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Mémoires, enivrement du soi

Auteur(s) : Jacques Boulanger
Mots clés : cure analytique (et mémoire) – évolution – mémoire – mémoire (collective) – mémoire (épisodique) – mémoire (et cure analytique) – mémoire (implicite) – moi – neuropsychologie – philosophie – rêve (et mémoire) – soi

1. Introduction

Cet article parle de la fonction mnésique dans une démarche comparative entre psychanalyse et neuropsychologie.

L’enivrement du soi

Dans l’étude que Søren Kierkegaard a faite du Don Giovanni de Mozartil fait de ce héros, comme Philippe Charru, un aventurier de l’éros. Freud fait du désir, nous le verrons, une recherche d’identité de perception, c’est-à-dire un effet de mémoire, un futur connecté au passé. L’extase musicale avec son frisson serait une plongée dans la polysensorialité primitive, sous emprise des mémoires premières, induisant un état de conscience modifié. Kierkegaard, considéré comme le père de l’existentialisme, est aussi le philosophe de l’angoisse. L’alerte qu’est le signal d’angoisse oblige à compléter l’implicite par le choix explicite, c’est-à-dire à se diriger vers ce que Stanislas Dehaene appelle « l’ignition de la conscience », tenter une sortie hors du déterminisme de nos mémoires.

Pour Kierkegaard, se recueillir et écouter le Don Giovanni de Mozart provoque un « enivrement de soi », un retour à ce qu’il en était de moi avant le langage, avant toute capacité de sémantisation des données sensorielles et procédurales. Le silence musical permet de laisser parler la chose en soi. Rêvasser sur la fantaisie en Ut mineur de Mozart, active ses propres mémoires, personnelle et collective. Nous verrons comment John Thor Cornelius reprend cette idée d’une plongée en mémoires en comparant les résultats de recherches neuropsychologiques aux travaux analytiques de Freud, Bion et Winnicott sur la naissance de la pensée.

Le modèle de l’Esquisse, préfiguration de la modularité de l’esprit ?

En 1877, Freud, étudiant boursier, a transcrit dans son Mémoire le résultat de ses travaux de dissection des fibres nerveuses de la lamproie marine (petromyzon). En 1977, Kandel publie ses travaux sur l’activité neuronale d’une limace de mer (aplysie). Entre ces deux dates sont advenues de nombreuses innovations technologiques, en l’occurrence la microscopie électronique. Ce qui était invisible pour Freud était visible pour Kandel. Près de vingt ans plus tard, à défaut de pouvoir vérifier expérimentalement ce qu’il imaginait du fonctionnement du mental, étant déjà engagé dans ses études cliniques sur l’hystérie, Freud en savait assez pour commencer à mettre en forme une théorie de la mémoire. Délaissant la méthode expérimentale, il privilégia la voie herméneutique : observation clinique, interprétation des faits, construction d’un modèle théorique.

Dans L’Esquisse, Freud propose un modèle d’apprentissage qui crée une mémoire par frayage. Il imagine un traitement mnésique des données sensorielles constituant un réseau de neurones supportant une fonction appelée « moi ». Ce premier essai freudien de neuropsychologie comporte plusieurs anticipations surprenantes. On peut voir une préfiguration de la théorie moderne, cybernétique, dans sa façon de concevoir le fonctionnement du cerveau : des réseaux distincts de neurones transforment les entrées sensorielles en sorties neurovégétatives et motrices d’une part, psychiques d’autre part. Jean-Pol Tassin nous enseigne qu’une centaine de milliard de neurones effecteurs est dédiée dans l’espèce humaine au traitement des données neurovégétatives et motrices, organisée en ce « large scale network »décrit par Fodor et Dehaene. Superposés à ces circuits de neurones effecteurs, des milliers de neurones modulateurs (facilitateurs ou inhibiteurs) élisent les réseaux à activer, les structures cérébrales à recruter pour élaborer une réponse adaptée à partir de la consultation extemporanée des différentes mémoires. Ce sont ces neurones modulateurs qui sollicitent la fonction mnésique et supportent l’activité psychique (les molécules psychotropes, mais aussi la sismothérapie, agissent sur ces circuits modulateurs et leurs requêtes mnésiques).

Concernant l’organisation progressive de la fonction mnésique dans l’Évolution, un autre aspect est important à prendre en compte selon Tassin : les neurones effecteurs travailleraient en mode analogique, rapide mais approximatif (automation, instinct). Les neurones modulateurs, eux, travaillent en mode numérisé, qu’il appelle cognitif, plus lent mais beaucoup plus précis, et dépendant de la maturation de certaines structures cérébrales d’installation tardive dans l’évolution (programmation, pulsion). Ce qui allonge le temps de traitement cognitif est, en terme évolutionniste, la complexité croissante imposée par la fonction méta, intégrative qu’est la conscience étendue de l’homme moderne et son outil privilégié qu’est la symbolisation. La manipulation mentale de concepts prend du temps. Il fallait donc un temporisateur qui assure la coïncidence des deux systèmes, analogique rapide et numérique lent : il existe dans le système, nous le verrons, une mémoire-tampon, elle-même complexifiée du fait de l’augmentation considérable des données corticales, sous-corticales, extra-corticales, à consulter. Il s’agit de maintenir dormants les éléments perceptifs pendant un temps nécessaire à la synchronisation des sorties des deux modes de traitement neuronal. Cette opération mnésique de rétention, de sphinctérisation, se décline en temps d’inscription, de stockage, de catégorisation, de compilation, de restitution. Cette durée computationnelle d’harmonisation analogique/numérique est un travail d’exploitation des mémoires, qui, nous le verrons serait l’apanage des formations limbiques.

La cure, anamnèse prolongée

Le mot « mémoire » figure peu comme entrée dans les dictionnaires de psychanalyse (Laplanche et Pontalis, Roudinesco, Le Guen ; seuls l’index thématique de Delrieu et celui de Mijolla comportent une entrée « mémoire »). Par contre, l’entrée dans la théorie freudienne de la mémoire est facile par les mots « oubli »et « traces mnésiques ».Cet accès indirect est en soi illustrant de la méthode freudienne : comme Kierkegaard l’a montré avec la musique de Mozart, les souvenirs ne se rappellent pas directement mais par voie détournée. Pour Freud, ce fut la méthode associative. La cure en effet peut être vue comme une « anamnèse prolongée » ainsi que l’exprime Georges Torris : il s’agit de ramener à la conscience claire et vécue des traces mnésiques inconscientes. L’expérience analytique vise à ce rappel progressif de souvenirs que le patient croyait perdus. Cette œuvre de d’accordage des mémoires épisodique et sémantique, constitutive d’une nouvelle mémoire autobiographique, s’appuie sur ce rappel à la conscience. Elle ne serait possible et profitable, selon Freud, que par ce levier qu’est l’analyse du transfert où est agie et affectée la restitution mnésique. La synchronisation des mémoires dépend aussi de l’élément affectif : la sémantisation n’est profitable qu’avec affectation. Il s’agit de mobiliser les représentations mentales en même temps que les affects éprouvés au moment de l’évocation. Le transfert et ses abréactions deviennent ici un lieu de mémoires, d’explicitation des implicites, où se produisent des réassemblages de souvenirs revus et corrigés donnant sens à l’histoire d’une personne, à l’intentionnalité masquée ainsi que le dit Brentano, aux fantasmes inconscients ainsi que le dit Freud. Une narrativité inédite s’organise par la restitution éprouvée dans le lien transférentiel. Ce travail de subjectivation compare le passé reconnu comme tel, la névrose infantile, au présent reconnu comme répétition, la névrose de transfert.

Il existe donc bien une théorie freudienne de la mémoire ; elle est complexe, s’appuie sur des apports antérieurs, philosophiques et physiologiques évoqués ailleurs, avant de trouver son propre développement alimenté par l’observation clinique. Il existe, nous le verrons, un renouveau d’intérêt pour elle de la part de la biologie et la neurophysiologie modernes.

2. Le modèle freudien de la fonction mnésique

La pensée associative, activatrice de mémoires

Pour Claude Le Guen, le fonctionnement de la mémoire est au centre de la méthode analytique. Faute, nous l’avons dit, en 1895, d’avoir les outils modernes nécessaires à une exploration psychologique expérimentale, Freud s’en remis à la méthode que Jean Ladrière nomme empirico-formelle, à savoir la construction d’un modèle théorique à partir de l’observation clinique. Il émit l’hypothèse que le phénomène de l’oubli, erreur apparente de mémoire, n’était en rien un effacement passif mais bien un filtre actif constitutif de la personnalité. Loin d’être une défaillance de l’esprit, l’oubli est une force active qui constitue une défense contre l’angoisse d’une représentation source de déplaisir. Disqualifiée, cette représentation est exfiltrée des réseaux de la conscience et stockée sous forme d’une trace mnésique impossible à rappeler, mais énergétiquement active sauvegardant un désir inconscient qui produira des rejetons. Freud comprend que le souvenir oublié n’est pas perdu, mais stocké en un réseau spécifique, hors d’atteinte car déqualifié par isolation de son affect et crypté, désynchronisé (processus primaires) d’avec les réseaux de la conscience. Il découvre chez ses patients la résistance au rappel du souvenir refoulé, c’est-à-dire la force d’inertie de ce réseau verrouillé qui s’oppose à la remémoration.

Ayant abandonné l’hypnose de Charcot, à l’instar de Bernheim et Delbœuf à Nancy où il séjourna, ayant essayé divers procédés (comme la Druckprozedur, pression de la main sur la tête), il saisit le parti qu’il peut tirer d’une voie indirecte originale, découverte avec ce que lui raconte Josef Breuer de sa patiente Bertha Pappenheim, en 1883 : le « chimney sweeping ». La pensée associative, qui utilise des circuits non-logiques, irrationnels, plus proche des processus primaires, de la rêverie, de l’extase musicale. La remémoration lui semble par ailleurs surdéterminée par le gradient des affects de plaisir et de déplaisir, l’un facilitateur, l’autre inhibiteur. L’état de pensée associative est un équilibre instable. Il y a dans la Lettre à Fliess du 6 décembre 1896, ce passage étonnant :

« Tu sais que je travaille sur l’hypothèse que notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement selon de nouvelles relations, une retranscription »

Cette conception dynamique du fonctionnement mnésique peut sembler anticiper non seulement ce cerveau modulaire, nous l’avons dit, mais aussi le connexionnisme moderne. On sait maintenant que cette opération de morcellement, de remaniement, de réappariement des traces mnésiques se produit au niveau des formations limbiques par un dialogue constant entre insula, amygdale, hippocampe, véritable bourse intégrant le cours des différentes actions mentales. Freud avait compris que la mémoire suppose cette pluralité d’inscriptions de traces mnésiques dans un état qu’il imagine « sans formes, sans images, sans affect ». Nous dirions maintenant en codé en langage de programmation neuronal.

Le rêve, réorganisateur de mémoires

DansL’interprétation des rêves, Freud affirme que mémoire et qualités sensorielles s’excluent. Ce point est important : écouter les fantaisies de Mozart avec un circuit neuronal dédié et en mémoriser la mélodie avec un second, désynchronisé du premier. Le système perception-conscience gère en permanence des myriades de qualités sensorielles (voir les qualia d’Edelman et Tononi, à rapprocher, nous le verrons, de la mémoire épisodique de Tulving) qu’il n’a pas pour tâche de mémoriser ; les éléments sensoriels mémorisés le seront, eux, sous forme codée, par d’autres réseaux. Les traces mnésiques, numérisées, sont en effet dépouillées de qualités dont sont porteuses les entrées sensorielles. Le travail régrédient des activités onirique et fantasmatique, de même que celui de la cure, nécessite une opération de décryptage, de rhabillage, de mise en forme et en image par figuration et dramatisation des traces mnésiques qui peuvent alors devenir souvenirs, c’est-à-dire être pris en charge à nouveau par les réseaux du système perception-conscience. Le rêve, dit Freud, réactive l’image mnésique de la perception associée à la satisfaction du besoin qui a mis fin originellement à l’excitation. Il est l’espace d’incubation hallucinatoire où naît le couple pulsion-objet cher à Green.

DansPsychopathologie de la vie quotidienne (1901), il est question d’un oubli spécifique, celui des noms propres (Signorelli) : ce remaniement périodique des traces mnésiques dont parle Freud est sensible aux assonances, aux proximités perceptives. Freud réalise ici, a contrario, l’effet du procédé d’isolation propre aux mécanismes inconscients gardiens des oublis : un maquillage des matériaux de la mémoire par condensation et déplacement. Il avait déjà repéré comment un souvenir peut en cacher un autre (Sur les souvenirs écrans, 1899), révélant avec éclat des éléments particuliers de la vie infantile.

Mémoires et investissements

Dans le texte fondamental de 1915, L’Inconscient, Freud reprend ce modèle du fonctionnement de la mémoire (trace mnésique-image mnésique-identité de perception). Il précise le lien entre activité onirique et travail de mémoires en prolongeant l’idée que le rêveur retrouve la perception liée à l’excitation et, par-là, l’affect lié à l’expérience de satisfaction ; il y a identité de perception et reliaison psychique, nous dirions maintenant synchronisation des réseaux. Il écrit dans cet article :

« C’est ce mouvement que nous appelons désir ; la réapparition de la perception est l’accomplissement du désir »

Et plus loin, dans ce même texte, il anticipe l’activité neuronale de codage de la neurophysiologie moderne :

« C’est le défaut de traduction que nous appelons, en clinique, le refoulement ».

Il complète également, dans ce texte, les éléments du remontage préconscient avec la notion, nouvelle, de représentation de chose et, surtout ici, celle d’investissement.

« Représentations conscientes et représentations inconscientes ne sont pas, comme nous l’avons estimé, des inscriptions distinctes du même contenu en des lieux psychiques distincts, ni même des états d’investissement distincts du même lieu, mais la représentation consciente comprend la représentation de chose plus la représentation de mot afférente, l’inconsciente est la représentation de chose seule. Le système Ics contient les investissements de chose des objets, les premiers et véritables investissements d’objet »

Ces premiers investissements d’objet (pensons au sourire du bébé comme premier organisateur de Spitz) renforcerait le fonctionnement mnésique individuel amorcé in utero. Le programme génétique d’Homo Sapiens, espèce à la réalité sociale augmentée, par ces premiers investissements d’objet, fait évoluer la nature des traces mnésiques du nourrisson qui deviennent moins informes, plus imagées. Leur nouvel état mental les rend accessibles au statut de représentation de chose. Freud ne renonce pas ici à sa notion initiale de trace mnésique : il en précise la nature plus imagée qu’il ne le pensait.

DansLe moi et le ça (1923), il va plus loin. Reprenant cette idée de trace mnésique, il précise les conditions de la remémoration, notamment du rôle d’attracteur que sont les impressions auditives relevant du préconscient (mémoire auditivo-verbale des neuropsychologues). Il y affirme ceci : « Il ne peut y avoir de fait conscient sans stade antérieur inconscient ». On peut voir dans cette formule un accent constructiviste : toute représentation mentale, tout affect est une reconstruction, une image de synthèse, à partir de traces mnésiques fragmentées.

Il précise ce point dans la Note sur le bloc-notes magique (1925), texte où il confirme la distinction entre réseaux de réception (système perception-conscience) et d’inscription. Freud, bien sûr, parle de « surfaces », « Flächen », ne pouvant alors utiliser le vocabulaire connexionniste de la neurophysiologie moderne. Nous reviendrons en conclusion sur la nécessaire mise à jour du glossaire freudien.

Une mémoire collective ?

Dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), Freud renforce le rôle du moi comme seule instance refoulante : les représentations refoulées, nous l’avons dit, sont mémorisées dans le ça où elles retournent à l’état codé de traces mnésiques, déqualifiées. Mais cet état codé des éléments refoulés est spécifique, et Freud insiste ici sur l’aspect quantitatif, ce quantum économique influent, exerçant une emprise forte sur le fonctionnement mental (rejetons, symptômes, oublis).

Dansl’Homme Moïse et le monothéisme(1939), enfin, Freud pose la sulfureuse question de l’aspect collectif de la mémoire humaine. Cette question est délicate, celle de l’héritage archaïque de l’homme que les GAFA et les fermes de trolls de St Pétersbourg savent si bien manipuler lors d’échéances électorales. Comment théoriser une transmission phylogénétique de comportements, et, plus encore, de contenus de conscience, de traces mnésiques d’expériences de générations antérieures ?

La question posée par ce dernier texte freudien nous amène aux limites entre, d’un côté psychanalyse et culture, de l’autre psychanalyse et biologie. Nous assistons, depuis la théorie de l’épigenèse, celle de l’anatomiste William Harvey (1651) et des embryologistes Friedrich Wolff (1759) et Ernst Haeckel (1828), popularisée par le livre de Jean-Pierre Changeux, L’Homme neuronal, à un retour des thèses lamarckiennes de l’hérédité des caractères acquis. Plus près de nos préoccupations, la célèbre étude hollandaise de Bas Heijmanssur la transmission transgénérationnelle des effets de situations de guerre traumatiques va dans ce sens.

Pour conclure ce survol du modèle construit par Freud du fonctionnement mnésique, nous pouvons nous fier à la récapitulation qu’en fit Claude Le Guen dans son très freudien dictionnaire : « Rien n’est radicalement oublié ; beaucoup d’éléments psychiques sont inaccessibles à la conscience ; l’oubli est la manifestation phénoménologique du refoulement ; souvent inconsciemment intentionnel, l’oubli vise à éviter le déplaisir et se trouve donc fondamentalement lié à l’affect []l’oubli est un phénomène fondamentalement actif et non une lacune ou une défaillance de la mémoire ».

Voyons à présent le modèle du neurocognitivisme moderne de la fonction mnésique. Si les progrès ont été considérables depuis Freud dans ce domaine, la communauté scientifique semble toujours réticente à accepter la théorie du refoulement ainsi que l’exprime, par exemple, Lionel Naccache dans son livre Le nouvel inconscient :

« Le curieux mécanisme de refoulement […]ruine irrévocablement tout espoir de rapprochement conceptuel ».

Car qui dit refoulement dit sexualité infantile. Au-delà de ce différend théorique fondamental, la thèse ici développée est que le modèle freudien n’a pas vieilli dans ses autres aspects face aux jeunes sciences de la cognition et qu’au prix d’un ajustement des vocabulaires de nombreuses proximités sont évidentes.

3. Le modèle neurocognitiviste actuel de la mémoire

« Je vois un ours, je tremble, j’ai peur »

Pour la neurophysiologie moderne, la description de la mémoire semble s’inspirer des conceptions de Théodule Ribot (Sorbonne, 1885) contre lesquelles s’insurgea Bergson. Ribot est considéré comme le père de la psychologie expérimentale par les auteurs anglo-saxons. Fidèle à sa doctrine selon laquelle la physiologie est première, il est proche de l’américain William James, autre auteur de référence ici. James lancera en 1884 une formule devenue célèbre : « Je vois un ours, je tremble, j’aipeur ». Le neuropsychologue californien Antonio Damasio, dans les années 1990, a pu vérifier expérimentalement par imagerie cérébrale cette séquence perception-comportement-affect. C’est l’encartage cérébral continu des états du corps, ici la proprioception, dans les aires pariétales droites de la somatognosie qui forme sensation et émotion, en réponse à un « stimulus émotionnellement compétent ». Un dialogue constant entre insula, amygdale et hippocampe permet, à partir des données polysensorielles, de constituer un instantané des états du corps, lequel est comparé aux éléments stockés dans les bases de données corticales. Pour un freudien, ce stockage en mémoires corticales se fait selon un indiçage émotionnel, savoir le quotient plaisir/déplaisir. Cette valence affective préside au codage lors de l’inscription mnésique. Ce mécanisme évoque la notion du Soi imbibé des états du corps sur laquelle nous reviendrons à partir des travaux de Schore, Winnicott et Bion, mais aussi Kohut.

Eric Kandel, mémoire à long terme, mémoire à court terme

Le renouvellement de la conception de la physiologie de la mémoire doit ensuite beaucoup aux travaux d’Erik Kandel sur l’Aplysie. Ayant fui l’Autriche nazie, Kandel se réfugie aux États-Unis. Devenu médecin, il étudie la psychanalyse et la neurobiologie. Il choisira finalement, à l’inverse de Freud, la neuropsychologie devenue une discipline à part entière grâce aux progrès de l’imagerie médicale et des statistiques. Kandel a d’abord compris et démontré que le fonctionnement de la mémoire consistait en une modification au niveau de l’espace inter-synaptique. Il élabore à partir de ses travaux la distinction entre mémoire à court terme et à long terme. Dans la mémoire à court terme, en effet, les modifications sont fonctionnelles, et consistent en des échanges biochimiques complexes de neurotransmetteurs, d’enzymes (créatines phosphokinases, CPK). Dans la mémoire à long terme (stimulations répétées) les modifications sont structurelles avec multiplication des synapses sous l’effet d’un « facteur de croissance synaptique » hormonal, dans l’apprentissage comme dans le développement. Ces travaux ont valu à Éric Kandel le prix Nobel de médecine en 2000. Ils accompagnent un tournant décisif en psychologie, mais aussi en anthropologie, en linguistique, en intelligence artificielle.

Endel Tulving, la mémoire épisodique

Dans les années 1960, le neuropsychologue canadien Endel Tulving fait une observation expérimentale qui le surprend : lorsqu’il est demandé à des personnes de se rappeler des mots liés à des événements de leur enfance, les résultats des tests sont améliorés en faisant intervenir la simple association d’idées. Il vient de découvrir expérimentalement ce que Freud a découvert empiriquement avec Bertha Pappenheim en 1893.La pensée associative facilite le rappel des souvenirs personnels. Cette découverte expérimentale conduit Tulving à proposer, en 1972, une distinction entre mémoire épisodique et mémoire sémantique.

En 1968, Richard Atkinson et Richard Shiffrinpropose un modèle à trois éléments (mémoires sensorielles, à court terme, à long terme). Sa particularité est d’évoquer une mémoire sensorielle gérant les entrées visuelles et auditives, d’une durée très brève (300 msec), qui possède une grande capacité et code l’information de façon directe. Les perceptions captées par les autres sens (olfaction, toucher) ont perdu de leur importance chez l’homme comme Freud l’a souligné avec sa théorie du refoulement organique

Au début des années 1980, Tulving propose un système à trois mémoires : procédurale, sémantique, épisodique. Il y a « emboîtement » des différents systèmes, auxquels sont associés des degrés divers d’états de consciences dont l’appellation est dérivée des thèses phénoménologiques de Husserl. La mémoire procédurale est anoétique. La mémoire sémantique est noétique. La mémoire épisodique est dite autonoétique (fig. 1). Nous savons par ailleurs que ce même terme « d’emboîtement » est utilisé par Paul-Claude Racamier à propos des mécanismes de défense contre l’angoisse, clivage et refoulement. L’angoisse, cet antonyme de la remémoration.

Cette séparation en trois systèmes mnésiques a permis plus tard de forger le concept de mémoire autobiographique. Initialement, en 1972, Tulving confondait mémoire épisodique et mémoire autobiographique. Plus tard, grâce à l’étude du célèbre patient KC, victime d’une amnésie antérograde par lésion cérébrale, un nouveau modèle fut proposé. Chez ce patient cérébrolésé, la perception du temps vécu subjectif et lourdement perturbée de même que sa conscience autonoétique. Le trouble s’étend aussi au futur : il est incapable de programmer sa journée. La conscience autonoétique se nourrit du passé, mais aussi du futur. Dans ce nouveau modèle Tulving distingua au sein d’une mémoire dite autobiographique une composante épisodique (événements spécifiques situés dans le temps et l’espace) et une composante sémantique (connaissances générales).

Théodule Ribot avait anticipé la mémoire épisodique :

« J’ai fait une centaine de fois le voyage de Paris à Brest. Toutes ces images se recouvrent, forment une masse indistincte, à proprement parler un même état vague. Dans le nombre, les voyages liés à quelque événement important, heureux ou malheureux, m’apparaissent seuls comme des souvenirs : ceux-là seuls qui éveillent des états de conscience secondaires sont localisés dans le temps, sont reconnus ».

Baddeley et Hitch, l’administrateur central

Dans la même période (1974), Alan Baddeley et Graham Hitch complètent le modèle avec le concept de mémoire à court terme (MCT), composé d’un administrateur central travaillant avec deux sous-systèmes esclaves (boucle phonologique, calepin visuo-spatial), et de la mémoire de travail (MT). Baddeley fera également la proposition d’intercaler un buffer épisodique entre structures à court terme et les structures à long terme. La MCT est une mémoire immédiate qui offre la capacité de retenir, pendant une durée comprise entre une et quelques dizaines de secondes, jusqu’à sept éléments d’information. La MCT et la MT effacent les données aussitôt après leur traitement ; ce sont des mémoires antérogrades. Par opposition, la MLT stocke les informations pendant une longue période et même pendant toute la vie. D’une capacité considérable, la MLT est dépositaire de nos souvenirs, de nos apprentissages, de notre histoire, en fin de compte de notre « sentiment de continuité du moi ».C’est une mémoire rétrograde très sollicitée au décours de la cure analytique. Elle se divise en deux parties : la mémoire implicite ou procédurale et la mémoire explicite ou déclarative.

Le modèle SPI

Au début des années 1990, Tulving opère la synthèse de ces modèles, y inclut un nouvel élément : un système de représentations perceptives (qui peut évoquer ce que Freud nomme « système perception-conscience »). Il propose finalement un montage à cinq systèmes qui constitue le modèle SPI (Sériel, Parallèle, Indépendant) (fig.5). L’encodage est sériel, le stockage est parallèle, la récupération dans un système mnésique est indépendante des autres systèmes. Toutes les mémoires fonctionnent en trois temps : encodage, stockage, récupération. L’attention évidemment facilite l’encodage (acquisition, inscription). Un indice facilite la récupération.

Cette mémoire multisystèmes repose sur des réseaux corticaux et sous-corticaux, mais aussi extra-corticaux et extra-corporels, largement interconnectés qui apparaissent à des âges différents, tant au niveau phylogénétique qu’un niveau ontologique. Le modèle unitaire du fonctionnement mnésique tel qu’on pouvait l’imaginer au temps de Freud est abandonné. La mémoire est maintenant perçue comme un ensemble de multisystèmes interdépendants. Le phénomène de l’oubli est rattaché ici soit à un déclin de l’information, un effacement, soit à une interférence avec les informations nouvellement acquises. Nous en arrivons au modèle complet actuel tel qu’on le trouve dans Les chemins de la mémoirede Francis Eustache et Béatrice Desgrangesoù les auteurs insistent sur les étroites et complexes inter-relations entre ces différents systèmes.

 

La mémoire épisodique, proprement humaine

La mémoire épisodique est pour Tulving le système neurocognitif le plus élaboré dans le développement phylogénétique et ontogénétique humain, permettant la reconstruction consciente d’événements personnels passés et une projection mentale dans un futur subjectif. Chez l’enfant, le cerveau apparaît comme une véritable « machine à apprendre » et tous les systèmes mnésiques apparaissent progressivement. Ce qui fait dire à Michèle Mazeau, neuropsychologue française :

« Ce sont les extraordinaires capacités d’apprentissage de l’enfant qui permettent cette spectaculaire accumulation de savoirs et de savoir-faire, apanage des communautés humaines ».

Le cerveau infantile ne dispose pas du système de mémoire épisodique avant l’âge de quatre ans alors que de nombreuses autres acquisitions sont antérieurement maîtrisées comme le langage ou les habiletés sociales et numériques. Y aurait-il un lien entre la période œdipienne et l’émergence de la mémoire épisodique ? Celle-ci implique une prise de conscience de l’identité et repose sur trois prérequis : un self constitué, une conscience autonoétique et la subjectivation du temps vécu. Alors devient fonctionnelle la mémoire autobiographique qui associe mémoire épisodique et conscience autonoétique. Il existe peu d’études expérimentales sur la mémoire autobiographique en raison de difficultés théoriques et méthodologiques inhérentes à ce fonctionnement mnésique particulier, spécifique des humains. Tulving a écrit :

« L’évolution biologique a mis bien longtemps à construire dans le cerveau une machine temporelle, et elle n’y est parvenue qu’une seule fois, mais avec de formidables conséquences ».

Pour Tulving, La perturbation de la mémoire épisodique chez les amnésiques atteints de lésions du lobe temporal interne est plus précisément due à une atteinte hippocampique, alors que les troubles de la mémoire sémantique révèlent une atteinte de régions corticales.

La cure, reconstruction autobiographique assistée

Deux dernières remarques pour finir sur la mémoire épisodique qui apparaît comme un concept de la neuropsychologie qui permet aux psychanalystes de s’y retrouver. La première est qu’il existe des études expérimentales (Convay, 1995, Piolino, 2000) consacrées aux facteurs qui influencent la formation et la rétention des souvenirs épisodiques et elles soulignent le rôle déterminant non seulement de l’affect, mais de la répétition et de l’imagerie visuelle (souvenirs flashes). La seconde est que la plupart des souvenirs épisodiques s’effaceraient dans la mémoire à long terme. Peu de souvenirs épisodiques pourraient être rappelés au-delà d’une semaine. Les trois derniers jours et les trois prochains jours constitueraient une fenêtre temporelle de conscience autonoétique qui nous permet de tenir nos objectifs et nos projets. La première remarque, sur le rôle de l’affect dans la remémoration, me semble conforter la théorie freudienne de l’abréaction nécessaire ainsi que la dynamique du transfert et du contre-transfert comme support de la remémoration. La seconde remarque sur la fenêtre temporelle de conscience autonoétique me semble valider le dispositif du divan dans sa régularité à trois séances par semaine. Le cadre analytique en effet, avec cette prévalence de l’affect et avec la méthode associative, exerce un effet facilitateur dans la restitution mnésique. La répétition à court terme des épisodes de plongée anamnestique, la prévalence de l’imagerie visuelle fantasmatique induite par le setting, le contact en face à face étant perdu, l’invitation à la verbalisation, sont les instruments d’une reconstruction assistée de la mémoire autobiographique.

4. Neurosepticisme

Ce terme de Neurosepticismeest le titre d’un livre de Denis Forest, philosophe des sciences officiant à Paris 1.

« J’appellerai neurosepticisme toute attitude de l’esprit qui interroge et met en doute la solidité, la portée, ou l’innocuité de la connaissance que produisent les neurosciences »(p. 13).

Sans répudier, bien sûr, tout le corpus de connaissances nouvelles sur le fonctionnement sur cerveau, il se pose la question du lien exact avec la vie de l’esprit. Examinant de près les protocoles expérimentaux, les méthodes, les résultats, il conseille au lecteur de garder une réserve afin de bien distinguer corrélation, causalité linéaire, causalité circulaire. Ce que montre l’IRM fonctionnelle, c’est un cerveau en activité, pas une pensée en évolution, encore moins une co-pensée pour reprendre l’expression de Daniel Widlöcher. Car l’activité mentale, nous l’avons vu avec les mémoires cénesthésiques, est aussi extra-cérébrale, de même, nous l’avons vu avec l’intersubjectivité, qu’elle est extra-corporelle au sens de sociale.

5. Regards croisés

Allan Schore, la cure est surtout une rencontre de mémoires implicites

Allan Schore est un neuropsychologue qui travaille à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA). Reprenant les travaux de Roger Sperry, prix Nobel en 1981, sur les spécialisations hémisphériques, il a écrit un article récent intitulé : « L’essentiel du processus analytique opère dans le cerveau droit du Soi implicite ». Il présente les interactions cliniques de la cure comme centrée davantage sur la gestion des affects et la communication implicite que sur une cure de parole. Dès lors, pour lui, le traitement des signaux émis par les mouvements du corps, l’expression faciale, l’inflexion de la voix, le rythme de parole, le ton des mots prononcés, seront encartés dans les aires cénesthésiques du cortex droit. Il fait le lien avec les travaux de Bowlby sur la mémoire sensorielle primordiale constitutive du lien d’attachement. Pour lui, le lien transférentiel offre l’occasion d’une réactivation de la mémoire implicite liée aux premières expériences d’attachement. Il fait de cette mémoire des états du corps le support d’une transmission transgénérationnelle, n’hésitant pas à imaginer des « marqueurs somatiques d’expériences traumatiques ». Il évoque la situation d’enactmentcomme un jeu d’identifications projectives évoluant dans le lien transfert/contre-transfert à l’insu du patient et de l’analyste, une sorte de collusion de Soi à Soi, un entre-Soi à l’effet transformationnel. Dans un autre article de 2003, il écrit :

« J’ai suggéré que le cortex orbito-frontal droit et ses connexions sous-corticales représentent ce que Freud a décrit comme étant le préconscient »

L’empathie, ce mode de connaissance réciproque implicite qui mobilise activement le préconscient, devient dans ce modèle le mode d’interaction prévalent. Voici comment Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis définissaient le préconscient en 1967 :

« Le préconscient désignerait ce qui est implicitementprésent dans l’activité mentale, sans être posé pour autant comme objet de conscience ; c’est ce que veut dire Freud quand il définit le préconscient comme « descriptivement » inconscient mais accessible à la conscience, alors que l’inconscient est séparé de la conscience ».

Le lien est possible ici avec d’une part l’intersubjectivité, d’autre part la théorie de l’esprit. Nous savons l’application aux troubles du spectre autistiques que la psychologue allemande Utah Frith fit en 1988 de la théorie de l’esprit que les éthologistes David Premack et Guy Woodruff ont proposée en 1978. Pour Allan Schore, le mécanisme-clé du processus analytique tient à la façon d’être implicitement et subjectivement avec le patient, c’est-à-dire, et nous allons le préciser avec John Thor Cornelius, à la mise en résonnance des activités hippocampiques de gestion des différentes mémoires.

John Thor Cornelius, l’hippocampe comme espace symbolique

En 2017, le psychanalyste américain John Thor Cornelius a publié dans L’International Journal of Psychoanalysis un article intitulé : « The hippocampus facilitates integration within a symbolic field », que je traduis par : « L’hippocampe facilite l’entrée intégrative dans le champ symbolique ». L’activité hippocampique est de tous les instants du quotidien et intervient pour résoudre un problème, organiser un récit à la première personne, et, surtout pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, l’activité de rêverie telle que décrite par Winnicott et Bion, vue ici comme requête mnésique. L’hippocampe solliciterait en permanence les bases de données mnésiques, corticales et sous-corticales, implicites et explicites, pour proposer en temps réel des cartes psychiques stables nécessaires à ce que les neuropsychologues appellent programmation de l’actionet les psychanalystes décharge motrice. Une lésion des lobes temporaux médians qui affecte l’hippocampe entraîne une amnésie antérograde, une impossibilité du récit à la première personne remplacé par une version devenue robotisée par perte de la dimension contextuelle et de la situation affective associée, et une déconnexion de la carte mentale temporo-spatiale, qui, nous l’avons vu avec la mémoire épisodique de Tulving, est indispensable à la programmation de l’action. C’est tout cet ensemble fortement intégré de ressources mnésiques éparses mobilisées par l’hippocampe qui génère la fonction symbolique. L’activité onirique fait partie de ces compétences en ce qu’elle a une fonction de reconsolidation des différentes mémoires.

Évoquant ce que dit Winnicott de la période transitionnelle du développement infantile, entre 8 et 18 mois, au cours de laquelle l’enfant, du fait de la maturité hippocampique, amorce l’accès à son espace symbolique personnel, Cornelius reproduit cette citation de Jeu et réalité où l’auteur explicite de façon poétique comment il voit l’activité limbique :

« Il m’arrive d’être dans la confusion, et alors je dois ramper hors de cette confusion, ou tenter de mettre les choses en ordre afin de savoir, au moins temporairement, où je me trouve. Je peux me croire en mer en train de prendre mes repères pour arriver au port (n’importe quel port dans une tempête) et quand je suis au sec, je cherche une maison construite sur un roc plutôt que sur du sable ; et, dans ma propre maison qui (comme je suis anglais) est mon château, je suis au septième ciel ».

De Wilfred Bion, Cornelius reprend la fonction alpha parentale qui aide l’enfant à organiser ses données perceptives brutes en symboles significatifs aptes à être codés en traces mnésiques facilement restituées si besoin. Pour Bion, le rôle du psychanalyste serait d’être à l’écoute des mémoires implicites et explicites de son patient et, pour ce faire, se forcer à demeurer, le temps de la séance, « sans mémoire et sans désir ». Bion veut sans doute dire « sans mémoire explicite », laissant œuvrer en sous-tâche les mémoires implicites.

Cette expression de Bion n’est pas sans rappeler l’élégante formule freudienne d’attention flottante (« Freigleichschwebende Aufmerksamkeit »). Toutes deux évoquent cet effort pour laisser librement travailler son hippocampe dans son opération de pioche mémorielle omnidirectionnelle, doublement récursive. Il agit comme une matrice informationnelle en doubles réseaux générant, patient et analyste réunis, une co-pensée, un nouveau récit autobiographique à la première personne. Ce travail psychique de sémantisation est rendu possible par connexion partagée, les deux hippocampes fabriquant un sens contextuel par extraction et comparaison d’éléments des différentes mémoires, de symboles codés provenant des mémoires réciproques de leurs porteurs. Ceci n’est pas sans évoquer ce que Madeleine et Willy Baranger (1961) ont écrit du champ analytique élargi, Antonio Ferro (1992) de l’agrégat fonctionnelet Michel de M’Uzan (2008) de la chimère des inconscients.

Semanza, Costantini et Mariani, le turn over de la cure

Dans une intervention au congrès international de neuropsychanalyse de 2001, les psychanalystes italiens Semanza, Costantini et Mariani ont passé en revue les différents types de mémoire et le turn overde leurs activations tout au long de la cure analytique. Ils affirment que la complexité des réseaux de la mémoire à long terme fait que « la remémoration n’est jamais isomorphe à l’expérience »,ce qui confirme l’intuition freudienne de Construction dans l’analyse(1937). À propos du renforcement dans la cure de l’interaction entre mémoire à court terme et mémoire à long terme, les auteurs font le lien avec les travaux du psychanalyste Arnold Modell, professeur à la Harvard Medical School, qui évoque la compatibilité de ce processus continuel de retranscription avec le modèle freudien de l’après-coup. Le déroulement de la cure mobilise fortement, nous l’avons vu, les mémoires épisodiques et sémantiques : le processus analytique vise à « une coproduction de sens entre l’analyste et le patient »et à l’engendrement partagé d’un nouveau récit autobiographique. L’innovation est ici le rôle que ces auteurs font jouer à cet élément particulier de la mémoire de travail proposé par Baddeley, savoir le « buffer épisodique ». C’est cette mémoire-tampon qui permettrait, à partir d’éléments retrouvés dans la mémoire épisodique, de créer de nouvelles liaisons entre représentations, entre affects et représentations. Elle serait le support du travail de reliaison psychique. Ils affirment qu’ainsi :

« La verbalisation et la construction de mémoire sémantique partagée permet la génération de nouvelles significations et d’interprétations mutatives ».

Ils insistent également pour dire combien les contenus de toutes ces mémoires sont plus ou moins mobilisables selon l’affect qui a présidé leur inscription, et la tonalité affective de l’interaction avec l’analyste.

Semanza, Costantini, Mariani accordent, dans le processus de la cure, une place particulière à la mémoire procédurale, plus archaïque que la mémoire déclarative. Partant du raisonnement de Kandelproposant que la mémoire procédurale coïncide avec la partie inconsciente du moi, aconflictuelle, les auteurs pensent qu’elle est le support des traits de caractère mobilisés dans la cure. L’intervention de cette mémoire automatique, inconsciente, dans l’évolution du transfert serait signe, nous l’avons vu avec l’exemple clinique, de régression et de recours aux mécanismes de défense primitifs, clivage et déni.

Enfin, ces auteurs insistent sur l’importance du travail concernant les rêves et surtout leur narration en séance. Ce travail onirique de remémoration, d’abord inconscient, puis préconscient, enfin conscient au moment de sa narration en séance, participe éminemment à la recomposition de la mémoire autobiographique à partir des données épisodiques et sémantiques.

Même si l’on considère avec respect les réserves posées par le neurosepticisme de Denis Forest quant aux progrès des neurosciences, il reste que ce modèle d’une mémoire multisystèmes est maintenant largement accepté. Dès lors, une question se pose : en quoi ces connaissances neurophysiologiques nouvelles sont-elles utiles au travail clinique du psychanalyste ? Deux réponses sont ici possibles. La première est que cela dépend de la position identitaire du psychanalyste, notamment son rapport à l’histoire des sciences. Si sa curiosité extra-analytique est réduite en proportion inverse de l’investissement narcissique exclusif qu’il met dans sa spécialité, il risque de négliger les apports de disciplines proches travaillant sur le même objet, l’activité mentale, et de s’enfermer dans une conception solipsiste de son activité. La seconde réponse découle de la première. Cet isolement épistémique du clinicien a pour corollaire une réduction de son champ symbolique dont nous savons toute l’importance dans l’intersubjectivité d’une part, dans le champ social d’autre part.

Conférences de Sainte-Anne, 11 février 2019

Jacques Boulanger est psychiatre et psychanalyste à Toulouse, membre de la Société Psychanalytique de Paris.

 

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Trajets et promenades au sein des carrefours conceptuels

Auteur(s) : Dominique Bourdin
Mots clés : intentionnalité – philosophie – pratique – reconnaissance – subjectivation – subjectivité – sujet

Petite chronique de quelques résonances et de quelques écarts entre philosophie et psychanalyse

Février et septembre 2005

Avant-propos

Les quelques lignes qui vont suivre sont une première tentative pour croiser quelques réflexions entre psychanalyse et philosophie, sans prétention ni à l’exhaustivité ni à la thèse définitive. Il s’agit simplement de frayer quelques sentiers possibles au carrefour des deux disciplines de pensée, en partant du principe que la psychanalyse est une pensée clinique (cf A. Green, 2003) : elle se soutient de la cure et de l’expérience du psychanalyste, elle entretient de ce fait un rapport particulier à une pratique, et un mode également spécifique d’élaboration des rapports entre cette pratique et la théorisation métapsychologique susceptible d’en rendre compte. Psychanalyste de formation philosophique, j’aimerais explorer comment résonne en moi tel ou tel terme, tel ou tel questionnement psychanalytique par rapport à telle problématique philosophique, que les rapports soient d’irréductibilité, d’emprunt, de proximité ou d’écart significatif. Peut-être aussi cela peut-il aider les psychanalystes, dans leur usage et leur compréhension de termes d’origine philosophique, à en percevoir plus explicitement les enjeux, la portée, les éventuelles dérives. Mais le propos voudrait rester de l’ordre de la ballade, au sens littéraire comme au sens familier du terme : même pour des questions sérieuses ou graves, proposer un petit chemin provisoire et ludique, qui peut-être ne mène nulle part (cf l’ancienne traduction du titre des Hollswege de Heidegger), mais qui permet d’habiter la question, d’en devenir familier, sans hâte, sans tension ni naïveté, avec le double regard ou le regard dédoublé que donne la perspective pluridisciplinaire – écart au sein du regard qui peut être source de liberté critique.

Subjectivité/subjectivation : De l’intentionnalité à la reconnaissance

Certains psychanalystes recourent à la notion de sujet, en précisant généralement qu’il ne s’agit pas du sujet au sens philosophique classique (mais ce sens est-il unique, unifié ??), d’autres non. En première approximation, on pourrait peut-être dire que la notion de subjectivité relève du champ philosophique, tandis que celle de subjectivation – avec une insistance sur un devenir sujet, en un processus de subjectivation mais aussi de désubjectivation possible – ressortirait davantage au champ d’une pratique psychanalytique qui s’interroge sur les destins de la pulsion et sur ce qui advient dans la cure : “Wo es war, soll Ich werden” (Freud, 1932). L’idée de subjectivation, – qui a fait l’objet d’un colloque à Paris (Maison de la Mutualité) les 1 et 2 avril derniers (2005) – tenterait ainsi de formuler les conditions d’un jeu viable et fécond de l’appareil psychique où ne seraient pas trop entravées ni aliénées ses possibilités de plaisir, de relation, de parole et de créativité.

L’idée de sujet, entre grammaire et vérité

On associe volontiers la question du sujet et celle d’un rapport vivant, voire “conscient” à son identité : conscience de soi ou sentiment d’identité, illusion de l’unité de soi-même, sentiment de continuité du moi, appropriation subjective etc.… Nous y reviendrons peut-être dans une prochaine chronique, mais il est utile de repérer que la notion de sujet s’enracine bien en deçà de ces mouvements psychiques réflexifs qui permettent une représentation (pas nécessairement exacte) et une appropriation de soi-même (pas nécessairement maîtrisée, au contraire, l’emprise et le contrôle étant souvent un obstacle à la liberté des processus subjectifs ou subjectivants).

Revenir en deçà de la notion d’identité, c’est remarquer que l’idée de sujet est initialement, avant tout, une fonction grammaticale. Elle apparaît dans le champ philosophique, à une époque où la notion de personne n’est pas encore élaborée, ou plutôt est en voie d’élaboration, d’une part dans le champ théologique (le masque de théâtre prosopon ou persona, servant à décrire les deux “personnes” du Christ, divine et humaine, qui ne sont pas des rôles mais des manifestations différentes d’une même “nature” censée être divine), d’autre part dans le champ juridique de l’imputabilité. L’idée de sujet ne naît donc pas d’une autoperception des fonctions de la personne, de son rapport à elle-même, de sa capacité de connaissance, d’initiative, de responsabilité, de relation ou d’action ; ce n’est que plus tard que les deux lignes de pensée se rapprocheront, parfois jusqu’à la fusion. Elle naît de l’impossibilité de faire supporter à la notion classique de l’âme, ou même à celle d’esprit, la place spécifique dans un énoncé qui est celle de support d’une action ou d’une expérience (terme à comprendre ici simplement comme effet de la répétition des sensations et perceptions). L’idée de sujet a donc plus à voir au départ avec celle d’une “substance-support”, non nécessairement matérielle, mais fondamentalement linguistique. Comme nous apprenions en grammaire autrefois, le sujet est celui qui fait ou subit l’action.

Autrement dit, s’il y a un acte, ou une sensation, ou une pensée, il faut qu’il y ait un sujet. S’il y a acte et objet de l’acte, il y a du sujet, par simple nécessité logique. Le “je pense donc je suis” de Descartes, déjà explicitement énoncé par Augustin (De la Trinité X, X, 15-16, et De la cité de Dieu VI, XXVI), est simplement (mais c’est immense ! surtout après le trajet – subjectif justement – de sa pensée par le doute méthodique radical) la transposition en vérité première, fondement de toute certitude, de cette nécessité logique.

Traduisons encore : s’il y a du mouvement, de l’action, de la sensation, et qu’on puisse le dire, il y a du sujet. Car toute visée d’un objet, toute transformation “voulue” ou ressentie suppose et un objet et un sujet. Et s’il y a de la vérité possible, il y a du sujet. Car la réalité ne devient vérité possible (et erreur possible) que s’il est un support de pensée pour la concevoir, pour la faire advenir, et éventuellement la reconnaître. La notion philosophique de sujet se constitue entre langage et vérité.

Cela ne veut absolument pas dire, au contraire, qu’il n’y ait pas d’affect et qu’il faille choisir entre langage et affect ! Au contraire, la fonction sujet implique un être en état d’être affecté ; le débat entre Descartes et Spinoza témoigne de l’enjeu de pensée qui se dessine ici et qui engage toute une anthropologie : si le cogito est premier, sommes-nous d’abord “substance pensante” comme le croit Descartes ? Ce que nous connaissons de nous en premier de façon certaine (tout le reste étant susceptible de mise en doute et d’illusion), le fait d’être support de pensée et donc d’être nécessairement un existant, fait-il que nous soyons d’abord pensée, essentiellement pensée, et secondairement, peut-être (si vraiment nous pouvons fonder aussi la vérité du contenu de nos idées et impressions), un corps soumis à des “passions” (sensations, sentiments expériences… nous dirions affects).

Pour Spinoza, tout être tend à persévérer dans son être : la définition est fondamentalement dynamique, et les hommes ne s’y spécifient qu’en tant qu’ils peuvent accéder à la conscience de leur nature propre, ce qui est proprement la raison : savoir ce qui vous convient, ce qui peut être utile à celui que vous êtes. “L’appétit, par conséquence, n’est pas autre chose que l’essence même de l’homme” et le désir est “un appétit dont on a conscience” : dans la quête active (conatus ou effort) pour persévérer dans son être (spirituel et corporel) – car tout ce qui existe tend par là même à s’efforcer de subsister –, certains êtres peuvent avoir une représentation de ce vers quoi ils tendent. Mais cette représentation n’est pas nécessairement adéquate, en ce que précisément ils sont susceptibles d’être affectés par autre chose qu’eux-mêmes, et de voir les “idées forgées” ou illusoires remplacer à leur insu les idées adéquates leur permettant d’atteindre ce qui leur permet de persévérer en eux-mêmes. La tristesse est ainsi diminution d’être tandis que la joie est accroissement d’être. “Il est donc constant […] que nous ne nous efforçons pas de faire une chose, que nous ne voulons pas une chose, que nous n’avons pas non plus l’appétit ni le désir de quelque chose parce que nous jugeons que cette chose est bonne [ce serait la position cartésienne] ; mais qu’au contraire nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, que nous la voulons, que nous en avons l’appétit et le désir.”(Spinoza, 1675, Ethique III, scolie du théorème IX). Ce qui établit la prévalence du désir sur le jugement, et le rôle essentiel de l’affect qui peut troubler le rapport entre l’être et l’appétit vers ce qui convient à sa nature.

Il est assez drôle en même temps qu’instructif de voir que le débat du XVII° siècle entre Descartes et Spinoza, qui portait sur l’essence de l’homme, s’est rejoué en psychanalyse lorsque la question de l’importance du langage et de la parole dans la cure a été travaillée dans tous ses enjeux : l’inconscient est-il structuré comme un langage, y a-t-il du hors langage, quel est le statut de l’affect, faut-il penser l’expérience humaine en termes de forces ou en termes de signifiant ? Quels sont les rapports entre force et sens ? Ou encore, selon la formulation de Bernard Penot, comment penser la “fonction sujet” “entre pulsionnalité et signifiance” ?

C’est la victoire philosophique de Descartes sur Spinoza, si l’on peut dire (n’est-ce pas d’ailleurs la victoire de l’idéalisme philosophique, même rationaliste et par suite intellectualiste, sur une certaine forme de matérialisme philosophique ?) qui tend à faire basculer la notion philosophique classique de sujet du côté de la seule conscience, raison, responsabilité, liberté. Au risque de ne plus voir que la notion de sujet s’enracine d’abord du côté de la structuration de base de tout langage et de son a priori de possibilité d’une vérité : car dire quelque chose sur quelque chose implique plus ou moins nécessairement que l’on peut en dire quelque chose de pertinent, de conforme ou non à la réalité de cette chose, bref de “vrai”, ou de faux. Nous retrouvons ici, et ce n’est pas par hasard, les questions du jugement d’attribution et du jugement d’existence que Freud rencontre à propos de la négation (1925), lorsqu’il veut préciser les statuts respectifs de la perception et de la pensée, et décrire ainsi comment l’appareil psychique se réfère à une réalité extérieure à lui. Mais il faudrait revenir sur ce moment essentiel lors d’une promenade ultérieure.

Pour l’instant, il nous suffit de noter qu’en philosophie, mais sans doute aussi en psychanalyse, la question du sujet est à référer d’abord à celle du langage et à celle de la vérité. Ni Lacan ni André Green, qui tiennent tous deux qu’on ne peut se passer en psychanalyse de la notion de sujet, ne s’y sont trompés. Et tous deux aussi font état d’une mutation radicale de la notion de sujet lorsque l’on entre dans le champ psychanalytique : le sujet y est barré et c’est fondamentalement du sujet de l’inconscient qu’il est question. De ce fait la vérité (du sujet) s’y oppose au savoir, par définition déjà constitué et d’ordre conscient. Comme l’écrit André Green, “Ce qui autorise le psychanalyste à proposer une interprétation fiable de la vérité, c’est donc la structure commune aux expressions du symptôme, du transfert et de l’inconscient. Et c’est bien en ce point, en effet, que la référence au moi ne suffit plus et que, comme Lacan l’a bien compris, il est nécessaire d’y introduire le sujet et l’autre. Ce qui fait l’originalité du sujet de la psychanalyse, c’est qu’il y est conçu comme barré, par l’effet du refoulement” (“Entre réalité et vérité”, in Propédeutique, p. 293). Autrement dit, l’interprétation du rêve et du symptôme permet de caractériser le trouble inévitable du sujet dans son rapport au monde et à lui-même, en référant l’expérience d’être affecté à l’inconscient et à la structure du refoulement. André Green continue : « Et ce n’est plus par une résistance passive que la vérité se cache, attendant qu’un sujet assez déterminé vienne l’extraire de son puits, c’est parce que le sujet barré la fuit activement autant qu’il la cherche et surtout tandis qu’il s’épuise à la chercher” (ibid., p293-294). En philosophie, c’est du côté de Nietzsche qu’il faudrait chercher, en une autre promenade conceptuelle, le repérage de ce détour nécessaire et des masques inévitablement présents dans notre rapport à la vérité. Mais Freud savait sa proximité avec Nietzsche. » Aucun rapport direct à la vérité n’est donc possible sauf à désubjectiver le sujet comme le fait la science et à purifier le réel de son lien au désir. Autant dire que la science tente de combler autant que faire se peut, la différence entre le sujet et le moi et celle, corrélative, entre la réalité psychique et la réalité dite matérielle. L’aboutissement de cette quête de la vérité ne saurait être, comme l’avance Bion, qu’une “approximation au regard d’une vérité absolue” (ibid., p. 294). André Green situe ainsi au décours de son propos (et avant d’indiquer la thèse de Bion sur le rapport du point de vue religieux à la vérité) la place spécifique de la connaissance scientifique (ou sujet transcendantal, qui mériterait lui aussi un exposé distinct), en le distinguant du rapport à la vérité du sujet barré de la psychanalyse.

Comment dégager les enjeux et les débats de ce premier temps du dialogue ? Nous nous contenterons de noter qu’en rappelant l’ancrage de la question du sujet dans le langage et dans la visée possible d’une vérité, la philosophie avertit la psychanalyse de se méfier d’un psychologisme réducteur, où la subjectivation ne serait rien d’autre d’une individuation plus ou moins réflexive. Mais en insistant sur ce qui barre l’accès du sujet à lui-même, la psychanalyse refuse les illusions philosophiques d’un premier rationalisme naïf, celles de la transparence du sujet à lui-même et d’une liberté quasi absolue qui lui serait corrélative.

L’intentionnalité

En philosophie, les catégories de pensée se spécifient par le champ qu’elles délimitent en s’opposant : l’idée de sujet est ainsi d’abord caractérisée par la position qui permet la visée d’un objet. Même si c’est surtout avec Husserl que se dégage cette compréhension du pôle subjectif comme intentionnalité, sa volonté de développer des Méditations cartésiennes (1929) suffit à montrer que cette notion est pour ainsi dire reconnue par lui comme l’essence du cogito cartésien : ce que Descartes établit comme conception classique du sujet.

L’intentionnalité comme caractéristique du sujet peut être dite intentionnalité pure. L’adjectif est une catégorie logique et ne signifie rien d’autre que non mélangée, et donc précédant toute expérience : il faut et il suffit qu’il y ait de l’intentionnalité pour qu’il y ait du sujet. Mais précisément – et là Husserl se sépare de Descartes – une intentionnalité ne peut que viser quelque chose (généralement autre chose qu’elle-même, à moins qu’elle ne se prenne elle-même pour objet, dans le mouvement de réflexivité) ; il y a donc nécessairement, d’emblée, un objet visé par cette intentionnalité.

Pour la philosophie, et en particulier pour Husserl, la visée intentionnelle première est celle de l’accès à l’autre que soi-même : la visée de connaissance. La relation entre conscience et connaissance se trouve ainsi généralement privilégiée. Mais si ce sujet dit transcendantal est effectivement caractéristique des préoccupations philosophiques portant sur les rapports de l’homme avec le monde, le champ philosophique comporte aussi la prise en compte d’autres visées, et notamment celle de l’expérience de l’existence (Pascal, Kierkegaard, Sartre), ou de l’expérience de l’éprouvé (Merleau-Ponty, Michel Henry). Les questions du sujet singulier (de l’individualité) et de la “chair” y trouvent leur pertinence philosophique.

Pouvons-nous, parce que psychanalystes, échapper aux conditions communes du langage et du rapport au monde ? La catégorie de sujet est impliquée par ce qui sous-tend la visée d’un objet donc toute situation de projet ou d’acte autre qu’automatique ou purement suscité par l’hallucinatoire ; elle est plus encore sollicitée dès qu’il y a parole, car la parole est la façon dont un sujet singulier actualise telle ou telle des potentialités de la langue dans une visée de communication, et le plus souvent, par le fait même, de signification. S’il est évident que le psychanalyste ne peut répéter sans distance critique les présupposés d’un sujet cartésien conscient de lui-même et libre puisqu’il pourrait en toute circonstance suspendre son jugement, il ne faudrait sans doute pas tomber dans la naïveté de croire que nos emplois du terme sujet n’ont « rien à voir » avec l’héritage philosophique. Mieux vaut aller voir, au coup par coup, ce que nous voulons dire exactement, et ce qu’implique le recours même à une langue donnée dans une culture donnée.

Préférer, comme certains psychanalystes français, le terme de sujet, malgré ses ambiguïtés, au terme de self ou de Soi que privilégient nombre d’anglo-saxons, c’est précisément inscrire une continuité – fût-elle critique – entre le rationalisme philosophique et la pensée psychanalytique; c’est en effet, a minima, rappeler que nous sommes des êtres parlants, capables d’une intentionnalité. Quels que soient les leurres que véhiculent nos intentions et nos pensées conscientes, nous ne sommes pas dans la même situation que s’il n’y en avait pas.

Le thème de la reconnaissance au cœur de l’idée de subjectivité

Si nous ne suivons pas d’emblée les sentiers qui s’ouvrent ainsi à nous, vers le langage, vers la chair, vers l’existentiel, c’est que dans les présupposés classiques préalables il nous faut faire place à un troisième fondement, le thème hégélien de la reconnaissance. Le rapport à soi-même est médié par l’autre sujet. L’autre est aussi indispensable à la notion de sujet que l’objet en est constitutif. Un sujet n’existe que par son autre : l’autre qu’il vise et qui peut être chose ou autre sujet ; l’autre sujet, qui implique inévitablement pour chacun des deux l’autre de l’autre (donc la tiercéité, même si elle n’est pas toujours nommée comme telle). Nous le savons bien dans la pratique psychanalytique : rencontrer quelqu’un, l’écouter, c’est une relation très complexe entre le champ intrasubjectif, conscient et surtout inconscient, de chacun des deux interlocuteurs, comportant les objets internes (l’autre de l’autre) de chacun des deux, ainsi que le champ intersubjectif qui s’édifie entre les deux, marqué par la structuration des places respectives de chacun, qui sont asymétriques et réglées par le cadre. Or le cadre psychanalytique ou psychothérapeutique renvoie inévitablement lui-même à ses autres, le mode de relation à la réalité externe, la négociation habituelle de chacune des deux personnes à sa réalité familiale, sociale, culturelle. Celle-ci surdétermine par exemple nombre de malentendus, ou de difficultés à entendre à quoi renvoient les mots de l’autre, non seulement du point de vue topique et dynamique dans sa réalité psychique mais aussi du point de vue de l’écart entre les deux épreuves de réalité, les deux “mondes” qui sont celui de l’analyste et celui de son patient; en sous-estimant ce point, l’analyste impose inévitablement les références de sa propre expérience culturelle à son évaluation du fonctionnement psychique de la personne qu’il écoute. Il peut, parfois, en résulter une grande violence qui n’est pas identifiée comme telle.

Or si la relation psychanalytique est comme le propose André Green, une relation à soi-même par le détour de l’autre (et nous avons vu l’importance essentielle de la notion de détour pour qu’il y ait possibilité de vérité), la notion de reconnaissance y est essentielle: reconnaître le sens du symptôme par une levée du refoulement, reconnaître ce que l’on est pour se connaître, à partir de l’analyse de tel ou tel souvenir longtemps oublié ou tenu pour insignifiant, reconnaître l’existence et l’apport de l’autre, la place qu’il a tenu et qu’il tient, qu’il s’agisse de l’autre parental ou de l’autre transférentiel, lui être reconnaissant de ce que l’on reçoit de lui (passer de l’envie à la gratitude, dans le langage kleinien), nous sont des notions familières.

Sans doute est-il maintenant indispensable de rappeler l’importance essentielle attribuée à la reconnaissance et à la lutte pour la reconnaissance dans la pensée de Hegel, qui y voit la condition de l’advenue du sujet à lui-même (“La conscience de soi ne trouve sa pleine satisfaction que dans une autre conscience de soi”, selon la formulation de la Phénoménologie de l’esprit). Pas de position subjective possible sans reconnaissance de l’altérité, qui est toujours chance et menace : je ne suis moi que parce que je ne suis pas le reste du monde (négativité constitutive du sujet), mais il existe d’autres sujets qui se distinguent du reste du monde – notamment en ce qu’ils (me) parlent ; et je ne peux reconnaître ma liberté de me distinguer du monde que si je peux leur faire reconnaître ma singularité – c’est-à-dire ma négativité constitutive : je ne suis pas une chose, ni un simple animal – ce qui suppose que moi aussi je les reconnaisse comme distincts du reste du monde. Mais cette rencontre de deux libertés est aussi menace de l’empiètement de l’un sur l’autre menace du conflit des deux positions subjectives. Aussi existe-t-il le risque de se faire chose – ou esclave – de renoncer à sa position subjective pour se nier soi-même parce qu’on est nié par l’autre, ou pour ne pas être tué par l’autre. La reconnaissance mutuelle des sujets – possibilité d’une réciprocité, d’une place pour chacun – est victoire sur l’aliénation subjective suscitée par la menace implicite incluse dans l’existence de l’autre sujet. Sauf peut-être, si l’on a eu une mère “suffisamment bonne” – mais pas trop – qui ait pu vous faire expérimenter d’une évidence d’être reconnu, donc un droit à être reconnu, un droit à exister pour soi-même tandis qu’elle vous regarde, existe et rêve auprès de vous, à la fois pour vous et pour elle, et pour d’autres que vous deux. Car la réciprocité de la reconnaissance mutuelle sans face à face meurtrier implique la tiercéité ; mais ceci est une autre trajectoire encore.

Pour l’instant, il est intéressant de rencontrer dans le champ philosophique la reprise que fait Paul Ricœur de cette notion de reconnaissance dans un livre récent : Parcours de la reconnaissance (Stock, 2004). Le terme de « parcours » implique mouvement et temporalité, déploiement d’une expérience de rapport à soi-même et d’altérité qui ne sont pas constitués d’emblée. Par ailleurs, le livre insiste sur l’hétérogénéité des formes de réflexion sur la reconnaissance: les parcours sémantiques de la notion de reconnaissance rappelés et étudiés par Ricœur au début de ce livre en recoupent que partiellement le parcours philosophique que Hegel a inauguré dans son trajet phénoménologique de la perception à la conscience. Quant au parcours psychanalytique de chaque analysant, il est par essence singulier, irréductible à tout autre et à toute théorisation ; l’analysant passe par des retournements pulsionnels, dispose ou non au début de son traitement d’une structure encadrante interne (à partir de l’hallucination négative de la mère), d’une capacité de miroir interne et de représentation psychique, ou recourt à d’autres modes de décharge et de figuration, s’est structuré ou non dans et par les relations œdipiennes et les modes d’identification qu’elle rend possibles, connaît des symbolisations primitives et primaires ou un jeu plus libre de symbolisations secondaires, vit l’analyste comme un objet subjectif seulement ou a un accès plus ou moins facile, plus ou moins douloureux à la relation d’altérité (l’objet objectivement perçu de Winnicott). Par des chemins bien différents, notons simplement que Hegel et Winnicott tiennent tous deux la négativité et/ou la destructivité comme des conditions de l’accès du sujet à l’altérité et donc à la subjectivité.

Là encore, quel débat engager, au-delà du constat que le terme de reconnaissance se retrouve de façon centrale dans les deux disciplines, avec dans les deux cas une polysémie remarquable entre les pôles de la vérité – reconnaître ce qui est, constituer du familier – et de la relation – reconnaître ce qui vint de l’autre, remercier ? Dans les deux cas aussi, nous l’avons noté sans encore l’étudier, le « travail du négatif » et la destructivité (selon la psychanalyse contemporaine), ou la négativité (catégorie plus familière à l’abstraction philosophique) sont indispensables au processus même de la reconnaissance.

En première approximation, le pôle philosophique traite la reconnaissance comme une catégorie fondamentalement logique: pas de conscience de soi sans négation de ce qui n’est pas soi, pas de relation de reconnaissance de l’autre et de son droit à l’existence sans que surgisse la question du conflit des libertés. Si le procès de reconnaissance peut être également décliné en termes plus existentiels et donc plus singuliers voire biographiques – que l’on songe au pari de Pascal, ou au caractère fondamental de la relation à son père dans l’émergence et le développement de la pensée de Kierkegaard –, c’est que la science de la logique ne déploie l’universel que dans des existants concrets, sous des formes singulières ; mais l’intérêt du philosophe vise la catégorie de la reconnaissance, non les détours et les dynamiques précises de son émergence chez tel ou tel sujet. On comprend tout l’écart avec l’expérience du transfert dans l’analyse, irréductible à toute généralisation, au point que la pensée psychanalytique est, nous dit Bion, menacée de calcification si elle prétend entendre le patient à partir de repères théoriques, au lieu d’être disponible pour la rencontre « sans mémoire ni désir ».

Au terme de notre promenade philosophique, comment ne pas se demander ce qu’elle apporte ? Pour la question de la subjectivation-subjectivité, à peine effleurée encore, nous pouvons en retenir l’idée que d’une part langage et vérité, d’autre part intentionnalité (donc relation à des objets humains et non humains) et altérité (c’est-à-dire aussi tiercéité et présence active et nécessaire du négatif) en sont des axes incontournables. C’est déjà un repère pour ne pas nous laisser impressionner par nombre de pseudo-pensées qui font de l’idée de sujet ou de subjectivation une incantation vide ou moralisante à moins que ce ne soit un fourre-tout psychologisant.

Plus largement, peut-être nos remarques comportent-elles un certain enjeu de connaissance: connaître et reconnaître certaines déterminations sémantiques, certaines connotations de termes que nous utilisons parfois sans faire intervenir toute leur histoire et toute leur charge de sens. Mais c’est surtout justement un enjeu de reconnaissance (au sens hégélien du terme) qui est impliqué par des dialogues ou confrontations de ce genre : reconnaître l’autre discipline, dans sa proximité et sa différence, comme un autre semblable (l’expression est d’A. Green) qui permet à chacune des deux disciplines, dans une vraie rencontre, d’approcher chaque fois un peu plus de la conscience d’elle-même, dans sa spécificité, ses méthodes, ses limites et sa part de vérité – c’est-à-dire sa capacité de compréhension de la singularité et son angle propre d’ouverture vers l’universel. Ce sont la différence et la réciprocité (l’altérité accomplie en reconnaissance) qui fondent la subjectivité. Ce qui peut aider à ouvrir, pour nous-mêmes et pour d’autres, des chemins de subjectivation.

Les propos qui précèdent ne sont ni une thèse, ni un enseignement, ni même une recherche. Tout au plus des variations sur des termes et des thèmes qui habitent fréquemment nos pensées et nos propos ; aussi peuvent-ils susciter débats, contestations, objections ou prolongements : ce serait le meilleur moyen de cheminer à plusieurs, et peut-être d’avoir envie de creuser davantage, de vérifier et d’argumenter avec plus de rigueur.

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