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Le Mal des idéologies

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Pourquoi écrire sur les idéologies ? La réponse de François Duparc introduit l’ouvrage : “ sans doute pour comprendre la souffrance des individus qui se trouvent pris, sans s’en rendre compte, dans des phénomènes qui ne sont pas à leur échelle et sur lesquels ils n’ont pratiquement aucun pouvoir ”. C’est en psychanalyste que F. Duparc aborde la question de l’idéologie en tant qu’elle est un mal qui tient les individus sous emprise et les aliène, en tant aussi qu’elle traverse inévitablement les pratiques sociales, y compris la psychanalyse elle-même. L’ampleur de l’impact du malaise dans la civilisation doit être pris en compte, mais dans une vigilance sur les conditions et la difficulté d’étendre la psychanalyse hors du domaine de l’individuel : qu’y deviennent le transfert et la demande ? Freud avait ouvert la voie, non sans conflit interne, et il s’agit bien de rester, même pour aborder des questions touchant la société, au plus près de sa pratique d’analyste.

Pour François Duparc, les idéologies, venues des schémas familiaux de l’enfance, ou en réaction contre des traumatismes vécus dans l’enfance, se projettent sur le monde, reproduisant des visions du monde et des modes de vie posés a priori, présentées sous un masque de rationalité, et reposant le plus souvent sur un noyau simple, minimal, symbole proche de l’image ou rassemblé dans un slogan qui permet le rassemblement d’un grand nombre d’individus sous sa bannière. L’auteur part du pouvoir de l’image, qu’il a naguère étudié, mais aussi et surtout de l’idée que le groupe familial est la structure de base de la vie sociale qui façonne les individus ; les cinq fantasmes originaires y marquent les voies de la subjectivité inconsciente (il ajoute en effet ˆ la séduction, la castration et la scène primitive le fantasme de retour au ventre maternel et celui d’incorporation cannibalique). Un état des lieux de la question du père et la thèse qu’une théorie sexuelle est la base implicite de toute idéologie achèvent l’exploration des instruments dont le psychanalyste dispose pour penser l’idéologie.

Trois situations significatives sont ensuite analysées. C’est d’abord l’hystérie collective de Morzine (1857-1873), prise dans le conflit des interprétations entre possession diabolique ou compréhension médicale, mais surtout trace et réaction par rapport à une mutation sociale et familiale déstructurante. Puis François Duparc présente le témoignage d’un ancien membre de la secte du Temple solaire, Thierry Huguenin, qui la quitta peu avant la fin tragique de ses adeptes ; il montre le fonctionnement de l’emprise de la secte et rattache de tels destins à l’effondrement du fantasme de retour au ventre maternel joint à la carence de scène primitive comme lieu d’engendrement, de lutte et de création et au déclin du fantasme cannibalique de meurtre du père comme moyen d’incorporation et de transmission de son héritage : les sectes exploitent ces carences et se constituent pour répondre à la demande des sujets en souffrance, en perte de sens et de cohérence, par des fantasmes bricolés et caricaturaux, menacés de dérives totalitaires, qui réagissent contre les idéologies dominantes de la société moderne : séduction généralisée du libéralisme sauvage, castration généralisée des liens affectifs et structurants livrant l’individu à la solitude. Enfin l’auteur s’attache à rendre compte des violences de l’identité liées à l’immigration, au racisme et aux intégrismes.

Dans une deuxième partie, l’ouvrage suit à la trace les idéologies du soin et de la science, et la façon dont le psychanalyste peut s’y trouver pris, par identification ou par réaction ; il reprend à cette lumière la question de la guérison en psychanalyse, et l’importance de l’éthique analytique. Il souligne l’importance de certaines idéologies médicales, les paramètres qui traversent la psychiatrie, et mène une étude critique des classifications qui comporte une réfutation du DSM IV, perspective négatrice de toute histoire du sujet souffrant. L’auteur propose sa propre voie classificatrice, délibérément souple et ouverte, construite à partir des fantasmes originaires. Les concepts transitionnels de négatif, d’irreprésentable, de transgénérationnel, ainsi que les fantasmes originaires permettent au psychanalyste une voie de dégagement des carences de la pensée caractéristiques de l’idéologie, qui se fige en image fixée, répétitive, et tend à éliminer les différences et les profondeurs temporelles, ce qui en signe le potentiel pathogène. Une réflexion sur les visées de la cure psychanalytique montre sa capacité à démonter les mécanismes de construction idéologique en même temps que de s’ouvrir aux idéologies des autres dans une extension de la démocratie qui n’est pas la disparition de l’idéologie, mais la lutte contre ses tendances à s’enfermer sur elle-même. Réflexion à la fois fondamentale et concrète, théorique et pragmatique, l’ouvrage rend les psychanalystes plus conscients de la façon dont ils sont dans leur pratique même confrontés aux questions idéologiques essentielles et appelés à s’y situer clairement, voire contraints de ne pas déserter ce terrain vital où la demande sociale et individuelle les convoque.

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