Un siècle de psychanalyse en France se raconte dans une exposition
La psychanalyse réputée réfractaire à l’image n’a pas vraiment créé d’iconographies. Elle s’en est même plutôt méfiée. Mais les artistes et la société y ont trouvé des sources d’inspirations visuelles sans cesse renouvelées.
Avant Freud, la psychiatrie et la psychologie dans une démarche scientifique, ont cherché par l’image dessinée ou photographiée à saisir quelque chose de la folie. Les photographies d’Albert Londe, ou le premier schéma connu de l’inconscient par Charcot font partie du musée imaginaire de la préhistoire de la psychanalyse. La clinique de Charcot prend l'œil comme instrument, celle de Freud passe par l’oreille.
L’exposition s'ouvre ainsi sur les prémices du XIXe siècle, rappelant que la France a oscillé entre la fascination et la censure face aux mystères de l’esprit. En 1885-1886, un jeune médecin autrichien de 29 ans, nommé Sigmund Freud, arrive à Paris pour un stage de quatre mois. Il rencontre Charcot et est subjugué par le maître. C'est là, au cœur de la capitale française, entre deux leçons cliniques et une sortie culturelle pour voir se produire la chanteuse Yvette Guilbert, ainsi que Sarah Bernhard au théâtre, que germent les intuitions de la psychanalyse.
Après le traumatisme de la Première Guerre mondiale, qui met en exergue les névroses de guerre, les années 1920 marquent le véritable ancrage de la psychanalyse en France. Mais comme le souligne l'exposition, cette adoption se fait d'abord par les cercles artistiques et littéraires du Paris des « Années folles ». André Breton et les surréalistes voient dans l'exploration de l'inconscient un territoire de création révolutionnaire. La pièce de théâtre “Le mangeur de rêve” s’affiche sur les murs de Paris. Les dessins d’enfants publiés par Sophie Morgenstern dans le premier numéro de la Revue Française de Psychanalyse semblent répondre aux recherches des peintres contemporains. Et déjà les premières unes de journaux anti-psychanalytiques fleurissent dans les feuilles de l’Action Française. L'enracinement clinique et institutionnel doit quant à lui sa survie à une figure de proue : la princesse Marie Bonaparte, patiente, confidente, mécène de Freud et figure médiatique.
Les débuts de l’organisation des sociétés psychanalytiques ont trouvé avec la photographie un moyen de témoigner d'une époque faite de rencontres et de bouillonnement d’idées : largement documentés par la chambre noire les premiers colloques français et internationaux de psychanalyse nous offrent les photos de la première famille psychanalytique. En 1938, les journaux immortalisent la fuite de Freud vers Londres lors de son passage à Paris, dernier hommage au rôle de la capitale dans l’histoire de la psychanalyse.
L’exposition se poursuit dans l'après-guerre, la figure d’un Freud âgé au cigare et au regard grave devient célèbre, Valerio Adami, Andy Warhol et le collectif Bazooka l'élèveront quelques décennies plus tard au rang “d'icône pop”.
Bien que déjà présent avant-guerre, la psychanalyse confirme l'intérêt pour la production des malades. Les œuvres d’art nommées dorénavant “art brut” par Jean Dubuffet s'exposent à l'hôpital Saint-Anne.
Durant les trente glorieuses on assiste à la diffusion de la psychanalyse auprès du grand public. Dans les années 1960, Marthe Robert fait sensation à la radio en racontant Freud à travers 25 émissions-cultes et RTL en 1965 produit le luxueux coffret de disques “Freud”, vanté comme étant “le plus grand événement de la radio depuis 20 ans”.
L'inconscient s'invite partout : des campagnes publicitaires pour la Loterie Nationale, Bosch, Perrier ou Lipp, s'approprient la thématique psychanalytique. Le monde des dessinateurs de presse (Jacques Faizant, Sempé) s'en donne à cœur joie pour caricaturer la figure de l'analyste et son divan et se moquer des petites et grandes névroses de la société.
L’exposition rappelle également le vent de révolte de Mai 68, où la psychanalyse devient momentanément un outil politique et de critique des institutions psychiatriques, illustré par des affiches de l’antipsychiatrie placardées à l'hôpital Sainte-Anne.
La dernière partie de l'exposition explore l’héritage contemporain, la disparition progressive des pionniers historiques au tournant des années 1970 et 1980, mais aussi l'approfondissement théorique et la consolidation institutionnelle par la création d'écoles de pensée et de lieux de soins parisiens. Elle n'élude pas les turbulences plus récentes, à l'image des violentes polémiques des “Freud Wars” qui ont enflammé la presse française par des unes de magazines.
Pourtant, l'empreinte de la psychanalyse reste vivace, notamment à travers le regard des artistes contemporains. L'exposition montre comment la plasticienne Sophie Calle a investi la maison de Freud à Londres en 1999 ou comment le photographe Mark Gerald immortalise depuis le début des années 2000 l'intimité des cabinets.
La psychanalyse en France n'a pas seulement été une discipline médicale ou scientifique, elle a agi comme un miroir culturel, redéfinissant pendant plus d'un siècle notre rapport à l'art, à l'enfance, à la folie et à notre propre intériorité.
Antoine PERPÈRE
Commissaire de l’exposition
Éric CORBOBESSE
Membre SPP
L'exposition se tient à la Mairie du XIIIème arrondissement de Paris, 1 place d’Italie Paris 75013
Lundi, mardi, mercredi, vendredi : 11:00 - 17:00
Jeudi : 13:00 - 19:30
Samedi : 13:00 - 19:00
Visites commentées,
individuelles et/ou en groupe
Entrée libre et gratuite