Société Psychanalytique de Paris

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Le principe de plaisir – octobre 2016

Le principe de plaisir - PUF

Le bébé en psychanalyse, Monographies et débats de psychanalyse

Le bébé en psychanalyse, Monographies et débats de psychanalyse, P.U.F, Paris 2014, ISBN : 978 2 13 060718 2

Qu’en est-il du bébé freudien à la lumière des connaissances actuelles sur les compétences précoce du petit de l’homme et en particulier ses capacités sociales ? Comment passer de l’observation à la métapsychologie ? Ce numéro des Monographies et Débats de Psychanalyse, s’ouvre sur un texte de 1964 de Esther Bick, inédit en français, sur l’importance d’une reprise groupale du travail d’observation des nourrissons pour dégager les observateurs d’identifications trop immédiates. Ce texte contient trois observations qui permettent de mesurer sa finesse et sa précision clinique. Elle relève l’utilisation précoce par l’enfant de l’identification de parties du corps aux objets.

Boubli et Despinoy imaginent une tension dynamique entre l’identification adhésive, tout entière tournée vers les qualités de surface, et une identification somatique primitive liée aux perceptions motrices et sensorielles, tension permettant l’organisation d’un premier sentiment d’identité. Ils insistent sur la fonction de l’activité motrice du bébé, aussi en relation, dans la construction conjointe des premières représentations et de l’appareil à représenter.

Denys Ribas rappelle l’évolution des théories analytiques des premiers développements, tandis que Bernard Golse retrace l’historique des thérapies conjointes mère-bébé dont Jacques Angelergues montre dans des exemples cliniques l’importance du travail d’élaboration qu’il permet des représentations des parents sur leur enfant. Françoise Moggio reprend cette perspective à propos de la place du père dans cette clinique particulière.

Les compétences du nouveau-né sont abordées sous différents angles. Sylvain Missonnier propose une « généalogie » de la sucette utilisée pour calmer les enfants. Il distingue la succion, qui vise à avaler, du suçotement, qui vise à un plaisir d’organe auto produit et apaisant. De cette distinction, entre ce qui calme et ce qui satisfait, Missonnier oppose un investissement primaire qui s’attache aux objets d’un autre où, au contraire, ce sont les espaces vides qui sont investis tandis que les objets sont ressentis comme persécutants.

Les capacités d’imitation et d’organisation neuro-motrice dirigées vers l’entourage et qui sont propres à l’espèce humaine orientent le bébé très précocement selon Colwyn Trevarthen vers le plaisir de l’échange. Il note que les premiers signaux de communication repérés par les adultes se situent pour l’enfant à un niveau sous cortical « anencephalique ». Discutant ce point de vue, Danon-Boileau remet en lien la question de l’imitation avec celle de l’identification. Si la détresse est nécessaire à la construction d’une représentation de l’absence, dans une solitude qui se prolonge le bébé en vient à « investir le désinvestissement et prend en haine ses propres capacités de représentation ».

Les formes précoces de l’identification s’organisent dans l’exercice de la motricité propre de l’enfant et de ses effets. Des « flux de formes » et les traces d’éprouvés précoces s’impriment dans l’organisation d’un corps-psyché. Issus de la fameuse pouponnière de Lóczy, Alberto Konicheckis et Julianna Vamos montrent l’importance pour ce développement des expériences et des explorations motrices de l’infans. Le bébé crée des formes par la motricité, le rythme, le mouvement, alternant des moments d’intégration et de non intégration. Il s’approprie ainsi l’environnement à sa portée et se constitue un « noyau de subjectivité ». L’émerveillement de l’enfant à partir de sa propre activité leur paraît équivaloir à la reconnaissance et l’émerveillement partagés dans l’interaction avec son entourage. Le plaisir dans une solitude créatrice présuppose la présence de l’autre support de la satisfaction du « besoin spécifique»

Si l’enfant doit pouvoir établir une confiance suffisante dans la prévisibilité de son entourage et de la satisfaction pulsionnelle, il lui faut tout autant éprouver sa capacité à créer et transformer le monde dont il a besoin. Le sentiment du bien être et de la « bonne humeur » de l’enfant sa capacité à la joie de vivre serait selon eux liés à l’entrecroisement de ces deux champs.

Le mouvement et l’objet se créent mutuellement et « l’œil de l’enfant parle à sa main » disent-ils. Lorsqu’il est seul, l’enfant qui joue avec ses mains crée des sensations et des formes à la fois visuelles, émotives et kinesthésiques, sur lesquelles s’appuient les premières narrativités. L’enfant crée ainsi le monde qui l’entoure.

Les images sensorimotrices sont donc porteuses des premières formes d’identification à l’objet qui s’organisent d’abord comme identifications « intra corporelles » (au sens de G. Haag). Les états sensoriels que le bébé s’approprie par le mouvement lui permettent de rassembler l’excitation et d’intégrer les expériences psychiques vécues. De plus, le jeu des muscles agonistes/antagonistes préfigure l’ambivalence, tandis que la construction de formes dans les flux sensoriels, s’appuyant sur les compétences neurologiques de l’espèce, font le lit des capacités de symbolisation à venir. En produisant des formes qui peuvent avoir une signification partagée, le bébé crée ses premiers symboles.

Pour Roussillon, l’infans trouve dans son environnement premier matière à intégrer ses expériences subjectives dans l’organisation d’un langage non/pré-verbal. Il insiste sur les capacités du bébé à s’ajuster à son entourage. La plasticité et l’adaptation réciproque de l’enfant et de son entourage lui permettront d’éprouver et de surmonter la déception primaire ; à traverser ces expériences répétées l’enfant organise progressivement un narcissisme primaire qui lui permettra de se dégager d’une dépendance absolue à l’objet et de faire face aux blessures narcissiques primaires. Ces expériences d’avant le langage sont celles qui tendront le plus à se répéter, la compulsion de répétition prenant selon lui la forme d’une compulsion à l’intégration dans et par le langage de ces expériences : l’infans qui ne parle pas encore, « vit dans une nébuleuse subjective en quête d’expériences de rassemblement organisatrices ».

Le bébé en psychanalyse – Janvier 2014

L’interprétation – novembre 2012

L'interprétation

La parole est un jeu d’enfant fragile

Une parole affectée et vivante, comment se construit-elle ? Comment s’instaure-t-elle ? Décrire son cheminement à partir des premières ébauches de symbolisation, tel est le projet de Laurent Danon-Boileau dans ce livre. Partant des achoppements de la symbolisation primaire, au premier rang desquels se situe la clinique de l’autisme que l’auteur connaît bien, il en arrive, passant par la question du récit en analyse à s’interroger sur les différentes formes de l’interprétation en séance. La position de Danon-Boileau, à la fois psychanalyste et linguiste, donne à son travail une coloration particulière qui décentre légèrement les habitudes qui sont les nôtres pour penser ces questions.

Tenu par un louable souci didactique, le livre est d’un abord aisé ; chaque partie peut être lue pour elle-même. Une première partie traite de la prise du langage au corps, ce que Danon-Boileau appelle joliment « avoir l’affect sur le bout de la langue ». Avec la symbolisation primaire, en effet, s’organise une pensée en marge du langage, caractérisée par le déplacement sur le corps propre des mouvements et affects liés à l’objet, de sorte qu’ une partie du corps de l’enfant en vienne à valoir pour l’objet. C’est pourquoi, selon l’auteur, dans l’autisme, l’accès au signe et au symbole ne se trouve pas barré pour autant. En revanche, les symboles s’y trouvent irrémédiablement liés au corps par les sensations, empêchant ainsi toute décontextualisation ; laquelle permettrait de faire circuler les signifiants dans le langage et de les articuler entre eux.

Par la variation, la répétition et le jeu, la symbolisation s’étoffe, s’organise en « formats » auxquels se rattachent des traces d’échanges affectivo-verbaux avec l’entourage et qui vont peu à peu organiser la symbolisation secondaire à partir de ce matériau. L’auteur précise cependant que la symbolisation secondaire peut s’être constituée malgré une symbolisation primaire défaillante. L’une ne suppose pas forcément l’autre. Dans ces cas, cependant, la parole reste détachée des éprouvés corporels et comme désaffectée. C’est ainsi qu’elle peut prendre cette forme mécanisée bien connue dans l’autisme et qui ne permet pas un échange affectif vrai. En passer par le symbolique suppose d’accepter que quelque chose soit perdu dans cette opération. Certains sujets, précisément, ne peuvent être assurés que leur pensée aura suffisamment d’effet sur ce qu’ils ressentent pour s’autoriser à risquer cette perte. Le travail de symbolisation est donc fragile, comme le suggère l’auteur.

C’est tout l’intérêt de l’émergence de la narrativité dans la cure ; ce processus par lequel une histoire se construit peu à peu entre l’analyste et son patient et qui permet que le sujet s’approprie dans son propre langage les représentations d’un autre. Danon-Boileau refuse comme trop simpliste l’opposition classique entre discours narratif et discours poétique. Si ce dernier s’appuie sur ce que Freud a appelé les « mots primitifs », ces mots à valences opposées (« sacré » par exemple, qui contient l’idée de la vénération en même temps que celle du tabou), l’auteur propose de situer la narrativité à la « pliure » entre le fonctionnement en association libre, et un discours bien structuré et secondarisé.

On peut situer sans doute à la jonction de ces différents processus la forme linguistique particulière qu’est l’insulte. Pour Danon-Boileau, cette forme ne s’appuie pas sur la métaphore. L’excès d’affect qui la caractérise, se sert dans le monde des objets qui entoure le sujet pour asséner une formule dont l’efficacité tient précisément à ce que, du fait de cet emprunt « insensé » au monde des objets, il crée chez le destinataire une sidération, une faillite de la mise en représentation : « Toi, lampe ! » jette à son père tel enfant (l’homme aux loups) en colère ; l’intention l’emporte sur le sens.

Dans une dernière partie consacrée à l’interprétation, l’auteur relève et oppose deux formes de l’interprétation qu’il appelle « canoniques ». Selon lui, dans l’une le « peut être vous… moi » l’interprétation de transfert prend place dans une tentative de transitionnalisation de la séance en faisant de ses contenus un objet commun d’observation entre le patient et l’analyste. Dans l’autre forme, l’analyste reprend une formulation du patient sous la forme d’un verbe à l’infinitif suivi d’un invariant et enfin de la formule interprétative proprement dite : « Arrêter l’analyse …pour/comme si… me… etc. ». Là encore le passage par l’infinitif, viserait à faire de la locution du patient l’objet d’une attention commune. A ces deux formes, il oppose l’interprétation analogique (rapprocher des bribes de discours et les relier dans un unique) et surtout l’interprétation portant sur la qualité de l’événement vécu ; la manière dont le patient est affecté dans le cours de la séance. Selon lui, cette dernière forme serait celle qui permet le mieux au patient de s’identifier au fonctionnement psychique de l’analyste.

Des enfants sans langage. De la dysphasie à l’autisme

Psychanalyste de la SPP, thérapeute au Centre Alfred Binet, professeur de linguistique à l’université Paris V et chercheur au CNRS, Lautrent Danon-Boileau présente “les chemins de la parole” tels que les parcourent ces enfants de deux-trois ans et plus qui – en dehors de pathologies somatiques telles que la surdité ou des lésions cérébrales – éprouvent des difficultés à accéder à la parole et présentent donc des troubles de la communication ou du langage. Il est trop fréquent de ne pas tenir compte des chemins imprévisibles qui mènent à la parole, parce que nous sommes prisonniers d’un schéma en stades successifs qui empêche de voir les aptitudes paradoxales qu’ils nous mettent sous les yeux. Remettre en cause ce modèle implicite du développement, c’est aussi réfléchir à l’effet du langage sur le mode d’être d’un individu et apprendre à discerner la distinction entre un défaut de l’instrument cérébral et ce qui relève d’une causalité psychique et des processus créateurs de pensée et d’affect.

Après avoir précisé sémiologiquement de quels enfants il s’agit, analysant ce qui spécifie un trouble de la communication et ce qui caractérise l’investissement du langage, l’auteur s’arrête sur les principes de la prise en charge, soulignant l’importance de saisir le trouble en tant que défense et pas seulement en termes de carence. La construction de l’espace de communication est une recherche d’attention partagée, la capacité à créer une communauté de pensée sans se sentir envahi par la présence de l’autre ; ce préalable est nécessaire à la communication qui suppose d’articuler un thème, où chacun puisse se situer, et un propos, qui correspond à l’apport de chacun sur ce thème. Dès qu’un enfant dispose de deux mots, l’articulation thème-propos est acquise. Pour parvenir à l’expression achevée d’un propos, la pensée doit passer par trois stades différents : découper le flux continu des sensations et perceptions en fragments stabilisés, donner à ces fragments un profil qui corresponde aux trois formats linguistiques de base (verbe ou procès, objet et agent), et enfin réarticuler cet ensemble au sein d’un contenu de proposition qui constitue le propos lui-même.

Au fil de cet ouvrage, nous apprenons ainsi beaucoup sur ce qui fait le langage et sur ce que le langage nous fait. Mais ce sont surtout les cinq thérapies d’enfants évoquées dans la troisième partie, de façon à la fois rigoureuse et vivante, qui restent présentes à l’esprit du lecteur tant ces enfants sont rendus attachants par la capacité à voir leurs aptitudes, leur singularité et leurs progrès, au fil d’un travail que l’on pressent souvent aride. Transparence douloureuse, silence affolé ou communication paradoxale, les obstacles à la communication sont mis en évidence avec maîtrise et profondeur, ce qui prépare le lecteur à la dernière partie de l’ouvrage consacrée aux fondements théoriques de la conception du langage et de la communication qui sont ici mis en œuvre. Le pointage de l’objet, la distinction de la différence (pareil / pas pareil) avec le malaise initial qu’elle suscite, la place de la relation dans la constitution de formes symboliques ou encore les mots de l’affect donnent ainsi lieu à une étude systématique d’un grand intérêt. La réévaluation des étapes de l’acquisition du langage dans une perspective de symbolisation permet de mieux saisir le mouvement du sens au son et inversement, et d’étudier le passage à la parole volontaire (et non plus automatique) capable de formuler la pensée. L’hypothèse de la non individuation n’est pas satisfaisante pour rendre compte des obstacles rencontrés par certains enfants dans leur accès au langage : plutôt que de penser qu’ils ignorent leur différence avec l’autre, il est plus fructueux de penser qu’ils se refusent à donner acte de cet écart avec l’autre : communiquer obligerait à renoncer à son illusion de continuité. Un enfant sans communication peut donc être conduit vers la parole, pourvu que l’échange ne le contraigne pas à reconnaître qu’il est séparé de l’autre. Car on peut moduler le degré de différenciation psychique qu’implique la communication.