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Denys Ribas, Président de la SPP, intervient lors du documentaire de France 2 “Stupéfiant !” consacré à Leonard de Vinci

Auteur(s) : Denys Ribas
Mots clés : homosexualité – sublimation

Denys Ribas, Président de la SPP, a été interviewé sur le “souvenir d’enfance de Léonard de Vinci” et a montré des documents provenant de la Bibliothèque Sigmund Freud, dans la préparation de l’émission « Stupéfiant! » consacrée à Léonard de Vinci, 2019 étant l’année du 500ème anniversaire de sa mort et qui a été diffusé sur France 2 le 21 janvier à 22h30.


La notion de travail culturel dans l’œuvre de Freud

Auteur(s) : Eric Smadja
Mots clés : anthropologie – civilisation – culture – Freud (Sigmund) – hominisation – psychanalyse – sexuel – sublimation – travail culturel

Notre curiosité scientifique particulièrement attentive aux modalités de liaisons des deux réalités, psychique et socioculturelle, nous a amené à rencontrer dans l’exploration de l’œuvre de Freud, la notion de travail culturel. Il nous a semblé pertinent d’interroger, en particulier, sa valeur opératoire dans l’articulation recherchée.

Pour introduire

Nous découvrons la notion de travail culturel dans La morale sexuelle « civilisée » (1908) où Freud, sans la définir, l’emploie à trois reprises sans doute comme synonyme d’activités culturelles en l’associant d’emblée au processus sublimatoire fournissant l’énergie nécessaire. Puis, ce n’est que bien plus tard en 1927 dans L’avenir d’une illusion, qu’on le retrouvera mentionné deux fois dans des acceptions différentes. En effet, il évoque la contrainte au travail culturel à laquelle les hommes sont soumis mais également « le travail culturel plusieurs fois millénaire » ayant banni le chaos social et instauré l’ordre et la conservation de la société humaine par l’intermédiaire de la religion.

En 1930, dans Le malaise dans la culture, on y retrouve deux occurrences : le travail culturel étant l’affaire des hommes contraints à des sublimations pulsionnelles croissantes, producteur d’un surmoi culturel exprimant ses exigences par une éthique réglant les relations sociales. Enfin, dans « La décomposition de la personnalité psychique » des Nouvelles conférences (1933), le travail culturel (« travail de civilisation ») semblerait analogue au travail psychanalytique et à ses efforts thérapeutiques. Il s’agit, pour le moi, d’un programme de travail de conquête progressive d’autres morceaux du ça : « là où était du ça doit advenir du moi » . Par ailleurs, nous constatons, au fil de son œuvre, des allusions multiples, des évocations implicites tant dans ses écrits socio-anthropologiques que dans d’autres textes. Citons par exemple, « l’aptitude à la civilisation » reposant sur le remaniement pulsionnel et « le processus par lequel un individu parvient à un degré supérieur de moralité » dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915), les notions de développement culturel, de procès culturel, (« modifications qu’il effectue sur les prédispositions pulsionnelles humaines connues ») dans Le malaise dans la culture (1930), celle d’héritage archaïque analogue au savoir instinctif des animaux dans L’homme Moïse (1939), les formations psychiques héritées formant le noyau de l’inconscient dans « L’inconscient » in Métapsychologie (1915).

Nous suggérons l’hypothèse d’une présence latente, en filigrane et quasi-permanente du travail culturel tant dans l’œuvre que dans l’esprit de Freud. Aussi, cette notion serait à découvrir au travers de ses multiples contenus, processus, fonctions et significations clairsemés au fil des textes.

La notion de travail culturel

D’un point de vue historique, selon Freud, la première étape du travail culturel serait celle accomplie par les hommes pour créer la Culture avec ses institutions et ses règles fondamentales, première production d’une hypothétique psyché de masse selon sa terminologie. Le meurtre collectif du père de la horde primitive suivi de sa dévoration, par l’union des fils, l’aurait initié. Ceux-ci, éprouvant une forte ambivalence affective à l’endroit du père, à la fois aimé, admiré, redouté et haï, auraient satisfait leur hostilité par l’acte criminel et leur désir de s’identifier à lui par l’acte cannibalique. Puis leur tendresse s’exprima sous la forme du repentir collectif et d’un sentiment de culpabilité, vécu par chacun, qui les poussa alors à restaurer la figure du père par la création d’un substitut, le totem, mais aussi à instaurer les interdits fondamentaux du totémisme (concordant avec les deux désirs refoulés du complexe d’Œdipe) déterminés aussi par la nécessité de préserver la cohésion du clan des frères fondée en particulier sur des liens homosexuels sublimés. Ces interdits renverraient pour Freud aux plus anciens interdits créés par la société humaine : interdit de l’inceste, interdit du meurtre et interdit du cannibalisme.

« La société repose à présent sur la part prise au crime collectif, la religion sur le sentiment de culpabilité et le repentir qui s’en est suivi, la morale en partie surles nécessités de cette société et pour le reste, sur les pénitences exigées par le sentiment de culpabilité. […] Un évènement tel que l’élimination du père originaire par la troupe des frères ne pouvait que laisser des traces indestructibles dans l’histoire de l’humanité et s’exprimer dans des formations substitutives d’autant plus nombreuses que le souvenir ne devait pas en être rappelé ».

Ultérieurement, il serait devenu un travail comportant deux pôles ou champs d’activités, social et individuel ; ce dernier combinant les deux espaces corporel et psychique. 

Envisageons tout d’abord le pôle social :

En maintes occasions, Freud évoque, principalement dans L’avenir d’une illusion (1927) et Le malaise dans la culture (1930), les besoins et fonctions de la culture, ses devoirs et obligations envers ses participants de même que ses attentes, exigences et droits à leur endroit. Toute société, structurée selon la double différence des sexes et des générations, assure une division des activités nécessaires à son bon fonctionnement et instaure des systèmes d’interdits, prescriptions, normes et valeurs de même qu’elle crée des institutions multiples et des systèmes de représentations collectives ; tout cela contribuant à son organisation, sa cohésion, son auto-conservation et sa reproduction. Elle est aussi censée répondre aux besoins, matériels et psychiques, fondamentaux de ses membres. Dans la perspective de son auto-conservation et des besoins de sécurité de ses membres, elle met aussi en place des dispositifs de protection contre des dangers multiples : en particulier ceux provenant de son milieu naturel mais surtout ceux inhérents à l’hostilité des hommes, parmi ses membres ou étrangers à la communauté. La culture travaille donc à la neutralisation de cette pulsion d’agression humaine, d’une part en cherchant continûment des modalités de liaisons sociales assurant sa cohésion. Elles consisteraient principalement, d’après Freud, à inhiber les pulsions sexuelles quant au but favorisant des liens sociaux durables, à sublimer la libido homosexuelle et à susciter de fortes identifications. D’autre part, la création d’un fonds d’idéaux culturels, de représentations collectives, en particulier religieuses, mais aussi d’œuvres artistiques participant à l’élaboration d’un patrimoine commun constitutif d’une identité culturelle et générateur d’un sentiment d’appartenance sociale, seraient un autre moyen.

L’instauration d’un surmoi culturel, instance appartenant à la psyché de masse, selon Freud, produirait ces idéaux culturels et élèverait ses exigences. Parmi ces dernières, l’éthique regroupe celles qui concernent les relations sociales. Elle participerait avec le surmoi à la neutralisation de la pulsion d’agression.

« […] Une partie de ce qu’elle prescrit se justifie d’une manière rationnelle par la nécessité de délimiter les droits de la communauté face à l’individu, les droits de l’individu face à la société et ceux des individus les uns par rapport aux autres. En revanche, ce qui dans l’éthique nous apparaît grandiose, mystérieux, évident d’une manière mystique doit ses caractères à leur connexion avec la religion, à son origine qui découle de la volonté du père ».

La culture impose des sacrifices à ses participants, par le renoncement libidinal, narcissique et agressif exigé. Aussi, elle a le devoir de les dédommager en leur offrant des solutions de compromis, source de satisfactions substitutives. Ce sont, pense Freud, les idéaux culturels et les œuvres artistiques qui procurent à ses membres des satisfactions nouvelles, de nature narcissique. Par ailleurs, la religion représenterait un autre don de la culture à ses participants, avec, hormis une éthique, son système de protection et de consolation référé au désaide humain essentiel. De même qu’elle proposerait une solution sociale, au conflit ambivalentiel avec le père, par son caractère de névrose universelle protégeant tout sujet d’une névrose individuelle.

De plus, toute culture travaille à la constitution d’un patrimoine qui inclurait une part héréditaire, « l’héritage archaïque », comportant :

  • des contenus innés tels que la symbolique du langage, les fantasmes originaires et états d’affects renvoyant à des « sédiments psychiques » d’évènements vécus par les générations antérieures ;
  • des dispositions déterminées, pulsionnelles et de pensée.

Elle a donc un devoir de transmission de ce patrimoine à ses participants assurant alors des liens, intergénérationnels, avec l’histoire de l’humanité mais aussi avec les membres de la société partageant cette « propriété culturelle commune ».

Enfin, toute société a des attentes et des droits à l’égard de ses membres de même qu’elle possède et leur impose des exigences multiples. Parmi elles, Freud différencie celles qui sont « utiles », d’importance vitale de celles jugées « inutiles » mais néanmoins importantes telles que la beauté, la propreté et l’ordre. L’exigence de justice en revanche aidera à régler les relations sociales. Ce qui nous permet d’aborder à présent le champ d’action individuel du travail culturel.

L’un des buts du travail culturel, pense Freud, est de rendre tout sujet moral et social. Aussi, suivant sa pensée au travers de ses nombreux textes, nous distinguerons le travail accompli par toute société sur le corps de ses membres du travail psychique réalisé par le moi et imposé par la culture à chacun de ses participants dès leur enfance.

Les grandes étapes du cycle de vie de tout individu (naissance, puberté, initiation, mariage, mort etc…) seront marquées par des « rites de passage » comportant souvent des opérations corporelles (déformations, percements, extraction ou taille des dents, circoncision, excision du clitoris et autres types d’ablations, scarifications, tatouages) modifiant l’état naturel du corps et réalisées selon des règles particulières à chaque société. Ce marquage corporel permet à l’ensemble d’une collectivité comme à chacun de ses membres d’exprimer la spécificité d’une identité collective ou individuelle. Par son entremise la personne manifeste son statut et son appartenance sociale. Parmi les multiples modalités de marquage corporel, Freud s’est intéressé à la circoncision, dans Totem et tabou et dans L’Homme Moïse.

« Quand nos enfants entendent parler de la circoncision rituelle, ils l’assimilent à la castration. Autant que je sache, pour ce qui est de la psychologie des peuples, le parallèle à ce comportement des enfants n’a pas encore été mené. La circoncision si fréquente dans les temps originaires ainsi que chez les peuples primitifs appartient à l’époque de l’initiation où elle trouve nécessairement son sens, et ce n’est que secondairement qu’elle a été reportée à un âge plus précoce. Il est très intéressant de noter que, chez les primitifs, la circoncision est combinée avec la coupe de cheveux et l’extraction de dents, ou remplacée par elles, et que nos enfants, qui ne sauraient être informés de ces faits traitent ces deux opérations vraiment comme des équivalents de la castration dans leurs réactions angoissées. »

Dans L’Homme Moïse Freud présente la circoncision comme un signe de « sanctification » du peuple juif par Moïse, son fondateur, signe visible isolant ce peuple des autres, devenant ainsi un marqueur identitaire source de satisfaction narcissique. Par ailleurs, substitut symbolique de la castration, il symboliserait la soumission de ce peuple à son père fondateur:

« Quand on nous dit que Moïse “sanctifia” son peuple par l’introduction de la pratique de la circoncision, nous saisissons à présent le sens profond de cette affirmation. La circoncision est le substitut symbolique de la castration que le père primitif avait jadis infligée à ses fils, dans la plénitude de son pouvoir, et celui qui adoptait ce symbole montrait qu’il était prêt à se soumettre à la volonté du père, même quand elle lui imposait le sacrifice le plus douloureux. ».

Ce travail de marquage corporel s’affirme donc comme travail de symbolisation, caractéristique du travail culturel. Quant au travail psychique réalisé par le moi, il présente deux aspects fondamentaux :

L’hominisation de « l’animal homme » et sa socialisation ou son incorporation sociale.

Par le processus d’hominisation de « l’animal homme », nous envisageons la pression de la culture donc de la réalité du monde extérieur tant sur la constitution d’un appareil psychique différencié et les spécificités de son fonctionnement que sur le remaniement pulsionnel obligé consécutif au renoncement. La psychogenèse de l’humanité, selon Freud, se caractériserait par un processus essentiel d’intériorisation, de psychisation de phénomènes et d’expériences vécus par les hommes, des perceptions sensorielles aux représentations. Des interdits, des inhibitions et des contraintes externes seront aussi intériorisées pour constituer ultérieurement des « sédiments historiques » appartenant à l’héritage archaïque des hommes, transmissible au cours de l’ontogenèse de chacun. Si l’on se place dans le cadre de la première topique, la substitution du principe de réalité au principe de plaisir induit une série d’adaptations de l’appareil psychique comportant en particulier : l’institution des activités de conscience (attention, acte de jugement, processus de pensée…), l’émergence et le développement du système préconscient animé par les processus de pensée dont la liaison avec le langage conditionne l’accès à la conscience, le refoulement(originaire et proprement dit) et l’instauration de la première puis de la deuxième censure.

« Avec l’introduction du principe de réalité, une forme d’activité de pensée se trouve séparée par clivage, elle reste indépendante de l’épreuve de réalité et soumise uniquement au principe de plaisir. C’est celle qu’on nomme la création de fantasmes qui commence déjà avec le jeu des enfants et qui, lorsqu’elle se poursuit sous la forme de rêves diurnes, cesse de s’étayer sur des objets réels. »

Dans la perspective de la deuxième topique, le moi entretient avec la culture et ses exigences actuelles des relations d’alliance. Il partage avec elle une même aspiration unitaire, celle d’Éros. Le surmoi, plongeant ses racines dans le ça, porterait le patrimoine psychique de l’humanité représentant alors la tradition (héritier et gardien du souvenir de la menace de castration en particulier) mais aussi le présent de la culture. L’ « institution du surmoi », par ses fonctions d’auto-observation, de conscience morale et d’idéal, constitue une des œuvres majeures du travail culturel accomplie sur la psyché de chaque individu ; ce qui permettra à celui-ci de devenir un être moral et social. Par le sentiment de culpabilité vécu par le moi dans sa relation de tension avec le surmoi et le besoin de punition de celui-là, la culture possède un moyen de protection contre son principal ennemi, la pulsion de destruction.

« L’aptitude à la civilisation » est fondée sur le remaniement pulsionnel pensait Freud dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915). De plus, dans les Trois essais (1905), il considère que l’existence d’une phase de latence sexuelle représenterait « une des conditions de l’aptitude de l’être humain à développer une culture supérieure ».

En effet, ce remaniement pulsionnel, agissant sur la pulsion sexuelle et sur la pulsion d’agression, nécessairement actif tout au long de la vie de chacun, se met en place au cours de l’ontogenèse qui exécuterait alors un programme inné, héréditairement fixé selon Freud.

Après la « disparition programmée » du complexe d’Œdipe, du fait de la menace de castration, il se caractériserait par :

  • le refoulement de la sexualité infantile accompagné de ses grandes formations réactionnelles que sont le dégoût, la pudeur, la compassion, la barrière contre l’inceste mais aussi celles liées à l’érotisme anal (ordre et propreté) si importantes pour la culture et contribuant à la formation du caractère ;
  • l’inhibition quant au but s’exprimant par des motions de tendresse, familiale et amicale ;
  • l’instauration et le développement d’un travail de sublimation du moi, qui sera envisagé plus loin ;
  • le développement d’identifications tant parentales, constituant le noyau du surmoi, que celles participant à la formation du caractère du moi ;
  • une limitation du narcissisme et le développement de l’amour objectal ;
  • le double retournement de la pulsion, en particulier du sadisme en masochisme, serait nettement favorisé par le travail culturel. Ces pulsions sadiques peuvent aussi subir d’autres destins socialement acceptables. En particulier, leur sublimation associée à l’énergie du plaisir scopique serait à l’origine de la pulsion de savoir;
  • enfin, « modérée et domptée, en quelque sorte inhibée quant au but, la pulsion de destruction dirigée sur les objets doit procurer au moi la satisfaction de ses besoins vitaux et la domination sur la nature. »

Qu’en est-il de la socialisation de l’individu ?

Ce travail de remaniement pulsionnel déterminerait les conditions de socialisation de tout individu. Ce processus supposerait aussi une « socialisation de la sexualité » de chacun, c’est-à-dire l’acquisition d’une sexualité génitale au service de la reproduction, ayant subordonné les pulsions prégénitales et comportant une convergence vers le même but et objet des courants tendre et sensuel. Par ailleurs, on retrouverait à l’œuvre l’inhibition quant au but et la sublimation de la libido homosexuelle (un des destins de l’Œdipe négatif) contribuant à l’établissement de liens sociaux durables, de relations amicales, la formation de sentiments sociaux reposant sur des identifications issues de formations réactionnelles contre des motions hostiles et jalouses, une substitution d’objets culturels idéaux à l’idéal du moi de chacun ainsi qu’une prévalence de l’objectalité sur le narcissisme dans l’économie libidinale individuelle.

Que dire du rôle de la sublimation dans ce processus d’incorporation sociale de l’individu ?

Ce destin, non sexuel, social, des pulsions prégénitales s’inscrit d’emblée aux limites de deux réalités, psychique et sociale, réalisant alors le passage et la liaison essentielle de l’une à l’autre. Plusieurs textes de Freud en témoignent. Citons : Les trois essais (1905), La morale sexuelle « civilisée » (1908) où il attribue une « valeur culturelle » à la capacité de changement de but de la pulsion sexuelle.

Dans Le malaise dans la culture (1930), s’interrogeant sur les techniques de défense contre la souffrance, il estime que la sublimation pourrait y figurer dans certaines conditions précises mais qu’elle s’avère souvent inefficace malgré les satisfactions nouvelles qu’elle peut procurer à son auteur. Particulièrement intéressants sont les liens qu’il établit entre sublimation, travail, économie libidinale et intégration sociale de tout individu. Il présente le travail professionnel comme activité sublimatoire procurant des gains psychiques et déterminant aussi une condition primordiale d’existence sociale de tout sujet ; ce qui questionne, par ailleurs, les limites du champ social des sublimations:

« […] Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l’individu à la réalité que l’accent mis sur le travail, qui l’insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine. La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s’y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d’affirmer et justifier son existence dans la société. L’activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu’elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées. »

Ainsi, le travail de sublimation consisterait en un travail psychique réalisé par le moi de tout sujet, sous la double pression du surmoi et de la culture. Individuel et collectif, il consisterait en un processus de dérivation, après désexualisation, des pulsions sexuelles perverses de leur but initial vers des buts non sexuels, socioculturels, mais néanmoins psychiquement parents avec le premier. Ce qui interroge les liens entre sublimation et symbolisation : « la sublimation est-elle une symbolisation ? l’activité non sexuelle symbolise-t-elle un désir, des fantasmes sexuels », écrit J. Laplanche (1976). Ces nouveaux buts et objets concernent des activités sociales, des productions culturelles tant matérielles qu’idéologiques, scientifiques, artistiques contribuant à la vie de ladite culture, cet univers symbolique enveloppant et unifiant toute communauté humaine.

Nous inspirant de Freud qui tentait de définir le concept de pulsion, nous dirions que le travail culturel serait aussi le travail psychique exigé de tout individu, par la culture, en vue de sa liaison au social, c’est-à-dire de son incorporation sociale, donc de sa participation culturelle.

Vers des remarques conclusives

  • Il nous est apparu clairement, au fil de notre recherche, deux processus essentiels du travail culturel, tant social qu’individuel : l’inhibition et la symbolisation renvoyant, bien évidemment, aux différentes modalités et formes d’expression des inhibitions et des symbolisations, individuelles et culturelles. Comment s’articulent-elles avec la sublimation ?
  • La lecture de L’Homme Moïse nous a invité à entrevoir l’accomplissement d’un travail culturel exemplaire : la création du peuple juif, par l’homme Moïse, avec ses caractéristiques identitaires, psychiques et culturelles, s’articulant à son histoire singulière. Son analyse indispensable nous permettra ainsi de poursuivre notre investigation de ladite notion selon une autre approche certainement prometteuse.
  • S’il nous semble que le but essentiel du travail culturel soit, comme pour Éros, la création de liaisons multiples, psychiques, psychosociales et sociales, force est de constater l’existence de situations de « déliaisons » voire de « liaisons excessives » donc d’échecs du travail culturel tant individuel que social. Échecs du travail culturel que l’on peut concevoir comme des productions sociales pathologiques telles que la guerre et autres manifestations collectives régressives. « Elle (la guerre) nous dépouille des couches récentes déposées par la civilisation et fait réapparaître en nous l’homme des origines. »

Il s’agit aussi des productions psychopathologiques favorisées et/ou induites par des exigences culturelles et des circonstances sociales pathogènes. Freud mentionne déjà dans La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes (1908) le caractère fuyant et asocial des névroses dont les symptômes procurent des satisfactions substitutives :

« Je dois, au contraire, attirer l’attention sur le fait que la névrose, où qu’elle porte et quel que soit celui chez qui on la rencontre, sait faire échouer le dessein civilisateur et se charge justement du travail des forces mentales réprimées, ennemies de la civilisation. Ainsi, en payant la docilité à ses prescriptions profondes par un accroissement de la maladie nerveuse, la société ne peut enregistrer un gain au prix d’un sacrifice, elle n’enregistre en fait aucun gain. »

La perturbation du rapport à la réalité observée dans la névrose et la psychose nous autorise à envisager également la fonction primordiale d’adaptation à la réalité rendue possible par la substitution du principe de réalité au principe de plaisir et l’épreuve de réalité et devant être acquise par le moi. Citons encore les perversions sexuelles (échecs du développement libidinal barrant l’accès à une sexualité génitale), les « criminels par sentiment de culpabilité » évoqués par Freud et enfin le lien entre homosexualité et sentiment social : 

« En ce qui concerne la connexion entre l’homosexualité et le sentiment social, le choix d’objet homosexuel provient plus d’une fois d’un dépassement précoce de la rivalité vis-à-vis de l’homme. Du point de vue psychanalytique nous sommes habitués à concevoir les sentiments sociaux comme des sublimations de positions d’objet homosexuelles. Chez les homosexuels doués de sens social la séparation des sentiments sociaux et du choix d’objet ne serait pas complètement réussi ».

Une discussion critique de la notion de travail culturel s’impose. Elle pourrait interroger, en particulier, la valeur heuristique de cette notion tant pour le corpus théorique psychanalytique qu’anthropologique. Elle s’étayera, sans doute sur les travaux d’anthropologues et d’auteurs post-freudiens.

Bibliographie et notes

1. FREUD, S. (1927). L’avenir d’une illusion, OCFXVIII, Puf, 1994, p. 175.
2. FREUD, S. (1933). La décomposition de la personnalité psychique, in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984, p 110.
3. FREUD, S. (1915). « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », in Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 16.
4. FREUD, S. (1930). Le malaise dans la culture, OCF XVIII, Puf, 1994, p. 284.
5. FREUD, S. (1913). Totem et tabou. Gallimard, 1993. P. 296.
6. Op. cit., p. 309.
7. FREUD, S. (1939). L’Homme Moïse et la religion monothéiste. Gallimard, 1986, p. 224.
8. FREUD, S. (1908). « La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes » in La vie sexuelle, Puf, 1969, p. 33.
9. VAN GENNEP, A. (1909). Les rites de passage, Picard, 1981.
10. Op. cit., p. 306 (note de bas de page).
11. Op. cit., p. 223.
12. Op. cit., p. 197.
13. FREUD, S. (1926). Inhibition, symptôme et angoisse, Puf, 1951, p. 83.
14. FREUD, S. (1911). « Formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques » in Résultats, Idées, problèmes I, Puf, 1984, p. 138.
15. FREUD, S. (1933). « La décomposition de la personnalité psychique » in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984, p. 89.
16. FREUD, S. (1905-1915). Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, p. 75.
17. FREUD, S. (1923). « La disparition du complexe d’Œdipe » in La vie sexuelle, Puf, 1969, p. 117.
18. FREUD, S. (1930). Le malaise dans la culture, OCF XVIII, Puf, 1994, p. 308.
19. Op. cit., p. 33.
20. Op. cit., p. 267 (note de bas de page).
21. LAPLANCHE, J. (1976). « La sublimation », in : Problématiques III, Puf, Col. Quadrige, 1998, p. 60.
22. FREUD, S. (1915). « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » in Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 39.
23. Op. cit., p. 45.
24. FREUD, S. (1924). « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose » in Névrose, Psychose et Perversion, Puf, 1973.
25. FREUD, S. (1915-1916). « Les criminels par sentiment de culpabilité » in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, 1976, p. 133.
26. FREUD, S. (1922). « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » in Névrose, Psychose et Perversion, Puf, 1973, p. 281. – FREUD, S. (1915). Métapsychologie, Gallimard, 1968. – FREUD, S. (1921). « Psychologie des foules et analyse du moi » in Essais de psychanalyse, Payot, 1981. – FREUD, S. (1923). « Le moi et le ça » in Essais de psychanalyse, Payot 1981.


Latence, sublimation, adolescence

Auteur(s) : Bernard Penot
Mots clés : adolescent/adolescence – homosexualité – idéal du moi – idéalisation – latence – moi idéal – objet – parlêtre – subjectivation – sublimation – sujet

Le phénomène adolescence prend son départ manifeste de la crise pubertaire – c’est-à-dire de quelque chose au niveau de l’organisme que je propose de désigner comme un changement de régime pulsionnel. [1] Ici en effet le concept de pulsion – inventé par Freud pour désigner chez l’être humain ces forces intermédiaires entre les énergies du corps et celles de la psyché – est le mieux à même de rendre compte de ce qui se passe lorsqu’un jeune doit intégrer une énergétique pulsionnelle nouvelle (et sexuelle) afin de devenir lui-même ce que Freud désigne comme « un sujet nouveau ». [2]

Or la poussée pubertaire est classiquement précédée – disons entre sept et onze ans – de ce que les psychanalystes ont choisi d’appeler après Freud une période de latence. Cette notion de mise en latence est censée avant tout désigner un renoncement temporaire à satisfaire les pulsions sexuelles sur le mode direct, c’est à dire sur le mode de la décharge. On sait que Freud, dans une perspective génétique du développement de l’appareil psychique, a désigné comme période de latence les années de la deuxième enfance situées entre la période œdipienne chaude (vers 4-5 ans) et le réveil pubertaire – périodes qui tendent l’une et l’autre à la recherche d’une satisfaction-décharge au moyen de la masturbation. La dite période de latence intermédiaire s’avère généralement un temps décisif pour ce qui concerne l’acquisition de capacités sublimatoires ; et cette conjonction : mise en latence – sublimation n’est guère pour nous surprendre si l’on considère avec Freud que la sublimation réalise justement un mode de satisfaction pulsionnelle sans décharge, nous allons y revenir.

Au-delà de la clinique particulière à l’adolescence, j’ai eu particulièrement l’occasion de remarquer l’importance de ce phénomène de latence dans des cures psychanalytiques de patients homosexuels, hommes ou femmes ; tant il est vrai qu’une cure psychanalytique démarre souvent au point où s’était arrêté pour le patient le processus transformateur de son adolescence. Ainsi la cure de Nicole [3] s’est soldée pour elle par une aptitude croissante à soutenir quelque chose de l’ordre de la tension du désir, au travers de destins pulsionnels nouveaux d’ordre sublimatoire ; et cette mutation s’est longtemps effectuée au travers d’une mise en latence [4] de son activité sexuelle.

Chez deux autres de mes analysantes homosexuelles, j’ai pu constater l’instauration prolongée de ce même phénomène de latence. L’une a pu développer ainsi une créativité artistique importante et reconnue, tandis que son analyse lui faisait remâcher longuement un rapport pénible et toujours retrouvé, du côté des hommes, avec une figure paternelle abusive (comme chez Nicole) et peu différentiable d’une imago de mère non-castrée. Une autre est enfin parvenue à délaisser ses compulsions don Juanesques (avec ses brèves décharges orgasmiques) pour en arriver à saisir dans la relation amoureuse ce qu’elle appelle les couleurs différentes de l’absence, dont elle se mit à savourer savamment et mettre en écriture différentes qualités.

Dans la même perspective, notre pratique d’adolescents en crise nous amène à évaluer pour chaque cas dans quelle mesure les investissements de la période de latence auront tenu le coup de manière à pouvoir se transformer au lieu d’être balayés par le réchauffement sexuel pubertaire. Je dirai plus précisément qu’au travers de la tourmente de ce changement de régime pulsionnel [5] qui caractérise le passage pubertaire, il va s’agir d’observer après-coup dans quelle mesure la mise en latence de la deuxième enfance aura permis l’instauration de sublimations vraies (pulsionnelles), ou bien seulement la mise en place défensive de formations réactionnelles, de contre-investissements à caractère principalement répressif, lesquels relèvent de la fameuse force du moi et peuvent être comme tels facilement balayées par la déstabilisation pubertaire.

J’en reviens maintenant à envisager ce destin pulsionnel fondamental qu’est la sublimation. J’annoncerai qu’elle contribue de façon majeure à assurer aux sujets des deux sexes une capacité accrue de jouissance et d’accomplissement libidinal. Elle permet aussi d’apporter quelque lumière à la difficile question de l’objet de la pulsion.

Freud n’a pas rédigé le quatrième volet de sa Métapsychologie (1915) qui aurait dû – après Destins des pulsions, Le refoulement, et L’Inconscient – traiter de cet autre destin pulsionnel qu’est la sublimation. Or celle-ci apporte un éclairage essentiel pour mieux concevoir la fonction sujet. D’abord en ce qu’elle se distingue du processus imaginaire d’idéalisation – de l’objet comme du moi(-idéal) ; d’autre part (et cela Freud n’était pas à même de l’écrire en 1915) parce que la satisfaction pulsionnelle sans décharge qui spécifie la réalisation sublimatoire la situe dans l’Au-delà du principe de plaisir (1920) par lequel la fonction sujet (sujet pulsionnel) se distingue au mieux des fonctions défensives du moi qui sont d’avantage au service de la réduction des tensions et du principe de plaisir.

Concernant l’idéalisation, la clinique adolescente permet de mesurer combien ce mécanisme imaginaire constitue à la fois un recours défensif et un écueil redoutable – d’où ressort la pertinence de ne pas confondre les registres du Moi idéal et de l’Idéal du moi. A partir du fameux rapport de Daniel Lagache, au milieu des années cinquante, J. Lacan a effectué un travail critique aujourd’hui incontournable – et je suis toujours étonné de voir comment, par souci d’anti-lacanisme, nombre de collègues pourtant familiers de l’adolescence maintiennent opiniâtrement une conceptualisation en-deçà du frayage opéré par Lacan qui différencie formations imaginaires et opérateurs symboliques.

Le culte des idoles dont on sait la place qu’il occupe dans les dévotions adolescentes, illustre bien comment ces figures narcissiques de moi corporel idéalisé (-projeté) s’avèrent inaptes à compenser fonctionnellement la carence de l’opérateur symbolique interne qu’est l’Idéal du moi. Cette question de l’efficience interne des instances psychiques, on peut la mesurer tout particulièrement au symptôme de la violence produite. Là-dessus, l’histoire de l’espèce humaine ne montre que trop comment les pires déchaînements de destructivité ont été précisément engendrés par le culte des figures de l’idéal narcissique – la Psychologie de masses de Freud et son Malaise dans la civilisation fournissent là-dessus des analyses décisives.

Déjà dans Pour introduire le narcissisme (1914), Freud pose catégoriquement que « L’idéalisation est un processus qui concerne l’objet et par lequel celui – ci est agrandi et exalté psychiquement sans que sa nature soit changée ». Il poursuit : « Ainsi, pour autant que sublimation désigne un processus qui concerne la pulsion et idéalisation un processus qui concerne l’objet, on doit maintenir les deux concepts séparés l’un de l’autre ». Et de conclure : « La formation d’idéal augmente, comme nous l’avons vu, les exigences du moi, et c’est elle qui agit le plus fortement en faveur du refoulement ; la sublimation représente l’issue qui permet de satisfaire à ces exigences sans amener le refoulement ». (p. 99).

Il nous faut maintenant considérer ce que Freud appelle des pulsions sexuelles inhibées quant au but, c’est à dire quant au mode de satisfaction. Il pose clairement que la satisfaction peut y être effectivement atteinte, mais autrement que par la décharge. Ce fait est essentiel pour mieux dégager les caractéristiques spécifiques de la solution sublimatoire. On constate généralement que la subjectivation gagne à s’étoffer vers la réalisation sublimatoire où la jouissance du sujet désirant entretient un rapport paradoxal avec ce qu’il en est du plaisir décharge, lequel apparaît bien plutôt marquer la limite d’interruption, la finitude de la jouissance en tension du sujet. [6]

Cette jouissance hautement subjectivée et sans décharge apparaît, de ce fait, connotée d’un certain masochisme – comme une forme de pâtir en même temps que de jouir. Benno Rosenberg [7] a bien souligné parmi nous le rôle clé du masochisme dans le processus même de subjectivation.

Lacan a contribué à dégager la spécificité de cette notion de sublimation, reprenant cette indication de Freud qu’il s’agit d’un mode de satisfaction direct et effectif de la pulsion ; et donc un destin autre que les modalités de compromis engendrées par le refoulement des représentants pulsionnels : le retour du refoulé producteur de symptômes névrotiques. La sublimation n’implique pas le refoulement mais réalise bel et bien un changement de but de l’activité pulsionnelle en tant que telle ; c’est en fait une voie possible de satisfaction qu’il est évidemment précieuse de découvrir le plus tôt possible. Pour cela, je ne crois pas que l’enfant soit tellement sollicité par la répression de sa sexualité directe, mais bien plutôt par l’immaturité nécessairement décevante de celle-ci ; l’exemple incitatif par l’adulte s’avèrent sans doute plus déterminant dans ce sens que la contrainte et les interdits. C’est ici que peut au mieux s’éclairer la différence à établir entre surmoi parental et idéal du moi transmis à l’enfant et à l’adolescent : un savoir jouir pulsionnel rendu accessible.

Il reste que ce mode de satisfaction pulsionnel est à première vue paradoxal puisqu’il s’effectue par d’autres voies que le but « normal » de décharge sexuelle de la pulsion. La question qui surgit alors est : peut-on pour autant prétendre que cette nouvelle satisfaction sublimatoire n’est plus sexuelle ? Freud n’est pas sans prêter parfois à une telle interprétation, et nombre d’auteurs ont été séduits par cette bonne nouvelle d’une libido qui, de sexuelle à l’origine, serait enfin devenue désexualisée (ouf!).

Contestable aussi apparaît la vision promue par Mélanie Klein d’une finalité réparatrice (imaginaire donc) de la sublimation ; elle a toutefois le mérite de souligner comment le sujet vise par cette activité sublimatoire quelque chose de l’ordre d’un objet premier perdu, dans un rapport tout à fait archaïque au départ.

Lacan a cherché à montrer comment ce qu’il appelle l’objet (a) visé par l’accroche pulsionnelle doit en quelque sorte avoir été détaché de l’autreparent primordial, et cela dans l’opération même par laquelle l’enfant parvient à prendre la mesure symbolique de son autre maternel – ce qui rejoint en un sens la fameuse position dépressive de Mélanie Klein. Les objets partiels ainsi psychiquement « détachables » représenteraient en somme quelque chose comme un résidu du processus de symbolisation des partenaires premiers des frayages pulsionnels.

Mais cette origine corporelle des objets de la satisfaction pulsionnelle va non seulement se maintenir dans un statut d’inconscience mais dans une quête toujours renouvelée de représentation – c’est sans doute cela qui fait croire à un « refoulement ». En fait, ces obscurs objets du désir relèvent intrinsèquement de la catégorie psychique du réel car ils sont les inévitables résidus du processus même de la symbolisation. Cette qualité foncière les fait échapper au processus imaginaire du rapport en miroir : objets non spécularisables, ils ne peuvent servir à la structuration imaginaire du moi.

Ces considérations rendent compte de l’essence du procédé qu’est l’art, en tant que celui – ci réalise précisément l’approche sublimatoire d’un quelque chose dont il travaille à fabriquer un habillage imaginaire au travers de la réalité manifeste de l’objet produit. Dans la vie psychique, la représentation de chose est déjà en elle – même une métaphore imaginaire de tels objets – chose, autre ment dit une mise en représentation. D’où le fameux « ceci n’est pas une pipe » !

La production de tels objets cause (J. Laplanche) de la vie pulsionnelle tend à les faire entrer dans la constitution du fantasme inconscient, sauf que dans celui-ci, l’objet en tant que tel ne peut jamais que tendre à coïncider avec la re-présentation de chose mise en scène. De ce décalage, la satisfaction sublimatoire nous donne précisément une autre idée ; et c’est dans ce sens que Lacan propose de la sublimation cette définition surprenante qu’ « elle élève un objet à la dignité de la Chose ».

L’objet support de l’activité sublimatoire est toutefois inséparable d’élaborations imaginaires revêtant une valeur culturelle reconnue – quoique souvent peu utilitaire. Mais de cela, Lacan tient à souligner la fonction de leurre par rapport à ce qui se joue de plus fondamental, pour le sujet, de son rapport à un objet primordial – appelé par Freud das Ding (la Chose) dont la pulsion poursuit inlassablement la quête. Il faut bien remarquer ici que c’est une difficulté de l’usage du terme « objet » en psychanalyse que de servir aussi à désigner le partenaire investi dans le rapport amour – hainel’autre semblable lequel n’est pourtant pas l’objet de la pulsion mais lui sert seulement, disons, d’habitacle pour l’incarner. Freud insiste bien dans la deuxième partie de Pulsions et destins (1915) sur le fait que le couple amour-haine relève essentiellement à ses yeux d’un investissement libidinal du registre narcissique – l’image du corps global – assez éloigné de l’investissement pulsionnel direct.

L’expérience clinique de ce qu’il est convenu d’appeler les comportements psychopathiques contribue à éclairer cette question de l’objet obscur de la pulsion. Nous sommes amenés en effet dans la pratique à voir de plus en plus d’enfants et adolescents destructeurs et même dangereux, qui donnent l’impression de se livrer à une activité pulsionnelle irrépressible (on sait l’effort actuel du législateur pour s’adapter à cette pathologie des mineurs). Je suggèrerai que l’objet dont ces agissements réitérés poursuivent désespérément la quête pourrait bien être surtout la prise en mains et le regard, voire l’écoute de l’autre parental, bien d’avantage que l’objet manifeste, dérisoirement contingent, de leur cruauté. Le fait que ces jeunes reproduisent compulsivement leurs actes délictueux dès que l’adulte référent cesse de les regarder ou de les tenir est évocateur dans ce sens – comme l’est chez leurs aînés le rôle cadre recherché de la prison (Claude Balier). En fait, ces comportements violents de jeunes rendent manifeste les lignes de force médiatiques d’expression d’une sorte de grand Autre social ; dans ce sens, il y aurait sans doute lieu de les comprendre comme une sorte d’interprétation sauvage des complaisances non avouées de la génération adulte.

C’est précisément ici que les possibilités de réalisation sublimatoires viennent constituer pour chacun un facteur clé. C’est l’idée directrice de tous les professionnels intervenant en milieu dit ouvert, pour tenter de modifier le devenir de nombreux jeunes en danger – travailler à leur ouvrir autant que possible l’accès à des satisfactions pulsionnelles constructives, créatives, et non de pure décharge.

Il me faut revenir ici sur le fait que pour le psychanalyste, cet enjeu des solutions sublimatoires ne saurait être conceptualisé qu’à partir de la prise en compte du tournant de la pensée freudienne – de ce que René Roussillon appelle la seconde métapsychologie, impliquant l’Au-delà du principe de plaisir (1920). On voit en effet que l’activité sublimatoire tend à s’inscrire dans le paradoxe économique qui a tant questionné Freud à propos du masochisme (1924). Le problème en effet est bien que le seul principe de plaisir ne saurait en rendre compte, pas plus que la libido – qu’on l’appelle objectale ou narcissique. C’est pourquoi Freud en est venu à désigner comme pulsion de mort (terme peut-être impropre) la pulsion de dissociation qu’il oppose dialectiquement à éros, principe de liaison libidinale. [8]

Concernant ce rôle nécessaire de la pulsion de mort dans la subjectivation, Jean Laplanche vient d’apporter une relance pour un débat fondamental. [9] Il situe en effet d’avantage la pulsion de vie (Éros) du côté du narcissisme, puisqu’elle tend foncièrement, remarque-t-il, à faire de l’un ; tandis qu’il considère la pulsion de déliaison comme une donnée constitutive du sexuel pulsionnel, et donc du sublimatoire. On conçoit dans cette optique qu’une pure culture d’Éros-liaison ferait obstacle a toute vie érotique possible (pas seulement génitale). J’ajouterai : à toute ex-sistence d’un sujet de désir.

Il faut mentionner enfin que Lacan en est venu quant à lui à faire coïncider cette pulsion de dissociation avec le fait que l’être humain parle. Il la considère comme spécifique de ce qu’il appelle le parlêtre, donc inhérente au sujet humain – ce en quoi il se positionne en rupture avec les hypothèses biologisantes de Freud dans son Au-delà du principe de plaisir. On peut rapprocher cela du fait que l’enjeu du passage latence – adolescence n’existe guère pour les êtres sans langage.

Toujours est-il que l’aptitude à des solutions sublimatoires s’avère un facteur décisif dans le dépassement des enjeux mortifères à l’adolescence. Je terminerai en illustrant ce dernier point au travers du cas d’une adolescente gravement menacée et que je suis actuellement en hôpital de jour.[10]

L’enjeu décisif des capacités sublimatoires dans le devenir de problématiques adolescentes dramatiquement difficiles s’illustre dans le cas de cette jeune fille, Anna, que j’ai reçue à treize ans en hôpital de jour, en raison de l’impossibilité où elle se trouvait désormais de se rendre dans quelque établissement scolaire que ce soit. Elle s’y trouvait immédiatement saisie d’un malaise syncopal avec vertiges ne lui laissant d’autre possibilité que de battre en retraite – c’est-à-dire, en bonne phobie scolaire, de revenir se terrer à la maison.

L’allure hystéro-phobique de ses symptômes ne parvenait pourtant guère à rassurer ; car aucune stratégie contra-phobique ne permettait à cette jeune fille de contourner son terrible handicap depuis deux ans – période qui coïncidait, bien entendu, avec son passage pubertaire.

Nous fûmes vite confrontés à la pathologie de son noyau familial, avec un père bel et bien délirant, sur un mode persécutoire très actif. Les conséquences désastreuses sur son entourage familial des convictions de cet homme se trouvaient certes en partie atténuées par ses excellentes aptitudes humoristiques et intellectuelles. Il ne pouvait toutefois pas négocier de manière vivable le rapport avec ses beaux-parents qu’il accusait avec véhémence d’être des « trafiquants d’âme » et aussi d’organes…

Sa femme, la mère d’Anna, se montrait envers et contre tout une épouse soumise, et manifestement séduite – réglant sans doute au travers du délire de son mari des comptes assez lourds avec ses parents qui l’auraient mal traitée. Ces derniers conservaient l’avantage d’une puissance financière, leur donnant du poids dans l’éducation des enfants – surtout du fait de la déchéance professionnelle complète du père, pourtant brillamment diplômé mais réduit à l’indigence et recourant de plus en plus aux consolations du vin rouge. Rien pourtant ne pouvait entamer les pouvoirs domestiques de ce père qui régnait littéralement sur sa femme subjuguée et ses quatre filles.

Anna était la seconde et jouissait d’un rapport privilégié avec son père qui disait souvent se reconnaître d’avantage dans les qualités intellectuelles et la force d’âme de cette fille. L’aînée semblait plutôt quant à elle vouloir suivre l’exemple du grand-père maternel vers des études de chimie. Les deux petites, jumelles, souffraient visiblement dans leur adaptation en début d’études primaires.

Pendant deux années, une sorte d’équilibre amiable fonctionna, avec des visites régulières et folkloriques du père. Anna put alors profiter remarquablement bien des activités de l’hôpital de jour, notamment des cours et des groupes pédagogiques qui la rendirent bientôt à même de préparer le Brevet des collèges. Elle inquiétait cependant l’équipe par sa maigreur et ses tendances anorexiques. Dans ce même sens, hystéro-anorexique, s’inscrivait son comportement apparemment sociable et ouvert aux autres jeunes, mais toujours comme distancié, sans implication affective ; ainsi participait-elle ingénieusement en tiers (un peu comme une duègne) aux affaires sentimentales des autres. Avec son aspect austère et longiligne, son zèle à s’occuper diligemment des affaires des autres, elle faisait penser à cette travailleuse sociale infatigable que devint la première patiente de Freud, Melle Bertha Pappenheim, dite Anna O. Elle poussa la ressemblance au point d’avoir, après sa première sortie avec un garçon, à l’âge de quinze ans, une grossesse nerveuse qu’elle entretint secrètement plusieurs mois.

Cependant la tyrannie du père tendait à s’appesantir au foyer qu’il ne quittait plus guère, faute d’activité extérieure ; il y exigeait une présence indéfectible de ses filles, coupées ainsi de toute réalisation sociale, et le moment ne put être indéfiniment différé d’un affrontement avec lui. Nous songions de plus en plus à déclencher une enquête sociale sur cette famille, tout en craignant que cela compromette la prise en charge d’Anna. En fait, lorsqu’on proposa une solution de foyer pour elle, le père se leva dignement, intimant l’ordre à sa femme et à sa fille de sortir avec lui ; la rupture thérapeutique était consommée. Anna avait alors seize ans, et venait de réussir brillamment son brevet à partir de l’hôpital de jour ; elle avait aussi écrit et réalisé, avec d’autres adolescents et l’aide de l’atelier théâtre, une pièce meurtrière – auprès de laquelle la Carmen de Bizet semble rose.

Durant les deux années suivantes, je pus voir Anna une seule fois en consultation. Elle se tenait en permanence à la maison et s’était inscrite aux cours par correspondance pour préparer le Bac. Elle semblait capable de s’isoler suffisamment du « cirque » paternel pour fournir un travail régulier et efficace. Elle ne semblait pas trop pâtir de sa situation recluse et ses bonnes notes la rendaient assez optimiste quant à ses chances d’avoir le Bac. Sa sœur aînée venait par contre d’échouer dans sa tentative de faire des études de pharmacie et avait dû renoncer à sa chambre en résidence universitaire.

Mais voici qu’apparaissait sur ce point comme une lueur dans le tunnel : il était clair, selon Anna, que son père – très attaché aux formes de la légalité – allait bientôt respecter son accès à la majorité légale (comme il l’avait fait effectivement pour son aînée).

Dans ce qu’on peut considérer comme une sorte d’acte manqué, étant donné ses dons, Anna eut de mauvaises notes à son bac Français qu’elle présentait en candidate libre. A l’automne qui suivit, et alors qu’elle avait atteint la fameuse majorité, elle nous écrivit une lettre d’appel où elle parlait de se résigner à un CAP de la petite enfance pour au moins gagner quelque argent dont sa famille est dépourvue. Le contact fut ainsi rétabli avec elle, mais elle eut besoin de recourir à une tentative de suicide médicamenteuse, avec hospitalisation à la clé, ensuite de quoi, elle réintégra sans problème notre hôpital de jour, grâce à la sécurité sociale de sa mère (sans doute impressionnée par le geste suicidaire), et cette fois sans opposition de la part du père qui semblait effectivement estimer que son autorisation n’était plus nécessaire.

Depuis quelques mois donc, Anna a repris intensivement ses activités avec nous et effectue une première L. Elle semble assez heureuse mais toujours « détachée », et vient d’engager à sa demande une thérapie avec un psychanalyste – convaincue d’avoir à assumer bientôt l’effondrement physique et mental de son père, et sans illusion sur le caractère puérilement immature de sa mère.

Au travers de cette évocation succincte, j’espère avoir fait ressortir l’impression d’une sorte de « miracle » quant à la remarquable qualité des investissements sublimatoires de cette jeune fille. Ils l’ont véritablement raccrochée à la vie, en dépit du désastre quotidien familial. Le paradoxe central de cette affaire est qu’Anna montre tous les indices d’une imago paternelle de bonne qualité ! Il semble bien que quelque chose ait pu s’opérer de l’introjection par cette fille de médiateurs internes efficaces – cela précisément qu’il y a lieu de désigner comme Idéal du moi. En dépit des manifestations caricaturales d’un surmoi abusif, quelque chose se serait transmis d’une incitation sublimatoire et d’une capacité d’investissement libidinal permettant de bien « traiter » certains outils culturels et créatifs.

Contrairement aux adolescents évoqués plus haut, elle a très peu besoin de recourir aux comblements substitutifs, idolâtriques ou addictifs – ni non plus aux décharges violentes mortifères. On peut certes aujourd’hui encore être inquiets de ses aptitudes futures à mener sa vie amoureuse ; il n’apparaît guère qu’Anna dispose dans l’état actuel de « solutions » lui permettant d’accéder à des satisfactions sur le mode génital.

Par contre, elle fait preuve au plus haut point de ce que Winnicott appelle la « capacité d’être seul » – capacité pour laquelle l’aptitude aux réalisations sublimatoires s’avère bien évidemment déterminante. Tout à l’opposé de ce qui se passe dans les nombreux cas de pathologies de comportement plus ou moins destructives que nous avons à traiter dans le même hôpital de jour.

Le contraste tient alors essentiellement à la différence des solutions pulsionnelles que le jeune est à même de mettre en œuvre pour trouver des solutions personnelles à son drame existentiel. Encore faut-il qu’il s’agisse de solutions à même d’intégrer la composante de pulsion dissociative dite de mort – c’est précisément le cas de certaines activités sublimatoires.

Notes

[1] Voir Penot B., « Invention du sujet freudien à l’adolescence », Adolescence, 26, 1995.
[2] Freud S. (1915), « Pulsions et destins de pulsions », in Oeuvres complètes, Puf Paris, vol. XIII, p. 173.
[3] Voir Penot B. « La passion du sujet – entre pulsionnalité et signifiance », Rapport au 59e Congrès des Psychanalystes de Langue Française, Revue Française de Psychanalyse, n°5, 1999, spécial congrès.
[4] Avec Michel de M’Uzan, nous avons débattu au Séminaire de Perfectionnement de Janvier 1998 pour déterminer si une fin de cure ressemblait plutôt à une adolescence ou à une latence.
[5] Au sens là encore où l’on dit d’un moteur qu’il change de régime.
[6] Laznik M.-C., Penot B., « La mise en place du concept de jouissance chez Lacan », RFP n°1, 1990.
[7] Rosemberg B., « Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie », Monographie de la RFP, P.U.F. Paris, 1991.
[8] Dans son rapport au congrès de 1998, Claude Smadja parle en ces termes de la pulsion de mort : « Il ne s’agit donc pas d’une pulsion pour mourir, mais d’une force négative qui ne peut être conçue qu’en dualité avec la pulsion de vie. Il s’agit d’une paire positif – négatif (+ / –), comme en physique. »
[9] Laplanche J., « La soi-disant pulsion de mort : une pulsion sexuelle », Adolescence n°30, p. 205 -225, édit. Bayard, Paris, 1998.
[10] Il s’agit de l’hôpital de jour pour adolescents du CEREP Montsouris, Paris XIVème.

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