Société Psychanalytique de Paris

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« Dépasser les bornes ».
Le paradoxe du sexuel

Avec ce livre et cette réflexion, Jean-Louis Baldacci poursuit un travail commencé autour de la sublimation, à Deauville en 1998, puis au CPLF en 2005, enfin en 2016 avec le Deauville « sublimation et transitionnalité ». On pourrait dire, rétrospectivement, que ce destin de pulsion lui avait permis d’aborder ce qu’il élaborera plus systématiquement en termes de sexualisation/désexualisation/resexualisation. En tout cas, tout ce dernier livre est construit et rythmé par ce processus que les paragraphes introductifs aux différents chapitres (en italiques) font apparaître nettement (et qui forment une sorte de fil conducteur qu’on peut suivre d’un bout à l’autre de livre). Rythme prend ici le sens fort de facteur qualitatifque Freud lui accorde dans son texte de 1924 sur le masochisme, texte que Jean-Louis Baldacci a cité dès les premières pages. On peut suivre le parcours du livre en commençant par son titre.

« Dépasser les bornes » : la formule vient d’une lettre de Freud au pasteur Pfister du 5 juin 1910 – du moins dans la traduction citée par Jones (La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, II, 148) sinon le « dépasser les bornes » n’apparaît plus. Cette lettre un brin provocatrice de Freud est savoureuse, même s’il ne faut pas oublier que Freud s’adresse à un pasteur et en ajoute peut-être un peu : « Votre analyse [d’un patient] pâtit d’une faiblesse inhérente à la vertu. C’est le travail d’un homme hyper-comme-il-faut qui se sent obligé d’être réservé. Or les questions psychanalytiques ne souffrent aucune réserve, […] aucune discrétion ». Et le passage que cite J.-L. Baldacci : « Il faut devenir mauvais, dépasser les bornes, se sacrifier, trahir et se comporter à la manière de l’artiste qui s’achète des couleurs avec l’argent du ménage ou qui brûle les meubles afin de chauffer l’atelier pour le modèle. Sans de pareils délits, rien de bon ne peut être accompli ». En particulier on ne comprend rien ni au transfert, ni au contre-transfert puisqu’il s’agit dans le « se sacrifier » de sacrifier la rigidité de sa morale, de se prendre soi-même à contre-pied pour pouvoir aider son patient à retrouver sa sexualité infantile et, à partir de là, « permettre aux pulsions de suivre un destin psychique » (Dépasser les bornes, p. 34 [Les numéros de pages sans autre indication renvoient à cet ouvrage de J.-L. Baldacci]). J.-L. Baldacci synthétise là remarquablement la difficulté du rapport patient/analyste, transfert/contre-transfert d’une part, sexualité infantile/destin des pulsions de l’autre ou, en d’autres termes, les difficultés – et la nécessité – pour l’analyste « en personne » de travailler à contre-courant de sa « nature » et de défaire ses idiosyncrasies ou ses idéalisations personnelles.

« Paradoxe du sexuel » ensuite, paradoxe qui parcourt l’ensemble du livre et de la clinique. Le paradoxe est celui du sexuel, l’adjectif substantivé permettant d’en dire à la fois la nature psychiqueet la tension entre excitation et satisfaction, ce que dit aussi le lien entre le corps et la parole. Car les mouvements de désexualisation/resexualisation sont inhérents au sexuel pour autant qu’il est pris dans la parole, qu’il y est pris « dès le début ». La cure, dans sa méthode même, et singulièrement les incidents de cadre, permettent de traiter les renversements qui caractérisent la sexualité infantile. Que les incidents de cadre soient révélateurs des mouvements contre-transférentiels et du transfert, le travail avec Jean-Luc Donnet et Jean-Louis Baldacci au Centre de traitements et de consultations Jean-Favreau(CCTP) l’apprend « dès le début » ; mais le livre montre en outre que ces mouvements – qui permettent le réinvestissement de la parole et du transfert sur la parole et le surmontement d’un moment transgressif – sont aussi ceux de la sexualité infantile avec ses renversements entre sexualisation et désexualisation. Car est clairement montrée ici l’analogie entre le processus clinique, les micro-crises analysées, et la nature paradoxale du sexuel, dans son processus et ses renversements entre sexualisation/désexualisation/resexualisation.

Dans ces renversements, quelle place accorder à la sublimation et à ce que l’on pourrait considérer comme une de ses formes premières, l’inhibition de but ? J.-L. Baldacci rappelle que Freud, dans Le moi et le ça, associe la désexualisation à « une espèce de sublimation » et il fait l’hypothèse qu’il s’agit moins d’une résolution désexualisante du paradoxe -car ce paradoxe n’a pas vocation à être résolu- que de sa tolérance, d’un « équilibre dynamique » entre sexualisation et désexualisation, d’une oscillation maintenue entre séduction et interdit, et il rappelle la formule de Paul Denis : l’analyste est « un pompier pyromane » (p. 14). Il convient, pour l’analyste, de préserver cette conflictualité, de préserver la coexistence des mouvements antagonistes qui l’animent (p. 59) et de transmettre au patient leur dépassement sublimatoire, ce que Hegel nommait Aufhebung.C’est dans ce cadre que se replacent ses différents textes sur la sublimation, leur enjeu devenant plus général : la sublimation dès le début, ou la sublimation du début, comme destin du sexueldans son rapport au non sexuel, n’est pas seulement un rapport à la culture et un destin pulsionnel plus ou moins exceptionnel. Elle est corrélative de la naissance de la pensée (et cela, pour Freud, depuis L’Esquisse) ; elle est donc une étape dans la genèse du moi, une modalité du fonctionnement psychique concourant (parmi d’autres mécanismes) à la subjectivation, s’articulant au refoulement (donc, à terme au clivage) et à l’identification. La sublimation « dès le début » est un opérateur essentiel du paradoxe du sexuel puisque la pensée apparaît, dès le début, impliquée dans l’organisation de la sexualité infantile qui ne peut se réduire à une expérience de satisfaction (p. 84). S’il arrive à Freud d’écrire (dans Le moi et le ça) que la désexualisation travaille à l’encontredes visées d’Éros (OCF, XVI, 289), elle n’est pas synonyme pour autant de désinvestissement ; elle est également au service d’éros grâce à la déplaçabilité, à la plasticité de la libido, à la transformation de la libido d’objet en libido narcissique, car le narcissisme – dans sa version heureuse pour ainsi dire – c’est aussi le plaisir de la pensée, un plaisir de surcroît partageable et partagé. Mais il faudra sortir de la désexualisation, d’où une resexualisation nécessaire. Dès le début, la parole joue un rôle crucial dans ces transformations, comme dans la cure où le transfert sur la parole sexualise la pensée avant de la désexualiser grâce à l’interprétation du transfert (p. 79). L’exemple clinique de Droopy montre l’importance de ce double mouvement avec l’appui de la patiente sur ce qu’elle ressent comme la « dualité » de son analyste, lui permettant de surmonter la honte et l’interdit de penser. L’ambiguïté de la parole permet le retour à l’infantile, à ses auto-érotismes, et la sexualisation de la pensée– en dépassant les bornes – peut relancer le processus sublimatoire (p. 88). Il ne faudrait donc pas identifier tout uniment sublimation et désexualisation d’une part, sublimation et sublimations d’exception de l’autre, même si ces dernières fournissent des objets transnarcissiques (œuvres d’art par exemple) qui favorisent la transformation de la libido. Est-ce à dire alors qu’il y aurait deux temps de la sublimation, ou deux sublimations : une sublimation du début, d’essence maternelle, fondée sur le corps, la parole et la psychisation de la pulsion, et une sublimation post-œdipienne, d’essence paternelle, centrée sur le culturel et l’introjection de l’idéal (p. 123) ? Ce serait une question. Le dernier chapitre relie d’ailleurs le premier écart, condition d’un transfert sur la parole, à une séparation des corps, à un « meurtre de la mère ». Un matricide auquel J.-L. Baldacci propose d’accorder une place non moins importance que celle du parricide pour Freud. Il y aurait beaucoup à dire sur cette place que, in fine, il accorde à la mère, elle – ou plutôt à la séparation d’avec elle – qui permettrait de ressentir les impressions les plus douloureuses comme un plaisir supérieur, source de l’esthétique donc et de la sublimation (p. 245).

En tout cas, la sublimation du début est celle qui, avec le double sens des mots, ouvre à la fois l’espace intime et l’espace analytique. Cette ouverture repose sur un double renoncement : du côté de l’analyste, renoncement à interpréter le contenu psychique inconscient pour favoriser le transfert sur la parole, du côté du patient, renoncement à choisir entre la vérité de l’événement et la vérité psychique. Ainsi, le patient qui veut comprendre la « forêt » cachée par l’arbre d’un viol qu’il a subi doit « renoncer » à sa seule position de victime du trauma pour en saisir la complexité psychique, c’est-à-dire là encore du paradoxe du sexuel (p. 134-135). Dans cet exemple, l’espace intérieur est ouvert par la reprise de l’adverbe « inversement » utilisé deux fois par le patient, et on sait quelle importance J.-L. Baldacci accorde à la reprise des adverbes. Elle est un bon exemple de ce qu’il nomme interprétation detransfert, visant le processus de transférisation et l’investissement de la parole, ouvrant la voie à l’interprétation dutransfert et au retour aux objets du passé. L’interprétation de transfert transmet l’aptitude à attendre, mais une attente active qui permette à la pulsion les changements de but et les répétitions de l’hallucination au profit du souvenir et du nouveau (p.146) : une « patiente impatience ». J.-L. Baldacci avait développé l’importance du renoncement et du détour dans son livre précédent, L’analyse avec fin, du côté des paradoxes de l’interprétation. Du côté du paradoxe du sexuel, patience et impatience, retour de la parole vers le corps, détour et refus de l’analyste, sexualisation et désexualisation de la parole apparaissent comme les deux temps d’un message de castration. Apparaît peut-être aussi ici la limite de la sublimation « du début » avec son « détournement narcissique du sexuel » (p. 157) : porteur de la castration, perpétuellement à la recherche de ce qui manque, le sexuel ne peut s’accommoder d’un tel détournement. C’est peut-être une des réponses aux deux temps de la sublimation…

Que se passe-t-il alors ? L’auteur poursuit l’étude des rapports entre sublimation et sexualisation en les articulant à l’idéalisation. Jusqu’ici, il semblait que la sublimation du début consistait en une sexualisation de la pensée. Mais le rapport à l’idéalisation complique la donne. Déjà dans la lecture qu’il propose du Léonard, on voit que l’homosexualité « idéelle » devient l’objet de la sublimation du début, libérant la recherche de ses racines sexuelles – donc la désexualisant – pour l’engager sur la voie des sublimations socialement reconnues (donc du 2etype, paternel).

De Léonard à Schreber et à l’homme aux rats, le passage par l’homosexualité et la surestimation d’une figure paternelle modifient la nature de la sublimation qui devient une voie d’accomplissement conjuguant sexualisation (de la pensée, de la parole) et idéalisation (de l’objet), jusqu’à des alliances et des issues possiblement délirantes (Schreber). Quel est ensuite le destin de ce processus ? Nous en avons un exemple clinique avec Vincent, un homme encore et une question serait de savoir si ce processus est le même pour une femme et si l’homosexualité jouerait le même rôle. Dans le cas de ce patient, et on pourrait dire dans le meilleur des cas, la désexualisation se lie à la désidéalisation de l’objet pour trouver des accomplissements sublimatoires, des idéaux sociaux partageables, des objets investis (p. 176). Mais que se passe-t-il quand le rapport à l’autre en général, c’est-à-dire le paradoxe du sexuel, est bloqué au profit du seul repli narcissique ? Pour l’analyste, l’ouverture – qu’on pourrait dire sublimatoire car liée à la parole – se fera par le recours à l’échange inter-analytique, ou par le choix d’un cadre faisant intervenir le collectif (psychodrame), c’est-à-dire un appui sur un surmoi plus impersonnel, relançant les associations, permettant de se dégager des impasses narcissiques et des clivages. Ainsi, dès le début, dès la première rencontre, la consultation déploie ces questions et permet d’évaluer la capacité du patient aux renoncements que suppose, sinon le divan, du moins la cure de parole. La question centrale se ramène à celle-ci (p. 231): « Pour soutenir le triple renoncement à l’actuel, à l’acte et à l’emprise de l’objet, l’investissement de la parole, de la parole associative, sera-t-il suffisant pour se dégager, grâce à l’interprétation, de la compulsion de répétition au profit de la remémoration ?» Tous ceux qui ont, ou ont eu, la chance incroyable de travailler au CCTP connaissent ces interrogations et ces possibilités de relance dans les situations difficiles ou limites.

On peut conclure sur ces vers admirables d’Apollinaire (cités p. 204) pour dire le pouvoir de la parole, pouvoir d’ouverture, de passage et de liaison sur fond de collectif …

« Deux dames le long du fleuve
Elles se parlent par dessus l’eau
Et sur le pont de leurs paroles
La foule passe et repasse en dansant… »

La pensée. Approche Psychanalytique – septembre 2015

La pensée - Approche psychanalytique - PUF

La consultation psychanalytique – Janvier 2013

La consultation psychanlytique

L’interprétation – novembre 2012

L'interprétation

La sexualité infantile de la psychanalyse

Le thème de la sexualité infantile de la psychanalyse proposée lors d’une rencontre au Centre d’Etudes en psychopathologie et psychanalyse de l’Université Denis-Diderot-ParisVII, à Ste Anne, en 2006 est retravaillé par ces auteurs pour la collection : « Petite bibliothèque de psychanalyse ».

Chaque auteur élabore une discussion à partir de l’évocation de cas cliniques.

L’hypothèse de départ est que la sexualité infantile de toute évidence est l’objet de la psychanalyse. Elle contamine tous les acteurs de l’analyse. Le psychanalyste lui-même n’étant pas à l’abri de l’inconscient…. est soumis aux mouvements de celui-ci et de sa sexualité infantile.

Nous sommes invités à considérer l’infantile dans la cure comme un moyen qui « participe au processus thérapeutique et au processus théorisant qui l’accompagne. »

En trop ou en trop peu la sexualité infantile de l’analyste est aussi opérante que celle de l’analysant. Mais quelle place prend-elle réellement ? Ce travail « impossible » du psychanalyste semble bien l’être quand on s’arrête sur la convocation à tout dire, véritable invitation à l’auto-érotisme de la pensée de son patient, mise à feu de la sexualité infantile. Elle enflamme les pensées et les mots dans un « incendie transférentiel ». Mais l’objet présent permet à l’analysant une « butée salvatrice de l’altérité ».

Au fil des interventions pourtant, la question du lien entre psychanalyse et sexualité infantile s’interroge, en particulier, face aux troubles sévères de la personnalité à laquelle la clinique actuelle nous confronte.

Le psychanalyste, artisan de la déliaison et contenant du feu pulsionnel, aura affaire dans le cas des états limites à un manque du côté de l’infantile. Les graves défaillances du holding modifient la perspective de la sexualité infantile sans la congédier.

C’est Jacques André qui nous éclairera à ce propos : … « La visée n’est pas d’introduire la sexualité infantile quand elle est trop absente…..Mais d’en restaurer, voire d’en inventer la plasticité. » Cette plasticité permet les déplacements et les métamorphoses.

Parcourant plusieurs champs du travail analytique et une clinique variée des états limites en particulier, cet ouvrage offre une réflexion intéressante sur le sujet.