Société Psychanalytique de Paris

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Julia-Flore Alibert

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ENGLISH VERSION ⇣

Chers tous

Dans le contexte de confinement à domicile préconisé par les autorités sanitaires je voudrais partager avec vous ma courte expérience de quatre jours de séances en vidéo avec des enfants de 4 à 15 ans.

Je suis pédopsychiatre et psychanalyste membre de la SPP. Je reçois à mon cabinet une vingtaine d’enfants par semaine.

J’ai du arrêter de voir physiquement mes patients lundi et je leur ai tous proposé de continuer par video, skype ou whatsapp. Je travaille à mon cabinet et les enfants peuvent me voir dans la pièce habituelle  où je travaille sur la video.  La grande majorité des patients ont accepté. Etonnamment ceux qui étaient dans un transfert  plutôt négatif et qui je le pensais profiteraient de cette occasion pour interrompre leur cure, ont tous accepté.  En terme de cadre j’ai  juste dit aux parents de laisser l’enfant dans une pièce seul et au calme avec le téléphone en mode video.  Les enfants se déplaçant avec le téléphone, c’est là que les ennuis ont commencé… la plupart ont voulu me montrer leurs affaires, leur chambre, leur lit, leurs jouets, leurs doudous,  les photos sur les murs, leurs boite à secrets…jusque là tout va bien, mais certains sont allés jusqu’à me faire voir toute leur maison : les frères et sœurs dans leurs chambres, le salon, les toilettes,  la cuisine, et même…. la chambre des parents pour des scènes primitives en direct ! Me voilà plongée en apnée dans leur intimité familiale …La camera sur le téléphone bouge en permanence, cela me donne mal à la tête, le tournis …mais en même temps je trouve ça intéressant, j’ai l’impression de voir le monde comme eux, comme ils veulent bien me le montrer.  Avec eux ces petits cameramen  je me ballade à un mètre de hauteur entourée d’objets géants… une table et des chaises sous cet angle me paraissent soudainement immenses, je me souviens tout à coup  ce que c’était d’être « petit » entouré de « grandes » personnes au sens propre, les visages des parents sont énormes, la bouche de la petite sœur de un an qui bave gigantesque,  le caniche de la famille on dirait un lion !  Avec leurs yeux je redeviens un enfant je me reconnecte plus facilement avec ma part infantile pour mieux m’identifier à eux.  Certains patients ont choisi de dessiner calmement et me montre leur dessins, avec d’autre on essaie d’inventer des jeux. Avec un enfant de 5 ans on fait un combat de marionnette et de figurines. Mes marionnettes du cabinet contre ses figurines de sa chambre. Cela permet de déployer une grande agressivité chez cet enfant habituellement inhibé. Avec d’autres nous jouons aux jeux de mime, à des jeux de main « pierre feuille ciseaux », à la dinette chacun prépare ses petits plats dans sa cuisine pour un repas commun, on a même joué à cache-cache avec un petit de 7 ans mais j’avais du mal à le trouver quand il sortait de l’écran ! Ceux qui ne pouvaient pas s’isoler dans leur chambre étaient dans le salon ou la cuisine et ont voulu me montrer toute les choses qu’ils n’ont pas le droit de faire…allumer le four, se servir dans le frigo et j’ai du leur dire « non arrête pas touche ! ». Certains ont voulu que je leur montre leur pochette où je conserve leur dessins, cela les a rassuré de voir que tout était resté à sa place.

Après la fin de la séance, ils voulaient tous continuer. Les parents sont contents que tout ne s’arrête pas. Ils me racontent aussi comment ils gèrent le quotidien, le télétravail avec les enfants à côté c’est compliqué… Pour le moment la plupart des enfants sont plutôt contents de rester à la maison avec leurs parents de ne pas aller à l’école mais cela ne fait que 4 jours. Certains m’ont montré avec émotions leurs cahiers de travail d’école, m’ont parlé de leurs camarades qui leur manquent déjà de leur maitresse. Je m’inquiète pour ceux qui ne peuvent pas s’isoler à la maison, des ados qui ne veulent pas continuer à distance et que je ne vois plus.

Je vais continuer à travailler ainsi, je ne sais pas combien de temps cela durera, combien de temps je vais pouvoir maintenir le lien, cela va demander une certaine endurance. Il ne faut pas se décourager lorsqu’il y a des problèmes de connexion, qu’on ne se voit plus, qu’on de s’entend plus… mais je trouve que l’utilisation de la vidéo dans les psychothérapies d’enfants amène des choses intéressantes des remises en question du cadre que nous pourrons peut être théoriser et utiliser par la suite. Ces temps troubles nous pousse à être créatifs et inventifs, laissons les enfants nous guider…ils ont surement  beaucoup à nous apprendre.


ENGLISH VERSION

Dear all
I would like to share with you my short experience with video session with children during this troubled period.
I am a child psychiatrist psychoanalyst from France Paris SPP. I had to stop to see my patients on monday because of isolation. I propose to continue the session by phone or video.  I still work in my office which is in a part of my home so they can see me and the office on the video.
Most of the children patients choose to continue the therapy via video sessions. Skype or whattsapp.  Children from 4 to to 15 years old.  I say to the parents to let the child stay in a quiet room alone with the phone on video call. The children can move with the phone so… the troubles  begin….  I can see their   private universe, They show me their room …their bed, their toys, the picture on the wall… they make me visit the entire apartment, the brothers and sisters’s rooms even the parent’s room … on a direct primitive scene ! The camera is always moving so it is sometimes difficult for me to follow …but this is interesting because I can see the world as they want to show it to me with their eyes, I see the world with their look at one meter high  and it change my look . Suddenly everything seems very big to me … the furniture the parents…I can better remember what it’s like to be small surrounded by things that seem giant and maybe I can better reconnect with my infant part and identify with them… Some of my patients draw on paper and show me their drawings. With one 5 years old child we made a fight with puppet and figurines, but this time it was my toys against his toys …so a lot of aggressiveness can emerge with this usually inhibited boy. With an other we play mime game, dice game, with an other hands game “Stone leaf scissors”, with an other we have preparing a meal with « dinette », but it was « what do you have at home? » and « What do I have in my office » and we try to share for a common meal… with one we play  « hide and seek » game but it was difficult for me to find the child outside the screen! One child was in his kitchen and started to show me all the things he was forbidden to touch …touching the oven or bringing food in the fridge. … So I have to say: no stop!
After the end of the sessions they all wanted to continue the video session. Some asked me to see their drawings’s pocket that I keep in my office and they were relaxed of that. To see that things stay in the same place.
For the moment the children are happy to stay at home not going to school spend in time with their parents …but it is only 4 days and they begin to miss school friends and teachers. Some of them showed me their works from school, their notebook with a lot of emotion…

I will continue to work like this… for the moment I don’t know for how many time it will be possible to keep the contact but I think we can do a lot of things with video session with children and that brings up interesting things…that we can maybe theorize after…

Good luck to all and take care

Hugs from Paris

 

Jacqueline Schaeffer

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Chers et chères collègues,

J’ai remarqué, comme certains d’entre vous, que les séances par téléphone m’amènent à parler davantage, probablement une technique anti-stress, anti-traumatique.

Mais aussi un certain paradoxe : le téléphone met à distance, mais le contact à l’oreille rapproche davantage, et le contact fantasmatique de bouche à oreille crée une étrange sensation de toucher.

Je me souviens d’un patient, très défendu sur le divan, que j’avais été amenée à entendre au téléphone, parce qu’une fracture m’imposait une station allongée, ce qu’il avait accepté.

Assez vite au téléphone, il s’est mis à sangloter en évoquant un épisode traumatique de sa vie.

Il a préféré ensuite attendre mon retour en cabinet pour poursuivre son analyse.

Cela m’a énormément interrogée. Je vous le livre

Je vous conseille de voir en replay une émission que j’ai trouvée intéressante sur Michel Foucault

Une citation de Foucault : « ne me demandez pas qui je suis, ni de rester le même, c’est une morale d’état civil »

Et un commentaire à son propos de G. Didi Huberman : L’imagination, celle qui crée des correspondances, des analogies, à la manière de Baudelaire, cela permet de traverser des frontières, et de créer de nouveaux champs du savoir, non standardisés. Et des analogies fécondes sur un impensé, et des pistes inédites. Il est important de se déterritorialiser. Et d’aller vers des “sciences nomades” et non « royales”, pour suivre la pensée de Deleuze..

Nous savons que Foucault n’aimait pas la psychanalyse, mais j’ai trouvé que toutes ces idées n’étaient pas étrangères à notre mode de penser, d’écouter et d’interpréter.

Merci de me dire vos commentaires, car notre vie et nos échanges psychiques sont indispensables, face au claustrum physique imposé.

Bien amicalement à toutes et tous

Jacqueline Schaeffer

Geneviève Welsh

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Nous maintenons la continuité des cures et des thérapies individuelles, et c’est indispensable pour tous ceux qui le souhaitent. Mais jamais les groupes n’ont eu autant d’importance : le confinement nous rapproche de tous, pour autant que nous ayons à disposition un minimum de moyens technologiques! Analystes et analysants partagent la même expérience de catastrophe collective mondiale, mais tous nous pouvons compter sur d’autres ressources que les ressources si importantes qu’offrent les séances.
La plupart d’entre nous, analysants et analystes, sommes inscrits dans de multiples réseaux d’appartenance, qui nous soutiennent ou auquel nous apportons notre concours. Tous les jours, la créativité m’étonne, me réjouit et me rassure :  je constate partout qu’un tissu d’échanges amicaux et familiaux s’étoffe et invente de nouvelles façons d’échanger. Tel ami, pianiste, jouera tous les jours un prélude ou une fugue de Bach pour une liste what’sapp , telle autre chante sur son balcon, un autre fait des séances de yoga par zoom, beaucoup tiennent un journal de bord. On s’envoie des images et des vidéos et  le nombre d’images qui font rire mériterait qu’on invente un prix pour la plus drôle. L’humour partagé nous relie, l’activité tient l’angoisse à distance. Mais le matin, quand nous nous réveillons, nous nous surprenons à penser que ce n’était peut être… qu’un mauvais rêve.
Non c’est la réalité, et pour une longue période, ce qui bouscule toute la temporalité et tous les rythmes de nos vies.
Sur le plan professionnel, nous échangeons nos réflexions avec ceux du « front » et avec les collègues d’ici et de l’étranger: plus que jamais les échanges inter-analytiques sont précieux, car personne n’a jamais vécu cette situation. Freud avait soutenu  l’invention et la création de « stations psychanalytiques » au plus près du champ de bataille où se trouvaient ses élèves pendant la première guerre mondiale. Nous avons vu au congrès de l’IPA à Londres en juillet 2019 des collègues d’Amérique latine inventer des interventions de terrain lors de catastrophes naturelles. Pourrons nous inventer nous aussi des dispositifs nouveaux ?
Mais l’épidémie est en train de passer des chiffres abstraits aux personnes que  nous connaissons, à nos proches et cela va davantage nous toucher.
Alors mobilisons toutes nos ressources et toute notre endurance, et dans des temps meilleurs, nous tirerons des leçons nouvelles pour penser et vivre… autrement. Car cette épidémie a provoqué une mutation anthropologique majeure.

Delphine Miermont-Schilton, François Richard

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Psychanalyse à distance : skype ou téléphone ?

Nous proposons une réflexion sur les problèmes posés à la pratique psychanalytique par la crise socio-sanitaire actuelle. Si l’impératif de sécurité et l’urgence des soins, face au coronavirus, l’emportent sur les considérations de clinique psychanalytique nous pouvons néanmoins maintenir vivant notre lien à nos patients. Delphine Miermont Schilton avance quelques propositions théorico-cliniques que François Richard prolonge par des hypothèses complémentaires.

1/ Skype une affaire d’habitude ? (par D. Miermont Schilton)

Nombreux sont les analystes qui en ces temps de confinement proposent à leurs patients des séances par Skype ou téléphone, nécessité faisant loi, et ce même si a priori ils n’étaient pas favorables à cette modalité.

Ces circonstances particulières m’incitent à partager avec vous la relativement ancienne expérience que j’en ai (plus de 10 ans) et les réflexions qui en ont découlées. Plusieurs de mes patients se sont expatriés au cours de leur psychothérapie ; d’autres de passage à Paris mais vivant à l’étranger ont désiré vouloir poursuivre le travail commencé lors d’entretiens préliminaires, etc. Dans tous ces cas il s’agit initialement d’une indication de cadre psychothérapique en face à face de 1 à 3 séances par semaine. Pour les patients en analyse, et dans mon expérience, le téléphone reste à mon avis un équivalent illusoire tributaire d’un désir de rester au plus près de la situation originaire et skype là aussi peut avoir ses avantages. Jamais la seule voix du patient n’occupe le site de la séance et ce que nous écoutons est jusqu’à preuve du contraire la voix d’une personne en chair et en os. Le téléphone du reste amène l’analyste à parler beaucoup plus comme pour compenser la perte perceptive de la sensorialité de la présence, et cela peut s’avérer gênant pour les patients. Une image maintenue pas forcément celle de l’analyste, peut de ce point de vue se rapprocher plus du cadre classique.

Je commencerai par quelques remarques d’ordre générale puis je tenterai à travers une définition de ce qui fait analyse de plaider pour la pratique par skype et d’en conjurer les éléments transgressifs puis je m’attarderai sur les écueils de la psychothérapies par skype, afin de préciser la formulation du cadre.

Suspendre or not suspendre

Dans les circonstances actuelles de pandémie mondiale la question du maintien ou pas des séances se pose à tout un chacun là où il se trouve dans son parcours professionnel et social et bien entendu dans son contre-transfert. Certains sans doute se demanderont si il ne faut pas tout simplement suspendre les séances et s’interrogeront finement sur ce qui peut nous pousser dans notre contre-transfert à vouloir les maintenir. Suspendre les séances implicitement signifie : il ne faudrait rien perdre de notre situation de référence, ce qui suppose aussi de pouvoir supporter la perte de revenus plusieurs semaines…

Les tenants de la pureté analytique ne trouveront pas à se satisfaire de ce qui va suivre. La nécessité de travailler pour vivre nous rend inégaux devant notre abord de la pratique.

Rappelons tout de même des éléments de bon sens. Il nous arrive de suspendre les séances : nous accouchons ou sommes malades, etc. Il s’agit de notre vie privée. La question de savoir si la pandémie est affaire de vie privée mérite d’être posée sauf pour les collègues qui ont contracté la maladie. Ce qui pose la question des analystes malades qui n’en informent pas leurs patients puisqu’ils peuvent recevoir leur patient par skype. A l’inverse nous connaissons le cas des collègues qui dans un pays en guerre ont maintenu une pratique de l’analyse. Le message est alors clair et restaure au fond une symétrie qui peut sembler insupportable à certains analystes. Je me souviens ainsi d’un psychanalyste expliquant qu’il était fort important que le fauteuil du patient soit différent de celui de l’analyse pour maintenir une dissymétrie…

Notre choix de poursuivre ou pas les séances serait-il une affaire privée ?

En maintenant les séances et en proposant des séances par skype et /ou par téléphone la question de ce que l’on perd est évidemment à poser. En ne cherchant pas de solutions pour maintenir les séances ne dénie-t-on pas que nous sommes logés à même enseigne que nos patients, que nous appartenons au même monde que nous vivons les mêmes choses. Si un analyste a besoin de gagner sa vie les questions soulevées ici le concernent au premier chef. Nous y perdons, ou croyons le perdre, tout ce qui à rapport au sensoriel : la présence du patient, son odeur, l’air qu’il déplace dans la pièce la mise en relation de toutes ces synesthésies. Monsieur S ne me fera plus vivre ni supporter son odeur forte et désagréable pour moi au soulagement des premiers temps va succéder une autre forme d’écoute, Monsieur M qui s’attarde toujours sur le pas de la porte se verra raccrocher je ne le regarderai plus enfiler son manteau ses gants dévisager mon mobilier effleurer mon bureau je vais être sollicitée ailleurs.

Bien évidemment les règles fondatrices de l’analyse sont maintenues : libre association, non omission, constante horaire et de durée.

Que le patient et l’analyste soient tous les deux vivants et participent du même monde et de ses angoisses est sans doute un prérequis pour que l’analyse, on sait combien les différences culturelles trop marquées peuvent être des obstacles insurmontables à la construction d’un espace analytique.

Ecueils de la situation par skype

C’est en travaillant les situations où j’ai été mise en difficulté que j’ai pu penser le cadre skype et réussir à le formuler de façon satisfaisante aux patients. C’est aussi grâce à ces expériences que j’ai pu banaliser ce cadre et l’intégrer pour ensuite travailler avec comme j’en donnerai un bref exemple clinique.

Pour commencer je souhaite extraire de mon article publié dans la RFP 2019- 2- Identités une vignette qui peut condenser toutes les critiques à adresser à ce protocole-cadre qu’est skype. Il s’agit du cas d’une patiente de psychothérapie qui se voit enfin nommée au poste important qu’elle aspirait dans un lointain pays asiatique. A la suite de cette séance j’ai pu penser, outre les aspects proprement transféro-contre transférentiel l’élément du cadre.

« La nomination en province tombe rapidement et la question du cadre se pose de nouveau. Je lui propose Skype, d’autant que dans sa ville nous n’avons pas de correspondants. Vais-je devenir l’analyste dans la boîte comme les parents à la télévision ? Ce choix est discutable car refuse la castration, mais il s’avérera bénéfique et permettra, lors d’une crise, de mettre à jour un fantasme ubiquitaire central et organisateur de la vie psychique de Diane. Je conçois le passage sur Skype comme un aménagement du cadre psychothérapique classique. Nous nous verrons sur Skype à un horaire fixe, je me connecte et elle sonne à la porte de Skype comme à celle de mon cabinet, le paiement se fait en fin de mois. A l’occasion d’une séance en juillet (à deux séances de la suspension estivale), je découvre, lorsque commence la connexion, un cadre visuel inhabituel. Diane est dans un bar en Asie, où il est minuit. Je sens en moi d’abord un étonnement et un agacement. Dans le cadre classique, cette séance aurait été manquée ; quand on est en Asie on n’est pas en France, lui fais-je remarquer. A son tour de s’étonner, avec bon sens, n’est-ce pas là le principe même de Skype, objecte-t-elle ? Quand elle est en province, elle n’est pas à Paris, et c’est précisément pour cette raison que nous avons mis en place ce cadre afin qu’elle puisse être avec moi même quand elle n’y est pas :

– « Comme avec vos parents quand ils étaient dans la boîte ? La distance était abolie ? La séparation inexistante, ils ne pouvaient pas vous manquer ? »

– « Bah oui, exactement », opinera-t-elle.

J’avais reconnu le sexuel œdipien interdit en refusant d’être l’objet de l’homosexualité secondaire en sa compagnie dans un bar puisque, dans un effet direct du contre-transfert mais qui aura dans l’actualité du transfert une vertu interprétative voire mutative, je m’entends lui dire :

– « On abolit la distance mais pas le temps, à minuit je ne travaille pas ! »

– « Mais il est 16 heures pour vous », remarque-t-elle. 

– « Et me voilà à vos côtés en pleine nuit alors ? »

Je sens bien que je discute avec elle, le terrain analytique est perdu cette fois-ci et pourtant on y est en plein. Avec la complaisance du cadre, elle a procédé à un agir en délaissant le terrain de l’associativité fantasmatique, de la symbolisation et, par conséquent, de la subjectivation. Diane a emmené de fait sa psychanalyste avec elle dans un bar la nuit, c’est fait. La valeur interprétative de la parole analytique est annulée et réduite à une parole performative. J’ai donc, en fin de séance, indiqué que nous suspendrions les séances jusqu’à la reprise de septembre.

À la lumière de cet événement, plusieurs réflexions se sont imposées à moi. La première concerne l’aménagement par Skype du cadre de la psychothérapie. Si Skype abolit les distances, il est important de pouvoir laisser au patient la possibilité de manquer ses séances, sinon le cadre devient lacanien au sens où le patient ne peut ni manquer sa séance ni se faire attendre1. Ceci passe aussi par la formulation d’un temps privé et d’un temps collectif-professionnel. Que Diane ne travaille pas dans ma ville est une chose, mais nous devons pour autant avoir des référents communs, dont le temps social. Les heures ouvrables doivent coïncider au minimum. Si peu d’analystes recevraient en Skype des patients à trois heures du matin, la réciproque doit être vraie. Ce faisant, je tentais de formuler à Diane que nous pouvions nous séparer l’une de l’autre, étant deux personnes distinctes. A partir du moment où j’ai pu lui montrer que le cadre était aussi ce lieu où l’on pouvait ne pas se rencontrer, une évolution remarquable s’est produite : La différenciation ainsi formulée a permis à un processus de séparabilité de s’enclencher avec l’objet « homo » que je représentais pour elle, au sens d’objet semblable.

Formuler un cadre

Lorsque je formule le cadre à mes patients je ne manque pas de leur dire les choses suivantes : ils sonnent à la porte de skype comme à celle de mon cabinet ce n’est jamais l’analyste qui les joint, les séances ont lieu de leur côté (comme du mien) toujours au même endroit dans un lieu neutre pour eux , ils peuvent « flouter » le fond derrière eux, pour ma part je suis à mon cabinet assise sur mon fauteuil d’analyste, l’ordinateur posé sur table devant moi ou sur le fauteuil du patient, surélevé.

Si d’aventure ils ne peuvent se rendre sur ce lieu de leur séance quelle que soit la raison, la séance n’a pas lieu : elle est manquée. Cette exigence est la même pour l’analyste cela va de soi.

Le paiement s’opère par chèque ou par virement ou par des applications qui permettent les transferts d’argent sans le tiers bancaire. La suite est connue.

Ensuite on fait notre travail. Ainsi à un patient habitué de skype qui se débrouille le 3e jour du confinement pour me joindre par téléphone, patient phobique au demeurant avec des défenses obsessionnelles très serrées, j’interprète qu’il avait éprouvé le besoin de se distancer de moi en utilisant le téléphone, inquiet qu’il était de cette proximité sociale qu’instaurait le covid. Ce commun le mettait en contact avec ma personne, faisait de moi une personne.

 Si on est analyste on le demeure skype ou pas, avec notre aptitude à interpréter les éléments de la situation analytique et à les rapporter au transfert et au contre-tranfert. Cette qualité se restaure assez rapidement dès les premiers moments de sidération passés.

2/ Pouvoirs de la voix (par F. Richard)

Dans le contexte actuel, la plupart des psychanalystes et des patients préfèrent suspendre, le temps qu’il faudra, leurs rendez-vous habituels, et recourir à des expédients – skype et/ou téléphone. Les deux protagonistes de la situation analytique ne se rencontrent plus. La proximité entre le Nebenmensch freudien et l’enfant disparaît, même s’il y a communication (par skype ou téléphone). Il ne s’agit pas seulement de privation de tel ou tel aspect de la perception sensorielle (vue, odorat, etc.). Deux sujets ne sont plus dans leur humaine communauté d’être ensemble dans un même lieu, dont rien ne peut prétendre être l’équivalent, parce que cette communauté est anthropologique : coprésence du petit enfant et de ses parents, coprésence des amants et, plus particulièrement, des parents dans la scène primitive.

Le « fantasme ubiquitaire » de la patiente dont parle Delphine Miermont Schilton constitue un exemple remarquable. Expatriée pour des raisons professionnelles dans une grande ville asiatique, elle continue sa psychothérapie par skype malgré le décalage horaire, jusqu’à cette conjecture troublante où l’analyste voit sur l’écran de son ordinateur sa patiente lui parler alors qu’elle se trouve dans un bar à minuit ! Ce qui serait resté dans le travail analytique ordinaire un fantasme intrapsychique transférentiel et/ou contre-transférentiel (non-dit ou explicité) élaborable apparaît ici sous la forme d’une image seconde générée par la technique, pas exactement la perception dans une situation vécue. La psychanalyste n’est bien sûr pas dans ce bar à minuit. Agacée, elle interprète : nous voilà toutes les deux dans un bar à minuit. C’est là plus l’interprétation d’un souhait de la patiente que celle d’un fait. Notre collègue s’interroge alors : « notre choix de poursuivre ou pas les séances serait-il une affaire privée ? ». Cette formulation éclaire singulièrement la problématique du travail psychanalytique dans le contexte de crise socio-sanitaire résultant de la pandémie Covid-19. Ce choc traumatique induirait-il un déséquilibre où le désir d’être, ou de rester, analyste – cette « précession du contre-transfert » dont parlait Michel Neyraut – l’emporterait sur la « neutralité » de la fonction ? Comment se fait-il en effet que nous adoptions ces nouvelles modalités (skype, téléphone) sans vraiment envisager la possibilité d’interrompre les traitements en cours pour les reprendre ultérieurement dans des conditions normales, et le risque que cette pratique modifiée endommage la qualité proprement analytique des cures ? Cela va au-delà de la nécessité de gagner sa vie : une plus subtile dépendance « économique » se fait jour envers un « objet » particulier, la pratique analytique elle-même, qu’il ne faudrait pas perdre, à défaut de quoi l’analyste se trouverait en état d’Hilflösigkeit. N’y a-t-il pas quelque chose de voué à l’échec dans la tentative de maintenir coûte que coûte l’analyse dans un cadre si changé ? Bien sûr, à circonstances exceptionnelles réponses exceptionnelles – en temps de guerre ou sous occupation, ou dans un régime totalitaire, la proximité psychique et la solidarité entre citoyens sont fortes. Or dans le confinement actuel nous éprouvons plutôt un état de désocialisation. La pandémie montre la très fragile barrière entre l’animal et l’humain ainsi que notre précarité dans un monde physique où tout à coup nous nous sentons exister par hasard et sans garantie aucune. Anomie et entropie plutôt que guerre. L’ « entrelacement de ma vie avec les autres vies, de mon corps avec les choses visibles, par le recoupement de mon champ perceptif avec celui des autres, par le mélange de ma durée avec les autres durées » (Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible, Gallimard, 1964, p. 74), c’est cette situation anthropologique fondamentale qui est attaquée, une « situation totale » (ibid.) d’être « dans le monde, auprès des autres », où le sens du réel précède toute pensée réflexive et toute interprétation ; même si un souvenir ou un fantasme se substituent à d’autres et un affect en chasse un autre, ce qui disparaît demeure réel, quoi que refoulé. Ce présent sensible vécu devient spectral au téléphone et même par skype : les protagonistes savent bien que leur est épargnée la charge libidinale et intersubjective originale qui n’existe qu’entre deux personnes réunies ensemble dans une même pièce. Mesure-t-on suffisamment le mélange d’implication et de prise de risque, mais aussi la garantie mutuelle d’être là l’un pour l’autre, que constitue l’être-ensemble physique de deux êtres humains ?

De nombreux collègues témoignent de leur fatigue à écouter au téléphone. L’autre n’est pas « vraiment » là, il faut faire un effort d’attention compensateur pour s’obliger à bien suivre et à ne pas laisser sa pensée diffluer très, trop, loin du patient, comme si nous pouvions nous absenter vraiment de la pièce. Alors qu’en séance normale les moments dissociatifs d’inattention ramènent toujours à l’associativité comme je l’ai dit ailleurs : « l’impression […] d’être insuffisamment créatifs dans nos propres associations peut aller jusqu’à la conviction d’avoir “mal entendu“, d’avoir pris un mot pour un autre, d’avoir raté le début d’une séquence. On ne sait plus par exemple, si une patiente parle de son père ou de son mari […]. On reconnaît que l’on avait bien entendu, oui la patiente parlait de son père alors que l’on en n’était pas sûr ou que telle pensée diffluente faisait écho à un propos que le patient allait prononcer un peu après. On accepte alors d’être mené par le discours de l’autre, maladroit syntaxiquement et trébuchant dans nos énoncés comme en témoignage d’une communauté de souffrance à ce sentir mal inséré dans la langue. La pensée du psychanalyste […] utilise ses propres manques, absences, sa propre « castration », pour en faire une surface d’inscription pour les traces mnésiques de son interlocuteur.

La plasticité de la pensée du psychanalyste en séance englobe les tendances centrifuges et dissociatives de l’associativité et traite des micro-clivages qui peuvent apparaître chez un patient névrotico-normal. L’analyse du contre-transfert renforce cette capacité d’englobement » (in La pensée. Approche psychanalytique, dir. M. Emmanuelli et F. Nayrou, PUF, 2015, p. 117).

Dans l’analyse par skype ou par téléphone, c’est l’Interlocuteur, « en chair et en os », le « Vous » ou le « Tu » auquel je m’adresse, qui devient incertain, malgré un rapprochement sensoriel-sensuel bouche/oreille, parole/écoute. Raison pour laquelle il faut s’obliger à faire comme d’habitude et en particulier aussi silencieux que d’habitude lorsqu’il le faut : on entend alors mieux que d’habitude une attente dans le silence, qu’il s’agisse du silence de l’analyste ou du silence du patient. Faire comme d’habitude et tout réinventer : la conjecture imprévue bouleverse les règles du cadre mais nous pouvons sauver la situation analysante, le site analytique (J-L Donnet).

Tel patient dépeint le jardin où il se trouve et baisse la voix afin que sa femme qui passe n’entende pas ce qu’il dit. Telle patiente est dans sa cuisine où elle fume une cigarette, elle qui avait surmonté son tabagisme, les associations mènent à des jeux sexuels clandestins de l’enfance. Une autre se sent plus libre, à distance, pour évoquer des expériences vécues scabreuses, là aussi le fil analytique retrouve des traces mémorielles de l’enfance. Celui-ci décrit en détail avec des mots ce qu’il perçoit sans le verbaliser lorsqu’il se trouve allongé sur le divan : cette tâche de couleur sur un rideau c’est un ourson rieur, il venait, ému, de parler de sa mère morte – enfin celui-là, que je reçois usuellement en face à face me livre, avec des mots précis lui aussi, que lorsqu’il détourne son regard du mien invariablement il le porte sur une décoration particulière de mon bureau. J’observe de mon côté une propension à proposer des vues d’ensemble panoramiques en surplomb « paternel » (cf. M. Van Lysebeth-Ledent, Les positions masculine et féminine du contre-transfert, Revue belge de psychanalyse n°34, 1999), distinct de l’accueil plus maternel contenant que permet skype même si l’image sur écran correspond à ce que Platon considérait comme une version dégradée du vrai : phantasma, eidolon. Le simulacre est patent dans la pratique qui consiste à activer la caméra du téléphone uniquement pour le début et la fin de la séance dans la croyance que l’on restitue ainsi le protocole classique.

Skype et téléphone, l’important dans les deux cas est de ramener à de l’analysable l’irruption de phénomènes d’allure transgressive favorisée par la distorsion du cadre, mais au fond révélateurs de fonctionnements psychiques habituellement clivés. Une patiente s’installe chez elle face à la caméra skype de sorte que l’analyste puisse voir derrière elle un tableau où formes et couleurs font saisir immédiatement un sens que la cure classique n’aurait trouvé que lentement. Un patient note qu’il parle au téléphone allongé dans sa chambre sur le lit où, à d’autres moments, il fait l’amour. La situation analytique, attaquée, devient aussi sur-signifiante.

Skype ou téléphone, contre-transfert plutôt maternel ou plutôt paternel, à chacun(e) d’opter pour ce qui permet le mieux de rester analyste.

Le téléphone même avec les patients reçus en face à face, me convient mieux. La technologie de l’image me paraît générer une dimension non souhaitable un mixte de perception, de fantasme et d’hallucinatoire. En apparence nous voyons le patient et celui-ci nous voit : il s’agit je crois, très subtilement, d’une perception falsifiée où l’image en deux dimensions est lisse, sans manque – il s’agit peut-être ici d’une sensibilité personnelle. Au téléphone l’écoute de la seule parole réduit drastiquement l’ensemble sensoriel au profit d’une perception accrue du rythme, du souffle, des hésitations et trébuchements de la voix, des semi-lapsus et répétitions de mots. Notre interlocuteur se cherche au moment où il cherche l’analyste qui se tait, il s’inquiète, imagine la communication rompue, on peut le rassurer par un « mmh… oui… je vous écoute » mais aussi bien radicaliser la fermeté d’un silence assumé – viendra alors peut-être une série associative magnifique, que nous pourrons ponctuer par des interprétations brèves, puis, vers la fin de l’entretien téléphonique, reprendre en une construction d’ensemble.

Deux parasitages : avec skype il y a risque que chacun construise son personnage vu par l’autre comme s’il s’agissait d’un film (c’est une forme de séduction et de défense), avec le téléphone, la voix caresse trop l’oreille (c’est une autre forme de séduction et de défense). Mais, après tout il s’agit très classiquement dans les deux cas de trouver la bonne distance.

On reviendrait au premier paradigme freudien des névroses post-traumatiques, « actuelles » et d’angoisse. En effet dans ces pathologies l’excès de refoulement mêlé à des clivages produit un vécu de déréalisation que l’analyse à distance, mais aussi l’anxiété générée par la menace sanitaire et le confinement, peuvent accroitre, tout ceci dans un contexte socio-historique où les sujets ont du mal à distinguer le vrai du faux (fake news, complotisme) comme le réel de l’irréel (empire de la fiction et d’internet). D’où l’urgence à attester de notre présence mais aussi de notre fonction spécifique d’analystes, en persistant à interpréter en nous en tenant au minimum nécessaire de réflexion commune sur le contexte. L’analyse à distance produit un trauma, à la fois par dénutrition sensorielle et par séduction afférente à la perturbation des règles habituelles. Les conséquences sont difficiles à anticiper et ne pourront être évaluées qu’après-coup, on peut néanmoins estimer que l’analyse reste possible, l’asymétrie ne disparaît pas, la distance perturbée induit des effets utilisables – chez le psychanalyste par exemple un sens accru de la nécessité de parler depuis un lieu autre que celui de l’objet transféré, voix terrifiante d’un père ou séductrice d’une mère : parler par téléphone ou skype sollicite de bien poser sa voix et de rendre sensible au patient que c’est l’ « interprète » qui s’adresse à lui. Souvenons nous que Green disait que le cadre psychique interne de l’analyste est la condition pour que les règles pratiques du dispositif soient efficientes. En ce sens notre désir qu’il y ait analyse est indistinct d’une éthique, nous pouvons créer de la situation analysante malgré, avec, grâce à un état de fait qui ne s’y prête pas bien a priori.

 

 

Marilia Aisenstein

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Le 31 mars 2020 Marilia Aisenstein participait au podcast audio de l’IPA “Off The Couch”. Elle évoquait l’exercice de la psychanalyse, dans un Paris désert, en période de pandémie.

Episode 43: A Report from Paris with Marilia Aisenstein“Episode 43: A Report from Paris with Marilia Aisenstein
Podcast en langue anglaise à retrouver sur : ipaoffthecouch.org

Paul Israël

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Voici ci-dessous deux textes dictés par Paul Israel à différents moments depuis le début du confinement et retranscrits tels quels, sans réécriture secondaire. Paul Israel souhaite que soit respectée la chronologie entre le premier texte qui est comme un « rappel à l’ordre » des fondamentaux du cadre avant que lui vienne quinze jours plus tard les réflexions plus générales contenues dans le deuxième texte.

 

Le cadre en question

“De tout il resta trois choses : la certitude que tout était en train de commencer, la certitude qu’il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé. Faire de l’interruption un nouveau chemin, faire de la chute un pas de danse, faire de la peur un escalier, du rêve un pont, de la recherche une rencontre”


Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, 1982

 

Le rappel à l’ordre

En bousculant les conditions habituelles de notre exercice, la situation actuelle interroge ce que nous avons coutume d’appeler le cadre ; moment idéal pour essayer de retrouver les modalités d’usage, mais surtout le sens de cette notion !

D’abord rappeler ce qu’il n’est pas : une chose inerte, ensemble de dispositions techniques empiriquement destinées à générer le processus : le vil plomb du premier séparé de l’or pur du second ! Il est bien, nous le savons, une partie inhérente des éléments constitutifs de ce que J.L.Donnet appelle la situation analysante, et, comme tel, symbolisable et subjectivable au même titre que tous les autres entrant ainsi dans la dynamique des transferts, celui de l’analyste comme celui de l’ analysant !

Ce sur quoi je voudrais insister ici, c’est qu’il s’agit d’un énoncé inauguratif de l’analyste, au même titre que la règle fondamentale !

Complémentaires l’un de l’autre, ces deux énoncés ouvrent la voie à ce qui est d’emblée posé comme nature sinon paradoxale, du moins ambiguë de la situation analytique :

Ainsi, par l’énoncé de la règle fondamentale, l’analyste dit à son patient : viens t’allonger auprès de moi et me livre tes fantasmes et désirs les plus enfouis, sachant que d’une certaine façon j’en suis le destinataire ! et dans le même temps, les éléments du cadre dans leur rigidité sonnent comme une injonction surmoique : penser parler certes, mais rien de plus. Si cela n’est pas là un analogon de la menace de castration !!

Usant d’une métaphore audacieuse, je compare ainsi le couple analytique à Tristan et Yseult, le cadre ayant la vertu de l’épée posée entre ! Cela posé, toute modification ou aménagement du cadre ne pourrait être interprété que comme un agi visant inconsciemment à brouiller l’interdit de l’inceste !

Il y a là matière à réflexion !

 

Changement de cadre et préservation du fil « tranféro contre transférentiel »

L’urgence que j’ai ressentie pour écrire et dicter les quelques lignes sur le cadre m’a fait penser que je retrouvais d’instinct une formule qui m’était venue il y a longtemps et qui était en référence à ce qui était dit de l’analyste comme gardien du cadre. J’avais renversé cette formule en disant que le cadre était le gardien de l’analyste. En écrivant ce papier sur le cadre comme barrière de l’inceste, interdit de l’inceste, j’avais en tête de rappeler la nécessité d’avoir cette idée du cadre comme un élément de sécurité pour l’analyste. Depuis ces décennies où je travaille avec des analystes en formation, je sais combien est compliquée pour eux la confrontation de l’idéal hérité du modèle de la pratique, avec cette référence au cadre et à ses diverses dispositions, par rapport à la réalité de la clinique et des données socio-économiques qu’il rencontre.

 

Psychanalystes et cadres

Si j’insiste sur le cadre comme gardien de l’analyste, je devrais d’ailleurs plutôt dire protecteur que gardien, cela renvoi effectivement à ce que j’évoquais sur le cadre comme barrière ou interdit de l’inceste plus récemment. S’il protège ce cadre, c’est comment et contre quoi ?

Comme je le disais, il protège contre justement ce qu’il permet, ce qu’il autorise, c’est-à-dire contre ce à quoi ouvre la règle fondamentale et les conditions de son exploitation.  Il est important de rappeler ce qu’on a un peu tendance à oublier et ce sur quoi j’ai toujours beaucoup insisté, à savoir que les dispositions du cadre analytique classique depuis qu’on les a explorées font jouer un élément extrêmement important qui est la régression. Elle est importante pour permettre l’émergence des produits des divers niveaux de fonctionnement de la psyché. Cette régression, condition de ce qu’on a coutume d’appeler la double rêverie ; celle de l’analysant mais aussi celle de l’analyste, sont évidemment le produit qui permet la libération des fantasmes dont la source et la nature instinctuelle reste très prégnante, et les projections sur l’analyste comme support transférentiel de ces dérivés instinctuels. C’est tout à fait ce contre quoi le cadre comme tel, son énonciation dans l’espace de la situation analysante, est le protecteur et signe l’interdit d’aller au-delà de la simple énonciation de ces fantasmes. Que devient l’analyse dès lors que les conditions sociales de son exercice sont bouleversées ?

Puisque j’en suis à reprendre des formules et à les paraphraser, j’ai aussi envie de transformer la formule « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » par cette autre : « une seule chose vous manque et tout est trop peuplé ». C’est une façon d’illustrer ce qu’est la privation du cadre et le passage de cet espace à la fois d’exploitation des fantasmes et de protection de leurs effets par des moyens de communication dont il faut essayer de comprendre les effets. Le cadre permet de maintenir un équilibre subtil entre l’intime et le distant. Je serais enclin à penser que les moyens de communication usuels tels que le téléphone ou l’ordinateur et la vidéo bousculent très sérieusement cet équilibre en surchargeant l’un ou l’autre de ces deux facteurs, soit trop intime soit trop distant.

 

La question évidement est et sera de savoir s’il sera facile, possible, lorsque surviendra le retour à une situation normalisée de reprendre le cours d’un transfert dominé par la place de l’intra psychique et la référence aux fantasmes inconscients. Il s’agira alors de pouvoir plus facilement référer l’actualité traumatique à son historicisation possible, ses dimensions symboliques et permettre au psychanalyste de redevenir un père ou une mère de transfert avec toutes ses ambiguïtés.

La pandémie peut-elle, risque-t-elle, de tuer ou d’achever la psychanalyse ?

Préserver le fil transféro contre tranférentiel comme idéal spontanément décidé par les collègues au moment de la suspension obligatoire des séances à domicile de passer à des modes de communication par le téléphone et l’ordinateur en visio.

On peut comparer l’effet sur les cures de la pandémie à tous les évènements à très fort potentiel traumatogène que l’on peut rencontrer dans un lieu ou à une époque donnée. Nous avons le souvenir et l’exemple de ces attentats à divers époques de notre vie, si nous en restons à ce que nous connaissons en France, pendant lesquels les cures ne se sont pas du tout interrompues et au cours desquelles l’évènement dont le potentiel traumatogène et les effets sur le reste de la population était évident, s’inscrivait et pouvait être repris et entendu, y compris par le silence, à l’intérieur des cures tel qu’elles se déroulaient à ce moment-là sur les divans psychanalytiques. On a souvent évoqué la diversité des modalités d’impacts à l’intérieur des séances de l’importance événementielle par rapport à sa place dans le socius et jusqu’à raconter assez volontiers qu’il n’apparaissait parfois pas du tout dans certaines cures qui se poursuivaient justement dans le droit fil de la dynamique transféro-transférentielle en cours, sans qu’apparemment elle soit modifiée par l’évènement et sa portée dramatique sociale. La comparaison par contre pourrait se faire avec une situation de guerre dans la mesure ou effectivement c’est une situation qui pourrait évidement là aussi toucher aussi bien le psychanalyste que le patient, comme l’ensemble de la population et interrompre le cours des séances dans leur déroulement habituel.

Pensant à l’impact sur le couple psychanalyste-psychanalysant de l’évènement tel que nous le vivons, la question du maintien ou non du cours du mouvement tranféro-contre tranférentiel, je dirais que je ne crois pas que le cours puisse en être préserver mais qu’il faut plutôt en prévoir des modifications importantes. Il me vient à ce sujet, curieuse association on peut penser, l’image qui a fait le tour des réseaux sociaux dans laquelle on voyait un père de famille dans les ruines de sa maison syrienne apprenant à sa fille à ne pas avoir peur de la guerre et de son effroyable bruit et fureur en jouant au moment de la chute des bombes à rire ou à je ne sais plus quel jeu. Ceci pour dire que le changement de cadre est une rupture prévisible du cours des modalités transférentielles telles qu’elles étaient vécues et éventuellement interprétées au cours de la cure et que la relation à ce moment-là, l’échange analyste-analysant va se surcharger d’une dimension de complicité, dont on peut dire que c’est une communauté de déni mais c’est quand même une complicité, qui est une façon, en partageant l’impact émotionnel de l’évènement, de jouer d’une certaine façon le rôle de ce père, en tout cas un rôle protecteur, qui vient brouiller sinon prendre la place pendant un certain temps de la dynamique et des déplacements transférentiels qui étaient en cours avant le changement.

Ce qui se passe alors est bien de l’ordre d’une dimension forcément « psychothérapique » qui est présente dans la relation, dimension dont la question se pose de savoir si elle va durer, comment on la gère et comment l’analyste va être peu à peu capable de la faire jouer et éventuellement en réintégrer l’impact dans ce qui était le mouvement transféro contre tranférentiel antérieur, sachant la difficulté de maintenir cette double rêverie qui était le propre du dispositif analytique classique pour revenir à un travail intra psychique.

Depuis des décennies je m’applique auprès des analystes en formation à travailler avec eux la difficile mutation qui fait des psychothérapeutes qu’ils étaient des psychanalystes intitulant d’ailleurs pour ce faire mon séminaire « De psychothérapeute à psychanalyste ». En l’occurrence dans ce cas qui nous occupe, il s’agirait du mouvement inverse à savoir « de psychanalyste à psychothérapeute ». Sauf que le mouvement allant de psychothérapeute à psychanalyste, pour se faire, passe par le long, éprouvant et en même temps jubilatoire cheminement par sa propre analyse et la formation. Dans le cas de ces modifications actuelles du cadre, la fonction psychothérapeutique, qui je pense nous est presque imposé par la situation, est sans cesse interrogée par la fonction et l’identité analytique qui a été acquise. C’est la raison pour laquelle dans les diverses batailles qui ont tenté de débrouiller la relation entre psychothérapie et psychanalyse, j’ai toujours défendu l’idée que dès lors qu’on avait solidement ancré son identité psychanalytique dans sa propre cure et la formation longue et riche qui s’ensuit, il s’agissait plutôt de variations et de modalités du travail psychanalytique

Alors dirons-nous que le télétravail psychanalytique serait une nouvelle modalité de la grande palette actuelle, de la grande variété des approches cliniques des psychanalystes face non seulement à la clientèle mais peut être aussi aux évènements qui chargent la vie de cette clientèle ? Je ne saurais dire s’il sera facile ou pas lorsque le confinement sera terminé et que les séances auront la possibilité d’être reprises dans leur cadre antérieur, je ne saurais prédire si cela sera simple. On pourrait bien penser que pour un certain nombre de patients, cette situation fera le jeu de résistance dès lors qu’elles étaient déjà très présentes, particulièrement celles qui portaient et utilisaient le cadre comme élément d’expression. L’option la plus pessimiste serait qu’en cas de prolongement ou de reprise fréquente d’une telle situation de suspension du cadre habituel, l’habitude se prenne comme une facilité donnée à l’usage de cette forme de travail à ce moment-là dont le terme psychanalytique resterait à défendre dans les conditions de facilité qui lui sont actuellement proposé. Il y a longtemps déjà que la communauté psychanalytique internationale a mis en place des cures, en particulier dans le cadre de ses formations à distance, utilisant les moyens de communication numériques actuels ou téléphoniques et il en a été beaucoup discuté. Ce que j’en ai perçu m’a laissé penser que bien qu’il ait été très défendu, plus politiquement que théoriquement, les résultats étaient souvent préoccupants. Ceci pour dire que la généralisation de tels moyens et de tels modalités de cadre par facilité pourrait bien être une façon pour la pandémie de commencer à achever une psychanalyse déjà assez mal en point, en somme le covid ne tuerait pas que les personnes âgées mais aussi une psychanalyse qui n’a jamais qu’un peu plus de cent ans.

Bernard Chervet – 20 avril

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Le 20 avril 2020 Bernard Chervet participait au podcast audio de l’IPA “Off The Couch”. Il évoquait la relation entre traumatisme de l’enfance et traumastisme dû à la pandémie actuelle.

Episode 43: A Report from Paris with Marilia Aisenstein“Episode 48: Current Pandemic Trauma in Relation to Childhood Trauma
Podcast en langue anglaise à retrouver sur : ipaoffthecouch.org

Anne-Sophie Bourdaud

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Analyse en confinement : « Vous êtes là ? »

Êtes-vous  bien là ?

La bascule de l’analyse en séances divan-fauteuil au téléphone peut se tenir en théorie.

Habitué à être hors champ de vision, l’analyste peut poursuivre son écoute analytique lorsque l’impossibilité d’une séance a lieu.

La période de confinement qui n’oblige pas un seul  mais alors les deux protagonistes à rester chez soi change la donne. C’est se retrouver à deux tout en étant chacun contenu quelque part avec pour interdit de se toucher et de se voir.

Quel est le changement sur le setting usuel du dispositif analytique ?

En général, à moins  d’une poignée de main brièvement échangée, il n’y a pas lieu de se toucher. L’analyste derrière le divan met en veille sa  capacité de voir pour une plus entière introspection.

Pourtant, un élément vient de manière redondante marquer la modification du cadre.

Le silence est plus complexe à se faire entendre.

Du silence plein qui permet une suspension féconde dans les séances,  devient un danger.

La question revient avec un ton inquiet : Vous êtes encore là ?

Il y a des variantes à cette question :

Vous êtes là ? Vous êtes encore là ? Vous êtes toujours là ?

Pourtant, l’analysant sait précisément où je ne suis pas…dans la même pièce que lui à partager nos silences.

Il se cache peut être derrière cette question pressante le fantasme de se représenter un chez lui à son analyste. Il aurait alors un lieu où vivre, une famille, voire un conjoint ? Ou pire encore un ou plusieurs enfants. La réalité vient ainsi faire se cogner l’analysant à une crudité de la chair de son analyste. Puisqu’il n’a pas le droit d’être avec moi, il se trouve dans un ailleurs, confiné, où l’accès lui est impossible.

Vous êtes là ? La question résonne avec une demande avide : où êtes vous ?

En quel espace, vous a-t-on obligé à rester caché hors d’atteinte. Hors de mes atteintes ?

Il va se jouer alors une ramification au sein de l’analyse en cours, qui ne se serait sans doute pas pris la peine de pousser à ce moment là dans l’analyse sans l’intervention de la loi extérieure.

Le cadre montre de façon cruciale sa fidèle importance. Il faut être là, écouter, se taire, intervenir dans un espace confiné à deux devenu soudain un plus (ou contre) un.

Nous savons à quel point les bruits extérieurs dérangent ce moment de séance lorsqu’il surgit du dehors, d’un ailleurs. Un voisin bruyant, des travaux, les aboiements insistants d’un chien.

Le passage de ce confinement à deux à ce confinement l’un sans l’autre permet d’en prendre la pleine mesure.

Où imaginez vous que je suis ? Dans un endroit concret qui n’est pas celui de sa propre construction psychique. La quarantaine vient alors souligner ce qui est subtilisé. L’intrusion du réel met face à une impudeur, celle de savoir que ce temps à deux n’est plus possible. L’interdit de l’inceste frappe bruyamment à la porte.

Les théories sexuelles infantiles renouvellent leur discours. La proximité orale et la séparation physique viennent recueillir une relecture des fantaisies régressives. Les rêves donnent à voir avec davantage d’acuité. Le parent, l’amant, le nouveau-né, se figurent de façon condensée dans le déploiement onirique et incarnés par un analyste invisible et intouchable.

La fatigue contre-transférentielle vient probablement de ce matériau brut qui revient de loin et surgit dans un nouvel espace qui est à apprivoiser. Le divan est vide et l’oreille est pleine. La présence est interdite et brûlante. L’éloignement conditionne une nouvelle proximité.

Le feu est au bout du fil, et ce fil doit être tenu malgré les menaces tant extérieures qu’intérieures.

L’appareil devient le lieu du lien et se résume à celui-ci. Vous êtes encore là (pour et avec moi) ? Résistez vous à cette flambée qui inquiète ? Il est difficile de vérifier les effets de ses attaques quand il est officiellement interdit de se voir. L’appel vient rendre compte de l’angoissante perte de repères mais aussi de la perte de la certitude de garder son analyste intact.

 

Anne-Sophie Bourdaud

bourdaud.psy@gmail.com