© Société Psychanalytique de Paris

L’obscène, la mort à l’œuvre

Auteur(s) :
Mots clés :

L’obscène, notion que l’auteur qualifie à juste raison de protéiforme, qui suscite à la fois répulsion et fascination, est pour Corinne Maier la condition même de l’œuvre d’art. Pour fonder cette thèse, l’auteur rapproche deux convictions : d’une part l’art naît dans la faille ou la solution de continuité et la proximité entre la mort et le beau, d’autre part l’obscène si difficilement saisissable, surgit lui-même dans les interstices de la morale et de l’ordre esthétique établi.

Les exemples qu’elle prend pour étayer son propos, de Sade et Casanova à Flaubert et Chardin, puis de Courbet à Francis Bacon (sans oublier chez Freud le rêve de l’injection faite à Irma) sont ceux que l’on trouve habituellement à l’appui des théories comparables, reconnaissant tour à tour le rôle joué au fond de l’œuvre d’art par l’informe (Bataille), l’abject (Kristeva) ou la laideur (Gagnebin). Sans méconnaître l’intérêt des propositions de l’auteur, servi par une écriture vive et élégante, on regrettera l’absence d’assise historique ou anthropologique aux notions qu’elle manipule, laissant ainsi flotter l’art et plus encore l’obscène, dans une atmosphère d’universalité un peu inconsistante.


Grands-Mères : un amour tendre et féroce

Auteur(s) :
Mots clés :

Il est de plus en plus fréquent qu’un analyste soit consulté par cette nouvelle génération de retraités, de grands parents plus ou moins jeunes ; bien souvent à l’origine de ces nouvelles demandes, les conflits enfants-parents sont devenus des conflits avec des grand parents, entre plusieurs générations.

Bien des travaux sociologiques sur cette nouvelle classe d’âge ont déjà été produits et c’est de façon délibérée que Véronique Cohen qui a coordonné cet ouvrage s’attache à l’au delà de la description ou du constat : deux psychanalystes, des anthropologues des écrivains réfléchissent à la figure de la grand mère, aux mythes qui l’accompagnent depuis “ Sainte Anne ” jusqu’aux grand mères contemporaines. Les contes, l’iconographie, les témoignages sont sollicités ouvrant à une approche plus large et plus distanciée de cette nouvelle population qui vient à l’analyse.


Antigone, Enjeux d’une traduction

Auteur(s) :
Mots clés :

Ce recueil rassemble les textes d’un colloque consacré à la nouvelle traduction d’Antigone de Sophocle par Mayotte et Jean Bollack en vue de la mise en scène de la pièce.

La discussion de ce colloque réenvisage les pouvoirs de la langue, les audaces de la traduction, les enjeux de l’interprétation, mais aussi la portée du tragique humain, auquel Sophocle aura donné une nouvelle écriture ; loin du caprice des dieux qui fixait au lendemain son cours, c’est l’angoisse des hommes qui, sous sa plume, dessine leur avenir.

Sous un angle de vue différent, Patrick Guyomard, dans la suite du séminaire de Lacan sur L’Ethique de la psychanalyse consacré à Antigone en 1960, donne un nouvel éclairage de cette tragédie en la rapprochant de la figure de la Sphinge.


Histoire d’une vie

Auteur(s) :
Mots clés :

“ Fragments de mémoire et de contemplation ” : tels sont les premiers mots par lesquels Aharon Appelfeld présente son récit, “ une tentative, un effort désespéré pour relier les différentes strates de ma vie à leur racine ”.

Un père bientôt assombri par l’approche des malheurs, la prière à la synagogue auprès du grand-père, le violon donné par l’oncle Félix, la maison des parents et la campagne où habitent les grand-parents, l’allemand et le yiddish, tout cela se vit et s’inscrit avant l’âge de sept ans ; c’est ensuite la vie de misère au ghetto (“ Dans le ghetto, les enfants et les fous étaient amis ”), l’assassinat de sa mère, le camp de concentration puis l’errance des années de guerre, avec sa contemplation salvatrice de la nature extérieure et celle des bouffées de souvenirs et d’espoirs. Cet enfant livré à lui-même vit difficilement aussi ses premières années en Israël, l’apprentissage de l’hébreu, l’effort paradoxal pour oublier et pour ne pas oublier, la reprise des études – d’abord le yiddish –, l’entrée en littérature.

Ces “ taches de mémoire ” au ton si juste et aux racines ancrées dans le corps sont d’une force stupéfiante, signant l’irréductibilité de celui que rien n’a pu durablement écraser ni soumettre, et qui, adulte, est allé sans faiblir à la rencontre de lui-même – par une nécessité intérieure qu’il relie à la contemplation ainsi qu’à l’attachement à la culture associé à ses parents. “ Tu seras instruit ”, lui avait dit sa mère. Les débuts de chapitres sont autant d’incipit qui ouvrent sobrement mais délibérément des perspectives abyssales ; par exemple : “ J’ai rencontré des gens merveilleux pendant les longues années de guerre ” ou encore : “ Il est des visions qu’un homme ne peut oublier facilement ” Citons encore ce trait qui dit tant du regard du survivant, et qu’il semble appliquer aussi à lui-même : “ Déjà dans ma petite enfance, j’observais les gens et les choses avec attention et méfiance. ”

Marthe Coppel nous montrait récemment (lors du congrès des psychanalystes de langue française sur la sublimation, en mai dernier) comment et pourquoi Aharon Appelfeld s’était d’abord exprimé sur la guerre par les poèmes et la fiction avant d’en venir à ce récit sur lui-même (qui n’est pas une biographie, au sens où tout est fait pour y éviter la rationalisation créatrice de cohérence apparente, relecture faussement unificatrice). Pour A. Appelfeld, la littérature est fondamentale, vitale : “ Un véritable écrivain écrit à partir de lui-même. /…/ La littérature est un présent brûlant, non au sens journalistique, mais comme une aspiration à transcender le temps en une présence éternelle. ” “ La littérature, si elle est littérature et vérité, est la musique religieuse que nous avons perdue. ”

Celui qui écrit cela a connu des moments quasi mutiques : “ La guerre s’était terrée dans mon corps, pas dans ma mémoire ”. En amont, le psychanalyste sera peut-être particulièrement sensible à la violence de la lutte de l’auteur pour retrouver et construire son rapport au langage, malgré ses difficultés pour apprendre l’hébreu ; sa réflexion sur les rapports entre langue maternelle et mémoire ne peut que nous toucher profondément. A l’armée, “ il m’apparut clairement que le monde que j’avais laissé derrière moi – les parents, la maison, la rue et la ville – était vivant et présent en moi, et tout ce qui m’arrivait, ou m’arriverait à l’avenir, était relié au monde qui m’avait engendré ”. Aharon Appelfeld put alors devenir “ un homme qui avait prise sur le monde ” et non plus “ un orphelin qui traînait sa condition ”.

Et pourtant, le constat reste dur : “ Même si j’avais pu alors formuler mes pensées, cela n’aurait pas aidé ” car “ les êtres ne changent pas. Même des guerres terribles ne les changent pas. /…/ Les pulsions sont toujours plus fortes que les valeurs et les croyances ”. Paradoxalement, le sens et l’esprit du récit d’Aharon Appelfeld sont aux antipodes du pessimisme que l’on pourrait en déduire ; nous ne pouvons que le laisser les commenter lui-même, admirablement : “ ce qui avait été conservé dans la mémoire était justement les instants les plus clairs et les plus humains /…/ Ces instants rares ne faisaient pas qu’élever une lumière dans l’obscurité, ils ancraient en vous la foi en l’idée que l’homme n’est pas un insecte. ”


La méthode psychanalytique. Évolutions et pratiques

Auteur(s) :
Mots clés :

L’ouvrage est édité dans une collection “ cursus ” qui propose en sciences humaines des synthèses approfondies de diverses disciplines et leurs évolutions et débats contemporains.

Dans cette perspective l’ouvrage de Claude Nachin est une sérieuse mise au point très documentée, balisant l’activité des psychanalystes contemporains et peut être un outil utile pour présenter notre discipline.


Fiction et vérité freudiennes, Entretiens avec Michel Enaudeau

Auteur(s) :
Mots clés :

Laurence Kahn est psychanalyste, membre de l’Association Psychanalytique de France et auteur de plusieurs ouvrages ainsi que de nombreux articles publiés notamment dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse. Son livre, issu d’entretiens avec Michel Enaudeau, nous éclaire sur la réflexion et la pratique d’une psychanalyste d’aujourd’hui.

L’auteur retrace la voie de l’analyse à qui n’est pas familier à la pensée de Freud et nous montre l’histoire et la diversité des enjeux de son œuvre. En nous parlant du rêve qui a un sens, ses entretiens nous guident dans cette théorie du rêve qui a été déterminante et qui a impulsé cette hypothèse du sens et de la signification dans tous les territoires explorés par ce qui va devenir la théorie psychanalytique. Elle nous plonge à travers le matériel psychique de l’enfant et de l’adulte dans le jeu du rôle du transfert.

Dans les derniers chapitres ses entretiens abordent l’histoire des faits qui ont amené Freud à re-penser la géographie de la vie psychique à la suite de la guerre 14-18. A ce moment il a été confronté à la découverte de la destructivité qu’il appellera dans Malaise dans la civilisation l’hostilité primaire, fait majeur pour lui.

Laurence Kahn nous parle également de la psychanalyse d’aujourd’hui qui oblige les analystes à adapter leur méthode aux nouvelles pathologies auxquelles ils sont confrontés. Elle exprime l’idée que la psychanalyse va plus loin qu’elle n’a jamais été ; elle serait en mesure de soigner ce qui n’était pas de son ressort à l’origine. On assiste donc à une extraordinaire extension de l’analyse.


Facteurs de maladie, facteurs de guérison

Auteur(s) :
Mots clés :

Comme le souligne la préface de F. Guignard, jamais Antonino Ferro n’a autant fait travailler la pensée de Bion que dans cet ouvrage, avec sa clinique vivante, rigoureuse et concrète, vigoureusement mise en scène.

Un premier chapitre présente les facteurs de maladie et les défenses, de manière assez typologique, et avec une terminologie qu’il explicite pas à pas. Dans cette perspective, les pathologies peuvent tenir à une carence de fonction a (capacités de symbolisation) mais aussi à un développement inadéquat ou insuffisant des “ dérivés narratifs ” de la pensée onirique de veille nécessaires pour en assurer le traitement et la contenance. Il est enfin des pathologies suscités par l’excès d’éléments b par rapport aux possibilités de transformation (situations traumatiques). Outre les mécanismes de défense classiques, A. Ferro signale l’importance des “ faits non digérés ”, partiellement traités seulement, et en attente de transfert et de transformation. Quant aux comportements de toute puissance, il faut distinguer la tendance au contrôle total sur le monde pour qu’il n’émerge pas de précurseurs d’émotions qu’il ne serait pas possible de gérer, et l’accrochage désespéré ou “ syndrome du naufragé ”. La fonction a de l’analyste tisse un récit possible, fruit d’une rêverie dans la “ cuisine analytique ”.

L’objectif de l’ouvrage est de montrer comment le fonctionnement mental de l’analyste entre en jeu jour après jour dans les interactions et les échanges verbaux avec le patient. Les moments de dysfonctionnement mental de l’analyste sont pour le patient des faits douloureux, mais ils sont aussi une source d’informations inépuisables sur les modalités d’accouplements entre les appareils psychiques et sur la façon dont tout cela est continuellement raconté par le patient – pour peu que l’analyste sache l’entendre.

Et c’est effectivement une éducation à l’écoute et au dialogue analytiques qui nous est proposée tout au long de ces chapitres qui racontent des fragments de séances : écoute de patients enfants ou adultes, parfois très souffrants ou très régressés, mais qui toujours savent très bien indiquer (sans s’en rendre compte) par les oscillations de leur fonctionnement mental et par les images qui leur viennent à l’esprit ce qui leur convient ou ce qui leur manque. L’auteur dégage la différence entre les cultures de la rêverie et les cultures de l’évacuation. Il montre l’effet de contenants inadéquats sur la violence des émotions, et la façon d’élargir les capacités de contenance. Parmi les thèmes-clés de l’ouvrage, notons la pensée onirique, l’importance de la dimension narrative, la “ démocratie des affects ”, les gradients de fonctionnement de l’analyste, les crises liées à des événements charnières ou à des âges charnières ainsi qu’un commentaire d’Evidence de Bion. Une réflexion sur le rôle de la narration en psychanalyse clôt et synthétise les principaux apports de l’ouvrage sur les fabulæ des patients et les différents scénarios par lesquels l’analyste reçoit et voit chaque communication : scénario historique (extérieur), monde interne, relation actuelle analyste / analysé, et champ d’ensemble qui contient l’ensemble de ces scénarios. A. Ferro reconnaît que les concepts classiques comme résistances, défenses, objets internes et fantasmes inconscients perdent finalement de leur pertinence dans son modèle “ narratologique – transformationnel – de champ ” ; mais nous avons beaucoup à apprendre du point-clé de sa réflexion : comment les récits permettent des transformations et comment les transformations se font à travers les récits.


Trotsky et la Psychanalyse

Auteur(s) :
Mots clés :

La psychanalyse est préoccupée par les changements psychiques.

Les révolutionnaires marxistes, visaient eux des changements politiques et sociaux.

Quels rapports ont été établis entre ces domaines ? Quand ? Par qui ? Comment ?

Il est relativement connu que l’impact de la psychanalyse dans la Russie pré-révolutionnaire et jusqu’aux années 20-30 a été tout à fait sensible. Trotsky, dans de nombreux écrits témoigne favorablement de cet intérêt. Ses idées, ses opinions, ses rencontres, son usage (éventuel) de la psychanalyse pour sa fille, Zina, constituent à priori un thème prometteur qui pourrait permettre d’investiguer non pas tant sur l’histoire de la psychanalyse comme discipline, à partir d’un point de vue psychanalytique, mais bien plutôt sur la psychanalyse dans l’histoire, à partir du point de vue des “acteurs de l’histoire”.

C’est bien de cela qu’il est question dans le livre de J. Chemouni, qui malheureusement traite, ce sujet avec beaucoup de maladresses de composition.

Ce livre très (trop) hétérogène, n’amène pas de véritable nouveauté mais rassemble des récits anecdotiques, des informations factuelles, des interprétations, des commentaires de textes sur beaucoup d’éléments fragmentaires ou sur des théories plus ou moins liés à la question générale.


Séminaires italiens. Bion à Rome

Auteur(s) :
Mots clés :

Ces séminaires sont des joyaux de pensée clinique qui ont été donnés en Italie en juillet 1977 : quatre à la Société psychanalytique italienne, cinq organisés par le Groupe de recherche de “ Via Pollaiolo ”.. La version anglaise, jusque là inédite, a été revue par Francesca Bion pour servir de base à la version italienne. La version française prend appui et sur la version italienne et sur l’original anglais.

Dans des échanges très vivants, Bion y déploie le dernier état de sa pensée. J’en retiendrai d’abord l’exigence d’avoir le courage de penser ce que l’on ressent et pense, même si l’on est seul à le penser. L’authenticité dans la communication faite au patient est essentielle. Ainsi propose-t-il : “ Réfléchissez aux mots que vous utilisez le plus souvent en analyse, réduisez-les à un nombre toujours plus restreint et ensuite utilisez-les avec une grande parcimonie, avec une grande exactitude et dans le seul but de dire ce que vous voulez dire ”. Cela ne signifie pas qu’il faut restreindre sa pensée à du déjà connu, mais qu’il ne faut jamais affaiblir son rapport à la vérité. Ce qui soulève aussi la question de l’accueil qui sera fait, en séance et parmi les collègues, à la pensée qui ose se dire, et surtout aux pensées errantes : “ Ainsi le poète, le peintre ou le musicien latent en nous ne s’exprime pas, de crainte d’être détruit s’il s’exprimait. ” Dire ce que l’on pense avoir à dire confronte au risque que personne n’écoute, ou qu’il y ait quelqu’un, mais que celui-ci s’enfuie (ou se fâche, ce qui revient au même).

Car Bion prête une grande attention aux “ pensées sauvages ” (y compris celles de ses auditeurs qu’il invite à en formuler), et à ce qu’elles font resurgir de vivant et d’inconnu. Les patients psychotiques ou psychotiques borderline sont à ses yeux extrêmement conscients “ d’une série de choses dont la plupart d’entre nous avons appris à ne pas être conscients ” Mais il est nécessaire d’interpréter au patient sa relation à lui-même, car il craint aussi de se dévorer lui-même. La curiosité, qui provient de traces fondamentales non détruites par l’incapacité à tolérer l’ignorance, est une aventure dangereuse, notamment dans la rencontre d’un autre psychisme qui a des traits d’omnipotence et d’omniscience. C’est une aide que de ne pas savoir, par exemple pour entendre ce patient qui se comportait comme si son “ inconscient était à l’extérieur ”, alors qu’il ne comprenant pas les communications les plus évidentes de la pensée habituelle, celle de l’état de veille.

La part exclue dans toute césure (à commencer par celle de la naissance), dans tout clivage, même fonctionnel et organisateur, joue pour Bion un rôle essentiel. L’attention requise à chaque instant, la prise en compte des “ faits ” suppose une disponibilité sensorielle totale, dans laquelle il faut supporter de ne pas savoir. Tout bon objet est éphémère, car il réveille l’avidité destructrice ; transfert et contre-transfert prennent sans cesse de nouvelles formes et l’écoute doit empêcher toute calcification qui figerait la relation. Il ne faut pas confondre l’intelligence, dont nous regorgeons, et la sagesse, qui est si rarement mise en avant ; voilà pourquoi il nous faut forger les outils qui nous permettront de penser. “ Lorsque demain vous formulerez une interprétation, êtes-vous sûrs qu’elle se rapprochera de l’expression de la musique de l’humanité, ou du moins de la musique de ce fragment d’humanité qui est entré dans votre cabinet ? ”

page 1 | 1

https://www.spp.asso.fr/cdl_revue_article/n06-novembre-2005/