Vous dites que l’adolescent dans la cure est rarement convoqué et que ce sujet est peu évoqué dans les écrits de psychanalystes ?
Oui, il y a très peu de travaux sur cette question et finalement comme le disait Raymond Cahn, il apparaît dans les écrits des cures d’adultes pratiquées par des psychanalystes d’adolescents. Plus encore, dit-il, « en fait, ce seront les analystes qui en principe ont reconnu dans leur propre analyse la part effective de leur propre adolescence qui ont toutes les chances d'y être les plus sensibles ».
Une première raison serait que la psychanalyse s’origine autour de la sexualité infantile et que les pathologies prennent leur source dans les premières années de vie. La régression temporelle recherchée dans la cure, favorisée par les différents aspects du cadre qui ouvrent à la névrose de transfert, ramène nécessairement à la névrose infantile. Ce qui vient bousculer notre organisation défensive, ce qui permet des modifications profondes de notre économie psychique, ce qui permet parfois quelque insight transformateur se réfère toujours à l’infantile.
Il est donc logique que lors des cures, les périodes qui ont suivi, latence et adolescence, se retrouvent au second plan, au profit d’une régression temporelle favorisée par le cadre.
Nous n’aurions donc accès qu’à des dérivés de l’adolescence et non à l’adolescence elle-même en tout cas pour des cures de patients qui se sont organisés sur un mode normalo-névrotique ?
Oui, Raymond Cahn nous propose que ce n’est pas l’adolescent lui-même qui réapparaît, mais ce qu’il appelle « l’objet adolescent de la cure », construction, chimère, co-créée dans la dynamique transféro-contretransférentielle. Je le cite : « l'objet adolescent de la cure est d'abord et avant tout l'effet d'une élaboration entre deux appareils psychiques ». « L’objet adolescent de la cure », c’est-à-dire, non pas les vicissitudes et les symptômes de l’adolescence vécue par ce patient-là, mais cet objet de la cure, tel qu’il se construit à la fois à la suite des réaménagements ultérieurs du psychisme du patient, mais aussi des caractéristiques particulières de cette cure-là. Ce ne sont pas les évènements vécus à l’adolescence qui importent, mais la façon dont, avec cet analyste-là, et à ce moment-là de la vie du patient, le récit va s’organiser, l’après-coup se déployer.
Green est dans la même ligne quand il parle d’adolescence ressuscitée.
Les patients disent souvent « le passé, c’est le passé on ne peut rien y changer ». Et bien si, nous pouvons le modifier, avec l’analyse, par cette rencontre et cette élaboration entre deux psychismes. Nous pouvons revenir en arrière dans ce qui va être reconstruit.
Vous avez beaucoup travaillé sur la question du temps dans l’analyse et votre proposition de voir l’adolescence comme un tremplin pour accéder à des niveaux plus précoces de sexualité infantile semble dans cette lignée et vraiment éclairante cliniquement, pouvez-vous nous expliquer ?
Bien sûr, en m’appuyant sur ces considérations de Cahn et Green, je peux maintenant proposer ce qui fait qu’en l’absence de traumatisme interne dévastateur vécu à cette période, les patients adultes qui fonctionnent dans le champ de la névrose, et à qui l’on propose une cure-type, n’évoquent que peu leur adolescence. Ils en font le récit à l’exposé de leur parcours de vie, lors des entretiens préliminaires ou dans les tous débuts de la cure. Mais ensuite, les éléments qui se rapportent à l’adolescence se jouent dans la relation d’objet à l’analyste et servent de tremplin pour rebondir vers les niveaux précoces, dans la mesure où je considère qu’il n’y a pas de fixation spécifique à la période de l’adolescence en tant que telle, mais seulement vers l’infantile.
L’adolescence fournirait ces « seconds temps », ces tremplins intermédiaires, sous la forme de moments particulièrement investis parce que liés associativement à des vécus précoces, ou par l’intermédiaire de souvenirs traumatiques « écrans » permettant d’avoir accès aux premiers temps des traumatismes liés à l’Œdipe ou à la sexualité infantile. Ce serait comme une étape sur la rivière, une pierre pour arriver à l’autre pierre plus en amont. C’est ainsi que l’analyste peut alors s’appuyer sur le transfert pour revisiter ces relations, internes comme externes, et ainsi accéder directement aux objets primaires et à l’établissement des instances ; la cure les réactualise non pas telles qu’elles étaient dans la réalité de l’enfance, mais telles qu’elles sont vivantes et agissantes dans la psyché de l’adulte, et donc, modifiables encore et encore – lorsque l’équilibre suffisamment retrouvé ouvre une perspective de futur.
Finalement l’adolescence racontée dans la cure serait comme un tremplin arrière, un rétroviseur pour revenir à la libido de l’enfant.
Vous dites que cette représentation ne tient que si cette révolution de l’adolescence a pu se faire sans gros heurts et dans une construction normalo-névrotique mais que ce n’est pas toujours aussi simple. Vous proposez de parler de vieux adolescents et revenez sur la question de l’inversion des rôles qui rend cette sortie d’adolescence difficile. Pourriez-vous explicitez ?
Il y a d’autres façons de traverser l’adolescence. On voit par exemple des jeunes adultes qui ont dû pour toutes sortes de raison accélérer leur transformation, s’appuyer sur un Moi trop mature ; ou d’autres qui n’ont jamais pu aborder la subjectivation, autre caractéristique de l’adolescence particulièrement mise en valeur par R. Cahn. Ce que j’appelle les vieux adolescents, nous les connaissons par les médias qui les nomment adulescents : des sujets qui n’ont jamais pu sortir du tsunami, qui se sont trouvés piégés dans une faille temporelle comme en décrivent les romans de science-fiction. Ces éternels ados qui refusent le passage vers la vie adulte, considérée comme un fardeau, un pensum, une corvée, et qui restent chez leurs parents dans une passivité infantile et une dépendance jouissive qui cachent mal une violence et une agressivité non élaborée. La désidéalisation nécessaire à cette indépendance ne peut se faire. Elle peut être trop douloureuse et les parents réels ont parfois une nécessité interne de garder leur aura auprès de leur progéniture, pour garder intact leur propre narcissisme. Apparemment, pourtant, la désidéalisation a bien eu lieu, tant les patients présentent les parents parés de tous les défauts. Mais justement, ces défauts ne font que faire apparaître la fragilité, réelle ou fantasmatique, de ces objets parentaux, et il leur faut maintenir à toute force ce qu’ils ont représenté pour eux, ne pas leur montrer qu’en réalité ils n’ont plus besoin d’eux, qu’ils restent encore inachevés. L’adéquation entre l’être et l’avoir ne peut se faire, le patient reste la chose de ses parents rendant tout processus d’être sujet pour soi-même très difficile. Le travail de la cure est alors double : il est bien de travailler l’ensemble de la problématique infantile du patient, comme il se doit, mais aussi de l’amener à réaliser qu’il n’a pas à continuer à donner la main à l’un ou l’autre des parents pour les faire traverser, dans une inversion des rôles qui les a empêchés justement de terminer leur adolescence.
Vous évoquez aussi des situations plus compromises où l’adolescence ne commence pas psychiquement, même si le corps, lui, suit son évolution, inéluctablement. Vous citez par exemple des anciennes anorexiques, des patients aux célibats féroces ou au contraire aux infidélités multiples.
Je m’appuie en la citant sur ce qu’E. Kestemberg a pu écrire sur ce sujet : « dans certains cas l'altération pubertaire entraîne un déni presque instantané (...) s'instaure alors une sorte d'hyper latence prolongée, un rejet du corps plus ou moins affiché, ou subtilement perceptible et un hiatus souvent entre l'intellect et sa source pulsionnelle (…). L'évolution analogue à leur organisation profonde en ces formes de psychoses de l'adulte sans production délirante que nous avons appelé les psychoses froides. »
« Un autre cas de figure est celui d'un pragmatisme sexuel sans frein ni choix. Ce sont les adolescents qui présentent une dépression à vif, accompagnée d'une inhibition à l'activité intellectuelle ou créatrice, se jetant dans l'activisme sexuel (…). Cette assomption trop rapide du personnage nouveau (...) traduit un manque de capacité du moi à affronter l'angoisse et le changement. (…) Enfin le dernier cas de figure que j'évoquerai est celui où la rupture est en quelque sorte consommée : je veux parler d'instauration d'une schizophrénie de l'adulte ; au moment de l'adolescence, le sujet devient étranger à lui-même et à l'objet, il se disloque. »
Peu d’évolution clairement névrotique dans ces trois exemples décrits par E. Kestemberg, mais des pathologies limites, voire psychotiques, de l’adolescence qui ont des répercussions souvent majeures dans la suite de l’évolution de ces devenus-adultes, principalement dans leurs modalités d’investissement narcissique et leurs relations d’objet. Des fixations demeurent, solidement établies, entravant la suite de l’aventure. Je ne parlerai pas ici de la schizophrénie et de la reconstruction psychique si particulière qui a été rendue nécessaire, tant il me semble que les particularités de leur adolescence renvoient à des fondements plurifactoriels. Par contre, nous rencontrons fréquemment dans nos cabinets d’« anciennes anorexiques », que nous repérons comme telles, comme si cela suffisait à les définir ; ou d’autres patients – ou patientes, qui se sentent amenés à des actings d’infidélités multiples, sans en saisir les enjeux, ou au contraire qui se contraignent à une fidélité absolue, voire un célibat féroce, obéissant à un Surmoi tyrannique revenu en boomerang. Tous prétendus adultes, mais dont l’évolution de l’organisation psychique montre des failles, des pannes.
Vous terminez votre conférence en évoquant la question de l’humour, sur laquelle vous avez aussi beaucoup réfléchi. Vous proposez de voir la sortie de l’adolescence vers l’âge adulte comme le passage de l’âge bête à l’humour ?
Oui, on qualifie souvent l’adolescence comme « l’âge bête », et Paul Denis s’est particulièrement attaché à comprendre ce qui s’exprime là dans son livre éponyme – et j’ai envie de rajouter, « l’âge bête et méchant ». Je fais là, pour les plus vieux d’entre nous, référence à Hara Kiri, revue adorée des adolescents des années 80, écrite par des adultes, ce qui permet de comprendre pourquoi la revue véhiculait un certain malaise : non pas écrite par des adolescents en titre, mais par des auteurs qui avaient visiblement décidé de ne pas tourner la page de leur propre adolescence, et de rajouter une couche, humoristique mais aussi un tantinet perverse, aux fantasmes sadiques et aux représentations osées. Paul Denis nous renvoie, à travers son livre, au passage du jeu aux blagues, puis des blagues à l’humour, mouvement qui traverse la latence et l’adolescence, et qui peut ou non prendre à l’âge adulte la forme d’un humour tendre et bienveillant, ou percutant et un tantinet attaquant selon la quantité de l’infiltration de motions pulsionnelles agressives dans la constitution du Surmoi. P. Denis rapporte ainsi les paroles d’un patient adolescent : « Ce qui me fait peur, c’est le moment où l’on arrête de jouer. » Et il ajoute : « La bêtise cherche à retourner au « comme si » et vise à forcer la réapparition d’une aire de jeu mais d’une manière très particulière, constitutive de la bêtise : par une sorte de subversion du registre de la réalité. (...) Il s’agit de considérer l’espace réel comme une aire de jeu. » (p.146). Et plus loin : « L’aspect de mégalomanie dérisoire que comporte le fonctionnement bête en dérive. Ce système vise essentiellement à nier la réalité de la sexualité » (p.147).
La sortie de l’adolescence vers l’âge adulte pourrait donc se caractériser par le passage de l’âge bête à l’humour, consécutif à la réorganisation des instances, et particulièrement du Surmoi, réorganisé et plus différencié des interdits parentaux. « La resexualisation des relations aux parents s’accompagne parallèlement d’une refiguration des instances (…). Une sorte de « régression imagoïque » des instances apparaît, lorsqu’un système d’instances est remplacé par un système d’imagos » (p.143), nous instruit Paul Denis, et donc, « il manque à la bêtise une instance pour atteindre l’humour, il lui manque que le Surmoi soit efficient ».
J’ai pour ma part développé l’idée que l’humour se développait au sein du préconscient, et plus particulièrement d’un préconscient qui joue pleinement son rôle de sas, d’espace de création et de symbolisation. Il faudrait alors les deux conditions : Surmoi efficient et préconscient opérationnel pour que l’humour apparaisse, et prenne la place de ces blagues souvent obscènes et cruelles de l’âge bête.
Chez l’adulte ou prétendu tel, l’humour n’est pas toujours possible : certaines pathologies en sont des contre-indications quasi parfaites, comme la dépression essentielle ou la paranoïa par exemple. Était-ce pour autant des enfants qui n’ont jamais pu jouer, ou chez qui cette capacité n’a pas pu être transformée lors du passage par l’âge bête ? L’expérience du jeu psychodramatique peut permettre cet accès à l’humour pour certains patients en utilisant le déplacement et l’exagération dans les scènes de jeu proposées. A l’inverse, pour d’autres patients, on peut retrouver, comme le souligne P. Denis, « des résurgences du « fonctionnement bête » lors de situations ayant valeur traumatique, ou lors de situations inhabituelles qui placent le sujet en rupture avec les procédés adaptatifs qu’il utilise ordinairement ». (p. 134)
Bibliographie
- Cahn, R., 1998. L’Adolescent dans la psychanalyse, Paris, PUF.
- Green, A., 1992. « L’adolescent dans l’adulte », Journal de psychanalyse de l’enfant, 11, pp. 213-245.
- Baruch, C., 2024. « Un traumatisme de couverture », in Le traumatisme, Parlons psychanalyse, Revue numérique de la SPP.
- Baruch, C., 2024. « Le temps du préconscient », Revue Française de Psychanalyse, 88/1.
- Baruch, C., 2017. « Le rire : mi ange- mi démon », Revue Française de Psychanalyse, 81/1.
- Kestemberg, E., 1980. « Notule sur la crise de l’adolescence : de la déception à la conquête », Revue Française de Psychanalyse, 44 3/4, pp. 523-530.
- Kestemberg, E., 1962. « L’identité et l’identification chez les adolescents. Problèmes théoriques et techniques », La psychiatrie de l’enfant, 5/2, pp. 441-522.
- Denis, P., 2011. De l’Âge bête, Paris, PUF.