Société Psychanalytique de Paris

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André Green. Les grands concepts psychanalytiques

Les grands concepts psychanalytiques, Paris, PUF, 2012, 288 pages – ISBN 978-2-13-059542-7

 

A la demande d’André Green, cet ouvrage expose ses principaux concepts et ceci dans un ordre chronologique.

Comme disent les auteurs: “Homme des limites, A. Green a offert à notre génération d’élargir les frontières psychiques jusqu’à ces territoires irreprésentés ou difficilement représentables, dont le dispositif-cadre, tel qu’il le conçoit, permet d’éclairer la géographie et les mystères, y compris, bien entendu, dans nos propres réactions contre-transférentielles.”

Le livre est dédié à Litza Guttières-Green.

La première partie développe la “généalogie conceptuelle” d’ A. Green jusqu’en 1996.

Sont présentés:

La psychose blanche, narcissisme de vie et narcissisme de mort, la théorie du langage en psychanalyse, état-limite et folie privée, le négatif, la pulsion et sa représentation, la pulsion de mort et la fonction désobjectalisante.

Les concepts développés après 1996 n’ont jamais fait l’objet d’une telle présentation. D’où l’intérêt de la deuxième partie de l’ouvrage qui explore la pensée clinique selon A. Green et son évolution après cette date.

Celle-ci aboutit aux “idées directrices” et à de nouveaux paradigmes de la psychanalyse contemporaine s’intéressant aux fonctionnements psychiques non névrotiques.

L’ouvrage met particulièrement l’accent sur les implications épistémologiques, cliniques et nosographiques de cette pensée psychanalytique.

Sont mis en relief  les liens entre l’originalité et la complexité de la pensée de Freud et celles d’ A. Green.

Les influences des auteurs contemporains, en particulier du courant post-lacanien et des auteurs anglais, sont également montrés.

Ce livre est un livre de travail, dense et riche, qui n’est pas facile à lire. Il ne propose aucun raccourci, mais il peut aider le lecteur d’A. Green, avançant pas à pas dans la découverte et la compréhension de ses concepts, à structurer sa recherche.

Image du Père dans la Culture contemporaine

L’ouvrage consacré à «l’image du père dans la culture contemporaine» est le fruit d’une publication issue du colloque organisé en Mars 2008, à l’occasion des 80 ans d’une grande figure contemporaine de la Psychanalyse, celle d’André Green qui, sous la responsabilité de Dominique Cupa, a bien voulu accepter de participer à ces nombreux témoignages donnés à l’occasion de son anniversaire, dans le cadre de l’Université de Paris X-Nanterre. L’ensemble des écrits regroupés dans ce livre rend ainsi compte des nombreux hommages rendus à André Green : l’homme et le psychanalyste engagé, avec la pensée clinique qu’il véhicule et transmet avec passion depuis de nombreuses années. Mais ce recueil ainsi constitué s’avère être aussi une formidable palette de réflexions sur la question de «l’image du père dans la culture contemporaine» qui mêle tout autant des questions cliniques que des questions personnelles au sein d’une problématique plus collective sur l’organisation sociétale contemporaine dans laquelle nous- patients et analystes- vivons. C’est ainsi qu’au-delà de la seule problématique paternelle contenue dans le titre de ce recueil de textes, ce livre traduit la complexité croissante à penser une « fonction tiercéisante » (voir « la théorie de la triangulation généralisée avec tiers substituable » développée par André Green) selon différents axes correspondant aux sept parties de l’ouvrage :

Sept parties composent, en effet, l’ouvrage et se déclinent ainsi par ordre : «évolution ou involution de l’imago paternelle», «la fonction tierce du père en cause», «cliniques du père aujourd’hui», «cadre (paternel) linguistique et psychanalytique», «père biologique, père sexué, père symbolique», «blessures et meurtres du père», enfin «présences du père». Sans pouvoir recenser l’ensemble des contributions qui le composent, notons le véritable intérêt pour le lecteur à découvrir une diversité des points de vue entre les perspectives attachées à l’image paternelle léguée par le complexe d’Oedipe freudien avec ses facettes structurales/ historiques qu’elle représente et les perspectives plurielles qui alimentent une réflexion contemporaine sur la transformation actuelle des « repères » identificatoires que véhicule la mutation de notre société. C’est ainsi que si de nombreuses contributions s’organisent autour de la véritable inquiétude que représente cette «crise» des repères avec pour corrélat une clinique de plus en plus difficile, d’autres cherchent à ouvrir le champ des réflexions sur la complexité croissante qu’implique une évolution sociétale et historique de la «position paternelle». En filigrane de ces textes, persiste en effet l’idée que le père contemporain n’est plus le père d’hier. L’on peut le déplorer au regard de certaines graves dérives de la pensée, avec néanmoins, le risque d’une position nostalgique sur le «père d’antan», l’on peut aussi s’en saisir pour complexifier une «fonction tiercéisante» en combattant précisément ce qui semble faire rupture aujourd’hui : à savoir le véritable intérêt à penser la problématique de l’altérité au sein de la psyché humaine. Remercions donc encore André Green de nous avoir donné l’occasion de penser ensemble cette « image du père » non plus comme une figure du passé mais bien comme une figure bien contemporaine dans la psychanalyse d’aujourd’hui.

Tendresse et cruauté

En neuf chapitres denses, Dominique Cupa, membre de la Société Psychanalytique de Paris, professeur de psychopathologie à l’université Paris X articule allègrement clinique et métapsychologie pour nous conduire dans les tours et détours d’une pensée clinique de la cruauté et de la tendresse. L’auteur vient de recevoir le prix Maurice Bouvet pour son article « Greffes et chimères » et pour son texte « Mourir », repris dans le chapitre 9 de Tendresse et cruauté.

Tendresse et cruauté, ces deux formes opposées de pulsions d’autoconservation, préambivalentes, concourent à la préservation de la vie somatique et psychique. Dominique Cupa prête son attention et sa pensée à ces patients « violents avec les autres et avec eux-mêmes, patients difficiles qui nous conduisent par moments aux limites de la compréhension, du supportable et qui pourtant nous touchent tellement ». Cette revalorisation de l’autoconservation est l’un des apports spécifiques de ce livre, que soutient la grande expérience de Dominique Cupa auprès des patients somatiques et notamment son expérience des greffes d’organe.

La métapsychologie de la cruauté se déploie à partir de la « pulsion de cruauté » de l’enfant, mais aussi de la cruauté maternelle dont l’une des figures est celle du surmoi cruel. Chaque moment de l’étude prend appui sur une relecture féconde des textes freudiens fondateurs (et ici de Winnicott). Il s’agit de penser la destructivité originaire. La métapsychologie de la tendresse, fondée sur la reconsidération du « courant tendre » dans la pensée freudienne, permet de discerner les composantes de la pulsion de tendresse. La tendresse et le sexuel émergent et s’agencent dans la vie psychique. Le courant tendre, revisité, débouche sur la prise en compte du « transplant étranger » de la sexualité adulte et d’une conception contre transférentielle de l’analyste comme « mère tendre ». Et la source de la pulsion de tendresse amène à rendre compte des conceptions psychanalytiques de la peau. L’objet de tendresse permet d’articuler le moi-peau à la notion (reprise aussi de Green) d’une structure encadrante, et d’y resituer l’interdit du toucher.

otons combien les développements cliniques de l’auteur, appuyés sur de nombreux exemples, choisissent d’être loin du spectaculaire des faits-divers ou des grands déploiements cruels, qui ne sont cependant pas ignorés, pour rester au plus près de relations transférentielles investies et attentives, montrant comment prcisément la rencontre de la cruauté suppose chez l’analyste une grande capacité de retenue et de réserve attentive et tendre.

Car dans cette clinique de la cruauté ou du manque de tendresse, « les histoires de vie qui tissent ce texte ont pour particularité essentielle d’être des luttes pour la vie ». De ce point de vue aussi, le traitement conjoint des deux mouvements pulsionnels opposés, montre l’identité de leur lieu d’ancrage psychique et en quelque sorte l’option pulsionnelle opposée qui les caractérise ; cette élaboration de deux destins pulsionnels, qui manifeste l’identité de chacun d’eux par leur opposition même, en même temps que leur intrication nécessaire et possible dans la constitution de l’ambivalence, s’avère une intuition très féconde.

L’affect

Comment penser les destins de l’affect – terme qui est un germanisme, attesté en français seulement depuis 1951–, ses transformations, ses complexifications ? André Green (dont Dominique Cupa présente les élaborations sur l’affect, qui ont fondé sa prise de distance avec la pensée lacanienne) proposait de nommer de considérer l’» affect » comme un terme catégoriel regroupant tous les aspects subjectifs de la vie émotionnelle, suivant ainsi Freud qui n’a pu se limiter à une définition strictement économique de l’affect.

C’est Claude Le Guen qui nous propose ici de suivre la pensée freudienne des affects à l’angoisse, en une étude fouillée qui en construit la définition et montre les étapes de son élaboration, notamment en 1915 (où sont mis en évidence les destins différents de l’affect et de la représentation) et en 1923 ; l’élaboration en 1926 d’une véritable théorie de l’angoisse, qui fait de la perte de l’objet la condition déterminante de l’angoisse, sans remanier sa compréhension des affects, les situe plus précisément. L’affect s’impose à Freud comme une manifestation première de la pulsion, dès le début de l’œuvre et les apports déterminants de 1926 et de 1932 (Nouvelles conférences) consistent surtout à conceptualiser ce qui n’était encore que décrit. Réaction à une perte, l’angoisse, inadéquate certes, est inévitable et nécessaire, dans sa double origine, conséquence directe du facteur traumatique ou signal qu’il y a menace de réapparition du facteur traumatique.

La place de l’affect dans les théorisations de Mélanie Klein, de Wilfred Bion et de Winnicott, est présentée par Cléopâtre Athanassiou, particulièrement attentive aux liens entre la place reconnue à l’affect et le rôle conféré à l’objet dans la construction du moi. Chez M. Klein, le développement du moi est lié à l’attitude qu’il prend par rapport à la souffrance psychique, évacuée ou supportée ; la supporter, c’est s’engager dans la voie de la position dépressive, du don et de la créativité. Bion place l’affect et les processus de liaison au premier plan, et poursuit ainsi l’œuvre de M. Klein, en insistant dans sa théorie de l’émotion sur la construction des liens, ce qui caractérise aussi la théorie de la pensée, où tout est lien. La monographie comporte également un intéressant texte d’Hélène Deutsch sur la clinique de l’absence de douleur lors d’un deuil, particulièrement explicite dans le repérage des déplacements de l’affect.

La pensée freudienne contient en germe les deux tendances théoriques qui tendront à concevoir l’affect soit comme une décharge, soit comme un processus à fonction de signal, lié au moi. René Roussillon, dans cette seconde ligne, s’attache ainsi à déployer la « fonction symbolisante de l’affect ». L’ancrage corporel de l’affect est un repère essentiel et Claude Smadja montre la place de l’affect dans l’économie psychosomatique, tandis qu’André Ciavaldini, à partir de la clinique des auteurs de violences sexuelles, argumente une thèse intéressante et forte qui considère le recours à l’agir comme l’effet d’un affect inachevé.

Ces études denses et précises permettent des clarifications précieuses, et fournissent un instrument de travail et de réflexion remarquable.