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Psychanalystes, Qu’avons-nous fait de la psychanalyse ?

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La psychanalyse est en danger, dit-on. Très critiquée quant à sa méthode, son efficacité thérapeutique, le pouvoir de l’analyste sur son patient, la finalité de la cure. Menacée aussi par une baisse de clientèle. Ce livre examine les enjeux de cette crise et surtout demande en quoi les psychanalystes eux-mêmes y sont pour quelque chose. Même si c’est l’expression d’un parti-pris, où l’on sent quelquefois l’auteur emporté par son élan, il s’agit néanmoins d’un travail très documenté et précis, qui reprend l’essentiel d’une thèse (Paris 7 Denis Diderot sous la direction de Jacques André).

Pour répondre à la question : « Qu’est-ce que les psychanalystes eux-mêmes ont fait de la psychanalyse ? », l’auteur retrace certains épisodes historiques marquants, qui justifieraient les reproches qu’on lui adresse : dogmatique, omnisciente, culpabilisante pour les familles, toute-puissante avec les patients, accrochée à des conceptions orthodoxes, incapable de s’ouvrir aux innovations. Elle dénonce l’hagiographie qui a été entretenue autour de Freud et qui a empêché l’émergence d’une pensée plus critique à l’égard de la découverte freudienne et a entravé son renouvellement. L’attitude équivoque à l’égard de Dora, l’homme aux loups dont Freud force le propos pour démontrer sa théorie, Freud patriarche ambigu de son groupe de disciples…

L’une des principales étapes est l’article de Ferenczi et Rank, « Perspectives de la psychanalyse. Sur l’indépendance de la théorie et de la pratique », de 1924, dont les enjeux sont longuement analysés et commentés : traumatisme de la naissance ou complexe d’Oedipe, répétition contre remémoration, le vécu contre l’intellect. L’épisode Rank-Ferenczi est emblématique, comme un « moment révélateur de ce que la psychanalyse (et surtout sa pratique) peut comporter de versants dogmatiques et de pentes mortifères», qui ont fini par produire des ruptures douloureuses.

Anne Millet démonte ensuite « l’opération lacanienne » qui contribue encore à dogmatiser la psychanalyse. Avec Lacan, c’est Granoff (« Lacan, Ferenczi, Freud », Gallimard, 1958) qui vient remuer l’orthodoxie lacanienne en amenant l’approche ferenczienne, en présentant « Confusion de langues entre les adultes et les enfants », que Lacan refuse violemment. Anne Millet raconte cette histoire frappante qui est l’accueil très négatif qu’a reçu le texte princeps de Ferenczi aussi bien par Freud que par Lacan. En 1932, Freud a refusé de serrer la main de Ferenczi qui était venu à Vienne lui lire le texte sur la confusion des langues qu’il allait présenter au congrès de Wiesbaden. De même, en 1958, Lacan, furieux, refuse de serrer la main de Granoff après sa conférence sur Ferenczi. Quel est l’enjeu de cette étonnante répétition ? Il s’agit de l’actualisation dans la psychanalyse du traumatisme, de l’infantile, de l’empathie et de la régression, mais aussi celui du contre-transfert.

Anne Millet termine son étude en faisant une large place à deux analystes, Serge Viderman (avec « La construction de l’espace analytique » de 1970) et François Roustang, (avec « Un destin si funeste » de 1976) qui semblent offrir des pistes pour échapper à la radicalisation d’une psychanalyse trop orthodoxe.

Elle dit alors que, face à la déception et l’inquiétude que la psychanalyse a pu inspirer, d’autres méthodes psychothérapeutiques se sont développées, où la neutralité laisse place à l’intersubjectivité et l’engagement de l’analyste, où au primat accordé à une vision déterministe du passé et de l’infantile s’est substituée l’importance donnée au vécu, à l’affect, à l’ici et maintenant, où la prise en compte des traumatismes réels vient relativiser la logique de tout fantasme, où la conception solipsiste de la cure a fait place aux interactions familiales.

Mais ici, et c’est le reproche principal qu’on peut faire à cet ouvrage, les pistes ne se poursuivent pas et il manque tous les travaux ultérieurs des psychanalystes qui ont avancé sur ces chemins-là, à partir des champs cliniques des états-limites, de la psychose, de la psychanalyse de l’enfant, des états somatiques, du vieillissement, des recherches sur les bébés, du handicap… Il y a ici de grands absents, dont en premier W.R. Bion, dont on sait à quel point il a dénoncé l’establishment psychanalytique pour s’engager sur des voies inconnues, qui ouvrent de nouvelles perspectives de la psychanalyse.

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