Société Psychanalytique de Paris

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Discussion de la proposition de Jean Cournut

André Green

La note de Jean Cournut aborde un problème qui paraît obscur. Ses observations sont utiles et, tout particulièrement, l’idée qu’il rappelle selon laquelle : « La vie psychique est parcourue et animée par de grands courants d’énergie. » Ce rappel du point de vue économique me paraît tout à fait actuel, encore, ajouterai-je, que si l’élément quantitatif importe, ce sont les transformations de la quantité en qualité qui me semblent les plus importantes à considérer.

Toutefois, il me semble nécessaire de rappeler que contre-investissement et désintrication appartiennent à deux ordres de phénomènes distincts si on veut les discuter sous l’angle de la métapsychologie freudienne. Le contre-investissement, autrement dit le refoulement, appartient à une sphère psychique constamment désignée par Freud comme relevant de la psychologie. Autrement dit, il s’agit d’un mécanisme dépendant du Moi.

Toutes autres sont l’intrication et la désintrication des pulsions. Car en effet, comme leur terme l’indique, intrication et désintrication appartiennent à la sphère pulsionnelle. Or la sphère des pulsions est, par définition, différente de celle du Moi. Elle n’appartient pas aux mécanismes qualifiés par Freud de psychologiques, mais, je le rappelle, à un carrefour somato-psychique. Il ne fait pas de doute que, pour Freud, la force pulsionnelle est de plus grande magnitude que les défenses et, tout particulièrement, le refoulement. Le refoulement cède devant une poussée pulsionnelle trop importante qu’il ne peut contenir ou contre-investir. A fortiori, si on a affaire à une désintrication pulsionnelle, le résultat est toujours un renforcement des pulsions destructrices qui ne sont plus ni mitigées ni liées. La destructivité pulsionnelle vient donc à bout des fragiles digues du contre-investissement. Tout le reste est en conséquence de cette position. Le complexe de castration va, ou bien être simplement réactivé, ou bien débordé et, peut-être, transformé en menace de morcellement, la pulsion destructrice s’exerçant alors sur le Moi. Ceci n’enlève rien à l’intérêt des stratégies de contre-investissement ni à leurs coûts défensifs. Quand Freud utilise la métaphore de l’effraction traumatique, il parle d’une situation de blessure narcissique. Encore une fois, c’est ici le Moi qui est blessé, ce qui est au-delà de la menace de castration. Que la conséquence en soit la clinique des états de vide en est une conclusion logique. Mais au départ, il convient de rendre chacune de ces notions à leur contexte théorique.

Il va sans dire que je ne discute pas ici la vérité des opinions de Freud, mais que je me contente de rappeler les éléments qui sont nécessaires à la compréhension de ses positions théoriques.

14 janvier 2003

Réponse de Jean Cournut à André Green

Bien sûr, les transformations de la quantité en qualités sont les plus importantes à considérer; toutefois, dans la théorie comme dans la clinique et la pratique, on ne peut pas méconnaitre que “tout dépend” (le mot est de Freud, maintes fois dans son œuvre, et encore en 1937 : on néglige le quantitatif et on a tort) de l’intensité des excitations somatiques diverses et variables que l’appareil doit élaborer, de la force pulsionnelle qui “pousse” plus ou moins et de la capacité des moyens de défense qui font ce qu’ils peuvent.

Je ne comprends pas le fragment de phrase : “le contre-investissement, autrement dit le refoulement”, mais si je constate qu’évidemment le contre-investissement est un opérateur psychique théorisé dès la première topique, je ne vois pas en quoi il serait absent de la deuxième quand on travaille en termes d’intrication-désintrication. Les questions d’intensité se posent tout autant, et sont tout autant prioritaires, concernant la force des pulsions d’après 1920 que celle de 1915. Le cas exemplaire est effectivement celui de la poussée de destructivité qui risque de faire sauter les contre-investissements, pas tous, Dieu merci. Les contre-investissements sur entre autres les formations de caractère protègent d’aventure contre le morcellement.

Quant aux effractions quantitatives, elles seront dites traumatiques quand précisément elles ne sont pas, ou plus, élaborables par un moi débordé et dégarni de ses butées et quand, au premier chef, le complexe de castration ne peut plus assurer sa fonction de prévention permanente. De fait, on quitte alors la clinique névrotique classique pour celle, narcissique, des traumas. Mais dans quelles limites et à partir de quels seuils ?

19 janvier 2003

Christian Seulin

Contre-investissement et investissement originaire

Jean Cournut rappelle dans son texte la fonction avant tout économique du contre-investissement et la juste place que le concept occupe dans la théorie. Chez Freud, trois « versions » du concept me paraissent dégageables :

– le contre-investissement comme moyen économique des défenses du moi et au premier chef comme garant du refoulement secondaire (1900, 1915).

– le contre-investissement comme moyen économique durable d’inscription du refoulement originaire (Le refoulement 1915).

– le contre-investissement comme déperdition économique, échouant à colmater une brèche psychique comme dans le cas de la douleur morale (manuscrit G, Inhibition, symptôme et angoisse 1926) ou du traumatisme par effraction du pare-excitation (Au-delà du principe de plaisir, 1920).

Ces trois « versions » pourraient se voir ramenées à deux cas de figure : le contre-investissement comme enjeu économique dans le conflit entre instances et le contre-investissement comme modalité économique de base, fondatrice de l’organisation psychique, susceptible d’échouer.

Le second cas de figure soulève de sérieuses difficultés, puisqu’il soulève, en particulier au sujet de la question de l’organisation du refoulement originaire, le problème des ponts entre investissement et contre-investissement. Le soma est certes le socle de la pulsion mais celle-ci est à construire dans sa représentance psychique. Cette représentance dépend de l’articulation entre la poussée somatique et les expériences avec l’objet. La théorie de l’étayage suppose un détournement du besoin par la sexualité, une forme de subversion. Ne peut-on penser cette subversion à l’origine de la psychosexualité comme un investissement « à côté », en contre ? Comment situer ici une claire différence entre investissement et contre-investissement ? À l’occasion d’un saut qualitatif de l’investissement (entre poussée somatique et psychisation), l’investissement correspondrait-il au contre-investissement de ce qui l’a précédé dans la qualité ?

14 janvier 2003

Réponse de Jean Cournut à Christian Seulin

D’accord avec les trois acceptions proposées du contre-investissement, bien que la troisième me paraisse un peu trop pessimiste : la manœuvre est “susceptible d’échouer”, certes, mais elle peut réussir (ce sont les cas que l’on ne voit pas !).

À propos du refoulement originaire, le contre-investissement apparait selon Freud comme un big-bang énergétique fondateur de la psyché. Ce contre-investissement originaire précède et permet les investissements ultérieurs, directs et/ou en contre, positifs et/ou défensifs, plus ou moins intriqués et/ou désintriqués, c’est-à-dire le placement d’énergie sur les représentants pulsionnels.
Par ailleurs, que la psychosexualité soit subversive et dérange la tendance à l’inertie, c’est évident, mais de là à s’appuyer sur la théorie de l’étayage pour considérer cette psychosexualité comme le résultat d’un contre-investissement, en contre des pulsions de conservation, voilà une vaste vision théorique et … anthropologique. À suivre !

19 janvier 2003

Denys Ribas

Le contre-investissement comme paradigme de l’intrication pulsionnelle

Jean Cournut a bien raison de souligner la valeur exemplaire du contre-investissement comme protégeant de la désintrication pulsionnelle. En effet, par un investissement d’énergie libidinale en contre au service du refoulement, il articule une positivité – l’investissement – et une négation qui ressort de la pulsion de mort – le “contre”. Ceci renforce l’architecture topique qui en a permis l’organisation, ce qui témoigne de la présence d’un surmoi fonctionnel protégeant le moi avec l’énergie du ça. L’excessive sévérité du surmoi est l’indication classique d’un travail analytique. Nous savons cependant aujourd’hui combien ce n’est pas le seul cas de figure, et que de nombreux patients souffrent au contraire d’une défaillance ou d’une perversion de l’organisation névrotique. Le masochisme du moi peut se substituer à l’autosadisme par le surmoi, installant un masochisme moral tenace, ou la problématique narcissique prime avec une instance surmoïque essentiellement du côté de l’idéal du moi, voire d’un moi-idéal plus adhésif. Il devient donc nécessaire d’explorer le devenir des pulsions lorsque l’attracteur œdipien échoue à mettre en forme la conflictualité psychique.

Jean Cournut a raison également de considérer l’économie, qui prime effectivement dans le psychisme, en rappelant le prix économique du contre-investissement, inhibition nécessaire mais coûteuse. La psychasthénie en témoigne, qui peut conduire le psychisme névrotique à un état psychiatrique grave. Mais la pertinence de ce vide comme résultante ne veut pas dire qu’il décrit toutes les formes du blanc ou du vide psychique. Le vide dont parle Freud, lié aux contre-investissements de la blessure narcissique dans la mélancolie, est quant à lui surtout une conséquence de l’hémorragie narcissique.

Le désinvestissement de la représentation n’est pas un contre-investissement constructif s’il devient le moyen prévalent de se protéger de la douleur de l’absence, mais est alors une mutilation de la trame psychique elle-même. Le désinvestissement du moi ou sa coupure par clivage – la négation laisse alors la place au déni – n’est plus un refoulement qui relie tout en séparant de manière fonctionnelle permettant le compromis symptomatique et son intrication des pulsions. S’il reste une minime solution de continuité, celle-ci ne permet plus les échanges économiques vitaux. La schizoïdie, comme la superficialité liée aux barrières autistiques décrites par Frances Tustin et Donald Meltzer ne sont pas une psychasthénie extrême.

Sur le plan épistémologique, je ne mettrais donc pas l’opposition investissement/contre-investissement sur le même plan que l’opposition intrication/désintrication pulsionnelle. La seconde décrit en termes de dualité pulsionnelle (dans la seconde théorie des pulsions) le niveau de la situation organisée dialectiquement par la première sur le plan topique. L’opposition dialectique montre une conflictualité d’excellente qualité.

Une métaphore sociale illustrera notre propos : si l’opposition recueille autant de sièges que la précédente majorité dans une assemblée démocratique, le parlement s’en trouve paralysé, ce qui est grave. Mais cela n’a rien à voir avec la situation où les électeurs ne vont plus voter, ayant désinvesti leur… représentation.

Enfin le terme de « butée » me semble un peu figé pour décrire la valeur d’intrication organisatrice du couple investissement/contre-investissement. Je préférerais en souligner la valeur protectrice pour marquer mon accord avec Jean Cournut sur ce point effectivement essentiel. Une butée contre la désintrication me semble plus être la fixation, comme l’illustre la clinique psychosomatique lors des désorganisations. Ce qui me permet de demander à Jean Cournut : dans quelle mesure les contre-investissements participent-ils aux fixations ?

20 janvier 2003

Réponse de Jean Cournut à Denys Ribas

Ce forum est décidément bien intéressant et instructif. Dernière en date en est la preuve qu’apporte Denys Ribas à propos du contre-investissement dont – excellente proposition – il repère que le “contre” “ressortit” (plutôt que “ressort” ?) à, ou de, la pulsion de mort, ce qui est une manière appréciable de placer cette notion énergétique, axiale dans la première topique, et trop souvent négligée, dans la deuxième topique, celle de la dualité pulsionnelle au sein de laquelle le contre-investissement continue de pouvoir désigner des butées (ou si l’on veut en termes nautiques : des filins de survie, ou encore en termes de plongée : des paliers de décompression) encore plus nécessaires – c’est cliniquement exact – dans ces problématiques narcissiques nouvellement étudiées depuis que l’on avait oublié Kretschmer et ses sensitivités.

Ceci nous emmène à distinguer le vide névrotique et celui consécutif à l’hémorragie narcissique “mutilation de la trame psychique” provoquant le recours en urgence à des clivages divers et onéreux. Mais précisément, avant de cliver, investir en contre – fût-ce dans la bonne foi consciente et le désespoir inconscient – n’est-ce pas une tentative, ultime certes mais qui maintient une cohésion narcissique de … survivance. Un chansonnier avait bâti son numéro sur le thème : j’ai été refusé comme premier chanteur à l’Opéra parce que j’avais un panaris et il exhibait son doigt et son pansement. Il ne clivait pas, il ne désintriquait pas, il colmatait son hémorragie narcissique par un contre-investissement, stupide certes, mais faut bien sauver son … chant du cygne.

Au fait, on dit des électeurs qui s’abstiennent de voter qu’ils vont à la pêche, manière sans doute de ne pas faire la révolution mais seulement de ne pas lancer le bouchon trop loin, un contre-investissement suffit. S’ils allaient systématiquement à la pêche, cela s’appellerait de la compulsion à répéter des investissement d’autrefois, fixés, persistants et sans doute devenus anachroniques du fait de fixations qu’ils ont contribué à verrouiller – et réciproquement. Ils ne sont plus guère fonctionnels et ne protègent plus – ou trop bien mais trop cher – contre les fluctuations désintricantes.

23 janvier 2003

Christian Delourmel

Le contre-investissement : plusieurs modèles ? Autour de la proposition de Jean Cournut.

Jean Cournut fait bien apparaître la nécessité qu’il y a de réfléchir sur les modèles métapsychologiques du contre-investissement dont, comme il le laisse entendre, l’organisation est différente selon que le fonctionnement psychique se trouve sous l’égide du refoulement ou s’il se trouve grevé par une problématique limite. Le modèle freudien “1ère topique” permet de penser, de façon cohérente et utile cliniquement, l’organisation et la fonction du contre-investissement quand la différenciation affect/représentation souple permet le jeu du refoulement. Dans ce type de fonctionnement psychique, la mobilité de ces “butées énergétiques” que sont les contre-investissements témoigne de la permanence du travail de symbolisation primaire : le patient peut se risquer en séance à un discours associatif. L’hypothèse de Jean Cournut dans laquelle il évoque le complexe de castration “comme un contre-investissement sur un scénario phobogène” est congruente avec ce modèle de contre-investissement, et rejoint la conception du complexe de castration “dans sa fonction d’organisateur de l’intrapsychique” que lui et Monique Cournut ont développé.

Par contre, dans la problématique limite, où la mise en crise des limites dedans/dehors est majeure et constante le complexe de castration perd son caractère structurant. Aux angoisses rouges focalisées du couple angoisse de castration/ angoisse de pénétration, font place les angoisses blanches diffuses du couple angoisse de séparation/angoisse d’intrusion. Le refoulement n’est plus opérant dans ce monde psychique où règne “l’indiscrimination affect/représentation” (Green), et le moi, pour pallier aux failles dans le travail de symbolisation primaire, est contraint de faire appel à des défenses plus radicales et à des modalités de contre-investissement différentes de celles qui s’organisent en s’étayant sur le refoulement. Face à la montée de l’excitation, dont la potentialité traumatique réside dans l’incapacité où se trouve le psychisme de mettre en œuvre les opérations permettant le jeu des transformations qui lui permettrait d’acquérir la qualité pulsionnelle, c’est-à-dire de se psychiser, le moi doit recourir à des « bastions défensifs auxquels le moi se cramponne » ; il doit se suspendre à des contre-investissements dont la rigidité et la fixité est à la mesure du gouffre psychique qui menace, de la “crainte de l’effondrement” qui sourd des failles qui fragilisent les assises narcissiques du moi.

Dans ces conditions, le modèle “première topique” du contre-investissement ne convient plus pour rendre compte de sa métapsychologie dans ces situations limites, et Jean Cournut insiste à juste titre sur la nécessité d’autres modèles (en deuxième topique ?) pour en penser la métapsychologie. Il évoque à ce propos un article récent de André Green (« la position phobique centrale »), dans lequel ce dernier expose de façon convaincante une modalité de contre-investissement chez des patients borderline. Il résiderait dans un évitement associatif, dont le but est d’empêcher l’effet de potentialisation traumatique résultant de la mise en relation psychique par le processus associatif de traces traumatiques précoces et/ou tardives. Une façon pour le patient d’anticiper et de prévenir le risque d’implosion psychique, conséquence de cette mise en relation.

Les patients limites font aussi appel à d’autres modalités de contre-investissement. L’une d’entre elles consiste à organiser les formes expressives de leur discours en discours narcissique. Je ne peux ici que renvoyer à l’étude qu’en a faite André Green dans ses développements autour du “style du narcissisme transférentiel” où il aborde “la question du narcissisme dans le transfert sous l’angle du style discursif propre au narcissisme et propre à chaque patient”. Il y montre en particulier comment l’organisation narcissique du discours a pour fonction d’assurer les limites du patient en opposant par ce discours-béton un mur à l’analyste dont la seule présence est vécue comme une intrusion insupportable. Cette façon de considérer le discours lui-même comme contre-investissement rencontre une proposition de René Diatkine pour qui le discours du patient en séance devait être conçu “comme une formation réactionnelle (dont) l’effet économique est important, un contre-investissement”.

Il m’est arrivé à plusieurs reprises de constater chez des patients dont le discours était à prédominance de type narratif-récitatif, qu’ils redoublaient cette défense dans les formes expressives de leur discours par le surinvestissement d’une histoire traumatique plus ou moins tardive, attentant sexuel ou deuil, à laquelle ils continuaient de s’accrocher malgré le travail interprétatif. Certes, j’entendais bien qu’une des raisons de leur suspension à des récits d’évènements où ils se représentaient dans une situation où ils avaient été victimes de l’autre (de son abandon ou de ses désirs) était de les maintenir à l’abri de l’angoisse de se reconnaître sujet de leurs désirs incestueux. Mais dans plusieurs cas, des éléments m’avaient permis de faire l’hypothèse de la présence en eux de traces traumatiques précoces, type deuil blanc. Je m’étais demandé si la rigidité de ce contre-investissement de leur histoire traumatique ne résidait pas aussi dans le fait que cet évènementiel offrait à la « mémoire amnésique » du traumatique précoce en quête de figurabilité, en s’y réverbérant, les possibilités d’une actualisation ayant valeur d’ersatz représentatif. Le patient s’y cramponnant avec d’autant plus d’énergie que lui manquaient les moyens psychiques pour engager un travail interne de figurabilité de représentation. Cet événementiel, remémorable préconsciemment, offrant au hors mémoire, au hors temps, et au hors topique du trauma infantile enfoui dans les limbes psychiques, un espace pour une dramatisation, un déploiement scénarique dans des séquences temporelles.

Je me suis demandé aussi s’il ne s’agissait pour ces patients, d’empêcher, par cet accrochage à ces bastions défensifs, la survenue d’une autre forme de contre-investissement, beaucoup plus coûteuse pour le psychisme. Celle à laquelle le moi peut avoir recours dans certaines situations extrêmes, quand tous les autres recours sont épuisés et débordés. Il arrive parfois que le moi, en manque d’une dynamique pulsionnelle introjective, soit acculé en ultime recours, pour échapper à la douleur de l’implosion que suscite l’objet, par sa présence comme par son absence, à une politique du désespoir dont la stratégie consiste à investir de façon permanente le désinvestissement désobjectalisant. Cette réaction massive et indifférenciée du moi qui recourt, dans l’inconscience la plus totale, à un auto-dynamitage permanent de ses matrices représentatives, l’enferme dans un cercle vicieux dans lequel il s’enlise, et le soumet au choc en retour du quantitatif dont la violence traumatique est à la mesure de l’énergie libérée par la déflagration de la représentation de soi qui voit voler en éclats tous ses potentiels de liaison. Le moi peut se cramponner longtemps à cette politique de Gribouille, tant qu’il ne rencontre pas des conditions favorables lui permettant un dégel suffisant de ses potentialités introjectives pour redynamiser le jeu pulsionnel du double retournement, et réanimer ainsi le travail de figurabilité, de représentance, dont le déploiement est seul capable de permettre au moi de sortir de cet enfermement défensif qui ne fait qu’aggraver le danger auquel il tente d’échapper.

24 janvier 2003

Réponse de Jean Cournut à Christian Delourmel

Les modalités de contre-investissement sont effectivement diverses et variables selon les topiques et les cliniques. C’est ainsi que l’on contre-investit sur des fantasmes de castration, des phobies centrales, des “formes expressives du discours” (exclamation et superlatif de la passion ou mornitude du vide), sur le discours même, sur la capacité d’investissement, sur les fixations de jadis, ou encore sur une construction délirante, comme Schreber qui se “guérit ainsi de sa stupeur confusionnelle initiale”. On serait tenté d’ajouter : etc.

Toutefois mon problème théorique n’est pas tant de repérer sur quoi on investit en contre, à la place et à côté, mais plutôt de revaloriser cette idée de contre et de bastions défensifs s’intercalant dans la binarité cliniquement trop simple des mouvements d’investissements-désinvestissements (et encore conviendrait-il de nuancer mobilité, qualité, intensité et coût de ces mouvements dans la vie psychique, surinvestissement compris.

Du reste, le modèle chez Freud de bastions défensifs auxquels “le moi se cramponne” est présenté en 1925, dans l’addendum d’I.S.A., et encore dans l’Abrégé.

3 février 2003

Bernard Penot

Destins pulsionnels

La proposition textuelle de Jean Cournut est cohérente et elle a le mérite de la clarté. Mais j’ai fortement envie de réagir à ce qu’elle sonne comme un éloge de la formation réactionnelle. “La formation réactionnelle, c’est la santé (psychique)”, croit-on entendre ! Surgit aussitôt chez moi un argumentaire contestataire que je vais m’efforcer de sérier très succinctement.

1 – D’abord je pense de moins en moins que le refoulement et les formations réactionnelles qui aident à le maintenir constituent le destin pulsionnel le plus subjectivant. Sans vouloir reprendre ici le creuset des retournements-renversements pulsionnels où la subjectivité ne cesse de s’étoffer en rapport aux objets(-partenaires), je me suis plus particulièrement intéressé à cet autre destin principal, la sublimation (après le congrès de Montréal). C’est justement une “solution pulsionnelle” pour laquelle Freud tient à préciser que le refoulement ne lui est aucunement indispensable. La satisfaction y est effective, de l’ordre d’une jouissance sans décharge sexuelle (et qui concerne au plus près le débat que nous menons ici, sinon qu’est-ce qui nous pousserait à y investir cette énergie au-delà de nos heures de travail ? etc.) Toujours est-il que le rôle de la formation réactionnelle dans cette “transformation de but” réussie ne me semble guère évidente.

2 – La lecture de Jean m’a aussitôt fait penser combien peu le renforcement des formations réactionnelles constitue l’objectif ordinaire de mes efforts d’analyste en séance. Et par ailleurs (mais dans le même sens), combien peu lesdites formations sont considérées comme une qualité majeure lorsqu’on les constate chez un collègue psychanalyste ! On attend bien plutôt de celui-ci qu’il fasse preuve de dispositions d’esprit, disons, suffisamment déliées. Est-ce naïveté de croire que nous sommes à peu près tous d’accord pour considérer le processus d’une cure comme une séquence de déliaisons-reliaisons ?

3 – Voilà lâchés les termes : “liaison-déliaison”, quoique Jean préfère s’en tenir, dans son texte, à la terminologie (économico-dynamique) de l’intrication-désintrication – pulsionnelle stricte donc, comme André Green le lui rappelle. Je profite de l’occasion pour emboîter (partiellement) le pas à Paul Denis [RFP, n° 5 spécial-congrès 2002] qui conteste la notion de “pulsion de mort”. Sauf que je tire d’autres conséquences de la considérer doublement mal nommée. D’abord parce qu’en tant qu’antagoniste dynamique d’éros-liaison, elle ne constitue bien évidemment pas une pulsion particulière et ensuite parce qu’elle est, comme déliaison, indispensable à toute opération de subjectivation. De sorte qu’il n’y a aucune raison de la spécifier “de mort”, pas plus en tous cas que son antagoniste libido-liaison, étant donné qu’une liaison sans contrepartie ne pourrait produire qu’une sorte d’implosion télescopante sans mouvement subjectif possible, par conséquent tout aussi mortifère !… Jean Laplanche, s’est déjà exprimé dans ce sens, mais il est clair que continuer à considérer la déliaison comme ayant valence mortifère exclusive porte effectivement à chercher la vie dans la bonne vieille formation réactionnelle. Il est capital de réexaminer la nécessité perçue par Freud d’un antagonisme à l’éros-liaison dont je pense que Paul Denis a tort de croire pouvoir se passer. D’abord il semble difficile de concevoir que la déliaison se produise sans qu’une force s’exerce dans ce sens – c’est sans doute cela l’intuition majeure de Freud à partir de 1920, consécutivement à sa découverte du narcissisme. Cette force de déliaison a été d’emblée posée par lui comme anti-narcissique et c’est en ce sens qu’il pu la dire “de mort”. Sauf qu’elle s’avère en même temps indispensable à la subjectivation – à l’ex-sistence comme y insistait Lacan. On retrouve ici la place centrale de “La négation” posée par Freud (1925) comme opération fondatrice de la subjectivité humaine. On voit qu’elle constitue en elle-même une liaison paradoxale puisqu’en même temps dé-liante ! Elle fournit le modèle d’une intrication liaison-déliaison. Tandis que le déni-clivage ne laisse quant à lui jouer que la déliaison.

Mais concevoir le maintien d’un clivage comme relevant d’un défaut de liaison, symbolique, laisse là encore peu de place à l’idée de formation réactionnelle

4 – La déliaison s’illustre dans un autre processus psychique majeur : le processus de deuil. Comme il consiste pour l’essentiel à opérer un certain détachement par rapport à un objet perdu alors qu’investi libidinalement, on peut supposer qu’une force de déliaison doit être mise en jeu pour l’accomplissement d’un tel travail. La comparaison de Freud entre deuil et mélancolie est là-dessus éclairante : tout se passe en effet comme si l’état mélancolique réalisait une sorte de prise en masse d’un rapport haineux (libidinal donc) avec comme caractéristique majeure un manque de détachement, précisément. La mélancolie semble fournir un bel exemple du fait avancé par Laplanche que le “mortifère” peut aussi bien résulter d’un défaut de mise en jeu de la déliaison…

Inversement, on sait que la moitié des grands hommes de lettres du XIXème siècle étaient orphelins précoces. Je dirai pour finir (rapidement) que la remarque d’André Green me paraît toucher à ce point capital : les procédés défensifs propres au moi, formations réactionnelles ou autres, ont fort peu d’influence qualitative sur les destins pulsionnels – et j’ajoute : sur la créativité en général.

15 février 2003

Commentaires de Jean Cournut sur les propos de Bernard Penot

 

Les formations réactionnelles procèdent des mouvements de contre-investissement. En ce sens elles constituent, du point de vue économique, une défense réussie, mais personne n’a dit que c’était un critère de “bonne santé” psychique. Question de nuances et de variations d’intensité : agressivité ou pitié, honnêteté ou scrupulosité inhibante, phobie protectrice ou invalidante, fixation souple ou rigidifiée ? Personne ne dit non plus que “l’objectif ordinaire” de l’analyste est de renforcer le caractère des patients, alors que la cure est effectivement une “séquence de déliaisons-reliaisons”.

Je ne m’embarquerai pas ici dans un débat sur la pulsion de mort ; je remarquerai seulement que dans un tel débat on néglige trop souvent de prendre en compte les effets des excès de la force pulsionnelle susceptibles de produire de la déliaison mortifère, localisée ou généralisée. Par chance persistent des butées de contre-investissement qui conservent de la vie psychique, sous réserve évidemment qu’elles ne soient par trop rigidifiées. Là encore, retour à la question précédente en termes de nuance et d’intensité.

Dans le travail de deuil, on repère effectivement des désinvestissements de l’objet perdu, mais Freud précise bien qu’ils sont progressifs, fragmentaires, traits par traits, avec la production de fantasmes d’identification inconscients à l’objet perdu (cette production ne serait-elle pas, du point de vue économique, un processus de réinvestissement en contre?).

Quant à la proposition concernant le peu d’influence des procédés défensifs sur les destins pulsionnels, je pense que l’on pourrait soutenir le contraire ou tout au moins la nuancer : les procédés défensifs ont une influence quantitative et qualitative sur les destins pulsionnels dans la mesure de leurs relations étroites et simultanées avec la poussée des excitations brutes et les variations d’intensité des forces pulsionnelles. La créativité se joue dans ces rapports de force.

26 février 2003

Geneviève Veuriot 

Défenses et contre-investissement

Dans le prolongement de la proposition de J. Cournut, il me semble qu’à la question de l’évaluation de la nature du contre-investissement et de son coût énergétique, souvent élevé, sont indissolublement liées, dans la perspective d’une “pensée clinique” l’évaluation de sa fonction d’une part et d’autre part ses conséquences au cours d’une “stratégie thérapeutique”.

Si nous nous plaçons sur un plan dynamique, butée, verrou, étayage, doivent-ils être travaillés de la même façon ?

Pour plus de clarté, je vais faire ici une distinction qui me semble artificielle, parce que chez la majorité de nos patients, plusieurs registres de fonctionnement ne s’excluent pas et peuvent tout à fait coexister et/ou se succéder. Dans un registre d’organisation plutôt névrotique, le travail analytique sur le contre-investissement-butée énergétique venue renforcer le refoulement, devrait permettre sa levée ainsi qu’une mobilisation plus souple des défenses, une tolérance accrue aux mouvements pulsionnels. Mais quand il est question de verrou faisant barrage à un risque d’hémorragie narcissique ou de délibidinalisation (comme peuvent le représenter certaines histoires traumatiques ou des récits narratifs selon la proposition de C. Delourmel), quand il est question d’étayage vital comme peuvent l’offrir certains traits de caractère ou de comportement, il me semble que la prudence est nécessaire.

Nous savons bien que pour nombre de nos patients, plus les défenses mises en place sont rigides et monocordes, plus la fragilité sous-jacente est grande et l’émergence de la destructivité proche (Green). Le travail avec ces patients peu enclins à la souplesse psychique nous permet de penser leurs contre-investissements comme des moyens de lutte efficaces vis à vis de risques majeurs de désorganisations psychiques et/ou somatiques, d’irruptions délirantes. Le contre-investissement, même d’un prix exorbitant, peut alors être la moins mauvaise solution que ces patients ont trouvé pour faire face à ce qui les menace. À ce titre, ne devons-nous pas les prendre en compte et les respecter parfois pendant longtemps ?

18 mars 2003

Réponse de Jean Cournut à Geneviève Veuriot

La question de la stratégie dans la conduite de la cure est essentielle et difficile puisqu’elle est liée à la fois aux options théoriques et au contre-transfert. 

Dans les organisations dites névrotiques (ou dans les mouvements névrotiques de la cure) quand le contre investissement renforce le refoulement, l’interprétation du “contre, à la place et à côté” aide à la levée du refoulement. Par contre, quand les contre investissements semblent protéger contre les hémorragies narcissiques, les effondrements, les désorganisations, les déliaisons, la prudence effectivement s’impose.

C’est pourquoi, dans cette perspective, je me méfie des interprétations trop directes, qui, sous prétexte de faire sauter un “verrou”, cassent le travail associatif et ferment le débat, alors que bien souvent des questions non intrusives, des reprises de mots, des rappels interrogatifs de rêves et de souvenirs me paraissent moins offensifs et plus liants. Que la butée devienne étayage pour continuer : c’est alors l’investissement des paroles de l’analyste qui sert de nouveau contre-investissement moins onéreux pour le fonctionnement psychique.

24 mars 2003

Bernard Chervet

Contre, tout contre

Le plaisir est grand de retrouver dans cette proposition théorique de Jean Cournut, la poursuite de sa réflexion déjà engagée dans un texte de référence, “Les deux contre-investissements de l’excitation“, publié dans le n° 39 de la Nouvelle Revue de Psychanalyse.

Si, dans ce dernier, il montrait toute l’importance de la conjonction des narcissismes secondaire et primaire dans leurs fonctions contre-investissantes respectives, il pose aujourd’hui deux questions théoriques fondamentales : celle de la nature économique du “contre”, et celle du “contre quoi” la première s’effectue. En décondensant le concept, il invite à différencier deux notions référées chacune à une réalité distincte : un double investissement ayant une fonction de “contre” et une qualité propre aux investissements du ça, exigeant une telle fonction.

En introduisant le célèbre “tout contre”, je prolonge la question de Jean Cournut par celle de la finalité des fonctions contre-investissantes , de la téléologie du fonctionnement psychique.

Ainsi, si le premier “contre” évoque un rôle au service de la “conservation psychique”, le second affirme que cette dernière ne peut être considérée comme une fin, mais bien comme un moyen indispensable pour atteindre d’autres buts du fonctionnement psychique.

Certes, la notion de conservation a-t-elle évolué dans l’œuvre de Freud ; elle s’est d’abord attachée prioritairement à la grande fonction organique, au narcissisme et aux pulsions du moi. Toutefois, l’abord du facteur traumatique inhérent à la régressivité de la pulsion sexuelle, a permis à Freud d’approcher une autre conservation ; non plus celle du retour au même, une conservation en l’état actuel, celle des acquêts ; ni celle du retour aux origines, à l’état inaugural et initial, pensé en terme de narcissisme absolu et de retour à la vie intra-utérine ; mais bien celle, redoutable, du retour à un état antérieur, une tendance dite “conservatrice”, mais jusqu’à l’inorganique. Se dessine là, dans l’espace des coordonnées du négatif, une “mémoire” de l’inorganique.

Toutes les logiques de la satisfaction, du plaisir, de la calmance, de l’éconduction se trouvent convoquées et exigent dès lors d’être différenciées. L’investissement “contre” trouve là sa justification et, comme le rappelle Jean Cournut, Freud n’aura dès lors de cesse, tant pour les activités psychiques diurnes que pour celles nocturnes, de rappeler, non seulement l’existence, mais l’indispensable nécessité du maintien de tels investissements nommés contre-investissements.

Bien plus que d’assurer un lien à tel ou tel élément, contenu ou objet interne, il s’agit d’assurer l’existence même des investissements au cœur du ça, de l’économie du ça ; tel est le rôle des contre-investissements primaires et secondaires. Les investissements du ça, sexuels, sont effaçables car réversibles. Il convient d’en assurer la constance et le renouvellement. C’est la fonction des contre-investissements issus tant des investissements sexuels du corps que de ceux sexuels d’objet. Et Freud d’étendre à la fin de son œuvre cette fonction aux processus existant à l’intérieur même du ça.

Toutefois ces investissements “contre”, dont la fonction conservatrice est dès lors compréhensible, sont eux-mêmes issus d’une mutation libidinale. Leur libido spécifique est une libido liée qui a subi une modification quant à la tendance première de toute libido sexuelle à l’éconduction, à son extinction par réversibilité. La tendance de la libido à s’investir n’est ni première ni certaine.

C’est par leur nature même de libido “conservée” qu’ils assurent leur fonction conservatrice envers une autre part de libido qui, elle, est restée déliée. Ce travail d’une part de la libido ainsi transformée contre une autre partie restée sexuellement libre ne peut se concevoir que présidé par un impératif qui va exiger cette bipartition dans le but de réaliser cette fonction grâce à une telle mutation-transposition. Toutefois les choses n’en restent pas là, heureusement ; et Jean Cournut me le concèdera volontiers ; ce même impératif exige qu’une orientation de la libido libre, cette libido du ça, ait lieu vers les objets, certes de façon intermittente ; et qu’elle trouve ainsi par de tels investissements objectaux de nombreuses issues satisfaisantes et productrices.

Le contre-investissement, avec ses deux composants primaire et secondaire, est donc un intermédiaire entre une extinction libidinale sans destin psychique et une objectalisation grosse des diversités érotiques, directes ou inhibées quant à leur but, qu’offre le monde.

Encore un mot ; ce contre-investissement est donc le résultat d’un travail qui, tout en fondant son économie spécifique, réalise dans le même mouvement la fonction contre-investissante. Les qualités de ce travail sont perceptibles pour tout un chacun par les sensations, les éprouvés, les ressentis mentaux (les sentiments), les affects. Parmi ces derniers, trois se distinguent nettement. Ce sont les affects typiques, la honte, la douleur (morale) et la culpabilité ; typiques en effet justement des contre-investissements, des mouvements et vacillements du travail qui les constitue. Ce sont ces derniers qui sont au centre de toute cure analytique et donc du travail du psychanalyste.

Ces affects typiques sont les indices de la qualité du fonctionnement mental, qualité dont le but n’est certes pas le fonctionnement lui-même mais bien la production de cette prime d’investissement érotique, au devenir imprévisible, échappant à la psychanalyse.

18 mars 2003

Réponse de Jean Cournut à Bernard Chervet

Dans “contre-investissement”, il y a “investissement”, donc “objectalisation grosse des diversités érotiques etc.” directe ou à côté, il y a aussi “contre”, ce qui effectivement pose un problème d’absolutisme métapsychologique. Le CI est protecteur de la vie psychique, mais jusqu’où? La meilleure, si l’on peut dire, protection antipulsionnelle étant l’inertie, la logique du modèle dit “contre-investissement” le verrait conservateur jusqu’au retour à l’inorganique. Un contre … à mort (je rappelle au passage que l’on y trouverait toute la clinique de la “défonce”). Toutefois, l’absolutisme est le plus souvent rad-soc, c’est-à-dire en négociations de liaison-déliaison, intrication-désintrication, Eros-Pulsion de Mort. Pour le moment, ce sont comme disait Freud, les bataillons les plus forts qui tiennent. Ensuite, qui vivra verra…

26 mars 2003

2003-2004 : Modalités de fonctionnement psychique, symbolisation et travail de représentation

La transitionnalité de l’espace-temps psychique

Pourquoi écrire quelque chose de nouveau alors que tant de travaux sont déjà publiés ? Quelque chose de suffisamment nouveau pour que cela vaille la peine d’être transmis. La simple compilation des écrits des autres est un travail préparatoire personnellement intéressant mais c’est tout. La mise en perspective, le dévoilement de la consistance interne des écrits des autres, c’est déjà mieux. La mise en évidence de la convergence de différentes disciplines est un pas de plus.

Expliquer la convergence serait parfait.

1) Tout d’abord : la rencontre de la relativité d’échelle

En septembre 1995 a paruun article de Laurent Nottale : « La relativité d’échelle » dans la revue Pour la science[1]. Il s’agit d’une généralisation aux changements d’échelle de la relativité d’Einstein par la géométrie fractale qui permet de fonder sur des principes premiers et de comprendre la mécanique quantique et plus largement s’applique sous une forme nouvelle à la structuration des systèmes macroscopiques comme par exemple les systèmes planétaires.

L’intuition s’est imposée que quelque chose de commun nous reliait, comme s’il y avait une similitude dans l’approche de notre objet d’étude spécifique du monde physique et du monde psychique. Après coup et pour simplifier à l’extrême, cette intuition pourrait se résumer à l’approche du psychisme est d’essayer de comprendre le mouvement psychique comme si on était « porté » par lui et non pas « vu » de l’extérieur, autrement dit dans un système de référence transféro-contre-transférentiel et non pas à travers une grille de lecture psychologique c’est à dire un point de vue extérieur.

Il s’avère que la position relativiste de Nottale est d’étudier les systèmes de l’intérieur : qu’est-ce qu’on voit quand on est comme une particule dans un fractal ? [2] Comme Einstein s’était interrogé : qu’est-ce qu’on voit quand on est sur un rayon de lumière ou entraîné en chute libre dans un champ de gravitation ? La géométrie est courbe [3] pour Einstein, fractale [4] de surcroît pour Nottale, mais pour la particule tout se ramène à une réponse commune qui est: « ça va tout droit ».

Il s’agit ici d’exposer que, contrairement aux « vieilles habitudes » qui laissent à penser que le champ psychanalytique va puiser dans les sciences que l’usage a qualifié de « dures », il m’a semblé que la créativité novatrice des théoriciens scientifiques a pour source leur capacité de penser « au plus près » de leur objet d’étude comme nous tentons de le faire dans notre position d’analyste en séance, c’est-à-dire dans la triangulation de l’expérience analytique avec ses deux pôles intrapsychique et intersubjectif (constitutifs du point de vue transféro-contre-transférentiel) et la théorie métapsychologique personnelle de l’analyste.

Mais en allant plus loin, est-il vraiment surprenant de constater cette similitude entre une théorisation aussi profonde du monde réel et une théorisation du psychisme qui pense la théorie du monde ? L’envie de dire que cette similitude serait un indice de validité est forte.

Il faut rappeler que Freud avait dit dans les dernières pages de L’avenir d’une illusion que « le problème de la nature de l’univers considérée indépendamment de notre appareil de perception psychique est une abstraction vide, dénuée d’intérêt pratique. »

Mes présupposés théoriques métapsychologiques sont freudiens et dans mon activité clinique je ne peux travailler sans le concept de pulsion. Pulsion de vie et pulsion de mort. Le modèle de référence est la liaison et la déliaison, la fonction objectalisante et la fonction désobjectalisante d’André Green. Mais je dois dire que je n’avais jamais pu me représenter l’intrication pulsion de vie – pulsion de mort. J’ai tenté (en fait, je me suis amusé à essayer) de reconstruire un point de vue métapsychologique économique à partir de la définition de la pulsion : concept limite qui impose un travail au psychisme du fait de son lien au somatique. En décondensant l’idée de travail, nous avons remarqué qu’il y avait contenu implicitement le temps, l’espace et l’énergie. La notion de mouvement est représentable mais alors on spatialise le temps sans y prêter attention comme quand on trace une trajectoire.

Si l’on pose explicitement l’hypothèse d’un espace-temps psychique et l’hypothèse de l’énergie psychique, on peut alors se figurer les mouvements psychiques comme des trajectoires pulsionnelles, ou mieux, comme des flux d’énergie psychique. Soit il y a écoulement entre deux lieux (d’investissement), et on a alors une représentation dynamique de la liaison en forme de réseau auto-organisé ; soit il y a stase dans une zone, et alors il y a changement du régime de fonctionnement en attraction (comme une attraction gravitationnelle). Tout flux passant « trop » près sera attiré. Les conséquences en sont la déviation ou l’interruption du réseau dynamique, et c’est une représentation de la déliaison.

Il ne faut pas se méprendre en concevant l’espace-temps psychique comme ayant une géométrie classique. La transposition du modèle de Nottale apporte une géométrie dont les structures apparentes sont fonctions de la résolution à laquelle on les étudie (l’espace des échelles) et donc différentes à chaque échelle. Pour simplifier à l’extrême : l’espace-temps est donc toujours plus complexe si on se « rapproche » d’un objet. On peut illustrer cela en termes d’anfractuosités qui se dévoilent là où on percevait un objet « lisse » (définition des fractales par Mandelbrot).

Il faut maintenant revenir sur le rapprochement liaison/déliaison, écoulement/stase. C’est un pont vers la question de l’homéostasie nécessaire au vivant. Le travail du psychisme est de faire s’écouler l’énergie entrante rythmiquement ou « catastrophiquement » (au sens des catastrophes de René Thom, à savoir une discontinuité sur un fond de continuité), en restant le plus éloigné possible d’une situation de stase. J’ai eu l’idée que ce travail était similaire à celui de la fonction du placenta. Le préconscient vient-il en prendre le relais ?

Prenons l’exemple du rapport de la faim et de la glycémie. Après la naissance, la perfusion continue cesse et le nouveau-né se trouve de façon inconnue soumis à une rupture de continuité. Il entre dans un nouveau système de rythme. La fonction maternelle va être de suppléer pour partie à la fonction placentaire en allaitant suffisamment vite l’enfant, et en nommant « la faim », « la soif », « le bien-manger », etc. Pour partie seulement, car le travail pulsionnel lié à la chute de la glycémie va devoir être aussi assumé de façon contemporaine par le psychisme du bébé. L’expérience de la tétée est préparée par l’expérience intra utérine de la succion du pouce. L’investissement de l’expérience de la succion à visée nutritionnelle me semble être configurée par la coïncidence entre la satisfaction corporelle du besoin (normalisation retrouvée de la glycémie) et la stimulation érogène buccale (préalablement expérimentée). Sont ajoutés le holding maternel dans sa double qualité physique et psychique et le déclin du travail pulsionnel intrapsychique.

Je pense que c’est le déroulement contemporain de l’expérience psychique de la mise en tension (afflux d’énergie) puis de la chute de cette tension et de l’expérience de la baisse de la glycémie puis de sa normalisation qui instaure la possibilité ultérieure de la classique réalisation hallucinatoire du désir par réinvestissement de l’expérience. C’est à dire que le réseau d’écoulement d’énergie pourra temporairement diminuer la mise en tension par la mise en mouvement intrapsychique de l’investissement (écoulement d’énergie libidinale vers l’ « objet-expérience » de succion).

Le modèle met donc en relation le psychisme du bébé et son corps, le corps du bébé et le corps de sa mère, le corps de la mère et son psychisme et le psychisme du bébé et celui de sa mère. Il y aurait là une première matrice des opérations de métaphorisation. Quand il n’y a pas mise en place de ce relais il va se produire une stase dont l’effet va être un remaniement local de l’espace-temps psychique dont la persistance va induire la nécessité de réinvestir de novo l’ « objet-expérience » de succion.

Je me représente ainsi la constitution d’une zone clivée de l’espace-temps psychique en ce sens qu’elle ne permet pas la circulation de la libido dans le reste de l’espace-temps psychique. Je dirais que c’est une figuration de la constitution du bon et du mauvais objet ayant bien la même source pulsionnelle.

Au temps suivant la pulsion va avoir tendance à reprendre les mêmes circuits.

On retrouvera là une interprétation personnelle de diverses théories précédentes de Freud et Winnicott (pour celles qui me sont les plus conscientes). La décussation décrite par Green (Narcissisme de vie, narcissisme de mort, p. 119) me semble représenter le modèle du mouvement psychique de base que l’on retrouve à plus grande échelle dans la triangulation œdipienne ou plus largement dans la triangulation généralisée à tiers substituable de Green (le langage dans la psychanalyse). Ce qui est mis en évidence, c’est la hiérarchisation de type fractale du modèle intrapsychique. Ainsi la fonction objectalisante (Green) est mise en correspondance avec le processus d’écoulement ou de décroissance de la stase par succession de décussations. La fonction désobjectalisante (Green) correspond à la capture par contiguïté des investissements réalisant soit un court-circuit du système de décussations soit un remaniement total sous un régime d’attraction. Le remaniement peut être figuré comme une division spatiale avec un secteur exclu centré sur un attracteur. La clinique montre souvent que c’est à partir d’une petite variation sur un thème répétitif plutôt qu’après une interprétation qu’on attendrait mutative qu’un remaniement psychique important apparaît.

Freud peut être relu avec une nouvelle attention ; ainsi par exemple, dans Le refoulement, une description des petites variations qui conduisent à l’idéal ou à l’horreur, avec une même source pulsionnelle, m’a frappé. À la lecture de ce passage, Nottale a reconnu : « c’est le modèle de Lorenz à attracteur bilobé » (de haute sensibilité sue les conditions initiales, c’est à dire de chaos dynamique)! Il me semble que la description que Green donne de la décussation est similaire. La décussation fait que les investissements passent d’un objet attracteur à un autre. C’est un comportement chaotique du type de l’attracteur de Lorenz, qui d’ailleurs est une formalisation des lois de l’hydrodynamique appliquées à un modèle simplifié d’atmosphère.

 

Attracteur bilobé : il y a oscillation entre les deux pôles d’attraction

Tout se passe comme si la lutte contre la stase énergétique nécessitait un mode d’écoulement particulier qui semble universel au sens de l’universalité de type 3 (similarité des processus et non seulement des apparences) décrite par Bernard Sapoval in « universalité et fractales ». Par exemple [5] il montre que le processus sous-jacent à la percolation du café se retrouve dans l’extension des feux de forêt !

Autre point remarquable : dans sa théorisation, Nottale trouve que l’espace-temps fractal apparaît comme borné par une limite inférieure connaissable (l’échelle de résolution minimale identifiée à la longueur de Planck) mais non atteignable (il faudrait l’énergie de tout l’univers) et une limite supérieure connaissable mais non atteignable car c’est l’équivalent d’un horizon au sens de point de fuite dans un effet de perspective ; c’est un infini qui nous apparaît à distance finie du fait d’un effet de projection, ce qui est l’essence de la relativité.

En situation analytique, l’écoulement de l’énergie pulsionnelle serait favorisé par le travail du préconscient mis en sollicitation par la règle fondamentale. Il va donc y avoir récupération par ce système de tout ou partie de ce qui habituellement trouve d’autres voies (dans l’action directe par exemple) et surtout de ce qui ne trouve pas d’autre voie. En effet, ce qui reste habituellement dans le secteur Inconscient va être reconnecté.

Il est nécessaire de penser ces représentations schématiques comme des représentations dynamiques et non pas comme une arborescence de canaux. Il s’agit de l’équivalent d’un diagramme de phase qui représente les vitesses et non la trajectoire elle-même. On prend (crée) une bifurcation quand on échappe à l’objet. Cela demande une reprise narcissique des investissements qu’il faudra écouler dans de nouvelles voies, c’est-à-dire en investissant de nouvelles configurations objectales, remaniement mosaïque d’objets partiels ayant favorisé une introjection et d’objets totaux idéalisés, cautions de l’introjection. Cet état nécessite une régression suffisante (ou fonctionnelle) plus ou moins vécue sur le mode dépressif ou paranoïde selon la disponibilité des objets internes et leur qualité introjective.

Le problème du non-recouvrement de la première et de la seconde topique freudienne viendrait de la localisation implicite du descripteur du côté du conscient. Ne serait-ce que quand on énonce « tout se passe comme si… ». Il faudrait arriver à des énoncés de type relativiste (au sens du principe de relativité et non du « relativisme ») où seule apparaîtrait la relation. C’est l’intérêt de formulation théorique de type fonction objectalisante pour évoquer la liaison, l’éros. (et de la fonction désobjectalisante symétriquement). Ce qui induit les formulations classiques est la construction insatisfaisante du concept perception-conscience qui axiomatise du côté d’un moi primordial sur le mode du conscient adulte disposant de l’après coup et des distorsions de la secondarisation qui visent à rétablir le sentiment de continuité qui est l’assiette du savoir être soi. L’ego, illusion complexe qui intègre l’hétérogène semble nécessiter de la non-discontinuité. Alors que toute expérience contredit cette hypothèse si on se place dans une perspective élémentaire : nous sommes seuls et sans possibilité d’atteindre ni notre corps propre, ni notre propre psychisme (et encore moins celui des autres) dans nos états de conscience habituels, nous en interpolons une certaine connaissance. Il est habituel d’identifier ces résultats interpolés (et extrapolés) et la perception comme étant une expérience réelle.

La conception de la perception-conscience est cohérente avec la conception de la pulsion comme concept limite (ou plutôt mise en évidence de la nécessité d’expliciter la distinction du corps (processus psychique érotique) et du soma (processus de matière organique vivante). Mais là où il est posé que la pulsion est une axiomatique fondamentale théorique sans équivoque, l’expérience commune de sa propre réalité psychique tend à annuler la distinction entre la perception par le soma et son évocation psychique (en reprenant ce terme dans la terminologie électroencéphalographique de potentiel évoqué).

2) « Un peu de clinique ? » ou : « Mais qu’est-ce que cela (la transitionnalité de l’espace psychique) a à voir avec la relativité d’échelle ? »