est une personne qui veut changer de sexe. Il a la possibilité d’un choix, ce qui n’est pas le cas des transexuels. En France, il faut être stérilisé pour changer officiellement d’état civil et donc de genre. Les transgenres ne veulent pas être inclus dans la catégorie « neutres ». Ce qu’ils veulent, c’est le droit de changer d’état civil librement, sans forcément se faire opérer. 

Enfin, un enfant « intersexué » est quelqu’un qui naît avec plusieurs caractéristiques sexuelles différentes, des ambiguïtés sexuelles ou des malformations des organes génitaux. En France, chaque enfant dans ce cas subit une opération chirurgicale à la naissance, pour lui donner et lui « fixer » un sexe définitif. L’Allemagne reconnait un troisième genre pour les bébés qui naissent intersexués, ce qui laisse aux parents du temps pour choisir l’opération la plus adaptée pour déterminer le sexe de leur enfant. La Suisse est le pays le plus avancé : jusqu’à leurs 18 ans, les enfants intersexués ont le temps de la réflexion pour se faire opérer et choisir leur sexe… ou bien ne pas choisir l’opération et rester tels qu’ils sont.

Qu’en penser en psychanalyse ?

Freud, dans une note de 1915 des Trois Essais, esquisse quelques réflexions. 

« Du point de vue de la psychanalyse [] l’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme est aussi un problème qui requiert une explication et non pas quelque chose qui va de soi et qu’il y aurait lieu d’attribuer à une attraction chimique en son fondement »

Il poursuit : 

« La recherche psychanalytique s’oppose avec la plus grande détermination à la tentative de séparer les homosexuels des autres êtres humains en tant que groupe particularisé…tous les hommes sont capables d’un choix d’objet homosexuel et ils ont effectivement fait ce choix dans l’inconscient ». 

Si la psychanalyse fut la principale référence dans le domaine de la compréhension des choses sexuelles des humains depuis un siècle, elle est dépassée actuellement par d’autres approches qui font référence à la notion de genre ! L’exposition récente du MUCEM à Marseille Au bazar du genre n’a fait aucune allusion à la psychanalyse en tant qu’interlocuteur.

C’est le psychanalyste Robert Stoller qui a été, avec d’autres, à l’origine de la notion d’ « identité de genre », construite sur le refus d’un sexe anatomique. Il a distingué le noyau de l’identité de genre, sentiment d’être mâle, femelle ou hermaphrodite, noyau acquis précocement, et l’identité de genre, sentiment d’être masculin ou féminin dont le développement s’étend sur toute la vie.

Identité est un terme qui renvoie aux questions : « qui est-il ? », ou : « qui suis-je ?

Le terme d’identification décrit par ailleurs un processus inconscient d’intégration en soi de l’autre, ou d’un aspect de l’autre, qui transforme insensiblement le sujet : la question posée est : « qui est venu en moi ? » « qui m’habite ? » Alain de Mijolla l’a nommé joliment : le « visiteur du moi ». Quel est chez le sujet humain le destin des identifications anciennes, primaires ou secondaires, et comment influencent-elles ou aliènent-elles son présent ? 

Dans les théories du genre, les choses sont établies et ne se situent pas dans un jeu de perte et retrouvailles. Les mouvements identificatoires et leur implication inconsciente sont méconnus ou déniés. L’analyse, comme analyse du transfert, comme élaboration de positions inconscientes, est transformée en une anthropologie à laquelle il est demandé un pouvoir prédictif et descriptif sur les conduites humaines. Ces théories, face à la constitution de l’identité (« Plus tard, quand les enfants seront grands ils choisiront ! »), et sous couvert de « liberté », font l’impasse sur les identifications et les modes de transmission entre parents et enfants, et entre les parents des parents. C’est-à-dire sur la transmission du surmoi d’une génération à une autre. Jean-Yves Tamet estime qu’avec l’invocation du genre la transmission du surmoi culturel est engagée, mais sous l’angle de la dénégation.

Dans les débats actuels, on a pu voir des psychanalystes s’opposer parfois violemment au sujet du bien-fondé ou pas d’avoir un enfant pour les couples d’homosexuels. Une récente émission télévisuelle, « Deux hommes et un couffin », présentait l’histoire idyllique très émouvante d’une GPA, avec une mère porteuse américaine recevant un don d’ovocytes et se faisant implanter deux embryons conçus du sperme de deux homosexuels, devenus ainsi pères de deux jumelles. 

Judith Butler milite pour que soit prise en compte la complexité des identités sexuelles, c’est à dire la discontinuité fondamentale entre le sexe (biologique), le genre (social), et la sexualité (le désir).

En psychanalyse nous différencions également l’identité psychique sexuée, le choix d’objet dans le désir d’un autre du même sexe ou du sexe opposé, et l’assignation sexuelle, celle qui est issue de l’inconscient de la mère ou du père. L’évolution sexuelle suit les méandres de l’organisation du complexe d’Œdipe, des investissements et des identifications croisées, directes ou inversées aux parents ou aux géniteurs des deux sexes. 

Le choix d’une relation entre deux hommes, par exemple, peut se jouer entre un homme à identité masculine et un choix d’objet homme à identité féminine, entre deux hommes à identité masculine, entre deux hommes à identité féminine, semblable alors à une homosexualité féminine, etc. Du côté des femmes, une troisième variable s’ajoute à l’identité et au choix d’objet, masculine ou féminine, c’est le maternel.

Quant à l’assignation, l’exemple que je préfère nous est livré par le film autobiographique de Guillaume Gallienne, « Guillaume et les garçons, à table ! ». L’auteur a un choix d’objet bisexuel, mais une assignation féminine. Quand il dit à sa mère (rôle joué par lui-même) : « Maman, Amandine et moi nous allons nous marier », elle répond : « Avec qui ? » 

La différence des sexes

La différence des sexes a toujours fait symptôme et l’identité sexuelle est pour chacun de nous en permanente définition. Le problème semble être celui de l’altérité, et des difficultés d’intégration de la bisexualité psychique. 

J’ai proposé que l’identité psychosexuelle, sur le trajet qui va du couple phallique-châtré jusqu’au couple masculin-féminin, ne s’acquiert pas de manière définitive, mais qu’elle est à construire et à maintenir de manière permanente, en raison de la poussée libidinale constante, et du conflit de la différence des sexes.

Quelle que soit notre sexualité, celle-ci s’inscrit en référence à la différence des sexes, même et surtout quand elle vise à la transgresser. On n’est pas humain sans être homme ou femme. On n’est pas humain avant d’être homme ou femme. L’humanité n’est pas divisée entre homo et hétérosexuels mais entre hommes et femmes. On touche là à des questions qui agitent la société actuelle. 

Tout ce qui milite en faveur de l’égalité des droits est un combat à poursuivre avec pugnacité. Mais il y a dérive à confondre égalité et non-différence. La pratique sexuelle des humains peut, fort heureusement, épouser tous les fantasmes, toutes les identifications, toutes les positions et tous les partenaires, si elle ne conduit pas à l’emprise ou la manipulation d’un autre, qui seule signe la perversion. 

L’État n’a pas à se mêler de la sexualité des humains, mais quand il s’agit de fabriquer des citoyens, on sait qu’il souhaite avoir son mot à dire. Deux hommes ne peuvent faire un enfant sans le recours à une mère porteuse, deux femmes non plus sans le recours à un spermatozoïde. L’autre sexe et sa différence s’imposent là. 

L’étrange paradoxe c’est lorsque le combat porte sur la revendication d’une différence, alors qu’une autre différence est refusée, celle des sexes. On peut penser, de manière plus générale, que toute différence est ce qui violente le moi de tout un chacun. Car le moi a un idéal narcissique d’unicité, et celle-ci est menacée par la différence, par l’altérité. Je cite Freud, « L’extérieur, l’objet, le haï seraient, tout au début, identiques ». C’est la racine de la xénophobie, du racisme, de la misogynie.

La différence sexuelle est la différence des différences, le paradigme de la différence selon Françoise Héritier. Ses racines plongent dans une réalité biologique qu’il ne dépend pas de nous de modifier. La première différence c’est l’autre, et l’autre, dès les origines, c’est l’autre sexe. Dès que l’autre arrive au monde, lorsque l’enfant paraît, de quel sexe est-il, c’est la question première. La vue du sexe préside à la nomination du genre. 

« L’anatomie imaginaire c’est le destin, énonce Jacques André, le sexe psychique prévaudra toujours sur le sexe anatomique… Il n’y a pas de perception naïve, poursuit-il, pas de voir qui ne soit informé par un monde symbolique qui le précède. Le serpent et la méduse sont là bien avant la perception du sexe de l’enfant qui vient de naître. La chose vue est-elle à circoncire, à exciser, à caresser, à ne pas toucher, à montrer, à cacher ? Qu’elle soit reconnue, refusée ou déniée, son impact n’est certainement pas moindre quand le traitement psychique est plus hallucinatoire que perceptif. Et s’il en est un qui se soumet corps et âme à la « réalité » de la perception, jusqu’à en opérer la négation, c’est bien le transsexuel. De la même façon que le fantasme emprunte à la réalité les ingrédients dont il se compose, ou que le rêve se construit à partir des restes diurnes, l’imaginaire qui dessine notre anatomie est aussi l’héritier d’une perception. Que cette première perception soit le fait d’un autre (adulte) la constitue en une expérience particulièrement complexe… “C’est un garçon, c’est une fille…”, il n’y a pas de troisième énoncé possible ».

C’est ce même principe de distinction qui va permettre à l’enfant de connaître l’autre, le désir de l’autre sexe, et donc favorise la rencontre avec l’autre. 

L’angoisse de castration. L’organisation phallique

Ces théories du genre semblent ignorer ce qui est essentiel dans la vie psychique : le fait que le sexuel est traumatique, qu’il n’y a pas de désir ni de satisfaction sans angoisse, que le moi met en œuvre, contre l’insupportable du débordement pulsionnel, toutes ses défenses : refoulement, clivage, forclusion. La sexualité ne peut se développer hors conflit, sans que le plaisir soit mêlé de déplaisir, sans qu’Éros n’ait à s’intriquer à la pulsion de mort, et à sa déflexion en destructivité. Tout ce qui est insupportable pour le moi, comme au surmoi, peut précisément être ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme.

Une des premières défenses contre le trauma de la perception anatomique de la différence sexuelle, lors du conflit œdipien, c’est l’organisation phallique, dont l’angoisse de castration, est le chef d’orchestre. Issue elle aussi d’une théorie sexuelle infantile, celle de la survalorisation narcissique d’un sexe unique, le pénis, elle est une défense en tout ou rien qui consiste à nier la différence des sexes, et donc le féminin, assimilé à une « castration ». Cette organisation est cependant un passage obligé, pour les deux sexes, car elle permet le dégagement de l’imago prégénitale de la mère toute puissante et de l’emprise maternelle. 

Le garçon est en principe favorisé du fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas. Il peut parvenir, grâce à son angoisse de castration, à symboliser la partie pour le tout, avec l’appui de son identification paternelle. 

Mais qu’en est-il d’un féminin érotique ? La négociation de la partie pour le tout étant difficilement possible, comment la fille peut-elle symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? Comment se faire reconnaître comme être sexué en l’absence de ce pénis qu’elle perçoit comme porteur de toute la valeur narcissique ? Sa ruse inconsciente consistera à adopter la logique phallique. L’envie du pénis est narcissique, non érotique, car la fille peut fort bien ressentir que ce manque ne l’empêche pas d’avoir accès à toutes sortes de sensations voluptueuses.

Cette organisation phallique, étayée sur une théorie sexuelle infantile, est capitale – au point que Freud en a construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan fait du phallus le signifiant central de la sexuation et du désir. Ne peut-on en inférer une tactique défensive impérieuse face à l’effraction de l’épreuve de la différence des sexes ? Comme nous le constatons dans le social, elle tient à la maintenir.

Le refus du féminin

Au crépuscule de sa vie, Freud a formulé l’existence d’un obstacle, d’un « roc, » qu’il a nommé : « le refus du féminin, dans les deux sexes [] une part de cette grande énigme de la sexualité ».

Pourquoi le féminin ? Dans mon ouvrage Le refus du féminin, j’ai proposé plusieurs hypothèses. J’en reprendrai une. 

Ce roc est refus de ce qui s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer dans une logique phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes car une représentation de sexe châtré menace leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

C’est dans le corps de la femme que se disjoignent l’instinctuel et le sexuel. C’est à ce titre qu’elle est devenue le représentant par excellence de l’énigme du sexuel. Ce serait tâche impossible d’en recueillir toutes les expressions : depuis « une personne du sexe » (mais lequel ?) et le mythe de « l’Éternel féminin », jusqu’à « LA femme (qui) n’existe pas », (selon Lacan), etc.

L’altérité du féminin

Je pense que ce qui constitue le problème fondamental de la différence des sexes, c’est l’apparition et la découverte du vagin à la puberté. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique du pénis. C’est lui qui met « le trône et l’autel en danger ». Le vagin n’est pas un organe infantile. Les petites filles n’ignorent pas qu’elles ont un creux. Elles peuvent éprouver des sensations internes, liées à des émois œdipiens, mais aussi aux traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, première séductrice, selon Freud. 

 Cette irruption du féminin lors de la puberté change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir.

C’est la grande question de l’adolescence : comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe ? Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment rencontrer le féminin, cet autre sexe, et quelle angoisse ! Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles, plus seulement liées au manque, puisque lui pousse, non pas un pénis, mais des seins ? Des modifications de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse.

Que dire alors de la rencontre avec l’autre sexe ? L’enjeu est celui de l’altérité. Et si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est pour désigner l’altérité du féminin, celle que le sujet, homme ou femme, doit apprivoiser en lui-même et en l’autre. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré vers le clivage de « la maman et la putain, » ou, pourquoi pas… vers l’homosexualité ? 

Les théories du genre ne sont-elles pas là pour offrir une alternative à ce conflit d’altérité ? Ne sont-elles pas une forme sophistiquée du refus du féminin ? L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. 

Au-delà du phallique, donc, le féminin.  

Pour conclure

A-t-on intérêt à intégrer le mot « genre » à l’appareil théorique de la psychanalyse ? Je ne le pense pas. Le genre, dit Michel Schneider, est un « cache sexe ». 

Nous avons affaire, en psychanalyse, à l’infantile, et à la sexualité infantile.

Mais la sexualité adulte, elle aussi, a son mot à dire. René Roussillon tient l’interprétation de la sexualité et de ses jeux, ses fantasmes mais aussi ses pratiques effectives, voire ses « positions », comme la troisième voie royale de l’exploration de la vie psychique profonde.

« Il y a dans l’“acte sexuel“ lui-même, écrit-il, quelque chose qui, quand il n’est pas dissocié du reste de la vie affective et psychique, révèle quelque chose d’essentiel et fondamental de celle-ci, y compris dans ses dimensions narcissiques. Il n’y a que quand la connexion peut se faire avec la sexualité effective du sujet, qu’une certaine qualité de conviction est au rendez-vous de l’analyse, que l’on touche les intensités pulsionnelles déterminantes pour la régulation psychique ».

La relation hétérosexuelle adulte est ce qu’il y a de plus difficile, de plus violent, et ce qui mobilise au plus fort les défenses anales, phalliques qu’on peut nommer « refus du féminin ». Car elle exige un effort élaboratif du moi face à la poussée constante de la libido, dans la sexualité. Et c’est la violence de cette épreuve qui peut faire front, qui peut s’opposer à la violence de la captation régressive de la mère archaïque, et celle qui est attribuée à la pulsion de mort, qui toutes deux tirent vers l’indifférenciation.

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste, préjudiciable dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre les défenses du Moi et la libido. 

À l’opposé du couple phallique-châtré, qui conforte le maintien de l’organisation sociale et de ses rapports de pouvoir, la constitution d’une relation de couple masculin-féminin est une création psychique. La reconnaissance et l’affrontement de l’altérité dans la différence des sexes déterminent le mode et la qualité de la relation sexuelle, affective et sociale qui s’établit entre un homme et une femme. 

Les théories sexuelles infantiles ou les théories du genre, pour paraphraser Charcot, ça n’empêche pas les sexes et le sexe d’exister. Les sexualités sont multiples, les sexes sont deux. Mais la différence des sexes s’articule à la différence des générations. Un monde où la différence des sexes serait abolie ne serait plus un monde humain. Les machines seules n’ont pas de sexe. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 26 mai 2016


Masochisme masculin, masochisme féminin

Auteur(s) : André Brousselle
Mots clés : bisexualité – identité – masculin-féminin – masochisme – sadisme-masochisme – sexuation

On ne s’étonne pas assez ! On ne s’étonne pas assez de cette nécessité impérieuse, dans la langue française et d’autres langues, de donner un genre soit masculin, soit féminin, à tout nom, adjectif, pronom. On ne s’étonne pas assez, à l’inverse, de la négligence des psychanalystes à se soucier, non du genre grammatical bien sûr, mais de la sexuation des notions qui non seulement sont désignées par notre taxinomie, mais vécus par les patients, par tel patient : quel sexe donne-t-il au narcissisme, à la libido, à la dépression, la maladie, la douleur.

Pour ce qui est de masochisme, la cause est entendue pour Freud, il ne peut être mieux ancré dans son sexe : il est féminin ! Est-ce à dire que les femmes sont masochistes ? Il serait masochiste de nos jours de le dire, ce serait risquer d’être lynché ! Est-ce à dire que le féminin de l’homme comme le féminin de la femme est masochiste ? Et nous sommes tous bisexués ! Cette proposition est plus consensuelle, politiquement correcte, mais risque d’esquiver les problèmes, ce qui n’est pas très psychanalytique.

Si nous passons maintenant du point de vue de l’analyste à celui du sujet, quelle sexuation va-t-il attribuer au masochisme, le sien, celui des autres, des femmes ? Comment va-t-il l’investir, le contre-investir du fait de cette sexuation, et de sa sexualisation ? (Nous distinguerons bien sexuation, question d’identité, être homme ou femme, et sexualisation, question de désir et de plaisir sexuels.)

La société, dans ses fluctuations idéologiques, fera aussi ses choix.

Mon exposé porte sur la composante identitaire du masochisme, sa sexuation donc, et non sur sa composante érogène (c’est-à-dire le plaisir qu’il apporte), sa sexualisation. Partir de paradoxes nous permettra de casser certaines routines d’abord du problème. En bref, je partirai des paradoxes de deux textes fondamentaux de Freud. Dans « Le problème économique du masochisme », Freud décrit le masochisme féminin…chez l’homme ! Dans « On bat un enfant », Freud décrit ce que j’appellerai le masochisme masculin…chez la fille ! Le paradoxe serait-il levé si on considère que le masochisme féminin est l’autre façon d’être une femme pour un homme ? Et le masochisme masculin l’autre façon d’être un homme pour une femme ? Mais il nous restera alors à comprendre le masochisme féminin de la femme ! Et symétriquement…

Pour plus de clarté, lorsque je dis masochisme féminin il faut entendre féminisant, et lorsque je dis masochisme masculin il faut entendre masculinisant ; ce n’est pas le sexe du sujet qui compte. Ce sera à la clinique de nous montrer tout ce que recouvrent ces apparents petits jeux de logique et de fausses ou vraies symétries. Surtout, elle nous révélera les moments féconds des « passages par le masochisme » à l’adolescence bien sûr, cette période critique de la constitution de l’identité – identité qui ne peut qu’être sexuée ou défaillir dans la dépersonnalisation.

Auparavant, je rappellerai quelques notions générales et les conceptions de Freud.

Au départ, le masochisme est défini comme une perversion dans laquelle le plaisir est lié à la douleur et à l’humiliation, puis il a été retrouvé dans les névroses, et autres entités psychopathologiques, et reconnu comme fondamental de l’humain. La position de Freud a oscillé entre : d’une part la primauté du sadisme sur le masochisme, dit secondaire, où le sadisme est retourné contre soi (qui reste d’un grand intérêt en clinique. La culpabilité d’avoir été sadique renvoie au masochisme, mais le masochisme s’infiltre de sadisme, comme agresser l’autre en s’exhibant victime) ; et d’autre part la primauté d’un masochisme primaire, où la pulsion de mort est dirigée contre le sujet lui-même, mais liée par la libido. Secondairement, elle est dirigée vers l’extérieur soit comme pulsion de destruction, d’emprise, soit si elle est sexualisée, en sadisme ; le sadomasochisme implique donc une satisfaction sexuelle et non une simple violence, agressivité, retournée ou non sur soi.

Resituons les trois masochismes que distingue Freud :

1. Le masochisme érogène enraciné dans le biologique, théorisé, au niveau de la liaison de la pulsion de mort par la libido décrit aux différents stades, il signifie :

– au stade oral, être dévoré ;
– au stade sadique-anal, être battu ; stade très important dans le sadomasochisme, comme son nom l’indique, marqué par l’expulsion destructrice de l’objet, par la bipolarité domination/soumission, par l’érogénéité de l’anus, étendue aux fesses : fouetter les fesses est le basique du sadomasochisme ;
– au stade phallique, être castré. L’association fille = castrée suscitera bien des contestations, qui ne tiennent pas toujours compte du temps limité du stade où Freud l’a isolé. Nous y reviendrons après Freud ;
– au stade génital enfin, à la puberté, le masochisme devient subir le coït, être violée, ou enfanter dans la douleur. C’est le stade où la différenciation devient masculin/féminin (et n’est plus castré/non castré), marqué par la complémentarité des sexes, avec la reconnaissance du vagin chez la fille, l’avènement de l’éjaculation chez le garçon.

2. Le masochisme féminin. Il repose entièrement sur le masochisme érogène, dit Freud, et il est bien évident que celui-ci restera toujours présent auprès de la composante identitaire ; la question sera celle de leur articulation – nous y veillerons. Freud l’a qualifié « d’expression de l’être de la femme », ce qui en a irrité plus d’une ! Mais Freud l’envisage plus cliniquement : d’une part il apparaît dans la liaison avec la passivité dans les paires contrastées : masochisme passif-féminin/sadique actif-masculin. D’autre part, Freud justifie le qualificatif de féminin par les fantasmes retrouvés en clinique : être castrée, être coïtée, enfanter ; nous y reviendrons à partir du masochisme de l’homme : c’est en effet un féminin qui n’appartient pas seulement aux femmes, mais aux deux sexes.

3. Le masochisme moral est très présent dans les névroses, les comportements d’échec, peut-être plus encore que dans les autres masochismes, « la jouissance est de lui-même ignorée » (pour reprendre l’expression de l’homme aux rats), refoulée (mais elle peut parfois être saisie dans l’expression du visage du patient qui raconte avec délices son dernier échec). Fondamentalement, le masochisme resexualise la morale. Si le besoin de punition est bien conscient, par contre les liens avec l’objet sont masqués derrière le conflit Surmoi/Moi. Mais quel est le sexe de la morale et celui du châtié ?

Après cette mise en place classique freudienne des différents masochismes, abordons le masochisme féminin de l’homme, dans ses paradoxes.

Le masochisme féminin de l’homme

Ainsi décrit par Freud dans « le problème économique du masochisme », ce masochisme de l’homme : « dans les cas où les fantaisies masochistes ont connu une élaboration particulièrement riche, on fait la découverte qu’ils mettent la personne dans une situation caractéristique de la féminité, donc signifient : être castré, être coïté, ou enfanter. C’est pourquoi cette forme de manifestation du masochisme je l’ai nommée, pour ainsi dire, a potiori [de préférence] le masochisme féminin, bien que tant de ses éléments renvoient à la vie infantile (voir haut : le masochiste veut être traité comme un enfant méchant). Notons ici que la traduction de Laplanche dans les Œuvres Complètes de Freud, « être coïté », peut vous paraître trop scientifique pour la chose indiquée, toutefois je ne vous proposerai pas « être baisé », trop vulgaire, mais qui a le mérite de bien exprimer le sado-masochisme qui vient infiltrer le féminin).

Par contre Freud n’a pas été gêné par le fait qu’il s’agisse d’hommes « auxquels il se limite ici en raison du matériel », écrit-il entre parenthèses. Piètre excuse ! Bien sûr ces fantasmes se rencontrent dans les deux sexes, bien sûr la culpabilité châtiée est sans doute celle de la masturbation dans les deux sexes, mais ne risque-t-on pas de noyer le poisson ?

Monter en épingle le paradoxe du masochisme féminin de l’homme comme je vous le propose nous mène à prendre en compte l’importante problématique de l’identité, et d’autres culpabilités – celle du travestissement de l’identité sexuée ? Mais encore ? Il nous faudra préciser.

Il s’avère heuristique de distinguer les deux finalités de ce masochisme :

1a) Finalité érogène : connaître ce qu’est la jouissance de la femme, même si cela se paie de douleurs. C’était le souhait du Président Schreber (celui des mémoires, analysés par Freud), super woman de la jouissance féminine – cinq fois plus que la femme, qui déjà jouit neuf fois plus que l’homme, selon Tirésias (Tirésias était passé par l’état d’homme et de femme ; Zeus et Héra le consultèrent pour savoir qui de l’homme et de la femme éprouvait le plus de plaisir en amour ; il répondit que si la jouissance se composait de dix parties, la femme en avait 9 et l’homme 1. Héra frappa alors Tirésias de cécité pour avoir révélé le grand secret des femmes – et peut-être d’avoir saboté sa présentation habituelle de victime masochiste.) Ce mythe est révélateur de l’envie des hommes vis-à-vis de la jouissance féminine.

1b) Finalité identitaire féminisante : si le transsexuel souffrira de toutes ses opérations chirurgicales pour devenir une femme, sans aucun gain de plaisir, le masochiste ordinaire se contentera de scénario pervers ou s’exhibera comme victime dans ses échecs – une solution bien plus économique !

Finalités érogène et identitaire peuvent s’allier, mais souvent aussi entrer en conflit. La honte d’être féminisé, de « subir le coït » ou quelques-uns de ses simulacres contraignent à trouver des détours complexes ; Schreber accepte d’être la femme de Dieu mais non celle de Fleschig !
La culpabilité alimente le besoin de punition, classiquement culpabilité œdipienne et/ou masturbatoire ; mais de plus on observe une culpabilité d’ordre « identitaire » attachée à la tromperie sur le sexe ; parfois à l’affront envers le père de refuser l’identification et la première partie de l’injonction « sois comme moi » (la 2ème partie étant « ne sois pas comme moi), de trahir la descendance masculine. Chez d’autres, culpabilité vis à vis de la femme qui a été maltraitée : la mère qui a été mutilée par la naissance ; aussi les femmes infidèles trop punies selon un patient qui se faisait « avoir » par des étrangères, celles qui ont été lapidées à une autre génération celles qui ont été tondues – retour du sadisme, parfois transgénérationnel, sur soi ; ou encore rendre à la femme, en guise de pénis, le fouet, stratagème du fétichiste pour conjurer le fantasme de castration féminine, réparation chez d’autres. Ainsi l’homme masochiste peut acquitter une dette de souffrance à la femme.

Le passage transitoire par la position masochiste féminine participe paradoxalement à l’identification masculine de l’homme. B. Grunberger a décrit « l’introjection paternelle sur le mode anal » qui peut recouvrir le fantasme de captation anale du pénis par castration du père (effet coupe cigare), dans une relation masochiste d’Œdipe inversé, (c’est à dire d’amour du garçon pour le père). Ceci entraîne culpabilité d’avoir castré le père, et honte de la soumission ; et être sodomisé est sans doute la position la plus masochiste de l’homme, et qui déclenche les plus fortes formations réactionnelles, notamment chez le paranoïaque et certains adolescents.

En résumé, le masochiste donne des verges pour se faire battre. Plus précisément, le masochiste de cette captation anale se fait battre (sodomiser) pour prendre la verge de l’objet (le père). Le masochiste fétichiste se fait battre pour donner une verge (un fouet) à l’objet (la femme).
Nous verrons plus loin que le masochiste masculin se fait battre ou se fait souffrir pour s’ériger en verge (plus exactement en phallus par la contracture).

Le masochisme féminin de la femme

Si vous avez suivi ma démonstration, le masochisme féminin de l’homme est parfaitement logique. Mais comment comprendre alors le masochisme féminin de la femme ? Car on trouve quand même des femmes masochistes ! N’est-elle pas femme tout « naturellement » ? Sans artifices ? N’entrerait alors que la composante érogène ? Toutefois la visée identitaire ne se limite pas à une opposition masculin/féminin. Nous devons prendre en compte les sous-variétés identitaires de la femme.

Freud décrit, en fait, trois types féminins à propos du masochisme féminin : la fille castrée – la femme érotique qui « subit » le coït – la mère, qui accouche (dans les douleurs). Florence Guignard à juste titre parlait de bascule entre l’identité de la femme érotique et celle de la mère plutôt que de condensation ; le mouvement d’alternative se fait aussi avec la femme régressée au niveau phallique (la fille castrée) si l’on suit Freud. On comprend la culpabilité et le besoin de punition qui peut saisir la femme qui se veut mère, comme et/ou contre sa mère ; ou celle qui ne supporte pas son érotisme. Plus généralement, tout changement identitaire peut entraîner la culpabilité d’être présomptueuse, d’où paiement en douleurs, échecs.

Après le masochisme féminin…

Le masochisme masculin de la femme

« Elle est devenue le garçon dans le fantasme » grâce à l’identification au garçon battu, écrit Freud dans « Un enfant est battu ». Sans doute Freud ne s’intéresse pas là directement à la composante identitaire du fantasme comme nous, mais à sa composante érogène, qui culmine dans la pratique masturbatoire qui l’accompagne souvent. Mais ce fantasme reste néanmoins démonstratif d’un masochisme masculin de la femme – masculin signifiant masculinisant, ce qui rend homme, et ne qualifiant pas le sexe du sujet battu.Si déjà ce fantasme se rencontre plus souvent chez la fille, Freud va délibérément limiter à celle-ci son étude ; l’enfant battu est lui, toujours un garçon (quel que soit le sexe de celui qui fantasme.)

Freud en décrit les trois temps :

– Premièrement le père bat l’enfant (un garçon jalousé, haï par moi.) C’est souvent le souvenir d’une scène réelle.
– Deuxièmement, je suis battue par le père (temps inconscient) : temps masochiste, virtuel, reconstruit ; fantasme inconscient sexualisé qui à la fois satisfait la culpabilité de la jalousie du premier temps, et signifie sur le mode régressif le coït avec le père. (Vulgairement, l’expression « je me fais baiser par mon père » condense bien l’érotisme et le sadomasochisme punitif.)
– Troisièmement, on bat un enfant (un garçon).

Freud s’interroge sur l’identification de la fille à un enfant battu dans ce troisième temps. Il est à noter que là la fille échappe au poids de la régression femme-passive-masochiste classique ; pourrait-on dire qu’elle se fait battre pour devenir garçon (définition du masochiste masculinisant) se faire battre pour obtenir une verge ? N’est-elle pas « devenue le garçon dans le fantasme » grâce à cette identification à l’enfant battu ? En fait, dit Freud, elle “n’ose pas” aller jusque-là et le fantasme résultant est un compromis entre:

– une position sadique masculine non assumée ;
– une position masochiste masculine par identification au garçon battu ;
– mais seule la position de spectatrice est tenable : grossièrement c’est « principalement des garçons qu’elle se figure subissant les coups ».

Si ce texte met bien en relief le temps du masochisme masculin de la fille, cette identité sexuée reste du domaine du fantasme (et de la satisfaction masturbatoire souvent), labile, ce que nous retrouverons souvent en clinique ; mais dans d’autres cas, l’identité sexuée s’ancrera durablement, par le corps.

Le masochisme masculin chez l’homme

Nous avons posé la question des variétés d’identités féminines. Chez l’homme, on retrouverait des variétés d’identités masculines. Toutefois, établir une symétrie entre maternité et paternité peut paraître construire de fausses fenêtres pour la beauté de la présentation ; certes, ce n’est pas l’homme qui accouche (encore que dans les couvades, c’est l’homme qui souffre !), mais ce besoin de symétrie, contre la différence, revient aussi dans toutes les conceptualisations qui abordent le problème du féminin.

Plus souvent, on se trouve devant le désir d’être plus homme, dans cet alliage redoutable de la douleur et du narcissisme ; la culpabilité de la rivalité œdipienne et du triomphe phallique qui doit se payer. Le masochisme phallique est le gardien du narcissisme, « l’attaquer » risque de précipiter dans la décompensation, dépressive (ceci est valable pour les femmes).

Après cette étude générale des types de masochismes chez Freud,

Qu’en est-il de ces masochismes à la puberté, toujours pour Freud ?

La complémentarité des sexes sortirait-elle la femme de son statut dévalorisé de passive, masochiste ? Surtout, le dépassement du stade phallique ne l’associerait plus au fantasme de castration. (Ce stade précédent, phallique, caractérisait la fille par le manque du pénis, le manque d’une libido spécifique ou la piètre consolation d’un petit clitoris, ou plus tard celle d’obtenir le pénis ou un enfant. « La poussée du membre viril devenu érectile indique le nouveau but, c’est à dire la pénétration d’une cavité qui saura produire l’excitation ». La cavité n’est certes plus un sexe diminué, mais si le pénis a trouvé un nouveau but, sa flamboyance laisse dans l’ombre l’autre sexe, dans ce passage, d’autant plus que Freud renvoie le clitoris au refoulement pour faire advenir, dans une autre passivité, le vagin – mais pourquoi cette passivité devrait-elle être masochiste, et ne pas recouvrir une certaine activité, d’ailleurs. Toutefois les organes s’équilibrent plus loin : « l’attraction que les caractères des sexes opposés exercent l’un sur l’autre marquant la fin de l’auto-érotisme de l’enfance ». (FREUD S., 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, Paris, 1962.)

En pratique, ce « happy end » ignore dans ce passage le choc de l’avènement de la puberté (le « break down » de Laufer), les problèmes identitaires qu’amène un nouveau corps, le renoncement à l’autre sexe. D’où mouvements régressifs, et souvent processus de clivage qui vont accentuer la coupure entre les sexes et aboutir à des solutions néfastes.

En quittant Freud pour les postfreudiens, je laisse en suspens, apparemment, ma « thèse » sur les paradoxes du masochisme. Mais d’une part je tiens à vous faire un tableau plus large, et d’autre part nous questionnerons les notions de féminin et masculin, avant de répondre à la question : qu’est-ce que l’identité sexuée, et comment s’y place le masochisme.

Après Freud, c’est autour de la connaissance précoce du vagin que s’est cristallisée la contestation de la primauté du phallique chez la fille comme chez le garçon, avec Karen Horney, E. Jones. La fille retrouverait ainsi sa spécificité, avant la puberté. Mais ce n’est pas là mon propos, et je me recentrerai, hors chronologie, sur les relations masochisme – féminin chez ces différents auteurs.

1) Le masochisme serait-il neutre ? à l’origine du masochisme primaire ? B. Rosenberg reprend ce concept freudien sans lui attribuer de sexe. Rappelons le succès de son « masochisme gardien de la vie », opposé au masochisme des pulsions de mort, mais ce positif du masochisme n’a peut-être pas réconcilié les femmes avec « leur masochisme ».

2) Féminin et masculin sans masochisme chez Winnicott ?, qui n’y fait pas référence lorsqu’il distingue, dans les deux sexes, l’élément féminin pur, « to be », l’être à la base de l’identité, chez les garçons comme chez les filles/l’élément masculin pur, « to do », le faire de la pulsion qui relie aux objets, que ce soit sous forme active ou passive. « After being, doing and being done to, but first being », dit-il en anglais. « Being done to », traduit par « accepter qu’on agisse sur vous », implique une passivité qui n’aurait aucun lien avec le masochisme, pas plus que la dépendance à l’apport maternel dans le « being ». Cette identité dite féminine, mais commune aux deux sexes, ne se supporterait pas d’un sexe anatomique, ni d’un genre précoce induit par les parents (Stoller qui, partant de l’étude des transsexuels, a souligné dans la sexuation des jeunes enfants l’influence du désir des parents), (toutefois Stoller partagerait avec les transsexuels l’idée qu’à l’origine l’enfant est féminin, dans la fusion avec la mère ; il souligne l’importance du désir maternel pour laisser une empreinte à son fils d’acquérir l’identité masculine).

3) Passivité et masochisme se retrouvent liés dans les processus psychiques les plus précoces pour Laplanche dans les deux sexes : la passivité de l’enfant lie d’une part la passivité de comportement, d’autre part la passivité vis à vis des fantasmes de l’adulte qui font intrusion , effraction et mettent en branle la coexcitation sexuelle (pour Freud, « rien d’important ne se passe dans l’organisme sans fournir une composante à l’excitation de la pulsion sexuelle » ; par exemple, un traumatisme, une douleur, une effraction physique ou psychique s’accompagnera d’excitation sexuelle). Ces notions se retrouvent dans sa conception de la « séduction originaire » : la mère soignante-aimante introjecte, implante, intromet des messages à la fois traumatiques et énigmatiques, infiltrés de signifiants inconscients, sans signification immédiate pour l’enfant. Dans cette filiation, Jacques André lie passivité – masochisme à la féminité en plaçant cette effraction séductrice à l’origine du féminin (là encore, un féminin commun aux deux sexes).

4) Retour du phallique : l’identité sexuée entrera dans la problématique être ou avoir le phallus (J. Lacan). Mais on ne retrouve guère de développement de la liaison entre identité masculine et masochisme ; toutefois on pourrait la retrouver dans les contractures douloureuses que nécessite « être le phallus ».

5) Masochisme féminin et effraction. Plusieurs autres auteurs que les précédents différencient angoisse de castration et angoisse d’effraction, plus spécifiquement féminine – on y retrouve la tendance à sortir la féminité de la seule référence phallique, qui lie masochisme et fantasme de castration. Les attaques et rétorsions décrites par Mélanie Klein ne sont pas sexualisées, et n’entrent pas dans le cadre du sadomasochisme. K. Abraham rapporte le rêve d’une patiente : couchée sur le sol au ras de l’eau, elle voit sur un bateau un homme qui le fait avancer au moyen d’une longue barre, puis qui la frappe avec cette barre à la bouche, à la poitrine, et enfin lui troue le bas-ventre. Pour Abraham, c’est la crainte de l’effraction à l’intérieur du corps qui repousserait à refouler la connaissance du vagin, et à investir le clitoris, organe externe. Jacqueline Schaeffer nous présente une version plus soft et plus érogène du masochisme féminin : elle note que tout ce qui est effraction, pénétration du Moi et du corps contribue à la jouissance sexuelle : « la défaite dans tous les sens du terme est la condition de la jouissance féminine ». Nous retrouvons là le féminin de la femme, après ces masculins et féminins communs aux deux sexes, ce qui esquivait la question de l’identité sexuée. Celle-ci va s’affirmer à l’adolescence.

6) À la puberté, la complémentarité des sexes, avec l’investissement nouveau ou le surinvestissement du vagin, se substitue au castré/non castré de la phase phallique, nous l’avons vu avec Freud. Philippe Gutton développera cette notion, qui ne se limite pas à la complémentarité des organes, mais aussi celle de la pulsion et de l’organe adéquat, de l’orgasme. Par ailleurs, l’adolescence de nos jours est souvent l’âge des premiers rapports sexuels, rencontre avec le corps de l’autre, l’orgasme à deux. Comment s’y manifeste le sadomasochisme ? Peu dirions-nous rapidement, car il faut souligner l’écart entre les fantasmes masturbatoires, constamment sadomaso, (histoires de viols…) et la réalité moins cruelle, voire tendre des rapports.

Revenons à la question de l’identité, avant d’y replacer le masochisme.

Au total, après avoir passé en revue le masochisme chez Freud et après Freud, on se trouve devant deux points de vue (qui ne recouvrent pas une opposition Freud/après Freud) :

1) Point de vue de la bisexualité psychique ; l’identité est la résultante des identifications, somme de tous ces masculins et féminins, ces « being », ces « doing » que nous venons de voir, vue (mythique ?) d’une synthèse harmonieuse de la personnalité. (Serait-ce une façon de panser les blessures des femmes que de neutraliser ces masculins et féminins en ne les référant pas au « vrai » sexe, anatomique ? Mais de quelles blessures s’agirait-il, si l’on ne croit pas au fantasme de castration de la femme ?

2) Point de vue d’une identité sexuée unique, anatomique dans l’idéal, de finalité narcissique unitaire, et non congruente avec la résultante de toute les identifications ; finalité ayant ses stratégies et ses défenses propres. On est comme on nait, homme ou femme, déjà par l’anatomie, « l’anatomie, c’est le destin » ; il n’est pas nécessaire de se regarder dans la glace pour le savoir, et on n’a pas d’hésitations sur les fiches d’état civil à cocher la case homme, ou femme, on ne va pas chercher une case « autre sexe » ou une case « ne sait pas » .

Il nous faut chausser de gros sabots pour enfoncer des portes ouvertes, et ne poser les vrais problèmes qu’après avoir rappelé ces évidences. Y-a-t-il même conflit entre ces deux points de vue, qui ne sont pas de même niveau ? On peut très bien être homme ou femme, et avoir des tendances, des traits de caractère, des rêves et rêveries de l’autre sexe. Ceci fermement dit, nous pouvons alors étudier les cas aberrants et les rejetons retors de l’inconscient, jusqu’à la psychopathologie de la vie quotidienne ! Nous pouvons replacer dans ce cadre la visée identitaire du masochisme. Celle-ci se voudrait sans doute du type identité sexuée unique, se trouver son anatomie ou à défaut pseudo-anatomie, ou une physiologie (celle de l’accouchement douloureux par exemple, ou de celle des contractures, des spasmes de la sexualité ou la bisexualité de la crise hystérique.)

Mais n’est-elle pas amenée à compenser, au contraire, l’anatomie ? Lui faire contrepoids, garder sous une autre forme quelque chose du sexe auquel l’adolescent a dû renoncer ? Après l’anatomie, le refoulement pourrait, refouler massivement soit le masculin, soit le féminin, c’est à dire renforcer ou contrecarrer l’identité anatomique Je ne signale ce point ici que pour annoncer le retour du refoulé dans le fantasme masochiste :

– pour Fliess, refoulement de l’autre sexe – et donc renforcement de l’identité anatomique;
– pour Adler, refoulement de la féminité dans les deux sexes, sous l’effet de la protestation virile, donc effet contrasté selon le sexe.

Il est intéressant pour notre sujet de noter que Freud « met à l’épreuve l’exemple du fantasme de « fustigation » de « On bat un enfant », pour discuter longuement ces deux thèses ; il en conclut que les motifs du refoulement ne doivent pas être sexués ( nous préciserions se rapporter à la sexuation) mais se rapportent à la sexualité infantile ; « chez des individus masculins et féminins surgissent des motions pulsionnelles aussi bien masculines que féminines et que les unes comme les autres peuvent être rendues inconscientes par refoulement. » Le refoulement ainsi ne prendrait pas en compte les problèmes d’identité unitaire sexuée. Les questions d’identité seraient-elles résolues dans un autre temps, autrement, par le clivage notamment ?

Le schéma était simple chez Steiner (in « Les premiers psychanalystes ») : dans le masochisme comme fantasme, il semble que l’homme se voit comme femme, et la femme comme homme. On retrouve notre thème de « l’autre façon d’être », mais le sentiment d’identité se contente-t-il de fantasmes ? Ou doit-il se trouver une marque dans un corps qui l’atteste ? Éventuellement contre l’anatomie réelle ? Par une anatomie rectifiée, ou une autre biologie, hormonale, ou une physiologie, tout au moins une caractérologie « naturelle » ?

Cette apparente digression sur l’identité nous recadre la situation du masochisme par rapport au corps. L’anatomie dérange, en particulier à l’adolescence, et suscite deux types de réactions : les sérieux et les gais – disons pour dépasser l’équivoque, les sérieux et ceux qui jouent.

  • Ceux qui dénient sérieusement leur sexe anatomique : les plus caricaturaux sont les transsexuels, dont le masochisme éclate dans toutes ces interventions chirurgicales qu’ils doivent subir ! Ces transsexuels ne présentent aucune ambiguïté anatomique (contrairement aux intersexués et aux pseudo-hermaphrodites). Ils gardent néanmoins la conviction d’appartenir intérieurement à l’autre sexe, et veulent le retrouver par un marquage corporel. Tout se joue sur la scène corporelle et non sur la scène psychique, a-t-on dit ; il serait plus exact de dire qu’ils ne jouent pas sur scène mais s’affirment gravement sur le corps et dans la douleur. En dehors de ces transsexuels, certains psychotiques, et surtout des adolescents aux limites de la psychose qui vont interroger leur corps dans la glace, parfois se mutiler, se faire opérer, depuis les dysmorphophobiques graves (ceux qui croient que leur corps, sinon leur sexe, est mal formé) jusqu’à ceux ou celles, bien ordinaires, qui triturent longuement leur acné juvénile.
  • Ceux qui se jouent de leur sexuation, en passant par le déni du sexe de la femme : les pervers et tout particulièrement les fétichistes. Jeu de certains homosexuels qui « font la folle », des travestis.

Revenons au masochisme : est-il sérieux, ou n’est-il qu’un jeu ?

Cliniquement, on a souvent noté le peu de sérieux des scenari sado-maso, qui ne vont pas trop loin, ne s’attaquent pas aux organes sexuels ; il est des scénari très « soft », comme celui de cet homme qui se met à genoux devant sa maîtresse, demande pardon, reçoit sa fessée, et tout cela se termine dans la position du missionnaire ! Il écluse ainsi une bonne part de sa culpabilité, solution plus économique, et plus jouissive, que celle des échecs à répétition du masochiste moral. Toutefois certains ne savent pas jouer, dérapent vers la mutilation (cas rapporté par de M’Uzan) ou le meurtre (cf. l’actualité à Toulouse). Les théories des analystes répéteraient-elles le même dilemme ? Certains vont relever le jeu, d’autres, théoriser la pulsion de mort (concept complexe à ne pas confondre avec une pulsion de killer).

On pourrait faire l’hypothèse que la stratégie du masochiste est justement de rester dans l’ambiguïté, par un jeu qui voudrait se faire prendre au sérieux : la preuve de ce sérieux est la douleur, sensation forte bien réelle, et les risques « réels » de mutilation, voire de mort ; un sérieux qui authentifierait cette « autre façon d’être un homme ou une femme » que d’en avoir l’anatomie, pour reprendre ma définition du masochisme.

Toutefois, le sadomasochisme lie plaisir et/ou humiliation qui peut échapper à la maltraitance corporelle et donc à cette problématique du corps.

Si nous avons envisagé l’aspect identitaire et non pas érogène du masochisme, le plaisir en l’affaire ne doit pas être oublié. Dans certains cas le plaisir peut revenir, en boucle, en attestation de la sexuation : « la preuve en est que je jouis et souffre comme un homme » (ce que me disaient quasiment certaines adolescentes qui, par exemple, se faisaient sodomiser par des homosexuels : elles ne prennent pas seulement la place d’un homme – homosexuel certes, mais qui n’en est pas moins homme ; mais elles prennent aussi son plaisir, et surtout sa souffrance car il faut que ce soit douloureux, surtout comme dans un de ces cas, la patiente souffrait de fissure anale ! On comprend qu’alors la visée est identitaire et n’est pas celle du plaisir ! C’est souvent pour de telles motivations identitaires que certaines femmes reculent devant la sodomisation. Ou au contraire vont au-devant.

Le quantitatif de la jouissance peut prendre aussi sens de sexuation : est-ce l’homme, ou la femme (cf. Tirésias) qui jouit le plus ? La douleur est-elle le superlatif de cette excitation, et alors une grande douleur est-elle masculine ou féminine ? Une grande douleur comme une grande excitation pourraient alors prendre valeur féminine ; à l’opposé, ce qui est grand prend valeur narcissique phallique : y aurait-il une forme de souffrance “forte”, qui fasse l’homme (ou la femme) plus viril ? On connaît bien en clinique ces cas où le narcissisme entretient ce masochisme phallique : « Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur » (Musset, La Nuit de Mai). La peinture et la sculpture redonnent bien leur sexe à ces douleurs magnifiées (voir les esclaves de Michel Ange, les sculptures de Rodin). Rien de tel que la douleur pour faire saillir les muscles.

Nous retrouverons cette connivence entre narcissisme et masochisme masculin phallique dans le masochisme masculin de l’homme. Dans le masochisme masculin, comme dans le masochisme féminin, le changement de sexe doit se payer de douleur. La faute narcissique de présomption mégalomaniaque est particulièrement nette dans les aspirations phalliques : l’érection doit être douloureuse (les contractures, les crampes, celles que l’on tire et les autres…)

Clinique

Revenons aux deux sexes pour aborder la clinique : je pourrais illustrer ce masochisme masculinisant dans ses extrêmes – celui par exemple des femmes transsexuelles qui subissent de nombreuses interventions chirurgicales pour se faire « tailler » un pénis ! Je préfère le repérer dans la psychopathologie de la vie quotidienne, derrière l’expression « avoir les boules » : « J’ai les boules », « il me file les boules » entend-on souvent dire, en ville comme sur le divan, et le plus souvent par des femmes ; ou encore plus explicite : « j’ai les glandes ». La signification de ces boules ne s’arrête pas aux amygdales et n’est pas enfouie au fond de l’inconscient : il s’agit sans conteste des testicules. Boule douloureuse ; une douleur qui souvent est rapportée à une contracture, une crampe ; plus spécifiquement dans les associations d’idées à celle de l’érection : la douleur crée l’organe ; l’anatomie du testicule est condensée à la physiologie du pénis : l’appareil viril est complet. La douleur, douleur infligée, et la somatisation vont faire se rencontrer sadomasochisme et hystérie.

La relation sadomasochiste est claire lorsque l’agresseur est désigné : « il me donne les boules », « il me fout les boules », au sens d’excéder, irriter, « stresser » – et infliger ainsi l’angoisse est bien une agression sadique. Ailleurs, l’agression est moins évidente. S’il y a bien de l’hystérie dans nos boules, sa théorisation habituelle (« le globus hystérique » nous laisse insatisfait car elle ne prend pas en compte la douleur ni le masochisme de l’identification hystérique, qui ne prend que la mauvaise part de celle à laquelle elle s’identifie.) L’identification hystérique est-elle une identification masochiste ?

Cas cliniques

Ils nous montrent l’instabilité de ces masochismes, qui le plus souvent ne peuvent tenir, se renversent en leur contraire.

Premier cas : en avoir ou pas ? Du masochisme masculin au masochisme féminin chez une post-adolescente de 20 ans. Elle a les boules, la gorge contractée, d’autant plus qu’elle réussit dans son travail d’informatique financière et qu’elle a obtenu son premier CDI. Sa grande crainte est de faire des envieux (et non pas des envieuses) : elle se trouve seule femme avec douze hommes dans une profession restée par ailleurs très masculine ; déjà globalement tout travail reste sexué dans son fantasme : son père travaillait, sa mère ne travaillait pas, et cela allait bien au-delà de l’évolution de la société.

Devenir comme un homme, avoir un organe masculin dans la gorge se paierait-il de douleurs ? Nous sommes dans la problématique d’un masochisme masculinisant.

Mais dans un second temps la situation se retourne en son contraire, lorsque je lui suggère qu’elle pourrait se sentir coupable d’avoir une sorte de phallus enviable : la dénégation surgit, elle n’a pas les couilles d’un homme, d’ailleurs elle n’a jamais pris des couilles de quiconque. La preuve en est qu’elle ne sait pas se défendre, qu’elle ne réussit pas aussi bien que cela dans son travail, qu’elle fait des erreurs stupides… : elle passe au masochisme féminisant par l’inhibition (celle d’un masochisme moral qui la ramène à sa « condition » féminine castrée), vient dénier le compromis masochiste masculin précédent (qui était de réussir comme un homme mais dans la douleur). Il me paraît plus intéressant de voir une alternance de sexuation dans ce cas, plutôt que de voir, condensés dans la boule douloureuse, la castration et son déni, ou un symptôme hystérique dans sa bisexualité. Une bisexualité que nous allons toutefois retrouver dans un autre symptôme. D’autres organes lui poussaient : des boutons sur le visage, signes de sa virilité (de plus sa dermatologue avait accusé ses hormones masculines), boutons qu’elle entretenait par des triturations intempestives : le sadomasochisme apparaît là dans toute son ambiguïté sexuée : dans le même temps, entretenir et détruire un substitut de pénis.

Deuxième cas : masochisme masculin chez un homme. Acteur, il aime ce qui est fort, dans les films, dans les pièces de théâtre, où « on en prend plein la gueule ». La métaphore ne lui suffit pas, non plus que la sublimation artistique : à la suite de provocations, il a réussi à se faire casser la figure comme autrefois dans la cour de récréation où il prenait des coups se battant seul contre tous les autres enfants ; blessures qui n’ont pas la signification de castration mais au contraire témoignent qu’il est un dur, qu’il a un caractère insoumis, fort ; blessures l’identifiant à son père, héros de la dernière guerre. Au cours des séances, ce n’est pas la gorge qui, chez lui, exprimait la tension, mais la tête pulsatile, prête à éclater – comme une éjaculation ?

Ce patient avait aussi des comportements d’échec dans sa vie artistique, ce qu’il racontait avec un sourire de jouissance qui glaçait. Il en tirait une très grande gloire : c’était un grand admirateur de Cioran (« Sur les cimes du désespoir » !).

Initiation masochiste à l’adolescence

Une patiente d’une vingtaine d’années rapportait en analyse un « rite d’initiation comme chez les africains », selon ses dires ; en fait, il s’agissait d’une séance chez le coiffeur, séance certes particulière. Elle avait 13 ans lorsqu’elle refusa d’aller chez son coiffeur habituel, celui de sa mère, pour aller chez le coiffeur de ses frères et s’y faire « couper court comme eux », enviant leurs brosses… Ce coiffeur, tout en effectuant la coupe au rasoir, se frotta contre elle, et elle put percevoir son sexe en érection. Elle était révoltée, rouge de colère, ne supportant pas d’être ainsi traitée en objet, mais incapable de protester, paralysée par les regards des autres clients qui attendaient – sous la rougeur, la colère inhibée devenait honte.

On pourrait reconnaître là, la scène de séduction, d’une jeune fille. Mais pour elle, c’était la séduction d’un garçon ; elle retenait essentiellement que dans le miroir, elle percevait qu’un garçon était rasé – nous dirions « on rase un enfant », formule à ajouter à la longue liste des variantes de « on bat un enfant ». La scène de la glace en figure le premier temps (le garçon jalousé est battu par le père – ici plus précisément « castré » au rasoir et séduit) tandis que dans le fauteuil est figuré le 2ème temps : la fille est battue par le père, mais elle « est devenue le garçon dans le fantasme » (Freud), et mieux que dans le fantasme ici, figuré, sinon réalisé dans la glace. Elle associait cette scène vue avec des scènes d’une jalousie longtemps déniée vis à vis de ses frères (mais si elle avait mis un oreiller sur la tête du cadet, ce n’était pas pour l’étouffer « comme dans Othello »). Lorsque toute la famille entourait ce jeune frère, elle n’existait plus. Plus tard, l’envie s’était déplacée sur le groupe des frères et de leurs amis. – jalousie typique du premier temps du fantasme « on bat un enfant » (on note toute l’importance du groupe). Chez le coiffeur, elle ressentait le crissement du rasoir sur ses cheveux, amalgamant ses vibrations avec celles du pénis du séducteur ; tout particulièrement, elle réagissait au passage du rasoir au-dessus de la nuque, zone qui deviendra celle de ses « migraines ».

Ce plaisir était associé au plaisir « entre hommes » du groupe des frères et de leurs amis, plaisir de l’échange amical ou plaisir de jeux sexuels qui l’intriguaient ? Le plaisir ferait-il l’homme ? L’initiation serait-elle aussi sexuelle, homosexuelle masculine de groupe ? Le coiffeur en serait-il l’initiateur sauvage liant expérience sexuelle et passage tant à l’autre génération qu’à l’autre sexe de ce rituel ? On comprend toute la fierté de cette transformation si désirée, mais qui doit se masquer sous la honte de l’usurpatrice.

Il s’agit bien là d’un masochisme masculinisant de la femme ; c’est par « l’initiation » qu’elle serait « devenue garçon ». N’y aurait-il pas toujours quelque lien entre initiation sexuelle (notion à ne pas confondre avec « la première fois ») et rite de passage au statut d’adulte, et passage par le masochisme, si symbolisé soit-il ? Lien entre l’initiation par les « tournantes » d’aujourd’hui et le concours d’entrée à Normale Sup, si sublimé qu’on peut s’interroger sur la nécessité d’autres voies complémentaires pour la sexualité, dont le bizutage ? Que cette initiation soit un accès au stade génital ou une exacerbation phallique, il reste que le passage régressif par le sadomasochisme et la honte, apparaît comme un passage obligé.

Au-delà de ce cas, peut-on faire quelques hypothèses sur l’initiation du bizutage et son sadomasochisme ? Le premier temps du bizutage ne serait-il pas l’épreuve du concours, initiatique dit-on ? Celui qui est reçu peut être fier, mais aussi honteux de s’être soumis au sadisme de la préparation de ce concours, et des renoncements libidinaux qu’elle implique, d’où une identification à l’agresseur dans un second temps. Le sadisme des pères pères serait repris par les pairs, les grands frères, lors du bizutage. De plus, le rite initiatique désexualisé des pères serait ainsi resexualisé par le groupe des jeunes via le sadisme et parfois des agressions plus directement sexuelles dirigées contre les filles. Mais les adultes « politiquement corrects » tentent de substituer au rite d’initiation sauvage des travaux d’utilité publique désexualisés.

Conclusion

Dans sa visée identitaire, le masochisme apparaît donc comme l’autre façon d’être une femme ou d’être un homme.

Si je suis parti de textes ou de cas cliniques d’adulte pour mettre en relief cette composante identitaire, tous ceux qui ont la pratique d’adolescents comprendront combien cette question de l’identité sexuée se pose dans la douleur à l’adolescence. Que faire de l’autre sexe ? Comment s’en débarrasser sans s’amputer ? Sans qu’il tourmente le corps lui-même ?

À cet âge de passage par le masochisme, à cet âge de l’initiation, certains inquiètent par leur labilité ; mais il faudrait aussi s’inquiéter de ceux qui s’engoncent dans leur identité sexuée, se limitent dans leurs possibilités, sous le couvert des plus nobles – ou des plus raides – idéaux d’un masochisme moral.

Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent,
mercredi 11 juin 2003


Psychanalyse et personnages

Auteur(s) : Thérèse Tremblais-Dupré
Mots clés : adolescent/adolescence – contre-transfert – dépression (adolescente) – double (littéraire) – identité – personnage (de roman) – psychodrame

L’auteur du présent texte s’intéresse, dans un livre qu’elle vient [2002] de publier [1], à certains personnages de la littérature, éternels adolescents, qui, au seuil de l’entrée dans l’âge adulte, sombrent dans une conduite pathologique et mortifère : Albert et Herminien du Château d’Argol de Julien Gracq, Louis Lambert d’Honoré de Balzac, Richard II de William Shakespeare, Daniel O’Donnovan, Le Voyageur sur la terre de Julien Green. Elle s’interroge sur ce que ces personnages révèlent de la relation maternelle « blessée » de leurs créateurs. Elle ouvre ici un questionnement technique sur le sens et l’effet de l’intrusion culturelle dans la psyché de l’analyste au cours du travail analytique.

Les personnages que je vais évoquer ici se sont présentés à mon esprit, comme en écho silencieux, alors que j’entendais, à travers mon écoute analytique, la souffrance psychique que rencontraient certains jeunes gens attardés dans une adolescence sans fin, confrontés au sexe et à la mort. Don littéraire imprévu, aide venue en tiers associatif, miracle du langage qui saisit la charge pulsionnelle et le traduit en mots. « Les poètes savent mieux que nous » disait Freud.

Le long passage qui mène l’adolescent de la fin de la phase de latence à l’âge adulte est marqué par le désarroi et l’incohérence psychique ; l’intrusion dans un nouveau corps promis à la vie génitale des émois et plaisirs réactivés de l’enfance, face à un monde inconnu, source d’élans et d’angoisses, la conscience d’un temps nouveau dont l’écoulement laisse entrevoir la finitude, provoque une rupture. Le jeune pubère oscille entre de nouvelles identifications, le rejet des valeurs et des affections antérieures, la solitude, la révolte, l’agressivité, les ambitions diffuses, l’exaltation et le désespoir. La révélation de la sexualité génitale est parfois vécue comme un traumatisme, réveillant des angoisses de castration et de mort. Elle ravive les blessures anciennes et les angoisses primitives qui font obstacle au processus d’évolution heureuse et entretient les régressions délétères.

Le thème ancien de la quête initiatique des Objets Merveilleux relate sous une forme mythique ce combat aveugle du préadolescent pris entre des forces antagonistes avant d’accéder, à travers des dangers multiples à son insertion dans la suite des générations, conquérir son autonomie et vivre une nouvelle naissance. Les héros de « Au château d’Argol » de Julien Gracq [2] ne savent pas renoncer aux Objets Merveilleux de l’enfance.

Le renforcement des forces du Moi va s’opposer à l’irruption libidinale chez l’adolescent qui tâche de transformer en pensée abstraite la préoccupation intense de ses mouvements pulsionnels. Il va découvrir le plaisir du fonctionnement mental, les capacités inventives d’une pensée encore érotisée, dans une recherche « volcanique », tentant de lier le corps et l’esprit, l’émoi pulsionnel et l’abstraction, les forces de l’instinct et leur sublimation. Parfois, l’adolescent annule son corps sexué au profit de l’esprit, se réfugie dans l’ascétisme, l’isolement. Le surgissement du désir peut entraîner, dans l’écroulement des défenses la dépression grave, la dissociation psychotique. C’est l’histoire de « Louis Lambert » telle que nous la raconte Balzac.

Pour échapper à l’angoisse de la castration, dans le déni de la loi paternelle et le cramponnement à une toute puissance infantile, l’aménagement pervers, chez certains adolescents, tente de contourner l’affrontement avec le sexe opposé, clivant le désir et l’affect, régressant dans les satisfactions érotiques d’objets partiels de l’enfance, dans la drogue ou la délinquance sexuelle. Ainsi Dom Juan du « Festin de Pierre » de Molière court-il, dans son défi à la loi paternelle et son obsession fétichiste, vers sa mort.

La recherche d’identité est la préoccupation centrale de l’adolescence. Le « Qui suis-je ? » le fait advenir dans son autonomie et son statut de sujet de son désir. Daniel O’Donovan n’a pas trouvé son identité. Sans lien avec une enfance oubliée, étranger au monde, « Le Voyageur sur la Terre » de Julien Green sombre dans le délire hallucinatoire et se suicide.

La dépression adolescente s’aggrave souvent d’une tonalité mélancolique dans le sens où c’est l’estime de soi qui est atteinte. L’attachement narcissique du sujet à un objet idéalisé le fait régresser jusqu’à s’identifier à lui et retourner contre soi-même, s’il vient à le perdre, l’hostilité qu’il ressent à son endroit. Il est souvent difficile de comprendre de quelle blessure morale, offense, déception familiale ou sociale, la « désillusion » a ainsi amené l’adolescent à cette « perte du Moi ». Richard II ne peut ni renoncer à la couronne ni la défendre, et identifié à elle, s’autodétruit dans un délire mélancolique.

La précision clinique de la pathologie de ces personnages, transcendée par le génie de leurs auteurs, m’a amenée à les interroger sur la fonction de ces fictions mythiques de ces jeunes gens promus à la mort psychique et physique. Catharsis ? Conjuration d’un danger de folie dans lequel leur tension créatrice pouvait les jeter ? À travers leurs personnages, c’est leur propre blessure maternelle, singulière pour chacun d’eux, qui se fait jour et leur souffrance qu’ils nous transmettent.

Ces auteurs portent la blessure du maternel : si, chez Julien Gracq, elle est évoquée comme fantasme de l’origine, c’est d’une blessure réelle qu’ont souffert trois d’entre eux, la frustration d’une mère absente tournée vers un rival préféré : Balzac, le mal-aimé, est abandonné à sa naissance par sa mère, toute occupée au deuil d’un premier fils, né un an plus tôt puis par un second fils, bâtard celui-là. Molière perd sa mère à l’âge de sa puberté, suivie dans la mort l’année suivante, par son frère Louis, son cadet né un an après lui. Julien Green est élevé par une mère quasi psychotique, fixée d’une façon délirante sur son propre frère, l’oncle de Julien. Cette absence doublée de trahison, provoque le lancinement d’une « insupportable présence » dans la psyché, une séduction délétère, un appel chargé d’agressivité et de culpabilité ouvrant, dans la relation au rival, la porte à la dépression et à la paranoïa. Shakespeare dont l’enfance nous échappe, s’identifie à un jeune roi incapable de soutenir une « terre nourricière » et détrôné par un rival. Comme Molière pour Dom Juan, Shakespeare écrit Richard II l’année de la mort de son fils.

Balzac et Molière participent, dans leur œuvre, à une construction commune. L’un et l’autre ont bâti une philosophie de la vie — ce qui est dans le génie français — un autre monde — pour pallier quel sein manquant ? Balzac dit de l’un de ses personnages : « Il voulait, comme Molière, être un profond philosophe avant de faire des comédies ». L’un et l’autre sont animés d’une activité créatrice impérieuse et dévorante, luttant dans un combat où la maladie et la mort les emporteront.

Shakespeare et Julien Green — est-ce une préoccupation typiquement anglaise ? — ont un attachement viscéral à leur patrie. Le premier, avec Richard II, veut, en mettant en scène un deuil impossible, commencer pour son pays le deuil des malheurs où l’ont plongé les guerres fratricides. Julien Green, né en France d’une famille américaine sudiste, d’ascendance irlandaise par sa mère, et bien qu’il ait tenu à s’engager à dix-sept ans à titre étranger dans l’armée française lors de la Première Guerre mondiale — a toujours voulu garder sa nationalité américaine. « On n’abandonne pas, disait-il, sa patrie vaincue ». Il reste expatrié. L’écho de la Guerre d’Indépendance et de son déchirement identitaire résonne à travers « Le Voyageur sur la Terre ».

Quant à Julien Gracq, il continue à contempler la réverbération des nuages sur les remous de la Loire. Il s’efforce d’ôter tout point de repère sur lui-même en livrant avec humour aux critiques la Fiche signalétique des personnages de ses romans : 

Époque : quaternaire récent. Lieu de naissance : non précisé. Date de naissance : inconnue. Nationalité : frontalière. Parents : éloignés. État-civil : célibataire. Enfants à charge : néant. Profession : sans. Activités : en vacances. Situation militaire : marginale. Moyens d’existence : hypothétiques. Domicile : n’habitent jamais chez eux. Résidences secondaires : mer et forêt. Voiture : modèle à propulsion secrète. Yacht : gondole ou canonnière. Sports pratiqués : rêve éveillé, somnambulisme.

Pourtant peut-on dire que ce thème d’une crise juvénile de rencontre avec la mort psychique qui, comme dit Pierre Mâle « tient l’adolescent sur une crête fragile d’où il peut à tout moment tomber dans la psychose ou revenir dans la vie normale »[3] a été pour ces auteurs un adieu à la part angoissée de leur enfance, à leur peur de la folie, pour l’exorcisant, se consacrer à leur création ? Quelle part a-t-elle constitué dans le mystère du surgissement de leur génie, qui peut puiser dans les vécus successifs de leur psyché, dans les fantasmes les plus profonds ? « Les ouvrages, répond Balzac, se forment dans les âmes aussi mystérieusement que les truffes dans les plaines parfumées du Périgord. »

À cette boutade, je ne peux renoncer à ajouter l’histoire de John Ford Nash, raconté par Sylvia Nazan: « Un cerveau d’exception : De la schizophrénie au Prix Nobel ». Ce curieux génie mathématique, vénéré à Princeton, sombre à trente ans dans la schizophrénie. Il converse avec les extra-terrestres et se voit « comme le pied gauche de Dieu ». Sorti de son délire trente ans plus tard, il reçoit le Prix Nobel pour son ouvrage d’économie. Et comme on l’interrogeait, comment lui, le logicien, le rationnel avait pu croire à ces êtres étranges, il répond : « Mes idées sur ces êtres surnaturels me sont venues de la même manière que mes idées de mathématiques. Je les ai donc prises au sérieux. » [4]

C’est au cours de mon travail psychanalytique axé sur certains aspects de la psychopathologie adolescente que les œuvres présentées ici se sont offertes à mon esprit : Albert et Herminien, Louis Lambert, Dom Juan, Richard II, Daniel O’Donovan sont des adolescents qui n’ont pas supporté la mutation de leur puberté. Ils n’ont pu opérer le changement psychique qui les aurait menés vers de nouveaux objets. Ils ont sombré dans la mort psychique et physique.

Quel rôle faut-il attribuer à l’association littéraire au cours de notre écoute contre-transférentielle, à ce surgissement de personnages, de répliques, de situations qui se glissent en écho silencieusement, alors que nous sommes confrontés à certaines structures difficiles à cerner ? On peut sans doute y voir une défense du Moi, un écran contre une identification trop proche, ou, au contraire, une approche assimilatrice, dans une tentative de déchiffrage des actings adolescents. Les adolescents viennent devant nous tenter de décoder leur théâtre intérieur qui reste pour eux énigmatique : angoisses, révoltes, retraits, exaltation, désespoir qui ne sont pas pour eux, le plus souvent, traduisibles en mots. C’est à travers leur corps qu’ils nous offrent, imperceptiblement, leurs tentatives d’identification qui restent longtemps « mimétiques ». Les variations de l’apparence, chez les filles surtout, passant d’une séance à l’autre d’une négligence affectée à la coquetterie appuyée, sont une façon de nous provoquer, de guetter notre réaction, de même que les malaises corporels, les hypocondries, sont autant de symptômes qui traduisent l’impossibilité de penser leur souffrance psychique. À leur tour, il leur arrive d’évoquer un personnage d’un film, l’admiration pour un sportif ou une vedette, et c’est là que l’interprétation peut advenir, non en appuyant sur la tentative identificatoire, ce qui serait séduction de notre part, rapproché agressif, mais plutôt en leur permettant à travers une image, une évocation poétique, l’association et une levée des fantasmes.

Ainsi certains jeunes gens se présentent à nous, le visage mutilé par des scarifications, des blessures, exhibition archaïque et sadomasochique d’une attaque contre le corps de la mère vampirisant. Obsédé par le personnage de Dracula, un jeune adolescent me racontait le film de Murnau où « un petit bonhomme, portant un cercueil sur son dos, tentait d’atteindre un château hanté ». Je lui dis alors « et lorsqu’il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Il s’arrêta. J’ajoutai que cette phrase avait été un mot de passe « culte » pour des poètes, les surréalistes. Il devint pensif et s’en alla. La séance suivante, il me parla de la naissance de sa sœur, deux ans après lui, et qui était morte dans un accident. Le caractère défensif de ces pratiques de mutilation lié au fantasme de bisexualité, put alors être travaillé dans la relation analytique, avec son contenu de culpabilité devant le désir et à la crainte de destruction réciproque, la mutilation ayant pour but de « fasciner les filles et, en même temps, les tenir à l’écart. »

Ainsi l’intensité figurative provoquée en nous par ce surgissement culturel, suivi de sa formulation apparaît comme l’ouverture d’un espace transitionnel rassemblant l’émoi et le langage, le fantasme et le Moi et permettant la communication entre deux psychés. L’objet culturel, tiercéité, a pour effet de conjuguer le rapproché et la distance, de faire évoluer l’expression langagière souvent figée, fétichisée de l’adolescent sous la censure exercée sur une pensée trop sexualisée. Redonnant l’érotisme au langage, il amène le fonctionnement imaginaire de l’adolescent.

Ces réflexions nous ramènent au personnage du double, si important dans la vie adolescente : l’attachement à un double, alter ego, « amie de cœur » chez les filles, confident, permet le passage nécessaire et structurant est un passage nécessaire et structurant dans la sortie de la latence chez la fille comme chez le garçon. S’opère là un nouveau « stade spéculaire », se retrouver dans un autre, le même et différent, c’est à la fois retrouver la relation primitive maternelle « objet absent en nostalgie » (Rosolato) pour en même temps s’en « arracher » et se tourner vers la vie. L’attachement homosexuel, souvent passionnel, « parce que c’était moi, parce que c’était lui », est à la fois complétude narcissique, Idéal du Moi, recherche d’identité et d’individuation et défense ou temporalisation avant la rencontre avec le nouvel objet d’amour et la réalisation sexuelle.

La fracture de cette relation, trahison, frustration, désillusion est une des causes de la dépression adolescente, comme si l’atteinte de l’image spéculaire laissait un vide intense et une blessure narcissique mettant en danger le Moi adolescent, ravivant la blessure prégénitale. Il est intéressant de constater que les auteurs dont j’ai présenté les œuvres, ont utilisé le thème du double, opérant ainsi un double dédoublement qui leur permet l’écriture et la création, triomphe sur l’abandon maternel. « Le double, triomphe contre la mort », écrit Rank. Pour Julien Gracq, l’évocation de la quête de l’Objet inatteignable perdu amène à l’interdestruction des deux moitiés du double Albert et Herminien dans la révélation du « secret de la féminité », castration fascinante où succombe la rivalité homosexuelle. Pour Julien Green, le double halluciné tutélaire, image maternelle, se retourne en destructeur et pousse Daniel O’Donovan au suicide. Balzac, double de Louis Lambert au collège de Vendôme, laisse celui-ci sombrer dans la schizophrénie, pour se consacrer à l’écriture. Richard II-Shakespeare succombe devant la trahison de Bolingbroke, obscurément son Idéal du Moi qui lui ravit la « mère symbolique », sa patrie. Pour Molière, la figuration fulgurante de son caractère apparaît dans la fusion des deux personnages, Dom Juan et Sganarelle ; ce dernier survit à la disparition psychotique d’un Dom Juan, grâce à son ancrage anal dans la réalité.

Pour revenir à la technique analytique, La « théâtralité » du psychodrame où les adolescents choisissent le thème et distribuent les rôles permet, par l’introduction, dans l’action, d’un « double » la mobilisation de leurs projections inconscientes et de l’expression ambivalence de leurs identifications. Au cours du « travail en double » en face à face, pour certains adolescents en perte de possibilité de représentation, mais comme « perception primitive immédiate d’un autre psychisme comparable à la perception endopsychique d’un rêve » (C. Botella). L’évocation poétique peut s’apparenter à un rêve commun qui permettrait à l’adolescent de conjuguer les contradictions de leur psyché, la rencontre de la haine et de l’amour, de la nuit et du jour, du principe de plaisir et du principe de réalité.

Bibliographie

Tremblais-Dupré T., La mère absente, Une lecture psychanalytique de Julien Gracq, Balzac, Molière, Shakespeare, Julien Green. Editions du Rocher, 2002.
Gracq Julien, La Pléiade.
Mâle Pierre, Psychothérapie de l’adolescent, PUF, Quadrige, 1999. La crise juvénile, Payot, 1982.
Nazan Sylvia, Un cerveau d’exception : De la schizophrénie au Prix Nobel, Calmann-Lévy


Michel de M’Uzan – Une clinique de la rencontre analytique

Auteur(s) : Michel de M’Uzan
Mots clés : aphanasis (psychique) – archaïque – chimère – contre-transfert – dépersonnalisation – écoute – Identification (primaire) – identité – pensée (paradoxale) – processus (secondaire) – schème (de travail) – spectre (d’identité) – transfert

Cet entretien illustre l’originalité et la créativité de la pensée de Michel de M’Uzan. Il expose ici sa conception de la rencontre entre patient et analyste, en s’attachant surtout à ce qui se passe « du côté de l’analyste ». Il reprend les différentes notions qu’il a proposées pour décrire cette implication réciproque et en explicite le sens et les articulations : ainsi en est-il de la Chimère, des Pensées paradoxales, du Spectre d’identité, du Schème de travail, de « l’Aphanisis psychique »… Pour M.de M’Uzan, si la rencontre entre l’analyste et son patient s’enracine à la fois dans la clinique au sens classique du terme et dans une clinique interpersonnelle liant les protagonistes, il faut aussi aller chercher du côté de « l’identité de l’être » de l’analyste. L’analyste n’est pas, dans son écoute, à l’abri derrière les frontières de son Moi. Pour s’identifier à son patient, éprouver de l’empathie, laisser opérer les identifications jusqu’au vacillement ou même une dépersonnalisation passagère, l’analyste se trouve aux prises avec son propre inconscient et doit, comme le patient, se risquer à la frontière de son préconscient, seul lieu où peuvent se produire des changements. La névrose de transfert comme le contre-transfert est une construction à deux qui se fait indépendamment des activités secondarisées des deux protagonistes : la Chimère qui figure cette relation résulte de l’imbrication étroite de ce qui procède de l’un et de l’autre ; elle fonctionne selon des modalités archaïques qui mettent en jeu les capacités d’identifications primaires de chacun. Cette conception de la position réciproque de l’analyste et de son patient conduit à des modifications de la compréhension de la cure que Michel de M’uzan définit « comme une succession hiérarchisée de résistances », pour le patient comme pour l’analyste. Elle a, de ce fait, des conséquences techniques. Pour qu’il y ait compréhension de l’Interprétation, il faut qu’il y ait une énergie d’investissement disponible qui ne peut se libérer sans un dérangement économique des défenses du Moi, ce que l’auteur appelle « provoquer le scandale ». Si l’on demeure au niveau secondarisé, « rien n’entre et rien ne sort », aucun changement ne peut advenir, pas plus pour le patient que pour l’analyste…Tout changement procède d’un dérangement. Le « cadre » participe de cette oscillation entre empathie et contre-résistance qui caractérise le travail de la cure. Pour Michel de M’Uzan, le « cadre est « une marmite infernale » où, sous une apparence de calme et de neutralité bienveillante, s’affrontent violemment les désirs inconscients/préconscients des protagonistes. En deçà de l’écoute directe secondarisé, un autre fonctionnement peut laisser la place à des « moments féconds » révélant la proximité des préconscients. L’analyste peut s’y risquer grâce à sa capacité à régresser ou à vivre des expériences de dépersonnalisation, sans mettre en péril son Moi. Là ne s’arrêtent pas les enseignements de cet entretien riche en réflexions dérangeantes.


Michel de M’Uzan – L’identité

Auteur(s) : Michel de M’Uzan
Mots clés : chimère – dépersonnalisation (tranquille) – énergie (actuelle) – identité – interprétation – jumeau (paraphrénique) – non-soi – normopathie – objet – soi – spectre (d’identité) – vacillement (identitaire)

Un des thèmes majeurs de la pensée de Michel de M’Uzan, son  intérêt pour la notion d’Identité, s’est éveillé avant même la réflexion analytique, à partir  d’expériences personnelles de « vacillement identitaire », de « dépersonnalisation tranquille », comme il les qualifie.
De la labilité constitutive de l’Identité, M. de M’Uzan déduit la notion de « spectre d’identité » qui s’oppose à une conception stable et cernée qui relèverait, selon lui, de la « normopathie ».
Peut-on communiquer vraiment avec l’Autre ? M.de M’Uzan en doute, dans la mesure où nous ne communiquons qu’avec la représentation que nous avons de l’objet. La notion de « spectre d’identité » vient souligner le caractère ambigu, incertain, de la distinction identitaire entre le soi et le non-soi, libidinalement investie.
Cependant pour M. de M’Uzan, le dégagement identitaire s’opère sur deux versants : celui de la rencontre avec l’objet, mobilisant l’énergie libidinale mais également celui  des pulsions d’auto-conservation et de l’énergie « actuelle » dont témoigne la psychosomatique. L’hypothèse d’un temps antérieur à la rencontre du nourrisson avec le monde extérieur, celui de la séparation du sujet d’avec lui-même, conduit Michel de M’Uzan à supposer la création d’un double, le « jumeau paraphrénique ».
Michel de M’Uzan insiste sur l’importance de ce dualisme pulsionnel constitutif de l’identité du sujet.
Dans cet interview, Michel de M’Uzan développe et s’explique sur sa conception originale et complexe d’une notion essentielle mais  difficile à cerner et peu abordée dans la métapsychologie analytique.

Marianne Persine


Michel de M’Uzan – Cohérence d’une pensée

Auteur(s) : Michel de M’Uzan
Mots clés : chimère – compulsion (de répétition) – dépersonnalisation – créativité – énergie (actuelle) – énergie (libidinale) – Identique – identité – même – pensée (paradoxale) – rencontre (analytique) – spectre (d’identité)

Cet entretien est le dernier d’une série de trois, réalisée chez Michel de M’Uzan, au cours de l’année 2000.
À l’époque, Michel de M’Uzan avait déclaré qu’il avait pris conscience récemment de la cohérence interne de ses conceptions psychanalytiques et du fait qu’elles constituent, disait-il, « un système de pensée ». En quoi les différents concepts ou notions qu’il a élaborés au fur et à mesure de ses recherches, tels que l’opposition entre :

    • le même et l’identique (à propos de la compulsion de répétition),
    • le spectre d’identité et l’identitaire,
    • la chimère, et les pensées paradoxales,
    • le rôle prévalent de l’économique et des deux sources d’énergie (libidinale et actuelle) etc, constituent de fait, un ensemble cohérent entre ses « fondamentaux », dirait-on aujourd’hui et leurs articulations ?

Michel de M’Uzan le découvre après-coup avec étonnement et la conviction qu’il ne pouvait en être autrement. C’est le sujet central de cet entretien qui met en évidence la rigueur avec laquelle les notions proposées s’articulent les unes aux autres et construisent un ensemble qui ouvre sur une représentation renouvelée de la vie psychique. Les chapitres consacrés à « la rencontre analytique », à la résistance de l’analyste dans la séance, à la notion de guérison, à l’interprétation etc…illustrent la fécondité de ces conceptions dans le déroulement de la séance et la conduite de la cure. Un grand chapitre consacré au thème de la créativité restitue un débat qui sort un peu du cadre de l’interview pour glisser à la discussion contradictoire. L’intérêt de cette question complexe abordée ici a justifié que ce débat animé soit présenté dans sa spontanéité.
Marianne Persine

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