Société Psychanalytique de Paris

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L’efficacité symbolique de la psychanalyse. L’apport de la psychanalyse et du psychodrame d’enfants et d’adolescents

Thème de ce cycle de conférences, la symbolisation constitue un fil rouge traversant la diversité des pratiques actuelles de la psychanalyse. Parmi celles-ci, la psychanalyse d’enfants et le psychodrame diffèrent très sensiblement de l’analyse d’adultes, tout en permettant un authentique travail psychanalytique. Ces pratiques de l’analyse, sans divan, ne sont-elles pas susceptibles d’enrichir notre compréhension de l’efficacité symbolique de la psychanalyse, et de nous faire mieux découvrir sa spécificité, son invariance au-delà des variations du cadre et de la technique ?

Chacun connaît l’apport décisif à la pratique de l’analyse d’enfant de Mélanie Klein, inventant dès les années 1920 une technique du jeu qui garde aujourd’hui toute sa pertinence. Cette innovation introduit une médiation permettant de prendre en charge de jeunes enfants.

En 1955, reprenant l’histoire de cette technique, Mélanie Klein lui donnera toute sa portée, demandant que soit pris en compte le fait que son « travail avec les enfants et les adultes » et ses « contributions à la théorie psychanalytique dans son ensemble proviennent en dernier ressort de la technique de jeu élaborée avec les jeunes enfants » (Mélanie Klein, 1955, page 24).

Cette phrase vient déconstruire toute prétention à une hiérarchie entre « cure-type » d’adultes et analyse d’enfants. Bien que M. Klein témoigne ici de sa propre expérience, son propos pourrait être pris dans le sens d’un renversement de la hiérarchie ; on pourrait y voir une sorte de retournement de la situation, attribuant aux analystes d’enfant une sorte de prééminence liée au contact direct avec les enfants. Piqués au vif, certains analystes d’adultes pourront toujours rétorquer que l’analyse se situe dans l’après-coup, l’infantile dans l’analyse n’étant pas l’enfant. Plutôt que d’inverser la hiérarchie, dans un sens ou l’autre, n’est-il pas envisageable de déconstruire cette pseudo hiérarchie entre les pratiques, divan versus analyse d’enfants, afin de construire un modèle moins réducteur, émergeant des apports de cette diversité ?

Il va de soi que la technique de jeu n’est pas applicable directement à l’analyse d’adultes, personne n’ayant songé à leur réserver une petite boîte de jouets pour leur séance. Par contre les rapports du jeu et de l’inconscient, la métaphore d’un « jeu analytique » ainsi que la question de manières appropriées de formuler une interprétation peuvent être revisités à partir de l’expérience avec les enfants et les adolescents.

Pour Mélanie Klein « la psychanalyse d’un enfant consiste à comprendre et à interpréter les fantasmes, les sentiments, les angoisses et les expériences exprimées par le jeu ou, si les activités de jeu sont inhibées, les causes de cette inhibition. » (Idem, page 28).

Mélanie Klein découvre très vite la nécessité de poser un « cadre de jeu analytique »condition pour une situation de transfert puisse s’établir, se maintenir et être analyséeAinsi elle cesse de faire des traitements au domicile de l’enfant, avec ses propres jouets, pour délimiter une salle de jeu, avec une boîte de jouets réservés à l’enfant, la possibilité d’utiliser un lavabo et de dessiner. Le cadre de la séance est là pour que les scénarios fantasmatiques de l’enfant puissent être joués, et interprétés, passant du jeu manifeste à ses contenus latents. Remarquons qu’il y a là tout lieu de penser que Mélanie Klein avait intériorisé le cadre, le restituant dans son travail avec ses patients, à la suite de sa propre analyse sur le divan. L’idée d’un cadre de jeu analytique peut nous servir de fil conducteur entre les diverses pratiques.

Ajoutons que pour Mélanie Klein « l’analyste peut, grâce à l’interprétation, rendre de plus en plus libre, de plus en plus riche et productif le jeu de l’enfant, et en réduire graduellement les inhibitions. » (Mélanie Klein 1932, page 45). Le jeu sera donc mis au service de l’approfondissement du processus analytique qui permet lui-même au jeu de se développer grâce à son interprétation. L’augmentation de la capacité de jouer en présence de l’analyste, est ici pointée comme un développement lié au travail analytique.

Que fait Mélanie Klein avec les enfants incapables de jouer ? Son propos est d’interpréter précocement leurs angoisses et le transfert négatif à son égard. Elle considère que la résolution de l’angoisse, prise en charge par l’interprétation permet à l’enfant de continuer à jouer et de développer son jeu.

Ainsi Peter (Idem, page 36) casse les jouets dès la première séance. Se saisissant de sa mise en acte et des associations de l’enfant pendant la séance, Mélanie Klein lui dit que les jouets qui se tamponnaient étaient des personnes, reliant son agressivité au fait que « sa maman et son papa faisaient se tamponner leurs organes génitaux, et en faisant ça avaient fait naître son petit frère ». L’effet de l’interprétation est que Peter se met à jouer, au lieu de chercher à briser les jouets. Ce développement du jeu résulte ici d’un processus de co-symbolisation, l’analyste proposant un contenu symbolique s’accordant à divers éléments du contenu manifeste de la séance. Au fond Mélanie Klein ne fait-elle pas signe à Peter, lui montrant qu’elle entend ce qu’il fait en séance comme un agir symbolique, et non comme une manifestation d’agressivité à corriger. Elle va chercher la potentialité symbolique, le jeu de l’inconscient là où la répétition agie semble désymbolisée. Captant ce potentiel ludique l’analyste l’amplifie, faisant émerger la musique du jeu là où tout n’aurait pu être que bruit de la casse.

Peter cesse de casser les jouets : couchant un jouet en forme de personnage sur une brique qu’il appelle un ‘lit’, il le jette par terre et dit qu’il est mort est fichu. La symbolisation appelle la symbolisation, sans que les mouvements pulsionnels n’en soient entravés.

Notons aussi que Mélanie Klein ayant interprété le fait qu’il abîmait un personnage-jouet comme représentant des attaques sur son frère, Peter lui fera remarquer qu’il ne ferait pas ça à son frère réel, il ne le faisait qu’au frère jouet. (Idem, page 46). Serions-nous là simplement face à une banale dénégation de l’enfant ? Pas sûr, Peter a bien compris que l’analyse se situe dans un espace de symbolisation propre à la psychanalyse, captant la réalité psychique dans un jeu où les personnages sont à la fois réels et pas réels en même temps.

Une question : Mélanie Klein jouait-t-elle avec les enfants? Et bien oui, à plusieurs reprises elle nous montre qu’elle n’hésite pas à jouer avec les enfants qui peuvent aussi bien lui attribuer des rôles de marchands, de docteur, que de mère ou d’enfant. La technique de Mélanie Klein préfigure alors ce qui sera développé après la guerre en France sous le nom de psychodrame psychanalytique (R. Diatkine, S. Lebovici, E. et J. Kestemberg en seront les pionniers). Dans cette technique, plusieurs cothérapeutes vont être amenés à jouer des scènes avec un analysant, le jeu apparaissant comme une des manières d’accompagner la co-fantasmatisation tout en faisant émerger la dimension latente des positions du sujet avec ses objets. Le directeur de jeu ne joue pas, mais prend en charge le setting des séances ainsi que l’interprétation à partir du jeu et du transfert. Cette technique a pu être employée avec succès pour des enfants, des adolescents, mais aussi avec des adultes qui ne pourraient souvent bénéficier du cadre analytique classique. Le jeu apparaît ici susceptible à la fois d’étendre le travail analytique aux jeunes patients, mais aussi à des adultes qui présentent une problématique non névrotique, ou des difficultés de symbolisation dont nous savons qu’elles sont de plus en plus fréquemment rencontrées par les analystes.

Si le psychodrame analytique se développe en France à partir des années cinquante, un autre apport de l’analyse d’enfant, extensible à l’ensemble du champ analytique, nous viendra également d’Angleterre avec WinnicottDe ses consultations thérapeutiques, nous retiendrons notamment le modèle du squiggle, engageant aussi l’analyste dans une forme de jeu avec l’enfant. Rappelons que la technique de Winnicott passait par le dessin. Au gribouillis initial de l’un ou de l’autre, l’enfant et l’analyste ajoutaient des éléments au dessin, ouvrant à un dialogue analytique faisant émerger la problématique de l’enfant, avec un effet mutatif lié à cette rencontre.

C’est bien sûr dans « Jeu et Réalité » (1970), que Winnicott théorisera le plus clairement sa contribution, remarquant que les psychanalyses se sont montrés trop occupés à décrire le contenu du jeu, pour regarder l’enfant qui joue, et comprendre à partir de là quelque chose sur le jeu en tant que tel. Il dialogue ainsi de manière critique avec Mélanie Klein, qui a tendance à considérer le jeu comme une simple modalité technique permettant d’accéder aux fantasmes inconscients.

À partir de « Jeu et réalité », Winnicott fait une série de propositions théoriques. Si elles résultent de son expérience avec les enfants, elles n’en sont pas moins extensibles à l’ensemble du champ analytique.

Rappelons en quelques points ses propositions les plus connues sur la dynamique de l’analyse:

  • C’est le jeu qui est universel et la psychanalyse s’est développée comme une forme très spécialisée du jeu, mise au service de la communication avec soi-même et les autres.
  • La psychanalyse se tient là où deux aires de jeu (playing) se chevauchent (overlap), celle du patient et celle du thérapeute.
  • Le corollaire de la proposition précédente est que lorsque le jeu n’est pas possible, le travail fait par le psychanalyste a pour but, à partir d’un état où le patient n’est pas capable de jouer, de le mener à un état où il est capable de jouer.
  • Si le thérapeute ne peut pas jouer, cela signifie qu’il n’est pas fait pour ce travail. À noter que cette formule de Winnicott, un peu sèche, a pour mérite d’attirer notre attention sur la formation des analystes dont on saisit là une fois de plus en quoi elle diffère d’une formation universitaire. Si la capacité de jouer analytiquement résulte en partie de l’indispensable analyse personnelle du futur analyste, il est de plus en plus admis qu’une formation au psychodrame psychanalytique va remarquablement dans ce sens.
  • Si le jeu est essentiel, c’est parce que c’est en jouant que le patient se montre créatif. Le jeu n’a évidemment rien d’une fin en soi, la créativité et le jeu étant, dans l’esprit de Winnicott, profondément associés au sentiment d’existence et à la quête de soi.

Privilégiant le déploiement des aires de jeu dans la situation analytique, devrait-on imputer à Winnicott d’avoir mis de côté l’interprétation du transfert ?

Winnicott donne plutôt de nombreux exemples, non d’un rejet de l’interprétation, mais de sa manière d’aller chercher quelque chose comme le blanc, la déréalisation, la difficulté à se sentir exister face à des empiètements de l’objet. Tous ces enjeux de la séance sont à entendre chez certains patients qui ne répondent pas forcément à une interprétation classique en termes de conflits pulsionnels. Le modèle du jeu analytique ne pose alors aucun problème quant à sa compatibilité avec le modèle de l’interprétation du transfert proposé par Freud. En effet, Winnicott s’est employé à critiquer l’interprétation donnée en dehors d’un matériel parvenu à maturité, celle qui entraîne l’endoctrinement et provoque une soumission.

Il ne suffit pas de donner des interprétations correctes, en théorie, mais en théorie seulement si l’analyste offre autre chose à l’analysant que des signes de reconnaissance du jeu des inconscients, mobilisé dans une séance.

Il y a en effet des interprétations qui sont hors-jeu analytique, intempestives parce qu’elles ne correspondent pas un moment adéquat où parce qu’elles viennent au nom d’un a priori théorique, fonctionnant du côté de l’analyste comme une réassurance, face à l’angoisse suscitée par un matériel nouveau dont il ne maîtrise pas le sens. Une telle angoisse de la part de l’analyste peut donner lieu à une compulsion à interpréter dans une certaine direction, à ramener au connu, bref à créer les conditions du développement d’un faux self analytique, parfois rompu par une réaction thérapeutique négative.

Les propositions de Winnicott sur le jeu analytique ont aussi pour intérêt de critiquer tout théorie de l’interprétation qui se voudrait traduction, décodage. Cela concerne notamment l’utilisation abusive des symboles (« La crainte de l’effondrement », page 77), comme une sorte de clé permettant d’accéder à l’inconscient. Winnicott prend l’exemple d’une interprétation qui serait « les deux objets blancs du rêve sont des seins ». Dès que l’analyste s’est embarqué dans ce type interprétation, Winnicott note « qu’il a quitté la terre ferme pour se trouver maintenant dans un domaine dangereux où il utilise ses idées personnelles, et elles peuvent être inexactes du point de vue du patient à cet instant-là » (idem). L’abus de symbolisation n’écrase-t-il pas l’efficacité symbolique ?

Et si le principal apport de l’analyse d’enfant à la psychanalyse était de nous avoir clairement fait réaliser que le travail de symbolisation en séance peut être pensé en fonction du modèle du jeu, et ce, au-delà des variations du cadre liées à l’âge du patient ou à son organisation psychique ?

Loin d’être en contradiction avec l’analyse sur le divan, proposée aux adultes névrosés, cet apport de la psychanalyse d’enfants nous permet au contraire de retrouver de multiples remarques de Freud étayant ce point de vue.

Ainsi, dans un texte important, « Remémoration, répétition, élaboration », Freud considère que la situation analytique permet à la compulsion de répétition de se déployer dans « le transfert comme terrain de jeu » (Tummelplatz), avec une liberté quasi totale.

La règle fondamentale, l’invitation à dire tout ce qui vient, peut être considérée comme une règle constitutive d’une forme d’échange humain spécifique, la psychanalyse, qui n’aurait pas lieu en dehors de l’espace de symbolisation qu’elle encadre. René Diatkine (1986) envisage la règle fondamentale comme une règle du jeu, dont découle le fait que « le discours d’un patient adulte au cours d’une séance ordinaire de psychanalyse comporte une dimension ludique qui a son importance dans l’élaboration interprétative ».

Parler d’un modèle du jeu en psychanalyse, c’est mettre l’accent sur le fait que la répétition agie dans le transfert doit pouvoir être entendue dans sa potentialité symbolique. La prise en compte de cet élément de jeu dans la psychanalyse ne fait pas pour autant de celle-ci une expérience ludique, au sens d’un divertissement. La psychanalyse doit aussi pouvoir être considérée comme un travail. Un traitement aussi, avec toute la latitude que ce dernier terme donne quant à son sens de soins aussi bien que de transformation, la psychanalyse apparaissant en ce sens comme un mode de traitement du jeu humain, plus précisément du jeu de l’inconscient, de ses scénarios de désir qui assurent la continuité symbolique de soi, séparé et relié à ses objets ?

Dès 1908, Freud avait d’ailleurs repéré la présence du jeu de l’inconscient dans le symptôme. En effet, à cette date, il nous relate une attaque d’une patiente hystérique, tenant d’une main sa robe serrée contre son corps, en tant que femme, tandis que de l’autre main elle s’efforce de l’arracher, en tant qu’homme. « La malade joue en même temps les deux rôles », masculin et féminin, nous dit Freud, posant le symptôme explicitement en termes de jeu du désir, permettant de contenir une « simultanéité contradictoire ». Si ce jeu renvoie à la bisexualité, il est aussi interprétable par rapport à la scène primitive, sans doute symbolisée dans le symptôme comme un viol. Au scénario de désir, au pulsionnel s’articule la problématique narcissique de la patiente, figurant dans le jeu sa vision de la scène primitive, excluant le désir de sa mère pour le père.

Les effets du jeu sont ici aussi spectaculaires, qu’il est inconscient dans sa construction. Son déploiement sur la scène du transfert ouvre la voie à son interprétation, ainsi qu’à une relance du processus associatif de l’analysant. Le changement tient à la symbolisation de cette mise en jeu de l’inconscient dans la situation analytique.

Dans les problématiques non névrotiques, on a pu mettre l’accent sur le travail du négatif (Green, 1993), la destructivité et le défaut de symbolisation. Loin d’être facilité par l’expérience de la transitionnalité, le jeu propre du sujet a pu être écrasé par le jeu de l’autre, qu’il s’agisse de sa prise dans les scénarios narcissiques ou le rejet de l’un des parents. Tout le poids d’une scène familiale peut aussi venir organiser de véritables impositions de rôles (Wainrib, 2002), parfois liées à une problématique transgénérationnelle. L’analyse devra prendre en charge ce que Winnicott appelle « le patient qui n’est pas en état de jouer », formule que j’entends comme un patient porteur d’une histoire, celle de sa prise dans le jeu parfois pervers de ceux qui l’ont utilisé en excès comme objet de leurs propres visées narcissiques et pulsionnelles.

Dans ces cas, l’interprétation de la seule agressivité inconsciente de l’analysant ne constitue pas forcément la meilleure manière d’accompagner l’analysant d’un état où il n’est pas capable de jouer analytiquement, à une perspective de symbolisation. La capacité de l’analyste à créer un espace de jeu avec le patient, tout en contribuant à comprendre quelle est la nature exacte de la répétition mise en jeu dans transfert, sont ici au premier plan. Ici, c’est souvent en repérant les rôles que lui souffle de jouer son contre-transfert, que l’analyste peut retrouver l’usage de sa fonction analytique, facteur de tiercéité lors de déploiement de transfert parfois passionnels.

Poser un cadre de jeu analytique fiable et traçant les bords de la situation, constitue certainement dans tous les cas, et quel que soit l’âge des patients, une condition nécessaire en vue de l’interprétabilité du transfert, le contre-transfert étant un élément de la mise au jour du jeu de l’inconscient.

Michael Parsons (1999), dans son article sur « La logique du jeu en psychanalyse » nous montre qu’en cours d’analyse « un élément de jeu fonctionne en continu pour soutenir une “réalité paradoxale” où les choses peuvent être réelles et pas réelles en même temps ». Ce paradoxe est considéré par l’auteur comme « le cadre de la psychanalyse ». Au cadre convenu de la séance, s’ajoute ici un cadre psychique. Michael Parsons situe « l’analyste comme gardien de ce cadre du jeu ». Ce rôle ne consiste pas simplement à protéger l’intégrité de ce cadre, mais répond à la nécessité d’aider l’analysant à utiliser de plus en plus l’espace de jeu avec l’analyste.

Être gardien de ce cadre de jeu implique aussi pour l’analyste de se laisser prendre suffisamment comme objet, support du scénario transférentiel. Il est assez tentant de reprendre ici (comme l’ont fait René Roussillon et Pierre Fedida) le néologisme de Francis Ponge. En effet, un analyste est quelqu’un qui se prête à être un « objeu » (objet-jeu), suffisamment malléable pour qu’on puisse l’inscrire dans son scénario, à l’intérieur des bords du cadre.

  • Dans la situation analytique classique ce peut-être le silence de l’analyste qui facilite son utilisation comme objeu, personnage transférentiel aux confins de la séance et de la scène du rêve.
  • Dans la technique de jeu avec les enfants, ce sont des objets proposés par l’analyse qui vont servir de médiation au déploiement de la symbolisation.
  • Dans le psychodrame psychanalytique, les cothérapeutes viendront jouer tous les rôles proposés par le patient, s’efforçant de leur donner toute leur coloration fantasmatique.

Au-delà de la diversité des cadres, un fil rouge apparaît, lié à la disponibilité de l’analyste à laisser se déployer le jeu qui l’inclut progressivement dans les scénarios fondamentaux du sujet.

Le transfert a toujours été pour Freud une mise en acte, aussi la terminologie du « jeu analytique » vient mettre l’accent sur la transformation consistant dans l’analyse à permettre à l’analysant de s’en approprier la dimension symbolique. Le jeu se différencie du passage à l’acte brut par la prise de conscience de sa dimension symbolique.

Le travail de l’analyste ne consiste nullement à rétablir une sorte de vérité sur ce qu’il serait en tant que personne, pour de vrai, par rapport aux illusions du transfert, sur le mode : je ne suis pas celui ou celle que vous croyez. L’analyse se tient dans une dialectique entre l’analyste objeu du scénario transférentiel et sa fonction analytique, gardien du cadre, interprète donnant du sens.

S’il y a un art de l’analyste, c’est bien celui d’assurer le passage entre le rôle que lui donne le transfert, l’implication agie que pourrait lui suggérer son contre-transfert, et le temps de l’interprétation devant permettre un certain décalage qui relance le processus associatif. Interpréter n’est pas casser le jeu, mais permettre à l’analysant d’utiliser d’une manière de plus en plus approfondie le cadre de jeu analytique comme espace potentiel de mise en sens.

L’histoire du sujet se rejoue de séance en séance, une histoire distordue par la réalité psychique, plus ou moins symbolisée, plus ou moins ré-agie, mais à laquelle le processus analytique s’emploie à donner toute sa dimension de jeu, d’acte symbolisant, de trame sur laquelle se forme et se reforme la position de l’analysant en fonction de ses objets.

Mettre au jour le jeu l’inconscient, ses logiques, c’est aussi découvrir les raisons de la souffrance qu’il engendre, masquant la virtualité d’une jouissance ignorée du sujet. L’analysant, enfant ou adulte, change lorsqu’il entrevoit que ce qui lui semblait une sorte de réalité incontournable n’est peut-être qu’un scénario, un jeu de son inconscient, par rapport auquel de nouvelles marges de jeu sont possibles, voire d’autres jeux, moins coûteux, permettant à la subjectivation de reprendre son cheminement, sa quête identificatoire.

Freud posait comme but de l’analyse le devenir conscient, la prise de conscience du fonctionnement de l’inconscient à partir de l’analyse du transfert. Élaborant la deuxième topique il modifia cette formule pour désigner dans son fameux « Wo Es war soll Ich werden », le Moi qui doit advenir là où était le Ça.

L’analyse d’enfant et l’expérience du psychodrame nous incitent à articuler ces formules freudiennes, toujours actuelles, au modèle du jeu évoqué précédemment.

Rappelons-nous, Peter s’appropriant à sa manière l’interprétation de Mélanie Klein sur les attaques contre son frère, en évoquant le « frère jouet ». Pourquoi suis-je tenté de lui donner raison, alors que Mélanie Klein aimerait bien, dans le fond, qu’il reconnaisse sans nuances que c’est bien son frère réel qu’il veut tuer ? Dès qu’il déteste son frère, Peter n’est-il pas déjà pris dans les jeux de son inconscient, la ruse de l’imaginaire consistant ici à croire qu’une possession sans limites de la mère serait possible, si seulement son frère ou son père venaient à disparaître.

Qu’est-ce que l’interprétation analytique, sinon une parole qui fait référence à ce jeu de l’inconscient, seule réalité qui vaille dans l’échange analytique ? Du jeu manifeste à la question virtuelle qu’il s’efforce de résoudre, l’interprétation analytique s’efforce d’ouvrir une voie au devenir conscient, qui s’apparente ici à un devenir auteur de son jeu. Assumant une fonction auteur, le Moi accepte d’authentifier, de signer le jeu qui l’anime, bien qu’il ne soit pas à son origine, mais tout simplement parce qu’il reconnaît que ce jeu s’efforce le dessiner dans un monde dont il serait à nouveau le centre – si le frère venait à disparaître…

« Là où Ça joue, le Moi doit devenir auteur du jeu inconscient », serait peut-être une formulation post-freudienne, susceptible de prendre en compte l’apport de la psychanalyse d’enfant à la théorie générale du changement en psychanalyse.

Conférences d’introduction à la psychanalyse

8 octobre 2003

Bibliographie

Diatkine R. (1986) Les jeux et les âges. Les textes du Centre Alfred Binet. Édité par ASM 13.
Freud S. (1900) L’interprétation des rêves. PUF.
Freud S. (1914) Remémoration, répétition, élaboration. In : La technique psychanalytique, PUF, 1970.
Freud S. (1920) Au-delà du principe de plaisir. Œuvres complètes, PUF.
Green A. (1993) Le travail du négatif. Éditions de Minuit.
Klein M. (1932) La psychanalyse les enfants. PUF, 1959.
Klein M. (1955) La technique de jeu psychanalytique : son histoire et sa portée. In: Le transfert et autre écrits, PUF 1995.
Parsons M. (1999) The logic of play in psychoanalysis, Int. J. Psychoanal., 80, 871.
Wainrib S. (2002) Des familles qui vous collent à la peau. Les liens trans-subjectifs. Revue Française de psychanalyse n° 1, 2002.
Winnicott D.W. (1970) Jeu et réalité. Gallimard.
Winnicott D.W. (1942) Pourquoi les enfants jouent-ils ? In L’enfant et le monde extérieur. Payot, 1972.
Winnicott D.W. (1974) La crainte de l’effondrement. Gallimard.

Masculin et féminin entre activité et passivité

Je voudrais commencer cette conférence en partant de la patience du féminin active dans la passivité et permettant pour les deux sexes l’élaboration de la pensée symbolique à la place de l’agi pulsionnel immédiat.

Je vais vous raconter un conte du bassin méditerranéen concernant une femme emmurée que l’on peut voir représentée par une fontaine dans un lieu-dit Thérapia sur les rives du Bosphore. Seuls émergent la tête et les seins de la femme emmurée. Celle-ci avait été accusée par ses sœurs envieuses d’avoir mis au monde un chien et un chat. Elle avait pourtant annoncé à son mari le sultan, avant son départ en guerre, qu’elle lui donnerait un fils aussi beau que le soleil et une fille aussi belle que la lune. Elle avait été emmurée en punition de cette annonce mensongère. Par la suite, ses enfants sauvés par un berger et nourris du lait qui coulait de la fontaine apprirent à l’âge adulte son identité et la réhabilitèrent. D’autres versions existent de ce conte, qui sont des variantes de la thématique de Grisélidis dans l’ancien italien de Boccace.

Marguerite Yourcenar, dans les Nouvelles Orientales a repris ce thème d’un conte albanais. Il s’agit de l’histoire de la tour érigée pour se protéger de l’envahisseur turc. Une femme y est emmurée et permet ainsi à la tour de ne pas s’écrouler sous les assauts. Seuls les seins de cette femme restent à l’extérieur et permettent l’allaitement de ses petits. Nous pouvons entendre dans ces histoires la patience du féminin, féminin caché, actif dans la passivité, réhabilité et réparé par les enfants issus de sa fécondité. Dans l’allégorie de M. Yourcenar, la tour phallique narcissique n’acquiert ses qualités masculines de force contre la destructivité que grâce à la présence vivante du féminin à l’intérieur. Sinon, elle risquerait de s’effondrer sous les assauts de la pulsionnalité destructrice. Nous avions, lors d’un colloque à Cerisy-la-Salle en 2000, sur les contes et la psychanalyse, discuté de cette thématique avec N. Belmont, Directeur à l’École des Hautes Études. Nous relevions la mise en scène dans la bisexualité des contes, du masculin et du féminin entre l’activité et la passivité. N. Belmont faisait remarquer que, à l’inverse de ce que dit Freud en 1932 dans « La féminité » (dans « Les Nouvelles Conférences »), on pourrait ajouter « il est quelquefois nécessaire de déployer une grande passivité pour atteindre des buts actifs ». (Freud parlait de grande activité pour des buts passifs).

Dans les récits des contes, la patience dans le silence comme dans la longue gestation portant l’enfant qui peut mûrir comme un fruit caché, témoigne de l’élaboration qui maîtrise le temps, file et tisse le tissu de l’identité qui se transforme. Les héros, en enfilant une chemise offerte et tissée par une femme deviennent des « preux » dans les contes. Le tissu devient un lien, une liaison s’opposant à la discontinuité. On parle de dentelle de la muqueuse utérine. La patience du féminin chez Schéhérazade, dans les Contes de Mille et Une Nuits, a joué aussi son rôle pour faire advenir le féminin du sultan. Vous connaissez l’histoire de ce sultan dont le frère avait été trompé par sa femme. Devenu vengeur, il tuait ses maîtresses à la fin de la nuit passée avec elles. Schéhérazade expérimenta l’intérêt de ses contes avec sa sœur Dinrazade à qui elle les racontait en premier. L’écoute du couple homosexuel par le sultan la sauva de la mort en faisant différer la suite du récit à la nuit suivante. Le nom du frère du sultan est « Zaman » qui signifie le temps en arabe, et en hébreu : « Zman ; un ajouté à mille devient l’Éternité. Le rôle de Schéhérazade pour y accéder a été un rôle actif dans la passivité de l’attente.

Ainsi ont pu être tissés les liens des images fantasmatiques des récits qui se déroulent dans les contes mettant en scène la bisexualité des personnages, comme dans un tapis aux coloris multiples et chatoyants. Ce rôle reprend et modifie avec le temps les motifs qui se répètent. Ce travail de liaison dans l’attente patiente du féminin en alliance avec le masculin entre activité et passivité est une lutte par la narration. C’est une lutte en alliance avec le temps contre la mort, la destructivité pulsionnelle qui cherche la satisfaction immédiate chez le personnage représenté par le sultan. Celui-ci, dans son écoute pourra se laisser aller à sa passivité et s’identifier à la fois aux deux femmes et aux héros des récits dans leur bisexualité où activité et passivité ne sont pas l’apanage exclusif d’un sexe particulier.

Christian David en 1992, dans son livre « La bisexualité psychique » , reprend en le commentant un passage des Mille et Une Nuits dans la traduction du Dr Mardrus. Il concerne l’épopée de Kamaralzaman (notez à nouveau Zaman : temps), fils de roi d’une beauté parfaite et de la princesse Boudour, d’une indicible beauté. Tous les deux se refusaient à l’autre sexe, mais furent conquis ultérieurement dans leur ressemblance et leur différence. La question, posée par un génie, est de savoir qui l’emportera sur l’autre. Dans les péripéties de leurs aventures, à travers les travestissements et les modalités de désir qu’ils suscitent, ils assument des rôles masculins et féminins, dans des positions actives ou passives qui jouent des scènes dans des variantes et des compositions multiples, dans l’homo- et l’hétérosexualité et dans les fluctuations entre investissements narcissiques et modalités différentes de leurs relations à l’objet.

C. David remarque que « si les jeunes gens ont pu passer de leur isolement auto-érotique à la poursuite délibérée de l’objet, aussitôt perdu que trouvé, c’est bien grâce à la fulgurance du désir de l’autre, mais c’est aussi parce que cette altérité est l’objet d’une reconnaissance, d’une réminiscence… parce que la muette et occulte présence interne et intériorisée de l’autre se trouve de nouveau extériorisée, et dans une large mesure protégée. » Bisexualité psychique, activité et passivité entrent en jeu dans les compositions multiples de ce théâtre intérieur. Il faut reconnaître également l’intrication des niveaux entre la génitalité et l’oralité et l’analité. Dans ce jeu nous devons aussi penser à la lutte contre la perte dépressive à tous les niveaux, œdipien, narcissique, et aussi les angoisses d’anéantissement suscitées par la dépendance passive au début de la vie et dans les circonstances traumatiques où l’impensable fait effraction dans la passivité.

Je voudrais, dans ce sujet si vaste concernant masculin et féminin, activité et passivité aborder :

1. Quelques points de l’approche freudienne et leurs développements par des acteurs contemporains

2. La position féminine commune aux deux sexes de M. Klein. Celle-ci n’a pas introduit toutefois la notion de patience qui a été envisagée ultérieurement par Bion.

3. La passivité du début de la vie et les angoisses d’anéantissement de la dépression primaire et des situations traumatiques, ce qui permettra de reprendre avec des exemples cliniques la lutte contre cette dépression à l’aide de défenses phalliques actives évitant l’hémorragie narcissique de la passivité.

I. Freud

« Une approche positive de la féminité fait défaut à Freud », écrit C. David dans « La bisexualité psychique »

En 1923, Freud écrit dans « L’organisation génitale infantile » qu’au stade de l’organisation prégénitale sadique anale, il n’est pas encore question de masculin et de féminin ; l’opposition entre actif et passif est celle qui domine. Il l’a déjà écrit dans « Les trois essais » en 1905. Suivant celui de l’organisation génitale infantile, il y a bien un masculin mais pas de féminin ; l’opposition s’énonce ici : organe génital masculin ou châtré. Le féminin n’apparaît pour lui qu’à la puberté avec la connaissance du vagin.

En 1915, dans « Les Pulsions et leurs destins » dans « Métapsychologie », il écrivait de même que l’opposition activité-passivité ne se fond que tardivement avec masculin et féminin. Mais il indiquait aussi que « la soudure de l’activité avec la masculinité, celle de la passivité avec la féminité existent bien comme fait biologique mais que ce fait n’est en aucune manière aussi régulièrement impératif et exclusif que nous sommes enclins à l’admettre. »

Enfin, en 1919, dans « Un enfant est battu » (in Névrose, Psychose et Perversion, Puf, 1973) apparaît le lien entre masochisme et passivité dans le phantasme masochique œdipien.

Mais dans « La Féminité » (1932, dans les Nouvelles Conférences), Freud, en posant les problèmes de la bisexualité, s’élève contre les notions conventionnelles associant actif et viril d’une part et féminité et passif d’autre part. Il écrit : « peut-être pourrait-on dire que la féminité se caractérise au sens psychologique par un penchant vers des buts passifs, ce qui n’est pas la même chose que de parler de passivité ? En effet, il est quelquefois nécessaire de déployer une grande activité pour atteindre des buts passifs. »

Avec le conte de M. Yourcenar, j’avais montré que l’on pouvait renverser ce constat. Freud évoque l’organisation sociale de son époque privilégiant les situations passives pour les femmes. Le refoulement de l’agressivité et la formation de tendances destructives dirigées vers le dedans contribuent ainsi à un masochisme essentiellement féminin. Nous pourrions dire que les mêmes préjugés sociaux idéalisent pour l’homme les positions actives, dévalorisant la passivité. Pourtant, la petite fille comme le garçon traversent de la même façon les premiers stades du développement. Les impulsions orales ou annales peuvent revêtir les mêmes caractères agressifs pour les deux sexes.

En 1931, dans « De la sexualité féminine », Freud avait écrit que les buts sexuels de la fille vis-à-vis de sa mère sont de nature active et passive. Freud y montre comment, dès le début de la vie, l’enfant tend dans l’identification à faire activement à son objet ce qu’il a vécu passivement de sa part. Cela peut être structurant pour la maîtrise du monde extérieur et interne. Cela peut conduire, comme l’a développé Freud après 1920, à la répétition d’expériences traumatiques vécues dans la passivité. Freud a évoqué dans « Au-delà du Principe de Plaisir » l’activité du jeu et son rôle antitraumatique avec l’expérience de la bobine : jeu actif pour lutter contre la passivité de la séparation subie. Winnicott, vous le savez, a merveilleusement développé ce que Freud a introduit concernant le jeu et l’activité-passivité, avec toute sa théorisation de l’espace du jeu entre play et game, et le développement de l’activité créatrice entre soi et non soi.

En tant que psychanalyste d’enfants dans l’expérience du jeu lors des thérapies, j’ai pu m’émerveiller de toute l’activité identificatoire créative de l’enfant permise par l’attention réceptrice du thérapeute qui reçoit passivement les injonctions pulsionnelles et favorise dans la patience, l’activité de perception et de figuration identificatoire dans une création commune avec l’enfant, ou à trois avec la mère si elle participe aux séances. Dans les cures d’adultes, ces mêmes mouvements ludiques sont en action dans la régression et la co-création de fantasmes. Je reviens au Freud de 1931 montrant comment téter se substituera à être nourri, l’enfant devenant sujet qui pourra dans le jeu renverser les rôles. Il évoque ainsi le jeu de la poupée. Il écrit que c’est l’activité de la féminité qui se manifeste ici.

Souvent les motions pulsionnelles obscures concernant la mère dans l’activité et la passivité n’apparaissent, dit Freud, dans l’analyse que « sous forme de transferts sur l’objet père ultérieur, ce passage s’étant accompli avec l’aide des tendances passives ». Il n’existe, dit-il, qu’une seule libido qui connaît des buts actifs ou passifs.

Pendant la phase phallique, Freud détache une motion passive concernant les sensations génitales ressenties lors de la toilette. Les garçons comme les filles peuvent accuser la mère de séduction. Dans les fantasmes ultérieurs le père apparaîtra pour la fille comme le séducteur sexuel.

Dans la phase phallique se réalisent pour les deux sexes d’intenses motions de désir actives concernant la mère qui prennent toute leur intensité avec l’impulsion donnée par une nouvelle naissance.

La frustration des tendances actives chez la fille va aider à l’établissement des tendances passives avant le début de l’établissement de la relation œdipienne positive avec le père. Si celles-ci sont elles-mêmes trop frustrées, la sexualité de la petite fille peut s’en trouver inhibée.

Chez le garçon, Freud montre comment l’Œdipe inversé conduit à la position passive homosexuelle dans le but de recevoir analement le pénis du père ou un enfant de lui.

La peur de castration et la blessure narcissique liée à la soumission passive peut entraîner l’organisation de défenses qui pourront empêcher de recevoir et introjecter le pénis paternel et accéder à des identifications masculines structurantes. Cette problématique est illustrée avec le cas de l’Homme aux Loups (1918) et l’Homme aux Rats.

En 1937, dans « Analyse terminée et analyse interminable », Freud souligne avec l’envie du pénis chez la femme et le refus de la passivité chez l’homme vis-à-vis d’autres hommes, « quelque chose de commun aux deux sexes : le refus de la féminité qui renvoie à la peur de la castration. Il parle de roc biologique, roc d’origine. J. Schaeffer (1997, 1999) différencie un roc dépassable défensif contre l’angoisse de pénétration génitale d’un vagin pénétré et à pénétrer, roc qui cède et permet d’accéder à la jouissance et un roc indépassable, fermeture au pulsionnel qui conduit à la frigidité dans les deux sexes.

Enfin, pour F. Guignard (1999)) le féminin refusé ne concerne pas seulement le fantasme de castration mais également celui de retour in utero, désir de temporalité et de la mort.

En ce qui concerne la problématique anale, Freud insiste (en 1931, « Sur la sexualité féminine », in : La vie sexuelle, Paris, Puf) sur les éclats de rage provoqués par les lavements effectués par leur mère chez les femmes ayant une forte fixation à celle-ci. La frustration des tendances actives favorise la primauté des tendances passives. Jean Favreau (communication orale dans son séminaire, 1976) soulignait le rôle de ces lavements dans l’organisation des défenses contre une passivité terrifiante chez les hommes qui ne pouvaient de ce fait accéder à une position passive structurante par rapport au père et pouvoir ainsi recevoir et introjecter sa force phallique. Plus que l’angoisse de castration, l’angoisse sous-jacente concernait la terreur d’être vidé de l’intérieur par un personnage tout puissant anéantissant toute identité dans la passivité. Il citait des passages à l’acte suicidaires figurant la scène comme se jeter sous un camion (la Bête humaine de Zola).

Maria Torok (1964) dans « La signification de l’“envie du pénis” chez la femme » montre comment peut s’organiser le refoulement précoce du vagin chez la fillette du fait du contrôle omnipotent de sa mère sur l’intérieur de son corps dans la relation anale. Il peut en résulter une inhibition de la masturbation, de l’orgasme et de l’activité fantasmatique qui les accompagnent.

M. Torok montre comment l’alternative de l’ « envie du pénis-appendice » l’identification à l’avoir, à une mère vide, dangereuse empêche le désir du pénis complément qui figure, dit-elle, « le droit d’agir et de devenir » et l’accès au frère. Chez le garçon, elle montre comment l’identification au « frère porteur du phallus » permet le dégagement de la Mère anale et de la maîtrise maternelle. En cas d’échec dans ses élaborations identificatoires, il se trouve dans le leurre illusoire comme la fille, de la possession ou non possession du pénis-chose ». Un camouflage en résulte derrière la fascination active et passive au moyen du fétiche qui suscite l’envie et ainsi confirme sa valeur. Il continue ainsi d’ignorer son désir redoutable de prendre la place de la Mère dans la Scène primitive anale. « La femme envieuse et coupable sera un support tout désigné à la projection de ce désir ». Elle sera cette « partie féminine non assumée de l’homme que par tous les moyens il aura à maîtriser et à contrôler. » Il peut en être réduit à préférer « une femme mutilée, dépendante et envieuse à une partenaire épanouie dans la plénitude de sa créativité ». Toute la théorie de M. Torok, à la différence de Freud pour qui le vagin n’est découvert qu’à la puberté, repose sur la perception précoce du vagin chez la fille par ses sensations et l’exploration de son sexe de fille. Elle reprend ainsi les théories de K. Horney, Jones et M. Klein

II. Melanie Klein

Melanie Klein (1927) trouve que le « complexe de féminité des hommes semble tellement plus obscur que celui des femmes ! À l’aide de son expérience d’analyste de jeunes enfants, elle montre dans « La psychanalyse des enfants » le parallélisme des premiers stades du développement sexuel, masculin et féminin. Enfin, elle commence son chapitre concernant la phase féminine commune aux deux sexes en écrivant qu’elle « est caractérisée par une fixation orale de succion au pénis du père ». J. Kristeva (2000) écrit que chez Mélanie Klein « le célèbre sein n’est jamais tout seul : le pénis lui est toujours fantasmatiquement associé » (p. 190).

Il faut se garder d’une vision trop schématique de sa pensée. La transmission orale qui m’en a été faite par mes superviseurs J. Gammill et S. Resnik, qui ont été eux-mêmes supervisés par M. Klein la montre à l’œuvre donnant une grande importance à la relation au père, et dès le début de la vie. C’est l’importance de l’angoisse et de ses modifications au cours du développement dans les relations primitives aux objets qui la conduira à décrire « les premiers stades du conflit œdipien ». Dès 1928, elle montre comment la frustration orale éprouvée de la part de la mère amène « à se détourner et à retenir comme objet de satisfaction le pénis du père ». Ceci est pour elle commun pour la fille comme pour le garçon. Avant d’être un objet de satisfaction, le pénis du père a représenté un tiers qui empêche la satisfaction orale et qui lui-même est comblé de nourritures.

1) Mélanie Klein développe la conception d’un Œdipe précoce chez la fille et chez le garçon

Pour la fille : La frustration orale par rapport au sein et ses exigences de succion, la font se détourner de la mère pour se tourner vers le père possesseur du pénis dont bénéficie sa mère. Il en résulte le souhait « d’incorporation du pénis paternel sur un mode de satisfaction orale plutôt que possession d’un pénis ayant la valeur d’un attribut viril. » (1932, Psychanalyse des enfants). La convoitise orale s’accompagne déjà de pulsions orales passives et actives. L’Œdipe féminin s’installe donc directement sous l’action d’éléments féminins, et dans une dynamique de réceptivité qui articule passivité et activité. La haine de la mère est issue des frustrations du sevrage et de cette problématique œdipienne précoce. À cette période du développement, le pénis acquiert des qualités fantasmatiques de vertus magiques d’assouvissement oral, un pouvoir prodigieux. Toutes les zones érogènes sont excitées, dont les zones génitales, par la frustration orale. Dans une évolution où la position féminine domine, la fille admirera le père, et lui sera soumise, sauf en cas de haine du fait de la frustration. Si les premières relations avec la mère ont été très conflictuelles, et si l’agressivité du nourrisson a été projetée sur le sein, cette image fantasmatique du « mauvais sein » sera déplacée sur le pénis. Il peut s’en suivre une introjection de mauvaise image de pénis paternel et des relations ultérieures difficiles avec les hommes. La recherche de partenaires sadiques peut en être un exemple.

M. Klein considère le masochisme féminin lié à la crainte des objets dangereux introjectés et en particulier le pénis paternel fantasmatique recherché dans des objets extérieurs. Enfin du fait, de l’ambivalence la petite fille puis la femme combattra dans sa vie sexuelle sa crainte du « mauvais pénis » introjecté, par la recherche continue de « bonnes » expériences sexuelles. Dans les fantasmes concernant la scène primitive, les projections sadiques transforment les relations sexuelles des parents en situations pleines de danger de destruction réciproque, ou la part des fonctions excrémentielles est très importante. Au lieu de la réceptivité maternelle alliant passivité et activité, permettant d’accueillir un bon pénis, nous assistons à un combat bec, dents, excréments, et ongles réunis. Les images des contes en découlent (ogre, sorcière, loup, etc.) La pensée a un pouvoir tout-puissant dans un contexte où l’analité comme tout l’intérieur secret du corps a une si grande importance pour la fille.

Mais contrairement au garçon la fille doit privilégier la patience et l’attente pour être rassurée sur l’intégrité de l’intérieur de son corps. Elle doute de son aptitude à pouvoir porter des enfants. Elle ne peut aplatir le temps dans l’illusion. J. Chasseguet (1986) écrit : « Mais c’est surtout l’essence même du développement de la fille qui me paraît dominée par l’attente » (p.84). M. Klein dans le développement de son œuvre liera la perception de l’inconscient à celle de l’intérieur du corps et de ses contenus, avec les bons aspects et les aspects terrifiants dans l’ombre. L’analyste ne doit-il pas avoir la même attitude d’attente et d’ajournement de ses interprétations comme la petite fille incertaine de ses capacités. Plutôt qu’une compréhension brillante et rapide, il s’agit d’un long travail de tissage qui favorise le lien et l’émergence féconde de sens.

Pour le garçon, les premiers stades de développement pour M. Klein, sont parallèles. La fixation orale de succion au pénis du père née de la frustration venue du sein maternel peut être à l’origine d’une vraie homosexualité (comme le souligna Freud dans « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », 1910), à différencier des positions défensives par rapport à l’angoisse de castration. Le garçon n’atteindra plus tard une position hétérosexuelle définitive, qu’à condition d’avoir vécu et dépassé la phase féminine primaire. Quand l’homme a pu grâce à cette phase féminine primaire réussir une bonne identification maternelle, il peut dans sa vie sexuelle tenir compte du désir féminin de sa compagne. Il peut aboutir à des réalisations artistiques sublimatoires, enfin plus directement s’identifier à ses enfants dans leurs aspirations orales. Mais au début de son développement, le garçon dans ses fantasmes est en rivalité avec sa mère pour s’emparer du pénis paternel contenu à l’intérieur du corps maternel. Il craint alors en imagination de terribles représailles. Comme pour la fille, s’effectue chez le garçon un déplacement des conflits précoces avec la mère, empreints de sadisme et de la haine qui la concerne sur le pénis paternel. Ses angoisses et la poussée des pulsions génitales lui feront changer sa position de féminine en position hétérosexuelle. L’angoisse de castration sera alors dominante.

Importance de la pulsion épistémophilique. La phase féminine commune est basée sur cette curiosité qui concerne l’intérieur du corps maternel qui contient le pénis paternel, les enfants, les richesses des fèces (à ce stade où les autres composantes de la prégénitalité sont développées et où les frustrations anales renforcent les frustrations orales). Dans le complexe de féminité des filles comme des garçons il y a le désir frustré d’un organe particulier ( de conception, parturition, fontaines de lait, etc.) qui sont convoités comme organes de réceptivité et de libéralité, depuis le temps où la position libidinale était orale. Le désir féminin lié au désir de connaissance, favorise la constitution d’une intériorité psychique chez les deux sexes, et permet leur rencontre. Le désir féminin direct et sublimé a un rôle capital pour la créativité et une pensée au contact de l’émotion. Freud n’a pas établi de différenciation précise entre la curiosité et le besoin de connaissance. Il en parle à propos des théories sexuelles infantiles, et les préoccupations autour de l’âge de 3 ans concernant la venue d’un nouvel enfant. Ce sont ces préoccupations qui pour lui conduisent l’enfant à développer son besoin de comprendre les relations sexuelles de ses parents et de développer des fantasmes concernant la scène primitive.

Pour Mélanie Klein les pulsions épistémophiliques sont beaucoup plus précoces et sont en relation avec les fantasmes concernant l’intérieur du corps de sa mère et ses contenus, dès la période où pour elle la mère est la totalité du monde de l’enfant Cette curiosité va s’étendre sur le corps propre de l’enfant et va jouer un rôle capital pour la formation du monde interne et la création (développement ultérieur par Bion des processus de pensée à l’intérieur d’un espace psychique et de sa théorie sur la Connaissance – K).

Le désir féminin entremêle l’activité et la passivité. La passivité peut entraîner des angoisses de mort que les post-kleiniens ont exploré.

2) Connaissance précoce inconsciente du vagin

Pour M. Klein, comme pour H. Deutsch, l’achèvement du développement génital de la fille se fait « dans l’heureux déplacement de la libido orale sur la libido génitale ». La découverte de l’absence de pénis ne fait que renforcer dans ce sens. La fille retient le pénis paternel comme un objet de satisfaction d’abord oral ensuite génital, dans sa réceptivité. Elle conclue à la connaissance inconsciente du vagin et à l’éveil précoce de ses sensations internes, contrairement à Freud pour qui la révélation se fait à la puberté. Le refoulement sera ultérieur.

La phase phallique n’est pas déniée par M. Klein, avec les remaniements identificatoires et le rôle de l’introjection du pénis paternel grâce à sa réceptivité active. Il s’agit d’un processus graduel, avec un temps agressif, dans sa rage face à la scène primitive et au complexe de castration, ou elle veut dérober le pénis paternel. La poussée œdipienne s’installe sous l’action des éléments pulsionnels féminins et masculins. Ce n’est que dans un deuxième temps avec l’élaboration de la position dépressive, au début de la période de latence, qu’elle choisira ou non sa position féminine et sa réceptivité corporelle et psychique. Le désir phallique serait défensif pour M. Klein.

Chez le garçon le renoncement œdipien à la mère n’est pas seulement lié à l’angoisse de castration mais aussi à l’amour pour son père, pour le conserver comme un bon objet interne qui lui permettra de s’identifier à lui dans sa force active, apportant plaisir et fécondité à la mère.

3) La position dépressive va jouer un rôle nodal dans l’évolution des conceptions de Melanir Klein et l’élaboration de la position féminine

Les auteurs post-kleiniens comme Meltzer et Gammill nous montrent que la position dépressive n’est pas un stade précis de développement. Il s’agit d’une constellation d’angoisses, de défenses, de pulsions, avec passage d’une attitude à une autre, parfois avant six mois, et se remaniant lors des crises de développement : crise œdipienne génitale de trois à six ans, puberté et son deuil œdipien et deuil de ne pas être les deux sexes à la fois, deuil narcissique des idéaux. A chaque fois la position féminine est remise sur le tapis. Il s’agit d’un patient tissage dans l’attente et la réceptivité féminine, qui permet d’intégrer la lente maturation de la sexualité, des acquisitions dans les limites de la réalité. Toutes les crises de la vie, dans la vie amoureuse, la procréation, la ménopause, feront osciller entre des attitudes de déni et projection, et l’acceptation de la douleur, la reconnaissance de la douleur, et des torts ou dégâts vis à vis d’autrui, impliquant réparation. Chaque fois la position féminine dans sa composante et corporelle dans les changements de l’âge, et psychique avec les couleurs renouvelées des affects acceptée ou refusée pourra être source de créativité, et ceci face à la maladie et à l’approche de la mort.

J. Chasseguet dit que « la forme développée du complexe d’Œdipe et son intégration doivent présenter des points communs avec le dépassement de la position dépressive. »

Je voudrais insister sur le fait que masculin et féminin, activité et passivité n’est pas une donnée organisée de façon figée, mais qu’il s’agit des modalités conflictuelles concernant les forces pulsionnelles. Il y a une incomplétude de chacun des sexes, une attente, un manque de l’autre. La bisexualité psychique s’organise de ce fait dans les relations intra- et intersubjectives, dans les investissements et les fantasmes qui circulent. Comme je l’ai dit au début de la patience du féminin à l’intérieur de la position active phallique peut protéger de l’effondrement. L’activité attentive est partie prenante de la réceptivité féminine, de son pouvoir de séduction, de l’accouchement, l’allaitement. Chez l’homme, la pénétration, l’éjaculation, la paternité impliquent dans la complexité qui s’y joue la conflictualité intrapsychique de la bisexualité. C’est l’intégration de cette bisexualité qui permet la réussite dans les processus créateurs sublimés par les deux sexes.

Passivité et détresse primaire

La lutte contre la passivité par les défenses phalliques protège de l’effondrement dépressif dans la passivité et le débordement émotionnel.

Des angoisses d’anéantissement datant du début de la vie risquent d’être mobilisées dans la passivité. Ces angoisses ont été décrites notamment par F. Tustin. Elles se caractérisent par des éprouvés corporels de chute sans fin et dans certains rêves de perception de chute de précipices, de chute dans un trou noir. Ces angoisses risquent d’être réactualisées dans des situations traumatiques où se produit une effraction du parexcitation. Le risque est l’effondrement dans la dépression dite primaire du début de la vie.

La position d’hyperactivité phallique narcissique, position qui peut exister chez les deux sexes est une modalité de protection contre cette dépression et l’envahissement par un afflux d’affect non élaboré. L’activité défensive protégeant de la passivité peut entraîner la projection chez un partenaire passif des vécus de séparation et de dépression. Cela peut se voir dans des conduites de donjuanisme. Enfin, certaines organisations hystériques peuvent être comprises comme une lutte contre la passivité et la dépression, dans la défense phallique maniaque.

Je voudrais terminer en soulignant les enjeux de la passivité mobilisés dans le contre-transfert. La passivité, avec son risque hémorragique peut être une possibilité d’ouverture féconde qui laisse germer et mûrir l’imprévisible de la vie dans l’altérité. C. Chabert dans son rapport au Congrès des Psychanalystes de Langue Française sur les Enjeux de la passivité parle des « forces extrêmes dans le combat entre la vie et la mort ». Les enjeux de la passivité dans le contre-transfert nous mettent au cours du processus analytique face au risque de l’irruption incontrôlée d’un tourbillon vertigineux. Hémorragie émotionnelle indicible, agis transférentiels et contre-transférentiels, nous confrontent au danger de l’effondrement. Le plaisir et la douleur partagés dans la surprise même du développement de la créativité du processus, dans la reconnaissance des perceptions externes et internes et des traces de mémoire, permettront-ils que l’écharde mortifère comme dans le conte de La Belle au Bois Dormant, soit extraite par les processus de vie désenclavés ?

Les altérations représentatives dans les états-limite

L’objet de cette présentation est de mettre en lumière quelques aspects saillants des altérations des processus représentatifs dans les états dits limites.

La question de la représentation est ici entendue essentiellement sous l’angle des processus de représentation dont les altérations renvoient aux obstacles dans les phénomènes de liaison – déliaison – reliaison observés au cours du traitement.

Le champ des phénomènes représentatifs dans la psychanalyse est vaste et implique le devenir des représentants pulsionnels et des représentants de la réalité. Les produits de ce devenir sont les représentations de chose, les représentations de mots qui concourent à l’organisation des représentations de désir et des représentations de la réalité. Ce sont des ensembles à concevoir beaucoup moins de façon fixe ou figée que comme des ensembles dynamiques de réseaux représentatifs. Cette perspective s’associe aux représentations des liens entre les représentations aux sources de la pensée mais aussi à la représentation de la représentation dans l’espace psychique qui la différencie à la fois de l’hallucination et de la perception. Il convient aussi de distinguer l’activité de représentation et l’activité de se représenter au pôle le plus conscient du moi.

En ce qui concerne les états-limite, le point de vue psychanalytique qui s’appuie sur le trépied métapsychologique topique, dynamique et économique, met en évidence une problématique identitaire touchant l’organisation comme les limites du moi – surmoi au plan topique, une dynamique dominée par les difficultés de l’organisation du lien à l’objet que reflètent les angoisses d’intrusion et d’abandon par l’objet, enfin une économie orientée massivement vers la décharge, s’exprimant en particulier dans le comportement ou le soma.

Il ne semble pas souhaitable de penser ces états comme uniquement en rapport avec des défauts ou des carences historiques et processuels. Ce point de vue se doit d’être articulé à la perspective d’organisations défensives contre des modalités structurelles plus développées.

En effet, y compris pour ces patients, les repères structuraux essentiels que constituent les complexes de castration et d’Œdipe, les fantasmes originaires, restent pertinents. Ils se trouvent toutefois attaqués, disqualifiés, dégradés défensivement car leur fonctionnalité suppose l’acceptation d’une blessure objectale et d’une limitation narcissique qui, pour ces patients, potentialise, a un effet cumulatif intolérable avec les traumas et traumatismes précoces qu’ils ont vécus.

De même que l’analyste doit conjoindre la pensée du défaut avec celle de la défense, il doit aussi avoir à l’esprit non l’opposition mais la conjonction de la problématique du besoin et de celle du désir. Le besoin est celui d’acquérir de façon stable et durable des processus mentaux capables de traiter l’excitation pulsionnelle et de permettre des modalités d’expression du désir compatibles avec le principe de réalité au lieu d’une expression pulsionnelle qui court-circuite toute élaboration, passe dans l’acte sans différer au péril de l’être.

Les limites du modèle de la cure classique

Rendre conscient ce qui est inconscient, ce but de la cure analytique qu’est la levée du refoulement, associé au modèle de la névrose, s’inscrit comme un projet dont les moyens reposent sur une articulation des processus primaires de l’inconscient avec les processus secondaires du préconscient – conscient, permettant un jeu régrédient – progrédient des représentations dont le levier est le transfert sur l’analyste articulé au transfert sur la parole. Le cadre de la cure concourt à favoriser la régression formelle et l’irruption du primaire dans le secondaire en même temps qu’il impose un surinvestissement du langage.

L’ensemble de ces paramètres s’avèrent mis en crise dans la cure des cas limite.

En effet, l’analyste se trouve rencontrer un patient dont les difficultés d’expression affective, associatives et verbales interrogent les limites de la méthode.

Cliniquement, l’analyste sera confronté à des agirs comportementaux qui, paradoxalement, bien que vecteurs d’une potentielle signifiance, auront pour fonction l’évacuation du sens et de l’affect. Il y aura agir plutôt que prise en compte de l’activité représentative, agir contre la représentation. Nous sommes sans doute au-delà du domaine de l’acte révélateur dans l’après-coup, grâce au regard réflexif du moi sur lui-même, du sens inconscient (le lapsus, l’acte manqué).

C’est aussi un patient qui apporte en séance un matériau pulsionnel brut, issu du ça et des représentations inconscientes. Il s’agit d’un mal être aussi envahissant et diffus qu’inqualifiable, de fantasmes primitifs et crus exprimant sous une forme souvent destructrice besoins et désirs. Les difficultés associatives apparaissent majeures, et aux interruptions, aux blancs du discours correspondent des blancs de la pensée. Ainsi, le patient n’associe guère ou pas, ne se souvient pas et apporte quelques scènes ou représentations isolées, denses, compactes autant qu’énigmatiques dont la décondensation s’avère problématique. Certains affects peuvent surgir et parfois prendre valeur de représentation en lieu et place d’un souvenir. A partir de la classique différenciation en représentant représentation et représentant affect (le quantum énergétique), peut être envisagée la régression vers une forme indifférenciée de représentant pulsionnel ou la disparition du représentant représentation (évacué ou halluciné négativement) dont la seule trace sera le représentant affect.

Ailleurs, ce sera une parole désaffectivée, dont la liberté comme la secondarité sembleront flottantes, sans amarres, sans que les mots semblent se lier à la chair. Ici, aucune incarnation ne paraît lester le verbe. Nous sommes face à une pseudo-secondarité en rupture du processus primaire comme de la pulsion qui n’est pas une dénégation de l’inconscient mais qui s’édifie pour le désinvestir.

À l’inverse, on peut se trouver confronté à une mobilité verbale et affective où la circulation énergétique libre pourrait évoquer la primarité, le patient passant d’une représentation crue à l’autre, de façon inintelligible, dans une sorte d’émiettement de la pensée. Dans cette peudo-primarité inélaborable, le mot semble traité comme une chose et le défaut d’ancrage, de vectorisation du fil associatif pose le problème de l’organisation même des représentations de choses.

Des affects indifférenciés et invasifs, sans nom, ou bien des mots coupés de l’affect, des agirs à visée expulsive, cet ensemble de manifestations met en lumière la prévalence de la déliaison, l’échec de la censure et de l’élaboration.

Le dysfonctionnement de la double limite (A. Green) entre dedans et dehors et entre inconscient et préconscient-conscient est au premier plan.

L’atteinte du fonctionnement représentatif est à la fois une dislocation, une désarticulation du couple fonctionnement primaire, fonctionnement secondaire et une régression. Ce n’est pas tant un inconscient « à ciel ouvert » qu’une production de représentations brutes qui ne semblent pas s’inscrire dans un inconscient dynamique constitué, supposant le déplacement, impliquant un devenir élaboratif et une articulation avec le processus secondaire. Les processus primaire et secondaire forment en effet un couple indissociable quant à leur fonctionnalité réciproque. A. Green a introduit le concept de processus tertiaire comme processus au sein de la cure permettant de relier primaire et secondaire, travail grandement dévolu à l’analyste avec ces patients.

Dans les cas limites, les productions représentatives ne peuvent véritablement être qualifiées de primaires ou de secondaires du moment que le couple primaire secondaire se dissout. Elles apparaissent hybrides, obéissant à une logique primitive du ça et empruntant les caractères diversement associés du registre primaire comme du registre secondaire. Le mouvement de régression représentative atteint le développement différencié des représentants représentation et des représentants affect dans un retour au représentant pulsionnel antérieur à cette distinction.

C’est la déliaison et la paradoxalité en lien avec la prévalence des mécanismes de déni et de clivage qui dominent la scène représentative. Ainsi, par exemple, coexistent des contraires incompatibles entre eux dans le discours, théoriquement soumis à la logique de la secondarité verbale, tel que cela ne pourrait apparaître que dans la logique primaire inconsciente. Mais outre le déni clivage, le recours au désinvestissement depuis le retrait phobique (position phobique centrale d’A. Green) jusqu’à l’effacement (hallucination négative), l’évacuation projective sont responsables de la disparition fonctionnelle de maillons représentatifs.

L’effet de la déliaison est une dégradation qui transforme les fantasmes originaires de séduction, castration, scène primitive en fantasmes d’intrusion, de destruction et de meurtre.

La configuration œdipienne, sous l’effet du déni et du clivage, se trouve disqualifiée quant à sa fonction tierce liée à la reconnaissance de la différence des sexes et des générations. Selon les cibles du déni, on pourra observer une interchangeabilité des places concernant les représentations parentales et celle du sujet venant nier la triangulation ou bien une pseudo- différenciation des imagos parentales en termes de bon et de mauvais en lieu et place de père et mère, homme et femme.

Au fond, l’enjeu de la cure est bien plus de l’ordre de la conquête du moi sur le ça (Freud, 1932) que de la levée du refoulé inconscient. La construction dans l’analyse (Freud, 1937) prend le pas sur l’interprétation.

C’est pourquoi, avec ces patients, nombre de psychanalystes ont proposé un changement de vertex quant au modèle du traitement. Il ne s’agit plus tant de laisser se déployer une régression formelle en vue d’un progrès que de partir d’une situation clinique d’emblée marquée par la désorganisation topique, l’entrave au processus, conçus comme fixation au traumatisme et échec de la relation aux premiers objets. La régression en jeu n’est plus tant formelle et libératrice de l’inconscient dynamique que régression temporelle jugée adéquate à un patient déjà régressé topiquement et libidinalement. En même temps, l’accent s’est déplacé du contenu du refoulé inconscient mis à jour par le transfert vers le rôle et la place de l’objet de transfert et de ses processus mentaux pour restaurer la topique.

Je ne ferai que mentionner très brièvement les apports essentiels de certains auteurs.

Ferenczi a ainsi préconisé la régression au traumatisme dans le transfert pour réparer le clivage auto-narcissique qu’il avait engendré et souligné la place centrale du contre-transfert. Balint, son continuateur, a pu décrire la zone du défaut fondamental et préconiser la régression à cette zone dans le traitement. La zone du défaut fondamental, zone à deux personnes, préœdipienne et préverbale selon lui, met en évidence dans sa définition même les dysfonctionnements représentatifs et l’éviction de la tiercéité.

Winnicott, avec la régression à la dépendance et l’utilisation de l’objet situe également les difficultés au niveau de la relation maternelle primaire et des expériences de partage et de continuité interne. L’objet analyste et le dispositif deviennent le lieu de possibles transformations psychiques du sujet comme l’a montré C. Bollas à sa suite avec l’objet transformationnel.

Bion, abordant plus spécifiquement la question sous l’angle des processus de pensée a pu théoriser le travail de transformation des motions pulsionnelles issues du ça par la psyché maternelle ou de l’analyste, disposant d’un appareil à penser les pensées. À sa suite, s’est développé un courant dans lequel la narrativité joue un rôle central pour traiter ces patients (A. Ferro).

Le désir, l’objet historique et la répétition traumatique

Les altérations des processus représentatifs que je viens de décrire peuvent être envisagées sous trois angles. Celui de la déliaison active au sein des processus représentatifs, celui du retour de représentations issues du vécu traumatique, celui enfin des défauts de l’organisation même des représentations.

Le plaisir pris à la liaison qu’illustrent les activités représentatives permet le différé quant à l’action, son ajustement à la réalité et rend compte du principe de réalité comme forme modifiée du principe de plaisir. La désorganisation de cet ensemble fonctionnel conduit à envisager comme central le rôle des expériences vécues avec l’objet historique tel qu’il fut perçu par le sujet.

Chez les patients limites, l’objet ne semble pas avoir permis une suffisante expérience de satisfaction ou bien, secondairement, sous l’effet de traumatismes, les traces de cette expérience de satisfaction n’ont plus joué leur rôle d’ancrage.

Le travail d’élaboration de la pulsion, son introjection passe par cette étape de satisfaction avec l’objet et sa reproduction hallucinatoire. L’expérience de la perte d’objet et l’insuffisance comme l’inadéquation de la solution hallucinatoire conduisent à l’encadrement de l’hallucination désormais essentiellement réservée au temps du sommeil et à la naissance de l’activité représentative articulée à la pulsion. Ainsi pourra naître le fantasme. S’enchaînent ainsi expérience de satisfaction avec l’objet, satisfaction hallucinatoire, représentations de désir qui vont s’organiser en fantasmes.

Dans les états-limite, les représentations apparaîtront issues des traumatismes ou édifiées sur le déni de l’insatisfaction vécue avec l’objet ou bien court-circuiteront la voie longue de l’élaboration représentative qui est largement conditionnée par l’expérience de satisfaction avec l’objet. Cette voie longue est préparatrice de l’action par la médiation des représentations d’action et de la pensée, ajustée au principe de réalité et implique un renoncement à la chose. Le court-circuit par l’acte, l’intolérance à la frustration, la recherche de satisfactions immédiates des motions pulsionnelles témoignent de l’échec de cette voie. Ici, le principe de plaisir vise l’extinction de la tension bien plus qu’un plaisir à la liaison dont l’agent est le moi. Freud avait brièvement interrogé ces deux conceptions du principe de plaisir en 1924 (Le problème économique du masochisme).

Comme l’objet ne permet pas l’accès à la satisfaction et à l’illusion d’une complétude avec le sujet, il est impossible à perdre comme à absenter. Cela pourrait être interprété comme une lutte effrénée contre des modalités psychiques plus développées par répétition traumatique ou bien questionner l’organisation elle-même du refoulement originaire et de son inscription.

La blessure infligée par l’expérience primaire avec l’objet est ravivée par l’expérience de l’altérité de l’objet, de l’autre de l’objet. On voit comment les traumatismes primaires conditionnent l’attaque de la fonction tierce puis de la triangulation.

Prendre l’objet en soi, incorporer son mode d’être, ses processus mentaux et surtout ses exigences narcissiques aliénantes qui n’ont pas pris en compte les besoins et les désirs du sujet, peut se présenter comme une issue, maintenant le lien indissoluble à lui sous forme d’un faux self. Dans ce cas de figure, la poussée pulsionnelle du ça est en rupture avec l’incorporat venant de l’objet qui la rejette, la soumet ou la réprime. Une activité représentative en contre, en opposition au monde pulsionnel dont elle semble coupée peut se manifester. Dans la clinique, nombreux sont les exemples de cette conformité à l’exigence des premiers objets. Une illustration parlante se retrouve dans les fonctionnements paradoxaux imposés par l’objet. Le premier et principal paradoxe décrit dès 1941 par Fairbairn est l’inversion des valeurs de la haine et de l’amour. L’amour de l’enfant rejeté par l’adulte conduit l’enfant à instaurer la haine et son déploiement représentatif comme valeur du lien à l’objet.

La domination de la déliaison et l’automatisme de répétition de même que la souffrance térébrante de ces patients situent aussi leur problématique au-delà du principe de plaisir.

La répétition en jeu est la répétition traumatique. Le traumatisme, ici, ne correspond pas à son modèle névrotique en deux temps avec un après-coup. Il est envisageable sur le modèle décrit par Freud en 1920 comme effraction du pare-excitation par de trop grandes quantités d’énergie débordant le moi, incapable de lier l’afflux énergétique. Il provoque un contre-investissement coûteux, des déchirures du moi, un clivage défensif sur le modèle du clivage auto-narcissique décrit par Ferenczi. Dès lors, une partie du self, habitée par le traumatisme va sans cesse menacer le reste du moi, qui a tenté de s’en dégager et n’en veut rien savoir, de faire retour sous diverses formes.

Ce retour du secteur traumatique de la psyché peut prendre des formes diverses, impérieuses qui échappent au contrôle du moi. Il peut s’agir d’un fonctionnement traumatique où le sujet répète activement et sous forme déplacée les traumatismes subis. Cela pourra donner en clinique des tableaux de « névrose » de destinée par exemple. Mais le retour pourra avoir lieu dans la vie psychique au travers de symptômes, de rêves où les situations et évènements en question surgiront sous une forme « falsifiée » pour reprendre le mot de Ferenczi. Il peut aussi s’agir de la répétition d’un état de détresse, d’agonie psychique, d’angoisse sans nom où le sujet a attendu en vain la réponse de l’objet.

Ces vécus traumatiques trouvent plus ou moins à être représentés comme s’il y avait une exigence de représentation psychique. Freud dans deux petits articles de 1924 (La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, et Névrose et psychose) pose la nécessité d’une représentation de la réalité. Je serais tenté d’entendre cela comme représentation de la réalité vécue et transformée car il ne s’agit pas d’un enregistrement « objectif ». Les traces psychiques des vécus traumatiques s’étendraient depuis les traces perceptives qui déjà supposent une activité de perception pouvant resurgir sous forme d’hallucinations jusqu’à des formes de représentations activant et modifiant ces traces, ce qui se joue dans la répétition. Le caractère relativement stéréotypé de ces « cicatrices » représentatives des traumatismes certes déplaçables mais enkystées serait à mettre en rapport avec leur isolement du moi, de ses capacités de liaison, de transformation et d’auto-représentation.

La représentation est une activité de présentification psychique de ce qui est absent et si les traumatismes sont représentables, cette activité, de par son clivage par rapport au moi, ne permet pas l’appropriation subjective et l’activité réflexive. Que ce type de représentation emprunte à la symbolique collective n’implique pas qu’il y ait eu travail de symbolisation. En effet, la symbolisation doit être considérée comme une activité subjective et c’est elle qui permet le déploiement métaphorique. Les représentations des traumatismes dont il est question demeurent de l’ordre de l’irreprésentable pour le moi.

Un devenir de cet irreprésentable pour le moi décrit par Roussillon sera de se lier de façon primaire non symbolique. Outre la neutralisation énergétique par contre-investissement du traumatisme, la liaison primaire non symbolique pourra utiliser le soma ou l’environnement (par exemple les milieux institutionnels comme moyen de lier les traces traumatiques). Mais ce sera aussi par coexcitation sexuelle masochique ou fétichique, enfin par le délire. Ces formes de liaison primaire non symbolique, peu déplaçables viendront se répéter, sortes d’emblèmes figés du traumatisme, en même temps qu’elles permettront une réduction de la tension pulsionnelle, voire une forme de plaisir.

Le centre de gravité des difficultés représentatives se situe donc au niveau du moi et de ses fonctions, en particulier la fonction réflexive d’auto-représentation et d’appropriation subjective. Le court-circuit de la voie représentative ou sa subversion pour la recherche de plaisir constitue une œuvre de désappropriation subjective tandis qu’en même temps menace le retour de ce qui jamais ne fut approprié, se répétant au-delà du principe de plaisir.

Un moi qui se réfute lui-même : la fonction réflexive mise à mal.

Si, dans toute cure l’actualisation de transfert et la répétition ainsi convoquée sont potentiellement des leviers du changement, la remémoration et la perlaboration par l’analysant, induites par l’interprétation, sont les outils de ce changement.

Avec les cas limites, quand un transfert se développe, l’actualisation et la répétition peuvent sembler comme activement méconnues du sujet. C’est comme si ce dernier restait fixé à la croyance que mobilise l’actualisation de transfert. Ce qui se déroule est actuel, c’est uniquement la vérité de la rencontre avec l’analyste, qui n’évoque ni quelqu’un d’autre, ni une autre scène, celle du souvenir. L’élaboration ne peut avoir lieu. Ainsi qu’a pu l’écrire Winnicott, l’analyste et le dispositif sont la mère. La passion, la haine et l’amour s’agissent sur la scène d’un transfert méconnu et dénié qui vient répéter les aléas du vécu relationnel et traumatique, souvent précoce, de l’histoire du sujet. Ce peut être aussi, plus rarement et de façon plus sournoise, l’illusion d’une harmonie sans pareille à l’abri du cadre, intemporelle autant que coupée de toute réalité relationnelle et sociale.

La forme que revêt l’intemporalité de l’inconscient est celle d’une intemporalité du moi, répétition intemporelle de la quête vécue comme accomplie d’une impossible dyade. Elle suspend l’analyse hors du temps, analyse en menace d’être interminable, sans que le moi puisse en reconnaître le projet ni en mettre en œuvre les après-coups.

Il s’agit bien sûr d’un moi dont les fonctions sont entravées, incertain quant à ses limites, quant à ses contenus, comme poreux et dépourvu de fonction contenante.

La métaphore de Freud (1913, Le début de traitement) dans laquelle l’analysant est comparé à un voyageur en chemin de fer décrivant, dans son activité d’association libre, le paysage à son analyste se trouve invalidée par un sujet qui ne peut se dédoubler, aussitôt projeté dans le paysage. Du même coup, le différé, la mise en latence sont impossibles.

Si des manifestations hallucinatoires peuvent surgir, ce n’est pas spécifique d’un registre pathologique, mais renvoie au fond hallucinatoire de la psyché et aux ratés de son encadrement. Par contre, il me semble que de façon assez spécifique, se réalise une conjugaison de l’activité perceptive avec l’actualisation représentative. Cette dernière vient comme s’aboucher à la perception. À l’accrochage à un investissement des perceptions immédiates se lie l’actualisation projective de représentations mixtes du désir et du passé dont le vécu en séance est aigu, venant signifier ce qui se joue et déterminer une croyance. Il y a comme une injection représentative dans le perceptif par projection et identification projective. A la fois l’analysant par son acuité perceptive repérera ce que manifeste son analyste, par exemple sa fatigue, son humeur, et en même temps, l’actualisation représentative viendra organiser une causalité des phénomènes repérés tenue pour vraie, sans conteste ni réflexivité. L’attaque contre les liens va scinder l’enchaînement représentatif, les « flashs » de croyance se succèdent de façon mobile, discontinue et déliée. Si le moteur de toute cure qu’est l’actualisation s’avère souvent chez ces patients très puissant, la difficulté est qu’il risque de ne pas produire de changement. L’espace de la séance s’en trouve écrasé et l’interprétation n’apparaît plus comme un objet de pensée mais est rejetée ou incorporée avidement sans statut intermédiaire, tiers, sans transitionnalité possible.

La représentation se voit contester son statut, non qu’elle n’existe pas mais bien plutôt qu’elle ne paraît pas reconnue comme telle. C’est la fonction réflexive du moi qui permet de savoir qu’une représentation est une représentation. Je formulerais volontiers l’hypothèse que cette fonction se trouve disqualifiée sous l’effet d’un déni. Reconnaître le transfert réintroduirait la dimension tierce trop menaçante, trop blessante. Reconnaître l’objet comme total et indépendant du sujet, ce qui caractérise la position dépressive de M. Klein, reconnaître l’existence de l’altérité de l’objet puis celle du rival œdipien sont âprement combattus car source d’une frustration narcissique et objectale intolérable qui renforce les achoppements sérieux de la relation primaire à l’objet. Ainsi, les représentations en jeu s’édifient sur un déni et leur qualité de représentation se trouve également déniée dans l’espace de la séance.

D’une certaine façon, l’organisation défensive a pour but de dénier la perte de l’objet. Historiquement, la perte reconnue au dehors a permis la représentation au-dedans ainsi que le décrit Freud en 1925 (La négation). Certes l’activité représentative fut acquise, la perte fut reconnue mais l’effet de son déni secondaire conduit à altérer la nature des représentations et le versant intrapsychique du jugement d’existence occultant dès lors le statut de représentation à la représentation. Elle devient désormais une formation psychique immédiate dont la nature est méconnue, tenue pour vraie au même titre qu’une perception. La re-trouvaille de l’objet impossible tant il fut insatisfaisant est grâce au déni prise pour une trouvaille.

Le constat clinique et descriptif d’O. Kernberg sur les états-limite, à savoir qu’ils souffrent d’un sentiment de diffusion d’identité sans perte du contact avec la réalité me paraît devoir être compris sous l’angle d’une actualisation transférentielle qui engage le moi sans possibilité réflexive, en même temps que le règne de la croyance ainsi convoquée n’empiète pas sur les capacités de perception de la réalité et n’est pas vraiment de l’ordre de l’hallucinatoire. Ici plus qu’ailleurs, se manifeste la différence et l’écart entre le sentiment intime du vrai et la perception du réel. Ceci n’est pas sans lien avec ce que Freud constate dans Constructions dans l’analyse (1937). Une construction proposée par l’analyste, malgré son caractère approximatif, peut entraîner la conviction même si aucun souvenir ne surgit pour la corroborer et Freud de s’interroger « qu’un substitut apparemment si imparfait produise quand même un plein effet » (p. 278). Il évoque cependant quelques cas où des souvenirs excessivement nets ou des hallucinations viennent confirmer la construction du passé.

Une séquence clinique, présentée lors de la conférence, ne peut, pour des raisons de confidentialité, être publiée sur le site.

18 décembre 2003

Psychanalyse et anthropologie aujourd’hui : mythe, complexe d’Œdipe et processus de subjectivation

Article paru dans la revue Topique 84 : 89-102, 2003. Nous remercions Madame Sophie de Mijolla, directrice de la revue Topique, de nous avoir autorisé la reproduction de l’article. Dans cet article, François Richard propose de partir de la notion de la subjectivation pour relancer la question des relations entre psychanalyse et anthropologie. « Celle-ci en effet permet d’envisager l’atome œdipien de parenté d’un point de vue dynamique. Pour cela je m’appuierai sur des considérations sur le devenir des mythes et des rituels dans notre ultra-modernité pour mettre en perspective les différences entre l’inconscient freudien et l’inconscient analysé par l’anthropologie comme pouvant être dialectisées dans une conception à la fois psychanalytique et anthropologique. »

Pour relancer la question des relations entre psychanalyse et anthropologie, on peut partir de la notion de subjectivation. Celle-ci en effet permet d’envisager l’atome œdipien de parenté d’un point de vue dynamique. Il s’appuie sur une étude critique des récentes recherches de B. Juillerat sur le rituel Yangis des Yafars de Papouasie Nouvelle-Guinée, ainsi que sur une reproblématisation du différend de 1950 entre C. Lévi-Strauss et M. Mauss, de la discussion de 1954 entre J. Lacan, J. Hyppolite et O. Mannoni et du débat de 1977 entre A. Green et C. Lévi-Strauss.

Pour cela, je m’appuierai sur des considérations sur le devenir des mythes et des rituels dans notre ultra-modernité pour mettre en perspective les différences entre l’inconscient freudien et l’inconscient analysé par l’anthropologie comme pouvant être dialectisées dans une conception à la fois psychanalytique et anthropologique. Les objets respectifs de la psychanalyse et de l’anthropologie se recoupent souvent du point de vue phénoménologique tout en relevant d’épistèmés distinctes. Lorsque l’on situe le sujet dans son mouvement pulsionnel et associatif, on peut cerner au plus près ce qu’il y aurait néanmoins de fondamentalement commun à ces deux épistèmés.

Je chercherai ici à montrer que les recherches de B. Juillerat en anthropologie psychanalytique peuvent utilement être reprises à partir de l’hypothèse selon laquelle le sujet, le conflit œdipien et la mise en récit mythique se dialectisent en un mouvement sans fin que l’on peut nommer processus de subjectivation. Il s’agira du même coup de réenvisager la façon dont s’est établi le dialogue entre psychanalyse et anthropologie, bien sûr chez Freud, mais aussi dans le champ délimité par les œuvres de A. Green, J. Lacan, C. Lévi-Strauss et M. Mauss. L’inconscient dont parlent les anthropologues relève d’un inconscient individuel transformé, secondairement élaboré (comme le travail du rêve l’est en récit). B. Juillerat montre fort bien que les sujets Yafars de Papouasie Nouvelle Guinée s’organisent, contre une angoisse de néantisation indistincte d’une angoisse de castration et d’un attrait pour un retour à la relation archaïque à l’objet maternel primaire, par un recours spécifique aux rituels et aux mythes. Le complexe d’Œdipe apparaît de ce point de vue comme un organisateur symbolique, alors qu’au contraire chez Freud il engendre angoisse pulsionnelle et symptômes.

Une lecture attentive de Juillerat donne cependant à penser que les Yafars n’échappent pas plus à l’angoisse (pulsionnelle et existentielle) que les sujets en proie, dans notre ultra-modernité, aux troubles borderline, entre adresse panique à l’Autre (pathologies de l’agir et conduites à risque) et folie privée du collage aux objets archaïques internes.

Si, aujourd’hui, les interdits familiaux et sociaux se font moins exigeants, le besoin psychique interne de référence à la Loi, lui, ne diminue pas, ce qui entraîne une discordance et un sentiment dépressif généralisé. C’est la fonction paternelle qui se voit ainsi sollicitée d’inventer un lien social intergénérationnel plus démocratique, autrement dit la fonction tient, jusqu’à un certain point, grâce à ses défaillances. Les Yafars sont visités la nuit dans leurs rêves par les esprits des morts dont ils introjectent force et sens, mais aussi par des fantômes mortifères pouvant les entraîner dans une confusion sans fond. Dans certaines tentatives de suicide des adolescents d’aujourd’hui, l’après-coup élabore le concept d’absence de soi (et donc de père mort). S’affirmer au risque de se perdre en se constituant à la fois comme mortel et immortel, cette stratégie subjectale semble commune au héros Yafars et aux anti-héros contemporains : le sentiment d’identité émerge du risque, mieux, de l’expérience d’une perte des limites et de la fusion avec l’altérité.

Sans doute le discours mythique développe-t-il le plus souvent la version conquérante et narcissique de l’œdipe, fusse-t-elle renversée en plainte tragique du sujet abandonné des dieux. La problématique du passage initiatique, par exemple, rationalise la constitution d’un sujet tout entier dressé contre la castration et la mort, et c’est alors toute la théorie du complexe d’Œdipe qui se voit révisée dans le sens de la lutte pour le pouvoir (Adler), de la rivalité mimétique (Girard), du conflit avec la chose originaire (Legendre) ou de cet Œdipe philosophe qui triomphe de la Sphinge par sa seule intelligence, d’un seul geste d’auto-désignation : moi.

L’anthropologue, dans l’embarras entre ce type de rationalisation qu’il se doit de considérer et un certain réductionnisme psychanalytique, est tenté d’interposer entre le psychisme individuel et le social un niveau intermédiaire spécifique – que ce soit en reprenant la notion freudienne de préconscient, la conception lacanienne du symbolique ou l’hypothèse greenienne des processus tertiaires, ou encore en valorisant l’autonomie relative des formes et des pratiques rituelles par rapport aux mythes parce qu’elles réalisent une liaison uniment pulsionnelle et sociale. Marcel Mauss me semble exemplaire de cette dernière démarche, avec toute l’avancée qu’elle représente mais aussi avec ses points aveugles. Il parle ainsi de la « loi du rythme collectif, de l’activité rythmée pour être sociale » et, à propos de la poésie, il écrit : « Derrière le simple fait du rythme apparaît une réalité sociale, un groupe déterminé d’individus chantant et dansant. Le rythme, faculté d’ensemble, vient directement d’une action faite ensemble ». Il évoque la cadence des gestes au travail, accompagnée de cris et de mots (que Freud compare, pour sa part, aux mots et aux cris sexuels), c’est-à-dire une corporéité groupale à la fois érotique et sociale.

Pour Mauss, cette transubjectivité qui retrouve ses fondements pulsionnels relève d’une force inconsciente présente dans le langage, le Mana, s’exprimant comme force impersonnelle et magique, en particulier à l’occasion des activités rituelles. Il hésite entre un nominalisme idéaliste et un matérialisme sociologique et pulsionnel (Freud, dans le premier chapitre de Totem et Tabou, a lui aussi des formulations qui vont dans le sens d’un certain nominalisme) et les condense en des fulgurances géniales – par exemple lorsqu’il dégage la scène théâtrale de la représentation comme telle : après avoir montré qu’une nomination préside toujours à la pratique du sacrifice d’objets, d’animaux, voire d’humains pour qu’ils soient haussés à un statut plus élevé, il souligne que c’est l’estrade cérémonielle, nommée signum, qui donne son nom au concept de symbole et de dieu : « La notion du dieu se réduisait donc à l’idée de “signum” ». Le geste sacrificiel arracherait violemment le symbole à la chose par une action d’emblée symbolique : « Il y a dès l’origine un Trieb, une violence de l’esprit sur lui-même ; il y a dès l’origine volonté de lier ».

On peut voir à quel point Mauss est ici proche de la notion freudienne d’Éros, mais s’en distingue radicalement en supposant une « violence de l’esprit sur lui-même », cette scène de l’« estrade cérémonielle » sacrificielle sacrée indistincte de « »l’idée de “signum” ». Lévi-Strauss raillera comme tautologique de la pensée magique ce moment de puissante intuition, certes trop fasciné par ce qu’il découvre, comme dans la formulation suivante : le rite « par une vertu qui lui est intrinsèque… contraint directement les choses. Il se suffit à lui-même ». Les catégories présidant à l’efficience de la magie et du mana sont « constamment présentes dans le langage, sans qu’elles soient de toute nécessité explicites, elles existent d’ordinaire plutôt sous la forme d’habitudes directrices de la conscience elles-mêmes inconscientes ». de sorte que « le mot est un acte… inversement le rite est un mot ».

Dans l’Essai sur le don, Mauss souligne l’allure agonistique très marquée du jeu des dons et contre-dons, dans le potlach, entre chefs de clans hantés par la crainte de perdre la face et, plus encore, le nom. Désir mimétique et envie mais aussi ambivalence entre amour et haine quand le « je te donne » est un « je te prends ». Lévi-Strauss interprète au contraire ces moments d’équilibre fragile de la spécularité et de l’ambivalence comme l’aveu que le système don/contre-don ne ferait que travestir la loi d’un échange structurel entre termes totalement équivalents. Il me semble que le débordement au sein même de l’échange traduit l’interdit qui le fonde, don et contre-don s’enracinent dans les objets premiers du désir, alors même qu’ils sont déjà pris dans la métonymie de l’échange. Les biens échangés renvoient à des objets d’amour singuliers : il y a le mana, force énigmatique, il y aussi le hau, force du bien donné, attaché aux choses concrètes, au sol, à l’origine

Presque un demi siècle plus tard (la préface de Lévi-Strauss à Sociologie et anthropologie de Mauss date de 1950), le ton de C. Lévi-Strauss étonne : ironique, parfois violent, envers tout ce qui chez Mauss va dans le sens d’une psychologie naïve qui méconnaîtrait que la relation au monde des esprits et des dieux traduit une règle structurale d’échange. Il souhaite épurer l’anthropologie de toute fascination pour la magie. Dans sa reprise de Freud, Lacan n’agit-il pas de même lorsqu’il conçoit l’ordre symbolique en réinterprétant l’animisme et la logique sacrificielle (la « religion privée » du névrosé) comme des prémisses imaginaires ?

Dans sa critique de Mauss, Lévi-Strauss envisage l’inconscient comme à la fois culturel – social et cognitif-biologique (à cet égard, il introduit à l’anthropologie cognitiviste actuelle). Mais on trouve toujours aussi dans ses formulations une idéalisation presque religieuse : « Il faut évidemment chercher une origine symbolique de la société » ; « comme le langage, le social est une réalité autonome (la même d’ailleurs) ; les symboles sont plus réels que ce qu’ils symbolisent ». La dimension énigmatique du mana et du hau n’est pas supprimée, mais déplacée, lorsqu’on y voit une fonction, en-deçà de l’illusion subjective, d’articulation, « une valeur indéterminée de signification en elle-même vide de sens et donc susceptible de recevoir n’importe quel sens » – ce qui ramène à l’énigme signifiante : « Comme le hau, le mana n’est que la réflexion subjective de l’exigence d’une totalité non perçue… Le langage n’a pu naître que tout d’un coup… au moment où l’Univers entier, d’un seul coup, est devenu signification, il n’en a pas été pour autant mieux connu ».

Il faudrait bien sûr distinguer au sein des scènes et des signes ceux qui sont lestés de sens inter-humain de ceux qui sont purement conventionnels, mais la notion de symbolique signifie précisément qu’une telle distinction n’est pas simple à établir. Comme le dit Ortigues : « Alors que les symboles méthodologiques, comme l’algorithme, sont l’effet d’une convention préalable, les symboles traditionnels sont la source productrice des possibilités de toute convention, de toute liaison formatrice des sociétés proprement humaines dans la mesure où la fonction même de la parole oblige à intégrer la référence au mort (l’ancêtre, le dieu, l’absent) dans le pacte qui noue la relation entre les vivants ». Descombes a dénoncé l’équivoque résultant de cette proximité entre loi sociale et arbitraire de la convention (en particulier l’universalité de la règle à l’œuvre dans le langage), et reproché à la psychanalyse d’en jouer : « Lorsque la psychanalyse reprend ce terme de “symbolique”… elle atteint le comble de l’ambiguïté. Tantôt elle sera du côté moderne de la frontière, c’est-à-dire qu’elle s’empressera de raisonner la superstition, de démystifier le récit charmant, de démasquer partout l’illusion. Tantôt elle sera du côté antique et elle travaillera à mystifier la science, à inventer des rites et des prodiges »

Le séminaire du 1er décembre 1954 de J. Lacan transcrit un débat entre celui-ci, J. Hyppolite et O. Mannoni sur la façon dont la psychanalyse pourrait tirer profit des conceptions de C. Lévi-Strauss. On n’est pas surpris d’y trouver une problématique proche de l’échange de 1950 entre Lévi-Strauss et Mauss, qui peut sembler aujourd’hui imprégnée de philosophèmes dualistes et idéalistes. Lacan y concède que reste ouverte la question de savoir « au bout de combien de symboles » l’univers symbolique se constitue pour aussitôt réaffirmer que « ce n’est pas peu à peu » et qu’au contraire il se pose comme « un tout » « distinct du monde ». Lorsque J. Hyppolite se demande si une telle définition de l’autonomie du registre symbolique ne réintroduit pas une transcendance (ne serait-ce que dans « l’emploi du mot symbolique » qui apparaît comme un « revêtement » réclamant d’être lui-même expliqué), Lacan répond que ce signifiant qui semble ultime (et, à certains égards donc, magico-sexuel) se fonde de la « fonction créatrice, fondatrice, de la parole pleine ». Ne retrouve-t-on pas là ce que Lévis-Strauss reprochait à Mauss, la croyance que l’individu pourrait être en relation avec un symbolisme autonome alors que l’ordre symbolique ne saurait être que collectif ? Le malentendu entre Lacan et Lévi-Strauss est peut-être plus grand qu’on ne le pense.

J. Hyppolite poussant Lacan dans ses retranchements l’amène à donner un exemple d’un autre malentendu, celui qui préside à sa lecture de Freud : peut-on raisonnablement mettre en équivalence la façon dont Freud fait l’hypothèse de la pulsion de mort, selon Lacan pour dégager le désir humain de tout naturalisme, et la façon dont l’autonomie du symbolique s’oppose à ce même naturalisme ? Ce sont là deux stratégies différentes (la pulsion de mort suppose une destructivité et une hétérogénéité irréconciliable avec quelque totalité symbolique que ce soit).

La discussion qui s’amorce entre Lacan et O. Mannoni s’inscrit dans la continuité du différend entre Lévi-Strauss et Mauss : pour Mannoni le « conventionnalisme » de Lévi-Strauss cache une « obscurité profonde », pour Lacan c’est l’imaginaire du Moi qui est obscur chaque fois qu’il essaie de penser les formes naturelles. Pour Mannoni « la nature parle » et dans son auto-organisation elle opère des choix (pré)symboliques de sorte que la distinction nature-culture n’est peut-être pas pertinente, pour Lacan c’est l’homme qui superpose des symboles à la nature qui n’est que contingente.

Juillerat met l’accent sur le rituel comme Mauss avec la nuance qu’il s’agirait peut-être d’une formation autant imaginaire que symbolique : « Le rite cherche à donner l’impression d’une solidarité groupale sans faille ». Si la pratique rituelle collective réunit des forces centrifuges, le groupe n’est pas qu’illusion. Lorsque le rite tend à valoir pour lui-même, le mythe tend de son côté à devenir purement narratif. Ainsi le rituel Yangis des Yafars identifie le parcours d’autonomisation par rapport à la mère (et il faut ici penser à la notion de processus de séparation-individuation à l’adolescence proposée par P. Blos) à une sociogenèse soutenue par la référence au tiers paternel. Comme on l’a vu chez Mauss, l’importance accordée au lien social se retrouve dans la force énigmatique du rituel, représentation du pulsionnel méconnue comme telle. Si l’interprétation psychanalytique est à certains égards une version de plus du mythe œdipien, comme le soutient Lévi-Strauss, néanmoins elle « chemine inversement » vers la saisie d’un culturel primordial et de ses représentations-clés (par exemple chez les Yafars, l’opposition entre centralité phallique structurante et périphérie pourrissante ainsi que la différence des sexes). Enrichi de reformulations culturelles successives, ce système culturel primordial évolue au point que finalement, « l’œdipe s’en trouve changé ».

Le sujet humain ne peut-il émerger (et se « subjectiver ») que dans l’Œdipe ? Mais de quel Œdipe s’agit-il, celui du conflit et du complexe, de sa mise en récit individuelle historicisante ou de celui du discours mythique ? Les Yafars semblent croire que l’œdipe est la seule structure constitutive d’un sujet voué à s’orienter vers l’Autre paternel et la socialisation au-delà de la relation symbiotique à la mère. En cela ils sont idéologiquement proches du propos freudien de Malaise dans la culture sur le « Surmoi culturel civilisé » qui succéderait au Surmoi individuel œdipien. Mais pour eux la société reste toujours à faire et à refaire parce que la tentation du retour à l’arche reste toujours la plus puissante.

La progression du héros (Wam ou Pepi) débarrasse la relation père-fils de sa dimension négative, et définit « l’émergence de la société » comme un « être collectif masculin » : « L’ontogenèse élaborée autour du complexe d’Œdipe sert en fait à mettre en place une sociogenèse ». On saisit là tout le besoin social d’auto-représentation génétique (inévitablement anthropomorphique). Le rituel Yangis permet de revenir dans le lieu secret des origines (« hoofuk ») tout en exorcisant le risque fusionnel. La régression permet ainsi de récupérer une part perdue (ou déchue) du côté de l’enfance et de la mère. Juillerat parle plutôt d’un couple dialectique progression/régression. Mais cette «t héorie » en partie commune aux Yafars et à la psychanalyse (théorie du risque de régression excessive vers l’objet maternel primaire et vers la nature pour les Yafars, théorie d’une opposition frontale entre libido narcissique et libido objectale non pas chez Freud lui-même mais dans une certaine lecture de Freud, théorie lacanienne de la métaphore du Nom-du-Père venant à la place de l’Autre primordial) n’est-elle pas à l’évidence hantée par une origine féminine du sujet qu’il s’agit d’arrimer le plus fermement possible à l’identification au père ? A ce point l’Œdipe est devenu, comme le dit Juillerat, une symbolique au-delà du conflit.

Chez Freud, on trouve surtout le conflit, mais assez souvent aussi cette symbolique. Dans la tragédie grecque le retour final à la faute première est uniment drame de la conscience égarée, avec un poids (une « pente » dit Holderlin) plus fort du côté régrédient de la chute et de la déchéance, comme chez les Yafars. Mais, on peut aussi bien faire naître la société de l’impossible résolution du conflit (le mythe Jivaro de La Potière jalouse de Lévi-Strauss, la discordance propre à la crise de la modernité selon Ricœur) que de sa résolution (le mythe Yafar, Œdipe à Colone). De plus en plus symbolique le conflit tendrait à ne mettre en scène que des fonctions, leurs logiques et leurs actants, ce que récuse Juillerat qui propose à la suite de Green de prendre au sérieux les concepts de la seconde topique freudienne, entre primat de l’économie pulsionnelle conflictuelle et mise en perspective de la lignée Moi idéal/Idéal du Moi/Surmoi qui autorise un retour du sens. Ce qui correspond à l’écart entre l’usage magico-sexuel infantile du langage (son goût de l’obscur, mais aussi de la littéralité du mot) et les mises en récits par lesquelles le sujet s’en dégage pour que l’interprétatif se substitue au mythique.

Si l’anthropologie psychanalytique procède de façon inverse à la façon dont le psychisme collectif produit les mythes, quel sera le statut épistémique de son discours ? Certes pas une version de plus du mythe, mais pas exactement non plus une interprétation. « Défense du Moi contre l’enfermement narcissique et pour le choix d’objet, ou mise en place de l’échange en tant que manifestation de la prohibition de l’inceste… disent la même chose », écrit Juillerat. Est-ce bien sûr ? Le souci d’équilibrer causalité psychique et causalité sociale n’échappe peut-être pas à la fréquente (et abusive) utilisation, en psychanalyse, de la figure de la métaphore comme représentation sublime de l’énigme de l’analogie. Juillerat débusque « le désordre œdipien comme “ordre” présocial » une fois déconstruite la circularité mythique : cette aporie d’un « ordre » présocial caractérisée par le désordre pulsionnel me semble plus heuristique que toutes les prudences méthodologiques soucieuses de pluridisciplinarité, du reste elle ne s’y oppose pas dans la mesure où elle invite à penser le sujet comme mouvement.

La distinction de l’individuel et du collectif, « une vieille question dont on peut attendre de nouvelles réponses » dit Juillerat dans son dernier ouvrage. Le consensus actuel sur le dualisme, peut-être irréductible, des causalités psychiques et sociales répondant à la conjoncture actuelle de crise dans la culture, il n’était pas intempestif de reproblématiser la discussion de 1977 entre Green et Lévi-Strauss en essayant d’aller un peu au-delà de l’idée, selon laquelle l’atome fermé de l’œdipe et l’atome ouvert du structuralisme trouvent leur complémentarité dans la dynamique médiatrice du mythe. Les symboles culturels les plus récurrents seraient « apparentés par leurs contenus » aux fantasmes originaires sans y correspondre terme à terme, par exemple l’observation de la nature induit l’image de la régénération par la mue aussitôt « doublée » d’une théorie psychique (sexuelle infantile au sens freudien mais avec tout un versant de spéculation sur la mort et l’autre monde moins présent chez Freud). Le symbole a une « parenté » avec le fantasme mais celui-ci peut resurgir tel quel dans une séquence ordonnée où les éléments n’ont pourtant de sens que les uns par rapport aux autres, l’élaboration socioculturelle s’institue de sorte que le sujet serait par définition à « retrouver sous l’objet de la représentation » où l’essentiel est déplacé/absenté (on voit ici la confrontation épistémique avec Lacan). Si les mythes semblent s’amuser de la sexualité et mettre tout à l’envers, la distorsion qu’ils infligent à la vérité est une façon de prendre au sérieux les interdits qui n’a pas moins de valeur que les quêtes contemporaines d’authenticité à tout prix. Le mythe de la naissance comme conclusion d’une castration/souillure sous l’égide du père devant réparer un déficit phallique originel est-il, par exemple, si éloigné que cela des discours actuels sur le déclin de la fonction paternelle ?

Le mythe Yafar d’un fils affranchi de ses pulsions œdipiennes au terme de son parcours initiatique soutenu d’abord par le père-géniteur puis par l’oncle maternel (tous deux condensés dans la figure d’un père-éducateur relativement désexualisé et mari de la mère allaitante), met à distance le danger majeur de retour intra-utérin comme un « demi retour » « vu du dehors ». Juillerat voit dans cette opération défensive le prototype de la façon dont l’idéologie sociale opère un choix a posteriori sur une symbolique en provenance du psychisme (et déjà symbolisée/métabolisée par rapport à celui-ci). « Se dessine ainsi une lignée progressive dans l’évolution de la relation que le sujet établit avec différents niveaux de réalité », du narcissisme à la relation d’objet puis aux investissements sociaux, qu’il n’est pas illégitime de penser comme processus de subjectivation à la fois génétique et structural, encore pris dans le fantasme individuel tout en étant déjà devenu autre chose.

La notion de seuil est ici doublement pertinente : « Structure minimale » à partir de laquelle « une représentation est universelle » comme le propose Juillerat, mais aussi mise en perspective des phases du développement du Moi-Je comme téléologie progrédiente-régrédiente (formule empruntée à P. Ricœur) sur « fond limoneux » irréductible. Dans la formulation suivante, la subjectivation apparaît comme structure de base de l’œdipe et de toutes ses variantes possibles, mais en même temps l’œdipe y est posé comme condition d’existence d’un sujet : « Organisation triangulaire dont chaque pôle est simultanément occupé par un « sujet », mais dont la position privilégiée reste celle de l’enfant qui seul incarne le sujet en devenir ». Variante ultra-moderne : l’enfant-adolescent, dans la nouvelle donne sociale et familiale où l’Œdipe demeure l’axe central même si les aspects narcissiques semblent prédominants (R. Cahn), tend à personnifier sans médiations, donc trop et au prix d’un sentiment de fausseté, son propre rôle de sujet de la structure de base !

Que dire aujourd’hui de la variante présentée dans Totem et tabou, si ce n’est qu’elle constitue en effet un « non-mythe » susceptible d’ouvrir tous les mythes mais fleurant trop l’« artifice méthodologique » avec sa façon de diviser l’évolution entre « un immobilisme préculturel… (et) une ère culturelle » comme entre frustration animale et expression langagière. Toute la question est là : si on y voit la fable du sacrifice du narcissisme sans limites de la psychose (celui de l’Urvater, père de la horde interdisant aux fils la mère et les sœurs, mais interdisant surtout que puissent exister les concepts de mère et de sœur dès lors qu’il ignore en ce qui le concerne tout interdit) et l’histoire de l’autonomisation et de la subjectivation des membres du groupe des frères, Totem et tabou relève plus de l’interprétatif que du mythique. Même si Freud, Juillerat le montre bien, y parle plus de la loi d’exogamie que des liens du fils avec la mère, n’échappant pas complètement à la tendance au redoublement de la logique exogamique visant à toujours plus effacer l’objet du désir et du conflit – comme chez Jung avec sa théorie retorse de l’Œdipe infantile comme rétrojection adulte et comme chez Lévi-Strauss avec sa conception de la Loi et du langage, auto-instituée par la prohibition de l’inceste qui, en sa radicalité, ne semble pouvoir s’expliquer ni par le conflit œdipien ni même par les exigences de l’organisation exogamique de la société.

Nous voici au centre de la discussion entre Lévi-Strauss et Green, avec bien sûr comme enjeu l’appréciation de la façon dont Lacan a pu intégrer à sa pensée certains concepts lévi-straussiens. Green y défend ce que j’appellerais une vue structurale du développement : le sujet serait constitué par le lien de filiation imaginaire qui le lie à ses géniteurs dans une dépendance au fantasme de désir qui a présidé à sa venue au monde (ce qui devient flagrant à l’adolescence), mais il s’agit plus d’une logique structurelle de deuil de cette dépendance que d’une conquête par étapes d’une individualité. Si l’oncle maternel représente bien le signifiant de l’échange, il ne supprime pas la centralité (ignorée par Lévi-Strauss) de la relation mère-enfant tout au plus la nuance-t-il en tension entre mère et épouse. Lévi-Strauss s’intéresse à l’échange exogamique au point de lui soumettre la notion même de sujet par exemple lorsqu’il dit que le groupe traditionnel des donneurs de femmes (les pères ou les frères) c’est peut-être aujourd’hui le « sujet du don », la femme elle-même. Green privilégiée pour sa part ce qui est absent de l’atome de parenté selon Lévi-Strauss, la relation mère-enfant en tant qu’incestueuse, mais aussi en tant que porteuse d’un « redoublement » et d’une « réplication » spéculaires entre les deux partenaires de la relation, le père n’étant pas inexistant, mais ne garantissant pas totalement non plus que cette réverbération soit exempte d’avatars psychotiques. Dans ce système, l’enfant se saisit réflexivement et rétroactivement comme objet du désir de l’objet du désir, dit Green, dans le même temps où il rencontre la rencontre entre ses parents. Le dédoublement-redoublement psychique effectué par le travail de la culture (et singulièrement par les mythes) s’embraye, si on peut dire, sur cette configuration primitive dont l’ordre symbolique garde la trace dans sa double définition possible « comme système et du symbole comme moitié manquante d’une unité potentielle » .

Juillerat reprend ce débat en montrant que si Lévi-Strauss étudie le noyau familial ouvert à la société et la psychanalyse ce même noyau avant cette ouverture, le mythe mène précisément d’un circuit fermé à un dénouement d’ouverture en opérant plus qu’une simple articulation puisque la vérité réside dans l’intrication des deux approches (par exemple la menace de retour au fermé). Du point de vue de l’enfant comme sujet, l’alliance entre beaux-frères qui échangent leurs sœurs respectives pour obtenir des épouses ne fait qu’exprimer qu’oncle maternel et père sont en fait « un seul et double personnage ». L’opposition entre échange social et œdipe pulsionnel présocial est à certains égards idéologique : quoi de plus complexe et social que la sexualité ? « Si Lévi-Strauss n’a pas pris en compte la relation mère/fils qui figure pourtant au cœur de son atome de parenté, c’est sans doute parce que nulle part on ne peut échanger (de façon instituée) sa propre mère contre une épouse » . L’irréductibilité du réel incestuel alimente cette dimension perverse qui advient précisément lorsque le travail de la culture s’attache trop à l’interpréter (Sade, Bataille, Pasolini), et qui sollicite en contrecoup la religion moderne d’une institution extemporanée et énigmatique de la Loi là où l’on doit plutôt supposer son émergence évolutive : « Ce que nous nommons inceste doit avoir été évité avant que la prohibition ne soit érigée en règle ». C’est la logique du discours (mythe, récit, voire théorie) qui situe l’alliance sociale comme conséquence de la résolution des complexes familiaux en vertu des idéaux qui l’ordonnent (et lui sont structurellement consubstantiels). Au terme de cette transformation (dont on ne sait plus si elle correspond à une élaboration psychique véritable ou à une soumission aux idéaux) on trouve « la trace inconsciente de l’œdipe désormais transmise comme un héritage psychique et social ». Ce qui se dégage de cette analyse c’est l’économie d’un cycle sans commencement ni fin (sexualité à filiation à alliance à filiation à sexualité) plus que la circularité d’un discours.

La psychanalyse éclaire les « aspects symboliques » d’une culture, faute d’un meilleur terme dit Juillerat, on en est en effet là, après Freud, Lacan et Green, Mauss, Lévi-Strauss et d’autres. Clivage épistémologique et clivage du sujet : le héros Yafar dans le rituel Yangis « tiraillé entre la régression à la mère… et la socialisation qui se construit grâce à l’intervention paternelle » (c’est-à-dire entre les deux définitions complémentaires du symbolisme selon Green, la partie manquante de l’unité et le système ordonné), est aussi divisé psychiquement entre son dialogue avec l’esprit du mort et une persécution par un fantôme avec lequel il ne peut échanger. L’inconscient Yafar doit donc être lu non seulement comme intergénérationnellement psychosexuel mais encore comme ouvert à une dimension de non-être inquiétant (que nous pouvons essayer de nous représenter à partir de la catégorie de l’Unheimliche freudien, ou des angoisses de néantisation propres à certaines pathologies adolescentes et cas-limites). Pour traiter adéquatement ce double niveau, on peut dire que si le premier contrat a lieu avec les esprits des morts et avec les dieux, il est inséparable de la découverte intrapsychique que la relation centrale d’objet est celle du manque. Le clivage finit par (dés)organiser l’ensemble des éléments du rituel et du mythe (par exemple le palmier sagoutier paternel doit être abattu et son lait-sperme prélevé pour que les fonctions génitrices et sociales puissent être distinguées), mais foncièrement, il concerne un jeu subtil de déni et de reconnaissance d’une problématique mélancolique : le cocotier maternel est entaillé puis, cette entaille est ligaturée car il s’agit de « rétablir pour un instant l’objet primaire avant de le renvoyer à son statut d’objet à jamais perdu ». L’idéalisation rétrospective (et rétrojective) de la perte comme possible objet-non objet d’une élaboration culturelle (le mythe) substitue l’affect supportable de la nostalgie à la détresse mélancolique.

Soulignons que si l’échange avec la mère primordiale semble s’équilibrer par un retour régulier, grâce au rituel, aux sources affectives présociales du lien social, il demeure néanmoins foncièrement inégal puisque la mère peut tout mais aussi bien ne rien donner, voire tout reprendre (ce que la conception psychanalytique de la séparation-individuation voudrait conjurer). D’où la complexité des niveaux de relation et d’époques différentes tressés dans ce qui se présente comme un simulacre névrotique : « Le rite a ici pour fonction de mettre au service d’un besoin immédiat (la chasse) la restitution fictive d’un lien affectif fondateur associé à une pulsion orale disparue… On passe ainsi de la réactivation du sentiment de perte d’un objet réel ancien (le sein) à l’activation d’un manque d’un objet fantasmé ». Le simulacre exprime-t-il la vérité de néant d’un monde dénaturé (au sens baudrillardien) ? La belle projection millénariste du mythe du cargo qui viendra rendre au centuple ce qui fut perdu, montre qu’il s’agit plutôt d’une construction obsessionnelle du conflit pulsionnel. Il n’en reste pas moins que la part d’ombre et d’irréalité est dans le rituel Yangis si importante qu’il faut en venir à se demander, comme le fait Juillerat, dans quelle mesure cette prégnance de la menace de disparition modifie les instances du sujet.

Dans la culture Yafar, il existe deux types de survivance du mort, le nabasa, alter ego imaginaire (mais pas simple reflet spéculaire puisqu’il est capable d’agir en rêve), et l’esprit véritable, le sungwang, qui devance le sujet dans ses actes. Ce type d’organisation symbolique offre au sujet deux modalités de repérage et de fonctionnement plus complémentaires qu’antagonistes. Or les choses se compliquent avec l’apparition de l’ifaal (fantôme), version négative de l’esprit du mort errant dans l’infra-monde sur un mode castré et pourrissant susceptible d’amener le sujet à se protéger par un clivage à la fois topique et intergénérationnel (la division entre les dimensions d’esprit social libidinal et de fantôme asocial pervers traverse le monde des morts, le sujet lui-même et le rapport entre celui-ci et le monde des morts). Faut-il en déduire que l’individu Yafar serait « conscient de son inconscient », lorsqu’il pousse le sungwang vers « sa propre perte » en ifaal caricatural, en particulier lorsqu’il se livre à la narration de rêves où la mort mythologique traduit en fait un sentiment de chute et de dépersonnalisation ? La relation à l’inconscient n’est pas la même, sans doute, dès lors que des expériences limites traitent le noyau mélancolique du sujet en le reconnaissant partiellement de sorte que le recours à la dépression n’est pas nécessaire. La dualité entre fantôme mortifère et esprit héroïque protecteur met en mouvement (intra mais aussi inter-subjectif) la mélancolie, et du même coup ce que nous appelons inconscient apparaît comme construit par cette exigence.

Le rituel cadre la subjectivation au fil d’un parcours scandé par des narrations où la visée de socialisation ne saurait faire oublier l’insistance de la sexualité. Dans le rituel Naven, les oncles maternels se déguisent en femmes face à leurs neveux, les individus jouent soit des personnages (les oncles représentent les mères), soit leur propre rôle (les neveux en passage initiatique incarnent l’instance nommable Sujet). Dans les simulacres sexuels qui ont alors lieu, c’est bien sûr l’angoisse libidinale qui doit être liée, dans son double aspect de rapprochement homosexuel avec les oncles-pères et d’inceste avec la figure maternelle. Le « sujet » advient dans ce « théâtre » collectif comme celui qui joue son propre rôle. Le caractère délibérément grotesque des simulacres sexuels traduit ici à mon sens autant un difficile travail de mise à distance du pulsionnel (le refoulement en train de s’effectuer) qu’il résulte des contraintes de toute théâtralité.

La cure analytique serait-elle notre rituel de subjectivation ? Dit d’une autre façon : le déclin de l’efficience symbolique des pratiques rituelles pourrait bien avoir simultanément engendré une recherche sauvage de substituts jusque dans l’exacerbation de formes psychopathologiques et l’institution de la psychanalyse comme mise à l’épreuve de l’altérité. Dans le rituel, l’officiant se concentre sur un savoir ésotérique invisible derrière les gestes et les mots en « une posture immobile face à l’objet ». Ses incantations obsessionnelles cherchent à substituer au manque une continuité. Le sujet n’y tient, au-delà des expériences limites de perte et de chute, que de parvenir à reconstituer l’objet.

J’aimerais reprendre ici en conclusion la distinction entre mythe et narration que propose P. Bidou : il n’y a pas décadence du mythe en récit, bien au contraire entre narrateur et auditeur se dessine un « acte social a minima » qui suppose un lien d’attachement entre deux personnes. La sexualité est au cœur des contenus du discours mythique comme au centre de la pratique de sa transmission interhumaine. Chaque fois qu’un Je-Héros-Narrateur s’adresse à un auditeur-interlocuteur, le risque d’enfermement dans l’incestuel est surmonté, à condition que soit élaborée une dimension fondamentale (et quasi mélancolique) de perte : le mythe est une histoire générale de la perte, dit Bidou, qui ajoute que cette histoire tend à se structurer autour du fantasme d’un « temps primordial sans trou », et d’une « absence d’interruption dans le mouvement sans fin qui régit la jouissance de l’ancêtre ». La détresse de la perte (narcissique aussi bien qu’objectale) cherche toujours à s’articuler aux signifiants de l’angoisse de castration : c’est ce avec quoi travaille le psychanalyste.

Discussion avec Danielle Kaswin-Bonnefond et Jean Bergeret

À propos du texte de Jean Bergeret

Danielle Kaswin-Bonnefond

J’apprécie la réponse de Jean Bergeret, et je lui proposerai une nuance : « une réaction thérapeutique négative positive » et, en effet, comme il le remarque, la question de la pulsion de mort et sa complexité sont l’un des motifs de ma réflexion. Le transfert en un premier temps, puis le transfert négatif ont été considérés comme obstacles au traitement avant de devenir les leviers essentiels de la cure à travers l’interprétation. C’est dans cette perspective que je situe la RTN, et le travail d’analyse du contre transfert est donc primordial pour l’élaboration des résistances majeures.

N’étant pas germaniste, je ne peux débattre de certains points sémantiques, mais le concept de pulsion intéresse une force psychique qui n’est ni besoin, ni désir tout en restant contigu de l’un comme de l’autre. En dehors d’un léger vacillement durant cette courte période d’introduction du narcissisme dans la théorie, Freud a toujours maintenu la notion de dualisme pulsionnel ainsi que celle de poussée constante. De ce fait, la pulsion ne peut donc jamais être satisfaite, ou de manière parfaitement éphémère au risque de porter atteinte à l’intégrité de son principe même. A cette poussée constante de et dans la pulsion répond une autre force, la compulsion de répétition qui ne répond pas au principe de plaisir, mais tend à autre chose. Cet au-delà du principe de plaisir met en danger et effracte le mécanisme pulsionnel portant alors atteinte à son propre fonctionnement. C’est le processus même qui organise la pulsion qui la menace et met en danger l’un ou l’autre des encadrants de la pulsion : le fonctionnement psychique et le fonctionnement somatique.

Le terme de pulsion de mort est peut-être mal choisi, nous nous retrouvons devant la question de la pulsion et de l’instinct. Instinct de mort et pulsion d’agressivité ? La pulsion porteuse d’un savoir sans connaissance, ne se conçoit qu’à travers la relation à l’autre. L’instinct peut être entendu comme une connaissance sans savoir et n’implique pas de processus d’objectalisation. Et si beaucoup d’auteurs n’ont pas reconnu la notion de pulsion de mort, la question n’est pas close.

Jean Bergeret insiste à juste titre sur la nécessité de distinguer plusieurs cliniques de RTN selon les exigences pulsionnelles de la logique névrotique, psychotique, ou narcissique du patient. Toutefois les cliniques contemporaines ne s’appuient plus autant sur des données nosographiques inéluctables. L’hétérogénéité des organisations psychiques nous autorise à supposer des plages narcissiques, des zones de clivage à potentialité psychotique et des défenses plus souples sur le modèle du refoulement et ce serait le facteur quantitatif, comme le rappelle M Klein, qui déterminerait la qualité des processus psychiques.

28 novembre 2003

A propos de la réaction thérapeutique négative

Christine Jean-Strochlic

Merci à Danielle Kaswin-Bonnefond de nous introduire à une discussion sur la réaction thérapeutique négative et la trace.

M. Proust affirmait la pluralité du concept de mort : « Nous disons la mort pour simplifier, mais il y en a presque autant que de personnes. »

Dans sa réponse ,J. Bergeret souligne les nombreuses différences tant dans le concept de pulsion de mort que dans la réaction thérapeutique négative introduisant l’idée d’une positivité qui pourrait inclure la proposition d’entendre la réaction thérapeutique négative comme une manifestation du processus analytique à la condition d’inclure des modalités d’expressions cliniques diverses selon les structures sous-jacentes.

W. R. Bion insiste sur l’existence d’une valence négative qu’il attribue à son trépied pulsionnel (-L), (-H), (-K) et qui serait à l’origine des forces négatives retrouvées dans la clinique dans des intensités variables. Seule, l’élaboration minutieuse et patiente de ce versant permet d’atteindre le moment conclusif d’une analyse comme un temps précieux et incontournable de confrontation au deuil de l’objet primaire.

Les développements de D. Anzieu vont aussi dans ce sens lorsqu’il considère cette réaction comme un paradoxe agi intriquant un processus primaire (l’envie destructrice) avec un processus secondaire (le dilemme).

Si cette réaction peut s’envisager comme un opérateur théorico-clinique c’est dans un sens proche de D. W. Winnicott lorsqu’il évoque la question fondamentale de l’utilisation de l’objet dans le fait de la survivance de ce même objet (l’analyste) à la destructivité du patient.

Pour sa part R. Roussillon parle d’une neutralisation énergétique pour éviter la reviviscence d’un état traumatique qu’il qualifie d’agonistique. Dans la mesure où la situation transférentielle permet l’élaboration des traumatismes précoces nous sommes ici confrontés à la question des traces advenues ou pas dans l’espace psychique, c’est dans ce contexte que le contre-transfert prend toute son importance comme seule possibilité de traduire ce qui n’est pas encore psychisé en tant que tel dans la pensée du patient. Dans cette perspective une réaction thérapeutique négative peut exister chez l’analyste liée à la réactivation de ses propres traces traumatiques. Rappelons à ce propos la théorisation de P. Aulagnier sur la question de l’originaire qui ne peut se représenter que dans la construction théorique qu’en fait l’analyste : « Ce qui se joue dans l’originaire ne peut comme tel avoir place dans la scène du primaire et ne peut être de ce fait mémorisable, mais par contre, ce qui va se construire sur cette scène en portera la marque. »

Pour A. Green la pulsion de mort se traduit dans une fonction désobjectalisante par la déliaison à l’origine d’un désinvestissement que l’on retrouve à son apogée dans les manifestations du narcissisme négatif. C’est un risque majeur que certains patients prennent particulièrement lors des fins d’analyse et qui comporte un enjeu somatique non négligeable.

Il me semble que ces mouvements sont en jeu tout au long de la cure selon des modalités variables en fonction des traumatismes sous-jacents en particulier au niveau narcissique mais qu’ils impriment l’histoire psychique du couple analytique même à minima, dans l’unité de la séance.

Pour conclure, je partage cette conception dont l’évolution me semble fonction de la qualité de l’intrication pulsionnelle. Il existe un indicateur qui est très parlant à savoir la haine, quelle que soit sa modalité d’expression, son évolution au cours du processus analytique traduit l’intensité des processus sous-jacents.

29 novembre 2003

Réponse à Christine Jean-Strochlic

Danielle Kaswin-Bonnefond

Je ne peux qu’approuver le choix des auteurs auxquels Christine Jean-Strochlic fait référence. Ils ont tous approfondi la clinique et la théorie des patients aux structures non névrotiques.

La question se pose de savoir, si, comme Freud s’interrogeant sur le transfert négatif, en particulier celui de Ferenczi qu’il avait ignoré , nous pouvons déceler les indices d’une réaction thérapeutique négative potentielle et aborder ce travail dans la cure avant que cette clinique négative ne s’y déploie. La valence traumatique du processus transférentiel, mais aussi contre-transférentiel lorsque se profile une éventuelle fin de cure remet au travail cet impossible deuil de l’objet primaire toujours réactualisé.

Et, comme Christine Jean-Strochlic le rappelle, « ces mouvements sont en jeu tout au long de la cure », avec le risque qu’un déséquilibre économique bouscule les capacités élaboratives du couple analytique.

5 janvier 2004

Réaction thérapeutique négative et Narcissisme

Alain Ksensée

L’auteur de cette proposition théorique s’expose courageusement à une discussion très critique mais passionnante. La réflexion de Madame Kaswin-Bonnefond s’appuie avec résolution sur le concept de pulsion de mort. Je ne partage pas la certitude théorique de Madame Kaswin-Bonnefond concernant la pulsion de mort. Mais je ne pourrais lui reprocher son choix. N’est-il pas celui de beaucoup de psychanalystes et non des moindres ? Ces derniers ne se privent pas d’apporter à ce concept plus philosophique que psychanalytique (de l’aveu même de Freud) la certitude de leur expérience clinique et théorique. Mais ce qui complique encore son propos, l’écarte pour une part de toute référence clinique, me semble lié à un autre recours théorique.

En effet, son approche fondée sur la pulsion de mort, se poursuit par l’évocation de la « trace mnésique » qui demeure selon mon point de vue « impalpable. » Il s’agit là encore d’un concept qui mériterait discussion ; bien que Freud lui accorde une importance décisive, sans l’hésitation qui le conduira à formuler l’hypothèse de la pulsion de mort. C’est donc avec un certain soulagement et un grand intérêt que la proposition théorique de Madame Kaswin-Bonnefond aborde le problème de la RTN à partir du contre transfert, une approche dont Jean Bergeret souligne dans son intervention, l’intérêt, la nécessité.

Mon intervention dans la discussion est avant tout d’ordre clinique. Il s’agit d’une réflexion qui m’est venue au cours de l’écoute de certains patients, après la lecture de l’intervention de J. Bergeret précédée par celle du texte de Madame Kaswin-Bonnefond. D’une manière générale, nous évoquons la RTN lorsque nous constatons une aggravation de l’état du patient alors même que l’ensemble des interventions, des interprétations, le « climat » de la cure devrait avoir un effet bénéfique. Je me propose d’aborder la RTN non pas à partir de ce que nous constatons lorsqu’elle est présente, mais de tenter de circonscrire une configuration transférentielle susceptible de favoriser sa survenue. Cette configuration transférentielle souligne l’importance des blessures narcissiques et la défaillance narcissique ; cette dernière semble intéresser le tout jeune âge de ces patients. Il en résulte que ces failles narcissiques hypothèquent gravement le développement de la classique névrose œdipienne du jeune enfant.

L’importance de l’atteinte narcissique n’apparaît pas toujours dans toute son ampleur lors des entretiens préliminaires. En effet, dans le cadre de ces derniers, le face à face semble permettre au patient de « s’accrocher » à un objet, en l’occurrence l’analyste si ce dernier sait moduler et aménager la distance au patient : trop neutre et trop bienveillant menace le patient d’un nouvel abandon ! Mais trop près : la menace d’intrusion lui est insupportable ! En fait, il s’agit d’un objet que nous pourrions qualifier après Freud et J. Bergeret d’objet anaclitique. Cet objet est fondamentalement narcissique. La libido sexuelle peut « donner le change » nous faire croire que c’est un objet investi par les pulsions sexuelles. Mais en fait la libido sexuelle est là pour s’attacher, pour garder, ne pas perdre un objet narcissique. C’est du moins, ce que révèle très rapidement l’analyse. Nous pourrions dire de façon quelque peu abrupte : il existe bien un transfert, mais c’est un transfert sur le cadre, lequel inclut l’analyste en sa qualité d’objet narcissique.

Le travail analytique passionnant, difficile, s’engage selon des modalités que je ne puis préciser dans cette discussion : Freud dans le texte que nous allons évoquer insiste sur la difficulté clinique de cette configuration ; puis en donne un exemple autour de l’identification inconsciente à une autre personne qui fut jadis l’objet d’un investissement érotique. Il arrive un moment où le processus analytique permet au Moi du patient d’être confronté à un objet qui perd sa qualité narcissique, du moins dans une certaine mesure, pour devenir par le jeu du retour du refoulé un objet dont la valence pulsionnelle est certaine. L’objet est investi par la libido objectale. Cette entrée sur la scène analytique de la libido objectale constitue une sorte de figure transférentielle, au cœur de laquelle peut apparaître la réaction thérapeutique négative. Il ne s’agit pas de certaines fermetures narcissiques ou de bénéfice liée à la maladie névrotique. Dans ces cas évoquons Freud : « On arrive finalement à l’idée qu’il s’agit d’un facteur pour ainsi dire moral, d’un sentiment de culpabilité qui trouve sa satisfaction dans l’être malade […] Mais ce sentiment de culpabilité est, pour le malade muet ».

Danielle Kaswin-Bonnefond évoque dans ce cas la réaction thérapeutique négative qui « serait l’expression de la réactivation de mouvements internes de désinvestissement sur le modèle de l’évitement de la douleur lorsqu’elle s’associe à une menace de désorganisation psychique ou somatique : l’absence d’investissement du sujet par l’objet primaire se combine à l’absence d’auto – investissement du moi pour lui-même. Les traces investies alors pourraient-elles être celles de la désorganisation elle-même ? » Elle évoque de fait sans véritablement le développer une « subjectivation » impossible, (selon le sens que lui confère R. Cahn). Il serait peut-être intéressant d’interroger d’un point de vue théorico-clinique, la deuxième topique. C’est-à-dire la place de l’idéal, le rôle de ce dernier dans le sentiment de culpabilité inconscient. Nous savons que le sentiment de culpabilité relève du Surmoi : « on peut aller plus loin et risquer la présupposition qu’une grande partie du sentiment de culpabilité doive normalement être inconsciente parce que l’apparition de la conscience morale est intimement rattachée au complexe d’Œdipe. » écrit Freud.

Nous pouvons nous demander autrement mais toujours avec Freud pourquoi « le malade ne dit pas qu’il est coupable ; il ne se sent pas coupable, mais malade. » Être malade, n’est-ce pas dire qu’il est certes châtré mais que cette dernière, la castration, est débordée, incapable d’endiguer une atteinte de l’intégrité narcissique ? N’est-ce pas autour du corps fantasmatique, « être malade » d’un corps fantasmatique « idéalement défaillant » que se joue la réaction thérapeutique négative ? Ce qui nous renvoie, certes, au corps fantasmatique du patient, au corps érogène mais aussi au corps de l’objet primaire. Mais aussi au rôle respectif et peu précisé du rôle de l’idéal (formation narcissique) et du Surmoi. En effet, Freud dans le passage que nous avons cité associe ces deux dénominations (l’idéal et le Surmoi) comme les versions d’une même instance topique.

17 décembre 2003

Réponse à Alain Ksensée

Danielle Kaswin-Bonnefond

« La théorie des pulsions est notre mythologie » écrivait Freud en 1932. Il ajoutait : « Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination ». Aussi ne peut-il y avoir que plusieurs versions d’un mythe dont la spécificité est d’être le siège d’un remaniement permanent, comme toute dialectique pulsionnelle, comme la vie aussi.

Lorsque nous évoquons la pulsion, il s’agit d’un concept théorique qui garde son statut d’hypothèse, en particulier lorsqu’il s’agit de la pulsion de mort, quelle qu’en soit la valeur heuristique. Aussi, lorsque, après avoir abordé la théorie de la pulsion de mort en 1920 comme hypothèse spéculative, Freud en 1924S. Freud, Le problème économique du masochisme. Œuvres complètes, vol. XVII, pp. 11-23. Paris, Puf, 1992.</ref avec « Le problème économique du masochisme] affirme l’origine interne de la destructivité, ne tente-t-il pas de maintenir le cap sur les transformations et les mouvements internes de la libido, ainsi que l’expression du transfert de cette libido entre les différentes instances ? Il n’y a d’analysable que ce qui est transférable à l’intérieur même de l’appareil psychique.

Dans le jeu transféro-contre-transférentiel, devant l’expression d’une RTN, il s’agit bien du côté du patient, comme le rappelle Alain Ksensée d’un narcissisme défaillant à travers la réactivation de traces « perceptives » qui n’ont pas trouvé d’issue mnésique, et n’ont de ce fait pas pu se psychiser. On pourrait parler d’un défaut de sexualisation, ou à tout prendre d’une fausse sexualisation. Ces manifestations cliniques correspondant au surgissement d’un matériel non transférable ne peuvent que réactiver les défenses narcissiques primaires du côté de l’analyste également et nécessiter un nouveau travail élaboratif chez celui-ci. Ces failles narcissiques surgissent de l’ombilic du refoulement originaire et peuvent relever d’un idéal du Moi non tempéré. Ne sommes-nous pas alors au plus près de l’énigme de la pulsion dans sa définition même ? Quelque chose de déjà là mais qui nécessite toujours d’être créé, avec le risque toujours actualisé de perte des capacités de figurabilité.

Certes, avec Inhibition, symptôme et angoisse, FreudS. Freud, Le problème économique du masochisme. Œuvres complètes, vol. XVII, pp. 11-23. Paris, Puf, 1992.</ref] aborde cette résistance du Surmoi, comme « la dernière, la plus obscure, mais pas toujours la plus faible… Elle s’oppose à tout succès et en conséquence aussi à la guérison par l’analyse ». Toutefois dans le passage qui précède celui-ci, il parle de cette résistance du Ça, qui inclus la puissance de la compulsion de répétition et l’attraction des éléments du refoulement originaire. Cette résistance du Ça semble largement aussi redoutable.

5 janvier 2004

La réaction thérapeutique négative et la trace. Approche conclusive

Danielle Kaswin-Bonnefond

Ce qui ferait la valeur heuristique d’un concept en psychanalyse serait sa valeur d’outil théorique à faire travailler. Les réponses à ma proposition théorique : la réaction thérapeutique négative et la trace me semblent aller dans ce sens pour le premier terme : la réaction thérapeutique négative, mais c’est moins évident pour le second : la trace. Pour la pulsion de mort, le débat est loin d’être clos.

La trace pose la question du danger de réification dans la théorie, au carrefour des deux topiques. Je la placerais à un niveau processuel entre psychique et somatique, consubstantielle à la pulsion, peut-être même participant à sa constitution, non seulement en perpétuel réaménagement mais toujours en train de se créer ou de se recréer, faisant le lit du hiatus entre affect et représentation. A jamais insaisissable, cette entité perceptivo-sensorielle se situerait du côté de la castration lorsque se déploie la subjectivation mais se maintiendrait au niveau de l’impensé lorsqu’elle échappe à l’inscription représentative et se maintient en deçà du registre de la symbolisation : un infantile non sexuel qui ressurgirait à travers la réaction thérapeutique négative. Cet infantile deviendrait potentiellement médiatisable et dès lors pourrait acquérir la qualité du sexuel. Lorsque les failles narcissiques s’actualisent dans le transfert, elles concernent tout autant les matrices représentatives et placent le sujet dans l’incapacité de transformer les traces perceptives en traces mnésiques.

N’est-ce pas par sa mobilisation et son adresse transférentielle, avant et au-delà de son inscription mnésique, que la « trace » travaille dans la cure, tant chez le patient que chez l’analyste, réactualisant l’indicible et la spécificité asymptotique de la cure analytique ? En mobilisant les auto-érotismes infantiles à côté des failles représentatives de l’analyste, l’actualisation du perceptif et de l’agir met en tension ce qui relève de l’originaire. Donc ce qui relève du travail de symbolisation.

Jean Bergeret ouvre une véritable clinique de la réaction thérapeutique négative, Christine Jean-Strochlic en souligne l’inscription dans les travaux post freudiens et contemporains et Alain Ksensée questionne le démoniaque de la compulsion de répétition et son saisissement, tant théorique, qui reste en discussion à travers le concept de pulsion de mort, que clinique, à travers les problématiques narcissiques. Nous retrouvons les questionnements de Freud dans L’Analyse avec fin et l’analyse sans fin.

Je les remercie vivement d’avoir enrichit une discussion qui touche à notre clinique d’aujourd’hui.

27 février 2004

Masochisme masculin, masochisme féminin

On ne s’étonne pas assez ! On ne s’étonne pas assez de cette nécessité impérieuse, dans la langue française et d’autres langues, de donner un genre soit masculin, soit féminin, à tout nom, adjectif, pronom. On ne s’étonne pas assez, à l’inverse, de la négligence des psychanalystes à se soucier, non du genre grammatical bien sûr, mais de la sexuation des notions qui non seulement sont désignées par notre taxinomie, mais vécus par les patients, par tel patient : quel sexe donne-t-il au narcissisme, à la libido, à la dépression, la maladie, la douleur.

Pour ce qui est de masochisme, la cause est entendue pour Freud, il ne peut être mieux ancré dans son sexe : il est féminin ! Est-ce à dire que les femmes sont masochistes ? Il serait masochiste de nos jours de le dire, ce serait risquer d’être lynché ! Est-ce à dire que le féminin de l’homme comme le féminin de la femme est masochiste ? Et nous sommes tous bisexués ! Cette proposition est plus consensuelle, politiquement correcte, mais risque d’esquiver les problèmes, ce qui n’est pas très psychanalytique.

Si nous passons maintenant du point de vue de l’analyste à celui du sujet, quelle sexuation va-t-il attribuer au masochisme, le sien, celui des autres, des femmes ? Comment va-t-il l’investir, le contre-investir du fait de cette sexuation, et de sa sexualisation ? (Nous distinguerons bien sexuation, question d’identité, être homme ou femme, et sexualisation, question de désir et de plaisir sexuels.)

La société, dans ses fluctuations idéologiques, fera aussi ses choix.

Mon exposé porte sur la composante identitaire du masochisme, sa sexuation donc, et non sur sa composante érogène (c’est-à-dire le plaisir qu’il apporte), sa sexualisation. Partir de paradoxes nous permettra de casser certaines routines d’abord du problème. En bref, je partirai des paradoxes de deux textes fondamentaux de Freud. Dans « Le problème économique du masochisme », Freud décrit le masochisme féminin…chez l’homme ! Dans « On bat un enfant », Freud décrit ce que j’appellerai le masochisme masculin…chez la fille ! Le paradoxe serait-il levé si on considère que le masochisme féminin est l’autre façon d’être une femme pour un homme ? Et le masochisme masculin l’autre façon d’être un homme pour une femme ? Mais il nous restera alors à comprendre le masochisme féminin de la femme ! Et symétriquement…

Pour plus de clarté, lorsque je dis masochisme féminin il faut entendre féminisant, et lorsque je dis masochisme masculin il faut entendre masculinisant ; ce n’est pas le sexe du sujet qui compte. Ce sera à la clinique de nous montrer tout ce que recouvrent ces apparents petits jeux de logique et de fausses ou vraies symétries. Surtout, elle nous révélera les moments féconds des « passages par le masochisme » à l’adolescence bien sûr, cette période critique de la constitution de l’identité – identité qui ne peut qu’être sexuée ou défaillir dans la dépersonnalisation.

Auparavant, je rappellerai quelques notions générales et les conceptions de Freud.

Au départ, le masochisme est défini comme une perversion dans laquelle le plaisir est lié à la douleur et à l’humiliation, puis il a été retrouvé dans les névroses, et autres entités psychopathologiques, et reconnu comme fondamental de l’humain. La position de Freud a oscillé entre : d’une part la primauté du sadisme sur le masochisme, dit secondaire, où le sadisme est retourné contre soi (qui reste d’un grand intérêt en clinique. La culpabilité d’avoir été sadique renvoie au masochisme, mais le masochisme s’infiltre de sadisme, comme agresser l’autre en s’exhibant victime) ; et d’autre part la primauté d’un masochisme primaire, où la pulsion de mort est dirigée contre le sujet lui-même, mais liée par la libido. Secondairement, elle est dirigée vers l’extérieur soit comme pulsion de destruction, d’emprise, soit si elle est sexualisée, en sadisme ; le sadomasochisme implique donc une satisfaction sexuelle et non une simple violence, agressivité, retournée ou non sur soi.

Resituons les trois masochismes que distingue Freud :

1. Le masochisme érogène enraciné dans le biologique, théorisé, au niveau de la liaison de la pulsion de mort par la libido décrit aux différents stades, il signifie :

– au stade oral, être dévoré ;
– au stade sadique-anal, être battu ; stade très important dans le sadomasochisme, comme son nom l’indique, marqué par l’expulsion destructrice de l’objet, par la bipolarité domination/soumission, par l’érogénéité de l’anus, étendue aux fesses : fouetter les fesses est le basique du sadomasochisme ;
– au stade phallique, être castré. L’association fille = castrée suscitera bien des contestations, qui ne tiennent pas toujours compte du temps limité du stade où Freud l’a isolé. Nous y reviendrons après Freud ;
– au stade génital enfin, à la puberté, le masochisme devient subir le coït, être violée, ou enfanter dans la douleur. C’est le stade où la différenciation devient masculin/féminin (et n’est plus castré/non castré), marqué par la complémentarité des sexes, avec la reconnaissance du vagin chez la fille, l’avènement de l’éjaculation chez le garçon.

2. Le masochisme féminin. Il repose entièrement sur le masochisme érogène, dit Freud, et il est bien évident que celui-ci restera toujours présent auprès de la composante identitaire ; la question sera celle de leur articulation – nous y veillerons. Freud l’a qualifié « d’expression de l’être de la femme », ce qui en a irrité plus d’une ! Mais Freud l’envisage plus cliniquement : d’une part il apparaît dans la liaison avec la passivité dans les paires contrastées : masochisme passif-féminin/sadique actif-masculin. D’autre part, Freud justifie le qualificatif de féminin par les fantasmes retrouvés en clinique : être castrée, être coïtée, enfanter ; nous y reviendrons à partir du masochisme de l’homme : c’est en effet un féminin qui n’appartient pas seulement aux femmes, mais aux deux sexes.

3. Le masochisme moral est très présent dans les névroses, les comportements d’échec, peut-être plus encore que dans les autres masochismes, « la jouissance est de lui-même ignorée » (pour reprendre l’expression de l’homme aux rats), refoulée (mais elle peut parfois être saisie dans l’expression du visage du patient qui raconte avec délices son dernier échec). Fondamentalement, le masochisme resexualise la morale. Si le besoin de punition est bien conscient, par contre les liens avec l’objet sont masqués derrière le conflit Surmoi/Moi. Mais quel est le sexe de la morale et celui du châtié ?

Après cette mise en place classique freudienne des différents masochismes, abordons le masochisme féminin de l’homme, dans ses paradoxes.

Le masochisme féminin de l’homme

Ainsi décrit par Freud dans « le problème économique du masochisme », ce masochisme de l’homme : « dans les cas où les fantaisies masochistes ont connu une élaboration particulièrement riche, on fait la découverte qu’ils mettent la personne dans une situation caractéristique de la féminité, donc signifient : être castré, être coïté, ou enfanter. C’est pourquoi cette forme de manifestation du masochisme je l’ai nommée, pour ainsi dire, a potiori [de préférence] le masochisme féminin, bien que tant de ses éléments renvoient à la vie infantile (voir haut : le masochiste veut être traité comme un enfant méchant). Notons ici que la traduction de Laplanche dans les Œuvres Complètes de Freud, « être coïté », peut vous paraître trop scientifique pour la chose indiquée, toutefois je ne vous proposerai pas « être baisé », trop vulgaire, mais qui a le mérite de bien exprimer le sado-masochisme qui vient infiltrer le féminin).

Par contre Freud n’a pas été gêné par le fait qu’il s’agisse d’hommes « auxquels il se limite ici en raison du matériel », écrit-il entre parenthèses. Piètre excuse ! Bien sûr ces fantasmes se rencontrent dans les deux sexes, bien sûr la culpabilité châtiée est sans doute celle de la masturbation dans les deux sexes, mais ne risque-t-on pas de noyer le poisson ?

Monter en épingle le paradoxe du masochisme féminin de l’homme comme je vous le propose nous mène à prendre en compte l’importante problématique de l’identité, et d’autres culpabilités – celle du travestissement de l’identité sexuée ? Mais encore ? Il nous faudra préciser.

Il s’avère heuristique de distinguer les deux finalités de ce masochisme :

1a) Finalité érogène : connaître ce qu’est la jouissance de la femme, même si cela se paie de douleurs. C’était le souhait du Président Schreber (celui des mémoires, analysés par Freud), super woman de la jouissance féminine – cinq fois plus que la femme, qui déjà jouit neuf fois plus que l’homme, selon Tirésias (Tirésias était passé par l’état d’homme et de femme ; Zeus et Héra le consultèrent pour savoir qui de l’homme et de la femme éprouvait le plus de plaisir en amour ; il répondit que si la jouissance se composait de dix parties, la femme en avait 9 et l’homme 1. Héra frappa alors Tirésias de cécité pour avoir révélé le grand secret des femmes – et peut-être d’avoir saboté sa présentation habituelle de victime masochiste.) Ce mythe est révélateur de l’envie des hommes vis-à-vis de la jouissance féminine.

1b) Finalité identitaire féminisante : si le transsexuel souffrira de toutes ses opérations chirurgicales pour devenir une femme, sans aucun gain de plaisir, le masochiste ordinaire se contentera de scénario pervers ou s’exhibera comme victime dans ses échecs – une solution bien plus économique !

Finalités érogène et identitaire peuvent s’allier, mais souvent aussi entrer en conflit. La honte d’être féminisé, de « subir le coït » ou quelques-uns de ses simulacres contraignent à trouver des détours complexes ; Schreber accepte d’être la femme de Dieu mais non celle de Fleschig !
La culpabilité alimente le besoin de punition, classiquement culpabilité œdipienne et/ou masturbatoire ; mais de plus on observe une culpabilité d’ordre « identitaire » attachée à la tromperie sur le sexe ; parfois à l’affront envers le père de refuser l’identification et la première partie de l’injonction « sois comme moi » (la 2ème partie étant « ne sois pas comme moi), de trahir la descendance masculine. Chez d’autres, culpabilité vis à vis de la femme qui a été maltraitée : la mère qui a été mutilée par la naissance ; aussi les femmes infidèles trop punies selon un patient qui se faisait « avoir » par des étrangères, celles qui ont été lapidées à une autre génération celles qui ont été tondues – retour du sadisme, parfois transgénérationnel, sur soi ; ou encore rendre à la femme, en guise de pénis, le fouet, stratagème du fétichiste pour conjurer le fantasme de castration féminine, réparation chez d’autres. Ainsi l’homme masochiste peut acquitter une dette de souffrance à la femme.

Le passage transitoire par la position masochiste féminine participe paradoxalement à l’identification masculine de l’homme. B. Grunberger a décrit « l’introjection paternelle sur le mode anal » qui peut recouvrir le fantasme de captation anale du pénis par castration du père (effet coupe cigare), dans une relation masochiste d’Œdipe inversé, (c’est à dire d’amour du garçon pour le père). Ceci entraîne culpabilité d’avoir castré le père, et honte de la soumission ; et être sodomisé est sans doute la position la plus masochiste de l’homme, et qui déclenche les plus fortes formations réactionnelles, notamment chez le paranoïaque et certains adolescents.

En résumé, le masochiste donne des verges pour se faire battre. Plus précisément, le masochiste de cette captation anale se fait battre (sodomiser) pour prendre la verge de l’objet (le père). Le masochiste fétichiste se fait battre pour donner une verge (un fouet) à l’objet (la femme).
Nous verrons plus loin que le masochiste masculin se fait battre ou se fait souffrir pour s’ériger en verge (plus exactement en phallus par la contracture).

Le masochisme féminin de la femme

Si vous avez suivi ma démonstration, le masochisme féminin de l’homme est parfaitement logique. Mais comment comprendre alors le masochisme féminin de la femme ? Car on trouve quand même des femmes masochistes ! N’est-elle pas femme tout « naturellement » ? Sans artifices ? N’entrerait alors que la composante érogène ? Toutefois la visée identitaire ne se limite pas à une opposition masculin/féminin. Nous devons prendre en compte les sous-variétés identitaires de la femme.

Freud décrit, en fait, trois types féminins à propos du masochisme féminin : la fille castrée – la femme érotique qui « subit » le coït – la mère, qui accouche (dans les douleurs). Florence Guignard à juste titre parlait de bascule entre l’identité de la femme érotique et celle de la mère plutôt que de condensation ; le mouvement d’alternative se fait aussi avec la femme régressée au niveau phallique (la fille castrée) si l’on suit Freud. On comprend la culpabilité et le besoin de punition qui peut saisir la femme qui se veut mère, comme et/ou contre sa mère ; ou celle qui ne supporte pas son érotisme. Plus généralement, tout changement identitaire peut entraîner la culpabilité d’être présomptueuse, d’où paiement en douleurs, échecs.

Après le masochisme féminin…

Le masochisme masculin de la femme

« Elle est devenue le garçon dans le fantasme » grâce à l’identification au garçon battu, écrit Freud dans « Un enfant est battu ». Sans doute Freud ne s’intéresse pas là directement à la composante identitaire du fantasme comme nous, mais à sa composante érogène, qui culmine dans la pratique masturbatoire qui l’accompagne souvent. Mais ce fantasme reste néanmoins démonstratif d’un masochisme masculin de la femme – masculin signifiant masculinisant, ce qui rend homme, et ne qualifiant pas le sexe du sujet battu.Si déjà ce fantasme se rencontre plus souvent chez la fille, Freud va délibérément limiter à celle-ci son étude ; l’enfant battu est lui, toujours un garçon (quel que soit le sexe de celui qui fantasme.)

Freud en décrit les trois temps :

– Premièrement le père bat l’enfant (un garçon jalousé, haï par moi.) C’est souvent le souvenir d’une scène réelle.
– Deuxièmement, je suis battue par le père (temps inconscient) : temps masochiste, virtuel, reconstruit ; fantasme inconscient sexualisé qui à la fois satisfait la culpabilité de la jalousie du premier temps, et signifie sur le mode régressif le coït avec le père. (Vulgairement, l’expression « je me fais baiser par mon père » condense bien l’érotisme et le sadomasochisme punitif.)
– Troisièmement, on bat un enfant (un garçon).

Freud s’interroge sur l’identification de la fille à un enfant battu dans ce troisième temps. Il est à noter que là la fille échappe au poids de la régression femme-passive-masochiste classique ; pourrait-on dire qu’elle se fait battre pour devenir garçon (définition du masochiste masculinisant) se faire battre pour obtenir une verge ? N’est-elle pas « devenue le garçon dans le fantasme » grâce à cette identification à l’enfant battu ? En fait, dit Freud, elle “n’ose pas” aller jusque-là et le fantasme résultant est un compromis entre:

– une position sadique masculine non assumée ;
– une position masochiste masculine par identification au garçon battu ;
– mais seule la position de spectatrice est tenable : grossièrement c’est « principalement des garçons qu’elle se figure subissant les coups ».

Si ce texte met bien en relief le temps du masochisme masculin de la fille, cette identité sexuée reste du domaine du fantasme (et de la satisfaction masturbatoire souvent), labile, ce que nous retrouverons souvent en clinique ; mais dans d’autres cas, l’identité sexuée s’ancrera durablement, par le corps.

Le masochisme masculin chez l’homme

Nous avons posé la question des variétés d’identités féminines. Chez l’homme, on retrouverait des variétés d’identités masculines. Toutefois, établir une symétrie entre maternité et paternité peut paraître construire de fausses fenêtres pour la beauté de la présentation ; certes, ce n’est pas l’homme qui accouche (encore que dans les couvades, c’est l’homme qui souffre !), mais ce besoin de symétrie, contre la différence, revient aussi dans toutes les conceptualisations qui abordent le problème du féminin.

Plus souvent, on se trouve devant le désir d’être plus homme, dans cet alliage redoutable de la douleur et du narcissisme ; la culpabilité de la rivalité œdipienne et du triomphe phallique qui doit se payer. Le masochisme phallique est le gardien du narcissisme, « l’attaquer » risque de précipiter dans la décompensation, dépressive (ceci est valable pour les femmes).

Après cette étude générale des types de masochismes chez Freud,

Qu’en est-il de ces masochismes à la puberté, toujours pour Freud ?

La complémentarité des sexes sortirait-elle la femme de son statut dévalorisé de passive, masochiste ? Surtout, le dépassement du stade phallique ne l’associerait plus au fantasme de castration. (Ce stade précédent, phallique, caractérisait la fille par le manque du pénis, le manque d’une libido spécifique ou la piètre consolation d’un petit clitoris, ou plus tard celle d’obtenir le pénis ou un enfant. « La poussée du membre viril devenu érectile indique le nouveau but, c’est à dire la pénétration d’une cavité qui saura produire l’excitation ». La cavité n’est certes plus un sexe diminué, mais si le pénis a trouvé un nouveau but, sa flamboyance laisse dans l’ombre l’autre sexe, dans ce passage, d’autant plus que Freud renvoie le clitoris au refoulement pour faire advenir, dans une autre passivité, le vagin – mais pourquoi cette passivité devrait-elle être masochiste, et ne pas recouvrir une certaine activité, d’ailleurs. Toutefois les organes s’équilibrent plus loin : « l’attraction que les caractères des sexes opposés exercent l’un sur l’autre marquant la fin de l’auto-érotisme de l’enfance ». (FREUD S., 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, Paris, 1962.)

En pratique, ce « happy end » ignore dans ce passage le choc de l’avènement de la puberté (le « break down » de Laufer), les problèmes identitaires qu’amène un nouveau corps, le renoncement à l’autre sexe. D’où mouvements régressifs, et souvent processus de clivage qui vont accentuer la coupure entre les sexes et aboutir à des solutions néfastes.

En quittant Freud pour les postfreudiens, je laisse en suspens, apparemment, ma « thèse » sur les paradoxes du masochisme. Mais d’une part je tiens à vous faire un tableau plus large, et d’autre part nous questionnerons les notions de féminin et masculin, avant de répondre à la question : qu’est-ce que l’identité sexuée, et comment s’y place le masochisme.

Après Freud, c’est autour de la connaissance précoce du vagin que s’est cristallisée la contestation de la primauté du phallique chez la fille comme chez le garçon, avec Karen Horney, E. Jones. La fille retrouverait ainsi sa spécificité, avant la puberté. Mais ce n’est pas là mon propos, et je me recentrerai, hors chronologie, sur les relations masochisme – féminin chez ces différents auteurs.

1) Le masochisme serait-il neutre ? à l’origine du masochisme primaire ? B. Rosenberg reprend ce concept freudien sans lui attribuer de sexe. Rappelons le succès de son « masochisme gardien de la vie », opposé au masochisme des pulsions de mort, mais ce positif du masochisme n’a peut-être pas réconcilié les femmes avec « leur masochisme ».

2) Féminin et masculin sans masochisme chez Winnicott ?, qui n’y fait pas référence lorsqu’il distingue, dans les deux sexes, l’élément féminin pur, « to be », l’être à la base de l’identité, chez les garçons comme chez les filles/l’élément masculin pur, « to do », le faire de la pulsion qui relie aux objets, que ce soit sous forme active ou passive. « After being, doing and being done to, but first being », dit-il en anglais. « Being done to », traduit par « accepter qu’on agisse sur vous », implique une passivité qui n’aurait aucun lien avec le masochisme, pas plus que la dépendance à l’apport maternel dans le « being ». Cette identité dite féminine, mais commune aux deux sexes, ne se supporterait pas d’un sexe anatomique, ni d’un genre précoce induit par les parents (Stoller qui, partant de l’étude des transsexuels, a souligné dans la sexuation des jeunes enfants l’influence du désir des parents), (toutefois Stoller partagerait avec les transsexuels l’idée qu’à l’origine l’enfant est féminin, dans la fusion avec la mère ; il souligne l’importance du désir maternel pour laisser une empreinte à son fils d’acquérir l’identité masculine).

3) Passivité et masochisme se retrouvent liés dans les processus psychiques les plus précoces pour Laplanche dans les deux sexes : la passivité de l’enfant lie d’une part la passivité de comportement, d’autre part la passivité vis à vis des fantasmes de l’adulte qui font intrusion , effraction et mettent en branle la coexcitation sexuelle (pour Freud, « rien d’important ne se passe dans l’organisme sans fournir une composante à l’excitation de la pulsion sexuelle » ; par exemple, un traumatisme, une douleur, une effraction physique ou psychique s’accompagnera d’excitation sexuelle). Ces notions se retrouvent dans sa conception de la « séduction originaire » : la mère soignante-aimante introjecte, implante, intromet des messages à la fois traumatiques et énigmatiques, infiltrés de signifiants inconscients, sans signification immédiate pour l’enfant. Dans cette filiation, Jacques André lie passivité – masochisme à la féminité en plaçant cette effraction séductrice à l’origine du féminin (là encore, un féminin commun aux deux sexes).

4) Retour du phallique : l’identité sexuée entrera dans la problématique être ou avoir le phallus (J. Lacan). Mais on ne retrouve guère de développement de la liaison entre identité masculine et masochisme ; toutefois on pourrait la retrouver dans les contractures douloureuses que nécessite « être le phallus ».

5) Masochisme féminin et effraction. Plusieurs autres auteurs que les précédents différencient angoisse de castration et angoisse d’effraction, plus spécifiquement féminine – on y retrouve la tendance à sortir la féminité de la seule référence phallique, qui lie masochisme et fantasme de castration. Les attaques et rétorsions décrites par Mélanie Klein ne sont pas sexualisées, et n’entrent pas dans le cadre du sadomasochisme. K. Abraham rapporte le rêve d’une patiente : couchée sur le sol au ras de l’eau, elle voit sur un bateau un homme qui le fait avancer au moyen d’une longue barre, puis qui la frappe avec cette barre à la bouche, à la poitrine, et enfin lui troue le bas-ventre. Pour Abraham, c’est la crainte de l’effraction à l’intérieur du corps qui repousserait à refouler la connaissance du vagin, et à investir le clitoris, organe externe. Jacqueline Schaeffer nous présente une version plus soft et plus érogène du masochisme féminin : elle note que tout ce qui est effraction, pénétration du Moi et du corps contribue à la jouissance sexuelle : « la défaite dans tous les sens du terme est la condition de la jouissance féminine ». Nous retrouvons là le féminin de la femme, après ces masculins et féminins communs aux deux sexes, ce qui esquivait la question de l’identité sexuée. Celle-ci va s’affirmer à l’adolescence.

6) À la puberté, la complémentarité des sexes, avec l’investissement nouveau ou le surinvestissement du vagin, se substitue au castré/non castré de la phase phallique, nous l’avons vu avec Freud. Philippe Gutton développera cette notion, qui ne se limite pas à la complémentarité des organes, mais aussi celle de la pulsion et de l’organe adéquat, de l’orgasme. Par ailleurs, l’adolescence de nos jours est souvent l’âge des premiers rapports sexuels, rencontre avec le corps de l’autre, l’orgasme à deux. Comment s’y manifeste le sadomasochisme ? Peu dirions-nous rapidement, car il faut souligner l’écart entre les fantasmes masturbatoires, constamment sadomaso, (histoires de viols…) et la réalité moins cruelle, voire tendre des rapports.

Revenons à la question de l’identité, avant d’y replacer le masochisme.

Au total, après avoir passé en revue le masochisme chez Freud et après Freud, on se trouve devant deux points de vue (qui ne recouvrent pas une opposition Freud/après Freud) :

1) Point de vue de la bisexualité psychique ; l’identité est la résultante des identifications, somme de tous ces masculins et féminins, ces « being », ces « doing » que nous venons de voir, vue (mythique ?) d’une synthèse harmonieuse de la personnalité. (Serait-ce une façon de panser les blessures des femmes que de neutraliser ces masculins et féminins en ne les référant pas au « vrai » sexe, anatomique ? Mais de quelles blessures s’agirait-il, si l’on ne croit pas au fantasme de castration de la femme ?

2) Point de vue d’une identité sexuée unique, anatomique dans l’idéal, de finalité narcissique unitaire, et non congruente avec la résultante de toute les identifications ; finalité ayant ses stratégies et ses défenses propres. On est comme on nait, homme ou femme, déjà par l’anatomie, « l’anatomie, c’est le destin » ; il n’est pas nécessaire de se regarder dans la glace pour le savoir, et on n’a pas d’hésitations sur les fiches d’état civil à cocher la case homme, ou femme, on ne va pas chercher une case « autre sexe » ou une case « ne sait pas » .

Il nous faut chausser de gros sabots pour enfoncer des portes ouvertes, et ne poser les vrais problèmes qu’après avoir rappelé ces évidences. Y-a-t-il même conflit entre ces deux points de vue, qui ne sont pas de même niveau ? On peut très bien être homme ou femme, et avoir des tendances, des traits de caractère, des rêves et rêveries de l’autre sexe. Ceci fermement dit, nous pouvons alors étudier les cas aberrants et les rejetons retors de l’inconscient, jusqu’à la psychopathologie de la vie quotidienne ! Nous pouvons replacer dans ce cadre la visée identitaire du masochisme. Celle-ci se voudrait sans doute du type identité sexuée unique, se trouver son anatomie ou à défaut pseudo-anatomie, ou une physiologie (celle de l’accouchement douloureux par exemple, ou de celle des contractures, des spasmes de la sexualité ou la bisexualité de la crise hystérique.)

Mais n’est-elle pas amenée à compenser, au contraire, l’anatomie ? Lui faire contrepoids, garder sous une autre forme quelque chose du sexe auquel l’adolescent a dû renoncer ? Après l’anatomie, le refoulement pourrait, refouler massivement soit le masculin, soit le féminin, c’est à dire renforcer ou contrecarrer l’identité anatomique Je ne signale ce point ici que pour annoncer le retour du refoulé dans le fantasme masochiste :

– pour Fliess, refoulement de l’autre sexe – et donc renforcement de l’identité anatomique;
– pour Adler, refoulement de la féminité dans les deux sexes, sous l’effet de la protestation virile, donc effet contrasté selon le sexe.

Il est intéressant pour notre sujet de noter que Freud « met à l’épreuve l’exemple du fantasme de « fustigation » de « On bat un enfant », pour discuter longuement ces deux thèses ; il en conclut que les motifs du refoulement ne doivent pas être sexués ( nous préciserions se rapporter à la sexuation) mais se rapportent à la sexualité infantile ; « chez des individus masculins et féminins surgissent des motions pulsionnelles aussi bien masculines que féminines et que les unes comme les autres peuvent être rendues inconscientes par refoulement. » Le refoulement ainsi ne prendrait pas en compte les problèmes d’identité unitaire sexuée. Les questions d’identité seraient-elles résolues dans un autre temps, autrement, par le clivage notamment ?

Le schéma était simple chez Steiner (in « Les premiers psychanalystes ») : dans le masochisme comme fantasme, il semble que l’homme se voit comme femme, et la femme comme homme. On retrouve notre thème de « l’autre façon d’être », mais le sentiment d’identité se contente-t-il de fantasmes ? Ou doit-il se trouver une marque dans un corps qui l’atteste ? Éventuellement contre l’anatomie réelle ? Par une anatomie rectifiée, ou une autre biologie, hormonale, ou une physiologie, tout au moins une caractérologie « naturelle » ?

Cette apparente digression sur l’identité nous recadre la situation du masochisme par rapport au corps. L’anatomie dérange, en particulier à l’adolescence, et suscite deux types de réactions : les sérieux et les gais – disons pour dépasser l’équivoque, les sérieux et ceux qui jouent.

  • Ceux qui dénient sérieusement leur sexe anatomique : les plus caricaturaux sont les transsexuels, dont le masochisme éclate dans toutes ces interventions chirurgicales qu’ils doivent subir ! Ces transsexuels ne présentent aucune ambiguïté anatomique (contrairement aux intersexués et aux pseudo-hermaphrodites). Ils gardent néanmoins la conviction d’appartenir intérieurement à l’autre sexe, et veulent le retrouver par un marquage corporel. Tout se joue sur la scène corporelle et non sur la scène psychique, a-t-on dit ; il serait plus exact de dire qu’ils ne jouent pas sur scène mais s’affirment gravement sur le corps et dans la douleur. En dehors de ces transsexuels, certains psychotiques, et surtout des adolescents aux limites de la psychose qui vont interroger leur corps dans la glace, parfois se mutiler, se faire opérer, depuis les dysmorphophobiques graves (ceux qui croient que leur corps, sinon leur sexe, est mal formé) jusqu’à ceux ou celles, bien ordinaires, qui triturent longuement leur acné juvénile.
  • Ceux qui se jouent de leur sexuation, en passant par le déni du sexe de la femme : les pervers et tout particulièrement les fétichistes. Jeu de certains homosexuels qui « font la folle », des travestis.

Revenons au masochisme : est-il sérieux, ou n’est-il qu’un jeu ?

Cliniquement, on a souvent noté le peu de sérieux des scenari sado-maso, qui ne vont pas trop loin, ne s’attaquent pas aux organes sexuels ; il est des scénari très « soft », comme celui de cet homme qui se met à genoux devant sa maîtresse, demande pardon, reçoit sa fessée, et tout cela se termine dans la position du missionnaire ! Il écluse ainsi une bonne part de sa culpabilité, solution plus économique, et plus jouissive, que celle des échecs à répétition du masochiste moral. Toutefois certains ne savent pas jouer, dérapent vers la mutilation (cas rapporté par de M’Uzan) ou le meurtre (cf. l’actualité à Toulouse). Les théories des analystes répéteraient-elles le même dilemme ? Certains vont relever le jeu, d’autres, théoriser la pulsion de mort (concept complexe à ne pas confondre avec une pulsion de killer).

On pourrait faire l’hypothèse que la stratégie du masochiste est justement de rester dans l’ambiguïté, par un jeu qui voudrait se faire prendre au sérieux : la preuve de ce sérieux est la douleur, sensation forte bien réelle, et les risques « réels » de mutilation, voire de mort ; un sérieux qui authentifierait cette « autre façon d’être un homme ou une femme » que d’en avoir l’anatomie, pour reprendre ma définition du masochisme.

Toutefois, le sadomasochisme lie plaisir et/ou humiliation qui peut échapper à la maltraitance corporelle et donc à cette problématique du corps.

Si nous avons envisagé l’aspect identitaire et non pas érogène du masochisme, le plaisir en l’affaire ne doit pas être oublié. Dans certains cas le plaisir peut revenir, en boucle, en attestation de la sexuation : « la preuve en est que je jouis et souffre comme un homme » (ce que me disaient quasiment certaines adolescentes qui, par exemple, se faisaient sodomiser par des homosexuels : elles ne prennent pas seulement la place d’un homme – homosexuel certes, mais qui n’en est pas moins homme ; mais elles prennent aussi son plaisir, et surtout sa souffrance car il faut que ce soit douloureux, surtout comme dans un de ces cas, la patiente souffrait de fissure anale ! On comprend qu’alors la visée est identitaire et n’est pas celle du plaisir ! C’est souvent pour de telles motivations identitaires que certaines femmes reculent devant la sodomisation. Ou au contraire vont au-devant.

Le quantitatif de la jouissance peut prendre aussi sens de sexuation : est-ce l’homme, ou la femme (cf. Tirésias) qui jouit le plus ? La douleur est-elle le superlatif de cette excitation, et alors une grande douleur est-elle masculine ou féminine ? Une grande douleur comme une grande excitation pourraient alors prendre valeur féminine ; à l’opposé, ce qui est grand prend valeur narcissique phallique : y aurait-il une forme de souffrance “forte”, qui fasse l’homme (ou la femme) plus viril ? On connaît bien en clinique ces cas où le narcissisme entretient ce masochisme phallique : « Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur » (Musset, La Nuit de Mai). La peinture et la sculpture redonnent bien leur sexe à ces douleurs magnifiées (voir les esclaves de Michel Ange, les sculptures de Rodin). Rien de tel que la douleur pour faire saillir les muscles.

Nous retrouverons cette connivence entre narcissisme et masochisme masculin phallique dans le masochisme masculin de l’homme. Dans le masochisme masculin, comme dans le masochisme féminin, le changement de sexe doit se payer de douleur. La faute narcissique de présomption mégalomaniaque est particulièrement nette dans les aspirations phalliques : l’érection doit être douloureuse (les contractures, les crampes, celles que l’on tire et les autres…)

Clinique

Revenons aux deux sexes pour aborder la clinique : je pourrais illustrer ce masochisme masculinisant dans ses extrêmes – celui par exemple des femmes transsexuelles qui subissent de nombreuses interventions chirurgicales pour se faire « tailler » un pénis ! Je préfère le repérer dans la psychopathologie de la vie quotidienne, derrière l’expression « avoir les boules » : « J’ai les boules », « il me file les boules » entend-on souvent dire, en ville comme sur le divan, et le plus souvent par des femmes ; ou encore plus explicite : « j’ai les glandes ». La signification de ces boules ne s’arrête pas aux amygdales et n’est pas enfouie au fond de l’inconscient : il s’agit sans conteste des testicules. Boule douloureuse ; une douleur qui souvent est rapportée à une contracture, une crampe ; plus spécifiquement dans les associations d’idées à celle de l’érection : la douleur crée l’organe ; l’anatomie du testicule est condensée à la physiologie du pénis : l’appareil viril est complet. La douleur, douleur infligée, et la somatisation vont faire se rencontrer sadomasochisme et hystérie.

La relation sadomasochiste est claire lorsque l’agresseur est désigné : « il me donne les boules », « il me fout les boules », au sens d’excéder, irriter, « stresser » – et infliger ainsi l’angoisse est bien une agression sadique. Ailleurs, l’agression est moins évidente. S’il y a bien de l’hystérie dans nos boules, sa théorisation habituelle (« le globus hystérique » nous laisse insatisfait car elle ne prend pas en compte la douleur ni le masochisme de l’identification hystérique, qui ne prend que la mauvaise part de celle à laquelle elle s’identifie.) L’identification hystérique est-elle une identification masochiste ?

Cas cliniques

Ils nous montrent l’instabilité de ces masochismes, qui le plus souvent ne peuvent tenir, se renversent en leur contraire.

Premier cas : en avoir ou pas ? Du masochisme masculin au masochisme féminin chez une post-adolescente de 20 ans. Elle a les boules, la gorge contractée, d’autant plus qu’elle réussit dans son travail d’informatique financière et qu’elle a obtenu son premier CDI. Sa grande crainte est de faire des envieux (et non pas des envieuses) : elle se trouve seule femme avec douze hommes dans une profession restée par ailleurs très masculine ; déjà globalement tout travail reste sexué dans son fantasme : son père travaillait, sa mère ne travaillait pas, et cela allait bien au-delà de l’évolution de la société.

Devenir comme un homme, avoir un organe masculin dans la gorge se paierait-il de douleurs ? Nous sommes dans la problématique d’un masochisme masculinisant.

Mais dans un second temps la situation se retourne en son contraire, lorsque je lui suggère qu’elle pourrait se sentir coupable d’avoir une sorte de phallus enviable : la dénégation surgit, elle n’a pas les couilles d’un homme, d’ailleurs elle n’a jamais pris des couilles de quiconque. La preuve en est qu’elle ne sait pas se défendre, qu’elle ne réussit pas aussi bien que cela dans son travail, qu’elle fait des erreurs stupides… : elle passe au masochisme féminisant par l’inhibition (celle d’un masochisme moral qui la ramène à sa « condition » féminine castrée), vient dénier le compromis masochiste masculin précédent (qui était de réussir comme un homme mais dans la douleur). Il me paraît plus intéressant de voir une alternance de sexuation dans ce cas, plutôt que de voir, condensés dans la boule douloureuse, la castration et son déni, ou un symptôme hystérique dans sa bisexualité. Une bisexualité que nous allons toutefois retrouver dans un autre symptôme. D’autres organes lui poussaient : des boutons sur le visage, signes de sa virilité (de plus sa dermatologue avait accusé ses hormones masculines), boutons qu’elle entretenait par des triturations intempestives : le sadomasochisme apparaît là dans toute son ambiguïté sexuée : dans le même temps, entretenir et détruire un substitut de pénis.

Deuxième cas : masochisme masculin chez un homme. Acteur, il aime ce qui est fort, dans les films, dans les pièces de théâtre, où « on en prend plein la gueule ». La métaphore ne lui suffit pas, non plus que la sublimation artistique : à la suite de provocations, il a réussi à se faire casser la figure comme autrefois dans la cour de récréation où il prenait des coups se battant seul contre tous les autres enfants ; blessures qui n’ont pas la signification de castration mais au contraire témoignent qu’il est un dur, qu’il a un caractère insoumis, fort ; blessures l’identifiant à son père, héros de la dernière guerre. Au cours des séances, ce n’est pas la gorge qui, chez lui, exprimait la tension, mais la tête pulsatile, prête à éclater – comme une éjaculation ?

Ce patient avait aussi des comportements d’échec dans sa vie artistique, ce qu’il racontait avec un sourire de jouissance qui glaçait. Il en tirait une très grande gloire : c’était un grand admirateur de Cioran (« Sur les cimes du désespoir » !).

Initiation masochiste à l’adolescence

Une patiente d’une vingtaine d’années rapportait en analyse un « rite d’initiation comme chez les africains », selon ses dires ; en fait, il s’agissait d’une séance chez le coiffeur, séance certes particulière. Elle avait 13 ans lorsqu’elle refusa d’aller chez son coiffeur habituel, celui de sa mère, pour aller chez le coiffeur de ses frères et s’y faire « couper court comme eux », enviant leurs brosses… Ce coiffeur, tout en effectuant la coupe au rasoir, se frotta contre elle, et elle put percevoir son sexe en érection. Elle était révoltée, rouge de colère, ne supportant pas d’être ainsi traitée en objet, mais incapable de protester, paralysée par les regards des autres clients qui attendaient – sous la rougeur, la colère inhibée devenait honte.

On pourrait reconnaître là, la scène de séduction, d’une jeune fille. Mais pour elle, c’était la séduction d’un garçon ; elle retenait essentiellement que dans le miroir, elle percevait qu’un garçon était rasé – nous dirions « on rase un enfant », formule à ajouter à la longue liste des variantes de « on bat un enfant ». La scène de la glace en figure le premier temps (le garçon jalousé est battu par le père – ici plus précisément « castré » au rasoir et séduit) tandis que dans le fauteuil est figuré le 2ème temps : la fille est battue par le père, mais elle « est devenue le garçon dans le fantasme » (Freud), et mieux que dans le fantasme ici, figuré, sinon réalisé dans la glace. Elle associait cette scène vue avec des scènes d’une jalousie longtemps déniée vis à vis de ses frères (mais si elle avait mis un oreiller sur la tête du cadet, ce n’était pas pour l’étouffer « comme dans Othello »). Lorsque toute la famille entourait ce jeune frère, elle n’existait plus. Plus tard, l’envie s’était déplacée sur le groupe des frères et de leurs amis. – jalousie typique du premier temps du fantasme « on bat un enfant » (on note toute l’importance du groupe). Chez le coiffeur, elle ressentait le crissement du rasoir sur ses cheveux, amalgamant ses vibrations avec celles du pénis du séducteur ; tout particulièrement, elle réagissait au passage du rasoir au-dessus de la nuque, zone qui deviendra celle de ses « migraines ».

Ce plaisir était associé au plaisir « entre hommes » du groupe des frères et de leurs amis, plaisir de l’échange amical ou plaisir de jeux sexuels qui l’intriguaient ? Le plaisir ferait-il l’homme ? L’initiation serait-elle aussi sexuelle, homosexuelle masculine de groupe ? Le coiffeur en serait-il l’initiateur sauvage liant expérience sexuelle et passage tant à l’autre génération qu’à l’autre sexe de ce rituel ? On comprend toute la fierté de cette transformation si désirée, mais qui doit se masquer sous la honte de l’usurpatrice.

Il s’agit bien là d’un masochisme masculinisant de la femme ; c’est par « l’initiation » qu’elle serait « devenue garçon ». N’y aurait-il pas toujours quelque lien entre initiation sexuelle (notion à ne pas confondre avec « la première fois ») et rite de passage au statut d’adulte, et passage par le masochisme, si symbolisé soit-il ? Lien entre l’initiation par les « tournantes » d’aujourd’hui et le concours d’entrée à Normale Sup, si sublimé qu’on peut s’interroger sur la nécessité d’autres voies complémentaires pour la sexualité, dont le bizutage ? Que cette initiation soit un accès au stade génital ou une exacerbation phallique, il reste que le passage régressif par le sadomasochisme et la honte, apparaît comme un passage obligé.

Au-delà de ce cas, peut-on faire quelques hypothèses sur l’initiation du bizutage et son sadomasochisme ? Le premier temps du bizutage ne serait-il pas l’épreuve du concours, initiatique dit-on ? Celui qui est reçu peut être fier, mais aussi honteux de s’être soumis au sadisme de la préparation de ce concours, et des renoncements libidinaux qu’elle implique, d’où une identification à l’agresseur dans un second temps. Le sadisme des pères pères serait repris par les pairs, les grands frères, lors du bizutage. De plus, le rite initiatique désexualisé des pères serait ainsi resexualisé par le groupe des jeunes via le sadisme et parfois des agressions plus directement sexuelles dirigées contre les filles. Mais les adultes « politiquement corrects » tentent de substituer au rite d’initiation sauvage des travaux d’utilité publique désexualisés.

Conclusion

Dans sa visée identitaire, le masochisme apparaît donc comme l’autre façon d’être une femme ou d’être un homme.

Si je suis parti de textes ou de cas cliniques d’adulte pour mettre en relief cette composante identitaire, tous ceux qui ont la pratique d’adolescents comprendront combien cette question de l’identité sexuée se pose dans la douleur à l’adolescence. Que faire de l’autre sexe ? Comment s’en débarrasser sans s’amputer ? Sans qu’il tourmente le corps lui-même ?

À cet âge de passage par le masochisme, à cet âge de l’initiation, certains inquiètent par leur labilité ; mais il faudrait aussi s’inquiéter de ceux qui s’engoncent dans leur identité sexuée, se limitent dans leurs possibilités, sous le couvert des plus nobles – ou des plus raides – idéaux d’un masochisme moral.

Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent,
mercredi 11 juin 2003

La différence des sexes dans le couple ou la co-création du masculin et du féminin

Si, comme le dit Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme, on le devient », je dirai qu’il en va de même pour le masculin. Et que le féminin, comme le masculin, au niveau génital, ne sont pas atteints et acquis lors de la puberté, comme le dit Freud, avec la réalisation des premiers rapports sexuels, mais sont une conquête incessante, liée à la poussée constante libidinale. En effet, ce ne sont ni les transformations corporelles ni l’excitation sexuelle vécues au moment de la puberté qui élaborent la différence des sexes masculin-féminin, au niveau de l’appareil psychique.

Mon titre, légèrement provocateur, laisse entendre que cette différence des sexes n’est pas non plus chose acquise dans la relation sexuelle, sans qu’il soit nécessaire pour autant d’évoquer la relation homosexuelle, mais au sein de la relation hétérosexuelle elle-même.

Je proposerai quelques hypothèses personnelles à propos des voies qui permettent d’accéder à l’élaboration psychique du masculin et du féminin, à leur rencontre dans le couple et à la création du féminin.

Les quatre couples de la psychosexualité, selon Freud

Je vous rappelle que Freud décrit le développement de la psychosexualité à travers trois couples : actif/passif, au stade anal ; phallique/châtré, au stade phallique ; et enfin, le couple masculin/féminin, lors de la puberté, au stade dit « génital ». L’actif-passif désigne un couple d’opposés ou de polarités, le phallique-châtré un fonctionnement par tout ou rien, mais seul le couple masculin-féminin désigne une véritable différence : la différence des sexes.

 Cependant, les formulations que Freud utilise expriment à quel point ce “génital” se détache difficilement des précurseurs prégénitaux. Le vagin est “loué à l’anus”, selon l’expression de Lou Andréas Salomé , reprise par Freud en 1917. Le pénis est assimilé à la “verge d’excréments”. Le sexe féminin se définit en fonction du pénis, comme une annexe : “le vagin prend valeur comme logis du pénis”. Et quand Freud parle de l’homme de la relation sexuelle, il en parle comme d’un “appendice du pénis”.

 Après avoir posé la différence des sexes, Freud, en 1937 , la remet en question. Un quatrième couple surgit : bisexualité/refus du féminin, dans les deux sexes.

Il est intéressant de remarquer que tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes :

  • d’une part, le refus du féminin est refus de ce qui, dans la différence des sexes, est le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour l’homme parce qu’il lui renvoie une image de sexe châtré qui lui fait craindre pour son propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.
  • d’autre part, autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées du conflit œdipien, autant le fantasme de bisexualité, comme la bisexualité agie, constituent une défense vis à vis de l’élaboration de la différence des sexes au niveau de la relation sexuelle génitale.

Le « roc » du refus du féminin

Freud, par ce terme de « roc » induit un point de vue pessimiste sur la sexualité, et qui désigne, sans le dire explicitement, aussi bien l’impuissance sexuelle que celle de l’analyste à y remédier.

En effet, Freud estime que la femme en resterait rivée à son envie du pénis – ce qui n’est pas faux, pour une part -, et l’homme à son angoisse homosexuelle d’être pénétré. Je dirai qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une défense prégénitale contre l’angoisse de pénétration génitale. Celle d’un vagin qui doit se laisser pénétrer ou qu’il s’agit de pénétrer par un pénis libidinal. Il s’agit donc bien encore de la différence des sexes, au niveau de la relation sexuelle elle-même.

Il semble donc que l’accession à la distinction des sexes ne constitue pas une plateforme de stabilité et de sécurité, et je pose l’hypothèse que ce que Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes.

Les trois « effracteurs nourriciers »

J’ai proposé, avec Claude Goldstein, dans Le refus du féminin, un trajet de la psychosexualité qui passe par trois effracteurs nourriciers, coûte que coûte. Effractions nourricières, ce qui les différencie des violences traumatiques. Ce sont trois épreuves de réalité, qui donnent lieu à des expériences de psychisation aux limites du corporel et du psychique, comme ce qui définit la pulsion. Epreuves majeures, inévitables, structurantes. Et qui imposent une évidence : que le moi n’est vraiment « pas maître en sa demeure ».

Le premier effracteur nourricier, c’est la poussée constante de la pulsion sexuelle. Bien avant autrui, il y a un « corps étranger interne » qui se manifeste dans son étrangeté propre en cette poussée constante de la libido. Cette poussée constante est extraite des poussées périodiques de l’instinct et du besoin. Le fait qu’elle pousse constamment, alors que le moi doit se périodiser, se temporiser, lui fait violence et lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient du pulsionnel, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’oestrus, et se transforme en psychosexualité à poussée constante, fait humain majeur.

La poussée constante libidinale met le petit moi immature en nécessité d’étayage. « Sur le trajet de la source au but, la pulsion devient psychiquement active » (Freud). Dès les origines de la vie, le moi est obligé à l’angoisse, parce qu’il n’a pas le choix : c’est ce qui l’effracte qui va le nourrir.

Le deuxième effracteur nourricier, c’est l’épreuve de la différence des sexes, et ses exigences de réalité. C’est le temps du remaniement copernicien de l’élaboration du complexe d’œdipe, qui mène à la solution phallique, à l’angoisse de castration, et à la solution identificatoire croisée aux deux parents dans la différence des sexes et des générations. C’est cet effracteur qui arrache violemment le pénis et le vagin aux modèles prégénitaux. C’est dans la différence des sexes que la poussée constante est le plus au travail.

Le troisième effracteur nourricier c’est l’amant de la relation sexuelle de jouissance : celui qui crée le “féminin” génital de la femme, préparé par les deux précédentes épreuves. Le masculin de l’homme est dans le même mouvement co-créé, et réélabore après coup toutes les figures antérieures de l’étranger, pulsionnel et objectal, et celle du père œdipien.

La triple solution et les trois pôles du moi

Si le moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il ne peut être régi constamment par elle. Il a pour fonction de transformer la poussée constante en poussées périodiques. Il introduit la temporalité, la rythmicité. Il doit donc fractionner, trier, qualifier, temporiser cette poussée constante, selon une triple solution, toujours combinée :

  • au pôle dit « anal », le moi accepte une partie de la pulsion et négocie : c’est la solution névrotique, celle du refoulement secondaire. L’analité produit du lien, qui doit au fonctionnement sphinctérien la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet.
  • au pôle dit « fécal », le moi se refuse coûte que coûte et se ferme à l’invasion pulsionnelle : c’est la solution répressive , celle du déni, de la haine de la pulsion. Si ce pôle est prédominant, le travail du négatif est à base de déni, de clivage, de forclusion, de dégradation de la pulsion en excitation, de fécalisation de l’objet. Les stratégies de défense visent davantage la survie, le maintien de la cohésion narcissique et identitaire.
  • au pôle dit « libidinal », le moi s’ouvre et se soumet coûte que coûte : c’est la solution introjective. Le moi, dans certaines expériences, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités de libido. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, de jouissance sexuelle.

La relation sexuelle

On peut retrouver ces trois solutions du moi dans les modalités de relation sexuelle.

Au pôle anal, un homme se contente d’une relation périodisée de tension et de décharge, sa partenaire est un objet qui permet d’atteindre le plaisir. La conquête est celle de l’orgasme, d’un plaisir d’organe et non celle de la jouissance, laquelle implique la recherche et la création du sexe et de la jouissance de l’autre. Le plaisir, comme l’orgasme restent au service de la liaison, du retour dans le moi, tandis que la jouissance, est déliaison, sortie hors du moi, ek-stasis, perte des limites, au-delà du principe de plaisir du moi. La conquête est celle de multiples partenaires, d’objets interchangeables comme le sont les objets de l’analité, et renouvelables, comme les fèces. L’angoisse de castration y trouve son compte.

Une femme, au pôle anal, négocie, ne se donne pas, se donne sous conditions, se refuse quand cela l’arrange, se soumet si la menace est celle d’une perte d’amour, recherche l’égalité sexuelle.

Au pôle fécal, un homme a besoin de souiller sa partenaire, de l’injurier, de l’avilir, de l’humilier, pour la réduire à sa merci. Le sexe féminin est objet d’horreur. Les formations perverses vont dans ce sens.

Une femme au pôle fécal fait tout pour châtrer son homme, nier la puissance de son pénis, et le réduire à une « verge d’excréments ».

Une femme supportera plus facilement que son sexe soit objet de terreur ou de dévalorisation pour son partenaire, au pôle anal, plutôt qu’objet d’horreur ou de dégoût, au pôle fécal. Dans le premier cas, elle perçoit qu’elle a affaire à l’angoisse de castration de l’homme phallique, pour lequel seul le pénis est beau, valorisé et rassurant, elle-même étant donc vécue comme châtrée. Pour Freud, la pudeur féminine a pour fonction de masquer ce qu’il nomme le « défaut du sexe féminin », objet de honte. La femme se sentira d’autant plus aimée qu’elle sera désirée malgré ce sexe laid et inquiétant, qu’aura surmonté le désir d’un amant de jouissance. C’est un mouvement vers le pôle libidinal. Tandis que si le sexe féminin est objet d’horreur et de dégoût, la femme perçoit que l’homme la « fécalise ». S’il la désire pour la même raison, elle peut se sentir entraînée vers la perversion, c’est-à-dire la jouissance fécale, la fétichisation.

En revanche, s’il y a un lieu où l’entrée de la poussée constante dans le moi peut être perçue, se déployer et être vécue comme une expérience enrichissante c’est au pôle libidinal, dans la relation sexuelle de jouissance, dans l’arrachement de la poussée constante libidinale à la poussée périodique de l’instinct et du besoin. La co-création du féminin et du masculin adultes, et la jouissance sexuelle font partie de ces expériences mutatives, qui provoquent des remaniements de l’économie psychique, et enrichissent le moi de représentations riches d’affects.

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre le moi et la libido.

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la “défaite”, dans toute la polysémie du terme.

Le passage du phallique au masculin-féminin

La phase phallique, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est le moyen de se dégager de la mère prégénitale. Le garçon y est aidé car il possède un pénis que la mère n’a pas. Pour la fille c’est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ?

La grande découverte de la puberté, c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique, c’est-à-dire narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Il théorise alors le « complexe de castration ». Le vagin n’est pas un organe infantile – non pas que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, une fente – mais parce que l’érogénéité profonde de cet organe ne peut être découverte que dans la relation sexuelle de jouissance.

Si cette organisation phallique existe, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, c’est parce qu’elle joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque œdipienne. Lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents, la scène primitive qui font effraction, mais c’est l’entrée en scène du sexe féminin, du vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : elles ont des règles, il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », comme le dit Freud, on pourrait dire « le sabre et le goupillon ».

Le passage par le phallique est un passage obligé, mais l’accès au masculin-féminin suppose un autre parcours, celui de la reconnaissance de l’altérité dans la différence des sexes.

C’est à propos du « féminin », pour la femme comme pour l’homme, dans la rencontre de la relation sexuelle que ce conflit est le plus exacerbé.

Le « génital » libidinal adulte est ce qu’il y a de plus difficile, de plus violent, et ce qui mobilise au plus fort les défenses anales, fécales, phalliques qu’on peut nommer « refus du féminin ». Car il exige un effort élaboratif du moi face à la poussée constante de la libido, dans la sexualité. Et c’est la violence de cette épreuve qui peut faire front, qui peut s’opposer à la violence de la captation régressive de la mère archaïque, qui tire vers l’indifférenciation.

Le travail du féminin

J’ai soutenu l’idée que c’est un “travail du féminin”, chez l’homme comme chez la femme, qui assure l’accès à la différence des sexes et son maintien, toujours conflictuel, et qui donc contribue à la constitution de l’identité psychosexuelle. Celle-ci reste cependant instable, car il s’agit d’un travail constant, et constamment menacé de régression à l’opposition actif-passif ou au couple phallique-châtré, qui soulagent tous deux le moi en “exigence de travail” face à la poussée constante de la pulsion sexuelle.

Chez la femme, le “féminin” réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. La femme veut deux choses antagonistes. Son moi déteste, hait la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le “masculin” de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du “phallique”, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son “féminin”. Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du “féminin”.

 L’amant, à condition que son moi ait pu se soumettre à l’effraction interne de la poussée constante libidinale, va la porter dans le corps de la femme, pour ouvrir, créer son « féminin ». Pour cela, il devra affronter, chez elle, son conflit entre sa libido et les résistances de son moi. Le féminin – celui de la différence des sexes – est donc ce que l’amant arrache de la femme en détruisant son refus du féminin.

Malgré sa résistance, l’effraction par la poussée constante de la libido s’avère plus facile pour le sexe de la femme, dont c’est le destin d’être ouvert. L’ouverture de son « féminin » ne dépend pas d’elle, mais d’un objet sexuel externe identifié à la poussée constante. C’est la raison pour laquelle l’accès à sa génitalité est à la fois plus aisé, parce qu’elle y est aidée par l’homme, et plus problématique que celle de l’homme, car la « Belle au sexe dormant » doit rencontrer son Prince, l’homme de sa jouissance. C’est ce qui fait de la femme une « âme en peine », dépendante, davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité « à compromis » de l’homme adulte.

L’amant est à la sexualité de la femme ce que la pulsion a été pour le moi : l’exigence d’accepter l’étranger, à la fois inquiétant et familier. Elle est donc, malgré elle, contrainte à un « travail de féminin ». Aucune femme ne peut se laisser pénétrer si elle n’a réussi à transformer ses angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitales. Le fantasme de viol, très érotisé, vient souvent marquer le passage d’un mode d’angoisse à l’autre.

Chez l’homme, le « travail de féminin » consiste à laisser la poussée constante s’emparer de son pénis, à s’abandonner à elle, alors que son principe de plaisir peut l’amener à se contenter de fonctionner selon un régime périodisé, de tension et de décharge. C’est alors une sexualité sur le mode anal, avec un pénis anal. L’orgasme de l’homme est alors faussement confondu avec la jouissance, alors qu’il consiste à fuir la jouissance et à revenir le plus vite possible dans le contrôle du moi.

“Quel est celui qui, au nom du plaisir, ne mollit pas dès les premiers pas un peu sérieux vers sa jouissance ?” écrit Jacques Lacan. J’ajouterai : vers la jouissance de l’autre ?

Cette entrée de la poussée constante dans la sexualité, seul véritable accès à la jouissance sexuelle, ne signifie pas, bien évidemment, pour l’homme, avoir une activité sexuelle constante, mais pouvoir désirer constamment une femme, avec un pénis libidinal. Cela suppose que sa peur de sa propre mère archaïque, de sa propre jouissance ou de celle de la femme ne le conduisent pas seulement à la décharge, mais à la découverte et à la création du “féminin” de la femme. C’est-à-dire de s’abandonner, lui aussi, à la pulsion et à l’objet sexuel, au lieu de tenter de les maîtriser tous deux par des défenses anales et phalliques. L’homme accède donc au masculin lorsqu’il devient ce qui le possède, c’est-à-dire poussée constante. L’interne de la poussée constante qui se révèle comme étrangère au dedans va se retrouver et se reconnaître dans l’étranger au dehors qui se révèle comme « faisant corps » avec la femme, dans l’union sexuelle de jouissance par laquelle il y aura alors différence sexuelle.

On peut dire qu’il y a retrouvaille. Et se reproduit là, sur le plan théorique, une union possible entre une théorie pulsionnelle, basée sur l’absence et la perte d’objet, et une théorie de relation d’objet, qui implique la réalité et la présence d’un autre.

Le « travail de féminin » chez l’homme, ou « travail de masculin », suppose qu’il puisse se démettre, pour un temps, du contrôle de son moi et de son pénis anal, et parvienne à surmonter les fantasmes d’un pénis phallique qui tend surtout à vérifier sa solidité dans la relation sexuelle, et à ne pas être terrorisé par des fantasmes liés au danger du corps de la femme-mère. C’est en effet tout un programme, et une « exigence de travail », comme dit Freud. On peut comprendre que bien des hommes ne s’y risquent pas !

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, à l’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion. C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la jouissance sexuelle. Je cite Freud, en 1912 : “Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur”. Sic !

Une femme sait quand on la désire constamment, c’est ainsi qu’elle se sent aimée. Elle sait aussi qu’une relation sexuelle à poussée constante ne s’use pas, et qu’elle creuse de plus en plus son féminin.

La dissymétrie de la différence des sexes s’enrichit par des identifications. L’homme va aussi se sentir dominé par la capacité de la femme à la soumission, à la réceptivité et à la pénétration. Plus la femme est soumise sexuellement, plus elle a de puissance sur son amant. Plus loin l’homme parvient à défaire la femme, plus il est puissant. L’amour est au rendez-vous.

L’énigme du masochisme

L’énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée plus elle a besoin d’être désirée ; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant ; plus elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée. La « défaite » féminine c’est la puissance de la femme.

Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre cette « énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ».

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois Dormant. Si, comme le dit Freud, la mère, messagère de la castration, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il t’arrivera des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ». La mère « suffisamment adéquate » est donc messagère de l’attente.

Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin de la fillette à l’abri du refoulement primaire, que l’amant viendra lever, réveiller, révéler. Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Le garçon, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organisera le plus souvent, bien appuyé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, elle, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. Et comme ces attentes sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut l’ancrage d’un solide masochisme primaire.

La coexcitation libidinale, qui érotise la douleur, est pour la fille une nécessité permanente de réappropriation de son corps, dont les successives modifications sexuelles féminines sont davantage liées au féminin maternel, et donc au danger de confusion avec le corps maternel.

Mais il faudra un infléchissement, vers le père, du mouvement masochique, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. Le changement d’objet fera de ce masochisme primaire, nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique secondaire qui conduira la fille au désir d’être pénétrée par le pénis du père. La culpabilité de ce désir œdipien amène la petite fille à l’exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par le père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin, celui d’ « Un enfant est battu », longuement analysé par Freud.

Et enfin, la femme attend la jouissance. Le changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient.

Le masochisme érotique féminin

Je m’éloigne donc de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance entre un masculin et un féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit le masochisme moral. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées.

Par ce masochisme érotique le moi de la femme peut s’approprier l’arrachement de la jouissance et trouver enfin un sexe féminin, jusque-là « loué à l’anus ».

Ce masochisme, chez la femme, est celui de la soumission à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », à condition d’avoir une profonde confiance en l’objet, et que celui-ci soit fiable, c’est-à-dire non pervers.

L’amant de jouissance investit le masochisme de la femme en la défiant, en lui parlant, en lui arrachant ses défenses, ses fantasmes, ses tabous, sa soumission. Parce qu’il lui donne son sexe et la jouissance, donc un plaisir extrême, et parce qu’il élargit son territoire de représentations affectées, la femme sollicite de lui l’effraction et l’abus de pouvoir sexuel.

Ce masochisme érotique féminin est le gardien de la jouissance sexuelle.

La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Mais la jouissance sexuelle, mêlée de tendresse, apporte un réel bénéfice de plaisir.

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social.

Je dirai que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant.

La relation génitale, lorsque la jouissance sexuelle est arrachée à la femme par l’amant, permet d’accomplir le degré le plus évolué du changement d’objet, réalisant, grâce à un nouvel objet, les promesses du père œdipien. Il s’agit donc d’un double changement d’objet, celui de la mère prégénitale au père œdipien, c’est-à-dire à la mère génitale, et celui du père œdipien à l’amant de jouissance. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».

Le « refus du féminin » quand même

Le génital adulte, tel le rocher de Sisyphe, est constamment à gravir, à construire et à maintenir, du fait de la poussée permanente de la pulsion sexuelle et du désir. Car le « féminin » est constamment en mouvement d’élaboration et de désélaboration vers le « refus du féminin ». Le « féminin » est toujours à reconquérir par le « masculin ».

La reprise narcissique par la femme de son « refus du féminin » est un des moteurs de la poussée constante du pénis de l’homme, qui aura, à chaque pénétration, à la reconquérir. Cela contribue à rendre la femme désirable, et à maintenir le « masculin » de l’homme dans son désir de conquête, constamment renouvelé, du féminin de la femme.

L’effet effracteur-nourricier de la relation sexuelle est donc l’un des nécessaires leviers du désir, et de sa dynamique selon la poussée constante.

La rencontre amoureuse

J’évoquerai la fonction de mise en scène des représentations que représente le scénario fantasmatique. On peut dire que la rencontre amoureuse est celle de deux scénarios fantasmatiques, par l’autosuggestion de chacun, ou par la suggestion de l’un par l’autre, en relation avec les prototypes infantiles. L’amour, comme l’a noté Freud, rend toujours l’amoureux très réceptif à la suggestion. D’où le coup de foudre !

La mise en scène fantasmatique est un mode de liaison de la libido qui participe à l’émergence du désir et à son maintien dans la déliaison de la jouissance. La communication des scénarios fantasmatiques, avant l’amour, est du ressort de la séduction. Pendant l’acte amoureux, cette communication est plus difficile, car il s’agit de dévoiler, de faire partager ou d’imposer érotiquement des fantasmes souvent incestueux, souvent masochistes qui contribuent à la jouissance. Il s’agit de jeu érotique. Aucun fantasme n’est pervers, ce qui est pervers c’est l’emprise, la manipulation qu’on exerce sur un être. Après l’amour, il est plus rare que les amants continuent à parler d’amour. Et pourtant, parallèlement à la tendresse, la mise en scène de nouvelles représentations affectées peut maintenir le pôle libidinal de la poussée constante, et le désir. Mais il s’agit d’un art qui n’a plus cours dans notre civilisation de « fast-food », et de « fast-love ».

Jusque-là il ne s’agit que de la composante perverse polymorphe, normale et souhaitable, de toute psychosexualité humaine.

La dérive perverse

C’est quand le scénario devient contrainte à l’agir, impérieux, compulsif, répétitif, pour le sujet qui le vit, et qui l’impose au partenaire, qu’on entre dans la version perverse du masochisme érogène. Le sujet subit l’emprise de but d’une pulsion délibidinalisée, fécalisée et la fait subir au partenaire, réduit au statut d’objet fétichisé. Tous deux sont alors enchaînés, et il ne s’agit pas d’un lien, mais d’un « contrat ». La relation, souvent très forte, est subordonnée à l’observation et à la durée du contrat. L’amour est rarement au rendez-vous. L’altérité subjective est déniée.

Une femme peut se laisser entraîner dans un scénario pervers par un homme pervers, lorsque celui-ci a su tout au début, sous le masque d’un amant de jouissance et de la promesse d’amour, ouvrir son « féminin » et en faire vibrer la composante masochiste. Il se fait passer pour un initiateur, celui qui est le seul à connaître la vérité sur la jouissance de la femme, et ce n’est que l’escalade, la contrainte, le malaise croissant, et le sentiment de souillure, d’abjection qui la mettra sur la voie de la fécalisation dont elle est l’objet.

Ce cas est fort bien illustré par un roman autobiographique d’Elisabeth McNeill, Neuf semaines et demi, où l’héroïne est portée à l’escalade de sa jouissance par un amant pervers, et se soumet à tous ses scénarios pervers. Quand il l’abandonne, et qu’elle prend conscience d’avoir servi de jouet érotique, elle tombe dans une profonde dépression. Le film (d’Adrian Lyne) qui en a été tiré, a une fin plus heureuse.

Ce rôle d’objet partiel reste valable dans le cas où le pervers masochiste est un homme qui, par le biais du scénario, délègue à la femme le pouvoir de désavouer la différence des sexes, et d’être l’agent de la castration qui, seule, mène à la jouissance.

« La pianiste », roman d’une femme, Elfriede Jelinek, mis en scène au cinéma par Haneke, est l’histoire d’une perversion sexuelle chez une femme, enfermée dans une relation d’emprise prégénitale avec sa mère. La première partie nous décrit un comportement pervers de type masculin, fétichique, dans laquelle la jouissance est liée à la fécalisation de la libido et de ses objets : le peep show du sex-shop, le reniflage des kleenex : le sperme excrémentiel évoque la jouissance fécale de certains hommes pervers avec des objets de pissotières. Cette perversion de type masculin, autoérotique, apparaît comme une solution, une tentative d’échapper à la perversion maternelle incestueuse à laquelle elle participe avec passion.

L’homme qui tombe amoureux d’elle, par le biais de la vibration musicale, va mener sa conquête masculine à dominer celle qui sait si bien dominer ses élèves, à trouver sa soumission et son « féminin ». Lorsqu’il tombera, sidéré, sur la perversion de cette femme, il fera tout pour la secouer, pour la rencontrer, jusqu’à entrer dans le scénario de ses fantasmes masochistes pervers, en la maltraitant, en la battant, en l’humiliant. Mais quand il tentera de réveiller et révéler son masochisme érotique féminin, il échouera, car la pénétration haïe la laisse de glace. Prisonnière de sa sexualité prégénitale, fidèle à sa mère archaïque, elle ne peut avoir accès à son masochisme érotique féminin, c’est-à-dire à la pénétration, à la soumission, elle ne connaît que le masochisme pervers autoérotique et fantasmatique, qu’elle a espéré pouvoir mettre en acte dans une relation avec un homme. Cet homme devra donc renoncer, admettre qu’elle est allée trop loin, qu’il ne peut plus la rejoindre. Il la quittera, désespéré, la laissant encore plus désespérée, en proie à son ravage et à son auto-destructivité. Le malentendu a été total. La rencontre amoureuse s’est avérée impossible, alors que tous deux la recherchaient, mais sur des planètes différentes, qui toutes deux ont pour nom masochisme, mais qui sont à des années-lumière de distance.

Pour tenter de conclure

La sexualité de jouissance est une création psychique authentique. Elle n’est ni seule phénoménologie, ni seule répétition. Aucun événement de la vie d’un adulte n’est comparable à une relation de jouissance, qui est un des plus puissants moyens de mettre l’humain aussi directement en contact avec les couches les plus profondes de la vie psychique, où règnent souverainement les processus primaires, d’exalter les antagonismes constitutifs du psychisme et le masochisme. On peut en dire tout autant du transfert dans la cure.

Il s’agit d’une épreuve initiatique, pour un homme comme pour une femme : celle d’un acte sexuel par lequel la poussée constante de la pulsion s’empare de leurs moi, pour en arracher la jouissance ; celle d’une soumission à la pulsion et à l’objet érotique ; celle d’une relation entre un “masculin” et un “féminin” qui se génitalisent mutuellement dans leur rencontre, mais dans une asymétrie constitutive de la différence des sexes.

C’est, à mon sens, cette expérience d’introjection pulsionnelle et d’élargissement du moi, donc intégrative, qui permet de dépasser l’ordre phallique.

Il s’agit donc bien d’une expérience mutative, de réorganisation narcissique et objectale, à laquelle la psychanalyse n’a pas dévolue ses lettres de noblesse, comme au complexe d’Œdipe, que pourtant elle restructure et prolonge.

La différence des sexes, c’est la première différence, paradigmatique de toutes les différences. C’est par la sexualité et par la différence des sexes que le petit être surgit au monde. Le premier regard posé sur lui interroge la différence des sexes. C’est la perception de la différence des sexes qui pousse l’enfant, comme on le sait, à une intense activité de pensée, qui le conduit à élaborer des théories sexuelles infantiles. La différence sexuelle fait violence au moi et à son narcissisme, et c’est cette effraction nourricière qui participe à la construction non seulement de la psychosexualité, mais de la pensée. La pensée c’est la pensée de la différence.

Cycle de Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’adulte,
Jeudi 20 mars 2003

Une réaction thérapeutique positive

Danielle Kaswin-Bonnefond nous propose quelques interrogations sur le concept de « réaction thérapeutique négative ». Et elle le fait, à plusieurs moments de sa réflexion, en opérant de très logiques liaisons avec les notions de « compulsion de répétition » ou d’ « analyse interminable ». Cependant sa référence centrale, tout au long de ce texte, demeure fixée sur « la pulsion de mort » et la « destructivité », totalisant, à elles deux, seize citations en deux pages et demi.

Mon premier préalable, avant tout échange de points de vue, est d’ordre problématique. Un tel préalable consiste à préciser, comme Freud l’a énoncé à de nombreuses reprises et plus clairement encore en 1922, que la Psychanalyse est une science. Une science particulière, certes, dans le cadre des sciences humaines mais, de façon certaine, une discipline scientifique. La Psychanalyse doit donc se soumettre aux limites du cadre de sa problématique propre et ne pas déborder (en les prenant à son compte) sur des champs qui ne sont pas siens. Par contre, la psychanalyse, comme toute science a avantage à approfondir et à étendre progressivement les champs qui lui sont propres : Dans sa façon de concevoir la problématique psychanalytique, Freud n’entend pas séparer « les conceptions psychologiques acquises » du moyen de les acquérir, moyen constitué par l’expérience clinique, c’est-à-dire d’une part les soins donnés à des patients en proie à des difficultés affectives, et d’autre part les investigations qui sont liées à cette pratique clinique (Freud 1923). La problématique psychanalytique ne saurait donc se réduire à des aspects théoriques et ce surtout si nous en empruntons une partie à d’autres problématiques. Alors que nous avons déjà tant à faire dans nos propres domaines.

Mon second préalable portera sur une précaution d’ordre méthodologique. Nombre de travaux psychanalytiques, portant sur des sujets des plus sérieux, font preuve d’une surprenante tendance à la simplification des problèmes abordés. Ne serait-ce que sous la forme d’une trop rapide généralisation des concepts mis en avant. Concepts qui mériteraient un abord beaucoup plus différencié et qui, par voie de conséquence, ouvriraient un champ beaucoup plus large à nos investigations. On parle en effet trop souvent « du » névrotique ou « du » psychotique ou « du » dépressif ou bien encore « de » l’homosexuel ou « du » pervers ou encore de l’ « érotisme » ou « du » refoulement, comme si nous postulions a priori qu’il n’y aurait qu’une seule forme de névrotique, de psychotique, de dépressif, d’homosexuel, de pervers, d’érotisme, ou de refoulement… Je crains que nous risquions de ranger, dans une seule catégorie et sans prendre en compte toutes les nuances nécessaires, toutes les formes fort différentes que pourraient prendre certains concepts. En particulier quand il s’agit de parler de « réactions thérapeutiques négatives » ainsi que de toutes les variétés de « pulsions dites de mort » ou de tous les mouvements bien divers dits de « destructivité ».

Étant donné l’importance qui lui est accordée dans le texte de D. Kaswin-Bonnefond, je commencerai par proposer une réflexion portant sur la fameuse notion de « pulsion de mort », « pulsion » dont l’existence n’a pas été reconnue par tous les psychanalystes, loin de là, et déjà même du vivant de Freud.

Il paraît curieux qu’on puisse parler d’une « pulsion de mort » alors que Freud en a proposé trois versions fort différentes : Il en fait tantôt une incapacité d’assurer les liaisons nécessaires à l’intérieur de l’appareil psychique, tantôt une compulsion de répétition épuisant les développements souhaitables de la vie imaginaire, tantôt enfin un état d’abaissement des tensions à un niveau voisin de zéro, ce qui nous rapproche du « principe du Nirvana ». S’il est évident que les deux premières hypothèses demeurent d’ordre psychanalytique, il est tout aussi évident que la troisième change de problématique.

L’interruption des liaisons se rattache aux aléas de la fameuse « Bindung », notion des plus analytiques et constituant un des piliers de la pensée freudienne. Mais il n’y a rien de « pulsionnel » en soi dans les phénomènes normaux de liaison ou défensifs de déliaison. Par ailleurs, les termes de « compulsion de répétition » peuvent entraîner quelques confusions chez les francophones. Car la « compulsion » (« Zwang » pour Freud) n’a rien à voir avec une quelconque pulsion ( « Trieb » pour les psychanalystes). Mais il n’en reste pas moins certain que la « compulsion de répétition » demeure un concept analytique important dans le lot des processus défensifs ; mais sans qu’il s’agisse, pour autant, d’une « pulsion ». Quant à l’allusion au « Nirvana », ceci nous entraîne vers une problématique philosophique empruntée au Bouddhisme par Schopenhauer, de même que d’une façon très parallèle, l’engouement actuel pour la notion (unique) de « négatif », inspirée des travaux de Hegel alors que Freud nous avait fort bien précisé les variétés très différentes que pouvaient prendre, selon les cas, les mouvements défensifs bien divers et bien spécifiques de dénégativité.

Il semble qu’on puisse appliquer à la diversité des motifs invoqués par Freud pour justifier l’existence d’une « pulsion de mort », la conclusion qu’il tire lui-même, en 1905, de l’histoire célèbre du « chaudron »: Après trois versions différentes destinées à justifier ce qu’il en serait du dit chaudron, on en arrive à la conclusion que le « chaudron » n’aurait jamais existé…

J’ai souvent évoqué les tentations éprouvées par les psychanalystes, dès qu’ils sentent, sous la pression pertinente exercée par leur préconscient, qu’il leur faudrait en savoir plus sur les racines de difficultés cliniques ou théoriques sur lesquelles ils butent. Au lieu de chercher à approfondir et à développer davantage certaines conceptions freudiennes qu’ils ont peur de dénaturer en les réévaluant, ils n’hésitent pas, parfois, à changer tout bonnement de problématique. Et la tentation d’avoir recours à la pensée philosophique est aussi grande que la tentation de se placer dans une perspective biologique. Si un dialogue avec les autres disciplines est toujours souhaitable, une confusion méthodologique ne fait avancer aucune des disciplines concernées.

Ce qu’on appelle « la réaction thérapeutique négative » est facile à décrire, mais sans doute beaucoup moins aisée à comprendre et à expliquer en tenant compte de ses diversités. Je ne pense pas que certaines des explications qui en ont été données par les uns ou les autres soient d’emblée erronées. Mais j’estime que nous n’avons aucun intérêt, dans une enquête sur les motifs profonds d’un tel comportement si souvent observé en pratique clinique, à partir de l’hypothèse première selon laquelle il n’existerait qu’une seule forme de R.T.N..

Qu’ils aient employé ou non les termes de « réaction thérapeutique négative » nombre d’auteurs, se référant à la diversité des situations cliniques et structurelles rencontrées, nous ont depuis longtemps montré que ce genre de résistance au progrès de la cure, ne correspond pas aux mêmes exigences économiques et pulsionnelles s’il s’agit d’un névrotique, d’un psychotique ou d’une dépression narcissique. Nous sommes bien d’accord pour reconnaître que nous sommes en présence d’une évidente résistance « au transfert » (ce qui pose, bien sûr, aussitôt le problème du contre-transfert) mais de quelle forme de « transfert » et, par incidence, de quelle forme de « contre-transfert » entendons-nous parler, dans chaque cas particulier ?

Si le psychanalyste se trouve en présence d’un névrotique, ma longue pratique des cures ou des supervisions m’a montré qu’il ne suffisait pas d’avoir cherché à élaborer fort correctement les conflits œdipiens, si nous avons laissé dans l’ombre des traces de blessures ou de carences narcissiques qui vont parasiter les tentatives de rétablissement d’une meilleur fonctionnement de l’imaginaire œdipien. Ces résidus prégénitaux mal élaborés empêcheront (dans un mouvement de violence narcissique défensive et non pas d’agressivité) le patient de « rendre les armes » aux yeux de parents accusés des blessures ou des carences narcissiques qui n’ont pas encore été suffisamment analysées au registre transférentiel. Et du même coup c’est bien le contre-transfert qui se voit interpellé en écho. Car l’analyste risque de vivre assez mal cette forme de protestation persistante…, après tout ce qu’il a bonne conscience d’avoir fait, quant à lui, pour le « bien » de son patient. (Mais surtout au registre œdipien)

Si le patient est un dépressif (de nature « limite » par exemple) la compulsion de répétition déployée, au niveau des incessantes et apparemment incomblables quémandes narcissiques, rend les efforts élaboratifs bien difficiles. Mais encore ne faut-il pas se tromper de registre quant à l’étape de la psychogenèse où se sont établies les fixations ayant entravé le développement logique de la vie affective et relationnelle du sujet. Tout en demeurant dans le cadre bien classique d’une « cure-type », l’essentiel du jeu transféro-contretransférentiel doit, pendant une très longue période, rester centré sur les béances narcissiques, sans prétendre pouvoir (ni surtout vouloir) les combler mais en élaborant au contraire les raisons de l’importance de la violence revendicatrice et protectrice que le patient s’emploie à déployer à l’égard des imagos parentales (et de leur substitut transférentiel). Comme pour « punir » de telles cibles d’un inintérêt affectif dont le patient estime avoir été l’objet. La violence, aussi inutilement déployée, a la prétention de constituer une réparation du narcissisme primitif blessé. Il s’agit de permettre au patient de parvenir à prendre conscience du résultat bien illusoire de cet entêtement à rendre « l’analyse interminable ». Dans cette forme de R.T.N., le narcissisme contre-transférentiel se voit, on le conçoit aisément, soumis à rude épreuve. Et on ne peut exclure les cas où, du fait du peu de curiosité de l’analyste sur toute une partie du passé prégénital du patient, on parle d’ « analyse interminable » alors que celle-ci n’a pas encore vraiment commencé…

S’il s’agit d’un patient de structure psychotique non délirant, et accepté pour cela en « cure-type » ou bien d’un prépsychotique (correspondant à la catégorie des « borderline » décrits par les auteurs américains, et différents des « états-limites ») la R.T.N. porte, comme l’a décrit très bien P.C. Racamier sur des conflits d’ordre non pas incestueux, ni simplement narcissiques secondaires, mais sur des relations traumatiques d’ordre « incestuel ». Nous sommes ici très près des descriptions kleiniennes de la phase dite « schizoparanoïde ». Mais en faisant remonter cette phase beaucoup plus tôt, et sans doute jusqu’à la période fœtale. Avec les traumatismes précocissimes ou les carences très graves vécues in utero en écho à des marques non pas de simple violence mais d’agressivité environnementale. Et nombre de travaux actuels semblent confirmer une telle hypothèse. On assiste donc, sous la forme d’une R.T.N., à une sorte de provocation adressée à un contre-transfert que le patient souhaiterait être sadique de manière à justifier son besoin de « vengeance », c’est à dire sa propre agressivité à l’égard d’imagos parentales vécues comme persécutrices. Et ceci se réfère, pour une bonne part du moins, à un registre remontant bien souvent à la vie intra-utérine. Période initiale des débuts de toute affectivité comme de toute « objectalité », et dont l’analyste n’avait pas été averti de l’importance, au cours de ses propres parcours trop « classiques » de formation.

En résumé, je me trouverais en accord avec D. Kaswin-Bonnefond sur un point essentiel, celui qui privilégie l’analyse du contre-transfert pour essayer de comprendre d’abord, puis tenter d’élaborer ensuite, le sens qu’il est possible de donner à l’affirmation d’un échec de la cure, manifestée par un patient dont on serait porté à croire qu’on a trop vite découvert l’essentiel des conflits. Et surtout des conflits les plus anciens. Mais je pense d’une part que la notion de réaction thérapeutique négative doit se voir sélectivement démembrée en fonction des niveaux très différents de conflits dont il s’agit chez tel ou tel patient, dans un contexte clinique et épigénétique toujours bien particulier. Et j’estime d’autre part que la « réaction thérapeutique négative » peut aussi, et très utilement, éveiller notre attention sur des « oublis » que nous aurions pu commettre dans notre façon d’écouter un patient. En cela on pourrait considérer un tel comportement du patient comme constituant, en fin de compte, tout comme « l’analyse interminable », une sorte de signal et d’appel au réveil de l’attention du psychanalyste. Autrement dit, il pourrait s’agir d’une manifestation de protestation et de « légitime défense » d’un narcissisme encore déficient. Ce qui serait, somme toute, à ranger du côté des « pulsions de vie ». On pourrait donc parler en ce sens d’une « réaction thérapeutique très positive »…

vendredi 14 novembre 2003

Bibliographie :

BERGERET (J.), Une pulsion qui n’en finit pas de mourir. In : RFP 1994 n°2.

BERGERET (J.) et HOUSER (M.), L’héritage reçu du fœtus. Paris, Dunod, 2004.

La réaction thérapeutique négative et la trace

Propositions…

La réaction thérapeutique négative, expression clinique de la compulsion de répétition, conduit Freud à « inventer la pulsion de mort ». Le concept de pulsion de mort met au travail ce paradoxe d’un originaire que qualifie une dualité pulsionnelle déjà là. Mais en même temps, la pulsion appartient au champ processuel de la création de l’appareil psychique.

En 1937, dans « Analyse finie et analyse sans fin » ainsi que dans « Construction dans l’analyse », Freud met cette résistance au travail analytique en lien avec la culpabilité inconsciente. La réaction thérapeutique négative devient expression de la pulsion de mort. Elle résulterait d’un mixage des forces moïques masochistes et surmoïques sadiques.

La pulsion de mort dont l’élaboration théorique recouvre la nécessité de rendre compte de ce fait clinique qu’est la réaction thérapeutique négative, devient par inférence conceptuelle la cause même de cette réaction thérapeutique négative. Serait-elle une conséquence du passage trop direct postulé par Freud de la compulsion de répétition à la pulsion de mort ?

Peut-on disjoindre le parcours personnel du parcours théorique dès lors que le travail sur cette autre scène que génère l’espace analytique croise et entrecroise les différents registres intrapsychique, inter psychique, inter analytique et leurs multiples mouvements transférentiels et contre transférentiels.

Peut-on questionner le concept de pulsion de mort sans en repenser soi-même la genèse, reprendre des trajets, réinvestir des traces ?

La théorisation de la pulsion de mort par Freud a été interprétée comme un travail élaboratif de positions contre transférentielles négatives non transférables sur l’analyste qu’il n’avait pas. Cette réflexion ouvre le champ des échanges inter analytiques et le nécessaire recours à un autre analyste pour un travail du contre-transfert devenu exigence éthique.

Il est incontestable qu’il est difficile de distinguer l’intrication et la désintrication des mouvements transféro-contretransférentiels de la problématique de la transmissibilité de l’analyse. Le processus analytique s’origine avec « l’appropriation subjective de la méthode » à travers l’entendement du travail d’auto-analyse que Jean Luc Donnet présente comme « l’indéfini du processus analytique chez l’analyste ».

La création de la pulsion de mort peut se comprendre comme une forme d’expulsion de la destructivité hors du cadre analytique, mais elle se soutient également de sa reprise dans la constitution du psychisme et donc du processus lui-même. Le traitement de cette destructivité intègre aujourd’hui l’approche interprétative du contre-transfert. L’élaboration concerne la destructivité et ses intrications, et se présente dans la continuité des recherches concernant le travail du négatif.

Le changement fondamental de la conception du fonctionnement psychique avec la deuxième topique, dont on retrouve les prémices dans les écrits antérieurs à 1920, fait apparaître la notion d’une processualité pulsionnelle toujours en mouvement où l’inconscient n’est plus présenté comme une entité organisatrice du psychisme mais acquiert le statut de qualité psychique qui concerne toutes les instances à des degrés divers. Le Moi et le Surmoi plongent leurs racines dans le Ça, miscellanées pulsionnelles « émanées de l’organisation somatique et qui trouvent dans le Ça sous des formes qui nous restent inconnues, un premier mode d’expression psychique ». Rien n’est acquis, tout est en devenir : l’appareil à penser les pensées reste à construire, le processus pulsionnel lui-même dans ses valences de vie et de mort est à inventer. Et l’objet y joue un rôle primordial.

Le refoulement qui façonnait l’appareil psychique sous l’égide d’une fonctionnalité représentative conservatrice est supplanté par des défenses concernant la destructivité. La remémoration, qui devait lever l’amnésie infantile et les symptômes, laisse la place à un processus dynamique de construction, de création. La nouvelle topologie que Freud propose introduit une perspective dynamique et processuelle. La construction d’un appareil psychique à partir d’un vécu élaboré au contact de l’autre se complexifie. Elle fait intervenir des forces dont l’organisation en motions pulsionnelles relève de rencontres ou encore d’expériences qui laisseront des traces de satisfaction et/ou de douleur, forces et mouvements en perpétuels réaménagements.

Comment penser cette désorganisation des forces psychiques qui conduit à la réaction thérapeutique négative ? Dans cette répétition, quelle figuration donner à l’impensable, à l’inconnaissable, à la destructivité, à la mort ?

  • Les expériences de satisfaction laissent des traces dont le réinvestissement induit au sein du psychisme une rencontre qui sollicite le déploiement de la potentialité hallucinatoire. L’échec de la satisfaction hallucinatoire est à la source même de la constitution du désir à la recherche de l’objet susceptible d’engendrer la satisfaction. La rencontre me semble pouvoir être représentée par l’entité « objet-zone complémentaire » telle que la conçoit Piera Aulagnier, représentation qui possède déjà cette qualité topique d’intrapsychique et d’inter psychique, à la fois interne à tonalité d’auto-engendrement mais aussi radicalement dépendante d’un étayage externe donnant toute son importance à l’objet et à son environnement. Mais surtout la rencontre ne peut se concevoir en dehors d’autres rencontres, ayant déjà eu lieu ou à venir.
  • Lorsque c’est la douleur qui envahit ces différents champs de l’inter et de l’intrapsychique, les mouvements d’investissement tentent de s’y opposer ou de l’éviter. La potentialité générative relevant du précipité des expériences avec l’objet se renverse en un recours massif indifférencié au désinvestissement. Dès lors dans ces moments de décharge menaçant l’intégrité du sujet en devenir, la désorganisation creuse le lit d’une auto-destructivité interne. Ces forces destructrices entravent l’organisation des auto-érotismes secondaires, processus essentiel pour l’avènement de l’altérité et donc du sujet. Le dispositif pulsionnel n’est pas là d’emblée, mais sa fonctionnalité est déterminante pour la constitution du psychisme et générative de sa structuration. Elle a cette spécificité du vivant d’être toujours à inventer et en devenir, dans l’intrication-désintrication des mouvements d’investissement et de désinvestissement de circuits potentiels.

Qu’en est-il alors de ces situations où l’appareil psychique semble refuser les mouvements de réorganisation et d’élaboration internes ? Avec la notion de position phobique centrale, André Green nous permet une certaine compréhension d’un mécanisme qui consiste à éviter au prix d’une mutilation psychique le retour d’une douleur innommable dans la réactivation de ces traces-motions dont il faut détruire non seulement la potentialité mais la virtualité même. La position phobique centrale et la destructivité qui s’y attache sont immanentes et relèvent tout à la fois des participants de la rencontre à leurs multiples niveaux : l’analysant, l’analyste, le principe qu’ils représentent ensemble et chacun d’eux avec leurs objets psychiques mais relèvent également des processus mêmes de leur constitution. Rencontre d’une butée qui serait l’annulation de la destructivité et de la douleur, ou de tout ce qui pourrait y renvoyer. Ma proposition : La réaction thérapeutique négative, expression d’une butée du travail analytique pourrait être entendue comme manifestation paradigmatique du processus analytique, expression manifeste de forces négatives à l’œuvre, tant au niveau du transfert, du contre-transfert que de l’inter-transfert. Élément de la clinique psychanalytique, elle devient également opérateur théorique comme la résistance qui d’obstacle est devenue outil essentiel. Apparaissant à la suite d’une amélioration clinique ou encore appartenant aux mouvements de fin de cure, la réaction thérapeutique négative serait l’expression de la réactivation de mouvements internes de désinvestissement sur le modèle de l’évitement de la douleur lorsqu’elle s’associe à une menace de désorganisation psychique ou somatique : l’absence d’investissement du sujet par l’objet primaire se combine à l’absence d’auto-investissement du moi pour lui-même. Les traces investies alors pourraient-elles être celles de la désorganisation elle-même ?

Mise en acte du transfert, symptôme adressé à l’analyste, la réaction thérapeutique négative peut alors être ressaisie comme déplacement de la destructivité du côté de l’analyste et mobilise ses propres traces traumatiques qu’il lui faut remettre au travail.

Bibliographie

Aulagnier P. – Un interprète en quête de sens, Paris, Payot 1991, 425 p.
Donnet J.-L. – Le divan bien tempéré. Paris, Presses Universitaires de France 1995, 308p.
Freud S. – Abrégé de psychanalyse, Puf, 1978.
Freud S. – Essais de psychanalyse, Paris, Payot 1972
Freud S. – Résultats, idées, problèmes : t.2 : 1921-1938 Paris, Puf, 1985, 298 p.
Guillaumin, J. (dir.) – L’invention de la pulsion de mort, Paris, Dunod 2000, 200 p.
Green A. – La position phobique centrale : avec un modèle de l’association libre,
Revue française de Psychanalyse, 2000, vol. 64, n° 3, pp. 743-771.
Potamianou A. Le traumatique, répétition et élaboration. Collections Psychismes, Dunod éditeur. 2001. 164 pages.

Résumé

En interprétant la conceptualisation par Freud de la pulsion de mort à partir de la constatation clinique de la réaction thérapeutique négative comme une expulsion de la destructivité et de la négativité hors de l’analyse, l’auteur envisage que la RTN puisse être un outil au même titre que la résistance névrotique, passage à l’acte transférentiel qui doit être entendu comme un retour de la destructivité dans le cadre de l’analyse, dans une tentative d’évitement d’une douleur innommable, que ferait craindre l’amélioration clinique avec son risque de réinvestissement de traces traumatiques.