Dans votre conférence, vous rappelez que c’est la clinique féminine de l’hystérie qui est à l’origine de la psychanalyse ?
En effet, à la naissance de la psychanalyse, il y a un ouvrage fondateur, Études sur l’hystérie (Breuer, Freud, 1895) où Freud pose les bases cliniques et théoriques d’une nouvelle discipline, la psychanalyse. Dans sa première théorie de la séduction, la Neurotica, il situe la genèse de l’hystérie dans les abus sexuels subis dans l’enfance. C’est l’écoute de ces jeunes femmes qualifiées d’hystériques à l’époque, qui mettent en scène dans leur corps un passé traumatique psychosexuel qui lui permettra de découvrir la vie psychique et son accès par la parole. Ce modèle de l’hystérie traumatique fondé sur l’hypothèse d’une étiologie sexuelle dans l’enfance, sera ensuite élargi à toutes les psycho-névroses.
Par la suite cependant, les doutes de Freud sur la véracité des souvenirs de « faits de séduction » dans les récits de ses patientes, exprimés dans la fameuse lettre à Fliess du 21 septembre 1897 où il affirme « ne plus croire à sa Neurotica », lui permettent de fonder la psychanalyse sur la découverte de la réalité psychique (dernier chapitre de L’Interprétation des rêves).
Les adolescentes d’aujourd’hui présentent des symptômes parfois résistants, difficiles à traiter ou à soulager, qui épuisent les équipes ou déroutent les thérapeutes. Quel lien peut-on faire entre les patientes de Freud et nos patients d’aujourd’hui ?
Le modèle de l’hystérie traumatique reste d’actualité par sa découverte de l’action posthume des traumatismes infantiles. Il devient paradigmatique à l’adolescence où l’excès d’excitation, dont les représentations sont refoulées dans l’enfance, s’actualise avec l’avènement de l’instinct sexuel génital à la puberté. Comme les patientes de Freud, les adolescentes d’aujourd’hui affichent dans leur corps l’excès d’excitation subi dans l’enfance. Victimes des mouvements passionnels inconscients des adultes, elles tentent de s’approprier l’histoire des générations précédentes en mettant des mots sur ces préjudices. Le travail de sexuation à la puberté suppose une intégration de la sexualité infantile au service de la continuité psychique chez les jeunes filles, symbolisée par l’accès au maternel dans la transmission des règles de l’amour.
La clinique pédopsychiatrique d’aujourd’hui est inondée de revendications sur la question du genre. Pourrait-on lire ces nouvelles cliniques à la lumière de l’hystérie traumatique ?
S’inscrire dans l’ordre des générations et la différence des sexes est l’enjeu de ce travail de sexuation. L’accès à la génitalité doit composer avec l’actualisation du pulsionnel infantile posthume en quête de satisfaction, la reprise du chantier œdipien et le renoncement à la bisexualité infantile. En revendiquant des identités bisexuelles, a-genre ou des sexualités « hors norme », les adolescents contemporains nous rappellent la longueur de cette inscription symbolique, tout en révélant le destin des auto-érotismes dans la créativité adulte.
Au-delà des formes psychopathologiques actuelles, dans un « moi aussi » alimenté par les réseaux sociaux, nous reconnaissons la même clinique du préjudice subi. La position de victime du désir de l’autre masque la quête de satisfaction du pulsionnel refoulé dans des liens fantasmatiques incestueux.
Vous nous rappelez que les psychanalystes continuent de débattre sur les effets internes des traumatismes subis dans la réalité externe. Comment articuler les deux pour sortir du dilemme, pour pouvoir penser éventuellement le « et » au lieu du « ou » ?
La théorie de la séduction généralisée de Laplanche (Laplanche, 1986) permet de sortir du dilemme entre réalité interne et externe, en élargissant l’origine des traumatismes sexuels infantiles à la situation anthropologique fondamentale de séduction entre un adulte, pourvu d’un inconscient (au sens freudien), et l’enfant né sans inconscient. Pour Laplanche, la sexualité inconsciente des adultes, séducteurs à leur insu, est toujours traumatique pour l’enfant (dont l’inconscient est issu des effets de la séduction des adultes).
Pour donner sa valeur théorique au modèle de l’hystérie traumatique, il faut revenir à l’incomplétude de la théorie de la séduction chez Freud et à sa reprise ultérieure par Laplanche dans la théorie de la séduction généralisée. Le cas Emma, dans l’Esquisse (Freud, 1895), illustre l’après-coup pubertaire d’un attentat sexuel par un adulte séducteur dans l’enfance. Le traumatisme se constitue en deux temps. L'événement premier : Emma subit à 8 ans les attouchements d’un épicier ; immature sexuellement, elle ne comprend pas l’excitation qu’elle ressent. Cet événement prend sens à la puberté par l'actualisation de traces mnésiques « dont le refoulement avait effacé le souvenir » : à 13 ans, Emma entre dans une boutique, deux vendeurs s’esclaffent. La première scène devient alors productrice de symptômes phobiques. Même si Freud renoncera ultérieurement à sa Neurotica, le cas Emma n’en démontre pas moins que l’intrusion de la sexualité des adultes chez l’enfant peut constituer un corps étranger dont les réminiscences s’actualisent après-coup.
Et pourtant, dans ses Trois Essais sur la Théorie Sexuelle (Freud, 1905), Freud démontre l’universalité du sexuel infantile, pervers polymorphe dans l’inconscient des adultes qu’il fait intervenir dans les soins de l’enfant. Mais il fait l'impasse sur l'inconscient des adultes, séducteurs à leur insu, dans la genèse de l’inconscient de l’enfant.
La théorie de Laplanche montre comment l’effet traumatique de la sexualité inconsciente des adultes est actualisé à la puberté avec la levée du refoulement d’un pulsionnel infantile déliant. Ce que Laplanche exprime par cette formule : lorsque l’instinct sexuel apparaît, le « fauteuil est déjà occupé par le pulsionnel infantile ».
La question de l’adolescence dans les cas de Freud : une vision présente mais inachevée ?
Freud a-t-il assez pris en compte la dynamique spécifique de l’adolescence ?
Les jeunes filles des cas de Freud ont entre 14 et 23 ans ; elles posent la question de l'accès à la féminité dans des histoires infantiles parlant toutes de la séduction des adultes dans des liens incestueux qui s’enflamment à la puberté. Considérer ces jeunes filles comme des adolescentes n’est pas un anachronisme : Freud souligne lui-même l’importance de cette période pour la « jeune homosexuelle » (Freud, 1920) que je nommerai Sidonie (le nom qu’elle a choisi pour ses biographes (Rieder, Voigt, 2000), et utilisera le terme précis d’adolescence dans le récit. Mais c’est sa fille Anna qui relèvera le défi de réfléchir aux mécanismes de défense du moi à l’adolescence, avec ses théorisations sur l'ascétisme et l'intellectualisation comme mécanismes de défense contre la sexualité pubertaire.
Si l’on prend le cas Dora et celui de la jeune homosexuelle, qu’y a-t-il d’inachevé selon vous dans les interprétations de Freud des symptômes hystériques ?
Freud perçoit bien le rôle de la sexualité infantile dans la valeur métaphorique des symptômes de ces deux jeunes filles dans leur représentation du refoulé de liens transgressifs imaginaires avec des objets œdipiens. Mais les racines infantiles des symptômes sont ignorées ou interprétées par la complaisance somatique. Il ne s’intéresse pas à la façon dont la vie fantasmatique s'est nourrie de la vie transgressive des adultes. Au lieu de cela, il recourt à la notion de facteurs endogènes propres à la « constitution sexuelle » pour sortir de l’impasse de sa théorie de la séduction inachevée.
C’est là que vous que vous proposez une relecture de l’hystérie traumatique à la lumière de la théorie de la séduction généralisée de Laplanche?
Oui, par exemple Dora explique clairement que sa maladie découle de l'affection vénérienne de son père adultère transmise à sa mère (Freud, 1901). Ses symptômes témoignent des fixations de sa sexualité aux transgressions paternelles, qui entrent en conflit avec son besoin de protection. Mais Freud ne perçoit pas le symptôme comme tentative désespérée de représenter dans son corps le conflit entre motions tendres de l’ordre œdipien et excitation infantile déliée, disqualifiée par les adultes.
De son côté, Sidonie met en scène, à travers son amour pour la « Dame », son rejet par une mère excitante et l'attitude d'un père sévère. Sa tentative de suicide apparaît comme un dernier recours pour être entendue, faute de recours symbolique, face à l'excès d'excitation et à la confusion des langues qui règne entre elle et les adultes. Ce passage à l’acte condenserait le désir qu’on s’intéresse à elle et la dénonciation des préjudices infantiles. Freud, leurré par sa voix péremptoire, ne perçoit pas qu'elle est restée la petite fille livrée par son père et injustement traitée par sa mère, vierge effrayée qui se détourne des possibilités nouvelles de son corps pubère.
Freud était-il aveuglé par sa lecture œdipienne, trop œdipienne ?
Freud ne s’intéresse à la sexualité infantile qu'en renfort ou en contradiction avec l’instinct génital, faisant du « ravivement pubertaire du complexe d’Œdipe » son fil rouge pour transformer le trauma en conflit, la détresse en culpabilité, grâce à la mise en tension œdipienne avec les figures paternelles. Il interprète les « élans amoureux » homosexuels féminins de Sidonie pour la « Dame » ou l'attachement de Dora pour Mme K. comme des déplacements face à une déception œdipienne, s’identifiant volontiers aux pères décevants. Il ne perçoit pas que la gouvernante, Mme K. ou la « Dame » sont des séductrices initiatrices de la curiosité sexuelle et du désir d’émancipation de ces jeunes filles.
Est-ce que la difficulté de Freud à se situer dans un transfert maternel, ou à analyser son propre contre-transfert pourrait expliquer cet aveuglement ?
Ce que l’on peut dire, c’est qu’alors qu’il a souligné à plusieurs reprises l’importance des liens homosexuels féminins comme spécifiques aux années qui suivent la puberté, il n’a pas perçu le rôle de ces élans homosexuels dans l’actualisation de la curiosité infantile. Nous y reviendrons plus tard, mais c’est précisément ce que nous révèle la clinique actuelle : comment ces complicités féminines homosexuelles servent souvent à drainer, à endiguer tout un courant fantasmatique infantile.
Les cures de ces jeunes filles se sont soldées par un échec. Quelle lecture contemporaine pouvons-nous en faire ?
Freud a interprété l’interruption prématurée de ces deux cures par le désir de vengeance contre les adultes, lié à la désillusion du complexe de castration féminin. Il n’a pas entendu l’effort de Dora pour mettre à jour les manipulations dont elle a été l’objet, en confrontant les adultes à leurs mensonges, ce qui lui permettra de se détacher de son père et d’être de nouveau « acquise à la vie ». Mais surtout, il ne s’est pas situé comme un adulte séducteur, malgré la méfiance de ses patientes face à ses explications théoriques. Il a attribué aux secrets inavoués des jeunes filles en quête de vengeance leur absence d’adhésion à ses explications théoriques, plutôt qu'à une résistance au transfert sur un analyste séducteur aux vérités trompeuses. Et si Freud avait demandé à Sidonie ce qu’elle pouvait bien imaginer de son désir pour elle ? Cela aurait nécessité une exploration de son propre contre-transfert.
L’hystérie traumatique dans la clinique d’aujourd’hui
Quel regard actuel portez-vous sur les cas de Freud ?
Aujourd’hui, nous écouterions les désirs de vengeance dans les histoires cliniques de Freud comme une quête de vérité sur le passé au service de l’appropriation de l’histoire infantile par ces patientes. Bien que je ne qualifie plus d’hystériques les adolescentes avec lesquelles je travaille depuis de nombreuses années, et qui occupent la grande majorité de ma pratique de l’adolescence, je me retrouve souvent dans la position de Freud face à des jeunes filles qui me déroutent, me provoquent ou m’abandonnent, fortes de leur nouveau savoir acquis dans la cure.
Vous parlez des jeunes filles, mais qu’en est-il des garçons ?
Pour les garçons, la négociation de la partie pour le tout du complexe de castration est un organisateur de sens. Le manque et la détresse sont plus facilement repris dans le registre de l’interdit et la culpabilité. Dans les rites traditionnels de passage de la puberté, les garçons sont invités à la virilité dans des alliances homosexuelles où les conquêtes masculines doivent prendre le relais de l’attachement à l’enfance ou à la mère.
Je me surprends à remarquer qu’il n’y a qu’un mot pour désigner, du côté féminin, le garçon et le fils : « la fille ». Est-ce que cela irait dans le sens d’un renoncement œdipien plus complexe pour les filles et d’une emprise séductrice des adultes plus prolongée ?
Pour les filles, les compensations au renoncement à la sexualité infantile passent par un long travail d’intégration de leur histoire où la dénonciation de la « vie mensongère des adultes » (Ferrante, 2020) témoigne de la vivacité d'une curiosité en quête de vérité. Comme les patientes de Freud, les adolescentes qui consultent aujourd’hui sont souvent polytraumatisées (anorexie, scarifications, menaces suicidaires, demandes de changement de sexe). Elles continuent d’afficher dans leur corps, leur incapacité à faire face au retour du sexuel infantile à la puberté. Le registre d’une culpabilité structurante sur fond d’angoisse signal d’alarme laisse la place à celui de la détresse ou de la honte.
Comment cela sollicite-t-il le contre-transfert ?
Organiser le trauma en conflit implique pour l’analyste de se dégager des tentatives de séduction en tout ou rien et de leurs effets sur sa propre sexualité infantile. Cela suppose d'écouter les désirs de vengeance comme des tentatives de dénonciations des effets du sexuel inconscient des adultes dans l’enfance, sans succomber à la position de sauveur. Le registre de la culpabilité ne pourra advenir qu’après une élaboration de la place intérieure de l’autre dans la vie pulsionnelle, préfigurant peut-être une symbolisation du maternel.
De quelle manière la clinique actuelle illustre-t-elle ces dynamiques d’emprise, de mimétisme et de séduction dans le transfert ?
Les « désirs de vengeance » peuvent parfois être reçus comme une menace de vie ou de mort par l’analyste. Une adolescente qualifiée de suicidaire me confiait, avec un détachement qui renvoyait à celui de Sidonie face aux théories de Freud, la « compétition » au nombre de tentatives suicidaires sur les réseaux sociaux. Comme si dénoncer pour comprendre, sans se laisser prendre était ce qui permettait à cette adolescente de tenir à la vie qui, pour le moment, manquait sérieusement de sens. Le mimétisme et l'emprunt des symptômes à des camarades sont aussi fréquents, et renvoient aux identifications hystériques de Dora ou Sidonie. Les contenus qu'ils nous apportent peuvent évidemment également éveiller notre propre curiosité infantile. Se dégager de l'emprise suppose de pouvoir héberger leur détresse de petites filles qui convertissent leurs angoisses de séparation en menaces de disparition. Le chemin des angoisses de séparation à celles des renoncements œdipiens demeure long, et la thérapie analytique offre aux filles un processus de symbolisation du pulsionnel infantile dans l’ordre culturel du féminin-maternel. Le symptôme, symbole mnésique hystérique, peut s’y déployer dans une symbolisation ouverte, conflictuelle, dans la figuration des traumas de l’histoire infantile. Ce travail permet aux adolescentes d’écrire leur histoire, sur fond de déchiffrement des liens imaginaires inconscients dans l’asymétrie entre l’enfant et l’adulte.
Bibliographie
- FERRANTE, E., 2020. La Vie mensongère des adultes, trad. E. Caillat, Paris, Gallimard, 2022.
- BREUER, J., FREUD, S., 1895. Études sur l'hystérie, trad. A. Berman, Paris, PUF, 1956.
- FREUD, S., 1895. « Projet d'une psychologie », in Lettres à Wilhelm Fliess : 1887-1904, Paris, PUF, 2006.
- FREUD, S., 1896. « Sur l’étiologie de l’hystérie », in Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, t. III, Paris, PUF, 1989.
- FREUD, S., 1905. Trois Essais sur la théorie sexuelle, in Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, t. VI, Paris, PUF, 2006.
- FREUD, S., 1901. « Fragment d'une analyse d'hystérie (Dora) », in Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, t. VI, Paris, PUF, 2006.
- FREUD, S., 1920. « De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », in Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, t. XV, Paris, PUF, 1996.
- LAPLANCHE, J., 1986. « De la théorie de la séduction restreinte à la théorie de la séduction généralisée », Études freudiennes, 27.
- RIEDER, I., VOIGT, D., 2000. Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud, lesbienne dans le siècle, trad. S. Csillag, Paris, EPEL, 2003.