Société Psychanalytique de Paris

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L’originaire et l’archaïque – mars 2017

L'originaire et l'archaïque

Penser la psychanalyse avec Bion, Lacan, Winnicott, Laplanche, Aulagnier, Anzieu, Rosolato

Penser la psychanalyse avec Bion, Lacan, Winnicott, Laplanche, Aulagnier, Anzieu, Rosolato, Paris, Ithaque, 2013, ISBN 978-2-916120-37-9, 178 p.

Ce livre, paru posthume en 2013, est un recueil de textes sur de grands psychanalystes contemporains de Green qu’il a tous rencontrés personnellement. Le message que Green nous a laissé en héritage, est de nous inviter à relire ces auteurs qui ont marqué son œuvre.

Urribari insiste, en préface, sur la particularité de la démarche de lecture et de penser de Green. Tous ces textes ont un dénominateur commun : Green étudie les concepts et pensées de ces auteurs et les enrichit de sa propre pensée.

André Green put rencontrer Bion et échanger avec lui. Il a suivi l’enseignement de Lacan, a eu des relations amicales avec lui pour finalement se distancier de lui. Assoiffé de nouveautés, Green a découvert Winnicott. Il considère « Jeu et Réalité » comme la plus grand œuvre depuis la mort de Freud. Alors que Green adhère à la pensée de Bion et de Winnicott, il se dit déçu par l’écriture de Lacan qui vise à imposer sa pensée. Green remercie Winnicott, qu’il a rencontré pour la première fois en 1961, d’avoir posé un certain nombre de questions fondamentales avec la plus grande sincérité. Bien que Green trouve la pensée de Laplanche très riche, il n’en est pas totalement convaincu car elle ne lui permet pas de mieux comprendre la clinique actuelle. André Green nous guide à travers l’œuvre de Piera Aulagnier tout en apportant ses propres points de vues. Il est admiratif devant la pensée d’Anzieu dont la démarche structuralo-génétique aboutit à des énoncés originaux. A Rosolato le relie une longue amitié depuis leur internat à Sainte-Anne où ils avaient déjà des joutes oratoires. Dans l’addendum, Green nous explique que la découverte d’un manuscrit égaré de de Saussure montra que le « Cours de linguistique générale » (1916) comportait de nombreuses déformations ce qui permet d’expliquer les positions de Lévi-Strauss mais aussi de Lacan.

Un aperçu très clair du contenu de ce livre a été publié par B. Brusset dans la Revue française de Psychanalyse (tome 78 n° 2, 2014).

En conclusion, l’espoir de Litza Guttieres-Green, exprimé dans sa note éditoriale, de susciter l’envie de relire ces grands auteurs, est pleinement accompli.

Publié le 16 juillet 2015

 

 

La clinique psychanalytique contemporaine

La clinique psychanalytique contemporaine, Ithaque, Paris 2012
ISBN : 978 2 916120 25 6

Ce livre posthume d’André Green rassemble des textes souvent présentés oralement. Ils constituent cependant un ensemble cohérent où se confronte une psychanalyse centrée sur le sujet et sa pulsionnalité, aux théories de l’intersubjectivité où « l’enaction » (enactement) tient une place centrale. Une mauvaise réponse à un vrai problème selon Green car en attribuant à l’acte une valeur de communication on évacue la représentation qui est englobée dans l’acte. L’intersubjectivité présentée comme rencontre de deux inconscients apparaît en fait privée de toute opacité et l’inconscient, y compris celui de l’analyste, semble disparaître du  jeu, au profit de réactions spontanées qui ne dépassent pas le préconscient.

Or si l’analyse aboutit à la construction d’un tiers comme objet analytique, il faut attribuer son origine à la structure du sujet et pas à un effet de la relation. On y perd sinon l’ancrage somatique du psychisme ; désir, mouvement, force, qui pousse à la répétition de l’expérience vers un but dont il n’a qu’une connaissance vague et ne se précisera qu’au voisinage de l’objet. Un objet dont il anticipe le contact mais dont la réponse sera déterminante à organiser la représentation rétrospective d’un fantasme de désir. C’est ici que le traitement en « face à face » trouve sa justification à négativer l’effroi qui menace le passage au divan lorsque l’objet se trouve confondu avec la source pulsionnelle dans un « conglomérat pulsion-objet ».

Si dans la répétition, le souvenir prend la forme d’une action, Green propose d’y considérer qu’une défaillance temporaire de l’activité psychique empêche toute reconnaissance du lien entre l’acte et un contenu. Sur ce point, dit-il, il se sépare de Freud pour qui le processus serait une expression de la déliaison (133). Green suggère que la liaison est une forme d’activité primaire du psychisme, trait fondamental du montage pulsionnel « avant qu’il ne devienne expression du processus primaire » ; antérieure donc au passage du processus primaire au secondaire. Décharger ne signifie pas mettre en actes, mais se débarrasser et la déliaison, portant sur des mécanismes très précoces, s’active chaque fois qu’il y a un rejet des réponses de l’objet auquel la déliaison oppose une désorganisation de la pensée, une perte du sens.

Dans cette perspective, le principe de plaisir apparaît comme une organisation « délicate et fragile », menacée d’être désorganisée par la puissance de la compulsion de répétition. Pour l’éviter, le sujet doit inclure la relation à l’objet. Et lorsque la séparation entre l’activité psychique du sujet et de l’objet n’est pas assurée, la compulsion de répétition tient lieu de pensée. Le caractère indompté attaché à ce fonctionnement tient à sa nature narcissique, destinée à se répéter sans fin.

Le choix de la passivité, mode de jouissance à but passif, est lié au caractère traumatique de l’excitation et de la séduction. Par opposition, la passivation est un processus qui s’origine dans la détresse fondamentale de l’humain lorsque la satisfaction hallucinatoire du désir devient inopérante ou impossible. Freud, remarquant que l’on ne jouit pas de la douleur mais de l’excitation, semble contredire le masochisme primaire qui implique l’existence d’un plaisir tiré de la douleur même. Le plaisir naîtrait alors de la co-excitation libidinale et serait le fruit de la passivité première, tandis que la douleur résulterait de la destructivité. Nul retournement de but ou d’objet dans ce cas, l’objet semble pouvoir être ignoré, d’où l’impression d’une « souffrance autiste » (146). A ces stades précoces, l’enfant ne pouvant survivre sans un objet, même encore indistinct du sujet, la détresse menace directement la « forme embryonnaire du moi ». L’enfant est soumis autant à la dépendance vis-à-vis de son objet que de ses pulsions. Green propose de prendre en considération la « liaison pulsion-objet » pour dépasser l’opposition entre les deux.                        

L’appareil psychique ne pouvant être passif, son fonctionnement est lié à la propriété de se réfléchir lui-même ; réflexivité qui ouvre à la possibilité d’un dédoublement (148). L’aliénation du sujet à son double devient inséparable de celle qui le lie à son objet (distinct et indistinct tout à la fois). Les deux voies seraient alors possibles de l’enfermement solipsiste et de l’ouverture au monde.

Le mélancolique illustre cette indissociabilité du dédoublement et de la réflexivité ainsi que le vécu de se sentir habité par l’autre. La perte est ici moins disparition de l’objet que son absence en sa présence même conjoignant identification et désinvestissement. L’identification, ici narcissique, est plus qu’une simple confusion sujet-objet, car l’objet n’y est jamais qu’un autre soi-même, porteur des mêmes affects mais sous une « forme contraire ». Si l’objet disparait, l’amour pour l’objet ne peut être abandonné et se réfugie dans l’identification narcissique (SF 1916). Une perte trop intense n’est plus représentable ; la figurabilité ne peut plus passer par la réalisation hallucinatoire du désir. L’identification narcissique permet de substituer au jeu de la représentation un mouvement, une activité, capable de se dédoubler entre une forme directe (active) et renversée (passive).           

L’identification, « assimilation d’un moi à un moi étranger… l’imitant…l’accueillant en soi (SF 1933) », est une solution aux conflits liés à la transmission générationnelle par opposition aux conflits pulsionnels (159). Ces deux types de processus permettent de différencier Idéal du moi et Surmoi ; l’Idéal du moi étant (SF 1896) le substitut du Moi-idéal perdu de l’enfance (celui de la toute puissance). Dans ce développement, la culpabilité originaire proviendrait de l’intervention du Surmoi parental avant que l’infans soit en mesure de lui donner un sens.

La honte en revanche puise à des expériences primitives liées aux aléas de la maitrise du corps. Contrairement au mélancolique, le honteux fuit le regard omniprésent de l’autre (166). Il n’y a pas auto-reproche mais sentiment d’une désignation infamante. L’amour narcissique perdu est reporté sur des fantaisies héroïques dont la défaillance est inéluctable, tandis que le sentiment térébrant de la honte menace à tout moment de resurgir « d’une façon aussi anonyme qu’impitoyable ». Green semble décrire une sorte de circuit de la honte où la chute se trouve structurellement inscrite. Il insiste sur la perte de maitrise du corps, le lâchage pulsionnel comme source et de la honte et de son inéluctable répétition. Il faudrait pouvoir s’abandonner sans retenue à « l’élément destructeur », prendre le risque de la malveillance de l’objet pour dépasser l’angoisse de la chute.

Green retrouve là les deux liaisons distinctes de l’enfant, à la mère par un investissement d’objet, au père par l’identification. Cette dernière relation « du seul fait qu’elle ne participe pas aux investissements d’objets » est ressentie comme hostile et anti-sexuelle (171). Elle suffit à créer une schize par laquelle le père sans même s’interposer entre la mère et l’enfant se trouve dans une situation d’extériorité. Et si l’investissement de la mère se situe du côté du corps, d’un ancrage charnel et d’un regard qui participe au partage du plaisir, la relation au père se joue au niveau d’un regard qui ne peut jamais être assimilé. La honte signalerait le retour brutal de ce regard exclu par clivage.       

Le livre s’achève sur la sexualité dans les structures non névrotiques, qui est souvent sous estimée. Elle s’y organise selon les deux plans qui semblent s’ignorer du partiel et du total. L’identification primaire à l’objet et la confusion qu’elle induit entre moi et objet entrave la relation à l’objet total. La fuite de la génitalité dans des fixations orales ou anales montre la difficulté à supporter un lien avec objet séparé (189).

Nosographie psychanalytique – Juillet 2011

Nosographie psychanalytique

Du signe au discours. Psychanalyse et théorie du langage

André Green rassemble ici plusieurs contributions à la réflexion sur les relations entre le langage et l’inconscient freudien, presque toutes écrites entre 2003 et 2010, mais adossées à l’article de référence de 1984, “Le langage dans la psychanalyse”, et centrées sur la singularité du discours dans le cadre analytique.

Le premier chapitre, contribution de 1997 à Lausanne, récapitule délibérément le parcours antérieur de l’auteur, évoquant notamment Le Discours vivant (1973), issu d’un rapport de congrès sur l’affect, et l’exposé publié en 1984 sous le titre Le langage dans la psychanalyse. Le chapitre développe l’intérêt des réflexions de linguistes tels que Claude Hagège (1985), Antoine Culioli (1990), Michael Halliday et John Austin (1962). Sans doute la poétique est-elle, en linguistique, ce qui parle le plus au psychanalyste, car linguistique et psychanalyse se croisent sans se rencontrer. Lacan lui-même, déçu, parle de sa “linguisterie”. Dès 1984, André Green pose des principes régulateurs de la question du langage en psychanalyse : les effets de l’inconscient sur le langage se manifestent à tous les niveaux de la structure de celui-ci, de la phonologie à l’énonciation, en passant par la syntaxe. Il y a résonance entre les travaux de poétique et la théorisation de l’inconscient ; la fonction émotionnelle du langage est essentielle. La triple caractéristique du langage, à savoir la double signifiance (de signe et de sens), la double représentance (de mot et de chose) et la double référence (réalité psychique, réalité matérielle) doit en psychanalyse tenir compte aussi des effets de cadre et de la règle fondamentale. Ceci inclut la mise en relation des systèmes de langage et de ceux de la représentation et implique un sujet qui soit aussi un sujet joueur, ainsi que la référence de la référence dans les rapports pulsion-objet et leurs transformations, à savoir le transfert.

André Green rappelle alors les premiers apports freudiens sur le langage, autour du mot d’esprit et du lapsus, souligne l’importance du rêve, paradigmatique, et situe la théorie du cadre (postérieure à Freud) comme une application de la théorie du rêve, car le cadre s’efforce de transformer l’appareil psychique en appareil de langage. Après une critique radicale de la conception lacanienne du signifiant, l’auteur développe une réflexion sur le système représentationnel mis en œuvre par Freud, à partir de la distinction entre le représentant-représentation et le représentant-affect (notion introduite par Green). La représentation inconsciente est constituée par un mixte, un amalgame formé à la fois par l’investissement par le représentant psychique, venu du corps, et par le représentant d’objet, venu du monde, ce qui implique une théorie des limites. A. Green souligne l’importance de l’hallucination négative ou négativation de la perception. Puis il montre l’intérêt de la conception du representamen chez Pierce. Pierce introduit la tiercéité puisqu’un representamen est le sujet d’une relation triadique avec un second (son objet) pour un troisième appelé son interprétant, qu’il détermine à la même relation triadique avec le même objet pour tout autre interprétant : c’est cette possibilité du transfert sur quelque autre interprétant qui qualifie la pertinence de la théorie du signe de Pierce pour la psychanalyse.

Le modèle rêve-récit du rêve-interprétation, issu de la première topique, soutient la position de Laplanche comme celle de Lacan, centrées sur la métaphore et la métonymie, décisives chez Lacan, mais qui ne tiennent pas compte de la deuxième topique, qui fait place à l’irreprésentable, alors que toute idée de contenu formel est absente du Ça. Le psychique pulsionnel est un fond inconnu, mais noué au corps, sur lequel s’inscriront les représentations du monde. Les cas-limites de l’analysable imposent l’hypothèse d’un protolangage (cf. Piera Aulagnier) et d’une temporalité archaïque, qui reposent sur la réponse intriquante et métaphorisante de l’objet, fondée sur des rythmes à métaphoriser.

Le deuxième chapitre est consacré à la voix, qui se rattache à une personne. Les relations entre l’affect et la voix sont au centre du propos, car la négligence de la voix dans la parole est ce qui permettait de s’en tenir à une linguistique pure, sans subjectivité ni affect, une linguistique sans sujet parlant. Or dès le début des premiers échanges, la demande de plaisir et l’attente de séduction sont actives. Le sonore donne à percevoir le mouvement, et le mouvement est ce qui imprime à la motricité une forme de représentation, tandis que dans les pathologies de la parole, l’absence de soi autistique témoigne a contrario du caractère essentiel de la subjectivité dans la possibilité même du langage. Chez les linguistes, Meschonnic permet de penser la pensée-affect et l’entrecroisement entre forme de vie et forme de langage, tandis que Culioli propose d’interpréter le concept de compréhension comme un cas particulier du malentendu. Pour répondre à la souffrance, il faut entendre le cri, mais la voix ne peut en même temps donner lieu qu’à mal entendre, d’où l’idée de virtualité interprétante.

Les réflexions sur la négation sont reprises d’un texte de 2005 publié en anglais, et s’attachent à un commentaire de textes de Freud de 1900 (le non dans les rêves), de 1915 (pas de négation dans l’inconscient) et de 1925 (l’article éponyme), conduisant à penser les conditions du processus de symbolisation. Green rend compte des travaux post-freudiens sur cette question et présente sa conception du travail du négatif. Le chapitre suivant montre comment la linguistique de la parole permet de meilleurs échanges avec la psychanalyse et réexamine les relations entre linguistique et psychanalyse, les conditions de production de la parole analytique et l’imprégnation sexuelle du langage, avant de revenir sur sa conception générale de la représentation. Enfin le chapitre conclusif présente l’état de la réflexion d’André Green en 2010, que les travaux de Simon Bouquet et François Rastier ont rapproché d’une linguistique non formaliste, faisant place aux images mentales, au rêve et à la fiction, permettant de redresser la barre par rapport à la fausse route engage au départ sous l’impulsion de Lacan. Le modèle de l’association libre est décisif.

Le choix de rassembler en l’état des publications antérieures sur un même sujet, fût-il pris sous des angles différents, implique inévitablement des répétitions qui, loin de gêner la lecture, permettent de mieux saisir, successivement, différents aspects et différents enjeux de la conception psychanalytique du langage que développe André Green, en dialogue avec les sciences du langage, mais sans s’inféoder à elles. La critique antilacanienne met en évidence le déplacement de point de vue qui amène à partir de la parole en séance pour penser les rapports entre le psychisme et le langage.

Joseph Conrad : le premier commandement

L’œuvre de Joseph Conrad, qui refuse d’être réduit à un écrivain de la mer (malgré la puissance de ses récits de marine et sa technicité en ce domaine), est un monde immense. André Green choisit de commenter les récits qui ont trait à son premier et unique commandement dans la marine marchande, qu’ils soient explicitement autobiographiques ou présentés comme une fiction. Le psychanalyste nous entraîne à la suite de Joseph Conrad « dans cette autre mer qui est l’écriture » (J. L. Borges, cité en exergue), effaçant délibérément derrière l’hommage à l’écrivain les concepts psychanalytiques qui sous-tendent sa lecture. Il en résulte un livre prenant, dépouillé, rigoureux. Il répond à la réserve de l’auteur qu’il commente, car Conrad « ne veut pas aller au fond des choses », mais « considérer la réalité comme une chose rude et rugueuse » sur laquelle il promène ses doigts (lettre de Conrad citée également en exergue), ce qui suscite des récits forts et retenus qui disent la passion et le mystère de vies humaines confrontées à la force et à la contrainte de l’existence.

Intitulé « La dette », le premier chapitre est une présentation biographique de Joseph Conrad, problématisée par l’hypothèse qu’il lui a fallu, pour s’autoriser à devenir écrivain, payer une dette symbolique pour surmonter sa culpabilité envers la mère qu’il n’a pu sauver. En effet, le petit Conrad – Jozef Korzeniowski –, orphelin de mère à huit ans, a connu une enfance dramatique. Dès quinze ans, le jeune Conrad est passionné par la mer, lieu d’affrontement des dangers et de soi-même. Dans cet engagement radical, il peut racheter la faute du père et faire l’expérience de lui-même. Lors de son premier et unique commandement sur le voilier Otago, il vit une descente aux enfers dans laquelle il s’agit moins de diriger que de subir : absence de vent, climat délétère, maladie de l’équipage sans les médicaments nécessaires, climat de superstition délirante suscité par son second qui croit à une malédiction. Ce premier commandement a lieu en 1888 ; Conrad le raconte, tout en le fantasmant, dans « La ligne d’ombre » en 1915-1916, à l’intention de son fils Borys qui part pour la guerre. Peu après les faits, Conrad démissionne de la marine, mais effectue encore quelques voyages jusqu’en 1893.

« La ligne d’ombre » renvoie à la ligne projetée par le soleil sur la flèche du cadran solaire ; ce titre remplace celui qui était initialement prévu, « Le premier commandement », afin de souligner le passage d’une ligne, d’un seuil, entre jeunesse et maturité. D’autres nouvelles de Conrad traitent du même thème : « Falk : un souvenir » (1901), « Le compagnon secret » (1910), ainsi que « Jeunesse » (1891) et « Un sourire de la fortune » (1910). L’ouvrage d’André Green les commente systématiquement, soulignant la valence autobiographique des récits de fiction, et la force fantasmatique des textes autobiographiques. La ligne d’ombre décrit la fin de la légèreté, l’appel de la responsabilité. C’est par la sensorialité que Conrad atteint son lecteur pour lui parler de la ligne d’ombre, de la frontière vitale qu’il lui a fallu franchir – celle que son second, Burns évite au prix de la superstition puis de la folie, tandis que Ransome, le cuisinier malade du cœur, assume courageusement et discrètement sa tâche, et plus que sa tâche, ainsi qu’un rôle de double plus expériementé mais plus effacé qui soutient le courage du commandant. « La ligne d’ombre » est aussi un adieu à la marine, une fois le devoir accompli. Le premier commandement est une aventure unique. Après avoir montré qu’il peut être un commandant compétent et efficace, Conrad peut bientôt quitter la marine.

À l’évidence, c’est aussi l’éthique de Conrad, dans sa passion et sa mesure, qui a retenu l’attention et la passion du psychanalyste André Green. Cette visite guidée généreuse suscite de la reconnaissance et un grand plaisir qui nous donne des clés décisives pour entrer dans l’univers littéraire et moral de Conrad.

Associations (presque) libres d’un psychanalyste, Entretiens avec Maurice Corcos

André Green tel qu’en lui-même… Dans cet ensemble d’entretiens qui évoquent aussi bien sa jeunesse et sa formation ou les œuvres d’art de son bureau que son jugement sur l’attitude des neurobiologistes ou l’état de la psychiatrie actuelle, André Green rappelle aussi avec force, exemples cliniques à l’appui, ses principales thèses sur les pathologies non névrotiques et sur le travail du psychanalyste. Maurice Corcos mène le dialogue avec son expérience psychiatrique et une intelligence aiguë, volontiers provocatrice, qui permet à son interlocuteur de donner le meilleur de lui-même, dans des textes toujours à la fois vivants, spontanés et rigoureux ; la construction et le rythme de l’ouvrage et des échanges font penser à de l’improvisation théâtrale. Maurice Corcos précise dans l’avant-propos que s’il croise ainsi la biographie de ce maître – qui se dit sans disciples – avec son œuvre, c’est que cette dernière « constitue un véritable éloge de la transmission ». Ne se dérobant jamais à la disputatio, dans des controverses vives et serrées, mais d’une générosité sans égale pour saluer le travail et la réfexion des autres comme pour faire partager la sienne, André Green et son interlocuteur nous invitent au plaisir de penser avec eux.

Attaché à la cause de la psychiatrie et de la psychanalyse, André Green sait que beaucoup d’autres prennent appui sur son œuvre, mais il ne veut pas faire école ; ce qui importe, c’est de se mettre au travail, avec une curiosité insatiable sur la causalité psychique. Sont évoqués la configuration familiale, la passion pour la France depuis le lycée français du Caire, l’amour du théâtre, une judéité abstraite, un athéisme revendiqué… La diversité des passions et des intérêts, esthétiques mais aussi éthiques, n’empêche pas le maintien de l’ancrage dans le théâtre grec, avec une fascination particulière pour la maternité blessée de Clytemnestre. Oui « la littérature nous fut d’un grand secours ».

Le regard du psychanalyste sur l’art et la création ne dit pas tout, mais il n’est pas réducteur, même s’il opère une certaine désacralisation. L’analyse a affaire avec une vérité, construite par la mise en perspective d’un certain nombre d’investigations, sensible de façon énergétique dans la liberté que donne au patient, pour un temps, la bonne interprétation. L’intérêt de la psychanalyse, c’est d’arriver à entrer dans la complexité d’attitudes mentales qui ne sont explicables ni par le sens commun ni par la référence aux catécholamines. La clinique des limites souligne avec vigueur la force des processus de négativation, la peur des patients devant leurs pulsions (sans même le savoir), les conditions de l’interprétation processuelle souvent nécessaire, la valeur de l’action et son importance métapsychologique, l’interrogation sur la psychose, l’aberration d’une psychiatrie qui ne prend plus le temps d’écouter. L’analyse est toujours en mouvement : le concept de neutralité bienveillante doit continuer à être travaillé, la pulsion de mort à être discutée, les indications d’analyse dépendent aussi de l’analyste (son être et sa façon de travailler), les analystes ont besoin d’une formation à la psychothérapie… Dans le travail de la mémoire amnésique, cette mémoire réactualisée qu’est l’analyse, l’alternative entre remémoration et répétition est dépassée, car ce qui est à penser, c’est que ce qui refait surface dans le psychisme est le produit d’une transformation.

André Green évoque aussi Viderman, Bouvet, Winnicott, critique les intersubjectivistes, discute les positions de Michel Foucault et de Gilles Deleuze ; le dernier chapitre évalue l’œuvre et l’influence de Lacan. L’auteur discute sous plusieurs angles le besoin d’illusion et en appelle à une pensée suffisamment dialectique. Ce livre manifeste à l’évidence que parler de psychanalyse, c’est parler d’art et d’amour, mais aussi de travail et de pensée. Stimulant pour le lecteur, il éveille sa gratitude.

Sur la théorie de la séduction

Ce livre est une somme de réflexions autour de la théorie de la séduction et de l’“abandon” de la neurotica de Freud.

La thèse d’Ilse Grubich-Simitis qui a traduit Vue d’ensemble des névroses de transfert (1915), une “fantaisie phylogénétique”, est qu’après avoir substitué, à partir de 1896, au modèle traumatique le modèle de la pulsion comme facteur étiologique des névroses, Freud, ultérieurement, complexifie le modèle de la pulsion, en y intégrant le facteur traumatique.

Christophe Dejours propose une introduction, “ Pour une théorie psychanalytique de la différence des sexes ”, à l’article de Jean Laplanche. De façon synthétique et très éclairante, il explique quelques concepts clés que ce dernier développe dans l’ensemble de son œuvre.

Jean Laplanche introduit le concept de genre en psychanalyse afin de préciser la signification de la différence des sexes dans la théorie sexuelle. “Le genre précède le sexe. . . il est organisé par lui”.. Le genre, non sexuel, résulte de messages énigmatiques d’assignation qui sont compromis par l’inconscient, le “ sexual ” (la sexualité infantile) des parents et les messages doivent être traduits, symbolisés par l’enfant ; c’est une exigence de travail qui lui est imposé, les résidus non traduits participent à la constitution de l’inconscient de l’enfant. Cette perspective change le vecteur de l’identification qui devient alors “ identification par le socius de la préhistoire personnelle ”.

Jean Schimek montre l’existence d’une continuité entre les aspects majeurs de la pensée freudienne avant et après l’“abandon” de la théorie de la séduction ; l’événement infantile précoce ne devient traumatique que si son souvenir inconscient trouve un effet d’après-coup à la puberté, ce qui souligne l’importance, dès 1896, du rôle des transformations psychiques internes ainsi que le rôle des “ conceptions ” de Freud dans l’interprétation et la reconstruction du traumatisme originaire à partir de “ répétitions ” indirectes et déguisées qui ont pu s’exprimer sous l’influence du facteur transférentiel. Les germes conduisant à la découverte du fantasme et de la réalité psychique ont donc toujours été présents, leur mise en évidence ne constitue pas une rupture radicale avec la neurotica.

Le noyau essentiel du fonctionnement psychique, selon André Green, réside dans la relation conflictuelle qu’entretiennent deux systèmes, chacun ayant son mode d’organisation et de désorganisation, celui du langage et celui, appelé “visionnaire” par Jean-Claude Rolland, ou “hallucinatoire”, rattaché à la pulsion, à moins qu’il ne faille penser qu’existerait un troisième système. Jean-Claude Rolland propose d’introduire comme troisième système, le principe de plaisir, André Green propose, en lien avec le concept de “ ré-entrée ” d’Edelman, de complexifier la conception du refoulement, compte-tenu de la possibilité de multiples connexions nouvelles, lors d’un nouveau refoulement. Celui-ci interroge la part de non-dit qui ne relève pas de la censure, inhérente à la sexualité.