« Les délires des malades m’apparaissent comme des équivalents des constructions que nous bâtissons dans le traitement psychanalytique, des tentatives d’explication et de restitution, qui, dans les conditions de la psychose, ne peuvent pourtant conduire qu’à remplacer le morceau de réalité qu’on dénie dans le présent par un autre morceau qu’on avait également dénié dans la période d’une enfance reculée. C’est par l’étude de cas particuliers qu’on pourra découvrir les rapports intimes entre la matière sur laquelle porte actuellement le déni et celle sur laquelle a porté jadis le refoulement». Ainsi s'exprimait Freud dans « Construction en analyse » (1937d).
Or parfois la réalité dépasse la fiction du délire. Certes cette fiction prend le devant de la scène, absorbe et dissout le sujet, et tel un leurre, elle occulte ce qui fut une réalité du sujet mais sujet égaré, hors sujet, dans un hors-temps éclaté, a-historique. Comment ces vérités sous le joug du déni seraient- elles repérables dans le délire et à quelles conditions pourraient-elles être transformables, subjectivables, ces néoréalités qui collent à la peau, identité de mauvaise fortune d'un destin funeste ?
Certains sujets se "refusent" à ce travail de mémoire, ou ne peuvent y accéder y compris dans le travail analytique dans lequel ils se sont pourtant engagés, souvent au privilège de "l'ici et maintenant" de la séance dont certes la théorie psychanalytique a su subtilement tirer profit via le transfert depuis « Remémorer, répéter, élaborer » (Freud 1914g). L'amour de la vérité (1937c) cet idéal freudien est loin d'être un acquis, face à l'ampleur des résistances même les plus "banales" : « Ça je n'y avais jamais pensé, ça ne m'était jamais venu à l'esprit en séance. Je n'en ai jamais parlé de ma vie à quiconque ». La fonction K- de Bion (1967), le refus de savoir, le refus de connaissance via refoulement et ici déni et clivage peuvent rester très opérants. Sans doute qu'en séance, l'attention en égal suspens couplée à la théorie de l'écoute de l'écoute proposée par Faimberg H.(1981) peut nous alerter de petits riens, détails in-signifiants venus d'ailleurs, météorites psychiques, indices discrets d'un réel, d'un actuel en attente de reconnaissance, telle une bouteille à la mer en quête de destinataire inconnu. Tels des signifiants formels, quand ils sont repérables, précieux indices d'un moi en souffrance et errance dont Anzieu D. (1982), nous a alertés dans les état-limites.
J'ai toujours été intrigué par ce fait : dans la psychose, le sujet ne devient souvent plus que le fantôme de son histoire, une histoire perdue, sans possible narrativité. Les traces de mémoire "s'effacent" au fil du temps, en lui et aussi dans son environnement. Il se perd sans témoin, sans porte-parole dans un univers fascinant, inquiétant, silencieux, où l'autre, fût-il soignant, semble parfois irradié, contaminé jusque à une complicité inconsciente d'oubli mémoriel, induite par une indifférence protectrice, voir une déroutante communauté de déni.
Pour cette recherche j'ai privilégié le hasard d’une situation de clinique psychiatrique qui m'avait en son temps particulièrement impressionnée et qui était restée au fil du temps gravée dans ma mémoire : elle m'est apparue comme très démonstrative de telles problématiques. Être psychiatre s’est inscrit dans ma préhistoire de mon devenir d’être psychanalyste. Je propose de revisiter ces traces de mémoire dans un après-coup et de ressusciter ce passé d’avant les commencements…entre oubli et mémoire.
Une patiente que je nommerai ici la "Berlinoise" était une errante, soit SDF, soit internée. Elle souffrait depuis des décennies de troubles psychotiques délirants chroniques, diagnostiqués "paraphrénie fantastique" avec un vécu de persécution toujours actif : chaque jour les nazis viennent la rechercher dans son quartier, et la nuit elle fait des cauchemars horribles sur les camps de concentration.
Elle vivait égarée, dans un no man's land psychique, dans une a- historicité de son existence. Sa seule réalité, sa seule véritable identité partagée était son délire. Elle avait une bonne adaptation à la vie asilaire mais avec des relations distantes de "grande Dame" toujours bien mise, affublée d'une toque à la mode des années 20. Au vu de certaines de ses compétences intellectuelles, dans le service, elle effectuait des travaux de dactylographie qui alimentaient son maigre pécule, selon les conceptions d'ergothérapie et de réhabilitation sociale de l'époque, les années 60-70. Elle bénéficia pleinement du courant de psychothérapie institutionnelle qui tentait de réanimer l'asile et de l'humaniser (Woodbury, 1967 ; Vermorel M, H.2012). À ce titre Dessuant P. (1967,1969) relate dans son dossier médical une réunion avec les patients où le groupe encourage cette patiente et la soutient dans un projet de travail qu'elle présente ainsi : un vieillard veuf et fortuné recherche une dame de compagnie polyglotte pour des lectures et des sorties au casino…Elle aurait fait très bonne impression à la famille… De fait elle travaillera le mois suivant ... en usine de confiserie...
Un jour, j'eus la singulière idée, somme toute banale, de lui demander de nous écrire sur une machine à écrire du secrétariat l'histoire de sa vie, une "biographie"... ce qu'elle accepta assez aisément. Quant à son dossier médical, il consignait au fil du temps des traces de sa vie asilaire, certificats de diagnostic, de comportements observés et de son histoire institutionnelle, et suivi des prescriptions mais peu de trace de son passé personnel autre que son identité civile actuelle et une date et un lieu de naissance : 1926, Vienne. Elle était une sans visite, sans famille, sans ami.
Étrangeté de la mémoire et de l'oubli, je fus très surpris au cours d’un premier temps de cette recherche (2016) de (re)découvrir ce lieu de naissance que "j'ignorais" au-delà du simple oubli qui aurait dû raviver un déjà connu. Aurais-je été aussi "victime" d'un déni-clivage de cette réalité que j'aurais dû nécessairement voir à l'époque puisque dans mes archives exhumées, je possédais photocopie de son dossier hospitalier et mon propre dossier manuscrit, une double trace, une double inscription qui n'avait pu se frayer malgré mon réinvestissent actuel. La "preuve" de l'écrit, en après-coup, me laissa perplexe face à cet oubli, possible redoublement de déni.
Quelques temps après, elle nous remit à notre grand étonnement des feuilles dactylographiées où, en première lecture, sautait aux yeux l'ampleur de son délire romancé et décousu .(document à ce jour égaré....et toujours non retrouvé, et avec même une certaine résistance à le chercher...) J'eus alors une autre idée étrange et naïve : me sortant de la fascination de sa production délirante j'en fis une lecture, à côté, décalée, entre les lignes, avec l'hypothèse freudienne de Construction en analyse(1937d) que je venais de découvrir alors selon laquelle la folie contiendrait aussi un noyau de vérité historique, affirmation péremptoire de Freud et proposition énigmatique. Stupeur, la réalité devait dépasser la fiction de son délire de riche princesse, délaissée, abandonnée. Quarante ans après, travail d'incrédulité, je redoute toujours d'avoir construit moi aussi une fiction délirante par contamination hystérique mais si vous prenez le risque de me croire…
En fait, elle était née à Vienne (Autriche) en1926. Elle aurait vécu les années de guerre à Berlin dans les années 1939-45. Son père, entrepreneur français, aurait travaillé à l'Est, en Autriche et Allemagne, dans l'entre deux guerres, et serait décédé à 49 ans (coma diabétique). Je n'ai pas connaissance de sa date de décès. A la fin de la guerre, elle aurait été recueillie par les Américains dans Berlin où elle avait survécu. Elle aurait "travaillé" pour eux mais elle aurait présenté une décompensation délirante. Puis sa vie aurait été une errance européenne voir mondiale, marquée par des internements en raison d'épisodes délirants aigus, délire hallucinatoire de préjudice et de persécution.
De ces quelques discrets éléments "biographiques" épars, elle parvint à m'en communiquer certains au cours d'entretiens individuels alors qu'auparavant elle n'évoquait rien de sa famille et de son passé. Mais son passé semblait déconnecté, désinvesti, clairsemé, elle était presque irréelle comme étrangère à elle-même en dehors de son vécu délirant, véritable trésor de sa psyché cramponnée à cette néoréalité.
J'entrepris donc une relecture de son texte dégagée de la fascination du délire : une lecture décalée, à côté, à la recherche de mots, phrases, postulés comme possibles indices de réalité, de vérité matérielle historique dans le maelström de son vécu délirant qui entremêlait et diffractait des éléments de réalité et d'imaginaire dans un travail de délire. Une métaphore en serait celle de deux puzzles distincts et mélangés sans traces de figurabilité... Une fois de tels éléments isolés, je postulais certains comme probables éléments de réalité... : ainsi la réalité de sa jeunesse en Allemagne et à Berlin, la réalité d'un milieu aisée voir fortuné. Je tentais une reconstruction, mais fallait-il encore des preuves de cette réalité. Le pari pris implicite fut de prendre à la lettre des éléments de « réel » et de tenter leur transformation par le monde extérieur en envoyant des messages qui semblaient insensés dans le contexte asilaire. Ainsi avec la complicité d'une assistante sociale qui avait aussi beaucoup investie cette patiente, nous entreprîmes une démarche singulière à la recherche de tiers dans le monde extérieur pouvant valider que, ce « réel » isolé, s'avérerait la réalité du sujet. Abusant de papiers officiels de la préfecture de Savoie et de la République Française nous entamâmes avec son "accord" des recherches et démarches "officielles".
La particularité du travail institutionnel est la complexité des transferts diffractés à l'ensemble des soignants et des espaces, et l'importance des clivages d'éléments psychiques du sujet déposés en diverses personnes et lieux de l'institution. Ceci rend très problématique dans la psychose la compréhension d'un fait choisi car chacun dans l'équipe est dépositaire souvent à son insu d'une pièce du puzzle. Une certaine intelligibilité nécessite un patient travail groupal de communication, de liaison et de compréhension alors que clivage et déni restent très actif et hors temps (Woodbury, 1964, Dessuant P.1969). Un tel travail psychique groupal en institution ne semble plus guère dans l'air du temps...
Quelle ne fut pas alors notre surprise de recevoir un jour un message inattendu mais tant espéré. Ainsi un courrier d'une banque hollandaise que nous avions sollicitée à tout hasard sur de tels indices, nous informa qu'elle possédait bien un livret d'épargne à son nom de jeune fille : celle-ci," gênée" lui en remis "rapidement" l'argent, sans autres difficultés, une petite somme, en errance… depuis des décennies ! D'autres comptes existaient ayant appartenus à son père. Ils avaient été "donnés" à la Hollande et "confiés", attribués à la banque en dommages de guerre… Leur légitime restitution aurait nécessité un procès international... Mais comme dans une enquête, nous avions là, une pièce à conviction, une preuve de réalité de ce lointain passé, travesti, annulé par le délire, une vérité historique matérielle, une réalité sociale de son identité dissoute au fil du temps. Face à notre étonnement, elle pris connaissance de cette réalité avec un certain naturel, une évidence pour elle : elle délirait, sa vie durant, dans l’espoir de reprendre possession de son héritage… !
Sur d'autres indices, envoyés au hasard, tels des bouteilles à la mer, ici le nom et l'adresse d'un supposé voisin à Berlin auquel nous avions écrit… !! Une lettre de Berlin dans les années 70, venue d'un ailleurs improbable nous parvint un jour. Elle vint nous révéler un fait inouï, incroyable : la propre mère de cette patiente était encore en vie et... en maison de retraite à Berlin même... Elle pût se rendre alors seule à Berlin, en accord avec le service, retrouva sa mère et elle retourna auprès d’elle plusieurs fois jusqu'à sa mort.... Elle portait depuis les quelques bijoux qu'elle lui avait donnés...
Forts de ces "nouvelles" réalités de son histoire nous nous autorisâmes même à entreprendre des démarches auprès de l'état fédéral allemand… qui lui reconnut l'identité de victime du nazisme et lui octroyât une petite pension de victime de guerre, après diverses démarches dont la constitution d'un dossier médical (que j'avais établi et que je viens juste de retrouver dans mes archives, me rassurant d'une part de vérité de ce récit...). Cette seule ressource de vie, de survie lui permit cependant de s'affranchir de l'asile, d'être autonome, en l’absence à l’époque d’allocations handicapés adultes. Elle trouva une identité sociale d'artiste peintre et d'intervenante culturelle. Elle s'inscrivit à une société des beaux-arts de Savoie à laquelle elle participa régulièrement et elle m'adressait des invitations au vernissage. Son "vécu délirant" apaisé mais non disparu ne nécessita plus de ré-hospitalisation psychiatrique et je pus ainsi l'accompagner quelques années dans une fonction Nebenmensch dont elle m’avait investie.
Dans "l'écoute de l'écoute" (H.Faimberg) de l'écriture actuelle de ce texte je suis amené à m'interroger sur mon utilisation du Nous. Qui est ce Nous ? Ma réponse est certes l'assistante sociale et moi donc un couple, couple symbolique, qui, en marge des autres, investissait voire surinvestissait cette patiente pour des raisons singulières partagées et on peut se demander quelle résonance existait-il entre nous et son monde interne et ses objets primaires ? Mise en acte et mise en représentation d'un couple parental attentif à son Hilflosigkeit, dans l'après-coup ? Notre attention privilégia intuitivement le monde de l'enfance et fut très discrète voir très prudente sur son monde adulte... Ainsi selon ses dires elle aurait vécu en Amérique latine (Colombie ? Guatemala ?), elle aurait été « mariée à un chirurgien du cerveau » ce que son nom d'état civil aux consonances nobles hispaniques, pouvait aussi suggérer... Aucun indice signifiant ne nous "parla" et ̀ne nous inspira d'autres agirs…Mais au contraire ces lieux de mémoire, cet intime d'adulte, nous pressentions qu'ils ne devaient pas être effractés et nous percevions qu'elle y aurait été très réticente. Si une petite fenêtre s'était ouverte sur le monde interne de sa jeunesse, sa vie adulte restait sous le sceau du secret, du déni-clivage. Dans son dossier médical qui m'a suivi jusqu'à ce jour je "découvre" (2016) une autre information que je pense ne jamais avoir "su" ni lu et qui peut témoigner du redoublement diffusé des effets de déni : après avoir été jugée irresponsable, elle aurait été internée trois ans à "Wil Henau”, (en Suisse ou Allemagne ?...) pour tentative d'homicide sur une femme sans autre précision et aucune date n'est indiquée... La lecture des écrits institutionnels, entre observation psychiatrique et relevé d'incidents journaliers déroute et interroge en après-coup. L'écriture peut en sembler dans sa présentation aussi irréelle voir confusionnante comme induite par le fonctionnement psychotique dans lequel l'histoire du sujet disparaît sous la force du déni et où même les rares traces de réalité ne sont plus visibles ni audibles d'autant qu'elles se trouvent déconnectées de la mémoire orale de l'institution.
Dans les enjeux de mon investissement privilégié de cette patiente, l'un fut sans doute d'avoir été affecté par l'écart ressenti, chez cette "sans famille "mystérieuse, un abime entre sa place de non-sujet et certains indices culturels émanant de sa personnalité mais méconnus, tels son polyglottisme, sa passion pour l'art dont la peinture contrastant avec l'univers hospitalier acculturé. Elle aurait commencé à Berlin des études de médecine, empêchées par la guerre…Elle se rêva ensuite artiste peintre et elle envoyait ses tableaux à des grands de ce monde...Elle projetait sur le monde, son monde interne dispersé et ses désirs égarés s'invitaient dans des fictions, des constructions qui lui assurait une néo-identité de fortune.
Toute cette narrativité, cette fiction est marquée aussi par les effets d'après coup dont celui lié à un devenir psychanalyste. Elle tente de problématiser la place de la réalité matérielle, du sociétal face à la réalité fantasmatique dans la psyché et dans l'économie de la séance. Dans quelles conditions serait-il nécessaire d'en reconnaître le poids économique pour la psyché ? Quand et comment y intégrer la vérité de ces réalités qui ont constitué l'identité du sujet alors que le sujet avait dû pour sa survie renoncer à sa propre identité devant des angoisses de néantisation (Devereux 1967) ?
Dans cet après coup théorique je réalise aussi ma dette au passeur de la psychiatrie à la psychanalyse que fut pour moi alors Racamier et pour mon propos La théorie psychanalytique du délire (1957) dont j'extrais cette citation dans le vif du sujet :
« (…) la tendance nous guette à négliger complètement l'existence et l'importance des faits réels dans la genèse de l'activité délirante. Or ces faits entrent non seulement (...) dans la composition du délire mais dans sa création. Cette loi nous paraît si sûre qu'on doit, pensons-nous, se faire une règle de rechercher dans tout délire le fait réel important et significatif qui s'y cache, autrement dit : la réalité que le délire travestit » (p.469-70).
Sylvia Amati-Sas (2002) propose toute une réflexion sur comment intégrer dans la cure ces situations sociales traumatiques avec le concept d'un espace transsubjectiviste où l'éthique via le surmoi de la culture est centrale et où l'affect de « honte est un signal éthique ». En écho, Janine Puget s'interroge aussi sur la place de la réalité dans ses travaux tel "Le sujet du monde, le monde du sujet ; ce qui s'impose" (2008) : «Il est aussi difficile de savoir comment faire, c’est-à-dire comment penser et intervenir dans une séance quand le patient parle de faits actuels traumatiques ou tout simplement de faits (valeurs, habitudes, etc.) car la plupart du temps les psychanalystes ont tendance à les considérer comme des métaphores de représentations déjà connues et acceptées par nous et surtout par la communauté». Yolanda Gampel (2006) radicalise cette problématique dans la conduite de la cure : « La psychanalyse ne s’occupe pas du monde du social et de ses événements visibles et facilement accessibles à la conscience. Le psychanalyste, dans sa pratique, s’occupe de ce qui lie les générations à travers les liens inconscients et le monde interne. Cependant la dimension sociale influe aussi sur le fonctionnement psychique interne de l’individu ».
Freud avait reconnu le poids psychique des réalités traumatiques (1920,1937) et introduit l'importance du surmoi de la culture dans la psyché. Dans ces perspectives, un psychanalyste tchèque Sebek M. (1996) affecté dans son être par le totalitarisme va formuler l'hypothèse originale du développement, de relation d'objets internes totalitaires qui parasitent la psyché des sujets ayant vécu dans de tels régimes sociopolitiques : la création d’un objet totalitaire interne venant d’une identification introjective à l’objet totalitaire externe et tout aussi omnipotent que lui, inclus dans un objet narcissique et anal.
Les situations sociales extrêmes sont paradigmatiques et interpellent certes les psychanalystes en tant qu'humains. Néanmoins, la réalité du pouvoir de cette destructivité humaine a toujours peiné à s'intégrer dans la théorie psychanalytique encore aujourd'hui, malgré quelques voix persévérantes à chaque génération. Freud s'y était "résigné" après les désastres de la première guerre mondiale, avec Au-delà du principe de plaisir (1920g) et surtout avec Malaise dans la culture (1930a) qui ouvraient de réelles perspectives notamment via le surmoi de la culture...La psychanalyse n’avait-elle pas eu à s’élaborer en plein malaise et destruction de la culture, véritable apocalypse annoncée au nom d’avenirs radieux : domination d’empires totalitaires, guerres mondiales, génocides ; véritable retour de l’Hilflosigkeit dans la culture et dans la psychanalyse dont on perçoit encore les traces, les blessures dans le transgénérationnel des cures. Freud nous alerta de l’ampleur des pulsions de destruction au cœur de l’humain : à "..savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’autoagression » (Freud, 1930a, p. 329-333). Le sujet peut être contrait de se construire dans un environnement qui d'humain, devient inhumain avec pour seul recours le non humain (Searles H.) face aux défaillances du Nebenmensch. La destructivité fait aussi son œuvre au quotidien dans toute situation même de vie la plus paisible et banale. "La banalité du mal" (Arendt H.1963) peut infiltrer le socius et parasiter la vie d'âme. Nos sociétés modernes démocratiques semblaient se penser enfin immunisées, à l'abri de ses frontières, à l'écart de la barbarie. L'actualité du XXIème siècle, depuis le "11 septembre", l'explosion du fanatisme et du terrorisme, les réveillent, désemparées, horrifiées, prises dans l'ambiguïté (Bleger, 1967) et un impensé radical réactualisé.
Quant à cette lointaine fiction de la "Berlinoise" enfouie dans ma mémoire, elle tente de reposer le problème de la place de la réalité même si la singularité de cette relation dans le cadre de consultations psychiatriques reste difficile à reconstruire en après-coup. Cependant serait-il possible qu'ici, paradoxalement, la prise en considération de sa réalité sociale matérielle passée, comme "fait choisi" (Bion) de son histoire, sa réactualisation et sa "révélation" d'un ailleurs, sa présentation à partir d'indices discrets de sa réalité biographique, mais vérité occultée, déniée, clivée, aient pu entrouvrir une toute petite fenêtre sur son roman familial, sur sa réalité psychique d'adolescente et ces années berlinoises encryptées, un passé clivé sans possible retour ?
« L'interprétation agie, une présentation » dans la réalité au lieu d'une représentation au sens de Gampel. par effet de liaison aurait-elle été efficiente dans sa psyché égarée ? L'établissement de la réalité, rendu possible par une preuve, une épreuve de réalité, d'actualité, en après-coup, entrouvrait sa néo-identité délirante et opérait une relative réappropriation subjectivante. Avec l'étrangeté que cette "révélation" suscita plus notre étonnement que le sien : cela lui apparut comme une évidence qui existait bien en elle mais dont elle ne pouvait plus être le porte-parole fiable, le sujet, sujet non délirant, sujet de son monde.
Autres traces retrouvées dans mes archives : c'est vers l'âge de10 ans que son monde se serait effondré (mort de son père ?). Sa mère lui aurait dit ne pas avoir pu quitter l'Allemagne à cause de l'héritage du père et de sa succession. Au décours des retrouvailles depuis 1975 avec sa mère, dans une séance j'avais senti alors l'importance de garder traces écrites de sa parole, une parole vraie qui me faisait incidemment entrevoir la complexité de la relation maternelle (voyage à Berlin décembre 1978) :
« j'ai retrouvé Maman sur sa chaise, elle pleurait, elle était très déçue de moi… elle m'a demandé de l'embrasser sur la bouche, j'ai dit non, elle a dit que j'étais trop peu tendre avec elle. Elle voulait être intime de manière épouvantable, je ne pourrais pas recommencer à me mettre en clinique"… "Il y'a des gens morts et d'autres qui me haïssent depuis l'enfance ».
Cette actualisation dans la reviviscence au contact de la réalité de l'objet resta sans écho et sans véritable suite élaborative au-delà de ce cri qui jaillit et que j'entendis et archivai comme un témoin d'un drame ancien sans prescription. Son monde interne restait parfois hanté de persécuteurs énigmatiques, tels Wilkowsky, des agents nazis... qui pouvaient encore aujourd'hui roder en bas de chez elle. Mais s'il lui arrivait de téléphoner au commissariat de police, une écoute attentive et bienveillante avait été mise en place jusqu'à l'assurance d'une ronde de police protectrice en lieu et place d'une indifférence ou d'un mépris, voire d'une méprise suivie d'un internement, redoublement traumatique de son vécu de persécution. Elle parvenait à vivre, à survivre comme sujet, même sujet délirant.
La temporalité de l'analyste et sa mémoire sont peuplées d'histoires parallèles, aux sources de son expérience, soit personnelle soit professionnelle. Cette lointaine expérience m'a permis d'approcher certains enjeux pour le sujet face à de telles situations extrêmes aux réalités traumatiques où la confiance de base en l'autre, en un Nebenmensch (Freud 1895) ne va plus de soi et où les possibilités de transfert de base sont endommagées.
La "Berlinoise" fut peut-être dans la nécessité mystérieuse de renoncer de manière radicale et définitive à son identité et à tout lien de filiation, à tout groupe d'appartenance. L'asile, s'il fut un possible refuge, était aussi un lieu d'internement, d'exil, d'expatriation, un lieu de disparition, de désubjectivation redoublant les effets du délire.
Le délire est un compromis identitaire de survie psychique, construit sur l'échafaudage des clivages et des dénis et au prix d'une disparition du sujet quand des noyaux de vérité historique s'agglutinent dans des conflits narcissiques et objectaux insolubles pour le moi. Dans sa régressivité impitoyable le délire accorde pleine satisfaction à la toute-puissance infantile narcissique mais au risque de la violence des fantasmes originaires, alimentés en direct par le ça au mépris du moi et de la réalité.
Dans cette situation, malgré l'absence d' autres éléments biographiques fiables, serait-il, sur ces indices de réalité révélés, possible de supposer que, pour cette jeune française, étrangement isolée, égarée des années dans un pays étranger et ennemi en guerre, l' Allemagne nazie, la massivité et la durée des traumatismes psychiques de guerre vécus dans des enjeux de vie et de mort, de survie face à des menaces d'anéantissement, puissent déclencher une "psychose de guerre", psychose actuelle dont le vécu traumatique s'était neutralisé, enkysté dans le délire, un délire "vrai", vrai au passé, mais que la compulsion de répétition ravive et travestit au présent. Le vécu de persécution et de préjudice était une vraie réalité vécue par le sujet provenant de l'extérieur, du monde extérieur, de la société même, énoncé dans le délire mais il occultait, déniait, clivait très probablement un vécu de détresse primaire, d'Hilflosichkeit, de dépossession primaire, d'abandon par les objets primaires parentaux à jamais inaccessibles dans des noyaux agglutinés (Bleger, 1967).
La survenue d'une bouffée délirante, "délivrante", la "paix" venue, aurait été induite par une collusion entre son histoire familiale et la grande histoire. La constitution du délire de persécution et de préjudice du nazisme ne serait-il pas un compromis économique la "protégeant" des conflits aux objets parentaux ainsi épargnés mais à jamais déniés. La vérité des faits historiques déniés viendrait ici protéger l'accès à la vérité historique des fantasmes originaires clivés et déniés en un redoublement de déni probablement à l'adolescence. Le sujet pour survivre aurait dû renoncer à son identité (Devereux 1967) et à son histoire pour un faux self délirant, le prix à payer pour une existence sociale de survie. Émigrer dans le délire pour survivre dans la société en clandestine. Sans doute qu'une reprise inattendue d'un certain travail de culture dans le contexte de la psychothérapie institutionnelle et de la rencontre même d'un apprenti analyste et apprenti historien investi dans cette relation singulière à l'autre avait pu alors en partie désencrypter ce destin funeste.
“Retrouvant”, à l’occasion de la cessation de mon activité de psychanalyste, ce texte en 2026, dix ans plus tard, à nouveau enfoui et laissé en errance dans mes archives, j’ai ressenti la nécessité de rendre justice à son existence invisibilisée, et de laisser trace de notre rencontre, à l’aube d’un devenir psychanalyste, une publication dans un lieu de mémoire institutionnelle centenaire, la Société Psychanalytique de Paris, un hommage posthume.
Résumé
Le délire est un compromis identitaire de survie psychique, construit sur l'échafaudage des clivages et des dénis au prix d'une disparition du sujet quand des noyaux de vérité historique s'agglutinent dans des conflits narcissiques et objectaux insolubles pour le moi. Parfois la réalité dépasse même la fiction du délire, écran éblouissant de traumatismes cumulatifs. À quelles conditions cette réalité peut-elle se révéler et être subjectivée, dans quelles possibles transformations ?
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