Société Psychanalytique de Paris

image_pdfimage_print

Emoi sensoriel, plaisir sensuel – Le monde secret de l’éprouvé

Schmid-Kitsikis - Émoi sensoriel, plaisir sensuel 2020

“Emoi sensoriel, plaisir sensuel”, le dernier livre d’Elsa Schmid-Kitsikis commence par le récit d’expériences personnelles très émouvantes à l’origine de ses interrogations sur la « mémoire des sens », la mémoire corporelle. Quels sont les mécanismes en jeu lors de la réactivation d’empreintes sensorielles et sensuelles datant de l’enfance, et/ou de mouvements identificatoires lors de circonstances bouleversantes ? Que sont devenues entre temps ces traces ?

À partir de ces questionnements, Elsa Schmid-Kitsikis propose une réflexion sur le statut psychique de la sensualité dans ses rapports à la sensorialité. Elle nous fait part d’une étude d’une rare qualité sur la complexité psychique de l’éprouvé, de l’émoi sensoriel en lien avec les traumas psychiques, et de son destin au regard des processus perceptifs, phénomènes à la limite entre le psychique et le corporel. Ils participent à la négativation de la perte de l’objet de la satisfaction hallucinatoire dont les enjeux sont liés à la pulsion et au désir.

Elsa Schmid-Kitsikis met en évidence la complexité des éprouvés :

L’émoi sensoriel, « germe d’affect en puissance » pour reprendre les mots de Freud, ou encore « perception de mouvements internes », est omniprésent et envahit la vie psychique ; il se manifeste de façon immédiate, directement sans passer par le pré-Cs. Il est soumis au pouvoir de l’hallucinatoire.

Le plaisir sensoriel bénéficie d’un potentiel, certes hallucinatoire, mais aussi représentationnel et objectal qui permet le développement de la sensualité. L’accès au sensuel nécessite l’instauration d’un temps interne. En effet, l’intégration d’un corps érogène s’organise à partir d’un lien sensuel précoce dans la relation mère-enfant, temps de l’auto-érotisme primaire, l’enfant acquiert une maturité psychique et évolue vers un érotisme objectal, grâce à l’environnement « facilitateur » de l’objet primaire.

L’investissement psychique de la sensorialité permet le développement de la sensualité, avec mise en mémoire d’expériences corporelles en lien avec le souvenir hallucinatoire de l’expérience de satisfaction, la constitution d’une temporalité et d’une arborescence du désir.

Elsa Schmid-Kitsikis précise : « L’objet de la sensualité est un objet sensoriel qui nécessite un contenant corporel et une motion à la recherche d’un plaisir dans la jouissance. »

On peut concevoir la motion sensuelle comme un « mouvement de décondensation de l’excitation et la mise en réserve de désirs sur le trajet de figurabilité psychique », à partir de l’investissement hallucinatoire de la satisfaction du désir. Cette motion cherche la satisfaction du Moi corporel et assure l’« inscription et l’enregistrement de la sensorialité dans le corps en tant que prémices de l’auto-érotisme. »

« La sensualité bénéficie d’une activité sensorielle, celle qui donne accès au processus fantasmatique de la sexualité infantile. Ainsi la sensorialité et la sensualité constitueraient les deux ferments de la sexualité infantile. »

L’ensemble du travail d’Elsa Schmid-Kitsikis est étayé de multiples vignettes cliniques vivantes et pertinentes qui illustrent les dérives que peuvent provoquer diverses défaillances dans l’instauration de la sensualité.

En effet, si les processus perceptifs sont débordés par l’excitation, celle-ci peut devenir un obstacle à l’éprouvé sensuel et induire un clivage entre l’émoi sensoriel et la sensualité.

Défaillance ou excès dans l’expérience sensuelle avec le corps de la mère durant les premiers mois de la vie peuvent compromettre l’accès au vécu latentiel, voire pervertir l’introjection de la jouissance. Passion chaude sur son versant hystérique, passion froide sur son versant pervers. Elsa Schmid-Kitsikis développe des hypothèses sur les mécanismes en jeu dans le fétichisme, puis une réflexion sur la complexité des problèmes rencontrés à l’adolescence.

Pour avancer ses hypothèses, elle s’appuie sur les textes de Freud, les échanges épistolaires Freud-Fliess, la pensée grecque depuis l’Antiquité qui met en exergue l’importance du corps. Puis elle suit le fil de la pensée psychanalytique au travers de ce qu’Elsa Schmid-Kitsikis appelle les « artisans de la vie sensorielle » auxquels elle rend hommage et dont elle met leurs points de vue respectifs en perspective avec les siens : H. Wallon, J. Piaget, D.W. Winnicott, W.R. Bion. Les « signifiants formels » tels que développés par D. Anzieu pourraient représenter les paramètres d’une formalisation de l’expérience psychique sensuelle.

À noter quelques fragments autobiographiques de D.W.Winnicott particulièrement émouvants.

En conclusion, la sensualité, soit l’aboutissement dans le registre plaisir-déplaisir et ses déclinaisons nuancées, est issue d’un processus qui se développe à partir de la sensorialité. Lorsqu’à l’occasion d’un choc traumatique survient de façon inattendue un émoi sensoriel induisant une modification du régime énergétique, certaines liaisons entre affects et représentations de choses et de mots se modifient brutalement et peut se produire la réactivation de moments autrefois vécus, autrement dit un ressaisissement du passé.

La culture d’Elsa Schmid-Kitsikis est étendue, sa rigueur de pensée exceptionnelle. Ce livre dense et original aborde des problématiques rarement étudiées. C’est un outil de travail. Ce livre fait réfléchir. À lire sans tarder.

Excitation

Survivre à la détresse, s’ouvrir au désir, le tissage de l’éprouvé et du pensé psychanalytique

Schmid-Kitsikis Elsa, Survivre à la détresse, s’ouvrir au désir, le tissage de l’éprouvé et du pensé psychanalytique, In Press, 2016, ISBN 978-2-84835-361-6, 242 p.

Elsa Schmid-Kitsikis, professeur émérite de l’Université de  Genève, membre de la SPP et de la Société Suisse de psychanalyse, nous propose, avec son dernier ouvrage, une belle promenade psychanalytique.

Elle témoigne du travail du psychanalyste au cours d’expériences qui mettent en jeu le traumatisme, ou plutôt les traumatismes divers, auxquels sont confrontés aujourd’hui les cliniciens.

L’auteur raconte des rencontres cliniques très vivantes que le lecteur a plaisir à lire, car Elsa Schmid-Kitsikis nous fait vivre ses éprouvés contre-transférentiels qui rendent compte des mouvements psychiques aussi bien chez le patient que chez l’analyste.

C’est un plaisir encore de voir que les réflexions d’Elsa Schmid-Kitsikis s’appuient sur des références qui ne sont pas uniquement freudiennes, ni franco-françaises, mais s’ouvrent largement aux modèles post-freudiens, et surtout ceux de Bion, qu’Elsa Schmid-Kitsikis connaît bien, ayant publié le volume sur Bion aux PUF. Il est intéressant aussi de voir qu’elle s’appuie sur sa connaissance de l’œuvre de Piaget, négligée ou oubliée actuellement, pour aborder la question de la pensée par images, un des thèmes novateurs de l’ouvrage. « Le contre-transfert ayant acquis depuis ses titres de noblesse, qu’en est-il des liens possibles en séance entre la mise en image de l’infantile chez l’analyste et le recours à l’image chez l’analysé au cours de leur mouvance régressive onirique respective? » Les passages sur les liens sensoriels et la figuration sont pertinents et novateurs, d‘autant plus qu’elle les illustre par des séquences cliniques, ce qui n’est pas si fréquent, ni facile. Ce qui l’amène donc « à cette position limite entre représentation et perception, que suscitent les mouvements transféro/contre-transférentiels, lorsque ceux-ci sont impliqués dans l’enchevêtrement d’associations figuratives qui se mobilisent dans la présence-absence des liens sensoriels, de la motricité et de leur négations. »

Il se dégage de cet ouvrage et de l’approche d’Elsa Schmid-Kitsikis une perspective positive qui valorise les potentialités créatrices enfouies du patient pour dégager ce que l’auteur appelle un espace de vie.

Simone Korff Sausse

 

 

 

 

La passion adolescente

Dans cette collection « Adolescence et psychanalyse » – qui nous avait donné en 1999 le livre de Dominique Arnoux sur La dépression à l’adolescence, qui décrivait l’adolescent comme un plongeur de hauts fonds qu’il faut parfois aider à rapporter ce qu’il y trouve sans le connaître –, Elsa Schmid-Kitsikis nous propose une étude sur La passion adolescente. Le titre est significatif et Jean Cournut, qui préface le livre, y voir plus qu’une étude sur l’adolescence, ou sur la passion. Ce qui est en jeu ici, c’est l’excès de l’excès », un extrême de la passion qui a un caractère « adolescent » et permet de ce fait de mieux appréhender et la passion, et l’adolescence. L’auteur insiste sur l’intensité pulsionnelle et la relation à l’objet, qui naissent dans la matrice passionnelle originaire de la relation primaire, fête sauvage et tendre d’une enfance à jamais inaccessible que Winnicott désignait comme « orgie de la tétée ».

Ce qui caractérise la passion, c’est le trop ; ce qui est le propre de l’adolescence, c’est de vivre en prise directe avec ces « trop » qui déferlent. L’avidité objectale s’éprouve au risque de la découverte narcissique, d’un narcissisme qui se découvre aux deux sens du terme : il s’éprouve et se reconnaît, mais il s’expose aussi. Si la passion dans son excès est par définition risquée, « la passion adolescente représente surtout un mode de fonctionnement psychique qui contribue à rendre l’individu apte au désir, au renouvellement et à la création ».

Cette thèse est soutenue en trois temps. La première partie spécifie la passion par rapport à l’amour, montre les caractères de son exclusivité et l’étudie dans un regard sur son histoire, et telle que la voient Freud et Piaget. Engageant toujours la sensorialité du sujet, le vécu passionnel correspond au conflit entre éprouvés du besoin et éprouvés du désir. Dans le meilleur cas, il concerne l’objet partiel, dans le pire, celui de l’éprouvé lui-même en tant qu’objet de plaisir ou de déplaisir, investissant l’excitation pour elle-même. La passion pour l’autre ou pour le travail de création peut se révéler destructrice lorsqu’elle agit sans limites, mais elle peut aussi déboucher sur une œuvre de génie si elle a pu utiliser des mécanismes pare-excitants de bon aloi (suffisamment protecteurs sans entraver la dynamique pulsionnelle) capables de faciliter le travail d’introjection. Ces mécanismes pare-excitants sont plus difficiles à mettre en place lorsque la passion s’adresse à la personne de l’autre. Parmi les visages de la passion, on peut distinguer la passion chaude sur son versant hystérique, prisonnière de l’excitation, du débordement ou de la sidération, de la passion froide du versant pervers, soumise au désir d’emprise, de domination et de pouvoir.

La deuxième partie s’attache à la temporalité et à la conflictualité adolescentes, dans la reviviscence de l’infantile qui caractérise cet âge, et selon les deux enchaînements possibles entre le corps et la pensée, par le rêve ou par l’agir. L’examen des paradoxes de la sexualité adolescente permet de s’interroger sur les passions fertiles dans leur distinction d’avec les passions mortifères. On notera particulièrement les études cliniques et littéraires portant sur les objets et substituts passionnels, du point de vue du corps (y compris la toxicomanie comme histoire d’amour mortifère), de l’autre et de la pensée (y compris comme érotisation de la pensée). Une dernière partie s’attache à la clinique de la passion, considérée comme douleur de la mémoire, à partir de deux exemples cliniques consacré l’un à l’état amoureux passionnel, l’autre à la passion de la mélancolie.