Société Psychanalytique de Paris

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Antonino Ferro : Les viscères de l’âme

Difficile de rendre compte de ce nouveau livre d’Antonino Ferro, tant il nous plonge dans l’univers d’images, de métaphores et de rêverie cher à l’auteur, très inspiré par Bion. Dans cet ouvrage datant de 2014 et traduit en français en 2019 par les éditions Ithaque qui poursuivent ainsi la publication des auteurs bioniens et post-bioniens, les rendant accessibles au public français, Antonino Ferro nous fait partager une position clinique particulière, qui s’éloigne de l’orthodoxie freudienne. Cette démarche rend parfois la lecture peu confortable, car elle va à l’encontre de nos habitudes et peut désarçonner certains lecteurs. En effet, tout en nous s’oppose « à la nouveauté qui a osé déranger les dispositifs aménagés et stabilisés depuis longtemps » (p.155).

Un chapitre s’intitule « Pensées éparses sur la technique ». Or c’est tout le livre qui est constitué de pensées éparses, et c’est ce qui en fait la difficulté et l’intérêt. Pour poursuivre la lecture, il faut accepter de déconstruire une pensée rationnelle. D’où le titre du livre, il s’agit bien des Viscères de l’âme, c’est-à-dire de la sensorialité qui sera accueillie par la réception attentive de l’analyste. Alors que le modèle freudien travaille sur les résistances, les refoulements, les souvenirs, les événements traumatiques et des personnages fortement ancrés dans la réalité historique, le modèle de Bion s’occupe des turbulences de la sensorialité dans le hic et nunc de la séance qui seront transformés par la fonction alpha. Le regard sera porté non vers le passé, mais « en direction de l’avenir, en se demandant quels éléments nouveaux pourra apporter l’analyse et quels nouveaux mondes possibles pourront être habités par un patient qui dispose de nouveaux outils pour penser » (p.20). Une telle attitude implique un certain nombre de renoncements pour l’analyste : renoncer à disposer d’une encyclopédie hypersaturée où les significations sont prévisibles et précodifiées (p.55), renoncer à la toute-puissance d’une pensée théorique, renoncer à être le seul maître à bord de la situation psychanalytique, mais partager ce rôle avec le patient, « mon meilleur collègue » comme le dit Bion. Le patient est une sorte de GPS, qui indique à tout moment où en est l’état du champ, et où le moindre détail – ce que Ferro a décrit comme les dérivés narratifs – est significatif à l’égard de l’analyse. Si tout ce que rapporte le patient, y compris ou surtout des faits qui paraissent anodins, est significatif de ce qui se passe dans le « tissage » du couple analytique, cela change radicalement l’écoute du patient. Ce changement est très inspirant, car il rend la séance beaucoup plus vivante en créant une autre dynamique. L’effet de la transformation est si rapide et permanent que Bion a pu dire que le patient qui termine une phrase n’est plus le même que celui qui l’a commencée…

Ferro se propose de raconter « de manière désordonnée mais véridique » son travail quotidien d’analyste. L’ouvrage est émaillé de très nombreuses vignettes cliniques qui témoignent de ce work in progress et illustrent l’écoute singulière de cet analyste original. On pourrait dire que Ferro – ainsi qu’Ogden ou Bollas d’ailleurs – complète l’œuvre de Bion, souvent ardu et très théorique, avec ces implications cliniques que Bion lui-même développe peu.

Sauf que Bion – et Ferro avec lui – aurait refusé le terme de bionien, car pour eux tout analyste ne peut se développer qu’en cultivant son propre style, à partir des outils que lui donnent les théories des différents auteurs. Voilà l’idée qui guide cet ouvrage et qui fonde la méthode que nous propose Antonino Ferro. Car il y a bien une méthode, malgré les apparences fantaisistes, et une méthode qui est même très rigoureuse. On retrouve l’alliance entre intuition et rigueur qui caractérise l’approche bionienne. Sur bien des points théoriques, Ferro propose des développements extrêmement précis. Ainsi pour l’identification projective, notion difficile s’il en est, voici comment Ferro la définit. « L’identification projective est une tentative naturelle d’alléger son propre psychisme en projetant des états dérangeants de fragments de sensorialité dans le psychisme de l’Autre. Si le psychisme de l’Autre est réceptif, il sera perméable à ces fragments, en leur offrant les apparences non seulement d’une dimensionnalité (ou profondeur), mais aussi d’une temporalité, à cause de l’alternance relativement prévisible des séquences concave/convexe : à cette réceptivité viendra s’additionner la capacité de transformation et d’une progressive alphabétisation des éléments projetés (bêta) qui, une fois transformés (alpha) deviendront des briques de la pensée » (p.81). On voit comment Ferro est extrêmement minutieux pour décrire ce processus complexe.

L’une des idées fondatrices d’Antonino Ferro est « que le fonctionnement mental et communicatif du patient en séance est aussi co-engendré par la position même de l’analyste, voire par l’attitude psychique de celui-ci » (p.12). Antonino Ferro fait référence à la notion fondamentale du « champ analytique » de Baranger, mais il en élargit la portée. « … dans le champ, la séance d’analyse est envisagée comme le rêve de deux esprits, où des histoires qui proviennent d’espaces et de temps différents en dehors du champ se rejoignent, se diffractent et s’entremêlent » (p.82). Entre patient et analyste se crée donc un champ qui va être habité par de multiples personnages, un véritable casting comme au cinéma, auquel Ferro se réfère fréquemment, dont le patient et l’analyste seraient les metteurs en scène, des co-scénaristes produisant un film. Ou un rêve.

Et voilà une autre idée qui constitue un fil directeur de l’ouvrage et un élément essentiel du modèle clinico-théorique d’Antonino Ferro. Le processus analytique consiste à rêver la séance. « La séance devient alors un rêve produit par les deux psychismes, qui est sans cesse régulé de sorte que les narrations et les transformations prennent la place du « non-encore pensable » (p.131).  Mais pour comprendre cette idée qui peut paraître étrange, il faut se référer à la conception bionienne du rêve, très différente de celle de Freud. L’« écoute rêvante » de l’analyste, qui correspond à un processus onirique diurne, permet la transformation par la fonction alpha des récits réalistes du patient en un rêve. Il suffit, dit d’Antonino Ferro, d’écouter le récit du patient comme s’il avait commencé par « J’ai fait un rêve ».

« Rêver la séance », c’est ce que Ferro propose aux analystes en formation, dans un chapitre consacré aux supervisions, où, là encore, Ferro témoigne d’une grande originalité. Il s’agit d’éviter de formater les supervisés mais de favoriser leur créativité et leurs capacités narratives, car les interprétations sont des transformations narratives. Alors il leur fait faire des exercices qui consistent, à partir du matériel clinique exposé, d’écrire des courts textes dans une liberté totale du style et du genre narratif. Ces histoires servent au plaisir de développer les outils de pensée et aussi à multiplier les points de vue.

Un chapitre parle des abus sexuels, beaucoup plus fréquents qu’on ne le croit, dit Antonino Ferro. Pour lui, ce ne sont pas des cas isolés, ni l’effet d’une situation personnelle, mais la manifestation d’une « maladie professionnelle » liée aux responsabilités cliniques et à une suractivité anti-dépressive, chez des analystes qui n’arrivent plus à se ressourcer dans leur vie personnelle.

Antonino Ferro renouvelle aussi la conception et l’utilisation du cadre. Très souvent les analystes considèrent certaines manifestations du patient comme une manière d’attaquer le cadre et ils les interpréteront comme l’expression de la résistance au processus analytique. Pour Ferro, elles peuvent s’appréhender selon d’autres points de vue qui en révéleront des sens plus complexes. Là encore, le fait de voir autrement ce qu’on appelle de manière assez systématique des « attaques du cadre » amène à considérer que le patient contribue à constituer ce cadre, ce qui est une idée qui dérange une vision ritualisée et hiérarchique de la relation analytique.

Antonino Ferro critique les positions actuelles de la psychanalyse et s’étonne de la difficulté des analystes à admettre les changements que devraient amener les nouveaux modèles. Il se désole : « Bion, par exemple, nous a fourni des outils techniques et des théories qui devraient impliquer un changement énorme de la technique-il n’en est rien » (p.57). Il observe à quel point, dans beaucoup de groupes psychanalytiques il est inconcevable de faire un article sans forcément commencer par honorer Freud et montrer le pédigrée du concept dont on parle. Il dénonce la soi-disant neutralité, la sanctification de l’axe transfert-contretransfert et la négation du temps dans cet univers où on est un « jeune analyste en formation » à 45 ans et un « jeune superviseur » à 65… (p.74). L’une des caractéristiques du style d’Antonino Ferro – mais le style correspond à une position théorique – est de toujours parler en métaphores, et non sans humour. Ainsi, il compare la formation des analystes à « l’élevage de poules en batterie », favorisant une normopathie, empêchant de développer un style personnel.

A tout cela, inévitablement, on oppose : « Mais ce n’est pas de la psychanalyse ! », exclamation qui constitue un retour à un idéal figé produisant une censure, intériorisée en autocensure, et des positionnements analytiques infantiles et antidémocratiques. Or rien n’est figé dans cette manière de pratiquer la psychanalyse. Ferro s’ajuste à chaque patient. Parfois il parle, même beaucoup, ce qui pourrait s’apparenter à la self-disclosure américaine, qu’il évoque à plusieurs reprises avec une certaine prudence, mais parfois il se tait, car « le silence peut, telle une levure, orienter la séance vers des lieux imprévus ». L’imprévisible, voilà ce qui constitue la visée de cette position psychanalytique. Une séance créative est celle qui fait émerger des phénomènes nouveaux. Terrorisés par le non-savoir, les analystes constituent alors une « théologie psychanalytique » et projettent sur le patient leurs constructions. Terminons par une métaphore très ferrienne. « Tout se passe comme si on aspergeait des lapins blancs de vert et de bleu et qu’ensuite on affirmait avec conviction – car c’est l’évidence même ! – que les lapins sont effectivement verts ou bleus ou alors que ce ne sont pas des lapins » (p.50).

Simone Korff-Sausse

Éviter les émotions, vivre les émotions

Ferro Antonino, Éviter les émotions, vivre les émotions, Montreuil-sous-Bois, Les Éditions d’Ithaque, 2014, ISBN 978-2-916120-48-5, 263 p.

Ce livre, très clair et didactique, nous introduit à la lecture bionienne du matériel du patient, approche particulièrement utile dans la clinique contemporaine. En effet, l’auteur nous montre comment repérer les éléments β, les transformer en éléments α et développer la fonction α du patient ainsi que l’implication de l’analyste dans cette transformation.

L’auteur considère le matériel du patient comme un « dérivé narratif de la pensée onirique de la veille » qui fonctionne comme porteur d’émotion du champ analytique. La pensée onirique de veille de l’analyste et du patient sont en constante interaction permettant l’introjection de la fonction α. A partir de là s’opèrent plusieurs types de transformations dans un jeu avec le patient, le sens et l’analyste aboutissant à une créativité qui mène à une ouverture par le biais de nouvelles significations. La fonction α génère la pensée onirique de veille à travers une séquence d’éléments α en constante élaboration.

Leurs interactions sont à la base de la théorie du champ. Dans la notion du champ de Madeleine et Willy Baranger, le patient et l’analyste sont deux lieux en mouvement permanent. Ici, il a deux types de fonction onirique : celle de la pensée onirique de la veille, continue, et celle du rêve nocturne, discontinue. La rêverie correspond au contact profond avec la pensée onirique de veille. Le dérivé narratif de la pensée onirique de veille est à la base de toute communication. Identification projective et rêverie jouent un rôle central dans ce modèle aboutissant à la formation du contenu et au développement de la rêverie. Le champ, fonction du couple analytique, est l’espace-temps où se produit l’alphabétisation des proto-émotions et le développement de la fonction α du contenant. Contrairement au dérivé narratif, la pensée onirique reste inconnaissable. L’auteur insiste sur l’activité réparatrice naissant à l’intérieur du champ et dans la pensée onirique de l’analyste. Le champ possède de nombreuses voies d’expression qui permettent à l’analyste de suivre les mouvements du patient et de s’adapter à ce dernier. Ce travail sous-tend un appariement psychique, dont le plus typique est l’hétérosexualité psychique : l’un pénètre et l’autre se laisse pénétrer ; contenant – contenu. Ces mêmes configurations psychiques peuvent aboutir à une multitude de « dérivé narratifs ». C’est le scenario du champ actuel qui est le lien de transformation. Les autres appariements sont témoin d’un dysfonctionnement.

Rénate Eiber (octobre 2016)

Rêveries

Antonino Ferro nous propose dans cet ouvrage un recueil de courts textes qu’il faudrait non seulement lire, mais aussi pouvoir écouter. Le lecteur se promène au gré des rêveries de l’analyste au travail et, découvre ici et là le surgissement de l’inattendu.

Les rêveries se définissent alors comme le terrain favorable à la survenue de l’einfall. De ce fait la créativité est à l’œuvre. La richesse de la pensée peut se déployer grâce notamment à la vertu de la pensée en image, la langue du rêve. On pourra rapprocher ces écrits de l’ouvrage « Cogitations » de Bion même si celui-ci s’attache plus manifestement à une recherche théorique. C’est le plaisir du jeu avec les pensées qui prédomine tout au long de ce texte. L’humour est très présent, à travers ces lignes, il rend possible certains accès délicats. C’est même un des piliers de cette écriture ludique. La confirmation est faite du rapport du witz avec l’inconscient. Le mot d’esprit permet l’accès sans détour au sens caché. Ces courts textes sont comme de multiples scénettes évoquant tout autant les variations au sens musical du terme, que les figures de la danse. Un pas en avant, un pas en arrière, l’image apparait et disparaît. La rêverie reste éphémère. La précarité de la condition humaine trouve une illustration. La rêverie pourrait bien devenir alors une forme de résistance fondamentale pour la pratique analytique. S’il fallait un manifeste témoignant de l’atroce découlant du manque de métaphore, le voici ! « La tendance est désormais à la fuite de plus en plus massive des pensées, les hommes les suivant, gouvernés comme des automates aux têtes vides par la communauté de la Pensée unique qui planait au dessus de leur tête ».p.50.

Psychanalystes en supervision

Il s’agit du quatrième livre d’Antonino Ferro, traduit en français, tous aux éditions Erès qui rendent ainsi accessible aux lecteurs français l’œuvre de ce psychanalyste étonnant, à l’avant-garde de la psychanalyse contemporaine. On a pu voir Antonino Ferro à plusieurs reprises intervenir dans des colloques ou des journées d’étude en France et c’est à chaque fois une expérience assez surprenante, tant son approche de la psychanalyse introduit une écoute nouvelle du patient.

Ce nouvel ouvrage, qui rend compte de séances de supervision avec des collègues brésiliens qui ont eu lieu à Sâo Paolo en 2000, constitue une illustration exemplaire de l’approche très personnelle et originale de Ferro, psychanalyste italien, ayant des responsabilités importantes et une renommée internationale.

C’est peu dire que l’ouvrage est entièrement inspiré par Bion, d’ailleurs Ferro avoue avoir une « folle passion » pour Bion. Je dirai même que ce livre, et ce n’est pas le moindre de ses intérêts, est une excellente introduction à l’œuvre de Bion, dont il éclaire de manière très vivante, les notions théoriques qui ont la réputation d’être si difficiles d’accès. C’est un livre qui montre comment les modèles théoriques de Bion s’appliquent dans la pratique quotidienne, selon la version de Ferro qui les prolonge et les développe.

L’idée centrale qui apparaît à travers les commentaires que fait Ferro des cas présentés, aussi bien d’enfants que d’adultes, idée qui lui tient à cœur, est celle, énoncée par Bion, que la psychanalyse est une sonde qui élargit sans cesse le champ qu’elle explore. Il ne s’agit pas tant d’interpréter les contenus que de permettre que se constitue un contenant, ce qui concerne bien sûr plutôt les enfants jeunes et les cas border-line, mais aussi les parties non-névrotiques de tous nos patients. Le processus psychanalytique est conçu essentiellement comme un mode de transformation du matériel clinique, dans le cadre du « champ psychanalytique » de M. et W Baranger, qui est le concept qui en constitue le point de départ, et dans lequel va se dérouler la « copensée » (dénomination de Widlöcher qui donne une préface très éclairante à l’ouvrage) du couple analytique.

Pour rendre compte de cette approche clinique très particulière, le mieux est peut-être de donner un exemple pour montrer comment Ferro travaille avec ce qu’il appelle les « dérivés narratifs » et à quel point il ne cesse de faire usage de métaphores aussi bien dans sa compréhension que ses interventions.

Il s’agit du cas d’une femme de 46 ans, très angoissée et déprimée, soumise à un mari tyrannique, ce qui évoque chez Antonino Ferro l’image d’une personne qui se trouve en eaux profondes et ne sait pas nager. Tout son commentaire consistera à développer cette métaphore et d’en montrer les implications cliniques. Que fait cette personne si elle rencontre une bouée ? Elle s’y accroche et accepte ce que la bouée lui demande. Mais dès qu’elle a rencontré le psychanalyste, et à condition que celui-ci accepte d’accueillir les projections de la patiente, il sera la bouée et la patiente retrouve l’espoir. Le tout – et ce n’est pas si simple malgré les apparences, tant les angoisses projetées sont massives – , est de tenir cette position qui se caractérise essentiellement par la capacité d’accueil psychique de l’analyste.

Selon Bion, tout objet peut être vu selon différents vertex, chacun en révèle d’autres aspects. Ferro applique cette idée au cœur du processus psychanalytique en proposant au patient son interprétation non comme définitive, mais en disant : «J’entends ce que vous me dites, mais j’étais en train de me demander si d’un autre point de vue, cela ne pourrait pas nous faire penser à … » De telles formulations vont dans le sens de « l’expansion de l’univers psychique » de Bion et de l’augmentation de la flexibilité du patient.

Ce qui est en jeu fondamentalement est la capacité d’accueil du psychanalyste des angoisses profondes du patient. A partir de là, Ferro pose sans cesse « le problème théorico-clinique » de l’interprétation et des différents niveaux de fonctionnement psychiques. Faut-il donner une interprétation dans le transfert ? Souvent il faut attendre, ou alors, dit Ferro, il faut « prendre des maniques, ces objets qui servent à attraper les casseroles brûlants ». Souvent il faut faire des interventions moins saturées, afin que l’expérience émotionnelle partagée puisse se développer. Il y a un moment où une interprétation de transfert doit être faite, mais, dit Ferro, c’est comme un avion qui doit atterrir, il lui faut une piste d’atterrissage pour le recevoir.

On est d’ailleurs frappés, à lire ces compte-rendu cliniques des jeunes psychanalystes brésiliens, de leur style extrêmement libre, un peu sur le mode des « conversations psychanalytiques » de René Roussillon, ce que Ferro appelle des « conversations de transfert », à différencier des interprétations de transfert. Ils semblent appliquer une autre idée de Ferro qui est de dire que notre pire ennemi est le Surmoi psychanalytique. Il raconte comment lui-même a dû se dégager de l’orthodoxie kleinienne pour qui toute parole qui n’était pas une interprétation de transfert était un péché ! Mais il ajoute que néanmoins chaque analyste doit être formé à tous les aspects du processus analytique.

Revient de manière récurrente l’image de la cuisine : nous n’avons pas à proposer au patient un plat tout préparé, mais avec les ingrédients qu’il nous fournit, et avec sa participation, nous allons préparer le plat ensemble (le patient est mon meilleur collègue, disait Bion). Il ne s’agit pas de lui donner à manger mais de lui apprendre à faire la cuisine lui-même. Et dans certains cas, ajoute-t-il, il faut même construire la cuisine…

La psychanalyse comme littérature et thérapie

A. Ferro prolonge et approfondit dans cet ouvrage ses travaux précédents, développant une vision originale du travail psychanalytique, appuyée sur les théorisations de Bion, et sensible à l’espace narratif qui s’ouvre dans la séance. La préface de F. Barales précise les héritages – dont certains sont peu connus du lecteur français – qui se mêlent dans ces modélisations nouvelles : enseignement psychiatrique de Dario De Martis, style psychanalytique de G. Di Chiara, école milanaise autour de L. Nissim, thèses des Baranger sur le champ psychanalytique, que Ferro a fait connaître en Italie. Mais surtout, c’est l’écriture vivante d’A. Ferro lui-même, reflet du style de son travail analytique, qui nous plonge dans les processus de transformations ouverts en séance par les dérivés narratifs, au sein d’une atmosphère ludique, chaleureuse et cependant pleine de retenue, où émotion, sensualité et respect concourent à un art de l’interprétation remarquable. Délibérément non saturées, les interprétations et les constructions ne sont plus conçues comme le résultat du travail de l’analyste sur les communications du patient, mais comme des émergences dans le champ partagé entre analyste et patient, où quelque chose se passe pour chacun des partenaires et entre eux (sans que leur asymétrie disparaisse), dans une coopération interprétative. C’est l’ouverture à l’expérience qui rend possible son moment interprétatif.

L’idée de « littérature » n’est pas à comprendre comme une tendance esthétisante, mais comme témoin du fait que la narration partagée et relancée est constitutive de l’expérience même. La narration est effectuation de l’expérience psychique, forme spécifique du « transfert sur la parole » (Green). D’autre part, cette valorisation de la narration n’aboutit pas à un aplatissement dans le hic et nunc relationnel mais représente plutôt l’immense travail psychanalytique nécessaire pour rencontrer et parler avec lui l’idiome du patient, chemin pour être en contact avec son monde interne, qui implique toute son histoire. S’il est vrai qu’A. Ferro s’attache davantage à nous montrer les transformations qui s’effectuent dans la séance et la manière dont ils sollicitent le travail de pensée et le contre-transfert de l’analyste, il ne faut pas en conclure à une sous-estimation de la réalité psychique du patient ni de sa vérité historique. La co-narration transformante engendre des potentialités et des sens nouveaux et ouverts, sans trop mettre à l’épreuve les fonctionnements les plus entravés du patient, ce qui vient répondre à la carence de fonction alpha et permettre l’avancée du travail analytique. L’analyste n’a pas de savoir préétabli sur le patient et se laisse mener, tout en étant extrêmement actif dans son accompagnement.

Le premier chapitre présente et illustre cette articulation entre narrations et interprétations ; ainsi en vient-on à l’esprit du deuxième chapitre, essentiellement clinique : « Racontons-nous des histoires, afin de nous dire, peut-être, des vérités ». Consacré à l’usage de la colonne C de Bion (pensées du rêve, rêves, mythes), le chapitre trois présente plus précisément la notion de dérivé narratif : une même série d’éléments peut prendre la forme d’un souvenir d’enfance, d’un récit de ce qui vient d’arriver, du récit d’un film, de la description d’une scène vue dans la rue, et d’une infinité d’autres modes d’expression « littéraires » possibles. On voit ici combien l’attention d’A. Ferro est, dans sa valorisation même du concret et de l’image, fondamentalement structurale – au risque que le souvenir d’enfance soit reçu comme significatif d’un fonctionnement psychique général plutôt que comme indice d’une causalité psychique. La sexualité est cependant privilégiée comme vertex radical, même si elle est aussi un genre narratif parmi d’autres. Sont abordés le contre-transfert, le délire, la théorie et la clinique du rêve éveillé, la notion de « personnage » et le jeu. Malgré des différences, l’unicité de l’analyse l’emporte, que les patients soient adultes ou enfants. Ce livre dense et séduisant mérite réflexion.

Facteurs de maladie, facteurs de guérison

Comme le souligne la préface de F. Guignard, jamais Antonino Ferro n’a autant fait travailler la pensée de Bion que dans cet ouvrage, avec sa clinique vivante, rigoureuse et concrète, vigoureusement mise en scène.

Un premier chapitre présente les facteurs de maladie et les défenses, de manière assez typologique, et avec une terminologie qu’il explicite pas à pas. Dans cette perspective, les pathologies peuvent tenir à une carence de fonction a (capacités de symbolisation) mais aussi à un développement inadéquat ou insuffisant des “ dérivés narratifs ” de la pensée onirique de veille nécessaires pour en assurer le traitement et la contenance. Il est enfin des pathologies suscités par l’excès d’éléments b par rapport aux possibilités de transformation (situations traumatiques). Outre les mécanismes de défense classiques, A. Ferro signale l’importance des “ faits non digérés ”, partiellement traités seulement, et en attente de transfert et de transformation. Quant aux comportements de toute puissance, il faut distinguer la tendance au contrôle total sur le monde pour qu’il n’émerge pas de précurseurs d’émotions qu’il ne serait pas possible de gérer, et l’accrochage désespéré ou “ syndrome du naufragé ”. La fonction a de l’analyste tisse un récit possible, fruit d’une rêverie dans la “ cuisine analytique ”.

L’objectif de l’ouvrage est de montrer comment le fonctionnement mental de l’analyste entre en jeu jour après jour dans les interactions et les échanges verbaux avec le patient. Les moments de dysfonctionnement mental de l’analyste sont pour le patient des faits douloureux, mais ils sont aussi une source d’informations inépuisables sur les modalités d’accouplements entre les appareils psychiques et sur la façon dont tout cela est continuellement raconté par le patient – pour peu que l’analyste sache l’entendre.

Et c’est effectivement une éducation à l’écoute et au dialogue analytiques qui nous est proposée tout au long de ces chapitres qui racontent des fragments de séances : écoute de patients enfants ou adultes, parfois très souffrants ou très régressés, mais qui toujours savent très bien indiquer (sans s’en rendre compte) par les oscillations de leur fonctionnement mental et par les images qui leur viennent à l’esprit ce qui leur convient ou ce qui leur manque. L’auteur dégage la différence entre les cultures de la rêverie et les cultures de l’évacuation. Il montre l’effet de contenants inadéquats sur la violence des émotions, et la façon d’élargir les capacités de contenance. Parmi les thèmes-clés de l’ouvrage, notons la pensée onirique, l’importance de la dimension narrative, la “ démocratie des affects ”, les gradients de fonctionnement de l’analyste, les crises liées à des événements charnières ou à des âges charnières ainsi qu’un commentaire d’Evidence de Bion. Une réflexion sur le rôle de la narration en psychanalyse clôt et synthétise les principaux apports de l’ouvrage sur les fabulæ des patients et les différents scénarios par lesquels l’analyste reçoit et voit chaque communication : scénario historique (extérieur), monde interne, relation actuelle analyste / analysé, et champ d’ensemble qui contient l’ensemble de ces scénarios. A. Ferro reconnaît que les concepts classiques comme résistances, défenses, objets internes et fantasmes inconscients perdent finalement de leur pertinence dans son modèle “ narratologique – transformationnel – de champ ” ; mais nous avons beaucoup à apprendre du point-clé de sa réflexion : comment les récits permettent des transformations et comment les transformations se font à travers les récits.