Société Psychanalytique de Paris

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Trois séances par semaine ?

Trois séances Débats en psychanalyse 2019

Le symptôme

Le symptôme - Débats en psychanalyse 2018

Œdipe médecin

Paul Denis Œdipe médecin 2018

À partir de son expérience de psychanalyste et de l’étude de plusieurs œuvres littéraires et artistiques,

Paul Denis nous montre la richesse du fonctionnement oedipien qui permet une mobilité psychique, une souplesse des investissements d’objets, une circulation de l’excitation et l’accession à la sublimation.

Lors de situations de séparation temporaire il parle de « l’objet de correspondance », objet psychique relais, conçu sur le modèle du jeu de la bobine (le petit-fils de Freud pouvait maintenir affectivement le contact avec sa mère absente en faisant disparaitre et réapparaitre une bobine la symbolisant).Avec cet objet intermédiaire entre le personnage réel de l’être absent et les objets internes, le Moi peut continuer à fonctionner avec plaisir avec une organisation ouverte sur des investissements extérieurs.

Plus déstructurantes sont les situations de séparation définitive ou l’impossibilité du travail de deuil peut aboutir à des situations de mal être dépressif chronique avec persistance de l’investissement narcissique de l’objet perdu, l’ombre de l’objet, vidant le sujet de ses représentations psychiques et rendant impossible tous nouveaux investissements. La solution du suicide peut sembler préférable. Paul Denis illustre cet état avec Raphael, le héros de la Peau de chagrin de Balzac.

Le rapport au temps est souvent en question dans les cures : trop brèves, trop actuelles ; trop longues, trop régressives. Dans le prolongement de Michel Fain pour qui la génitalité permet de construire une temporalité avec la discontinuité qu’introduit la période de latence, Paul Denis nous montre à nouveau l’apport structurant de l’œdipe avec l’importance de l’affect qui, lié à la représentation, organise la durée, le temps psychique, temps de la séparation, temps des retrouvailles, travail de deuil, qui laissent dans le préconscient des traces , monuments commémoratifs reflets des éléments temporalisés inconscients.

Nous retrouvons cette dynamique dans la définition que Paul Denis donne de la régression : pour lui il s’agit de la construction d’un nouvel état. Il préfère en voir les aspects d’élaboration, en tenant compte du modèle objectal ancien(fixation), mais dans une dynamique d’organisation réciproque. L’ensemble fixation-régression constituerait un système auto-organisant (Georges et Sylvie Pragier). Il note le rôle de l’idéalisation dans la fixation au passé et celui de l’affect et de son débordement dans le traumatisme, avec sa place majeure dans un nouvel investissement d’objet (fixations dynamiques). Lors des fixations dépressives, au contraire, un objet est surinvesti, devenant objet d’emprise et cessant d’être objet de satisfaction. La fixation sera d’autant plus forte si l’enfant n’a pas atteint la possibilité psychique d’obtenir une satisfaction avec l’objet. Les régressions malignes s’installent lorsque le système fixation-régression est débordé pouvant entrainer des états psychotiques ou psychosomatiques.

L’isolation est un des mécanismes qui s’opposent à la mobilité psychique : différents éléments restent séparés dans le psychisme. Leur contact entrainerait une mise en activité psychique douloureuse : apparitions de fantasmes, surgissement d’affects. Pour Paul Denis il s’agit plutôt d’une répression, presque équivalente à une action motrice, que d’un refoulement. C’est le premier niveau d’isolation. Au niveau purement psychique on distingue deux registres, les représentations sont séparées les unes des autres, à un stade plus avancé c’est l’ensemble affect représentation qui est attaqué.

Il reprend et développe des idées de Catherine Chabert sur les enjeux de la passivité, en particulier le fait que la passivité implique plus que l’activité l’engagement de l’autre dans son action sur le sujet. Cette passivité peut être refusée entrainant un « mouvement mélancolique »(ce n’est pas mon père qui m’a séduite, j’ai séduit mon père).Illustrant cette idée par le personnage de la Jeune Parque de Paul Valery, Paul Denis décrit un espace intermédiaire entre hystérie et mélancolie, dans lequel le fantasme de séduction «j’ai séduit mon père », est culpabilisé mais maintient le rapport à un objet interne vivant, ce qui permet à la vie psychique de continuer (contrairement à ce qui se passe dans la mélancolie). Le devenir de l’excitation en excès peut, dans les meilleurs cas se «pulsionnaliser» et trouver une issue dans la satisfaction. Il s’agit d’une forme d’activité qui permet d’« admettre l’effet de l’autre en soi » comme le dit Catherine Chabert. Chez l’homme comme chez la femme cette réceptivité active, mettant en jeu des mouvements d’appropriation, d’identification, peut être une approche de définition du féminin.

La dernière partie de l’ouvrage porte sur la sublimation et plus particulièrement la création. L’acte de création peut s’assimiler à un acte sexuel transposé, déplacé des personnes vers un support matériel (activités plastiques) et aboutissant à une satisfaction(décharge), l’œuvre. Il ne s’agit donc pas uniquement d’une sublimation de la pulsion. Pour Paul Denis la pulsion ne peut changer de but qu’en changeant d’objet. Il y a un clivage de l’objet de la pulsion : un objet idéal (la mère) à qui s’adresse l’activité sublimatoire, un objet d’emprise, le support neutre. Pour que le système d’emprise exerce sa fonction de soutien sublimatoire il doit être lié aux représentations porteuses d’une évocation de la satisfaction qui leur a donné naissance.

Paul Denis nuance le rapprochement entre l’objet de sublimation et l’objet transitionnel : ils ont en commun le lien à la mère, mais l’objet transitionnel est plutôt « trouvé » de façon aléatoire et n’a de valeur que pour l’enfant qui le possède. A partir de lui se développeront des activités crées de sublimation.

Si les activités sublimatoires se situent toujours dans un registre narcissique, elles nécessitent des échanges objectaux suffisants. La vie de Van Gogh illustre sa dérive autarcique puis psychotique malgré ses capacités sublimatoires. La déstructuration psychique le conduira au suicide. Antonin Artaud est un autre exemple de l’artiste qui se replie sur un narcissisme asphyxié.

Enfin, Paul Denis nous rappelle l’importance de l’humour auquel le lien avec le Surmoi en fait un indicateur de la qualité du fonctionnement psychique et de la dynamique du processus analytique (Jean-Luc Donnet). Sa caractéristique principale est de maintenir le système psychique en état de fonctionner en face d’une situation qui pourrait le faire vaciller ou sombrer. Seules certaines émotions ou affects entrainent le recours à l’humour : elles doivent être menaçantes pour la continuité du fonctionnement psychique, avec un pouvoir désorganisateur débordant les représentations. L’humour traduit la victoire du Moi sur la menace de désorganisation. Dans la cure psychanalytique, l’apparition de l’humour chez le patient est un gage de développement du Moi dans lequel l’analyste joue un rôle essentiel.

En conclusion, Paul Denis n’hésite pas à nous rappeler dans cet ouvrage dense que la « maladie sexuelle » est indispensable à la construction et à la vie de notre psychisme, avec ses vicissitudes, névroses, perversions, mais aussi capacités sublimatoires, soutenue par le fonctionnement oedipien dans ses deux versants direct et inversé.

 

Michèle Combes-Lepastier.                    Juillet 2018.

Penser l’agir – janvier 2018

Penser l'agir

La destructivité chez l’enfant – Octobre 2014

La destructivité chez l'enfant

Le Narcissisme

Le concept de narcissisme constitue une des pierres de touche de la structuration de la personnalité. C’est ce que montre brillamment Paul Denis dans cet ouvrage clair et pertinent. Après en avoir explicité toute la prégnance en se référant à la vie d’Édouard Manet, l’auteur entreprend une étude exhaustive en exposant les différentes théories du narcissisme, à commencer par celles de Freud. Il montre comment le narcissisme organise la personnalité, structure les fondamentaux de tout un chacun, en particulier pour ce qui est de son identité sexuelle. Allant plus avant, l’auteur insiste sur les manifestations de l’économie narcissique dans la vie quotidienne. Exaltation, dépersonnalisation, vécu dépressif, honte, indignation, rage narcissique … témoignent d’une métabolisation plus ou moins heureuse du narcissisme. Le surinvestissement du corps, le dandysme, le narcissisme social, l’exacerbation du sens de l’honneur comme l’affirmation d’invulnérabilité à l’œuvre dans le registre phobique sont autant de symptômes qui peuvent participer à la « cohésion narcissique » d’un individu. Si « la relation amoureuse […] est faite d’un tissu d’investissements de soi-même et d’autrui », le besoin d’emprise sur l’autre, l’exigence de « la subordination totale aux besoins du sujet […] et à ses modalités de plaisirs », « la dimension destructrice d’attaque contre le psychisme de l’autre » sont caractéristiques de la perversion narcissique. Quant à la perversion sexuelle, Paul Denis y voit « l’expression érotique de la perversion narcissique».
Les situations cliniques impliquant une souffrance narcissique importante conduisent en général à proposer une psychothérapie en face à face plutôt qu’une analyse classique ; un transfert en alter ego (H.Kohut), ainsi que la composante relationnelle de la situation, peuvent alors se déployer et permettre une approche très progressive des conflits psychiques, opération comparée à celle du déminage par P.Marty.
Paul Denis pose la question de l’influence des systèmes sociaux actuels sur l’organisation psychique des individus. Ne favorisent-ils pas une forme de narcissisme fondé sur un droit à la reconnaissance qui reposerait sur le seul fait d’exister et conduirait à la revendication d’un « droit à » : à un diplôme, un enfant … ? Ce texte se termine sur un vœu : que la société puisse aussi soutenir un « Narcisse responsable, autonome, capable d’aimer et travailler ».
Ce livre élégant et nourri d’une grande culture que soulignent les nombreuses références littéraires éclaire d’une lumière limpide le concept psychanalytique de narcissisme.

Rives et dérives du contre-transfert

Dans ce livre remarquable par sa rigueur, sa finesse d’analyse et la profondeur de sa réflexion, Paul Denis rassemble des articles antérieurs, réécrits et remaniés, qui explorent divers aspects du contre-transfert. Cet « incontournable contre-transfert » est abordé d’abord par l’histoire de ses théorisations psychanalytiques, devenu l’élément central de la conduite de la cure analytique après avoir été initialement considéré, par Freud d’abord, comme un obstacle à surmonter. L’acte inaugural est l’instauration du cadre (Ida Macalpine). Paul Denis distingue un courant ferenczien, un autre qui valorise le rôle de miroir de l’analyste, et un troisième d’influence kleinienne. Il expose les thèses des Balint (interactions entre transfert et contre-transfert), de Winnicott (la haine dans le contre-transfert), de Racker (contre-transfert inévitable, direct ou indirect), de Paula Heimann (le contre-transfert comme outil de la cure) et de Margaret Little (les risques d’évitement ou de déni de l’analyste). Il y ajoute une réflexion personnelle sur l’investissement de l’analyste, envisagé dans ses dimensions libidinales et son risque d’emprise. Le contre-transfert est finalement la condition du transfert, et sa spécificité est que l’analyste doit se comporter en « anti-objet », « c’est-à-dire ne pas laisser se fixer sur lui une configuration relationnelle stable qui arrêterait le mouvement transférentiel et par conséquent le processus analytique » (p. 31). Il lui faut donc éviter toute confusion entre l’investissement transférentiel de son personnage et celui de sa personne, et déplacer son propre investissement de la personne de son patient au fonctionnement psychique de celui-ci, élément central et actif du contre-transfert au service d’une attitude d’accueil à l’expression de l’inconscient du patient.

C’est cette thèse essentielle que déploie l’ensemble du livre. Investi en tant que personne, l’analyste s’expose et se dérobe à la fois. La situation paradoxale et traumatique de la cure suscite à la fois désexualisation et resexualisation et pousse à trouver des voies de réaménagement. Dans la « névrose contre-transférentielle », les réactions de l’analyste témoignent d’un investissement de son patient, momentané ou durable, comme personne ordinaire au lieu d’un investissement de son fonctionnement psychique. A l’autre pôle, existe la tentation d’établir avec le patient une situation d’analyse pure, idéale. « L’addiction au transfert des autres » ou contre-transfert addictif, est une dérive, liée à la dépendance passionnelle et à l’irruption de la passion dans la cure. Le destin des situations de dépendance à la personne de l’analyste, va dépendre de l’attitude contre-transférentielle de l’analyste. A cette tentation permanente, l’analyste ne peut résister que si sa propre analyse lui a permis une autonomie de fonctionnement suffisante, et que son rapport à un groupe cohérent lui permet l’élaboration nécessaire au traumatisme quotidien de la rencontre avec la souffrance d’autrui. C’est aux différentes formes de phobie de l’analyse que s’attache le troisième chapitre : phobie de l’analyse interminable chez Sacha Nacht, de la durée de la séance chez Lacan, phobie du fonctionnement psychique, du cadre analytique, de la rétention et de la retenue nécessaires à l’interprétation, phobie du transfert passionnel… Chez le patient, le choix même de l’analyste est souvent une claire manifestation de sa phobie de la cure. Reprenant magistralement l’analyse de Margaret Little avec Winnicott, Paul Denis y reconnaît une phobie de la cure, vécue par M. Little comme un passage à l’acte homosexuel, et une phobie de son agressivité et de son sadisme, ainsi que des fantasmes homosexuels féminins chez Winnicott. Au lieu d’être reconnus, ces fantasmes sont agis dans une sorte de flirt dont la valeur sexuelle est déniée par l’alibi d’une attitude maternelle.

La suite du livre analyse la réserve de l’analyste, témoin d’une conscience de la nécessité d’un écart entre l’analyste et son patient, le transfert négatif, avec sa fixation au traumatisme, interrogeant sur un contre-transfert négatif limitant l’investissement du patient, l’expression latérale du transfert. Paul Denis reprend la cure de l’homme aux rats et interroge la répression du transfert et le clivage du transfert, la figure particulière que représente l’irruption dans la cure d’un patient du patient, puis s’intéresse à la dynamique du transfert latéral, qui aménage parfois un transfert passionnel et permet le déploiement d’un espace de jeu – à la différence d’un conflit reproduit à l’identique, sans symbolisation. L’interprétation de la latéralisation est un moment de l’interprétation du transfert tandis que toute interprétation extra-transférentielle favorise une forme de latéralisation.

L’écart entre les différentes pratiques qui se réclament de la psychanalyse illustre l’influence des contre-attitudes théoriques de l’analyste qui sous-tendent son contre-transfert ou le refus de tenir compte de celui-ci. Paul Denis développe son propos par une étude critique des positions lacaniennes. Un chapitre s’intéresse aux enjeux du vieillissement ou de la maladie des analystes pouvant conduire à une rupture de fait de la règle d’abstinence nourrie de fantasmes d’immortalité. Un dernier chapitre reprend plus largement la question de l’éthique du psychanalyste, envisageant concrètement, dans maints détails, les risques liés à une position trop séductrice et l’importance essentielle, au cœur de l’éthique psychanalytique, de l’analyse par l’analyste de son contre-transfert.