Société Psychanalytique de Paris

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Geneviève Haag, Le Moi Corporel, Autisme et développement

Cet ouvrage très attendu est paru en décembre 2018 aux PUF. A partir d’un recueil d’articles et de conférences allant de 1985 à 2005, ce travail retrace le cheminement de la pensée de l’auteur, une pensée clinique à la fois vivante et actuelle. Il constitue un véritable manuel de référence sur l’autisme, tout autant que sur le développement précoce. Bernard Golse, soutenant la richesse scientifique de l’œuvre de Geneviève Haag, préface cet ouvrage. Il souligne le coté innovant de l’ensemble de ces travaux, ayant permis de renouveler de nombreux concepts cliniques. Ces recherches donnent une place tout à fait légitime à la pensée psychanalytique dans ce monde particulier de l’autisme, tout autant que dans les psychothérapies d’enfant, et confèrent à l’ouvrage en plus de sa valeur scientifique évidente, une dimension politique indispensable à l’heure actuelle.

A la suite des travaux des analystes post kleiniens, et à l’appui de nombreux travaux récents, dans le champ de la psychanalyse, mais aussi en dehors, en particulier celui des neurosciences, on assiste à l’élaboration pas à pas, de concepts fondamentaux, inscrits dans une expérience clinique très riche et bien documentée. Lorsque les processus pathologiques sont installés, mais aussi au moment où l’issue se profile, la finesse des observations cliniques justifie la nécessité d’une présence attentive et soutenante dans les pathologies les plus graves. La clairvoyance de ces observations débouche sur des progrès conceptuels indéniables, notamment sur le rôle de l’objet dans les processus autistiques. A partir de là sont possibles des ajustements féconds. Ainsi les avancées théoriques vont de pair avec la possibilité d’avancées cliniques.

L’expérience clinique très solide de l’auteur explore la préhistoire de la construction du Moi, en particulier la place centrale de cette inscription corporelle dans la construction de la psyché.  De nombreux concepts essentiels sont développés dans cet ouvrage.   Ils offrent tour à tour une place pour penser la sensorialité, la trace, le non verbal, les images mentales, les boucles de relation, en lien avec l’ancrage corporel précoce. L’importance de l’axe, de l’hémicorps, de la peau, du regard, de l’espace et du groupe, sont tout aussi essentiels. Les processus premiers d’identifications en jeu dans le moi corporel sont détaillés à la loupe. Chemin faisant, l’importance de la contenance, des combinaisons d’une perspective à l’autre, sont également mis en évidence. De même, au cours du développement, la place de la temporalité, du rythme, du geste, du mouvement, y compris pulsionnel, est tout à fait capitale.  L’écoute du corps, dans ces contextes de désorganisation extrêmes, offre la possibilité de penser le symptôme, le geste, comme pourvu de sens. Plutôt que de risquer de rester piégé dans ces boucles répétitives menant à l’impasse, risque transférentiel majeur, ce langage du corps, qui s’exprime sans doute bien avant qu’il puisse être adressé, sera susceptible d’être traduit, fournissant ainsi une nouvelle donne dans ces contextes cliniques difficiles.

Au-delà de la clinique spécifique de l’autisme, cet ouvrage constitue véritablement une référence indispensable, non seulement dans la clinique de l’enfant, mais pour tous les cliniciens qui, dans leur pratique quotidienne, acceptent de considérer la psyché en développement, c’est à dire gardent confiance dans sa générativité.

 

Armelle Hours

L’interprétation Monographies et Débats de Psychanalyse

L’interprétation Monographies et Débats de Psychanalyse, Paris PUF, 2012 – ISBN 978-2-13-05-94-39-0

Cette monographie rassemble différentes contributions et discussions présentées lors d’un colloque de la Société Psychanalytique de Paris en 2011. Dans ce recueil à plusieurs voix, le thème de l’interprétation est ainsi exploré sous de multiples facettes, aussi bien théoriques que cliniques, ce qui en fait un ouvrage de référence. La richesse de ces apports pluriels rend assez délicat la restitution synthétique. Trois axes sont proposés autour desquelles le thème sera ici exploré. Tout d’abord : Les conditions première de l’interprétation puis : Quand l’interprétation prend corps et enfin : L’interprétation ses visées et ses destins.

Bernard Chervet introduit et conclut ce volume. Dans l’introduction, il souligne la polysémie du terme, spécialement avant l’émergence la pensée psychanalytique. Dans le champ de la psychanalyse c’est à partir de L’interprétation du rêve que ce concept prend toute son ampleur. Pour permettre l’accès à la spécificité de l’interprétation dans la cure, il propose deux dimensions: l’acte de parole et l’opération de pensée interprétante. L’interprétation dans la cure ne peut donc être dissociée de sa potentialité de transformation.

Dans sa contribution conclusive, Bernard Chervet reprend les diversités de l’interprétation dans le champ analytique, soulignant le caractère fondamental  de son imprévisibilité. La dimension du manque est ensuite examinée dans la perspective de la pensée théorisante. Deux types d’interprétation se dégagent : l’interprétation de substitution et celle de résolution. Cette dernière en lien étroit avec le renoncement. Plusieurs cas viennent ensuite illustrer le propos, mettant en évidence l’impératif d’inscription.

A la suite de l’introduction, Jean-Pierre Lefebvre, examine à l’appui de son expérience (celle de la traduction de l’œuvre freudienne), les convergences et les divergences entre la traduction et l’interprétation. Au delà des difficultés repérées notamment autour des choix possibles multiples en fonction du contexte, il met en avant la nature véritablement processuelle du travail de la traduction. Trois contributions organisent le premier axe de réflexion : Les conditions premières de l’interprétation. Michel Ody propose de réfléchir aux différentes formes de l’interprétation dans leur rapport à la symbolisation. C’est à partir d’une première consultation d’un enfant de 10 ans qu’il met en évidence l’importance de la place de l’analyste dans le maintien du niveau symbolique autrement dit cette position est celle d’un encouragement au détour du coté de la voie symbolisante. A partir de sa connaissance de la clinique psychosomatique, Claude Smadja envisage ensuite les obstacles au processus associatif ; ceux–ci étant principalement représentés par le défaut de fonctionnalité. Il propose l’usage de l’expression dramatique pour viser la mobilisation psychique du patient en vue de favoriser le potentiel de transformation économique. Jean-Louis Baldacci, à l’affut de l’espace intermédiaire, de l’espace du jeu, clinique à l’appui, met en avant quatre étapes préliminaires du processus interprétatif. Il s’agit du renoncement, de la position de neutralité, de l’implication de l’analyste, et enfin de l’interprétation du processus. Laurent Danon-Boileau débute la réflexion qui s’engage autour du second axe de l’ouvrage: Quand l’interprétation prend corps. Il propose d’examiner les différentes formes de l’interprétation. La fécondité de l’interprétation se repère lorsque le transitionnel cède le pas au conflictuel. En énonçant une interprétation l’analyste incarne un objet « inoui » nous dit-il, une prise de position permettant la relance de la symbolisation. Gerard Bayle offre ensuite une contribution à partir de son expérience de psychodramatiste. Il souligne tout l’intérêt de cet aménagement du cadre analytique. Le psychodrame pouvant permettre à la fois le passage de la projection à l’échange apaisé et, le retour d’une conflictualité féconde. La scène, le jeu, le groupe, ce qu’il nomme les élans du chœur, va permettre la modulation des accès pour l’interprétation, c’est à dire une certaine malléabilité nécessaire à la reprise de la processualité. Christine Saint-Paul-Laffont prolonge la réflexion autour ce deuxième axe consacré au corps de l’interprétation en nous proposant une réflexion sur la vertu de transformation de l’interprétation. C’est autour du récit d’une période particulièrement complexe d’une cure, que sa réflexion s’engage. Le travail de l’analyste, en particulier celui qui se fait en amont de l’énonciation, conditionne le changement et permet à l’interprétation de prendre corps.

Dans la troisième partie de l’ouvrage, L’interprétation ses visées et ses destins, Jean-Luc Donnet ouvre une réflexion sur l’usage interprétatif du transfert, en partant des thèses de Todorov sur les théories du symbole notamment sur la question de la finalité. A l’appui des positions de Freud et devant un certain nombre de difficultés théoriques et techniques plus actuelles, Donnet met en évidence l’opposition finalité / méthode dans l’analyse, opposition ouvrant sur la transitionnalité de l’espace analytique, l’analytique de situation. En particulier, il propose le concept de creusement du transfert en lien avec la processualité, principale visée de la cure.

Julia Kristeva envisage quant à elle, la spécificité de l’interprétation analytique. Un questionnement (et non pas une interrogation) sur l’acte de penser en lui-même. L’interprétation permet, nous dit-elle, une confrontation directe à la profondeur des mots, la chair, un au-delà du langage. Pour cela, il est nécessaire que la position de l’analyste offre une certaine souplesse. Cette conception laisse une large place à la façon dont sensorialité opère ses liaisons, comme l’illustrent les différentes situations cliniques proposées dans ce texte. Dans ces registres assez différents, l’expérience interprétative est synonyme d’ouverture.

En somme, on ne peut que conseiller la lecture de ce livre qui représente un document essentiel pour le travail psychanalytique.

Rêveries

Antonino Ferro nous propose dans cet ouvrage un recueil de courts textes qu’il faudrait non seulement lire, mais aussi pouvoir écouter. Le lecteur se promène au gré des rêveries de l’analyste au travail et, découvre ici et là le surgissement de l’inattendu.

Les rêveries se définissent alors comme le terrain favorable à la survenue de l’einfall. De ce fait la créativité est à l’œuvre. La richesse de la pensée peut se déployer grâce notamment à la vertu de la pensée en image, la langue du rêve. On pourra rapprocher ces écrits de l’ouvrage « Cogitations » de Bion même si celui-ci s’attache plus manifestement à une recherche théorique. C’est le plaisir du jeu avec les pensées qui prédomine tout au long de ce texte. L’humour est très présent, à travers ces lignes, il rend possible certains accès délicats. C’est même un des piliers de cette écriture ludique. La confirmation est faite du rapport du witz avec l’inconscient. Le mot d’esprit permet l’accès sans détour au sens caché. Ces courts textes sont comme de multiples scénettes évoquant tout autant les variations au sens musical du terme, que les figures de la danse. Un pas en avant, un pas en arrière, l’image apparait et disparaît. La rêverie reste éphémère. La précarité de la condition humaine trouve une illustration. La rêverie pourrait bien devenir alors une forme de résistance fondamentale pour la pratique analytique. S’il fallait un manifeste témoignant de l’atroce découlant du manque de métaphore, le voici ! « La tendance est désormais à la fuite de plus en plus massive des pensées, les hommes les suivant, gouvernés comme des automates aux têtes vides par la communauté de la Pensée unique qui planait au dessus de leur tête ».p.50.

Réunir pour séparer: le lien familial à l’adolescence

Ce numéro du Divan familial explore les enjeux spécifiques des liens familiaux à l’adolescence .Les nombreuses contributions théorico-cliniques présentes dans ce volume permettent d’envisager l’approche psychanalytique familiale comme tout à fait centrale dans la clinique de l’adolescent en souffrance. Le travail psychanalytique familial montre ici toute son utilité. En effet, celle-ci aide l’adolescent et sa famille à se dégager des impasses issues d’une cristallisation dans la crise adolescente de la psychopathologie. L’issue alors se figure du coté du redéploiement des espaces psychiques, ainsi la séparation ne se présente plus comme une rupture .La première partie est consacrée à la théorie de l’approche familiale à l’adolescence. A. Eiguer centre sa réflexion, clinique à l’appui, sur la mythopoïese familiale, bien souvent en défaut dans les configurations cliniques propre à l’adolescent, mais aussi dans la société contemporaine. F. Richard présente une approche revisitée du Malaise dans la culture, à la lumière des changements contemporains, notamment autour de la place du père. A. Loncan quant à elle propose de considérer les liens intersubjectifs et l’enveloppe psychique familiale comme des outils théoriques opérants pour traiter ce qu’elle nomme « la famille en adolescence ». Dans la seconde partie de ce numéro sont présentés différents travaux dans le champ de l’approche psychanalytique familiale. F. Aubertel envisage la thérapie familiale psychanalytique comme un soin spécifique favorisant les processus d’individuation. C. Gianèse-Madelaine et M. Pavoux examinent la question des agirs à l’adolescence, clinique dans laquelle l’écoute analytique familiale peut favoriser la transformation. A. Sanahudja et P. Cuynet avancent quelques hypothèses de transmission transgénérationnelle à partir de la clinique d’une jeune fille souffrant d’obésité. F. Robert et F. Houssier centrent leur réflexion sur l’ambivalence des courants sensuel et tendre, dont les résonnances dans le langage figurent la confusion possible des liens générationnels. B. Penot à partir de sa longue expérience institutionnelle rend compte d’un dispositif spécifique du travail analytique à plusieurs (en équipe et avec la famille). Cet outil permet par le jeu des transferts diffractés d’encourager la subjectivation. Dans la dernière partie de l’ouvrage, O. Rosenblum et F. Breil, mettent en avant les destins du pulsionnels en thérapie familiale psychanalytique. Le bénéfice du soin se repère du coté de la transformation. L’autorité familiale est ensuite abordée par S. Chapellon. C’est un processus nécessaire non seulement du coté de la transmission des codes mais aussi de la contenance psychique. C. Condamin et A.C. Sauvage suggèrent une lecture du roman A rebours de J.K. Huysmans à la lumière du lien transgénérationnel et de ses affres. La contribution d’A. Rissone sur l’identification projective et psychanalyse familiale met en avant l’importance de ce concept pour aborder les dynamiques intrapsychiques, interpersonnelles et transgenérationnelles.

La position dépressive au service de la vie

Cet ouvrage est la réédition de celui paru en 2007, il propose une actualisation des thèses de James Gamill autour de la position dépressive, concept central de l’œuvre kleinienne. James Gamill psychanalyste franco- américain a été formé à Londres .Analysé par Paula Heimann et supervisé par Mélanie Klein, il s’installe à Paris en 1966. Très tôt, il s’attache à la transmission de la pensée kleinienne, à son ouverture. Ses travaux sont donc le fruit d’une longue et très riche expérience de clinicien, de superviseur et, de formateur. La clinique de l’enfant occupe une place centrale dans la pensée de James Gamill, celle-ci en effet permet aussi un accès aux cliniques les plus difficiles, patients borderline, psychotiques. On peut dire que ses travaux contribuent à redorer les blasons de la psychanalyse de l’enfant. Cet ouvrage très documenté témoigne largement des qualités de l’auteur, en particulier de la richesse de sa pensée qui sans cesse reste ouverte en permanence sur la créativité. Les positions théoriques ne sont là que pour soutenir le chemin de la clinique, les références sont nombreuses tant du coté des psychanalystes qu’en dehors.

Dans le premier chapitre qui constitue le centre de l’ouvrage en quelque sorte, l’auteur précise ce qu’il entend par « Editions successives de la position dépressive ». Il s’agit de moments particuliers de l’existence au cours desquels l’individu se trouve face à la perte, pouvant revêtir plusieurs formes : la perte du sein , la perte de l’aspect maternel des soins, la perte de l’illusion œdipienne , le début de l’école primaire , le début et la fin de l’adolescence, la relation amoureuse , la naissance du premier enfant , la crise du milieu de la vie , la retraite….Chaque « édition » nécessite une élaboration psychique qui passe inévitablement par le travail de deuil . Cette élaboration comporte des intrications avec l’Œdipe et les allers-retours sont nécessaires du coté de la position schizo-paranoide. Ce travail d’élaboration psychique abouti inévitablement à un gain, repérable dès l’élaboration de la première édition (la perte du sein). C’est la possibilité de l’accès à la représentation symbolique des liens. L’échec de ces élaborations qui conduit à l’état dépressif voire à la catastrophe psychique. Ainsi, à la lumière de ces travaux, la position dépressive peut être considérée comme une étape normale et indispensable du fonctionnement psychique. Ensuite, l’auteur nous propose une réflexion clinique sur la violence. Il dégage trois facteurs favorisant son surgissement chez l’humain : la blessure narcissique avec éléments paranoïde ou excitation excessive, le défaut de pare-excitation qu’il qualifie de défaut d’identification maternelle, et, la labilité émotionnelle.La contre-vérité psychique chez l’enfant et l’adolescent est un concept développé à partir de la clinique du clivage. L’auteur propose de considérer ce concept comme une modalité défensive laissant la place au faux, la vérité psychique est mise à distance. Celle-ci devient alors l’objectif du soin psychique. Plusieurs points technico-cliniques sont ensuite abordés. La question de la fréquence des séances trouve sa réponse dans la qualité de l’écoute analytique qui guide la nécessité d’une fréquence suffisante permettant que se déploie pleinement le travail analytique. Abordant la clinique de l’adolescent en souffrance, il pointe la nécessaire articulation du travail psychothérapique, psychanalytique, avec la prescription médicamenteuse, (antidépresseurs notamment) chez l’adolescent lorsque cette dernière s’avère nécessaire et J. Gamill énonce les dangers de la prise en charge pharmacologique seule d’un adolescent en souffrance. Après avoir exploré les confins du trauma dans un travail de réflexion centré sur la clinique abordant les rapports entre séduction et dépression, l’auteur examine la dépression primaire normale et pathologique et ses rapports avec la position schizo-paranoide et la position dépressive. Il nous propose de distinguer trois catégories : la première comportant les états dépressifs liés aux reproches du surmoi, la seconde les états dépressifs en liens avec des exigences trop fortes de l’idéal du moi et enfin les dépressions primaires dans lesquels on observe un sentiment d’être laissé tomber. L’ouvrage se conclue par une réflexion sur la formation des psychothérapeutes et des psychanalystes d’enfant, dans un entretien avec Didier Houzel . Dans cet échange, James Gamill insiste sur les exigences de la formation, confirmant ainsi le souci de transmission très présent dans tous ses travaux.

L’année psychanalytique internationale 2010

Comme pour les numéros précédents il s’agit d’un choix de textes publiés dans L’International Journal of Psychoanalysis en 2009 ; cette année la rédaction est sous la direction de Louis Brunet (Canada) dans la suite de Florence Guignard. Ce numéro comporte trois parties, l’analyste au travail, Théorie et technique et, Formation psychanalytique.

Dans la première partie c’est Ann G. Smolen (USA) qui ouvre le débat avec son travail intitulé Réservé aux garçons ! Interdit aux mères ! Elle propose un riche exposé clinique de cure d’enfant soulevant des questions tout à fait actuelles, tant sur le plan de la défaillance des liens précoces consécutive à des configurations traumatiques , que sur le plan du contexte de l’adoption et de l’homoparentalité, comportant des enjeux transféro-contre-transférentiels bien particuliers dans la cure .Ce travail clinique est ensuite discuté dans une perspective très fructueuse, à la fois par Viviane Abel Prot( France, APF) par James M. Herzog(USA), et, par Virginia Ungar(Argentine).

La seconde partie de ce numéro comporte plusieurs contributions. Celle d’Anna Ferruta (Italie) intitulée «  La réalité de l’autre : rêver de l’analyste » envisage à partir du matériel onirique d’une cure, le problème de la réalité de l’autre. Rêver de l’analyste, en début de cure et après un travail d’élaboration marque la transformation que le travail de la cure facilite. Ainsi on repère la différence entre un moment de cure où le processus de maturation n’est pas encore installé et un moment ou travail analytique permet l’accès privilégié au monde interne du patient.

L’article d’Anette Blaya Luz(Brésil) «  La vérité comme moyen de se développer et de préserver un espace de pensée dans les esprits du patient et de l’analyste » à partir du matériel d’une cure de patient border line, envisage la nécessité pour l’analyste de s’appuyer sur la théorie et de proposer des aménagements de cadre dans de telles configurations. Ceci afin de maintenir l’authenticité, la vérité, du lien dans le couple analytique.

Avner Bergstein (Israël) dans son texte « De l’ennui : une rencontre intime avec des parties encapsulées de la psyché » suggère une approche psychanalytique de l’ennui chez l’analyste. Celle-ci est issue de matériel clinique de la constellation autistique qu’il s’agisse d’autisme ou de barrière autistique chez les patients névrosés. Le vide, la désolation, l’objet interne mort, « l’aire stérile du manque » autant d’éprouves que l’analyste doit être en mesure de supporter sans quoi le risque serait de se fourvoyer dans une réanimation artificielle et forcée. C’est à partir de cette expérience partagée que peu à peu la transformation peut avoir lieu.

Alessandra Lemma(UK) considère dans son texte intitulé « Etre vu ou être regardé ? Une perspective psychanalytique sur la dysmorphophobie » les difficultés posées par la dysmorphophobie, symptôme d’un narcissisme en souffrance. L’image corporelle, l’importance du regard est ici examinée très attentivement dans une approche bifocale : théorico-clinique.

Danilelle Quinodoz(Suisse) dans «  Vieillir, le regard d’une psychanalyste » explore la richesse de la cure de la fin de vie. A partir de matériel clinique, elle examine les spécificités de la vieillesse, du vieillir. Elle définit la seconde d’éternité (terme emprunté au poète, J. Prevert), comme un moment privilégié susceptible de permettre un échappement face au déroulement du temps chronologique. Dans la cure «  la seconde d’éternité » peut laisser la place au temps figé, et constituer une aide précieuse.

Et enfin Mireille Ellonene-Jequier (Suisse) se penche sur la clinique de la psychose, du vide dans son article «  L’analyse de la création du «  vide », du « rien » dans certaines formes de psychoses ». Elle décrit les distorsions du moi inhérentes à ces configurations (morcellement, vide, fusion, désintégration…). Cette prise en compte permet dans le travail analytique des ouvertures du coté de l’élaboration.

Dans la dernière partie de ce numéro, Glen O. Gabbard (USA) et Thomas Ogden (USA) proposent une contribution tout à fait intéressante «  Devenir psychanalyste ». Ils insistent sur les expériences maturatives nécessaires à la spécificité et à la créativité de chaque analyste.

Penser l’inconscient. Développements de l’œuvre de Didier Anzieu

S’il fallait une démonstration solide de la pertinence de la pensée analytique dans le champ de la clinique notamment autour de toutes les avancées contemporaines, cet ouvrage pourrait tout à fait répondre à cette exigence. La solidité de l’édifice théorique élaboré par Didier Anzieu tout au long de son œuvre réside dans la possibilité offerte d’un contenant pour penser, notamment du coté des cliniques difficiles.

La meilleure preuve de la vivacité des différentes conceptions théoriques d’Anzieu pourraient être ces contributions plurielles qui s’appuient sur son œuvre tout en développant des ouvertures. Les différentes travaux que propose cet ouvrage font suite à une journée d’hommage ayant eu lieu en 2009.

Gérard Bonnet propose une réflexion à partir des travaux d’Anzieu sur le travail du rêve dans l’auto-analyse mettant en avant l’apport magistral de sa pensée, et soulignant la dimension du travail comme exigence de transformation. Maurice Corcos développe quand à lui une réflexion sur le travail de l’inconscient dans l’œuvre prenant pour appui l’œuvre de Francis Bacon . Il met en évidence les défaillance des enveloppes, criantes dans l’œuvre du peintre, et, source de sa créativité. Bernard Gibello , s’attache plus particulièrement aux représentations mentales de transformation dans le fond et dans la forme. Ces réflexions théoriques permettant un apport assez conséquent pour les pathologies autistiques , psychotiques ou plus généralement les troubles dans lesquels prévalent les difficultés cognitives.

Serge Tisseron reconnaît la source qu’à constitué pour lui dans son travail sur l’image , l’œuvre d ‘Anzieu. L’image se propose comme une peau psychique porteuse de la triple valence celle de la signification , celle du contenant et celle de la transformation.

René Kaës qui dirige cet ouvrage ,expose un autre aspect de l’œuvre d’Anzieu , celui concerne les groupes . C’est à partir d’une longue expérience de travail en commun qu’il examine les convergences puis les divergences de sa pensée avec celle d’Anzieu, notamment en ce qui concerne les limites de l’inconscient individuel. François Richard soumet une conception de l’interprétation au service du dégagement des impasses possibles transféro-contre-transférentielle en prenant appui sur les propositions d’Anzieu concernant le transfert paradoxal et l’analyse transitionnelle.

Evelyne Séchaud dans la post-face , souligne la vertu créatrice du travail de penser l’inconscient .Ainsi la preuve est faite que l’œuvre d’Anzieu a la valeur d’ une ouverture rigoureuse du coté de la créativité.

De Génération en génération : la subjectivation et les liens précoces.

Cet ouvrage est l’aboutissement des travaux de l’auteur notamment autour du lien précoce, de la subjectivation et de la filiation qu’il mène déjà depuis un certain nombre d’années. Les références y sont abondantes et, les nombreuses évocations cliniques viennent illustrer au fil du texte l’approche théorique toujours assez dense. Le livre comporte trois parties.

La première consacrée à la subjectivation et aux liens précoces, la seconde, à la différence de générations, et la troisième à l’intersubjectivité affiliative paternelle et groupale. L’auteur propose d’envisager «(…) la formation de fantasmes de génération qui transposeraient sur la scène psychique l’introduction de l’espèce dans l’individu. Ces fantasmes qui aboutissent à la parentalité et à l’engendrement de nouvelles générations, se forment sur les traces d’expérience sensorielles précoces, fondatrices du sentiment d’existence, et que je désigne par le terme d’embryon de sens. » p 8.

Dans la première partie, l’approche est celle de la métapsychologie. L’auteur reprend avec une très grande précision toutes les avancées récentes, extrêmement fructueuses pour la clinique du bébé et du jeune enfant. L’écoute du sensoriel élargit le champ de la clinique en donnant de précieuses indications sur les défauts du lien précoces et sur les écueils de la subjectivation. A . Konicheckis insiste en particulier sur la subjectivité de l’objet.

Dans la seconde partie, l’auteur fait du « fort-da » le modèle de la transmission de génération en génération, de la filiation. Il propose le concept de montaison (utilisé pour décrire le mouvement des saumons dans les rivières) pour décrire « le mouvement de régrédience générationnelle caractéristique du transfert, le patient rencontre le trans-générationnel à travers la différence des générations. »p118. On entrevoit aisément non seulement la place de l’enfant dans certains contextes mais surtout sa fonction pour le psychisme parental spécialement autour des questions de deuil, circonstances dans lesquelles sa présence permet d’occulter l’absence.

La parentalité paradoxale et les filiations malaisées où, la transmission devient pathogène, sont ensuite décrites dans la dernière partie, ainsi que la fonction paternelle tout particulièrement dans sa dimension de préservation des générations. La notion d’affiliation y est développée en référence au générationnel et au groupe. La réflexion de l’auteur s’ouvre ensuite sur la dimension de la culture.

Ce travail très documenté constitue donc une référence sur la question du lien précoce et sur la transmission des générations.

Les Yeux de l’âme

Dans la continuité des deux ouvrages précédents, Guérir du mal d’aimer(1998) et Avant d’être celui qui parle(2006), l’auteur nous propose ici de prolonger le parcours qui sépare et/ou qui rassemble l’image et la métaphore à travers plusieurs variations au sens musical du terme. Cet essai peut donc se lire comme l’un des panneaux du triptyque. Y figure en bonne place les différentes facettes de l’image, dans sa dimension visible et invisible et, dans son articulation au langage.

« In My mind’s eyes » c’est la réplique d’Hamlet à Horatio, lorsque ce dernier fait l’éloge du roi défunt. Ainsi , la référence à la tragédie inaugure ce livre dense, riche, subtil, généreux, difficile et, sans aucun doute, impossible à synthétiser tant l’épaisseur de sa texture est peu propice aux efforts de réduction. Ceux-ci auraient inévitablement des effets de dénaturation. Il pourra ici seulement être question d’une invitation à la lecture.

Trois axes de référence de la pensée de J. C. Rolland sont présents tout au long de son œuvre. La référence métapsychologique est solidement ancrée dans une connaissance très vivante de l’œuvre de Freud. Le second axe est celui de la clinique. La finesse de l’approche laisse entrevoir un dispositif d’écoute qui se risque du coté des confins assez éloignés de la névrose. Le troisième axe est celui par lequel les détours nécessaires sont rendus possibles : c’est celui de la création, qu’elle soit littéraire ou picturale. De nombreuses références viennent éclairer la complexité de l’étude .On pourra s’arrêter avec beaucoup d’intérêt sur certains passages dans lesquels l’auteur propose une lecture visionnaire de certaines œuvres, par exemple la fresque de Fra Angelico « Noli me tangere ». Chemin faisant, J.C. Rolland indique la proximité de son objet avec la dimension du sacré. La révélation, (procédé photographique autant que mystique) permet l’accès à l’autre dimension du visible.

Ces références plurielles ont pour mission de favoriser le succès de la quête se hasardant du coté de l’archéologique de la langue. Cela peut devenir une visée de la cure dans la mesure où le matériau du rêve se prête tout particulièrement à cette aventure.

La langue de Jean-Claude Rolland est celle de l’analogie, il la pratique comme on manie un art délicat nécessitant l’érudition du savant et la liberté du poète. L’auteur nous propose la notion d’imageant. « L’imageant n’est pas de l’ordre de la pensée mais de l’acte, il œuvre à la construction psychique jamais achevée, de sorte qu’il transcende toutes les temporalités, qu’elle soient historiques ou préhistorique,(…) Il est l’acte grâce auquel par suspension sur la voie de la décharge ,naitra secondairement la pensée » p.148.

Le texte de J.C. Rolland a une vertu imageante pour le lecteur. La qualité littéraire indéniable de cet écrit réside sans doute dans son ancrage continu du coté de la métaphore. En définissant la situation imageante, il propose à sa manière, de définir un espace pour l’invisible de l’image. Espace que les cliniques difficiles (états borderline, situations psychotiques, propension à la mélancolie) s’astreignent à anéantir. Ces cliniques ayant la particularité de laisser le patient se trouver invariablement attiré par la mort, comme le fer à son aimant. Tenter de se déprendre de cette attraction, proposer les conditions pour qu’un deuil soit possible, c’est-à-dire l’accès à un renoncement. Imaginer une issue, là-où les sentiers échouaient sans cesse sur l’inaccessible jusqu’alors, devient une finalité de l’analyse. Permettre un détour, une fin qu’il s’agit parfois de ne pas perdre de vue.