Société Psychanalytique de Paris

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La pensée. Approche Psychanalytique – septembre 2015

La pensée - Approche psychanalytique - PUF

La sexualité féminine – Mai 2013

La sexualité feminine

L’inconscient freudien : recherche, écoute et métapsychologie

L’inconscient freudien, tel fut le thème du Colloque organisé en Novembre 2008 par la SPP, colloque dit du Président, engageant différentes contributions regroupées dans cette monographie importante à plein d’un titre. Tout d’abord, c’est la richesse des thématiques abordées qu’il faut relever ici et qui se déclinent sous différents chapitres : les deux premiers chapitres intitulés inconscient freudien et autres inconscients et Aporie créative des concepts freudiens permettent ainsi de clarifier ce que recouvre précisément la notion d’inconscient d’un point de vue analytique au regard d’un concept utilisé par d’autres domaines comme en philosophie et plus récemment par le champ des neurosciences cognitives. L’intérêt de resituer les concepts en psychanalyse résonne ici avec la nécessité de cerner, d’une part, de ce qui relève précisément de la dynamique inconsciente- à distinguer du non conscient- pour en dévoiler toute la complexité intrinsèque, et, d’autre part, de ce qu’implique l’évolution du concept au sein de la pensée freudienne même (avec l’introduction du narcissisme puis l’ensemble des remaniements métapsychologiques après 1920). Mais comme le souligne G. Bayle dans son introduction, « cette confrontation ne saurait faire l’économie d’une évolution des manifestations de l’inconscient liées pour une grande part à l’arrière-plan social et culturel » (p. 12). Et c’est la raison pour laquelle, le chapitre suivant intitulé Nouvelles résistances dans la culture et dans la psychanalyse ? interroge ce qui se déploie comme figures idéologiques dans notre Société avec, à l’arrière-plan, une négation de L’Eros au profit de ce que Dominique Cupa relève comme du côté de Narcisse : des problématiques narcissiques qui regroupent bien plus des enjeux identitaires avec leur cortège de négativité, de masochisme mortifère et pour tout dire de destructivité. L’exemple clinique exposé par cette dernière est ainsi assez exemplaire de ces logiques sacrifiées en tout ou rien où l’excitation se dilue dans des formes d’agirs indifférenciés tant au plan de la sexualité qu’au plan de la pulsionnalité même. L’autre n’est plus qu’un objet de jouissance, là maintenant tout de suite, sans qualification objectale à la mesure de la perte des repères constitutifs de l’humain. C’est aussi ce que relève P. Denis dans sa contribution mettant en garde les psychanalyses eux-mêmes face à la tentation de dissoudre la problématique du conflit sexuel infantile au cœur même de la psychanalyse.

Les deux chapitres qui suivent -Cadre analytique, site et indications et une nouvelle écoute analytique -témoignent au contraire de la vivacité de la pensée psychanalytique dès lors qu’elle reste une pensée en mouvement. Les exemples donnés à partir du « double cadre », soit un dispositif combinant un cadre de consultation et un cadre de traitement proprement dit tel qu’il se voit mis en œuvre au centre Favreau sont à ce titre toujours aussi riche d’enseignements. La figure proposée par J.L Baldacci d’un « visa pour l’inconscient » est ainsi une belle image du travail psychique qu’engage la rencontre analytique. Et Les chapitres suivants sur l’écoute psychanalytique traduisent cette spécificité de la méthode allant de la complexité d’un transfert analysable (sous la forme d’un déplacement représentationnel) au registre de l’agieren (la répétition agie) dont J. L Donnet en décrit les différentes modalités dans sa contribution intitulée De l’attention en égal suspens à l’écoute métapsychologique. L’ensemble de ses réflexions s’inscrivent comme le souligne R. Roussillon dans ce même chapitre au sein de remaniements introduits par Freud à partir de 1920 (un peu avant si l’on considère l’introduction du narcissisme en 1914 comme en faisant partie).

La suite précise ces avancées avec les contributions d’A. Green, de S. Botella et de G. Diatkine qui, toutes, relèvent l’importance que portent les remaniements freudiens de 1920 : à la problématique de l’inconscient se combine, dorénavant, la notion de « motion pulsionnelle » qui, en accentuant l’enjeu du mouvement, cherche beaucoup mieux à cerner tous les phénomènes psychiques complexes qui vont de l’acte à la représentation. Le changement de paradigme est ainsi profond et engage des remaniements théoriques importants comme en témoigne cette notion « d’une mémoire du ça » développée par S. Botella qui évoque cette notion énigmatique d’une « mémoire sans souvenir » : forme paradoxale de la mémoire qui « s’actualise » au sein du processus analytique par des formes d’agirs pluriels allant de l’acte moteur à la perception au sein d’une dynamique hallucinatoire. A partir de là, la question du face à face analytique (G. Diatkine) prend toute sa spécificité comme travail psychanalytique à part entière, loin des débats (stériles) sur la question de la psychothérapie.

C’est aussi le cas du travail analytique avec les enfants et les adolescents comme le montre le chapitre à ce sujet, intitulé : Approfondissements dans la psychanalyse des enfants et des adolescents avec des articles très riches de psychanalyses d’enfants comme celui d’A. Louppe qui montre ainsi toute la complexité d’un processus au sein de ce qui se déploie véritablement comme une cure d’adolescent. Et le terme de ce parcours sur la question de la psychosomatique – psychosomatique : évolutions actuelles- ne peut que convaincre une fois de plus de la pertinence de la recherche en psychanalyse, à partir de champs singulièrement complexes comme le traduisent les problématiques opératoires développées à l’origine par P. Marty.

C’est ainsi souligné, enfin, la modernité d’un travail à plusieurs voix dont il est bien difficile de recenser l’ensemble des écrits tant ils recouvrent des domaines riches et engagés. Car ce qui apparaît au fil de cette lecture, c’est bien l’engagement clinique que recouvre l’ensemble de ces contributions, bien loin des discours psychiatriques actuels (type DSM ) et des débats sur la psychothérapies à partir de la dilution de la notion même d’inconscient. L’on peut ainsi se réjouir d’une telle monographie qui condense en son sein, à partir du thème de l’inconscient, un relent de modernité.

Actualité de l’Œdipe

S’il est au cœur de la clinique des névroses, le complexe d’Œdipe garde-t-il aujourd’hui le rôle de pivot scandaleux, organisateur essentiel du psychisme et fondement du lien social ? Une psychanalyse plus attentive aux états non-névrotiques et aux carences de symbolisation lui fait-elle autant de place ? C’est l’écart entre les constantes de l’Œdipe et ses modifications que vient interroger cette monographie.

Christian Seulin montre le la variété des textes de Freud dans lesquels apparaît l’Œdipe, sous des formes qui n’en font jamais une catégorie close ou achevée. Phylogenèse et ontogenèse tissent chacune leurs fils, l’Œdipe complet se déploie dans les instances et identifications, l’Œdipe féminin relance la réflexion, la révision de la théorie de l’angoisse naît du réexamen de l’angoisse de castration. Structure universelle dégagée à partir du mythe et de la clinique, le complexe d’Œdipe est garant de la topique interne et organisateur des rapports avec les autres. Par sa transmission au travers des générations, il est aussi une détermination fondamentale des rapports sociaux. Les motions pulsionnelles et les productions qui en sont issues sont au centre du transfert du névrosé. Claude le Guen expose sa thèse de l’Œdipe originaire : la triangulation, liée originairement à la reconnaissance de l’étranger qui n’est pas la mère, apparaît dès l’aube de la vie psychique. Non-objet, il n’est à ce moment-là que par ce qu’il n’est pas, troisième terme qu’il faut rejeter, mais dont le pouvoir est cependant enviable – qui donnera ultérieurement corps et sens à l’image d’un père. Avant n’est pas un autre temps, mais un autre monde, et pourtant, si l’Œdipe originaire laisse place à d’autres élaborations, il persiste et laisse sa marque la réalité psychique qui s’organise, dans toutes les formations qu’il a permis de structurer.

Michèle Perron-Borelli confronte le narcissisme à l’Œdipe ; l’étayage narcissique est toujours nécessaire et le deuil des illusions narcissiques est souvent essentiel. Mais sans interprétations plus directement pulsionnelles, aucun changement d’ordre intrapsychique ne peut se produire. Au-delà des obstacles que lui opposent les aspects les plus archaïques d’un narcissisme de défense, les possiblités d’élaboration de l’Œdipe restent un enjeu crucial de la transformation des pathologies du narcissisme. Catherine Chabert décline l’Œdipe entre renoncement et perte, dans le modèle névrotique comme dans les pathologies limites, et s’attache plus particulièrement aux destins de l’Œdipe féminin.

Un article très pertinent de Florence Guignard souligne un changement décisif : la quasi-disparition de la période de latence, et s’interroge sur les effets sur la structuration œdipienne de cette modification structurale. La pérennité des valeurs phalliques et groupales risque de s’instaurer, barrant l’accès à la relation d’intimité, et maintenant une excitabilité mal délimitée, qui ne favorise pas la sortie de la génitalité infantile restée mimétique de celle de l’adulte : le désinvestissement de la vie psychique interne risque d’en être le pris. En revanche, la bisexualité psychique semble d’établir dans une plus grande liberté.

Les fantasmes originaires sont articulés aux symboles culturels par un article de 1993 de l’anthropologue Bernard Juillerat, qui prend appui sur ses études en Nouvelle-Guinée pour réfléchir aux médiations et aux seuils. Ils sont référés par François Duparc, à partir des théories sexuelles infantiles, aux origines infantiles du discours, tandis que Monique Schneider compare la relation entre Œdipe et ses filles chez Sophocle qu’elle qualifie de « complicité féminisante » tandis que le rapport aux filles est éludé dans l’Œdipe de Sénèque. Or, une filiation repérable enracine la lecture française (Bataille, Lacan, Foucault) dans l’Œdipe romain, qui arbore une absolue souveraineté. S’il est paradigme de l’universel, le modèle œdipien est peut-être à la fois singulier et multiple, pris lui-même dans un héritage impossible, dont celui de l’Œdipe blessé que l’on retrouve dans certaines structures féminines.

Interdit et tabou

Montrer les origines communes des deux concepts, et leurs différences c’est ce que se proposent de faire les responsables de ce riche volume des « Monographies et débats ». Des éclairages, sous des angles variés, nous font voyager au cœur de ces deux concepts.

Dominique Bourdin, en revisitant la question de l’interdit et du tabou chez S. Freud nous entraîne dans un parcours complet. Elle cherche à évaluer en quoi la notion de tabou recoupe ou non sa conception de l’interdit, dans quelle mesure elle s‘en distingue et quels sont les liens avec le conflit oedipien. Elle ne se contente pas de redonner le fil du développement des idées de S. Freud sur le sujet mais tisse aussi les liens de l’interdit et du tabou dans la clinique actuelle. En conclusion, elle souligne « l’hétérogène » de notre rapport à l’interdit nourri de rationalisations, de tabous et culpabilités primaires. Elle insiste sur l’aspect conflictuel de ces phénomènes qui sont rarement articulés entre eux et sous le joug duquel nous ne manquons pas de tomber répétitivement.

Marie-Claire Durieux évoque cette ligne « floue » entre interdit et tabou et le chevauchement du travail des trois instances et des deux topiques sollicitées pour leur intégration. Elle s’applique à mettre en lumière la part du narcissisme dans l’interdit et le tabou. Pour ce faire, elle va mettre en perspective ce qui nous rapproche de l’animal et ce que l’homme a mis en place pour nous en éloigner. En s’appuyant sur de nombreux exemples pris dans la littérature et la peinture elle nous entraîne dans un récit captivant où l’interdit prend corps pour nous éviter un « affolement pulsionnel » mais, bien entendu, le versus pathologique n’est jamais loin, où une trop grande inhibition, pouvant aller jusqu’à la paralysie du fonctionnement psychique, nous guette.

Félicie Nayrou, reprenant des analyses sociologiques cherche ce qui dans le maillage social aujourd’hui manque pour étayer l’individu. Son point de vue est original. Elle a, en effet, observé : «  l’incidence négative de la déliaison sociale des parents sur leurs capacités de transmission des valeurs et des interdits aux enfants » à partir d’une étude qu’elle a menée dans des milieux ruraux et/ou dans les banlieues. La déliaison sociale entraînerait, pour elle, l’impossibilité, chez les parents, de transmettre les repères symboliques, les limites et les interdits. Elle insiste, évoquant Lacan, sur le déclin de l’imago paternelle source de lien familial et du lien social et sur la nécessité d’une circulation libidinale des éléments symboliques dans le psychisme des parents pour qu’ensuite cet intrapsychique vivant vienne nourrir la relation à leurs enfants. Après avoir revisité la question du surmoi personnel et culturel, elle parcourt la question de l’anomie ; la désagrégation du lien social a une fonction désobjectalisante, la déliaison porte atteinte à la fonction paternelle, le père est attaqué et sa place dans la chaîne des transmissions est compromise.

Bernard Juillerat introduit le problème par une réflexion anthropologique à partir d’une recherche chez les Yafar de Papouasie-Nouvelle Guinée. Ce n’est pas le sexuel et ses organes qui suscitent, pour cette petite communauté, l’interdit, mais ce qui a trait à l’enfantement. Dans ce cas, c’est la fécondité qui dissimule le sexuel, en effet il y a chez eux transgression de l’interdit de l’inceste au profit de la fécondité de la terre – par exemple, le sang de la défloration de la jeune fille par le père est répandu sur les lieux de culture. De multiples exemples, tous plus intéressants les uns que les autres, l’amènent à conclure que pour ce peuple il y a coupure entre sexualité et fertilité, celle-ci s’exprime dans la société et la problématique de la première reste prisonnière de l’individu.

Hélène Parat à la suite de N. Zaltzman pose la question de savoir si l’inceste est une notion psychanalytique. Le texte d’H. Parat va mettre en parallèle les points de vue de plusieurs anthropologues, Lévi-Strauss, F. Héritier et M. Godelier, sur la question de l’inceste et les mettre en discussion avec la théorie psychanalytique sur le sujet. L’entrelacs des champs et leur complexité entraîne un débat ancien entre le socius et l’individu, finit-elle par conclure après une intéressante réévaluation de ce qui différencie le point de vue de l’anthropologue et celui du psychanalyste, qui passe inévitablement par la théorie sexuelle infantile et l’universalité du complexe d’Oedipe.

Juan Eduardo Tesone s’attache à trouver le lien entre une problématique narcissique et la transgression de l’interdit de l’inceste, dans l’inceste père-fille. A partir d’une expérience clinique, il retrace le vécu traumatique de l’enfant incesté et analyse sa perte d’identité par rapport au père qui, lui-même, par ce geste, enlève son individualité à l’enfant. Il met en travail la question du double dans l’inceste, qu’il situe du côté de Narcisse plus que du côté de l’Œdipe.

« On pourrait presque dire que la femme dans son entier est taboue… » Cette phrase résume à elle seule l’ensemble de l’article très vivant de J Schaeffer. Elle s’applique en effet à montrer à travers l’Histoire, la Mythologie et les Religions, ce qui chez la femme a été ou est encore considéré comme tabou. Elle parcourt ainsi tout ce qui fait la spécificité de la femme dans les détails et montre l’ambivalence qui fait passer un même tabou de l’impur ou sacré.

Les responsables de ce numéro ont ensuite repris l’important article de D. Anzieu : « Le double interdit du toucher ».

Jacques André revisite la question du toucher dans la cure. Toucher du corps, toucher des mots, il rappelle l’origine de l’interdit du toucher chez S. Freud à partir de son expérience avec les obsessionnels et leur manière de sexualiser la pensée. Il rappelle que « Totem et Tabou » impose la question du toucher au cœur de la théorie et la pratique analytique. Il conclut par cette jolie formule : « A fleur de peau, à fleur de mots ».

Ambivalence

Ce numéro de 2005 de la collection des Monographies et Débats de la R.F.P. explore le concept, riche s’il en est, d’ambivalence : de symptôme considéré en clinique psychiatrique (Bleuler) comme majeur dans la schizophrénie, il va devenir en un siècle un opérateur incontournable de nos théories.

Le numéro est articulé sobrement en deux parties dont la première, développement historique du concept, s’ouvre sur une ample saisie du destin du concept dans la pensée freudienne, dans laquelle Dominique Bourdin distingue cinq phases se recouvrant partiellement, depuis l’emprunt à Bleuler et son application au transfert, jusqu’à son application aux réflexions sur la culture et la religion, en passant par les élaborations phylogénétiques dans Totem et tabou et métapsychologiques dans Pulsions et destins des pulsions, qui se prolongent dans l’approfondissement de la clinique du symptôme par les avancées théorico-cliniques. Suivent dans cette première partie le texte de 1924 de Karl Abraham, « Le jour du Grand Pardon » – reprise introduite par un court texte d’Ilse Barande – où Abraham donne à l’ambivalence valeur classificatoire comme axe structurel de l’évolution de la libido, en concomitance avec celui du caractère partiel ou total de l’investissement de l’objet. Etudiant la conception kleinienne de l’ambivalence apparaissant conjointement à la réduction des clivages, Cléopâtre Athanassiou-Popesco s’attache à la notion d’oscillation qu’avait introduite Bion, entre les mouvements de liaison et de déliaison. Et elle souligne l’association forte du concept d’ambivalence et de la transitionnalité, quand l’ambivalence est installée comme « espace de libre jeu ». Elle mène en seconde partie de son article une critique historique du concept, soulignant une certaine impossibilité, dans la conception freudienne d’une fusion originelle des affects, de penser l’ambivalence comme porteuse de potentialités de liaison. Concluant sur la fertilité du jeu de l’ambivalence, elle se réfère à « l’ambiguïté » telle que comprise par P. C. Racamier – l’une des qualités de l’ambiguïté étant pour lui le caractère indécidable de la coexistence de deux propriétés différentes – auteur avec lequel elle se sent largement en accord.

La seconde partie, clinique, nous ramène d’ailleurs avec le dernier article de ce numéro à P. C. Racamier, puisque J. P. Veuriot y montre l’apport de celui-ci en abordant ses conceptions de la psychose à travers les mécanismes de l’anticonflictualité, en insistant sur les notions cliniques et théoriques nouvelles qu’ont été, après celle de paradoxe (Palo Alto, Didier Anzieu, René Roussillon), les notions de séduction narcissique, de deuil originaire, d’incestuel, et d’ambiguité, donc. Cette deuxième partie de l’ouvrage, clinique, s’ouvre sur une étude par François Kamel de l’ambivalence à l’adolescence, processus dans lequel le petit de l’homme voit son narcissisme ébranlé par la poussée des forces pubertaires dans sa vie psychique. Si la pratique clinique actuelle nous met souvent face à des adolescents chez qui « l’antagonisme prend le pas sur le paradoxe organisateur », la nécessité de la cohérence de nos théories de la clinique, à laquelle s’attache François Kamel dans la trajectoire qu’il décrit entre Abraham (en 1911 dans son « Esquisse d’une histoire du développement de la libido ») et les écrits les plus récents de Ph. Jeammet ou J. Gammill, reste d‘autant plus nécessaire quand la problématique de l’ambivalence à l’adolescence s’explore dans le cours évolutif d’un fonctionnement limite.

Au cœur de l’exigence métapsychologique sont les articles de Bernard Chervet et d’Elsa Schmid-Kitsikis. B. Chervet s’attache au « Double sens et couples d’opposés dans la névrose » à partir de la considération que « la part processuelle manquante » y porte sur le procès d’endeuillement des objets oedipiens, et montre l’extension que Freud donne au terme en l’introduisant dans la métapsychologie. E. Schmid-Kitsikis aborde le concept et son histoire à travers sa clinique, s’arrêtant particulièrement sur le tableau mélancolique et la détresse psychique – avec deux cas cliniques – et remet à jour les interrogations de Freud sur l’ambivalence à l’aune de nos pratiques des états-limites.

La haine

Alain Fine introduit cet ouvrage issu d’un colloque ouvert (Paris, 2004) en définissant la haine comme sentiment violent qui pousse à vouloir du mal à quelqu’un et à se réjouir du mal qui lui arrive. Sans être un concept métapsychologique, la haine est au cœur de la métapsychologie. Non seulement elle s’accouple ou s’oppose à l’amour, peut devenir passionnelle, ou se présenter comme négatif de l’éthique. Paranoïa et mélancolie donnent à voir les figures les plus saisissantes de haine de l’autre ou de haine de soi. Mais Freud postule une haine originaire. J. Bergeret interroge le sens des termes impliqués dans la thèse freudienne qui pose que l’objet naît dans la haine.

L’ouvrage s’organise en trois parties comportant chacune une introduction et quatre contributions : les approches philosophiques et métapsychologiques, les destins de la haine dans la cure et dans la psychopathologie, enfin l’immense question des rapports entre haine et culture.

La question de la haine est ici reprise « au fond », « aux origines », souligne L. Danon-Boileau, car elle est au fondement du processus psychique comme du travail de culture. Olivier Le Cour Grandmaison présente la pensée de Spinoza, grand maître de « la détermination de la nature et de la force des Affections », en insistant sur les logiques paradoxales de l’humilité, abaissement et haine de soi, voie d’élévation qui risque de conduire à une haine généralisée. Tandis que L. Abensour décline les figures de la haine des origines, C. Athanassiou présente l’envie comme un mésusage de la haine, et Paul Denis s’attache à l’exaltation dans la haine, moyen de lutte contre la désorganisation psychique et la dépersonnalisation. Elle nie la perte et devient nécessaire lorsque le fonctionnement du moi selon le principe de plaisir/déplaisir se trouve débordé. Ce qui se renverse en son contraire dans la haine n’est pas l’amour, mais le sentiment d’impuissance lié à l’impossibilité de construire une satisfaction avec l’objet. La haine n’est pas le contraire de l’amour mais le plus violent de ses produits de transformation, et s’auto-alimente du fait qu’en niant la perte, elle suscite aussi, pour éviter une désorganisation, la négation de soi et de l’autre.

La clinique de la haine montre qu’elle peut autant promouvoir qu’empêcher le travail psychique (B. Chervet). Ses points de rencontre avec la honte (Claude Janin), son surgissement quand le narcissisme est menacé (Philippe Jeammet), son expression dans le transfert et le contre-transfert (Thierry Bokanowski) montrent le déploiement de ses figures. En examinant comment la psychanalyse peut dénouer la haine (du dégoût à la paranoïa), Julia Kristeva propose de voir la révolution freudienne comme le remplacement de l’appel religieux au pardon religieux par l’interprétation des diverses variantes de la haine qui alimente un symptôme ; c’est ainsi que la psychanalyse dénoue l’impasse qui faisait que le pardon, qui prenait appui sur l’Amour absolu comme défense contre la Haine, au nom d’un Etre suprême dépourvu de haine ou d’un impératif moral, reprenait inexorablement le sujet pardonné dans les filets de la désintrication pulsionnelle, du sado-masochisme et de l’abjection. Seule l’analyse infinie du manque à être, de la sexualité et du langage dénoue la haine, dans la lucidité d’un par-don qui permet de continuer à vivre sans pour autant cesser tout à fait de haïr.

La « déliaison dans la culture » (F. Nayrou) montre aussi la fonction de liaison de la haine. Paul-Laurent Assoun étudie les paradoxes de la haine surmoïque, avec la haine de l’origine manifestée dans la thèse du crime originaire, les formes de la haine dans la culture et le surmoi qui peut se déployer en culture de haine. Bruno Clément pose l’apport de la littérature qui peut parler de la haine autrement que les théoriciens, à partir de la fiction, pour en venir à étudier les formes de la haine de l’art au sein de la littérature elle-même. La peur et la haine de l’autre sont à la racine de toute communauté car l’amour et la nécessité du travail en commun n’y suffisent pas, souligne Eugène Enriquez, tandis que Ruth Menahem montre comment, souvent, la haine soutient la vie, se cherche un objet pour échapper au vide, alimente la culture de la haine, qui se soutient de la détresse infantile ; l’enjeu n’est pas alors de dépasser la haine, mais d’aimer et haïr les objets de son choix au lieu de subir l’exploitation de ses pulsions à des fins dictées par une minorité qui détient le pouvoir.

La haine a autant à faire avec la puissance qu’avec l’amour et son renversement ; ce très riche et passionnant colloque le montre à l’évidence.