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Vies amoureuses

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Les textes de cette revue s’inspirent  des trois articles de Freud, regroupés sous le titre « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse » dans « La vie sexuelle »: (1910) « D’un type particulier du choix d’objet chez l’homme », (1912) « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse », (1918) « Le tabou de la virginité ».

Ce numéro a été réalisé avec la collaboration d’une psychanalyste, Noëlle Franck et d’un professeur de littérature, Vincent Vives, et on pourrait ainsi trouver comme fil rouge pour la lecture des 15 articles qui le composent, un dialogue étroit entre psychanalystes et écrivains  pour ce thème de la vie amoureuse et surtout de la rencontre amoureuse.

 D’ailleurs, Freud, débute son article de 1910, en annonçant qu’il va aborder « les conditions déterminant l’amour » qui étaient  jusqu’à présent la source d’inspiration centrale des poètes et des écrivains, dont « la fine sensibilité leur fait percevoir les mouvements cachés de l’âme d’autrui ». Freud  annonce quant à lui, qu’il va aborder ce sujet dans une démarche scientifique de connaissance, ayant de ce fait « la main plus lourde et un plaisir esthétique moindre que les poètes ». Pour Edmundo Gomez Mango, Freud veut ainsi mettre une distance rhétorique entre le psychanalyste et le poète avec, du côté du Dichter, le plaisir le beau, du côté du scientifique, l’ascèse, l’objectivité.

Justement ce numéro des Libres Cahiers, semble dialectiser cette tension que pose Freud   en intégrant les deux démarches dans une certaine légèreté et un vrai plaisir esthétique.

Des psychanalystes viennent nous faire partager leur amour et connaissance de certaines œuvres  où se révèle de manière juste et clairvoyante la connaissance intuitive que les auteurs ont de  l’âme humaine, certainement comme le dit Freud par leur capacité de laisser parler leur propre inconscient. Ainsi Danielle Goldstein s’écrie à propos de l’écrivain russe, auteur  de « Un roman avec cocaïne », « Et je me pose la question : après tout, peut-être Aguéev avait-il lu Freud ? », tellement son personnage principal, Vadim, illustre ou incarne le destin tragique d’un homme dans une fixation incestueuse intense à la mère. Elle déclare une dette de la psychanalyse à l’égard de la littérature, dans son rôle d’éclaireur de la vie psychique.

 Paul Denis, dans son très beau texte : « Phobie de la passion  et sexualité narcissique », nous plonge  dans l’autoanalyse  que Paul Valéry  réalise dans ses cahiers. Paul Denis souligne le processus en œuvre dans  un mouvement qui débute par l’établissement de « l’idole de l’intellect », moment inaugural défensif que Valéry nomme  «  le coup d’état »  élevé comme un rempart narcissique contre une fixation passionnelle délirante avec une femme  mariée qu’il suit et n’abordera jamais mais le conduit à un état proche de la dépersonnalisation.

Une phobie de la passion fait rage dans les extraits cités par Paul Denis connexes à une phobie du monde interne tout aussi radicale  qui limite la vie amoureuse de Paul Valéry à une sexualité narcissique avec des partenaires peu investies. C’est, arrivé à la maturité, et au moment de la rédaction de « La Jeune Parque » que la possibilité d’un mouvement amoureux se fait jour avec le resurgissement d’une pensée affective. Paul Denis articule  ainsi de manière étroite, l’exigence forte des contraintes de la versification, « le divan d’alexandrins »  avec le travail psychique dans le processus analytique. L’exemplarité de l’expérience amoureuse de Paul Valéry servie par la qualité d’une écriture  où l’authenticité est portée à l’incandescence, nous parle de ce risque d’aimer. Il s’agit pour Paul Denis d’un évitement

d’une identification à l’autre sexe et l’impossibilité d’accéder à l’altérité pour une vraie rencontre amoureuse.

Le maitre de Paul Valéry était Mallarmé. Jean-Christophe Cavallin, professeur de

littérature ouvre la revue en réalisant  un rapprochement inédit entre l’écriture de Mallarmé et

ses conceptions du langage et de la poésie avec le tabou de la virginité décrit par Freud.

En effet Mallarmé distingue deux états de la langue, comme les deux faces d’une pièce de

monnaie. La langue d’usage, la face qui porte un chiffre, la «  brutale valeur d’échange », la

prostituée et la face oisive, la figure sereine c’est la vierge farouche qui s’isole. Or, l’acte

poétique consiste selon Mallarmé à refaire une virginité au langage. En le privant de son sens

commun le mot redevient « la vierge absence éparse en sa solitude » du poème le  Nénuphar

Blanc et le lecteur se retrouve comme saisi par l’angoisse paralysante de la première fois. Mallarmé va jusqu’à la démarche extrême dans sa recherche de l’œuvre pure de faire

disparaitre le locuteur, le poète, laissant l’initiative aux mots et plaçant  le lecteur seul devant

un texte hermétique, non frayé par l’auteur. Jean Christophe Cavellin nous propose une lecture du magnifique poème : « Le cygne » selon cet axe de compréhension, où les paroles du poète cygne sont gelées dans le silence, car il refuse de se situer dans le champ symbolique du langage qui veut dire quelque chose, l’ordre du Père, et fait retour vers la « virginité

protosymbolique des signes ».

Beaucoup d’auteurs dans ce  numéro des cahiers, à l’instar de Freud,  développent la

question du choix d’objet dans la vie amoureuse,  illusion d’une découverte et fatale

répétition d’une série infinie s’originant dans le lien primaire à l’objet, où « chaque substitut

fait regretter l’absence de satisfaction vers laquelle on tend » (Freud in : « Un type particulier

de choix d’objet chez l’homme ») L’issue pour Freud consiste à surmonter le respect pour la

femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste pour être libre et heureux dans

sa vie amoureuse.

Mais au-delà, le point de butée sur lequel achoppe la rencontre amoureuse ne serait-il

pas  l’inconnaissable sensoriel de l’autre ? Ignacio Pelegri réalise un prolongement novateur

au texte freudien en proposant d’envisager la différence des sexes pas uniquement sous l’angle visuel mais sous l’angle des sensations. Cette différence de nature place alors chacun, homme et femme, dans une égalité d’ignorance du vécu de l’autre, gageure de l’investissement  amoureux. On pourrait presque dire du travail amoureux.


L’empathie psychanalytique

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L’ouvrage de Stéfano Bolognini, psychiatre et psychanalyste italien à Bologne, membre de la société psychanalytique italienne dont il a été le secrétaire général, s’ouvre sur une belle préface de François Sacco.

F. Sacco, dans un bref rappel historique utile, contextualise la pensée de Bolognini, par ses attaches culturelles avec Bion, qui s’est rendu en Italie, mais aussi A. Green, entre autre. La psychanalyse italienne a particulièrement développé la théorie de la relation d’objet,  du champ de l’intersubjectif et du groupal sans abandonner la théorie de la pulsion. La clinique de l’affect prend une place toute particulière dans les recherches de S. Bolognini. Dans cet ouvrage il présente le concept d’empathie à la fois du point de vue historique et théorique, dans un travail d’articulation avec la métapsychologie  et donc la théorie psychanalytique.

Le travail de Bolognini s’inscrit dans le champ élargi de l’intersubjectivité, qui prend en compte les implications subjectives de l’analyste dans le cadre de la séance, dans une communication plus sensitive que verbale, « une psychanalyse attelée au sens plus qu’au verbe, à la vérité retrouvée ensemble » (F. Sacco).

Le concept forcément suscite en France la crainte d’une dérive de la psychanalyse vers l’intersubjectivité. B. Brusset est cité qui rappelle que le champ de la psychanalyse est d’abord l’intrasubjectivité dans ses effets sur l’intersubjectivité, son objet étant les déterminismes psychiques inconscients.

Conscient de ce risque Bolognini fait de l’empathie un sentiment naturel, éphémère, qui permettrait l’engagement d’une psychanalyse. F.Sacco  « salue le témoignage d’un psychanalyste au travail », une des qualités essentielles du livre résidant dans la présentation des exemples cliniques

Au début de l’ouvrage,  la naissance du  concept d’empathie est resituée dans le mouvement  romantique du XIX ème siècle. Le mot a été créé par le poète allemand Novalis. L’empathie romantique adoptait un style psychique privilégiant le sentir par rapport au réfléchir, dans un sentiment d’unisson avec la nature et « de projection de soi » source du mouvement créateur.

La psychanalyse en reprenant le concept, a introduit la condition préalable et fondamentale de la séparation consciente qui le différencie de la fusion et  de l’identification projective. Bolognini fait référence au travail de Christine Olden (1958) qui met en évidence la nécessité d’une séparation pour qu’il y ait reconnaissance empathique.

Dans la première partie du texte il cherche à montrer la mise au point progressive du concept par les psychanalystes, à commencer bien sûr par Freud qui l’utilise dans « Psychologie des masses et analyse du Moi » (1921) où une citation fondamentale est rapportée : « l’empathie permettrait aux analystes de comprendre la partie des personnes qui leur est inconnue à elles-mêmes ». Mais  néanmoins on connait la méfiance de Freud à l’égard des réactions émotives des analystes, méfiance  à l’origine  de ses critiques envers l’implication de Ferenczi dans ses cures, et crainte que sa notion de tact ne permette de justifier l’excès de subjectivité et les dérives arbitraires. Pour Freud dans une lettre à Jung en 1911 « l’analyste doit rester inaccessible et se borner à recevoir  ».Bolognini comprend cette réserve comme une prudence dans un moment de naissance d’une nouvelle science théorique et technique.

 Mais il va ensuite citer les recherches des pionniers qui vont à sa suite donner une place à ce concept, comme étant un concept précieux puisqu’il décrit finalement un phénomène qui a toujours tendance à se produire et qui entre dans les tableaux classiques du contre-transfert.

Le concept est peu abordé dans les écrits psychanalytiques jusqu’à la fin des années 50 avec les écrits de Olden (1958), Roy Schafer (1959), Kohut (1959) et Greenson (1960).

 A leur suite, il y a une redécouverte de l’empathie chez les analystes, principalement anglo-saxons, chez Rosenfeld, les kleiniens et les post kleiniens. Il y a pour ces auteurs le souci que l’interprétation, pour qu’elle devienne efficace, prenne une valeur émotionnelle pour le patient.

Par ces différentes références Bolognini explore par cette  notion d’empathie un mode de compréhension du fonctionnement psychique de l’analyste en séance, dans une oscillation entre des moments d’introjection et de projection. Il s’agit d’instaurer pour l’analyste un contact interne par des introjections partielles et progressives  du monde du patient avec ses fantasmes et angoisses infantiles. Mais dans un second temps l’acte de connaissance  ne peut aboutir que dans une projection qui en permet l’interprétation. Dans cet acte de projection, le patient représente une partie  immature ou malade de l’analyste lui-même. Il est essentiel que l’analyste dispose d’élasticité et de promptitude dans ses oscillations.

Au fil de l’ouvrage, Bolognini  envisage ce sentiment d’empathie dans ses rapports avec l’inconscient, topiques et structuraux afin de lui donner une reconnaissance métapsychologique. Il la resitue dans le registre conscient préconscient ce  qui la distingue de l’identification qui, elle, est inconsciente. Il écarte ainsi la confusion avec ce qui aurait plus à voir avec l’illusion omnipotente et « l’enchantement de la fusion ». Il distingue l’empathie de l’empathisme et  de la sympathie en réintégrant les affects négatifs.

Pour Bolognini l’empathie est un contact avec la complémentarité objectale de l’autre tout autant qu’avec sa propre subjectivité « le soi » objet de l’expérience subjective, source de créativité chez l’analyste. Il utilise la notion de Robert Fliess (1942) de Moi de travail , qui permet à l’analyste, avec un allègement des pressions surmoïques, de s’ouvrir à un champ de vécus, de fantasmes, de sentiments, plus larges qu’à l’ordinaire et habituellement réprimés.

L’auteur va décrire des situations cliniques qui sont autant de modalités de contact psychanalytique correspondant à différents positionnements de l’analyste. Il repère que lorsque le psychanalyste travaille à un bon niveau de contact interne, les représentations de choses peuvent prendre le pas sur les représentations de mots.

Les limites ou réticences au concept d’empathie résident finalement pour Bolognini en une question de terminologie. Il s’agit pour lui d’une notion plus complexe qu’une concordance avec ce qui est syntonique pour le patient, elle est au cœur des questionnements de la psychanalyse actuelle. Il considère l’empathie comme un évènement intra et interpersonnel non programmable car ce qu’il veut transmettre d’essentiel c’est que « l’analyste ne peut ni éliminer les affects ni prétendre en décider ; ni leur attribuer le statut idéalisant d’élément toujours clarificateur et thérapeutique, ni le statut redoutable d’éléments toujours antiscientifique qui nous plonge dans la confusion. » Dans les derniers chapitres il distingue d’une manière subtile la notion d’empathie, de celle de contre transfert, de l’empathisme, de la fusion etc…

Dans une longue préface et en guise d’avertissement  Bolognini s’était positionné contre la pensée dogmatique et monoréférencée de l’analyse car dit-il, une nutrition monoalimentaire des élèves en formation s’avère aujourd’hui de plus en plus rare et improbable. Dans ce qu’il qualifie de luxuriance théorico-clinique, la gageure pour les analystes actuels est d’effectuer une bonne intégration de modèles différents en évitant la trahison et la perte d’identité dans un éclectisme superficiel.

Cet ouvrage nous propose un concept  qui  puisse  « s’ajouter à notre laboratoire privé » du fonctionnement de l’analyste en séance .Il  représente  une avancée personnelle cohérente que l’auteur souhaite voir intégrer dans la collégialité du monde psychanalytique.


Mort et travail de pensée, points de vue théoriques et expériences cliniques

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Les articles des différents auteurs s’articulent autour de la notion d’irreprésentable de la mort propre, posée par Freud en 1915, dans cette phrase souvent citée : « Notre propre mort ne nous est pas représentable et aussi souvent que nous tentons de nous la représenter, nous pouvons remarquer qu’en réalité nous continuons à être là en tant que spectateur ».

Cet irreprésentable traumatique que les auteurs réfèrent au concept de Réel pour Lacan, est posé comme exigence de pensée et source de créativité, permettant « d’éviter la sidération et de maintenir le lien indispensable à la poursuite de la vie psychique et intersubjective ».

Le livre rassemble un certains nombres d’articles de cliniciens et chercheurs appartenant principalement au laboratoire Psy-NCA de l’université de Rouen. La mort–propre étant peu abordable, si ce n’est dans les expériences de mort imminente (EMI) il sera question de la mort de l’autre, mort anonyme en troisième personne ou de l’effet sur soi de la mort de l’autre familier, cette mort en seconde personne.

L’originalité de Frédéric Forest dans: « Mort et seconde mort en psychanalyse » vient de sa manière de rapprocher, retour des morts et retour du refoulé, en ce que l’inconscient, comme le royaume des morts a une influence déterminante sur les vivants. Après la mort physique il est question de la mort symbolique, et du temps de purgatoire nécessaire, dans un entre-deux où errent les âmes, lourdes des aspirations insatisfaites du sujet. L’ambivalence vis-à-vis des disparus alimente l’imaginaire des contes, de la religion, des mythes et des écrivains, forme de retour du fantasme d’immortalité et requiert d’enterrer le mort une seconde fois symboliquement pour s’en dégager.

François Pommier dans : « La recherche de la mort pour échapper à la contrainte »parle du suicide, à partir de son expérience d’écoute de suicidants en hospitalisation après un passage à l’acte. Il passe assez rapidement sur la question du suicide comme tentative d’échapper à la contrainte, que ce soit la contrainte du corps ou celle de l’esprit comme dans les troubles mentaux, en particulier la psychose et la mélancolie.

Il distingue la contrainte externe, comme un « fait de structure » dans le passage à l’acte de la jeune homosexuelle décrit par Freud en 1920 et érigé par Lacan en paradigme. L’acte y réalise une solution de mise en rapport et la nécessité absolue que cesse cette mise en rapport.

Mais c’est plutôt sur la contrainte interne qu’il développe sa réflexion en s’appuyant sur trois cas de patients en thérapie, qui ont le point commun d’avoir vécu la mort de leur père et une identification aliénante à celui-ci. Ils sont poussés à agir, dit-il, faute de parvenir à se protéger suffisamment de l’excès d’excitation qu’apporte la vie quand elle tend à s’inscrire dans la continuité des disparus. En incarnant certains éléments de la volonté du mort ou de son être, le passage à l’acte permettrait alors de le faire disparaitre une seconde fois dans un redoublement de la mort. Le meurtre d’un meurtre au cœur d’une problématique œdipienne. Il fait référence à « L’homme Moïse et la religion monothéiste » et l’effet d’après coup.

La dimension de l’image est centrale, quelque chose se donne à voir, de manière condensée et déplacée, conduisant F. Pommier à rapprocher ces passages à l’acte du travail du rêve.

Dans « Mort et travail de pensée chez Sigmund Freud » Jean Pierre Kamieniak replace le processus créateur de la pensée de Freud dans ses liens historiques avec les deuils personnels et la confrontation à la folie meurtrière de la grande guerre. Il reprend en cela des recherches d’auteurs dont il fait référence qui sont entre autres Didier Anzieu et Jean Guillaumin.

L’auteur nous rappelle la place de la douleur psychique vécue par les nombreux deuils que traversera Freud mais aussi de la place de la douleur physique, dans le choix de refuser des antalgiques pour « penser dans la douleur plutôt que de ne pas être en mesure de penser ».

J.P Kamieniak retrace les étapes principales du parcours freudien depuis les « Considérations actuelles sur la guerre et la mort » (1915) correspondant au début de la Grande Guerre à l’ « Au delà du principe de plaisir » et le remaniement théorique profond de la deuxième topique avec le choc de la mort de sa fille Sophie. Sa démonstration est intéressante dans le lien qui est fait entre le travail de pensée et d’écriture, selon une enquête minutieuse des éléments biographiques précisément documentés dans les extraits de correspondance et le poids de réalité des évènements historiques.

C’est bien cette nécessité à penser la mort de façon nouvelle qui aiguillonne Freud à la fois en tant que père inquiet et chercheur dit Kamieniak. Nous pouvons ainsi dans ce chapitre suivre pas à pas l’évolution de la pensée concernant ce penchant à l’agression, que Freud dans la première topique explique comme résultant de la haine qui s’origine dans mouvement positif du moi luttant pour sa conservation et son affirmation, à « la mort en soi »(Roussillon) qu’est la pulsion de mort.

La réflexion de Pascal Le Maléfan, s’origine d’une recherche sur les expériences de mort imminente (EMI) en relevant les constantes retrouvées dans les récits qui sont faits de ce moment particulier d’actualisation de l’anticipation de la mort. Il pointe la singularité de cette clinique du traumatisme par un vécu paradoxal de félicité et d’extase. Une autre différence est que cette expérience n’entraine pas une répétition du trauma dans des rêves mais persiste au contraire comme un point d’origine à partir duquel le sujet s’engage souvent dans un remaniement important. Le récit fait par Aron Ralston de son expérience de survivance est un document passionnant.

La confrontation au réel de la mort est vécue comme une expérience de jouissance proche de l’extase, avec une dimension hallucinatoire, qu’il nomme hallucinatoire salutaire, faisant référence à la théorisation des Botella mais aussi à Hamlet et la figure du fantôme. Il repère deux temps successifs celui de la fascination jusqu’à un point de butée qui permet de repartir du coté de la vie, parfois à regret. Il serait intéressant de rapprocher cette expérience d’extase des travaux de Patrick Mérot sur les Mystiques.

La deuxième partie est moins novatrice et reprend le thème du travail du deuil, lors des pertes de frères ou de parents, ainsi que les théories « thanatologiques » des enfants qui viennent en contrepoint des théories sexuelles infantiles.

La dernière partie qui dans son intitulé désigne les dispositifs de soins, est d’un intérêt beaucoup plus fondamental. Les trois chapitres qui le composent nous plongent dans l’actualité violente de la mort, la confrontation à la mort brutale d’un autre fusse-t-il inconnu, la mort accidentelle d’un enfant et le demande de prélèvement d’organe, la mort d’un bébé en réanimation néonatale, le traitement psychique d’une mort inscrite dans la maladie génétique de la myopathie. Ils témoignent de l’exigence de psychologues qui tentent d’aménager dans ces contextes d’urgence où la douleur devient sauvage, effractante ou sidérante un cadre institutionnel, même si celui-ci semble posé avec la rigidité d’un protocole de soin. Les psychologues sont entièrement et profondément exposés dans ces situations qui nécessitent un accordage affectif avec les familles et l’acceptation d’un investissement très fort. Parallèlement un travail psychique de dégagement doit s’effectuer pour métaboliser les éléments impensables associés au réel de la mort. La description de ces protocoles d’accueil de cette souffrance met en évidence la réflexion éthique et clinique préalable qui les sous-tend comme celle de permettre aux parents et aux soignants de reconnaitre une vie intérieure à ces bébés promis à la mort et de restaurer et soutenir un lien ultime de parentalité. Un psychologue témoigne de ce regard soutenu et échangé avec une femme plongée dans la détresse extrême du décès de son fils, comme seul lien possible à ce moment là « pour border l’espace sans fin qui s’était ouvert » (Jean-Michel Coq).

Paul Ricoeur nomme expérience de fraternité ce qui peut s’opposer à la mémoire de la mort violente, confondue avec le Mal, qui hante l’imaginaire de l’humanité.


Le songe de Monomotapa

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Tout autre est l’ouvrage de J.-B.Pontalis, dont le projet dit-il, était d’écrire un éloge de l’amitié et qui se refuse à croire que l’ami véritable de la fable de La Fontaine n’est qu’un songe.

L’amitié chez Pontalis est celle vécue dans la proximité des rencontres, des partages et des échanges. Elle se vit sur un mode adolescent où le meilleur ami, comme au lycée, est celui « qu’on raccompagne chez lui et qui vous raccompagne à son tour ».

Pour traiter de l’amitié, Pontalis construit son livre autour de très courts chapitres, livrant souvenirs, pensées, références avec une légèreté qui convient parfaitement au thème. Dans le deuxième chapitre, intitulé « Aperçus », il précise avec finesse, ce qui pourrait caractériser l’amitié, et de quelle manière elle se distingue de l’amour en ce qu’« elle se disjoint de la sexualité ».

Pas de climat passionnel, de ruptures bruyantes et dramatiques, avec lui les amis semblent s’effacer un jour, sans qu’il ne puisse très bien se souvenir depuis combien de temps ni pourquoi.

Hormis par la mort, comme dans le dernier chapitre, où la disparition de l’ami le conduit à errer au Père Lachaise, convoquant ses souvenirs en des pages émouvantes mais où l’évocation s’achève dans un profond refus de la mort, vers une promesse de rencontre toujours possible.

J.-B. Pontalis n’attend pas tout de l’ami. Il le veut à la fois autre, un alter ego, différent mais pas trop, qui l’ouvre à d’autres mondes et dont le regard porté sur lui l’enrichisse d’une nouvelle perception de lui-même.

Bref, l’amitié lui fait du bien et on est enclin à suivre son conseil : « Si j’étais à la place d’une femme, je me méfierais d’un homme qui n’a pas d’amis ».


L’Amitié

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Le numéro de mars 2009 des « Libres cahiers pour la psychanalyse » porte sur l’amitié. Thème original traitant d’un type de relation humaine peu développé dans les publications psychanalytiques.

Le choix de traiter de l’amitié au travers de la correspondance de Freud, peut surprendre, il va donc s’agir de l’amitié épistolaire, où « l’ami est celui à qui on s’adresse et la lettre le lieu même de l’amitié » (Géraud Manhes).

Les différents auteurs reprennent respectivement la lecture de cette correspondance entre Freud et les premiers psychanalystes : Ernest Jones, Wilhem Fliess, Carl Jung, le pasteur Pfister, L. Binswanger, Lou-Andreas Salome. Quelques textes traitent de l’amitié différemment, dont Jean-Michel Delacomtée dans « Le prélat et le cénobite ».

Ces fragments qui nous sont proposés, sont passionnants en ce qu’ils nous plongent dans l’intimité de Freud qui laisse libre cours à l’expression spontanée et vive de ses mouvements affectifs dans l’enthousiasme comme dans la déception et la douleur .La lecture d’une correspondance place souvent dans cette position de voyeur, et là d’autant plus où nous sommes comme « invités dans les coulisses, dans des conversations qu’on rêverait d’avoir avec les auteurs »( James Fisher). Ces lettres révèlent l’histoire vécue de la psychanalyse à sa naissance, tant sont étroitement mêlées dans cette culture de l’amitié, la pensée de Freud mais aussi les tensions politiques concernant la constitution des premiers groupes psychanalytiques et le développement du mouvement. Laurence Kahn, en donne une illustration savoureuse dans une note sur l’ « inamitié » à propos de la correspondance entre Freud et E. Jones, nous livrant des passages où un fiel intentionnel caractérise ces échanges dans « un acide concentré d’amour et de haine ».

Mais ce qui est le plus troublant à la lecture de ces fragments rassemblés, est la répétition douloureuse et vouée à l’échec des amitiés de Freud.

Histoires d’amitiés qui naissent dans un élan vif d’idéalisation de l’autre, de « sympathie extraordinaire » (Gilbert Diatkine) et se terminent souvent dans la déception ou la rupture douloureuse. G. Diatkine fait ainsi la lecture de la relation Freud/Jung comme une répétition de l’expérience première, celle vécue avec Fliess, amitié exclusive qui s’étend aussi sur la période la plus longue (1887-1904).

Josiane Rolland qualifie la correspondance avec Fliess de premier texte psychanalytique. Fliess est le destinataire premier de l’œuvre théorique et la correspondance avec lui donne un cadre à l’auto-analyse de Freud. Fliess est l’unique autre, une sorte de double, qui par sa seule existence en mobilisant le désir inconscient, fournit cet interlocuteur sans lequel Freud ne peut travailler. Ses découvertes majeures naissent durant cette amitié.

Amitié qui va se terminer douloureusement dans « une belle paranoïa » selon l’expression de Freud, en raison d’un conflit portant sur la paternité de la découverte de la bisexualité. C’est lors de la réactualisation de ce conflit dans la correspondance avec Jung, que Freud élabore le rôle de la jalousie et de la défense contre l’homosexualité dans la paranoïa. La douleur dans les éprouvés et les conflits deviennent pour Freud ferment de la pensée. )..Pour Jean Yves Tamet le souvenir de l’amitié avec Fliess « demeure comme une hantise éveillée en chaque nouvelle rencontre », insolite et troublant comme une dépersonnalisation

Les différents auteurs questionnent et tentent de cerner la qualité particulière de cette amitié épistolaire, comme double, autre, idéal projeté. Elle semble tendre et répondre à deux objectifs :

L’amitié est le lieu du débat scientifique, dans un besoin de Freud souligné par les auteurs, qu’il soit incarné dans un dialogue avec un autre, où la difficulté à se comprendre stimule le besoin de s’expliquer, féconde la recherche analytique mais donne aussi une âpreté aux échanges.

La correspondance avec Fliess, Jung et ensuite Ferenczi, est l’espace de l’autoanalyse, puis d’analyse mutuelle et objet de transfert, dont les effets sont redoutables.

L’autre fil rouge de la revue est le désir et la recherche de Freud pour trouver un continuateur et un héritier. Projet plaçant irrémédiablement l’élu dans une position de fils et en rivalité avec ses frères : « C’est un dur sort que de devoir travailler à coté du créateur » s’exclame Jung.

Ces morceaux choisis de correspondance questionnent ainsi le statut de la violence et du conflit agis par le fondateur d’un mouvement et d’une pensée nouvelle.

Deux relations échappent à ce climat passionnel, celle avec Binswanger traité par Martine Girard et celle du pasteur Pfister par Jean Yves Tamet, que les deux hommes eussent été en marge du mouvement psychanalytique, n’est peut être pas étranger au fait.

Avec Pfister il s’agira d’une relation amicale de la maturité apaisée et durable, qui se distinguera par un partage des évènements intimes, qui fait entre autre se déplacer Freud au chevet de son ami malade en mai 1912, dans ce « geste de Kreuzlingen », qui alimentera la jalousie de Jung. On peut noter aussi que ni Binswanger, ni le pasteur Pfister ne se trouvent désignés à une place de successeurs.

Les différents auteurs du numéro, sont peu intéressés d’analyser la nature de l’amitié, au-delà de la définition qu’en donne Freud, comme « une forme modifiée en tant que tendresse inhibée quant au but de l’amour naturel (génital ou familial) », et l’écrit semble avoir une autre fonction.

Le choix de traiter de l’amitié au travers d’une correspondance qui s’alimente de la figure de l’absent renoue avec cet ami imaginaire de l’enfance, prolongement narcissique érigé contre la perception de la séparation et du vécu de solitude.

Ainsi Montaigne (article de Josiane Rolland) n’écrit-il pas son œuvre après la mort de son ami La Boétie, dans un mouvement de retrait du monde où il inaugure un nouveau genre littéraire, « les Essais », car dit-il « lui seul jouissait de ma vraie image et l’emporta. C’est pourquoi je me déchiffre moi-même… »

On peut alors faire une lecture différente de ce numéro en ce que, dédié à Blandine Foliot, psychanalyste et amie disparue, il y est question finalement dans l’éloignement ou de la perte de l’ami, d’une origine mélancolique au processus créateur. La correspondance entre les deux amies Viviane Prot et Catherine Chabert, ainsi que la dernière lettre de la revue de Josef Ludin à sa chère Blandine, lui rendent un bel hommage, sensible et délicat, et prolongent leur dialogue dans un autre ordre.

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