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Violence conjugale : entre survivance et anéantissement

Auteur(s) : Jeanne Defontaine
Mots clés : altérité – dérive – gémellité – incestuel – intersubjectif – meurtriel – paradoxalité – perversion narcissique – séduction narcissique – transubjectif – trauma/traumatique/traumatisme – unité duelle

Conférences de Sainte-Anne
de la SPP, 4 mai 2019

 

Le sujet de cet exposé concerne les problèmes relatifs à certains couples dits difficiles dans la perspective d’une clinique du traumatisme. Cette clinique est à différencier de la clinique de la névrose telle que Freud a pu la décrire à travers ses études sur l’hystérie, clinique faisant jouer un rôle central au conflit psychique, au désir, au fantasme, à l’ambivalence et aboutissant à des formations de compromis régis essentiellement par le mécanisme de refoulement. Alors que dans la clinique du traumatique, ce n’est pas le refoulement qui est au premier plan mais la répression, elle s’effectue dans l’agir en dehors de toute conflictualité. Sa forme pathologique se réalise en opposition à l’Œdipe, elle n’est pas sans avoir affaire à des sujets présentant des défenses psychotiques, sans pour autant relever de la psychose. Ce qui semble important dans tous les cas, c’est que le narcissisme y occupe une place prévalente. André Green distingue lui-même la répétition névrotique de la compulsion de répétition du registre traumatique

Un des caractères fondamentaux de la rencontre amoureuse selon Anzieu c’est la recherche dans l’autre d’un double, d’un semblable de façon à constituer une unité duelle qualifiée de « gémellaire ». 

À la façon de René Kaës qui parle d’appareil psychique groupal, Jean Pierre Caillot évoque la possibilité d’un appareil psychique conjugal. Le rêve présent dans la rencontre amoureuse est de ne faire qu’un : comme dans le Banquet de Platon où le mythe des androgynes est censé symboliser l’amour comme une recherche où chacun des partenaires, forcement incomplet, recherche son double (son complément). Mais bien sur cette unité qualifiée d’unité duelle par Anzieu n’est ni permanente ni évidente, elle relève d’une illusion dénoncée par la découverte que l’alter ego d’une certaine façon reste un autre. Malgré le rêve de ne faire qu’un, le couple reste deux, et comme la montré Bernard Defontaine le fantasme de gémellité est de nature incestuelle. 

C’est peut-être au moment où le couple doit renoncer à cette unité duelle que les problèmes commencent. 

La rencontre amoureuse s’étaie sur des bases qui sont narcissiques même si souvent, c’est la sexualité qui, dans les premiers entretiens est mise au premier plan. Toutefois, constituer un couple implique au plus haut degré la rencontre avec l’altérité. Ce partenaire imaginé comme alter ego, double narcissique s’avère au cours du temps et des aléas de la vie, être un autre. Le couple doit renoncer à l’illusion d’unité duelle propre aux premiers temps de la rencontre. Les difficultés à faire le deuil de cette unité duelle constituent bien souvent le motif primordial à la base du conflit conjugal. C’est la déception relative à cette découverte de l’altérité qui fait problème, c’est pourquoi j’avancerais volontiers que ce qui manque le plus dans les couples qui consultent c’est la difficulté à s’identifier à ce que l’autre peut vivre et ressentir et qui peut lui être foncièrement étranger. L’accès à une possible identification n’est possible qu’à la condition d’une différenciation, elle ne peut se faire quand les espaces personnels sont indistincts ou dans une situation où l’on ne sait plus qui est qui, quand les espaces psychiques sont subvertis, autrement dit dans un contexte où règne la transubjectivité. Le terme est de Racamier pour évoquer la transgression des espaces intimes de chacun au sein du couple ou de la famille. Dans un contexte marqué par la transubjectivité, la confusion et l’angoisse peuvent naitre faisant obstacle à une vraie communication.

Le couple entre en dérive quand précisément il ne peut souffrir d’avoir à renoncer à ses illusions qui étayaient son désir de total unisson, la dérive prend son point d’acmé quand cet espace transubjectif s’instaure laissant la place à des identification projectives massives qui vont chercher leur racines dans des traumatismes anciens inélaborés jusqu‘alors. 

Le travail de l’analyse consistera alors à faire le tri des confusions pour réapprendre la vie à deux, ce qui n’est autre qu’avoir accès au lien intersubjectif.

 Cette transformation par le travail de pensée de l’analyse instaure un nouveau mode de communication dans le couple où chacun puisse être soi tout en devenant capable de comprendre, de s’identifier aux bonnes raisons qui font que l’autre est différent.

Importance du primaire

L’idée centrale de cet exposé est que dans la rencontre amoureuse, se trouvent réactivées des blessures vécues dans un passé lointain celui de l’enfance, voire de la prime enfance. Mon hypothèse est que la recherche du partenaire est guidée par la nostalgie, celle du modèle de l’accordage archaïque entre la mère et son nourrisson. S’il est vital dans la vie de l’infans, il peut devenir pathogène quand il se prolonge indéfiniment. 

J’ai emprunté ce terme d’incestuel à Racamier pour l’ appliquer au couple, il prend pour modèle : celui de la relation de séduction narcissique entre la mère et son bébé : cette relation, comme on sait vitale dans les premiers temps de la vie est déterminante voire essentielle pour l’avenir affectif et sexuel du futur adulte mais si au cours du développement elle se prolonge au delà d’une certaine limite elle a une incidence délétère voire psychotisante pour celui-ci. C’est ce lien qui tourne à la ligature que Racamier nomme incestuel terme propre à désigner un équivalent d’inceste.

L’incestuel puise donc son origine dans la séduction primaire celle du lien originel de la mère avec son bébé, cette séduction est narcissique, c’est le regard maternel porté sur le bébé, ordinairement fait de tendresse, d’affection, d’admiration qui permet à l’enfant d’avoir accès à sa propre identité par introjection de la figure maternelle et de son regard. 

Mais il est un mauvais tournant de la séduction narcissique, notamment lorsque règne une situation d’agrippement où une mère déprimée utilise son enfant comme moyen de réparer son narcissisme défaillant, ou bien l’utilise comme bouchon narcissique susceptible de combler son vide intérieur quand les satisfactions liées à sa vie conjugale sont absentes. Dans ce cas, le deuil originaire, moment décisif de séparation, ne peut avoir lieu et c’est alors l’installation du couple mère /bébé dans un lien incestuel, à l’origine bien souvent de troubles de nature psychotique. 

Il nous est apparu que le choix du partenaire est guidé inconsciemment par cette expérience infantile, soit pour la prolonger quand on n’en a pas fait le deuil, soit pour la faire exister quand elle n’a pas eu lieu. Il faut souligner que lorsque l’accordage initial est manqué et que la séduction narcissique ne peut s’établir, les conséquences chez le futur adulte, au niveau conjugal sont désastreuses car il s’agit de chercher dans l’autre ce qui n’a jamais eu lieu ou celui ou celle qui n’a jamais existé : recherche éminemment paradoxale.

L’incestuel dans le couple

 C’est la même confusion qui peut trouver à se reproduire de façon agie et non pensée dans maints couples où l’un devient le bébé de l’autre, à protéger continument ou le plus couramment à sauver. Dans ce type de couple ce qui est réactivé, c’est une modalité relationnelle calquée sur la relation primaire où prime la dimension narcissique sur la sexualité.

 Ce qui nous apparaît à travers la clinique de ces couples qui consultent, c’est la difficulté de ces patients devenus adultes, à se désengluer de ces relations primaires toxiques vécues dans l’enfance où paradoxalement dans le passé, le surinvestissement du parent sur l’enfant côtoie le désir de mort à son endroit. 

Notre hypothèse est que ce lien primaire fondé sur la séduction narcissique a une incidence profonde sur la conjugalité des partenaires devenus adultes. Les relations houleuses et paradoxales qui régissent l’intersubjectivité du couple sont le résultat des aléas du deuil originaire, situation de séparation de la mère et de son bébé qui a pour fonction de résoudre le conflit originaire. Ce conflit qualifié d’originaire, marque les difficultés de l’infans à devenir adulte et à sortir de la symbiose initiale. Bien souvent lorsque la relation conjugale est défectueuse voire traumatique, elle trouve son origine dans cette difficulté à mettre fin à ce conflit originaire qui fait osciller le couple mère/bébé entre le désir de fusion et celui de séparation.

Ainsi, bien souvent, le fonctionnement pathologique du couple et les souffrances qui en dérivent sont centrées sur ce fonctionnement paradoxal marqué par les expériences traumatiques du début de la vie.

Le meurtriel dans le couple

Il est bon de souligner que l’incestuel comporte un gradient, Cette relation faite de violence, d’emprise et de perversion implique un lien négatif qui peut atteindre un niveau maximal dans ce que nous avons appelé le meurtriel. Le meurtriel marque une étape dans l’extrême de la violence. Entre l’incestuel et le meurtriel un véritable saut accomplit.

Notre hypothèse est que le meurtriel a aussi une assise dans la relation primaire mais à cette différence prés que le bébé n’est pas l’objet de la séduction, il n’est pas vraiment investi mais est plutôt objet de rejet ou de simple indifférence, quand celle-ci ne confine pas jusqu’à la maltraitance expression d’une haine meurtrière.

Le meurtriel apparaît dans le contexte d’une relation ancienne à une mère froide, narcissique et qui est tellement narcissique qu’elle a du mal à investir son enfant au point de le délaisser car elle le considère comme un obstacle à son propre développement. 

Il y a beaucoup de paradoxalité dans cette relation de la mère à son nouveau né, cette mise à distance étant le plus souvent issue d’un interdit d’engendrer. Toutefois elle préfère le voir mourir que d’être quittée pour vivre une existence séparée. Elle est paradoxalement agrippée à ce qu’elle déteste ! Quant à l’enfant, c’est bien souvent par le fantasme d’auto-engendrement qu’il peut se libérer de cette emprise.

Qu’en est-il de cet enfant devenu adulte et de ses choix d’objet quand il est en âge de constituer un couple ?

La recherche du partenaire adéquat sera alors guidée par une tentative de réparation certes, mais de fausse réparation, ou de réparation maniaque, elle sera centrée sur la recherche de la personne investie du pouvoir de réparer les traumatismes vécus dans l’enfance : l’être supposé avoir les vertus d’une mère idéalisée possédant toutes les qualités de tendresse d’amour et de protection, qu’il n’a en réalité jamais connues. Autant dire que cette quête sera vouée à l’échec et à la désillusion car elle consiste à tenter de retrouver quelque chose qui n’a jamais eu lieu.

Dans cette sorte de malentendu initial il y a pour le futur adulte une autre solution et c’est la pire :

La personne qui n’a connu dans sa prime enfance que maltraitance et rejet de la part d’une mère terriblement narcissique, froide et extrêmement possessive, a intériorisé une imago terrible et toute sa recherche consistera à trouver le ou la partenaire qui se prêtera à cette perversion et sera susceptible de devenir le réceptacle des violences et des abus narcissiques dont lui-même a été victime dans le passé, persécution interne dont il croit pouvoir mettre fin en expulsant sur le ou la partenaire la souffrance liée à ces abus. 

Je vais tenter de résumer cette difficulté que nous pouvons ressentir face à des agir que nous considérons comme de véritables attaques. Ainsi, dans de telles situations, c’est toute la question de notre contre-transfert qui est en jeu de même que notre rapport à la perversion.

Malgré la demande formulée par certains couples d’être aidés à sortir de situations conflictuelles très compliquées, ces même couples mettent en place une situation d’inanalysabilité que Maurice Hurni et Giovanna Stoll ont bien nommé « tension intersubjective perverse ». Quand celle-ci dure très longtemps, il arrive que le processus n’avançant pas, patients et thérapeutes sont en échec et doivent renoncer à leur travail et à leur investigation : la tension intersubjective perverse rend impossible tout travail de pensée, outre qu’elle exprime également un transfert négatif trop important pour qu’un travail quelconque puisse avoir lieu.

Ainsi, malgré la demande qui est faite à l’analyste d’être aidés, cette formidable défense peut s’installer longtemps pour faire obstacle à toute élaboration psychique. Elle consiste pour chacun des partenaires à s’affronter en imposant chacun un discours à tonalité parfois délirante qui vise essentiellement à jeter la confusion dans l’esprit du thérapeute qu’il faut déstabiliser. 

Il s’agit bien souvent d’une sorte de manipulation qui, paradoxalement requiert la complicité des partenaires, qui malgré leur hostilité réciproque s’unissent dans l’évitement de toute souffrance psychique ou de tout travail de pensée douloureux qui pourrait les affaiblir. On peut également y voir une défense complice du couple pour déstabiliser l’analyste et nuire à sa capacité de pensée. L’excitation en est le maitre mot et peut parfois atteindre un tel niveau que l’on pourrait se demander si le couple ne vient pas à sa séance dans le seul but de réactiver cette excitation.

La place du traumatisme

Le but primordial est d’éviter la confrontation avec un trauma initial dont on a perdu la trace, mais qui ne cesse de produire ses effets délétères dans la vie conjugale. Encore faut-il remonter dans le temps, avoir un récit qui puisse rendre compte de l’histoire qui les mené là, ce dont les patients sont pour la plupart, totalement incapables tant ils sont centrés sur leur violence actuelle !

Le narcissisme blessé s’enracine ainsi dans une ou plusieurs expériences traumatiques ; c’est, je pense une telle hypothèse qui nous permet en tant que thérapeutes, de supporter les manifestations négatives de même que les transferts pervers. 

Lors de l’exposé oral, j’ai pu prendre appui sur un exemple clinique, celui d’un couple en psychothérapie analytique depuis quelques années. Les débuts furent longs et difficiles. Tous les moyens étaient bons pour me faire lâcher prise, mais j’ai pu avec de la patience et non sans un certain masochisme (de vie, bien sur !) passer la barrière de leurs défenses perverses, pour tenter de reconstruire leur histoire. Tel un détective à la recherche d’un criminel, j’ai tenté de percevoir le point nodal qui les a fait s’unir pour en venir à se haïr par la suite. En second lieu il fallait voir comment leurs problématiques se conjuguaient pour en venir au point de se détruire mutuellement. Mais cela n’a pas été un travail aisé car tout était mis en œuvre pour brouiller les cartes et éviter de mettre à jour ce qui relevait d’une souffrance majeure au sein de problématiques dont l’enjeu est le traumatisme. Il faut dire qu’ils ont pu finir par affronter leurs blessures jusqu’à apporter régulièrement des rêves, ce qui a aidé à développer un processus et nous permettre de comprendre pourquoi et comment ils en étaient venus là. Ce travail sur les enjeux du conflit conjugal a permis d’apaiser fortement le couple et de transformer leur relation engrenée en véritable lien susceptible de faire l’objet d’un récit.

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