Société Psychanalytique de Paris

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La rencontre, et l’après

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La diversité de nos pratiques pose la question d’une base commune à toutes les modalités de consultations psychanalytiques, une base qui devrait nous permettre de travailler leurs similitudes et leurs différences. Qu’y a-t-il par exemple de commun entre une consultation avec un enfant au Centre Alfred Binet et une consultation dans un Centre comme le Centre Jean Favreau réservé aux adultes ? La rencontre avec un psychanalyste suffit-elle à parler de consultation psychanalytique ?

I – Le problème du transfert

Une question préalable : les termes de « consultation » et de « psychanalytique » sont-ils compatibles ? Ne sont-ils pas antinomiques ? Car la consultation en l’occurrence empruntée au champ médical implique un patient et un praticien étranger au trouble qu’il doit évaluer et traiter, un praticien donc en mesure de mener une investigation objective. Mais, introduire la psychanalyse dans cette démarche, implique d’engager une méthode qui selon sa définition mêle intimement investigation, traitement et savoir. En pratique, cela revient à introduire un psychanalyste qui en écoutant la parole du patient, participe au transfert sur sa personne du trouble à l’origine de la demande, et cherche à évaluer la possibilité de réduire ce trouble par l’interprétation. En d’autres termes l’investigation par la parole suscite le transfert, appelle l’interprétation, et engage dès le début le traitement. Alors, le recours à la psychanalyse empêcherait-il de différencier comme en médecine le temps de l’investigation de celui du traitement, et cela à cause du transfert ? 

Certains psychanalystes répondent positivement à cette question et refusent la notion de consultation psychanalytique car sa définition implique la rencontre entre un patient et un analyste a priori exclu du traitement psychanalytique éventuellement indiqué. Or pour ces analystes, l’investigation qui suscite le transfert entrave son développement ultérieur avec un autre analyste et de ce fait est incompatible avec le projet psychanalytique. La consultation résulterait de l’échec de la rencontre analytique à se transformer en premier entretien d’une analyse. C’est donc après-coup qu’elle prendrait le nom de consultation en quelque sorte lorsque la rencontre aurait perdu son qualificatif de psychanalytique. Pour les partisans de cette conception radicale, l’instauration d’un processus analytique imposerait une relation exclusivement duelle : toute objectivation tierce viendrait contrarier l’ambiguïté nécessaire au développement du transfert, en occupant l’espace entre la personne réelle de l’analyste et le personnage transféré.

Un argument immédiat et incontournable s’oppose à cette critique : réfuter a priori la dimension consultative de la rencontre implique que celle-ci ne conclut que de manière claire à l’indication ou à la non indication de la méthode. L’analyste ne serait jamais hésitant, jamais perplexe. Et s’il l’était, et il l’est souvent, il aurait deux recours possibles :

– soit la multiplication des entretiens préliminaires sans définir de cadre précis. 

– soit le traitement d’essai

 Or Freud conseille d’éviter la répétition des premiers entretiens qui selon lui contrarient la naissance du transfert . Quant au traitement d’essai son échec confronte patient et analyste au problème de l’interruption et à la déception potentiellement iatrogène qu’elle entraîne. 

Ainsi, réfuter la dimension consultative de la rencontre au nom du transfert conduit paradoxalement à son opposé, à savoir la généralisation de la dimension consultative de toute rencontre psychanalytique, justement à cause du transfert et des principes éthiques et techniques que son développement impose.

Critiquer la consultation psychanalytique conduit donc à la généraliser à toute rencontre avec un psychanalyste, qu’il soit, ou non, celui avec lequel s’engagera le traitement ultérieur. S’impose alors une nouvelle définition de la consultation qui repose non plus sur la séparation entre analyste consultant et analyste traitant, mais sur le développement d’une méthode singulière d’évaluation et de préparation au traitement psychanalytique, une méthode limitée dans le temps, et donc caractérisée par un cadre défini et spécifique.

II – La question du tiers

Mais le problème du transfert reste central, avec à son propos la double question de savoir comment permettre le transfert du transfert, et comment éviter que le traitement ne débute prématurément avant que la consultation n’ait dit son mot. Pour cela revenons au transfert, rappelons qu’il est un phénomène paradoxal, un outil biface taillé par la pulsion et par l’objet, et qu’il cherche à sortir de l’opposition qui lui donne naissance.

– il a en effet une part hypnotique qui fixe à l’objet ou à ses restes perceptifs hallucinés. Objet réel d’investissement ou traces hallucinées sont recherchés, répétés jusqu’à l’aliénation. C’est le transfert fixation.

– et simultanément une part anti-hypnotique qui déplace, éloigne et cherche à se dégager de l’influence de l’objet et de ses traces au profit du nouveau. C’est le transfert déplacement dynamique et actif qui utilise la poussée constante de la pulsion. 

Tout traitement psychanalytique essaie d’utiliser cette ambiguïté du transfert pour maintenir ouvert le paradoxe structurel qui le constitue et donner, grâce à lui, accès à des déterminismes inconscients dont l’interprétation doit permettre de s’affranchir. Le rôle de la consultation est d’ouvrir cet écart entre les deux faces du transfert et d’évaluer sa fonctionnalité. Mais le risque est grand, étant donné l’effacement programmé de l’analyste consultant, de voir se fermer le paradoxe du transfert au profit de l’une de ses faces, celle qui fixe à la personne rencontrée ou au contraire, celle qui tente de fuir son influence. Au plan clinique on pourrait parler de défenses par le transfert ou de défenses contre le transfert impossibles à réduire étant donné la réalité de l’effacement du consultant.

Pour sortir de cette impasse et justifier l’utilité de la consultation, les premiers auteurs qui s’intéressent au sujet se concentrent sur les formes perturbées du transfert. Ils montrent à leurs propos, qu’au contraire la consultation psychanalytique peut permettre d’ouvrir l’espace du transfert et grâce à cette ouverture, introduire à un éventuel traitement psychanalytique. Mais ils posent une condition, celle de préserver une référence tierce objectivée qui évite la confusion des étapes de la consultation et du traitement. Si l’on reprend l’histoire de la consultation psychanalytique en France on retiendra trois dates significatives réparties sur une vingtaine d’années.

1963 tout d’abord avec L’investigation psychosomatique de P Marty, C David et M de M’Uzan. Avec Marty, la référence tierce est objectivée par un public qui assiste à la consultation. Celle-ci se déroule en deux temps, la consultation proprement dite, puis la discussion avec l’assistance en l’absence du patient, son retour s’accompagnant de la formulation de l’indication et de l’adresse éventuelle vers l’un des assistants. 

Seconde date, 1973 avec la publication par Jean-Luc Donnet et André Green de l’enfant de ça. C’est le récit et l’élaboration après-coup d’une consultation publique enregistrée. Le consultant est Green et Donnet, l’autre analyste, assiste dans le public à la consultation. Là aussi il y a public, mais le public se transforme en publication adressée in fine à la communauté analytique qui prend la place de tiers. 

 Enfin un peu moins de 10 ans plus tard avec Evelyne Kestemberg c’est le consultant lui-même qui vient jouer le rôle de tiers dans la psychothérapie prescrite au patient psychotique. Le travail de Kestemberg s’intitule « le personnage tiers, sa nature et sa fonction ». 

On peut remarquer que chacun de ces travaux sur la consultation qui se réfère à un tiers objectivé concerne des formes perturbées du transfert – troubles psychosomatiques ou psychose – et se garde prudemment d’aborder les névroses de transfert.

On peut rapprocher cette mise à distance de ce qui s’est passé dans le champ de la psychanalyse de l’enfant avec les controverses britanniques, opposant les partisans de la psychanalyse précoce et ceux qui invoquaient une maturation nécessaire préalable de l’enfant. Ces débats ont permis à Winnicott de donner à la consultation ses lettres de noblesse avec la notion de consultation thérapeutique et de montrer que la dimension psychanalytique de la rencontre pouvait représenter une transition tiècéisante nécessaire au traitement psychanalytique proprement dit. Le livre de Winnicott sur la consultation thérapeutique est aussi publié en France dans les années 70 et ses effets se prolongent jusqu’à aujourd’hui. Je pense en particulier au livre de Michel Ody de 2013, « le psychanalyste et l’enfant dont le sous-titre est : « De la consultation à la cure psychanalytique ». 

Mais même si ces premiers travaux sur la consultation concernent des situations de triangulations défaillantes ou en voie de constitution ils vont permettre d’aborder la question de la consultation psychanalytique également dans les névroses de transfert. Ainsi, Il a été possible de montrer que dans une institution comme le CCTP, l’étape consultative ne gênait aucunement, et cela même dans les névroses classiques, le développement ultérieur du transfert. Nous avons alors compris que la consultation n’engageait pas l’introduction d’un tiers objectivé susceptible de perturber le transfert, mais qu’elle pouvait au contraire favoriser l’instauration du transfert. Nous en sommes arrivés là en constatant avec Christine Bouchard, au cours d’un travail sur les instaurations problématiques de traitement dans les situations limites, que pour rendre possible le « passage » du transfert, il était paradoxalement nécessaire d’engager un travail consultatif un peu plus long bien que limité dans le temps (en moyenne 4 consultations). Nous avons interprété cette dynamique positive de l’écart consultation/traitement comme liée au jeu d’un double cadre, celui de l’institution objectivé par la consultation et celui du traitement proprement dit. Inspiré par les travaux de Jean-Luc Donnet sur le surmoi nous considérons maintenant que ce jeu du cadre et du double cadre révèle chez le patient la qualité des rapports existants entre le surmoi individuel personnalisé et le surmoi culturel impersonnel. C’est la fonctionnalité de cet écart qui permettrait au transfert de se déployer entre l’analyste personne réelle et l’analyste en fonction. Nul besoin dans ces circonstances d’objectiver un tiers au cours de la consultation. C’est à la consultation d’évaluer voire d’essayer de construire la fonctionnalité de l’écart nécessaire au transfert. Selon cette perspective la consultation ne représente pas une objectivation tierce mais essaie de garantir la fonctionnalité d’une tiercéité nécessaire au transfert. 

III – L’essai consultatif

Mais le double cadre ainsi que la répétition éventuelle des consultations ne suffisent pas à ouvrir le paradoxe du transfert et à permettre que la relation avec l’analyste rencontré, se transforme en un transfert sur la méthode susceptible de faire accepter le traitement indiqué. Pour cela il faut que s’engage un processus consultatif, à la fois introduction à la psychanalyse et abrégé de psychanalyse, essai consultatif que partagent peut-être toutes les formes de consultation psychanalytiques. 

 On peut schématiquement distinguer deux temps à l’essai consultatif, celui de la rencontre et celui de la séparation, séparation très liée à la problématique de l’indication. 

Si l’on prend l’exemple du CCTP et le cas typique d’une demande de traitement psychanalytique hors contexte traumatique ou d’urgence, le premier temps de la consultation essaie de permettre au patient d’approcher ses processus psychiques inconscients. Le jeu de la parole et du silence ouvre un espace qui permet les détours narratifs. Ceux-ci éventuellement soutenus voire infléchis par l’analyste engagent une dynamique qui éloigne tant de sa personne que de sa fonction. Cet éloignement fait alors baisser le niveau de la résistance, relâche la cohérence secondarisée du discours et engage un fonctionnement préconscient qui permet l’émergence de paroles, de formules ambiguës, dont l’analyste peut se saisir. En les soulignant sans en interpréter le sens, il témoigne de sa neutralité et signale grâce au double sens un accès possible mais non imposé aux processus inconscients. L’associativité ainsi abritée quitte le narratif devient plus libre et se déploie, comme le dit Freud, en profondeur : une occasion de voir se manifester des idées incidentes, des contradictions surprenantes, des incohérences, des oublis, des souvenirs de rêves, des lapsus, autant de moments de rencontre avec l’inconscient et sa complexité. Le patient découvre ainsi par touches, analytiquement, la conflictualité voire les paradoxes de ce qu’il vient demander. Il investit sa parole, prend intérêt à sa vie psychique devient le consultant de sa demande. C’est le temps du transfert sur la parole.

Mais les interventions de l’analyste en ouvrant le champ du transfert l’oriente simultanément vers sa personne. Il perd la neutralité conquise et le transfert se détourne de la parole.

On entre alors dans le second temps de la consultation, celui au cours duquel l’analyste œuvre pour transformer le transfert naissant sur sa personne, en transfert sur la méthode : ni la parole, ni la personne mais la méthode, soit une troisième voie qui doit lui permettre de passer la main, c’est-à-dire d’adresser le patient à l’analyste qui conduira le traitement. C’est un temps de séparation imposée par le cadre consultatif, cadre qui a clairement été énoncé au début de la rencontre. Ce temps correspond à un mini travail de deuil. Il utilise ce qui s’est révélé lors de l’étape précédente, peut prendre une dimension informative, proposer des interprétations voire des constructions prudentes et chercher en particulier comment la référence paternelle a permis ou non d’élaborer les séparations antécédentes. 

A Chacun de ces temps correspond des résistances spécifiques : difficulté, sinon refus d’accepter les interventions de l’analyste et avec elles les déplacements associatifs caractéristiques du temps de la rencontre celui qui vise le transfert sur la parole, et/ou difficulté à accepter la séparation du second temps celui du transfert sur la méthode. L’articulation de ces deux temps qui sollicite la problématique de l’après coup c’est-à-dire l’ouverture sur l’autre fantasmé de l’objet et avec lui sur le monde du rêve, conduit à l’indication en une ou plusieurs séances. Plus l’après-coup est aisé et plus on se rapproche de l’indication d’analyse divan-fauteuil. Inversement, la difficile articulation du temps de la rencontre et de celui de la séparation témoigne de l’influence plus ou moins marquée de figures imagoïques – c’est-à-dire de représentations psychiques des premiers objets – dont l’emprise peut perturber jusqu’au clivage l’attraction œdipienne et la souplesse du jeu des identifications ce qui s’accompagne souvent de fixations corporelles à l’objet primaire. 

Cette emprise de l’imago impose un travail consultatif plus ou moins long et délicat et c’est surtout à son propos que les stratégies diffèrent en fonction de nos cadres respectifs. Mais elles cherchent toutes à trouver les conditions d’un après-coup susceptible de rétablir l’écart sujet/fonction et d’articuler avec lui les deux temps de la consultation. Lorsque le consultant n’y parvient qu’incomplètement, il oriente son indication vers des sites dérivés de la psychanalyse de l’enfant ou de l’adulte qui utilisent des suppléments perceptifs de cadre (face à face, psychodrame, groupe). Avec l’indication, l’essai consultatif touche à sa fin. 

IV – Les enjeux du Pôle psychanalytique

Comme nous l’avons annoncé, l’un des projets du pôle psychanalytique et de pouvoir faire travailler les similitudes et les différences des unités qui le constituent. C’est donc l’étude comparative des deux temps de la consultation psychanalytique, celui de la rencontre et de la séparation, que traitent les 2 tables rondes suivantes. Les situations cliniques présentées nous permettront de discuter des différentes stratégies consultatives adoptées, d’interroger l’influence des cadres institutionnels concernés ainsi que leurs références théoriques respectives. 

Mais les travaux à venir du pôle psychanalytique ne s’arrêteront pas à cette démarche comparative. Avec elle s’ouvrent en effet d’autres perspectives mêlant des enjeux à la fois scientifiques et politiques :

  • par exemple permettre un travail sur la longue durée et favoriser les études longitudinales et transversales (familiales)
  • réexaminer la métapsychologie des troubles narcissiques et repenser la nosographie psychanalytique.
  • enfin nous confronter aux autres modèles du champ psychiatrique.

Le chantier est donc vaste.

 

Notes et Références

  1. S. Bolognini, « The Profession of Ferryman: Considérations on the Analyst’s Internal Attitude in Consultation and in Referal ». International Journal of Psychoanalysis, 2006, 87, 25-42. Voir aussi J.-L. Baldacci et J.-L. Donnet, « Consultations », Libres cahiers pour la psychanalyse, 2009, 20, 93-108.
  2. Cf Sigmund Freud (1913), « Le début du traitement », In : La technique psychanalytique, Paris, Puf, 1953 : «…Au moment où le patient commence son analyse, écrit-il, le transfert est déjà établi et le médecin se voit alors contraint de le démasquer lentement au lieu d’être en mesure de le voir naître et croître sous ses yeux, à partir du début du traitement », p. 83.
  3. S’affranchir de l’influence du passé et restaurer une capacité de jugement et de liberté de choix.
  4. Pierre Marty, Christian David, Michel de M’Uzan, « L’investigation psychosomatique », Paris, Puf, 1963.
  5. Jean-Luc Donnet, André Green, L’enfant de ça, Paris, Minuit, 1973.
  6. Evelyne Kestemberg, « le personnage tiers, sa nature, sa fonction », Cahiers du Centre de Psychanalyse, 1981, N° 3, pp 1-56.
  7. Donald Woods Winnicott (1971), La Consultation thérapeutique et l’enfant. Paris, Gallimard, 1971.
  8. Michel Ody, Le psychanalyste et l’enfant, De la consultation à la cure psychanalytique, Ed. In Press, Paris, 2013.
  9. D’ailleurs, dans les situations où la reconnaissance institutionnelle n’est pas encore bien assurée, c’est-à-dire lorsque la référence à un double cadre ne tient pas , c’est le cas par exemple dans les centres de consultations et de traitement psychanalytiques en voie de création, nous avons constaté que les consultations sont systématiquement menées par le consultant en présence d’un ou de deux autres analystes qui objective(nt) ainsi la référence tierce et témoignent par leur présence que la personne à qui le patient s’adresse ne sera pas celui avec lequel le traitement s’engagera. Je pense en particulier à l’équipe de Roberta Guarnieri et de Marco la Scala en Italie et à Montréal aux analystes qui travaillent avec Isabelle Lasvergnas.
  10. et avec lui les portes de l’inconscient
  11. Avec perturbation en particulier du rapport surmoi individuel/surmoi culturel.
  12. Ce qui correspond à des troubles narcissiques identitaires.
  13. La mise en cause du pouvoir de l’imago est dangereuse pour le patient. Elle suscite des mouvements d’amour et de haine qui visent l’analyste consultant et réduisent l’écart entre sa fonction et sa personne annonçant les futures attaques du cadre : interruptions, absence, retards, analyse sans fin. C’est dire l’importance de l’évaluation de la force du danger narcissique que représente la réduction de l’influence de l’imago. Le travail de contre-transfert est ici essentiel. 
  14. Anamnèse associative, construction historique, jeux et dessins avec l’enfant, contre-suggestion.
  15. Les suppléments perceptifs de cadre permettent à la fois de de limiter la régression hallucinatoire tout en y donnant accès du fait de l’objectivation de l’écart entre les deux faces du destinataire de la parole.
  16. Ce peut être le face-à-face qui apporte la preuve objective que la personne réelle de l’analyste n’est pas réellement atteinte par le discours qui lui est adressé. Mais, d’autres fois, cette objectivation n’est pas suffisante et doit se répartir entre des personnages comme dans le psychodrame, voire entre des personnes réelles comme dans les groupes. Enfin un après-coup trop problématique peut conclure à la non indication de traitement psychanalytique
  17. L’indication peut s’avérer impossible. S’ouvre alors la problématique des non indications de traitement psychanalytique. 
  18. Dans les situations limites, celle-ci s’accompagne souvent d’une incertitude quant à sa pertinence. La confrontation possible quelques temps plus tard avec les difficultés rencontrées lors du traitement prescrit montre que l’imago continue d’exercer son pouvoir. Celui-ci transmis dans le champ du transfert peut en effet déterminer chez l’analyste traitant une sorte de paralysie de ses processus associatifs du fait de la violence destructrice mobilisée en lui et de la menace qu’elle représente pour son patient. Des échanges inter-analytiques contradictoires selon un protocole défini permettent le plus souvent la reprise de l’associativité, d’abord de l’analyste, puis du patient. Cela fait penser que ce qui a autrefois manqué au patient c’est justement la transmission d’un espace de jeu qui autorise les renversements contradictoires et avec eux l’intégration de l’ambivalence. À sa place s’est organisé un clivage particulier portant sur les sentiments de haine et d’amour. 

Histoire de la psychanalyse en France – Références bibliographiques générales

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Références bibliographiques générales concernant l’histoire de la psychanalyse en France

Bibliographie des principaux ouvrages – livres, revues, articles publiés ces dernières décennies – qui intéressent l’Histoire de la Psychanalyse en France

 

BARANDE, Ilse et Robert, Histoire de la Psychanalyse en France, Toulouse, Privat, 1975. 181 p.

BERTIN, Célia. Marie Bonaparte, la dernière Bonaparte. Nouv. éd. Paris : Librairie Académique Perrin, 1999. 496 p.

BOURGUIGNON, André. « Mémorial », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°15, Printemps 1977, Gallimard, p. 235-249.

GIRARD, Claude. Histoire de la formation dans la Société Psychanalytique de Paris, Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1989. p.303-382.

GREEN, André. « Vue de la Société Psychanalytique de Paris : une conception de la pratique », Revue française de Psychanalyse, 52, 3, 1988, p.569-593.

MIJOLLA, Alain de. « La psychanalyse en France, 1893-1965 ». In JACCARD, R. Dir. Histoire de la psychanalyse. Tome II. Paris : Hachette, 1982. p. 9-105.

MIJOLLA, Alain de. « La scission de la Société psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique ». Cliniques méditerranéennes. 1996, n° 49-50, p. 9-30.

MIJOLLA, Alain de. « Le congrès des psychanalystes de langue française des pays romans. Quelques éléments d’histoire ». Revue française de psychanalyse. Janvier-février 1991, vol. LV, n° 1, p. 7-36.

MIJOLLA, Alain de. « Quelques aperçus sur le rôle de la princesse Marie Bonaparte dans la création de la Société psychanalytique de Paris ». Revue française de psychanalyse. 1988, vol. LII, n° 5, p. 1197-1214.

MIJOLLA, Alain de. « Société psychanalytique de Paris et Institut de psychanalyse de Paris ». In MIJOLLA, Alain de. Dir. Dictionnaire international de la psychanalyse. Tome II. Paris : Calmann-Lévy, 2002, p. 1596-1603.

MIJOLLA, Alain de. La France et Freud, T.1 (1946 -1953), Une pénible renaissance, Paris, Presses Universitaires de France, 2012. 443 p. ; T.2 (1954-1964) D’une scission à l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 2012. 777 p.

ORNICAR ? La communauté psychanalytique en France I, La scission de 53, Documents édités par Jacques-Alain Miller, 1976, 161 p ; La communauté psychanalytique en France II, L’excommunication, Documents édités par Jacques-Alain Miller, 1977, 164 p.

PERRON, Roger. “ Médecins et non-médecins dans l’histoire de la Société psychanalytique de Paris ”. Revue française de psychanalyse. 1990, N°3, p. 167-198.

ROUDINESCO, Elisabeth. PLON, Michel. Dictionnaire de la psychanalyse. Paris : Fayard, 1997. 1213 p.

ROUDINESCO, Elisabeth. La bataille de cent ans, Histoire de la Psychanalyse en France, T.1 (1885-1939), Paris, Seuil, 1986. 493 p ; Histoire de la Psychanalyse en France, T.II (1925-1985), Paris, Seuil, 1986. 779 p.

SCHAEFFER, Jacqueline. « Nouveau Rappel Historique de la Vie Institutionnelle de la SPP », 2014, in Site de la Société Psychanalytique de Paris.

 

ANNEXE

OHAYON, Annick. Qui peut faire l’histoire de la psychanalyse en France, et de quelle histoire s’agit-il ? Revue d’Histoire des Sciences Humaines, Faire Science, Revisiter Freud, 31, 2017, p.233-239.

 

 

 

À quoi pensent les autistes ?

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Conférence donnée le 8 avril 2019 dans le cadre des Conférences de Sainte-Anne de la Société psychanalytique de Paris, ainsi qu’au Groupe lyonnais de la SPP, le 14 juin 2019.

 

« Pourquoi on pleure quand quelqu’un meurt dans la famille ? » La question de Laurent, posée à brûle-pourpoint, me désarçonne. Qu’est-ce qu’il ne comprend pas ? La mort elle-même ? La souffrance du deuil ? La chimie des larmes ? Lorsque j’essaie d’en savoir plus, il ne me répond pas. 

Laurent ne semble pas reconnaitre dans l’émotion qu’il perçoit chez les autres quelque chose qu’il percevrait, lui. À l’enterrement de sa grand-mère, il n’a pas pleuré. Il n’a rien compris non plus au débordement émotionnel qui a saisi ses parents. Il perçoit leur émotion mais il ne l’éprouve pas. Cette incompréhension radicale le plonge dans une totale perplexité. 

Laurent, à douze ans, est atteint d’un « syndrome d’Asperger ». Il a un bon accès au langage, mais celui-ci reste pris dans les contraintes d’une pensée qui fait l’économie de l’identification. À la place, il a développé une « pensée concrète ». caractéristique de la pensée autiste. Une pensée qui réduit chaque élément du vivant à un équivalent pris dans le monde inanimé et qui se déploie dans un espace réduit à une seule dimension. 

Un trouble dans l’identification

Les enfants autistes ont des troubles précoces de l’imitation. Ils se servent néanmoins de l’imitation dans leurs comportements sociaux : à défaut de pouvoir s’identifier aux autres, ils apprennent à mimer leurs comportements pour s’en faire accepter. La duplicité inhérente aux échanges affectifs des humains, les contradictions, l’ambiguïté des messages émotionnels dans leur complexité leur sont particulièrement incompréhensibles. 

Laurent aborde le monde par le biais d’une infinité d’aspects qu’il traite comme des objets concrets qu’il faudrait nommer. C’est pour lui un travail psychique considérable, mais qui lui permet l’économie d’une identification qui surchargerait, sa capacité à supporter l’excitation de la rencontre avec autrui. Il y substitue le décryptage de signes innombrables auxquels il lui faut, un par un, accorder une signification. Le « monde-d’après-Laurent » semble fait de l’assemblage de facettes énigmatiques, en nombre infini, qu’il faudrait à chaque fois expliciter. 

Il éprouve pourtant des émotions. Il a même un plaisir extrême lorsqu’il aperçoit, depuis mon bureau des gens, qui courent pour attraper un bus sur le point de redémarrer. Ce qui l’intéresse c’est le croisement des trajets de deux objets en mouvement : les bus, les passagers etc. ; un mouvement prévisible, y compris dans son arrêt ou sa reprise. Il se passionne pour les lignes d’autobus, leurs correspondances, leurs terminus et pendant des mois il va faire un effort colossal de mémorisation pour coucher sur le papier, séance après séance, la litanie des lignes des bus, leur point de départ et leur terminus. Puis il écrit les messages d’annonce des temps d’attente. et prend grand plaisir à me les faire dire sur le même ton que le robot vocal de la RATP. 

Puis ses questions se déplacent sur la géographie de la région parisienne : Est-ce que Bourg La Reine c’est à côté de Villejuif ? Est-ce que La Queue en Brie c’est à côté de Bagneux ? J’ai d’abord l’impression, qu’il teste l’immense répertoire des lignes de bus qu’il s’est constitué. Mais ce qu’il cherche à établir ce sont des rapports de contigüité et de frontière ; à construire une continuité à partir d’une discontinuité fondamentale et selon une logique qui se déploie toujours dans une seule dimension (La queue en Brie est en dessous de Pontault-Combault). 

Voilà qu’un jour la séance terminée, comme toujours il se précipite en direction de son arrêt du bus qui le ramènera à son école. Il se trouve que ce jour-là je suis moi-même un peu pressé, je quitte le CMP peu de temps après lui. Mon arrêt de bus se situe plus loin et je dois longer, pour le rejoindre, une avenue qui croise à angle droit celle où se trouve le sien. Ayant parcouru un peu de chemin, je m’entends soudain hélé de loin avec insistance. J’aurais peut-être oublié quelque chose en partant précipitamment ? Me retournant, j’aperçois Laurent qui a couru jusqu’au carrefour, au croisement de nos deux avenues, et qui, très excité, me fait de grands saluts. M’ayant vu lui rendre son salut, aussitôt il tourne casaque et retourne ventre à terre en direction de son arrêt de bus. 

Je reprends ma route, un peu ému, m’interrogeant sur le sens de cette rencontre. Pourquoi était-il si important que nous nous soyons entraperçus à ce croisement ? Tellement qu’il prend même le risque de rater le moment exquis qu’il ne raterait à aucun prix, celui de l’arrivée du bus à son arrêt. 

Du croisement à la rencontre

Laurent doit arriver à comprendre le monde sans recourir à l’identification. Ce n’est pas par un partage d’affect qu’on pourrait se rencontrer, mais par le concret d’une rencontre de hasard. Ainsi de ma présence subite et non hallucinée à l’endroit où il aurait pu, m’espérant, justement m’halluciner. Je suis soudain matérialisé là où je manque, soit à l’exact croisement des deux lignes de nos trajets. Mais cette rencontre est aussi celle de nos regards : s’être aperçus puis salués signifie d’avoir échangé un signe de reconnaissance de cette réalité partagée. Quelle expérience, vécue ou pas, échouée ou en attente, toujours achoppant et toujours à recommencer, se joue chez Laurent ? Un retour à « l’accrochage au fond de la tête », cette expérience très précoce, vécue par les parents comme un accrochage intense de leur bébé par le regard, tout au fond de leur tête pour y rencontrer un fond, un point de butée ? Celle-là même où Geneviève Haag situe le raté initial au cœur de la pathologie autistique ? Chez Laurent quelque chose de ce vécu, de sa potentialité organisatrice, semble se répéter indéfiniment dans sa quête de croisements de hasard. Paradoxe de la situation, puisqu’il s’agit de reproduire le fruit d’un hasard !

Or, parlant de reproduction et de rencontres de hasard, en est-il une de plus mystérieuse que celle qui a présidé à la conception de soi-même ? Aussi, la fascination de Laurent pour les rencontres de hasard devient-elle une des figures possibles d’un auto-engendrement. Mais il ne parvient pas à l’organiser valablement, il en est réduit à le répéter. Laurent échoue à se fabriquer un délire. À la place, il a installé une pensée autiste ; une pensée qui contourne la question en s’attachant de manière adhésive à des aspects concrets et dévitalisés du monde qui l’entoure.

Identité adhésive v/s Identification première

Dans les états autistiques « l’identité adhésive » reste un mécanisme psychique prépondérant. Le sentiment de continuité de soi y dépend d’un collage de surface à des éléments sensoriels du monde environnant. L’identité adhésive a été décrite par Esther Bick comme une particularité du vécu normal du bébé chez qui « les parties de la personnalité sont ressenties comme n’ayant aucune force liante propre et tombent en morceaux à moins d’être tenues ensemble passivement », comme un corps « maintenu par la peau ». Les expériences de continuité dans un possible plaisir partagé avec ses objets vont permettre que se constituent autant « d’embryons du moi » qui pourront peu à peu s’organiser. Pour cela, les revendications libidinales massives qui émanent du corps/psyché de l’enfant doivent pouvoir rencontrer quelqu’un qui soit à la fois contenant et source de satisfaction, sinon l’angoisse prend le dessus. Des angoisses primitives de vidage, de dérobement du monde, de dissipation, d’éclatement en mille particules, etc… 

Dans l’autisme l’adhésivité est utilisée pour faire barrière à ces angoisses. Mais en s’accrochant à des perceptions sensorielles élémentaires, elle contrarie toute possibilité d’un lien par identification. À l’inverse, dans les états de désorganisation du moi (non autistiques), les enfants gardent un accès aux identifications corporelles (ou identifications « premières ») qui sont liés aux percepts liés au mouvement et du corps en mouvement. C’est la continuité de l’expérience vécue qui est ici sans cesse rompue. Notre hypothèse est que cette différence clinique ave les autistes tient à une impossible articulation entre l’adhésivité et l’identification première. 

Cette forme d’identification concerne des percepts sensoriels et affectifs élémentaires (mouvements, éclats de voix, hétérogénéité du perçu etc.), directement perçue dans le corps. Elles se distinguent de l’identification primaire qui, se joue, elle, dans la relation à un objet d’amour déjà repérée comme séparé de soi-même. Un objet déjà pris dans une relation spéculaire, miroir d’une forme humaine repérée dans son unité. Les identifications primaires peuvent nourrir des représentations et des traces mnésiques, des souvenirs, là où les identifications corporelles ne transparaissent que dans la constitution des traits psychophysiques propres à l’individu.

Distinguer identification et adhésivité ; autisme et états de désorganisation du moi.

Raimond

Raimond a six ans quand je le rencontre. C’est un garçon fluet qui parle bien et beaucoup. Il occupe tout l’espace par la parole, posant des questions en rafales, sans attendre vraiment de réponse. Parfois il chantonne et s’arrête subitement, comme sous l’effet d’un barrage. Alors il a des manifestations d’angoisse qu’il calme par des mécanismes autistiques : il sautille, se rassemble sur l’axe avec des battements des bras et des mains. Il court d’un coin à l’autre de la pièce se figeant, soit devant la baie vitrée, soit dans un coin, pour s’y coller. Il a aussi recours à des auto sensualités (comme de s’enrouler voluptueusement dans le voilage de la fenêtre) qui ont un effet d’apaisement lorsqu’il s’est trouvé débordé par l’excitation.

Dans les premiers temps une grande partie des séances est occupée par ses tentatives d’attaquer le matériel électronique du bureau. Puis, il pose discrètement l’ampoule de la lampe du bureau sur le dos de ma main pour me brûler. Je lui dis qu’il voudrait bien voir ce que cela lui ferait de me faire éprouver pour de vrai de la douleur. Mon interprétation, qui repose sur un mouvement identificatoire reste sans effet. 

Peu après, un jeu répétitif s’installe auquel il me fait participer : des voleurs affublés du nom de camarades de classe sont arrêtés, jugés, mis en prison. Raimond me fait jouer tous les rôles, endosser tous les affects. Il règle très précisément, comme un metteur en scène tyrannique, mes intonations et mes paroles. Lorsque je tiens bien mon rôle, que je place l’effet juste là où il faut entre plaisir et terreur, il est envahi d’une excitation érotisée qui le ravit. Son jeu se déplace ensuite sur des contes. À première vue, il semble attiré par le déploiement d’un imaginaire sadique. Mais ce qui lui importe n’est pas tant que je lui raconte l’histoire des malheurs de Boucle d’or, mais que je redise sous sa dictée les mots précis qu’il a entendu ailleurs. Et, séance après séance, il me faut redire tous les mots de chacun des personnages, sans jamais y introduire la moindre variation, ni le moindre mouvement affectif personnel. Je suis totalement instrumentalisé.

Là encore, une fois qu’il a obtenu chez moi l’effet vocal qu’il recherchait, il manifeste une excitation érotisée et retrouve le chemin de ses auto-sensualités autistiques. Ma voix, est l’objet partiel dont il obtient sa jouissance. Cette fixité du circuit de la jouissance est un des aspects de l’immuabilité caractéristique de l’autisme. Raymond ne règle pas sa relation à moi sur la base de l’identification, mais en continuité avec le mécanisme de l’adhésivité. 

Entre imitation et identification : Noé 

À treize mois des spasmes « bleus » du sanglot, déclenchés quand il avait la tête sous l’eau, avaient inquiété les parents de Noé. Aucune cause organique n’était retrouvée. À quatre ans l’école remarquait des comportements d’allure autistique. Pendant l’entretien avec son père, je l’entends dire quelque chose comme : Attrapez-le ! Son père m’explique qu’il rejoue inlassablement le dessin animé « Titi et Gros Minet ». Noé attrape au vol des mots de notre conversation qu’il intègre à d’autres entendus ailleurs. Les rythmes et la prosodie sont accentuées comme pour marquer l’impact émotionnel qu’ils ont eu : Dis maman est ce que… ; Non !… PArr…fait’ment ! . 7 ! 15 ! 8 ! Hourrah ! Bravo ! 

Un dialogue rudimentaire peut s’établir, mais dans un certain décalage de sens : s’il m’amène en séance des bouts de Lego pour que je les attache ensemble, il dit d’un ton pointu : D’accord !, puis, comme sous l’effet de l’excitation, Titi et Gros Minet réapparaissent : Attrap ! Ominé ! Quand j’ai fini, il conclut : Voilà ! Les variations de son excitation suivent le déroulement de notre interaction. Des manifestations affectives violentes (colères, cris) surgissent à l’occasion d’expériences qui symbolisent la séparation : attacher/ détacher/ se détacher des objets. En fin de séance, c’est comme si c’était lui-même qui, attaché, ne pouvait plus se détacher : pas moyen de se décoller des quelques bouts de Légo assemblés ; pleurs, désespoir. Mais ces orages affectifs s’arrêtent d’un seul coup tandis qu’il redevient le « gai pinson » qu’il est souvent. Noé semble vouloir faire fonctionner une adhésivité qui ne parvient pas à se constituer en une continuité psychique. À chaque fois elle doit se rompre. Il a recours à certains mécanismes autistiques, mais c’est l’aspect désorganisé de son fonctionnement qui domine.

Sa dispersion psychique se matérialise par l’éparpillement qu’il installe joyeusement dans le bureau et la succession très rapide de ses jeux. Au début des séances par exemple, il se précipite et grimpe sur mon fauteuil pour me faire rejouer une séquence répétitive et un peu mystérieuse : le faire tourner, puis qu’il tombe en glissant à terre sur le dos. Mais j’ai à peine le temps de penser qu’il répète une scène traumatique qui l’aura impressionné, qu’il renverse tous les Légos contenus dans sa boîte et me fait dire sur le ton de la colère : Qui c’est qui m’a foutu le bazar ? Puis, empilant les blocs, il fait une « bougie d’anniversaire » qu’il fait semblant d’allumer puis de souffler en chantant : joyeuzAnn…! . Cette tige devient aussitôt le micro d’un présentateur qui répéterait en boucle : MéDAamezémessieurs ! 

Mes interventions sont ignorées, mais il est attentif au moindre de mes mouvements : si je fais un bruit. Il s’arrête net, vient à côté de moi et dit (tout en regardant ailleurs) : Qu’est-ce qui se passe ici ? Ayant été interrompu, cependant, il ne reprend pas son activité. Au contraire, il plonge dans la boîte de pâte à modeler pour l’émietter. Je comprends qu’il attend de moi une passivité totale : dès que je manifeste ma présence, il s’interrompt pour reprendre un mouvement dispersif.

Un jour que je vais le chercher en salle d’attente il est en train de manger un gâteau. Voulant lui demander de laisser son gâteau pour la séance, je l’arrête. Son père aussitôt lui retire de la bouche les restes du morceau entamé : un geste qui me fait penser à un arrachement du museau. Noé s’effondre en pleurs tout en me suivant. Mais, à ma surprise, il s’interrompt d’un coup pour retrouver son activité de dispersion et ses autres rituels. Quelques séances plus tard, cette séquence se rejoue avec moi. Il m’apporte la petite locomotive et son wagon dont l’accroche, que j’avais déjà réparé, s’est arrachée. Sans penser plus loin, je la lui prends des mains pour la recoller. Survient alors la même réaction que dans la salle d’attente : il s’effondre inconsolable. J’ai reproduit le même mouvement que celui de son père : une expérience d’arrachement. Or, comme avec son père, il se calme d’un coup en se plongeant dans une activité de « dispersion tranquille ». Pour s’éviter la douleur de l’arrachement Noé procède vis-à-vis de ses pensées et de son appareil à penser par le désinvestissement brutal au profit d’une activité de dispersion. 

Adhésivité ou identification ?

Chez Noé l’identification est d’emblée repérable dans le jeu avec mon fauteuil. Au début je l’ai fait tourner comme dans un manège. Cette première expérience lui plaît beaucoup il la redemande. Mais il ne s’arrête pas là : il expérimente un renversement pulsionnel. C’est moi maintenant qu’il veut faire tourner dans le fauteuil et son excitation et ses rires ne laissent aucun doute quant au plaisir qu’il y trouve. Il est capable de revivre, sur un mode actif et par identification à moi, les sensations vertigineuses que je lui procurais précédemment sur un mode passif. L’effet d’un mouvement, d’abord éprouvé dans le corps, est réveillé ensuite par identification dans l’expérience imposée à un autre (double retournement de la pulsion).

Mais d’un autre côté, il disperse et concasse son appareil à penser à la moindre effraction. Comme dans ses relations avec ses parents où il se trouve à tout moment effracté par des interventions qui rompent sa continuité psychique, ses relations avec ses objets semblent marquées par la désillusion : la déliaison, s’active à chaque fois. À défaut de pouvoir faire fonctionner une identité adhésive qui permettrait un minimum de continuité, ne pouvant se constituer un fond psychique en soutien de sa pensée, il s’appuie sur le mécanisme identificatoire. À l’inverse, le jeu de Raimond visait à me faire ressentir un éprouvé qui chez lui est barré, à savoir la douleur. Mais s’agit-il d’une identification ? Sa tentative de me brûler avec la « lampe fantôme », visait à faire surgir chez moi un affect auquel il pourrait, dans un deuxième temps, s’identifier. L’enfant autiste, arrimé trop exclusivement à certains aspects de surface des objets -de préférence inanimés- qui l’entourent, ne peut pas accéder au minimum de décollement nécessaire pour investir ses objets. 

Un langage des formes 

C’est dans les temps calmes consacrés à l’exploration du monde qui l’entoure, que le bébé teste certaines hypothèses. Il compare et met en concordance des formes et des textures dans des sensorialités différentes visuelles /tactiles /buccales. Les identifications corporelles vont relier entre elles les différentes sensorialités et sensitivités, les unir dans des représentations spatialisées et la production de formes. Par la reconnaissance en nous de l’effet de la forme, nous attribuons aux autres des émotions semblables aux nôtres. L’image motrice permet de faire se conjoindre ce qui est perçu chez autrui comme chez soi-même (et qui peut être revécu avec la réactivation de la trace motrice). C’est ce même mécanisme qui nous force à ouvrir la bouche lorsque nous voulons convaincre bébé d’ouvrir la sienne pour avaler sa becquée. Les enfants autistes ne peuvent pas, eux, faire fonctionner ce circuit. Ils produisent de formes insensées. Les interpréter reste vain, car elles ne nous sont pas adressées et ne répondent qu’à leurs nécessités propres. Tout au plus peuvent-elles être des points d’appuis à une possible rencontre, lorsque nous prenons la peine « d’entrer » avec eux dans ces formes. 

La pensée autiste, un évitement du masochisme primaire ?

Au contact des enfants autistes les psychanalystes se sentent contraints de sortir de la neutralité pour intervenir dans la réalité. L’immuabilité à laquelle ils nous confrontent nous fait vivre un fantasme de mort psychique, d’immobilisation sans fin ou bien d’inanité. La dévitalisation farouche qu’ils nous opposent, le refus radical de la relation, sollicite l’analyste dans sa propre économie sado-masochique primitive. Aussi les caractéristiques de la pensée autiste, le contre transfert spécifique qu’il induit, permettent-elles d’envisager l’autisme comme une organisation qui fait « l’économie » du masochisme primaire, s’évitant la douleur de cette première activité de liaison. 

Jimmy

L’évolution de Jimmy, un enfant âgé de deux ans et demi quand je le rencontre, pourrait en constituer un modèle expérimental. Il a été, très tôt, un enfant difficile à calmer. Il avait des cauchemars, des terreurs nocturnes et ne pouvait s’endormir que dans les bras de sa mère. Vers l’âge d’un mois, son père a voulu lui retirer sa sucette et Jimmy a fait une telle colère que son père a cédé. Mais, elle s’est poursuivie plusieurs heures durant. Depuis, ces colères terrifiantes, se répètent. C’est au maximum de l’une d’elles, alors qu’elle n’en pouvait plus que sa mère m’a contacté, il y a trois semaines.

Lorsqu’il entre dans mon bureau, je perçois fugitivement que, fonçant à travers la pièce, il bat des mains à la manière caractéristique des enfants autistes. Refusant le contact, il se réfugie, dos à moi, dans l’angle opposé de la pièce. Sa mère m’explique que peu de temps après son appel téléphonique les crises de colère se sont apaisées tandis que des symptômes autistiques sont apparus. Elle me montre une vidéo sur son téléphone. Jimmy court d’un mur à l’autre du salon, poussant un cri et battant des mains comme s’il voletait. Il parait soudain être devenu sourd, même s’il se parle à lui-même quand il est seul dans sa chambre. Jimmy n’est plus angoissé et la situation est beaucoup plus supportable d’où le soulagement paradoxal de sa mère. 

Pourtant, il peut être en relation avec moi de manière détournée. Pendant l’entretien avec sa mère, il s’installe le dos contre ma jambe et, de cette façon latérale, nous pouvons établir un contact, un échange. Il a déjà un bon accès au langage et il accepte que je m’intéresse au jeu symbolique qu’il installe à mes pieds. Dans cette configuration où nos regards ne peuvent pas se croiser, il peut alors me parler et me répondre.

Dans le premier temps rien ne semblait pouvoir le calmer, rien de ce qui vient de l’objet ne lui permettait de lier l’excitation. Jimmy se trouve exposé à une forte tension de désintrication dont témoigne son angoisse. Au lieu de rencontrer dans la réponse de l’objet une buttée capable de l’orienter dans la voie d’un deuil primaire, à la place vient l’immuabilité, l’investissement de la surface et l’adhésivité. La défaillance dans la mise en route du masochisme a trouvé chez Jimmy la solution du symptôme autistique qui absorbe l’excitation sans véritablement la lier. Quelque chose, dans le sadisme tempéré, intricateur, de l’objet n’a pas été opérant ; une buttée qui aurait permis d’investir l’attente d’une satisfaction à venir et l’insensé de la douleur qu’elle provoque. La solution trouvée est celle du collage adhésif. Jimmy doit mettre son visage en contact avec ma jambe pour supporter ma présence. L’investissement trop massif de l’objet ne trouve, aucun bord, aucune déliaison efficace. Dès lors ne reste plus à la psyché que le continu d’un espace mono ou bidimensionnel infini et peuplé d’objets inanimés. 

Tenir, durer, endurer, le masochisme primaire dans le contre-transfert

La confusion guète la psyché naissante et c’est à l’objet qu’il revient d’y mettre bon ordre, de sérier, de temporiser, de distinguer, de nommer. Autrement dit, de faire intervenir sa propre pulsionnalité dissociante/déliante/désobjectalisante au sein d’un orage émotionnel où tout se confond. L’objet doit se dégager de l’investissement massif de sa psyché par celle de l’enfant pour lui permettre, en retour, d’investir ses propres processus de pensée. C’est ce qui n’arrive pas à fonctionner avec Jimmy. Peut-être les enfants autistes, en scindant leurs perceptions, en refusant les liens autant que le changement, se défendent-ils contre la multiplicité des aspects de l’objet ; tantôt objet de la satisfaction, de la haine, de la consolation etc. Cette complexité de l’objet est source d’une perplexité et d’une paradoxalité dont l’enfant n’arrive pas à faire sens ni à l’ordonner. L’insensé et la confusion sont alors mis à distance par la rupture autistique.

La prise en compte de la durée et de l’attente dans l’expérience de satisfaction impose au psychisme de s’orienter vers le masochisme primaire et d’investir la relation à l’objet, source à la fois de l’excitation et de son apaisement, qui contrarie le présupposé de la psyché autiste de méconnaissance de toute activité psychique chez autrui. Contre le désir, elle va choisir la partie mécanique par l’accrochage à des objets concrets, riches en qualités de surface et sans intérieur délimité. Dès lors, la seule rencontre possible est l’accolement de deux surfaces.

Lorsque le transfert est infiltré par l’adhésivité le psychanalyste ne peut éviter de se trouver pris, d’abord, aux rets du collage adhésif. L’immobilisation et l’envahissement mélancolique l’exposent à un pénible vide. Le désinvestissement et un sentiment d’inanité viennent abraser sa pensée. Ce n’est pourtant que lorsqu’il se résout à abandonner une partie de son moi à la violence de son propre surmoi qu’un mouvement de désir peut advenir du côté de l’enfant. Car c’est la pensée de l’analyste qui, en elle-même, s’avère excitante et pousse la psyché autiste à en supprimer la cause. Car elle contraint à l’identification. Nos mouvements affectifs ne sont pas superposables aux leurs, nos désirs ne recoupent pas les leurs. Ils témoignent au contraire de l’existence d’un « vivant » autonome, d’une vie psychique distincte, inassimilable, toutes choses qui leur sont insupportables. 

On ne peut pas s’épargner ce premier temps, où la capacité de l’analyste à investir l’attente, l’incertitude, le non-sens jusqu’à ce qu’une forme puisse se dessiner, est déterminante. La pensée autiste semble viser notre propre masochisme primaire. Car au cœur même de cet océan de désinvestissement il faut pouvoir rester attentif aux signaux « infinitésimaux » que l’enfant nous adresse et à partir desquels on pourra mettre des mots sur une forme, organiser un début de pensée. Les moments dépressifs ou de vide douloureux que l’analyste devra affronter constituent le fond sur lequel l’enfant va pouvoir déployer sa pensée. 

Structure en double et organisation du narcissisme

Le thème du double dans les séances d’enfants autistes marque l’accès de la cure à un point de diffraction. Dans les bons cas, il signe une transformation en profondeur de l’image du corps, l’ouverture possible au miroir, aux affects partagés et à l’organisation d’un narcissisme efficient. 

Hector

Hector, à trois ans ne parle pas, sauf à répéter des mots entendus à la télévision. Il regarde toujours de biais, et se plonge dans des jeux répétitifs comme d’aligner des petites voitures. Il peut encore se fixer sur des objets inertes : les poignées de porte, les boutons, les fermetures éclairs. L’absence de pointage vient renforcer les craintes d’un trouble autistique. Il a un frère puiné âgé d’un mois. 

J’ai déjà raconté notre rencontre. Pendant l’entretien sa mère, venue avec le dernier né, dégrafait son corsage pour lui donner la tétée. Hector, fasciné venait observer à très courte distance, semblant se coller à la scène. Mais, ne pouvant accéder à la place déjà prise, il se saisit d’un tube de colle dont il se mit à téter le bouchon comme un mamelon de substitution. Il cherchait à reproduire par sa sensorialité l’effet du spectacle du bébé tétant le sein. En « tétant » lui-même l’extrémité du tube de colle (un à plat rond et brillant dont émerge l’embout en forme de téton), il tente de de donner forme à un éprouvé corporel inaccessible par l’identification. 

La matérialisation d’un objet partiel dévitalisé (l’embout du tube de colle) lui permet d’annuler l’angoisse d’arrachement du museau provoquée par son excitation buccale à la vue de l’allaitement. Avec ce recours à un objet inanimé qui s’apparente à un « objet autistique dur », il montre, néanmoins, des capacités élémentaires au déplacement qui seront essentielles. L’évolution d’Hector sera lente mais régulière. Son investissement de l’oralité soutient une curiosité qui ne faiblit pas. Dans la cure, ses dessins organiseront peu à peu une image d’un corps qui s’unifie, tandis que, dans le même mouvement, il cherchera à se construire une théorie des origines. Au cours de cet intense travail épistémophile le passage par le double permettra l’émergence d’un narcissisme secondarisé. 

De l’adhésivité au double, un corps pour penser

Au début Hector dessine des boucles et des vagues (05/06/30). Il passe aussi de longs moments à juxtaposer dans leur longueur des objets identiques : des crayons de couleur, des franges découpées dans une feuille ou bien, deux figurines identiques d’hippopotames, première allusion au thème du double. L’adhésivité est au centre de son fonctionnement. Dans un jeu très répétitif il laisse tomber sur le bureau une bulle de salive dans laquelle il fait rouler la petite moto. Il expérimente la tension du fil de salive qui s’étire entre le bureau et la roue qui avance jusqu’au point de rupture. Puis, il observe la trace laissée par la roue et recommence, fasciné par cette expérience de collage/décollage qui dépose une trace provenant du corps et reproductible. Il semble hypnotisé au point que l’interruption de la séance provoque un mouvement de colère et d’opposition. Ces jeux d’adhésivité se répètent, pendant des mois et Hector exige de moi une totale immobilité et silence. 

Un dessin de cette époque (un an et demi après le début du travail 08/06/19.2) montre qu’il a accès à la représentation d’une forme humaine délimitée en sac. Mais, source d’angoisse, cette forme est aussitôt recouverte par des « points » au feutre écrasés d’un geste rageur. Il dit : C’est la pluie. Pendant plusieurs mois il dessine des à plats colorés où disparaissent toute forme, ce que je comprends comme un mouvement défensif par rapport à la figure humaine. Six mois plus tard apparaît une forme organique : un contour et un contenu de traits parallèles (09.11.06.1). Un deuxième dessin (.2) dans la même séance réintroduit les traits et les vagues du début, entrelacés des lettres des prénoms de ses camarades de classe, écrits en capitales. 

Il a huit ans maintenant et pendant de longs mois, l’immobilité règne. Il joue à faire se rejoindre, s’effleurer, se séparer, des petits camions et des autobus en faisant des bruits d’échappement pneumatique. Un jour pourtant alors que j’émerge d’une rêverie je réalise qu’il est lui-même absorbé dans une activité nouvelle. Il colorie très soigneusement avec un surligneur, alternativement, ses ongles et les roues des petites voitures. Il en repeint la surface, il la redouble d’une nouvelle surface. Une rêverie s’est produite conjointement chez lui et chez moi et cette fois il pourra se détacher de la séance sans opposition. 

Un an plus tard, la situation n’a guère changée : à nouveau, des petits camions et semi-remorques se croisent avec des bruits pneumatiques. Pourtant, là encore, à la faveur d’un moment où je m’absente dans mes pensées, je le retrouve en train de jouer avec les figurines de la maison de poupée qu’il installe avec des lits comme s’il organisait une histoire. Je ne peux reconstituer aucun enchaînement qui ait amené ce changement spectaculaire. Or, quelques mois plus tard, en allant le chercher en salle d’attente, je remarque avec surprise que sa mère allaite un bébé. A aucun moment je n’avais réalisé qu’elle était enceinte. Cette histoire sans paroles me rappelle son répétitif et silencieux pendant tous ces mois : une façon d’annuler la catastrophe à venir ? 

Construction de l’image du corps et théorie de l’engendrement

Commence une séquence de deux ans où il va organiser une image du corps et une théorie de l’engendrement. A chaque séance ou presque deux dessins successifs : le premier est une forme concentrique à partir d’un noyau élémentaire (un germe). Le deuxième explore différentes hypothèses concernant le corps et la génération. 

Il dessine d’abord une forme circulaire à partir d’un « germe », accompagné d’un récit un peu confus sur la génération (11.10.08.1,2,3). Le deuxième dessin représente un corps dense et unifié, construit à partir d’une sorte de squelette, dont il remplit les interstices, « soudant » les différents morceaux, les uns aux autres.

Un mois plus tard, il dessine une spirale, puis énumère les saisons, cette circularité qui s’ouvre par le décalage régulier d’une année. La croissance par agglomération et contigüités de cette spirale aboutit à un gros ventre rond comme la « Gidouille » du père Ubu, elle-même toujours ornée d’une spirale. Il surmonte cette forme d’une structure squelettique organisée en carrés qu’il « remplit », comme dans le dessin précédent, en les coloriant. La forme du bonhomme émerge donc de la graine originaire et de la spirale « auto croissante » qu’elle génère (11.11.18.1). Ceci fait il va vers la petite ferme avec sa tour qu’il remplit, jusqu’à la bourrer, de tous les objets possibles. Aucun vide, aucune béance n’est laissée. Voilà qui me fait associer sur sa mère et ses deux grossesses successives mais mon intervention reste sans effet.

Après un mois occupé à des activités répétitives, il reprend ses investigations. À nouveau un organicule à croissance spiralée puis une forme corporelle dense, agrandie par cloisonnement et remplissage jusqu’à obtenir une sorte de baudruche à deux bosses inégales. De la plus petite émerge une tête avec des yeux, deux jambes et un sexe (11.12.06.2). Il fait disparaître le visage et rallonge le sexe d’une sorte d’appendice vert. Je tente : Zizi… ce qui l’amène à faire aussitôt disparaître l’objet du délit sous une surcharge. Non ! dit-il.

À la séance suivante voilà une forme nouvelle, allongée. Le corps paraît transparent avec un contenu dans le ventre qui paraît être une reprise de la forme ronde de la séance précédente, placée maintenant à l’intérieur du ventre maternel (12.01.17). Puis, il fait encore un pas de plus : il découpe la figurine, la détachant du fond, exactement comme s’il la faisait naître au monde, en l’extrayant d’une gangue matricielle. Il dit : c’est une dame, elle a un bébé dans son ventre. Hector a effectué par ce dessin, une opération d’(auto?)-engendrement en plaçant « la petite graine » dans le ventre de maman. Cette opération magique implique sans doute le « zizi » apparu/camouflé de la séance précédente. 

Le double réapparaît

Avec le retour des hippopotames, ces figurines identiques avec laquelle il jouait au début, le thème du double surgit dans la représentation et dans le langage : il dessine, découpe, puis réassemble avec du scotch des formes allongées, et deux à deux symétriques (12.02.14) comme les deux jambes d’un pantalon et dit : C’est des jumeaux ! Un jumeau, c’est comme un autre moi. L’identification est donc présente en filigrane.

Deux séances plus loin, pour la première fois il peut laisser visible le visage de son bonhomme : deux yeux rassemblés par un contour font comme des lunettes sans branches (12.03.27.2). Il m’explique : C’est les yeux qui font peur. C’est les bébés qui fait peur on l’a mis dans le ventre. Elle a accouché le bébé dans le ventre (et ainsi on n’a plus peur). Hector prend ici le contrepied de Mélanie Klein : le contenu du ventre maternel n’est plus l’objet d’une attaque envieuse mais au contraire le lieu d’un enfouissement protecteur du bébé hostile. 

Hypochondrie, engendrement et double : corps perçu et représentation

Hector aura bientôt onze ans. L’angoisse des yeux semble définitivement dépassée. Il dessine un bonhomme à l’air rigolard avec des lunettes (13.01.08). Dans le ventre gît une forme ronde il dit : il a une « gargouille » (de : gargouillis ?). C’est à dire qu’il a mal au ventre (!) parce qu’il a quelque chose dedans. Au verso, il écrit les prénoms de tous les élèves de sa classe et dit : C’est une pizza, puis : C’est la CLISS avec tous les enfants dedans. On voit bien la fonction de ventre primordial de son dessin. 

Un an après le thème du double revient. Deux bonshommes sont construits en même temps, partie par partie et en parallèle l’un de l’autre. Ils ont de subtiles différences et oppositions de contraste (13.03.26.a,b). Puis, il sépare d’un double trait les parties du corps et procède ensuite au « détourage » de l’un des deux : il extraie la forme de la feuille. Les dessins seront désormais moins fréquents. Une capacité à fonctionner en processus primaire avec une fantasmatique orale s’inaugure dans un rapport nouveau au langage. Une rivalité garçons/filles permet l’apparition de la différence des sexes. C’est la comptabilité d’un jeu. À gauche les garçons sont champions, à droite les filles ont perdu. Il écrit : « Perdu / Filles », puis raye de traits rageurs les contenus du côté « fille » jusqu’à les effacer (13.06.04).

La différence se structure autour du gain ou de la perte dans un début d’organisation anale qui fait surgir le narcissisme secondaire. Dans cette logique fille équivaut à perdre, à petit, méprisable, juste bon à effacer. Garçon est investi à contrario d’une valence narcissique positive, triomphante et collective. Ce thème apparaît d’un coup, comme une évidence après les laborieuses et interminables constructions d’un corps unifié et d’un double jumeau.

S’affronter : fantasme, analité, narcissisme

Au retour des vacances d’été, commence une séquence nouvelle : un jeu de Domino. Il gagne, alors il range les dominos et retrouve les hippopotames jumeaux. Les affrontant museau contre museau, il dit : Mâle ou femelle ? Hector revient donc sur la différence des sexes et la valence narcissique où il l’inscrit. Il peut relier l’éprouvé de la honte à la différence des sexes par le retour à des positions autistiques bien assurées (les deux hippopotames). Ces explorations nouvelles confirment le mouvement aperçu avant l’été à partir du double : une différenciation sexuelle et une conflictualité narcissique s’organisent autour des affects de honte et de perte et prend forme, dans une transaction anale. 

Le jeu reprend dans la séance suivante mais il ne réussit pas à me battre, alors il s’affranchit de toutes nos règles. Mais je continue donc à gagner. Alors il passe sa rage sur la pâte à modeler. C’est nul les dominos ! dit-il. Cette activité à tonalité anale, exprime en même temps son état d’esprit : « Faire du boudin ; bouder ». Il me donne les boules de couleur marron (caca), disant : Elles sont nulles tes boules ! L’enjeu est devenu narcissique : la valeur accordée au moi ou à l’objet : Toi ou Moi. Savoir qui, de Toi ou de Moi, être nul, avoir les boules marrons, le caca, le rebut ; être le rebut enfin dont aucune maman ne voudrait : un nul. L’accès à la logique de la négation n’est plus très loin.

Un narcissisme pour souffrir ; enfin pouvoir s’identifier 

Dans ces séances, il s’agit de me faire éprouver ma propre nullité. Le pulsionnel sado-masochique anal rend possible une identification à partir de l’humiliation. Le  «T’es nul » s’organise dans le miroir avec le double et dans une dialectique de l’identique et du différent. Des « temps mort » s’intercalent, moments de repli sur des défenses autistiques. Puis le jeu reprend. Un bras de fer s’engage entre nous : c’est la lutte ! Il calcule, se défend, anticipe les coups. Il devient rusé et combatif face à ma persévérance. Le début d’une « introjection anale du pénis paternel » ? D’une identification à ma propre pensée ?

Identification hypochondriaque et fantasme d’un auto-engendrement dans le double

Deux mouvements semblent imbriqués chez Hector. L’un est une forme de l’auto-engendrement dans l’identification hypocondriaque à sa mère parturiente. L’autre, s’appuie sur le double figuré en séance dans ses deux dessins successifs : d’abord le germe, puis la représentation/organisation d’un corps par l’adjonction d’éléments denses autour d’un axe. Dans un deuxième temps, le germe se trouve intégré dans la figure qui représente la mère d’emblée enceinte. Une mère conçue (si l’on ose dire) comme une « mère–porteuse ». Enfin, le passage du dessin de la maman avec son ventre « occupé » à celui du bonhomme réjoui avec sa gargouille dans le ventre, témoigne de l’apparition d’une identification à sa mère par un éprouvé hypocondriaque. D’une part à sa capacité de digestion, de l’autre, à sa capacité d’engendrement. C’est bien à la naissance d’une théorie d’engendrement digestif que nous assistons, et c’est lui-même qu’il fabrique. D’ailleurs la série de dessins s’arrête lorsque ce bonhomme, construit en même temps en double, peut être détouré d’un seul tenant de sa matrice originelle. Comme si cette manipulation à caractère magique avait abouti à une représentation d’un corps affecté. 

Avec sa technique particulière de construction du corps : un axe vertical auquel s’agglomèrent des masses plus ou moins symétriques on retrouve Geneviève Haag. La difficulté à ce point dit-elle c’est « qu’il y a un problème de dédoublement ». L’enfant, cherchant à se détacher d’une gaine à l’abri de laquelle sa propre enveloppe se constitue, il la crée du même coup. Mais une enveloppe dont il doit pouvoir retrouver la présence sécurisante chaque fois que nécessaire ce qui lui permettra une sorte de naissance psychique au monde. 

Notes et références

  1. Joubert M., L’enfant autiste et le psychanalyste, essai sur le contre-transfert dans le traitement des enfants autistes. Paris, Le fil rouge, PUF, 2009.
  2. J’ai déjà cité (op. cit., p. 101) ce personnage inventé par Jorge Luis Borgès (Fictiones) qui voudrait que le chien aperçu à 15h32 de face ne soit pas désigné du même nom que le même chien vu de profil à 15h48. 
  3. Le plan pour moi, la contiguïté linéaire pour lui.
  4. Centre médico-psychologique, la consultation où je le reçois.
  5. M. Joubert, Temporalité et autisme ; de l’immuabilité comme modalité défensive, Psych. Enfant 46 (2) : 435-454. Paris, PUF, 2003. 
  6. M. Joubert, L’enfant autiste et le psychanalyste, p. 59. Paris, PUF, 2009.
  7. Acronyme qui désigne la classe spécialisée où il est accueilli.
  8. Cette construction en parallèle rappelle l’épisode précédent du recouvrement de manière alternée des surfaces de ses ongles et de celles des roues des petites voitures avec un feutre comme revêtement. Des surfaces délimitées et pouvant donc fantasmatiquement être séparées du tout. (p. 146)
  9. L’aspect noir et dense de ces figurines en font un parfait objet anal, ce qui renforce leur équivalence et rend paradoxale leur utilité à représenter la différence des sexes. 
  10. Là encore, comme dans la séquence après sa première victoire aux dominos. Le repli sur la position autistique bien connue (le jeu des hippopotames jumeaux) est nécessaire à l’intériorisation (introjection ?) de l’affect dépressif, le sentiment de son malheur. C’est ce mouvement d’introjection qui lui permet l’ouverture à la significativité narcissique/anale de ce qui se joue entre nous.

La fibre dépressive. Dépréciation et mission « impossible »

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J’ai découvert en même temps que vous le titre de ma conférence de ce soir. Dans l’annonce, le titre initial, la voie dépressive, est devenue la voix dépressive. Le quiproquo n’est pas sans intérêt.

Tout comme les yeux sont pour Baudelaire les fenêtres de l’âme, et le visage, pour Levinas, le lieu du signe fait vers l’autre, vers l’étranger, la voix fait résonner le qualitatif de la psyché. Elle transmet ses nuances affectives ainsi que les variations de ses intensités. Freud (1923) avait différencié nettement les rôles respectifs du sonore et du visuel dans la constitution de la psyché et la transposition des réalités psychiques sur les perceptions externes, voie permettant que les premiers deviennent conscients par le biais des seconds servant alors de véhicules. Si le visuel sert au besoin de contenus représentatifs de la psyché, le sonore et l’acoustique vont jouer le rôle de support aux sensations des processus internes. Ainsi le visuel se trouve être plutôt au moi, et le sonore au surmoi. Leur articulation est essentielle dans le traitement de la castration dont ils composent les deux temps du complexe (le «vu» et l’«entendu»). La voix laisse entendre les qualités du travail psychique et de la mentalisation, réalisé par les processus psychiques impliqués. Elle a donc un pouvoir d’attraction identificatoire pour les processus psychiques en attente de devenir, nécessaires aux diverses modalités de travail psychique.

Ces processus et leurs procès sont élaborés par la voie de l’identification dont un des principaux supports est justement la voix de l’autre. Nous savons le rôle du chant et de la musique pour transmettre les affects, aussi bien la ténuité, la détresse et l’évanescence du canevas de la vie, que la puissance et la fermeté, l’autorité des impératifs qui nous exigent et nous constituent.

Dont acte pour la voix, en tant que voie royale de la reconnaissance du travail des processus psychiques, et que voie d’attraction des divers transferts, d’effroi (le cri), d’abandon, d’appel au secours, de précipitation, d’étonnement, d’élation, mais aussi d’autorité (la grosse voix) par lesquels le psychisme s’installe.

Quant aux termes de dépréciation et de mission, ils annoncent ensemble une mission impossible à l’origine de l’autodépréciation, mais aussi l’impossibilité d’accéder à une appréciation critique, en fait à une dépréciation de la valeur de ce et de ceux qui aliène le sujet déprimé. Cette dépréciation du contenu de leurs messages exige la reconnaissance de la survalorisation aliénante de ceux-ci. Il s’agit donc pour le sujet, de se dés-identifier de ces messages imposés et surinvestis afin de s’en libérer. L’enjeu est l’acquisition d’une position critique, le risque étant de faire un transfert du transfert d’aliénation sur d’autres messages.

Adoptons donc pour titre, la fibre dépressive. Vous avez certainement déjà entendu beaucoup de choses très intéressantes sur la dépression au cours de ce cycle de conférences, sinon de toutes les couleurs, au moins de toutes les nuances de gris, étant donné la pluralité et la polysémie du terme de dépression.

Ce terme est très largement utilisé tant en clinique psychiatrique que dans les médias et le public.

Dans le champ de la psychiatrie, il fait partie des termes vagues, pour ne pas dire fourre-tout appartenant à la nosographie spécialisée qui a toujours eu besoin d’une catégorie marquée par l’imprécision ce qui lui permet d’amalgamer des tableaux cliniques fort différents tant du point de vue psychogénétique que psychopathologique, leur point commun étant quelque élément manifeste, un degré d’anxiété ou de mal-être ou une fatigue comme ce fut le cas avec la neurasthénie à la fin du XIXe siècle, ou un trouble de l’humeur comme c’est le cas avec la dépression.

C’est en déconstruisant le bloc hétérogène de la neurasthénie que Freud, à la fin du XIXe siècle, a pu différencier tout d’abord une hystérie d’angoisse, et à partir de celle-ci les névroses psychiques et les névroses actuelles, c’est-à-dire deux classes majeures de troubles, les uns strictement psychiques, les autres psychosomatiques, les deux pouvant s’amalgamer et se dissimuler l’une l’autre par le biais des conversions corporelles hystériques. Au sein de chacune de ces deux classes sont décrits des tableaux référés au terme de dépression, les dépressions hystériques, celles d’infériorité et mélancoliques pour les psychonévroses, les dépressions essentielles et ce que je dénomme les dépressions libidinales, pour les névroses actuelles. Nous préciserons ces termes dans les lignes qui suivent.

Ces deux grandes classes, psychosexuelles et actuelles, correspondent à des organisations métapsychologiques très diverses et surtout absolument opposées. La première relève entièrement du mécanisme psychique, c’est à dire de la surdétermination psychique dans laquelle est impliquée l’histoire du sujet, ses identifications, sa sexualité infantile, son inconscient, ses impératifs, etc. La seconde est basée sur une neutralisation de l’économie pulsionnelle à sa source empêchant tout travail de mentalisation, avec un mésusage comportemental de la sexualité. Toutefois les deux peuvent être conçues comme des réponses différentes à une commune réalité interne, la dimension traumatique propre à toutes les pulsions, leur tendance au retour à un état antérieur jusqu’au sans vie, ce que je dénomme la régressivité extinctive. 

Plus tard, quand Freud établit sa nosographique psychanalytique de la catégorie des pathologies psychiques à proprement parler, il opta pour une distribution en deux grandes classes structurelles, les névroses et les psychoses. Mais son élaboration du narcissisme avec les pulsions du moi, l’amena à en envisager une troisième, les psychonévroses narcissiques au sein desquelles il réunit la mélancolie, les perversions, l’hypochondrie etc.

Sans nier les différences entre ces différents tableaux, Freud les a néanmoins, lui aussi, réunis dans une immense classe assez vague qui a donné lieu aux appellations de borderline et d’état-limites, toutes deux recouvertes par le mot moins spécialisé de dépression. Il existe donc une certaine similitude et analogie entre ce qui a fondé l’immense champ couvert par la neurasthénie, puis par les psychonévroses narcissiques, les borderline, les états limites, et enfin celui de dépression. Cette analogie perceptible par le flou et le fourre-tout, concerne la clinique même de ces divers tableaux ; d’où l’influence de la clinique sur la terminologie qui en rend compte.

À la fin de sa vie, Freud (1938) ré-insista sur le fait que les tableaux les plus différenciés, les névroses de transfert et les psychoses, ces tableaux prototypiques qui lui ont servi de référentiels théoriques, sont eux-mêmes dans la réalité clinique, des constellations plurielles, multifocales, des mosaïques et des entremêlements de diverses logiques. Il précisa alors que l’immense champ des psychonévroses narcissiques couvrait la plus grande partie des plaintes et des symptomatologies à l’origine des demandes de traitement psychanalytique. Nous avons appris depuis que la clinique est hétérogène et plurielle. Nos topiques sont éclatées.

Avec le terme de dépression, nous nous retrouvons dans une situation tout aussi inconfortable qu’avec la neurasthénie. Il nous faut donc préciser ce qui se dissimule sous cette terminologie vague. Sous couvert du terme de dépression, nous pouvons retrouver des pathologies traumatiques avec des dépressions de la vitalité libidinale, que je dénommerai dépressions libidinales ; des dépressions dites essentielles où le noyau « actuel » de neutralisation domine au dépens de la mentalisation ; des dépressions névrotiques qui suivent a contrario les logiques les plus riches de la vie psychique, impliquant l’histoire singulière, le corps de la sexualité infantile, le fantasme et ses fantaisies, les identifications et leurs conflictualités, etc. ; enfin un champ plus spécifique de la dépression ayant en arrière-fond la problématique des vécus d’infériorité, de dévalorisation, de dépréciation etc. Ce sont les dépressions proprement dites que nous pouvons qualifier aussi de mélancoliques puisqu’elles s’y réfèrent.

Du point de vue psychanalytique, toutes les solutions dépressives rendent compte très clairement de la qualité la plus élémentaire de toutes les pulsions, leur tendance régressive à un retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique, au sans vie, leur régressivité extinctive. Les tableaux de dépression traduisent cette tendance extinctive et la réalise en partie afin d’arrêter sa dynamique. Ainsi dépression et inhibition se trouvent étroitement liées. Tout tableau clinique de dépression est donc concerné par ce que donne à entendre le terme même de dépression, la pression et la dé-pression, termes qui mettent en valeur le trouble économique à la source et la valence négative dissimulée habituellement par la productivité des contenus symptomatiques. La dépression trouve donc son origine dans les tendances négatives qu’elle traduit, et dans la faiblesse des tendances positives productrices de substituts psychiques. Néanmoins, la dépression peut aussi être le résultat du travail de symptôme dans les cas de dépression névrotique. Il est alors le produit du procès de l’après-coup, alors que les dépressions proprement-dites sont des achoppements de ce procès, des arrêts en chemin.

La clinique la plus fréquente de nos cabinets d’analyste offre surtout l’apparition de moments dépressifs mêlant tristesse, pleurs, fatigue voire aboulie et apathie, moments s’accompagnant fréquemment de fragilité somatique concomitante. Les divers tableaux évoqués s’y trouvent ainsi amalgamés, sur le modèle des topiques éclatées.

Soulignons encore que la régressivité extinctive concerne les deux tendances pulsionnelles élémentaires et non pas seulement la pulsion de mort. Éros ou pulsion de vie tend aussi à l’extinction, mais sur un mode différent, qui n’est pas celui de la réduction propre à la pulsion de mort. La tendance au retour antérieur de la pulsion de vie, se traduit par une tendance à ne jamais s’arrêter d’investir et donc à défaire tout investissement pour le suivant. Il s’agit d’une labilité libidinale par le fait d’une course infini à l’investissement tout aussi infini. Éros ne possède aucune tendance à stabiliser ses investissements, à les conserver. Investir est le but en soi. Cliniquement, cette tendance est agie par le transfert de précipitation s’opposant à toute production de précipités. Cliniquement les fuites en avant, les contingences, l’instabilité de tout projet, les propensions à l’inachèvement au profit du nouveau, les aspirations à l’infini, en rendent compte.

Cette utilisation floue du terme de dépression dans la psychiatrie se double d’une autre détermination, émanant d’une tendance interne au psychisme, dénommée psychologie collective, qui nous habite tous et qui trouve à se concrétiser tout particulièrement dans nos vies relationnelles groupales, tendance à utiliser des termes flous et indéterminés permettant d’échapper à la singularité de nos discours, de nos misères et troubles psychiques, donc au service tout à la fois de la pudeur et du consensus groupal, mais aussi du refoulement individuel avec atténuation et allusion permettant d’échapper au travail de prise de conscience. Le vague à l’âme ne dit pas l’engagement du sujet dans son trouble de l’humeur, par ses souhaits et ses déceptions, par son histoire individuelle, par ses résistances et ses symptômes, par sa gestion toute personnelle et intime de son activité pulsionnelle, gestion qui implique sa processualité psychique, qui elle-même repose et s’étaye sur son histoire identificatoire auprès des personnages qu’il a utilisés au cours de sa vie pour installer sa vie psychique et en soutenir l’efficience. Le terme de dépression redouble lui-même cette logique en donnant celui populaire encore plus vague de déprime.

Quelques mots de séméiologie

Ce sont surtout des vécus, des ressentis tant affectifs que sensuels, tous éprouvés par conversion corporelle, qui composent la séméiologie commune à toutes les dépressions. Ainsi un certain nombre de vécus caractéristiques, traduits par des pensées et des éprouvés, fondent la définition commune des dépressions.

Ce sont les vécus de dépréciation, de dévalorisation plus ou moins intense, ceux d’infériorité (avec les diverses significations de ce terme), voire ceux d’auto-accusation – de ne pas avoir fait ce qu’il fallait ou d’avoir fait ce qu’il ne fallait pas -, ou d’auto-réprobation avec une mésestime et le sentiment de démériter, d’être indigne, pouvant aller jusqu’à un vécu de damnation pris dans des explications diverses, classiquement religieuses. La logique dépréciative prédomine celles de la honte et de la culpabilité. La problématique de la valeur eu égard à un idéal, de la dévalorisation, l’emporte sur celle de la transgression référée à une punition.

L’examen métapsychologique d’un tableau clinique exige de réunir la séméiologie manifeste (pour le psychanalyste le discours de séance), le tableau prototypique de référence (pour la dépression le deuil), et le tableau clinique extrême offrant un grossissement des processus engagés dans la configuration étudiée (pour Freud la mélancolie, en fait le syndrome de Cotard).

Le tableau clinique prototypique auquel s’est référé Freud pour les dépressions est bien sûr celui du deuil avec son extrême la mélancolie (caractérisée par une inhibition psychomotrice, une aboulie, une intense douleur morale liée à une dépréciation, un sentiment d’indignité, de culpabilité, de désespoir, de vanité, etc.). Toutefois, la mélancolie peut elle-même donner lieu un tableau encore plus extrême riche d’enseignement. Il s’agit d’une forme très particulière, une négation de soi-même dénommée le syndrome de Cotard, dans lequel le sujet se décrit uniquement par ses manques, ceux-ci incluant son corps propre qu’il ressent et vit comme un lieu de dégradation, de pourriture, d’effacement progressif, voire d’absence, dépassant largement toutes les questions de douleur morale associés au deuil central dans la mélancolie, même si le deuil de l’objet est remplacé par un deuil d’une partie du moi. Cette perte d’une partie de soi en lieu et place de la perte d’un autre se déploie dans un délire de négation de soi ; le sujet affirme qu’il est mort et qu’il a déjà été tué. Le rapport à la mort déjà là du syndrome de Cotard va parfois s’objectiver par un suicide censé mettre fin à l’immortalité de celui qui se pense déjà mort. Cela nous laisse deviner que l’enjeu psychique du meurtre est central dans la dépression avec son négatif qui est l’effacement de soi-même, le suicide (sui-cide : tuer soi). Dans le syndrome de Cotard, le sujet se présente comme ayant déjà été l’objet d’un meurtre, d’où la symptomatologie négativiste énoncée en termes de négation (« je n’ai pas de bras, je n’ai pas de regard, je n’ai pas de pensées, je n’ai pas de sentiments, de bouche, etc. »). Cela nous permet de déduire que le meurtre fondateur à la base de la subjectivation est l’opération non disponible, hypothéquée voire éradiquée dans les diverses dépressions.

Il convient de préciser ici que l’opération fondatrice de la pensée humaine sous tous ses aspects, depuis les contenus verbaux représentatifs et syntaxiques, mais aussi les contenus visuels (images), ainsi que ceux des sensations (affects, sentiments, émotions, sensations proprioceptives diverses témoignant de l’état du corps et du psychisme, sensualité, érogénéité) nécessite pour parvenir à la conscience une série d’opérations de transformation qui sont vécus inconsciemment en tant que meurtres, et qui sont l’objet de meurtres éliminateurs. Le jeu et les enjeux des culpabilités les concernent au premier plan. Ainsi la fondation des pulsions exige-t-elle un meurtre portant sur leur tendance extinctive, celle du narcissisme le meurtre de la désexualisation, et celle de l’accès à l’objectalité, le meurtre de la résolution du complexe d’Œdipe. Chacune de ces opérations participant au « meurtre fondateur » peut être l’objet d’un meurtre éliminateur. Nous abordons alors les logiques traumatiques, celles de la resexualisation et celles du complexe d’Œdipe.

Où se trouvent rapprochés ici, en un socle ayant valeur de fond commun de toutes les dépressions, le célèbre meurtre d’âme marquant le destin d’un sujet et ce délire de négation affirmant un meurtre ayant déjà eu lieu et dont le sujet a été l’objet.

De façon plus banale, ce vécu s’exprime par des formules du type : « j’ai tout pour être heureux/se mais ma vie est sans intérêt », faisant basculer un tout soi-disant objectif placé à l’extérieur, en un tout ou un rien subjectif, un manque intrapsychique. De cette façon, le déprimé dit bien sa vérité : il a tout ce qu’il faut au niveau psychique pour réussir une mentalisation satisfaisante, mais il est le lieu d’un manque qui le met en situation de manquement de réalisation et dont l’origine lui reste totalement inconnue et mystérieuse, et lui échappe radicalement. De cette façon, à la différence du fantasme hystérique ou névrotique qui jouit d’être possédé sous couvert du conflit d’être dépossédé, le déprimé est le lieu d’une possession qui le dépossède vraiment, voire le déprive, de ses envies, de ses souhaits, de ses conflits, de tout potentiel projet, de ce qui habituellement fonde un sujet ; d’où la fréquence à laquelle il est référé pour ce type de tableau clinique à la notion d’identité, une identité de manquement. Le « je suis manquant » s’impose, en lieu et place de « il/elle me manque ».

Cette problématique se répercute, sur le plan séméiologique, sur la capacité à investir, sur la tonicité et la tonalité des investissements, du corps propre, du narcissisme, de la voie objectale, de l’autre etc. C’est ce manque d’investissement qui a amené les psychiatres à décrire l’aboulie avec asthénie et atonie du mélancolique.

Rappelons à nouveau que le discours en séance chez un psychanalyste peut prendre diverses significations alors qu’il est exprimé avec des termes semblables ; le contexte séméiologique global est donc très important pour évaluer la dynamique psychique qui occupe un patient à partir de ses maux et de ses mots, ceux-ci ne pouvant être entendus immédiatement dans leur valeur psychique sans cette re-contextualisation ; sinon la psychanalyse se ravalerait en une simple nouvelle lecture de symboles et d’équivalences.

Déployons maintenant les divers vertex dissimulés sous le terme de dépression. 

a) Les vécus d’infériorité et de dévalorisation

Ils peuvent très bien traduire un fantasme inconscient de comparaison, avec un grand frère ou une petite sœur, ou l’inverse ; de façon générique la comparaison impliquée concerne le duo enfant-adulte ; Freud se réfère aussi à une réminiscence, l’impossibilité de faire un enfant. Mais ces comparaisons ne prennent une valeur psychique d’infériorité que lors de la prise en compte de la différence des sexes au sein de théories sexuelles infantiles. Auparavant l’enfant ne se pense pas inférieur ou supérieur. Installé dans le confort fantasmatique de His Majesty the Baby, l’enfant est alors comme le petit garçon disant à sa mère devant le spectacle désolant de leur maison qui brûle, sa mère pleurant abondamment la perte de leur arbre généalogique : « ne pleure pas Maman, je vais t’en refaire un autre qui commencera avec moi ». Ces comparaisons éprouvées en termes d’infériorité traduisent une théorie sexuelle infantile mettant la fille en position d’infériorité eu égard au fait qu’elle n’aurait qu’un petit pénis objectivé par son clitoris. Dans une telle logique, celui-ci n’attend en fait que l’alchimie du Prince Charmant pour s’épanouir ; la pousse de ses seins à l’adolescence puis son l’enfantement étant la réalisation fructueuse de cette attente. Néanmoins, la réminiscence de cette théorie d’infériorité basée sur la comparaison patente avec l’organe du garçon peut continuer à produire ses effets, si l’endeuillement de la théorie phallique ne se fait pas et si le déplacement sur seins et grossesse se maintient tel quel.

Cette logique névrotique basée sur une théorie inévitable et très utile pour traiter la dimension traumatique attachée à la différence des sexes, permet en fait de soutenir le fantasme mégalomaniaque de la révélation, tel le vilain petit canard devenant le plus beau des cygnes, ou Cendrillon coiffant ses sœurs au poteau de la chaussure de verre. S’accomplit alors de façon hallucinatoire le désir d’épanouissement du plus beau de tous les organes du monde ; le plus beau de tous les bébés, de tous les bijoux, etc. Dans le cas de la dépréciation névrotique, la dépression d’infériorité, la mégalomanie de l’accomplissement d’un souhait avec l’attente et l’espoir d’accéder à une complétude par l’advenue d’un merveilleux organe, est renversée et dissimulée par un discours d’infériorité, un vécu d’être minable et surtout ridicule, vécus qualifiés de dépressif.

Une célèbre réplique en mot d’esprit peut dès lors servir d’interprétation : « pourquoi te fais-tu si petit, tu n’es pas si grand ».

Dans cette lignée nous retrouvons également les logiques des satisfactions masochistes servant de déformation, c’est à dire d’accomplissement hallucinatoire d’un souhait dissimulé, satisfaction masochistes surprenantes au premier abord, mais beaucoup moins quand nous les resituons dans le contexte d’une telle réalisation hallucinatoire d’un désir voilé, permettant d’échapper à la prise de conscience de celles transgressives maintenues ainsi telles quelles, les logiques des vœux œdipiens. Il s’agit alors de faire l’économie du renoncement envers ses désirs œdipiens. Plutôt vivre l’infériorité que la tristesse d’avoir à renoncer et à porter ses objets perdus.

La dépression affirme alors une castration afin de l’éviter en tant que punition. En même temps se maintiennent les logiques transgressives œdipiennes du meurtre et de l’inceste, contre le renoncement et la tristesse qui l’accompagne.

Soulignons encore que dans cet espace psychique de dissimulation, la richesse du psychisme est intacte et la vie fantasmatique riche bien qu’inconsciente et préconsciente. Elle se réalise par le biais de substituts tels les contes évoqués.

b) L’idéal et les identifications ; le moi idéal, l’idéal du moi, les identifications défectives.

Nous abordons ici une autre configuration des tableaux de dépression, celle qui peut être qualifiée de dépression proprement dite, en laquelle le sujet est peu marqué par les vécus de tristesse et de douleur morale, ni par les manifestations corporelles qui les accompagnent. Le sentiment qui domine est celui d’être manquant d’une partie de soi, et non pas d’avoir perdu une être cher ; d’être soumis à une immobilisation, à une imposition venant « d’on ne sait d’où », conférant à ces tableaux une valence d’aliénation par le fait que des identifications imposent un tel vécu. Elles s’imposent et tombent sur le moi selon la formule consacrée pour la mélancolie : « l’ombre de l’objet tombe sur le moi ». Ce modèle reconnaît que les identifications qui devraient instituer et fonder le psychisme d’un sujet contiennent en elles ce qui l’aliène et l’empêche de se constituer, ou ce qui l’oblige à se constituer selon une imago idéale imposée en lien avec les besoins défensifs des parents. His Majesty the Baby ne peut exister que dans le champ d’une telle aliénation au besoin défensif d’un autre, un parent ; sinon l’enfant est désinvesti en désamour et livré à l’abandon, voire haï.

Il s’agit d’identifications contraignantes sur un mode négatif, de messages parentaux inconscients qui obligent leur enfant de grandir en fonction de leurs propres besoins défensifs, ceux de l’un des parents, plus généralement du couple.

Ces identifications peuvent aussi être abordées selon les vécus de manque. Ce sont alors des identifications défectives qui imposent au sujet de rester manquant. Tout son développement sera frappé de manquements envers son propre devenir, en conflit avec les manquements envers sa mission de soutenir, de s’identifier à ce qui complète les défenses parentales, à leur fournir ce dont ils manquent. Telle est sa mission « impossible ». Personne ne peut remplacer les processus psychiques manquant d’un autre, mais la tentation de s’y consacrer, dévouer et épuiser est forte. L’autodépréciation par incapacité et dévalorisation, prend alors le pas sur cette reconnaissance d’une impossibilité.

Les logiques du manque, avec les délires de négation que nous avons rappelés plus haut, s’avèrent être des manques-castrations imposées identificatoirement avant toute activité transgressive. Certes ces deux logiques s’entremêlent en tirs croisés puisque le destin de l’enfant est alors de rester dans un lien narcissique et antitraumatique à son parent, ce qui prend en même temps la valeur de lien œdipien. Mais la menace qui domine du point de vue de la castration, est paradoxale. La castration advient alors par la menace de retrait d’amour, voire de désinvestissement, qui dépend du fait que l’enfant sort ou non de la mission inconsciente qui lui a été identificatoirement imposée et qui trace son destin. Les identifications d’emprunt, celles imposées ou encore celles défectives, déprivent l’enfant d’un devenir en tant que sujet à part entière, orientant son avenir, qui parfois peut être fort réussi, brillant et créatif, mais prisonnier de la condition qu’il reste au service des besoins parentaux.

Nous pensons ici bien sûr à un célèbre texte de Freud de 1922 concernant la névrose démoniaque du 17e siècle. Dans ce texte, Freud utilise le même modèle qu’il avait utilisé pour la mélancolie, dans lequel ce sont les besoins défensifs d’un parent qui tombent sur le moi juvénile non encore formé, et qui impose à celui de se développer selon certaines distorsions, avant même que le moi puisse se former, l’orientant, le distordant dès l’origine.

Dans ce type de dépression le champ fantasmatique est fortement réduit, parfois il peut exister dans l’espace qui lui est pré-tracé ; mais ces patients donneront le sentiment de vivre dans un espace mental rétréci et répétitif, voire amputé. Le champ fantasmatique est alors réprimé et contraint.

Ces identifications défectives hautement déterminantes pour l’état dépressif vont être plus ou moins précoces, soit primordiales et s’imposer dès le début de la vie, soit au contraire offrir un champ suffisamment large à l’enfant et s’imposer au moment de la résolution du complexe d’Œdipe, selon les deux temps des deux grandes identifications, l’identification première au parent de la préhistoire personnelle et puis l’identification à chacun des parents combinés dans les logiques œdipiennes.

Le tableau dépressif trouve sa significativité eu égard à cette mission impossible, ce destin, cette vocation, ce dévouement sacrificiel que l’enfant doit avoir à l’égard de ses parents. Il se restreint et se déprécie au lieu de se libérer en dépréciant les demandes émanant de ses parents.

Il est alors déprimé de ne pas pouvoir réaliser sa mission envers ceux-ci ; il est dé-primé de toute identité de His majesty the baby ; sa dépression est son impossible ; personne ne peut combler et tenir lieu des défenses psychiques manquantes à quelqu’un d’autre.

Mais il est aussi déprimé de ne pas pouvoir poursuivre son chemin eu égard à son identification première contenant un impératif à grandir, à déployer sa vie psychique selon l’idéal du fonctionnement psychique contenu dans cette identification grosse du devenir et des potentialités de l’enfant. Il est déprimé de ne pouvoir se libérer, de ne pouvoir disposer d’une opération « meurtre » fondatrice.

Le déprimé se trouve donc pris entre deux voies radicalement incompatibles alimentant son vécu de déprimé ; l’une de ne pas être capable envers ce qui est attendu de lui – il se considère totalement sans valeur eu égard à la demande des parents -, d’où un manque à être aimé ; l’autre émane de son incapacité à satisfaire l’exigence interne issue de son propre impératif de mentalisation. Il manque à tous ses devoirs. Ces deux faces se combinent étroitement à l’intérieur même du vécu de dépression. 

C’est ici qu’apparaît le négatif de la dépression c’est-à-dire les solutions d’emprise. Toutes deux sont concernées par la violence, celle-ci se trouvant différemment engagée dans le cas du déprimé et de l’emprise.

En effet, nous pouvons considérer que cette imposition par les identifications est une violence faite à l’enfant, un meurtre d’âme, et que pour pouvoir s’en libérer, l’enfant ou l’adulte devra aussi suivre en thérapie, un trajet de violence libératrice contre ce que lui imposent ses identifications ; à condition bien sûr que cette libération s’accompagne d’une véritable mentalisation là où elle a été empêchée jusque-là, sinon il risque de se satisfaire d’une solution d’emprise ou de transfert de transfert d’aliénation. 

Mais comme rien n’est univoque, la soumission, la passivation et la tentative de satisfaire les besoins défensifs des parents vont amener l’enfant et le futur adulte à soutenir une position violente envers l’impératif lui rappelant qu’il a à se désaliéner et à se libérer afin de déployer son propre accomplissement. Là aussi, la violence trouve ses raisons d’être sur plusieurs flancs qui se conjuguent les uns aux autres pour dire la vérité ambivalente d’un patient.

Être abandonné, désinvesti, le désamour au lieu de la punition ; une différenciation des investissements s’adressant à l’enfant apparaît ici, entre l’enfant tenant lieu de désirs incestueux qui ouvre sur les névroses, et l’enfant désinvesti suite à son « impossibilité » de répondre aux demandes des parents, enfin l’enfant non investi se trouvant contraint à construire des néoformations, des néo-solutions anti-traumatiques. Dans chaque cas des signes de dépression existent, mais avec des significations très différentes. 

c) Les dépressions libidinales

Nous abordons ici un troisième aspect particulièrement délicat, celui de la régénération libidinale et des sources pulsionnelles. Nous ne ferons que l’effleurer.

Nous avons déjà évoqué la tonicité, les qualités de liberté, de plasticité et de malléabilité de la libido. Nous avons aussi évoqué le fait que les processus à l’origine de la libidinalisation de la psyché puis du corps, fondateur de son érogénéité, peuvent aussi être largement défaillants et avoir des conséquences très fâcheuses sur les fondements mêmes du psychisme, celui-ci se trouvant déprivé de ses sources énergétiques, économiques. Il s’agit ici des variations de l’intensité de la libido, de sa tension et de sa régénération en un laps de temps donné, donc du rythme de sa régénération et de sa mobilisation.

Nous retrouvons ici les signifiés liés au terme même de dépression, et à ceux qui l’ont précédé. En effet se laisse entendre dans dé-pression, une théorie des fluides, avec un affaiblissement, un affaissement de la pression. La métaphore des fluides rejoint les représentations que nous pouvons avoir de la libido en tant qu’énergie sexuelle (l’orgone et les tentatives de capture d’orgone de Wilhem Reich). L’insaisissabilité de la libido, de cette énergie psychique inconsciente, est à l’origine de toutes les métaphores substantielles cherchant à l’objectiver, la réifier ; bien sûr s’en saisir en tant qu’essence du désir, en tant que Graal !

Le terme de pression et ses métaphores convoquent aussi des représentations plus anciennes, moyenâgeuses, soutenues par le terme d’humeur, ce dernier mêlant les troubles affectifs et une conception de ceux-ci référée également à la circulation de fluides somatiques, la circulation des humeurs (l’atrabile, la bile, le flegme, le sang). Dépression et corps étaient alors reliés par des théories plus ou moins infantiles, évoquant diverses corpologies, tout comme celles qui accompagnait le terme hystérie. L’hystérie était pensée, en Grèce antique, due à des déplacements de l’organe utérus, lui-même pensé comme un organe baladeur créant des jouissances selon ces lieux de migration.

Pour les troubles de l’humeur, il s’agissait donc de l’humeur et des humeurs, avec leur double face psychique et somatique.

Plus tardivement le terme de thymie prit le relais avec une autre conception associée au thymus, qui soutenait une théorie de maturation affective. Le terme de thymie a une étymologie le rapprochant du cœur, excroissance charnue auxquelles étaient liée l’affectivité ; où l’on retrouve à nouveau les champs croisés entre des réalités psychiques et des réalités somatiques, par les termes de cœur et de thymus.

Les troubles thymiques étaient pensés liés à un défaut de maturation. L’immaturité infantile de « Jean qui rit, Jean qui pleure » devait céder selon le modèle de la disparition du Thymus, et laisser place à une stabilité mature de l’humeur.

Un fond de vérité s’exprimait donc dans toutes ces théories, qui ne pouvait évidemment pas se dire en terme scientifiques, mais selon des théories magiques et imaginaires.

Avec les dépressions libidinales, nous sommes dans des logiques traumatiques, les processus psychiques censés les transformer n’étant pas efficient. Le mystère porte alors sur cette identification première qui installe une retenue et une mise en réserve de la libido dans le ça, donc une tension libidinale alimentant un vécu de tonicité et de vitalité. La perturbation concerne les processus responsables de la régénération, de la revitalisation, de l’avitaillement libidinal de l’ensemble de l’appareil psychique, de sa vitalité. C’est peut-être le seul cas où des médicaments peuvent être indiqués, afin de suppléer à ce manquement de ces processus originaires, avec les conséquences déjà soulignées portant sur l’ensemble des investissements libidinaux, sexuels, narcissiques ou objectaux. Cette dépression libidinale est un trouble de la tension libidinale psychique, avec un défaut du processus de double retournement fondateur de la vie pulsionnelle et de l’instauration de l’ensemble des investissements.

d) Enfin il importe d’avoir une vision réaliste de tableaux décrits précédemment et d’envisager que ceux-ci, dans la clinique et la pratique quotidiennes, participent de chiasmes et d’entremêlements. Ils ne se présentent que très rarement différenciés de façon aussi précise que le pourrait le laisser supposer mes propos théoriques précédents ; mais ils se manifestent par le biais de chiasmes mélangeant les différents registres, tout comme les constellations des personnalités sont actuellement de plus en plus envisagées, non plus selon des structures stables et univoques, mais selon des topiques éclatées occupées, réunissant et amalgamant plusieurs logiques entremêlées, offrant ainsi des tableaux cliniques infiniment variés et compliqués, dans lesquels il est parfois difficile de repérer, de différencier et de retrouver chacune des logiques envisagées plus haut.

 

Conférence donnée à la SPP le 13 Juin 2019 dans le cadre des Conférences d’introduction à la psychanalyse.

Résumé

L’imprécision du terme de dépression relève tout à la fois de la diversité des tableaux cliniques mis sous cette appellation, du besoin d’esquiver toute élaboration psychique – besoin à la base d’un langage propre à la psychologie collective -, et d’une contamination par le négativisme de la clinique elle-même, les identifications défectives et aliénations impliquées dans les dévalorisations et dépréciations.

Au-delà du caractère qualitatif des investissements (leur consistance) qui peut spécifier l’appellation commune de dépression, il est possible de différencier les dépressions névrotique, mélancolique, essentielle et libidinale.

Processualité dans une investigation psychanalytique d’un jeune enfant avec ses parents. Les aléas de l’intégration de la censure de l’amante

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Lorsqu’un psychanalyste reçoit un jeune enfant et ses parents, il est sollicité pour donner un avis, pour poser une indication, et orienter vers le site le plus adapté.

Dans le domaine de la psychosomatique, les perturbations somatiques sont envisagées dans le cadre plus complexe d’une dynamique et d’une économie psychique. L’intégration de la censure de l’amante favorable à l’organisation psychique de l’enfant, issue des travaux de M Fain et D Braunschweig constitue notre boussole théorique.

Nous cherchons à apprécier la qualité de la relation mère/père/enfant et la capacité à différencier le rôle maternant et la fonction amante de la mère. Par le biais de troubles somatiques, est souvent posée la question des capacités de l’enfant à gérer les séparations et les désinvestissements.

Je vais m’intéresser à la façon d’adresser un jeune enfant et ses parents vers une psychothérapie conjointe parents-enfant telle que nous la pratiquons à l’IPSO au sein de l’équipe qui a réfléchi à ce cadre particulier et complexe. Face à une première consultation qui manque d’associativité, comment permettre qu’un processus puisse émerger.

L’investigation du psychosomaticien prend en compte les troubles somatiques, apprécie la qualité des interactions fantasmatiques entre les parents et leur enfant, porte une attention toute particulière à tous les organisateurs de la construction psychique comme l’organisation des auto-érotismes, la capacité à régresser, à rêvasser dans les bras de la mère, la présence de l’angoisse face au visage de l’étranger, la tolérance aux frustrations et aux séparations.

Dans un premier temps, les parents parlent pendant que l’enfant se met ou non à jouer. Est respectée leur associativité concernant les troubles de leur enfant, et chez l’enfant toutes les modalités d’expression, le contenu de ses jeux, de ses paroles et les interactions relationnelles diverses qui s’y jouent.

L’investigation permet de resituer les troubles de l’enfant dans les conditions qui les entourent et dans leur temporalité, et de repérer les difficultés éventuelles dans la capacité de l’enfant à faire face aux situations de séparation et de désinvestissement.

L’évolution du premier âge de l’enfant est primordiale pour la construction de la vie psychique vers la complexification de l’intégration de l’unité psychosomatique. Les grandes fonctions comme l’alimentation, le sommeil, la psychomotricité etc. sont explorées à un moment donné, si les parents n’en ont pas fait mention. L’expression motrice ou fonctionnelle dans la vie du jeune enfant ainsi que les modes de défense dans certaines situations de frustration ou d’excitation sont des indicateurs de la mise en place de sa vie psychique. L’influence des messages adressés par la mère au cours des soins vont avoir un effet sur l’instauration des fondements nécessaires à l’acquisition de capacités de représentation mentale. L’échec de la mise en place de la mentalisation, l’échec du refoulement primaire et l’absence de pare-excitation peuvent se traduire par la prévalence de réponses comportementales ou de traits de caractère.

Une situation clinique

Louis est un petit garçon de moins de trois ans que je reçois avec ses parents pour des troubles du sommeil sévères. Dès qu’il me voit, Louis se détourne et se cache dans le giron de sa mère laquelle va le retenir le plus souvent dans ses bras.

Les troubles du sommeil envahissent les soirées et les nuits de ses parents.

Dans le discours maternel, son mari est tenu à l’écart. Celui-ci reste discret mais pourra me transmettre qu’il est inquiet et totalement exclu de la relation entre son fils et sa mère, la tension est permanente.
La première rencontre se présente en premier lieu comme un tableau peu dynamique par le caractère plutôt factuel du discours de la mère. Elle cherche des recettes tous azimuts. Pour M. Fain, « le factuel fournit à l’individu affecté un modèle d’organisation de son activité remplaçant les systèmes internes de défense restés inélaborés par lui.» Aux prises avec une agitation intérieure et une fragilité narcissique, Mme montre sa quête de trouver à l’extérieur ce qui manque à l’intérieur, par un désir de conformisme à des modèles de puériculture. Un climat d’insatisfaction se dégage de son discours. Son enfant n’est pas comme les autres, il ne supporte rien des soins et des rythmes du quotidien. Se dégage de cette comparaison aux autres enfants un idéal inatteignable.

Dans la consultation, ce n’est que progressivement, que le père incite son fils à s’intéresser aux jouets et s’éloigner de sa mère. Louis nomme des animaux, les réunit, les entasse dans la maison. Dès que je m’adresse à lui ou à sa mère, il se réfugie vers elle. Mais il doit aussi insister par la force, sans mot, lorsqu’il veut rejoindre les genoux de son père. Sa mère dit répétitivement : « Il ne connaît pas. »

Je m’intéresse à la grossesse et à l’accouchement. Celui-ci a été long, difficile et s’est terminé par une césarienne en urgence sous péridurale, avec une hémorragie liée à un hématome placentaire et une forte fièvre due à une infection aux streptocoques. Le bébé a été transféré en néonatalogie. Je suis frappée par le peu de résonnance affective chez la mère, en revanche son hostilité au monde médical est marquée.

Lorsque je pose la question « C’était un bébé comment ? », formulation innovée par G. Szwec qui, étant suffisamment vague, incite à ouvrir vers l’exploration des interactions fantasmatiques et les expressions psychiques du bébé, elle n’a que peu de souvenir si ce n’est qu’il était malade en permanence, otites à répétition, laryngites, dents qui ont du mal à sortir. Une dimension sensitive se révèle lorsqu’elle incrimine la crèche ou le milieu ambiant pour les infections.

Elle tient à me montrer que l’enfant n’a aucun retard, qu’elle l’a stimulé pour manger, pour qu’il aille à 4 pattes, qu’il se déplace, qu’il marche. C’est normal de vouloir dégourdir les enfants. Elle parle alors de son bébé « ficelé dans son sac » et sont évoquées des difficultés d’alimentation apparues dès les premières semaines. Je comprends qu’il a été mis en position proclive pour un reflux gastro-œsophagien.

Le père intervient pour dire qu’il tentait de convaincre sa femme de poser le bébé dans son lit alors qu’elle le portait beaucoup. Mme se rappelle que son bébé avait du mal à téter et dormait beaucoup. Elle devait le réveiller pour les tétées. Plus tard, je vais apprendre qu’elle le réveillait pour voir s’il respirait toujours. Je découvre cette hypersomnie du premier âge, suivie d’un rythme du sommeil qui va rester perturbé.

Le père de Louis s’est senti mis à l’écart par sa femme qui ne lui faisait pas confiance, comme ses parents à lui qui l’accusent d’être un mauvais père. Il associe sur son histoire et dans une identification à son fils, il parle de sa mère qui l’a gavé dans tous les sens du terme, étouffé, gardé à la maison et mis à l’école qu’à 6 ans.

Mme livre peu son histoire, elle passait beaucoup de temps avec ses grands-parents.

Louis est décrit comme un enfant peu câlin qui hurle souvent. La douleur des affections somatiques précoces aurait laissé des traces.

Les situations de séparation précoce, sevrage, crèche se seraient bien passées, mais je comprends que ces moments particuliers et intenses où l’enfant est désinvesti et soumis à un changement d’encadrement, n’avaient pas été particulièrement repérés car Louis proteste dans toute situation. Je le vois en effet dans le bureau manifester son insatisfaction et son agitation.

A un moment, il se met à tendre les personnages à son père avant de les entasser et de bourrer la maison, ce que j’associe en moi au forçage maternel de l’alimentation, des acquisitions. Mais son jeu est éphémère. Je vais me demander si le fait que Louis coupe ses amorces de jeu de lui-même en se mettant à ranger ou en balançant les jouets au loin n’est pas à mettre en lien avec le fait que la mère paraît lui imposer ses propres rythmes.

Je propose une deuxième consultation pour prolonger celle-ci tout en amorçant l’idée d’une psychothérapie conjointe de l’enfant avec ses parents. La situation à trois étant mal supportée par eux, il importe de se pencher sur les raisons inconscientes.

Deuxième rencontre

Louis ne veut pas retirer son manteau et se cache de moi. J’avais entendu la mère lui demander s’il voulait être porté. Après un temps, il essaie d’approcher les jouets. La mère raconte comment il l’appelle à plusieurs reprises le soir pendant trois heures ou la nuit. Il ne s’endort qu’épuisé. Il se réveille en hurlant et ne peut se rendormir qu’à son contact. Le père en est excédé. Le sommeil est quantitativement et qualitativement perturbé, privé des bénéfices de l’identification primaire à la mère.

Je leur demande ce qui peut à ce point l’empêcher de dormir, idée qui suscite leur intérêt. Nous explorons ensemble le moment du coucher, pour apprécier dans quelles conditions, Louis peut s’endormir. La mère reste des heures auprès de lui, le père de son côté a envie d’être plus ferme après avoir passé un temps avec son fils, mais dès qu’il est avec lui, la mère arrive pour vérifier ce qui se passe et accuser le père de le faire pleurer. Elle lâche alors qu’elle a peur qu’il lui fasse du mal, et Louis vient se coller à elle. Le père se rappelle alors ses propres peurs d’enfant qui l’amenaient à se coller à sa mère.

Devant les difficultés de séparation et de désinvestissement de l’enfant se pose le problème des raisons inconscientes de la mère qui n’arrive pas à le désinvestir et ne supporte pas de le confier à d’autres, notamment le père. Je m’interroge sur des vœux de mort inconscients.

C’est alors que devant ses parents perplexes, Louis s’adresse à moi pour me montrer ses bobos disant « mal », recherchant toutes les traces sur sa peau, tout en me regardant avec insistance. Puis, il me laisse assister à une séquence, sans l’esquiver comme jusque là, celle d’une bagarre entre un lion et un dragon. Il dit « a peur ». Un animal s’’éloigne, l’autre se cache derrière la maison. Sa mère coupe le jeu et je lui demande ce que ça lui évoque. Celle-ci pense que le (dragon ou lion) est sauvé. Le père, lui dit qu’il s’est sauvé. Leur problématique mutuelle se montre dans ce signifiant, être sauvé, se sauver, sauver. Le lien avec les angoisses pendant la vie précoce et le risque vital se montre, la peur de la mort subite très présente. Mais l’enfant ne demande qu’à jouer ses propres théories.

Un désaccord concernant les vacances de Louis est évoqué par le père : il trouve que la mère confie trop longtemps Louis à ses grands-parents et il ajoute que ses parents qui ne le croyaient pas ont vu que Louis était difficile, il s’est enfin senti compris par ses parents qui l’encouragent pour le suivi psy.

A un moment de la consultation, je suis incitée à revenir sur la naissance de Louis. Le père parle de sa peur pour la vie de sa femme et de son bébé, du climat d’angoisse. Il n’a pas pu exercer sa fonction paternelle, et s’est trouvé mis hors jeu. La valeur libidinale des soins est à questionner quand la mère est centrée sur la lourdeur des tâches. L’insuffisance de libidinalisation du sommeil par la mère avec son rôle de système d’autorégulation du narcissisme met en difficulté la recharge libidinale narcissique et la restauration somatique.

Une séquence de jeu de Louis s’organise : les figurines parents et enfants sont entassées tous dans la maison. Le loup va venir. Il se met à crier et je comprends qu’il est contrarié qu’il n’y ait plus de place pour une figurine. La mère n’intervient pas pour le détourner. Au bout d’un moment, Louis dit « Ca y est, y a la place. » Il est question des cris de Louis qui obtient ce qu’il veut de sa mère, enfant tyrannique qui exige en permanence, et impose à sa mère de s’assoir sur une petite chaise près de son lit pour réclamer d’elle de façon impérative des caresses sur un certain mode. Pour cet enfant, la perception de l’objet et la sensorialité sont nécessaires et particulièrement au moment du coucher. Le recours à la réalité externe et à la perception cherche à pallier le défaut de représentation plus mentalisée et la défaillance des auto-érotismes.

Louis prend les animaux et les met dans les mains de son père avant de les reprendre pour les installer sur la table : il observe le dinosaure, en étudie les piques. Sa mère intervient pour lui dire qu’il ne connaît pas cet animal, le dragon, comme pour interrompre sa curiosité. Louis fait venir l’ours qu’il nomme loup et me le montre en faisant un « oh ! » mimant une expression de peur.

Mme est persuadée que si Louis fait des crises à la maison, c’est qu’il est trop bien à la crèche, ce que j’entends contre-transférentiellement. Je reprends « Il est trop bien ?». Elle répond qu’il a tout là-bas, et quand elle arrive, il ne veut pas venir vers elle, il se jette par terre. Elle ajoute dans une formule énigmatique qu’elle a perdu beaucoup de choses avec lui. J’ai en tête la rivalité avec lui, la rivalité avec la crèche, la rivalité avec le père de Louis et avec moi quand son fils s’adresse à moi. Elle évoque les nouvelles acquisitions qu’elle a loupées comme la première fois où il s’est assis. Ses tentatives désespérées de trouver des explications révèlent ses difficultés d’investissement et de désinvestissement du corps du bébé dans sa pulsionnalité.

Ce cycle infernal entre eux, dans le domaine moteur, s’est installé sans que le père ne puisse intervenir. La poursuite de bercements-câlins au chevet de l’enfant cimente une complicité permettant à la mère de jouir de son union retrouvée avec ce bébé dans un fantasme de retour à l’état fœtal. Elle se présente plus comme mère calmante des sources pulsionnelles que satisfaisante au sens de M. Fain. Elle cherche à supprimer toute excitation de façon opératoire. Les périodes de frustration, de tension ne peuvent se vivre, la haine est réprimée. Elle contre-investit son agressivité et son sadisme.

Le désinvestissement des activités de veille pour que le sommeil joue son rôle de restauration du soma ne peut se faire en l’absence d’un double message de la mère dans les soins et au moment du coucher : message maternel qui transmet la nécessité de dormir pour la santé et le bon développement, et message en tant que femme, soumis à la censure de l’amante avec les manifestations de la pulsion de mort lorsqu’elle est portée à retrouver son partenaire érotique. La nécessaire alternance d’investissement et de désinvestissement n’a pu se mettre en place dans une situation triangulée.

La mère ne support pas d’être remplacée ni par quelqu’un ni par un doudou qu’elle n’a pas donné à son enfant. Cet enfant ne peut intégrer les effets d’une sensorialité primaire réactivée. Il ne peut exprimer son refus autrement que dans le fait de résister physiquement aux situations de surplus d’excitation. La situation de manque n’est que péniblement revécue et génératrice d’excitation. Ce qui rejoint les hurlements ou le RGO car il n’arrive pas à refuser d’une façon plus psychique.

Et pourtant, lorsque je confirme l’indication d’une psychothérapie conjointe parents-enfant que le père accepte, la mère se met à s’interroger sur la question de l’absence et de la présence de ses parents dans son enfance. Elle a le sentiment d’avoir été peu investi par sa mère très occupée. Cette révélation surgit à l’approche de la séparation et fait écho à son lien à son fils et à ses propres difficultés d’investissement. Quelle imago envahissante et abandonnante entrave ses capacités psychiques. C’est cette interrogation qui fait écho à son histoire infantile qui pourra se déployer dans la thérapie, en résonnance avec les difficultés du père qui lui aussi perçoit sa difficulté à prendre sa place. Ce qui devrait permettre à Louis captif du désir maternel selon la formule de M. Fain d’enrichir ses théories sexuelles.

Le marchand de sable va-t-il réussir à passer par là ?

 

La rencontre dans une consultation psychanalytique avec un enfant

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Le travail de consultation avec les enfants permet dans un certain nombre de cas de dégager une indication de psychothérapie. Dans d’autres situations, la poursuite de consultations thérapeutiques est indiquée. Je vous présente le mouvement de trois consultations à la suite desquelles mon indication n’est pas encore précisée.

Emile mord, mais surtout ne dort pas.

Emile est un enfant de deux ans et demi qui vient au Centre Alfred Binet sur les conseils de la psychologue de la crèche. Ses deux parents l’accompagnent. Ils se montrent partagés sur ce qui se passe pour leur petit garçon : Emile mord les autres enfants, certes, mais la crèche est en faute à leurs yeux, leur impression est que les adultes sont peu tolérants et vite débordés. 

Les premiers mois de vie d’Emile ont été marqués par l’inquiétude. Une grossesse sous le signe d’un risque de malformation, puis un reflux compliqué d’une œsophagite et d’une cassure de la courbe de poids. Le père décrit avoir pris contre son ventre Emile toutes les nuits, alors que la mère renonçait à l’allaitement et reprenait très vite son travail. Ils parlent eux-mêmes d’une sorte d’inversion des rôles, le père dans une sollicitude maternelle, se levant au moindre bruit toutes les nuits pour son fils, soucieux devant la fragilité de son bébé, la mère les laissant à leur colloque singulier, plongée dans un sommeil imperturbable. Passés ces premiers mois, Emile est entré à la crèche et s’est mis à « manger pour trois », relate son père.

Ces parents ont vécu de très longues années sans désir d’enfant. Dès leur décision prise de se lancer dans ce projet, alors que la grossesse tarde un peu à venir, le père relate s’être imaginé ne pas être en mesure d’y faire face.

C’est un homme volubile qui sature notre première rencontre de paroles, la mère est plus silencieuse, plus retenue. Elle lui laisse prendre l’espace, affiche un sourire permanent, avenant, une sorte de façade lisse sans aspérités. Le père raconte rapidement une succession de problèmes psychiatriques dans sa famille, notamment dans sa lignée masculine, comme une destinée qui pourrait se poursuivre avec Emile. Lui-même dit avoir été un enfant précoce et parle de sa souffrance de s’être senti isolé toute son enfance. Par contraste, la mère ne livre aucune remémoration et reste dans l’actuel de ses relations à sa famille. Ces souvenirs rapportés par le père d’Emile, comme ceux passés sous silence par la mère, ne disent que peu de chose de la manière dont ils ont été traversés, sans pour autant dissimuler l’importance de la trace du passé infantile. Infantile sollicité autour des symptômes d’Emile qui les amènent à la consultation, mêlant actualisation et recomposition du passé, dimension traumatique et travail d’après-coup.

Le discours du père est teinté d’ambivalence pour son fils, s’émerveille de ses prouesses, de son autonomie. Désormais, il voit en lui un « repris de justice », un « agitateur », s’il continue ainsi, il pourrait « finir en taule », faisant sien le rejet qu’il perçoit du personnel de la crèche.

Emile semble un peu perdu pendant cette première rencontre. La mère se décale un peu du discours de son compagnon et insiste plutôt sur les difficultés à s’endormir, des changements du quotidien qu’Emile vit avec inquiétude. Je m’interroge sur ce qui l’empêche de se laisser aller dans le sommeil, les moments de séparation. Il me vient l’idée de demander s’il a un objet de prédilection, ce qui est rapidement évacué par les parents : « Il en a plein, pas vraiment un doudou d’élection, et puis à la crèche, on ne peut pas garder de peluche avec soi ».

Je tente d’entrer en contact avec Emile, mais il semble un peu apeuré, ne se saisit pas de mes propositions de m’intéresser à son jeu. Il inspecte la boîte que je lui propose, installé tout près de ses parents, où il a pris un camion de pompiers et des voitures. Un petit scénario se déroule dans son coin, comme en recherche d’une distance quant aux échanges à son propos. Emile paraît un peu laissé à lui-même, ses parents peu identifiés à ce qu’il traverse, perçu déjà comme un enfant incontrôlable et trop indépendant, alors qu’il semble surtout en peine pour organiser ses objets phobiques, ajuster sa distance.

Les parents sont dans une position peu favorable à ce que je les sépare de leur fils, trop peu perméables au fonctionnement de leur enfant, me conduisant à une certaine prudence. Ils ne me semblent pas prêts à me laisser un peu faire sans entrer dans le champ, à tolérer qu’il se créé quelque chose entre Emile et moi qui ne leur soit pas strictement réservé.

Ils demandent une aide, ce qui met à l’épreuve leur narcissisme, comme c’est souvent le cas quand les parents viennent en consultation avec leur enfant. Par ses symptômes qui traduisent les tensions internes et externes dont il est l’objet et entravent son système relationnel, Emile a amené ses parents à se poser un certain nombre de questions qui les ont conduits à Binet. La façon dont ils m’investissent donne à imaginer comment chacun d’entre eux peut investir un tiers, comment ils se mobilisent auprès de leur fils. Un écheveau se présente à moi : prendre en compte les objets internes des parents, ceux d’Emile en construction, tout en me posant en objet d’investissement potentiel.

A la consultation suivante, Emile arrive fièrement avec une peluche qu’il me montre et qu’il nomme « Monsieur l’âne ». Les parents disent lui avoir présenté un doudou qu’il a facilement accepté, avec lequel il s’endort désormais et qu’il ne quitte plus. On peut y voir un cheminement depuis notre premier entretien, mais n’est-ce pas un peu rapide ? N’est-ce pas simplement un aménagement fonctionnel de surface témoignant d’un fonctionnement défensif du moi au détriment d’implications inconscientes plus profondes, laissant entrevoir leur ambivalence à mon égard, y compris dans le signifiant « Âne », une sorte de mise en garde. La précocité mise en avant par le père renvoie elle-même à l’hypermaturité du moi, à une maîtrise au niveau conscient.

Emile reprend son jeu avec les voitures. Alors que son père est à nouveau tout à ses représentations dangereuses de son fils, Emile va chercher refuge dans ses bras, s’y installe et va s’y endormir profondément, au grand étonnement de ses parents.

Le père dit qu’il ne l’a jamais vu s’endormir ainsi et y voit un effet de notre rencontre, déploie des gestes tendres qui contrastent avec ses paroles dures. Dormir contre son père, c’est peut-être retrouver le père préœdipien qui le prenait contre lui quand il était tout petit. La mère peut alors parler librement de son fils d’une manière plus sensible, affective, un enfant fragile qui s’effraie des changements.

Sans pouvoir m’attarder sur les évocations d’éléments actuels et passés concernant Emile qui leur viennent alors, j’insisterai seulement sur le fait que cette situation leur donne à penser, qu’ils se mettent à parler, profitant du sommeil de leur fils. Du fait de ma présence, prête à accueillir ses parents, Emile peut s’absenter, se laisser aller à un mouvement narcissique, régressif, désinvestir ses objets vigiles. Les fonctionnements cohabitent et se respectent mutuellement. Un jeu entre investissements et désinvestissements ouvre à une certaine triangulation, à la censure de l’amante (Braunschweig, Fain, 1975).

Semblant entrevoir quelque chose du monde interne de leur fils, dans un même mouvement, ils se tournent vers leur propre fonctionnement, et accèdent à une forme de rêverie et d’associativité. Dans l’ici et le maintenant de la rencontre avec les mouvements psychiques de leur enfant, ils sont disposés à les accueillir, à l’écoute du sens qu’ils peuvent avoir et à y réfléchir avec le tiers que je représente. Alors que leur fils s’est endormi, ils parlent à voix plus basse, semblent s’ajuster à son rythme, accusent de façon moins virulente les dames de la crèche et s’interrogent sur ce qui l’empêche en temps habituel de se laisser aller au sommeil. Saisis par surprise, le sommeil d’Emile les entraîne vers un questionnement sur leurs relations avec leur fils et son monde interne.

Lors de la consultation suivante, les symptômes ont baissé la garde. Emile s’endort plus facilement et la situation à la crèche s’est apaisée. Je peux m’appuyer sur les mouvements des premières consultations pour aller à la rencontre d’Emile plus directement, malgré son attitude toujours réservée à mon égard. Spectateurs attentifs de nos échanges, de mes tentatives, des réactions de leur fils, ses parents interviennent peu, disposés à s’intéresser dans le chemin faisant de la rencontre aux mouvements qui peuvent s’y déployer.

Emile reprend son jeu avec le camion de pompiers et les voitures. Je lui propose que nous cherchions des personnages, mais rien ne lui convient. Je me demande où vont les voitures, mais il m’arrête dans mes propositions : « Elles vont au garage ». Je me dis que les voitures, le camion de pompiers, vont se reposer, qu’il n’y a pas le feu, qu’il me demande de prendre le temps. Se dessine progressivement un certain plaisir à me faire échouer dans ce que je propose. Il lui est utile que je fasse quelques allers retours entre échanges avec ses parents et intérêt pour le jeu qu’il construit de plus en plus résolument dans ma direction sur le canapé, sorte d’aire intermédiaire entre ses parents et mon fauteuil. J’avance avec prudence, mais avec détermination vers lui. Puis, il me tourne brusquement le dos et dit : « Oh, une coccinelle ! » Coccinelle qu’il fait surgir du canapé. Je reprends : « Une coccinelle ? » Il tourne un visage éclairé vers moi et reprend son jeu avec les voitures qu’il range au garage avec plus d’assurance.

Puis il m’interpelle : « Regarde, la coccinelle ! » Moi, mobilisée devant cette coccinelle imaginaire : « Que fait-elle la coccinelle ? » Emile : « Elle a peur. » Moi : « Elle a peur parce qu’elle est toute seule ? » Emile : « Oui, sa maman est partie. » Et il poursuit, penché vers sa coccinelle en me regardant avec un petit sourire : « Chuuut… » Moi : « Chuuut, dodo coccinelle. » Nous allons ainsi, lui et moi, aider la coccinelle à dormir, trouver une possibilité d’apaisement, protéger son sommeil. Mon association est bien entendu liée à son endormissement précédent, c’est aussi une prise en compte de l’identification avec le père qui berce son enfant, de l’évolution de la position de la mère. D’ailleurs, Emile s’approche d’elle, lui amène sa coccinelle endormie et l’invite à poursuivre son jeu. Sa mère prend le relai sans pour autant reprendre le contrôle, sans m’exclure de leur jeu.

S’appuyant sur l’intérêt que je porte à ses mouvements, Emile fait une expérience inédite, entrevoit de possibles mouvements inconscients. Emerveillement et surprise sont partagés par Emile et ses parents dans la rencontre avec mon fonctionnement d’analyste. La coccinelle, objet trouvé-créé, émerge de la capacité de rêverie de chacun, surgit dans la réciprocité.

Son attente et celle de ses parents se sont modifiées. La poursuite de consultations thérapeutiques est certainement indiquée pour le moment. Néanmoins, l’activité représentationnelle et symbolisante d’Emile, l’évolution dynamique, le fait que les défenses narcissiques des parents soient moins au-devant de la scène, pourraient permettre d’envisager la possibilité d’une psychothérapie individuelle. L’évaluation de cette indication est à réfléchir d’une manière progressive, dans une temporalité active et attentive au déploiement des symptômes de l’enfant, de l’économie familiale et des défenses des parents.

Avec les enfants de cet âge, les rencontres quand elles adviennent se font souvent en deux temps dont cette séquence me semble illustrative dans son mouvement et sa processualité, au sens où l’entend Michel Ody (2013) : un temps où les parents découvrent un intérêt pour le fonctionnement de leur enfant, un temps où l’enfant peut s’en saisir pour lui-même. Le processus de la consultation doit pouvoir se déployer dans l’ici et le maintenant de la rencontre, tout en mobilisant avec prudence le cadre familial, condition indispensable pour évaluer les possibilités et les modalités de traitement de l’enfant. Ni intrusion ni passivité, une capacité à attendre que les parents racontent, tout en laissant jouer sa capacité de rêverie pour faire des liens entre les différents éléments fournis par Emile et ses parents.

Pour René Diatkine (1994), la rencontre est un moment crucial pour établir le contact sans attendre avec le psychisme de l’enfant, un moment de liberté dans l’écoute sans prédétermination, écoute associative au caractère inédit pour l’enfant. Ce contact surgit des premières interprétations, y compris celles que l’analyste se formule à lui-même en s’identifiant à l’enfant, interventions au plus près du matériel qui peut mobiliser quelque chose dans la dynamique relationnelle (Diatkine, 1991) .

Le cadre de la consultation donne la possibilité à une « scène dramatique » de se dérouler, à travers les éléments matériels du jeu et les dispositions psychiques du consultant. Permettant potentiellement l’apparition d’une nouveauté, l’intervention de l’analyste crée un effet de surprise chez l’enfant, point de départ à un intérêt et à un certain plaisir pour son propre fonctionnement.

La coccinelle ce n’est pas seulement lui, ce n’est ni vraiment lui, ni vraiment moi, c’est une cocréation issue de notre rencontre. Mon attention offre une valorisation narcissique tout en suscitant une angoisse face à laquelle Emile va déployer ses possibilités de représentation, « s’établir » lors de cette rencontre insolite (Diatkine, 1986) , moment sacré selon la formule de Winnicott (1971), mouvement organisateur ici qu’il doit opérer pour s’aménager face à l’étrangeté et à la séduction suscitées par le nouveau personnage que je représente, un adulte qui le laisse déployer sa fantaisie (Diatkine, 1994). On peut aussi y voir un mouvement de régression formelle dans l’hallucinatoire (Botella, 2001).

 qui n’entraîne pas un mouvement de désorganisation chez Emile, mais au contraire permet de lancer un jeu et une chaîne associative de représentations.

Pour René Diatkine, une consultation n’était thérapeutique que dans l’après-coup : tout était prêt pour qu’un tel mouvement s’opère, encore fallait-il s’en saisir, permettre cette « évolution prédéterminée » et à cette petite coccinelle de grandir.

Sarah Bydlowski
psychanalyste (Institut de Psychanalyse, SPP),
médecin-chef du secteur de psychiatrie infanto-juvénile
du 13ème arrondissement de Paris

Références

  1. Botella, C. (2001). Figurabilité et régrédience. Revue française de psychanalyse, 4, 65, 1149-239.
  2. Braunschweig, D. et Fain, M. (1975). La Nuit, le Jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental. Paris : Presses Universitaires de France.
  3. Diatkine, R. (1986). Affects disparus, affects inattendus. Bulletin de la Fédération Européenne de Psychanalyse, 26-27, 131-41.
  4. Diatkine, R. (1991). Que découvre un enfant dans un traitement psychanalytique. Textes du Centre Alfred Binet, 18, 47-57.
  5. Diatkine, R. (1994). Ailleurs et plus tard. Textes du Centre Alfred Binet, 22, 7-35.
  6. Ody, M. (2013). Le psychanalyste et l’enfant. De la consultation à la cure psychanalytique. Paris : In Press.
  7. Winnicott, D.W. (1971). Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard NRF, coll. Connaissance de l’Inconscient (Trad. Française 1975).

Le processus de la consultation psychanalytique au CCTP Jean Favreau

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Freud, au sujet des hypothèses que la psychanalyse met au travail précise : « Il est difficile de dire s’il faudrait les considérer comme des postulats ou des produits de nos recherches ».

La problématique de la recherche en psychanalyse se trouve condensée dans cette phrase. Toute réflexion sur la consultation ou le premier entretien, quel qu’en soit le site (Donnet, 2005), ne peut se concevoir qu’en articulation étroite avec une réflexion sur la situation analytique et la problématique de l’éthique psychanalytique, ainsi qu’avec un questionnement sur la filiation et la transmission. Il n’est plus nécessaire de rappeler l’importance des premières rencontres pour chaque patient, pour chaque traitement psychanalytique, pour chaque analyste et la place qu’occupe le processus de la consultation dans la transmission et l’enseignement de la psychanalyse, que ce soit en pratique privée ou dans un centre de consultations ou de soins.

Le Pôle Psychanalytique, comme vous l’a présenté Françoise Moggio, installe des modalités originales de recherche à partir de la confrontation des spécificités consultatives des différents départements psychanalytiques de l’ASM13. 

La rencontre avec un nouveau patient revivifie pour l’analyste sa première rencontre avec un analyste et son propre engagement dans l’analyse, ses émotions, ses angoisses, ses attentes. Conrad Stein l’a appelée la double rencontre, l’analyste contacte en lui, lors de chaque premier entretien avec un nouveau patient, le demandeur qu’il a été.

Le Centre de Consultations et de Traitements Psychanalytiques (CCTP) Jean Favreau a intégré l’ASM13 le 1er Janvier 2016, en conservant les modalités de fonctionnement qu’il avait.

En 1954 lors de son ouverture par une équipe de psychanalystes-psychiatres de la SPP (Sacha Nacht, directeur de l’Institut a fréquenté l’ambulatorium), le CCTP s’inscrit dans la lignée des cliniques gratuites qui ont été créées dans l’entre-deux-guerres, sous l’impulsion de Freud. Le centre fonctionne alors sur le mode du dispensaire privé, avec des praticiens bénévoles. Sa mission est, d’une part de permettre de lier l’expérience clinique, l’enseignement et la théorie psychanalytique, et d’autre part de répondre à une demande sociale émanant de patients pécuniairement démunis ou adressés au Centre par des services hospitaliers. Les membres dits titulaires (formateurs) de la SPP posent en consultation les indications, et les analystes en formation conduisent eux aussi bénévolement les cures analytiques pour lesquelles ils bénéficient d’une supervision gratuite. La consultation joue un rôle fondamental d’articulation avec les institutions médicales et psychiatriques, tant au niveau de la clinique que de la formation psychanalytique.

Très vite, en lien avec le mouvement de la psychiatrie de secteur, les tutelles administratives sanitaires reconnaissent le CCTP comme une institution de soins. Par cette convention et le financement qui en découle la vocation strictement psychanalytique du CCTP est reconnue dans une visée socio-thérapeutique. Pour répondre à la nécessité et l’exigence de soins, le panel des traitements se diversifie : cure classique, face-à-face, psychodrame, traitement de groupe.

Les trois axes que représentent les traitements, la formation et la recherche ont toujours structuré le fonctionnement du Centre avec le maintien d’une activité centrée sur les cures analytiques classiques.

Avant l’arrivée de Jean-Luc Donnet en 1989, les médecins directeurs se sont appliqués à limiter l’incidence institutionnelle et ont privilégié la responsabilité individuelle et la confidentialité. Ils ont orienté leurs recherches sur la gratuité, sur l’extension et la diversification des modalités thérapeutiques associées aux problématiques d’indications et de contre-indications.

Lorsque J.-L. Donnet prend la direction du CCTP, il initie un travail de recherche au long court sur les modalités consultatives autour de la dualité psychanalyste consultant/psychanalyste traitant. Avec l’équipe des analystes du Centre, Jean-Louis Baldacci a poursuivi cette réflexion qui s’approfondit au fil des années.

La consultation est menée par un analyste mais c’est toujours un autre analyste qui prend en charge le traitement. Cette spécificité appelée la « disjonction consultation-traitement » implique que l’analyste consultant, soit celui rencontré lors du premier rendez-vous, n’est jamais l’analyste traitant. Un patient qui suit un traitement au Centre rencontre toujours deux analystes. Les patients sont informés dès le début qu’ils n’engageront pas de traitement avec l’analyste consultant. Cette modalité de fonctionnement à laquelle il a été donné le nom de « double cadre » inscrit la référence à un fonctionnement institutionnel et introduit d’emblée une référence tierce, autrement dit une différenciation sujet et fonction, c’est-à-dire la reconnaissance de la différence entre la personne de l’analyste et sa qualité d’analyste, et inscrit toute prise en charge dans un référentiel collectif et culturel.  Cette différenciation permet la distinction d’un transfert à double vertex : « le transfert pour interpréter » qui renvoie à la réalité d’une situation primitive et concerne l’implication de l’analyste en tant que personne réelle, et « le transfert à interpréter » qui renvoie à l’analyste en fonction.

La consultation au CCTP

Il est peut-être utile de préciser que toute première rencontre analytique contient une dimension consultative, elle n’est pas nécessairement psychanalytique d’emblée, même si elle est menée par un psychanalyste. Elle va ou non le devenir en fonction de ce qui se passe dans la rencontre et en après-coup, ce qui donne toute son importance au deuxième entretien. L’impact des premières rencontres relève pour une part des effets d’un surinvestissement spécifique du monde intérieur, qui provoque un vacillement des repères habituels et ouvre le champ de la réalité psychique. L’évaluation se fera à l’aune des transformations perceptibles durant l’entretien. L’intelligibilité du processus de la rencontre apparaît chez le patient lorsqu’il perçoit ce qu’est l’association libre, ce qui laisse présager d’une capacité transférentielle qui pourra glisser du transfert sur l’objet (la personne de l’analyste) au transfert sur la méthode (le fonctionnement psychique), ainsi que l’a théorisé J.-L. Donnet. 

Ce qui se dégage de ces modalités de fonctionnement est que l’institution avec la notion de « double cadre » fonctionne comme tiers, et qu’en elle-même elle a une valeur symbolisante. Il s’agit d’une notion spécifique structurale : avec cette « dissociation consultation-traitement », un « cadre du cadre » est introduit dès la première consultation, quelle que soit l’indication à venir. La dialectique transféro-contre-transférentielle s’organise par rapport à cet élément fondamental.

Cela implique un nécessaire questionnement sur l’interruption du processus transférentiel qui a pu s’installer avec l’analyste consultant avec comme corollaire une évaluation de la capacité de transformation de ce transfert émergent et de ses possibilités de déplacement. Cette consultation diffère donc de ce qu’il est classique de nommer « entretien préliminaire », la dimension de cooptation réciproque subjective telle qu’elle se produit dans le contexte d’une pratique libérale va se trouver remplacée par une interruption du processus transférentiel. 

Au-delà des inconvénients d’un travail psychique de séparation et de deuil implicite pour les deux partenaires du couple consultatif, la fonction de consultation et la dualité « analyste consultant/analyste traitant » acquièrent une fonction symbolique. À côté de son positionnement personnel d’analyste, le consultant s’inscrit dans une perspective institutionnelle au nom d’une compétence instituée de la psychanalyse. 

Pour revenir à la consultation :

La consultation psychanalytique correspond à l’exploration d’une potentialité processuelle qui va permettre d’évaluer les aptitudes à la symbolisation et à l’investissement de la méthode psychanalytique à travers l’éventualité d’un transfert sur la parole.

L’analyste offre également, dans ce type de consultation, un silence d’écoute. Le patient va, en fonction de ses défenses, investir cette situation d’écoute. L’angoisse qu’elle génère en lui influence sa façon de présenter sa demande et son histoire. Il va dans les bons cas pouvoir découvrir ce qu’est l’association libre et développer un intérêt pour sa vie psychique. Bien évidemment l’exercice n’est pas toujours facile. Cette compréhension, comme cette ouverture peuvent ne pas être évidents pour le patient. L’analyste se doit d’explorer avec souplesse les capacités de celui-ci à s’engager dans la rencontre, s’y ajuster tout en maintenant à la fois une certaine fluidité et la rigueur de la méthode. Il y a quelque chose d’aporétique dans cette simulation de situation analytique car le cadre analytique n’est pas instauré, et il n’y a ni engagement, ni temporalité explicités. Les interventions de l’analyste consultant visent à faciliter et à permettre la compréhension de l’association libre. Il tente de repérer les éléments d’actualisation transférentielle avec ou sans intervention interprétative, des éléments du fonctionnement psychique telles que l’émergence d’une parole associative, la survenue de lapsus, de mots ou d’expressions répétitives ou décalées, adverbes ou chiffres, à travers une capacité d’écoute que J.-L. Baldacci a déplié dans ses publications.

Dans « Construction dans l’analyse », Freud présente le mouvement psychique d’un ami médecin venu le consulter avec sa femme pour des difficultés sexuelles du couple. Alors que Freud explicite à la jeune femme les conséquences fâcheuses d’une abstinence sexuelle, le mari s’exclame : « L’anglais chez qui vous aviez posé le diagnostic de tumeur cérébrale, est bien mort, lui aussi. » Freud insiste sur l’absurdité apparente de cette remarque. Puis il interprète pour le lecteur l’énigmatique « aussi » mis dans le texte en italique. Il n’avait pas été question de mort, l’homme veut avec ce mot soutenir la parole de Freud à l’adresse de sa femme :  avec ce patient le diagnostic s’était avéré pertinent, « aussi ». Elle doit donc écouter ce que lui dit le professeur ! C’est, écrit Freud, un exemple parfait des confirmations indirectes par associations telles qu’elles surgissent en analyse. Il poursuit en évoquant sans insister les éventuelles pensées inconscientes que peuvent révéler les paroles du mari !

Vignette clinique : Myriam

La patiente, que j’appellerai Myriam, est une jeune femme d’une trentaine d’année, musicienne et chanteuse. Elle est passée à l’adolescence du monde agité et trouble des rues de banlieue à l’atmosphère feutrée et rigide d’un conservatoire parisien. Il lui a fallu beaucoup d’efforts d’adaptation et beaucoup travailler dans un univers où elle est décalée, et dont elle ne connaît pas les codes.

Elle consulte pour une grande détresse qui survient à la suite d’une rupture amoureuse. Elle dit : « C’est la première fois que je sortais avec un noir… ». Je suis surprise, je ne relève pas. Elle poursuit que c’est aussi un musicien. Il l’avait prévenue qu’il était un « électron libre », mais il lui disait des mots d’amour et était plein d’attention, elle y a cru. Elle est anéantie. Elle me précise qu’elle n’a jusqu’alors jamais imaginé qu’elle pourrait faire une telle demande d’aide, c’est tellement éloigné de son milieu et de sa culture. Nous revenons sur son amoureux, et elle précise que « sortir avec un noir, c’est une trop grande proximité, ça serait comme sortir avec un cousin, comme sortir avec son père », lui-même musicien, déjanté, « un type formidable qu’elle est vraiment contente d’avoir rencontré ». Dois-je préciser que Myriam a la peau très noire ?

Quelque peu histrionne, elle pleure, rit, s’énerve : « Vous devez me prendre pour une folle ! » s’exclame-t-elle. Je souligne le verbe qu’elle utilise « vous devez » et lui dis : « je dois ? » Elle s’interrompt, elle reste en suspens, pensive, et garde le silence. La reprise du verbe en souligne la polysémie, l’injonction projective inconsciente d’une imago qui lui impose d’occuper … cette place de folle ? Bien évidemment, il y a beaucoup d’élaboration possible autour de la richesse du matériel, on peut questionner la porosité de la censure autour d’un désir œdipien au refoulement fragile, mais ce que je voudrais souligner, c’est la tonalité associative qui s’inscrit dans son discours lorsqu’elle reprend la parole. En effet, elle évoque alors sa grand-mère maternelle qui l’a élevée, les conflits familiaux, et les injonctions séductrices imagoïques qui l’assignaient à une place particulière dont je comprends qu’il s’agissait d’être la mère de la grand-mère, et d’être folle.

L’interprétation dans le transfert dans le hic et nunc de la consultation se situe au niveau manifeste de l’adresse à l’analyste, mais le matériel est riche d’un contenu latent en prise avec l’histoire infantile de Myriam. Il n’est pas question d’explorer le contenu de la fantasmatique psychique, mais d’évaluer ses défenses et sa mobilité psychique.

Beaucoup d’éléments dans la consultation vont dans le sens de la mobilité psychique.

Il s’agit d’une première consultation qui permet de penser à partir des potentialités réflexives et associatives qu’un travail analytique est envisageable et pourra être proposé à la patiente.

Une seconde vignette : Claire

Claire est une jeune femme de 26 ans qui vient demander une analyse. Elle s’installe vite dans l’entretien et déroule ce qui l’amène et son histoire infantile. Elle est particulièrement volubile, elle ne laisse pas beaucoup d’espace, et si je tente une intervention elle répond de manière anticipée à une question supposée de ma part. Elle a quitté la maison pour faire des études de commerce et s’est débrouillée seule, elle s’assume financièrement entièrement, même s’il y a eu de gros litiges à ce sujet. Elle se décrit comme une enfant précoce, et se félicite de son autonomie de petite fille. Elle est satisfaite de s’être occupée de sa sœur aînée d’un an pour laquelle ses parents s’inquiétaient. Tout en évoquant le fait d’être née très peu de temps après sa sœur, elle pense avoir été un rayon de soleil pour sa mère, qu’elle qualifie de : « un peu bipolaire », dont les fluctuations de l’humeur ont ravagé le couple parental et la fratrie. Ils sont cinq en tout, et elle me décrit une ambiance familiale catastrophique dont elle pense s’être protégée au mieux. Elle justifie les difficultés maternelles par l’histoire douloureuse de celle-ci. Claire dit alors : « Elle a été, elle aussi, abandonnée ». Je la laisse poursuivre sur sa mère, puis je reprends le « elle aussi, elle a été abandonnée » sur un mode interrogatif. Claire s’arrête, décontenancée. Elle cherche qui a pu aussi être abandonné, tout d’abord du côté de son père, puis elle hésite, et interroge : « Peut-être aussi un peu moi ? ». « Oui peut-être un peu comme lorsque vous dites de votre mère qu’elle est un peu bipolaire ? ». « Non, réplique Claire, elle n’est pas un peu bipolaire, elle est très malade. » « Et j’ai peur de devenir comme elle ».

À partir de cet échange, Claire abandonne le registre hypomane de son discours, et poursuit sur sa crainte de l’impact de sa relation conflictuelle avec sa mère et des défaillances parentales. Une potentialité réflexive qu’elle n’avait pas au début de l’entretien s’ouvre chez Claire qui abandonne partiellement le registre antidépressif de sa banalisation des traumas infantiles avec la mise à distance de ses mouvements pulsionnels.

Le temps de l’indication

Après le temps de l’exploration, vient le moment de l’évaluation et de l’indication. L’objectif de la rencontre est d’aboutir à la proposition d’une instauration ou d’une non instauration de traitement dans un cadre défini. 

L’analyste consultant apprécie quelle utilisation de la situation analytique le patient va pouvoir faire, son investissement de la fonction portée par l’analyste et du tiers représenté par le cadre, ainsi que les caractéristiques du transfert, son intensité. Le transfert sur l’objet analyste est-il mobilisable et potentiellement transférisable sur la parole et sur la fonction analysante ? Le patient fait il la découverte de l’ambiguité de la parole, fait il preuve d’une intelligence analytique qui lui permet de percevoir que que ce qu’il dit n’est pas tout à fait ce qu’il dit ? L’analyste s’appuie sur la découverte par le patient du site analytique à travers la mobilisation de ses défenses au cours de la rencontre. Quelles sont les possibilités d’appropriation subjective de la fonction analytique à travers la potentialité réflexive qu’y s’y déploie. Et on sait combien les premières rencontres sont déterminantes quant aux modalités d’installation d’une cure et donc de son déroulement. La compréhension du matériel du patient repose sur le repérage et l’écoute du transfert du patient mais aussi sur l’écoute par l’analyste de son propre fonctionnement mental. 

L’analyste consultant peut se trouver devant le paradoxe de désirer affiner l’évaluation et de vouloir clore l’investigation assez rapidement. Alors que la problématique de l’interruption volontaire de transfert incitait à ne pas répéter les entretiens, aujourd’hui, lorsque le patient investit l’analyste consultant comme objet de transfert, il nous est apparu pertinent et nécessaire d’engager un travail élaboratif sur plusieurs entretiens. Car il importe alors de permettre un transfert du transfert, c’est-à-dire de donner au patient la possibilité d’investir le processus et la méthode, gage prédictif qu’il ne s’agira pas d’une cure interminable. L’interruption du processus de transfert pourrait être pensée comme épreuve de capacité au transfert, avec un premier travail de deuil du transfert sur le consultant. 

Pour compléter cette brève présentation de la consultation au CCTP, deux points

  • L’indication de traitement proposée au patient peut s’effectuer au Centre en gratuité, ou le patient peut être orienté soit vers un autre centre de soins, ou vers un analyste en ville.
  • Lorsqu’un traitement au centre est proposé, le patient est mis sur une liste d’attente. Il sera pris en traitement dès qu’un analyste aura une disponibilité.

Un dernier mot : deux fois par mois les analystes du CCTP se retrouvent pour échanger sur leur clinique. Ce sont les difficultés et les apories contre-transférentielles d’un traitement en cours qui créent le désir ou la nécessité pour l’un d’entre eux de parler d’un patient, de s’interroger sur l’impasse clinique qu’il rencontre, de retrouver un positionnement de neutralité à partir d’un travail élaboratif groupal. La reprise des consultations permet de retrouver la valeur prédictive de l’indication, sa pertinence ou ses insuffisances. Nous présentons la clinique de nos échanges interanalytiques à nos collègues lors du colloque annuel du CCTP

Ce premier colloque du Pôle Psychanalytique, en lien avec le séminaire sur la consultation permet de partager les spécificités des différentes approches cliniques, leurs convergences comme leurs divergences et d’enrichir notre pratique.

Danielle Kaswin-Bonnefond
Ancienne médecin-chef du CCTP

Résumé : la consultation psychanalytique, avec l’ouverture des cliniques gratuites comme le souhaitait Freud, a pris, à côté du soin toute sa place dans la clinique et la transmission de la psychanalyse. Le CCTP Jean Favreau s’est inscrit dans cette continuité. Une recherche au sein d’un groupe de pairs se poursuit depuis de nombreuses années selon les modalités d’un travail associatif groupal sur « le double cadre ».

Bibliographie

Baldacci JL. (2013), Fonction de la consultation psychanalytique, in la consultation psychanalytique, Paris, PUF, « Monographies et débats de psychanalyse »
Bolzinger, A. (2012), Portrait de Sigmund Freud : trésors d’une correspondance. Paris: Campagne première.
Donnet, J.-L. (2005). La situation analysante. Paris : Presses universitaires de France.
Donnet, J.-L. (1995). Le Divan bien tempéré. Paris : Presses universitaires de France.
Freud, S. (1998). Résultats, idées, problèmes. Tome II : 1921-1938. Paris : Presses universitaires de France.
Freud, S. (1938). Some Elementary Lessons in Psycho-analysis. The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, t. XXIII. Paris : Presses universitaires de France, 1940.
Freud, S. (1910). À propos de la psychanalyse « sauvage ». Œuvres complètes – Psychanalyse, t. X (p. 207-219). Paris : Presses universitaires de France, 1972.
Stein, C. (2011). L’enfant imaginaire. Paris : Presses universitaires de France.

Premier colloque du Pôle psychanalytique du 13e – 2018

Les Colloques du Pôle psychanalytique du 13ème