Société Psychanalytique de Paris

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Penser l’inconscient dans l’Institution

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Conférence du 11 janvier 2021

Je commencerai par cette phrase de Didier Anzieu : “ Un travail de type psychanalytique a à se faire là où surgit l’Inconscient : debout, assis ou allongé ; individuellement, en groupe ou dans une famille (…), partout où un sujet peut laisser parler ses angoisses et ses fantasmes à quelqu’un supposé les entendre et apte à lui en rendre compte. “

J’interviens depuis une trentaine d’années en institutions et ai l’impression, au fil de l’expérience, d’avoir été de mieux en mieux apte à entendre les processus inconscients en institution.

Pourtant en préparant cette conférence et sachant que bon nombre d’écrits ont déjà été publiés sur le sujet, je me retrouve face à une hypercomplexicité. Le sujet nécessite en effet au moins deux démarches qui peuvent paraître antagonistes : reconnaître que différents niveaux, notamment comme le sujet et le groupe, ou la réalité psychique et la réalité externe, sont imbriqués et qu’il est difficile de ne pas les penser en même temps. Mais pour que cette imbrication complexe ne soit pas synonyme de confusion, il va falloir en même temps faire un travail de différenciation voire de discrimination.

Pour cela, comme dans toute démarche psychanalytique, il faudra croiser clinique et théorie. Comme l’écrit René Kaës : “Comment savons-nous ce que nous savons ? “

Nous allons sortir du cadre de la cure-type et essaierons de voir comment penser psychanalyse et institution. Il ne s’agit pas de transposition mais d’une écoute spécifique. Je cite ici Green : “Je pense qu’il est important de faire des distinctions entre les différents types de travail. Il y a le travail de psychanalyse : c’est le travail qui se passe dans le cabinet d’un analyste. Ce n’est pas exclusivement la cure-type. Ce peut être aussi bien le face à face exigé par certaines situations… À côté de cela, on peut désigner ce que j’appellerai : le travail de psychanalyste. “ (Green, 1998 “ Entretiens avec André Green, in Cent ans après, Gallimard).

Green précise par la suite que le psychanalyste vient en institution avec son savoir. Il va, comme il dit, planter sa tente.

C’est un aspect du travail de psychanalyse et je commencerai par celui-ci. Mais nous essaierons de voir comment le travail psychanalytique en institution n’est pas de la psychanalyse appliquée, ni d’un point de vue théorique, ni d’un point de vue clinique. Je poursuivrai donc en parlant de la psychothérapie institutionnelle dans le sens où l’institution en elle-même peut soigner en pensant les productions inconscientes ; je continuerai avec ce qui sera la position principale de mon exposé : les apports de la psychanalyse groupale à la compréhension du fonctionnement institutionnel et j’essaierai d’en donner quelques exemples cliniques.

Mais tout d’abord je commence par quelques définitions et précisions en ce qui concerne l’institution. Il faut ici distinguer l’Institution avec un grand I et les institutions. Peut-être aurais-je dû intituler mon intervention : “Penser l’Inconscient dans les institutions“.

À propos de l’Institution avec un grand I, Kaës écrit : “ L’institution est l’ensemble des formes et des structures sociales instituées par la loi et par la coutume : l’institution règle nos rapports, elle nous préexiste et s’impose à nous, elle s’inscrit dans la permanence. “ (Kaës, p. 8)

Dans ce sens l’institution contribue au travail de culture. Les êtres humains ont nécessité de se regrouper et le renoncement aux buts pulsionnels directs instaure la Loi qui en même temps interdit et protège.

L’institution instaure des métacadres qui assurent contenance et continuité. Si l’Institution est un fait de culture elle en est donc en partie tributaire. Par exemple, le mariage est une institution. Le mariage homosexuel en a modifié les règles ; ce sont donc les procédures instituantes, plus que les institutions en elles-mêmes, qui vont nous intéresser.

Chaque institution s’inscrit dans une histoire qui la précède, mais aussi dans des mythes fondateurs qui s’intègrent, ou non, de façon consciente, ou non.

À ce propos sans doute faudrait-il distinguer les processus inconscients des mécanismes non conscients. Jean-Claude Rouchy propose ainsi la notion d’incorporats culturels. “ […] il s’agit bien d’un mécanisme d’incorporation, qui n’est en rien pathologique et s’effectue normalement dans l’indifférenciation (et qui demeure indifférencié). Il est antérieur à la relation d’objet“. (Rouchy, p. 67).

L’individu est ainsi agi par des conduites programmées et non mentalisées.

Dans les institutions, mais également dans les équipes il y a ainsi des mécanismes d’accordage plus ou moins réactionnels à l’ensemble dans lesquels ils se produisent. Il est difficile de faire la part entre des interactions adaptatives et des productions fantasmatiques.

L’institution pour quoi faire ?

Je ne reprendrai pas ici les différentes définitions des institutions, des établissements, ni des associations. Je distinguerai seulement rapidement deux types d’institutions : les institutions “ordinaires“ et les institutions soignantes.

Parmi les institutions “ordinaires“ sur lesquelles je ne m’attarderai pas, on peut penser aux crèches, à l’école, aux EHPAD et à d’autres encore. Dans ces institutions la pensée psychanalytique permet de repérer différentes formes de souffrance psychique en tentant d’y remédier. Bien entendu on peut déplorer que – comme dans toutes les institutions – des logiques procédurales et managériales sont à l’œuvre. C’est là qu’on voit, ou plutôt qu’on voyait, l’importance d’une écoute psychanalytique permettant de mettre du sens sur d’éventuels dysfonctionnements. C’est là aussi qu’on peut penser que la psychanalyse est un humanisme dans la mesure où elle s’intéresse à la subjectivité plus qu’à des symptômes et aux moyens de les corriger quitte à les recouvrir.

Mais je voudrais centrer mon propos sur les institutions de soins psychiques, au sens large. Avec la psychose, notamment, nous savons que toute difficulté psychique ne peut être traitée au sein du cabinet mais a besoin d’une prise en charge institutionnelle. Nous pourrions également penser aux travaux d’August Aichorn qui travaillait dans le champ de la délinquance juvénile. Son ouvrage Jeunesse à l’abandon en 1925 fut préfacé par Freud. Ses travaux, qui ont intéressé également Anna Freud, s’appuient sur une conception psychanalytique de l’éducation. Des effets de transfert peuvent être repérés ; aujourd’hui on s’accorde souvent à parler de passage par l’acte au lieu de passage à l’acte. Encore faut-il qu’une institution soit suffisamment solide pour contenir d’éventuelles violences et surtout suffisamment compétente pour y reconnaître du sens.

Chacun connaît l’ouvrage dirigé par Racamier Le psychanalyste sans divan (1970). Pour ce qu’on a appelé L’École du 13e notamment avec Lebovici, Diatkine, Racamier, Kestenberg, la cure et ses aménagements les plus proches est la seule modalité d’accès aux processus inconscients ; il s’agit alors de mettre en place un cadre institutionnel qui ne nuise pas au cadre thérapeutique entrepris par les psychanalystes. Mais en même temps Racamier propose une analyse des interactions dynamiques entre les malades et l’institution. Il y a ainsi des mécanismes d’interaction entre la dissociation des patients schizophrènes et celle du milieu institutionnel. Cependant, toujours pour Racamier comme pour l’équipe du 13e, le concept de transfert doit être réservé à la cure-type et à ses aménagements les plus proches.

C’est dans une autre optique que va s’inscrire la psychothérapie institutionnelle avec son histoire riche et créative. Je cite Jean-Pierre Pinel (2020) à propos du transfert : “ Pour les tenants de la psychothérapie institutionnelle, a contrario, le transfert est un mécanisme qui peut se développer dans la situation institutionnelle lorsqu’elle est convenablement aménagée. “ Et Tosquelles va jusqu’à forger le concept de contre-transfert institutionnel pour désigner les mouvements inconscients qui traversent l’ensemble du collectif formé par les personnels soignants. “ (p. 27)

Deux points me paraissent à souligner : la psychothérapie institutionnelle s’inscrit dans un mouvement militant. C’est tout à fait essentiel pour comprendre le fonctionnement institutionnel que l’on décrit le plus souvent en termes structurels et éventuellement topiques. La dimension économique – au sens analytique du terme – y est pourtant essentielle. Cela va avoir une importance fondamentale dans la création de certaines institutions, mais également de certains courants qui peuvent être à la limite d’une position idéologique. Mais un militantisme “bien tempéré“ soutient l’investissement et est particulièrement utile dans la création de nouvelles institutions ou de nouveaux dispositifs.

Le deuxième aspect concerne la dimension politique. Je parlais d’imbrication en introduction. Pour les tenants de la thérapie institutionnelle, il n’y a pas de clivage entre le politique et la vie psychique. En lieu et place d’une institution normalisante, voire asilaire, il faut pouvoir soigner l’institution pour pouvoir soigner les patients. L’hôpital n’est pas un lieu fermé, et en même temps chaque personne qui y travaille a une fonction thérapeutique.

Comme les différents mouvements et écoles, la psychothérapie institutionnelle n’a pas échappé à des conflits voire à des scissions. J’évoquais le militantisme et les idéologies comme des frontières ; celles-ci peuvent être parfois franchies. Il y a dans ce qu’on a appelé l’antipsychiatrie des avancées considérables dans la prise en compte des patients. Mais il y a aussi des dérives tendant par exemple à réduire la pathologie à une construction sociale. De la même façon, nous avons pu être confrontés à un certain romantisme de la folie où la souffrance des psychotiques faisait nécessairement œuvre de création. Or tous les psychotiques ne s’appellent pas Nerval, de même que tous les thérapeutes ne sont pas le Docteur Blanche.

Tout ceci n’empêche pas de penser que le délire a un sens, fût-il très difficile à atteindre et à bien comprendre.

Psychanalyse des liens

Mais comme je l’évoquais, l’approche psychanalytique des groupes et des liens permet aujourd’hui de penser les processus inconscients en institution différemment.

Jusque-là nous avons évoqué la possibilité qu’un analyste intervienne en institution, qu’une institution intègre la psychanalyse comme point de référence, ou encore qu’une institution soit “psychanalytiquement soignante“.

L’approche psychanalytique des groupes s’origine sur différents courants. Je ne pourrai naturellement pas les détailler ici mais simplement les nommer avant de préciser certains processus. Même si des travaux leur sont antérieurs, nous pouvons penser à Bion et Foulkes en Angleterre, et à Pichon Rivière en Amérique latine. Les travaux de Pichon Rivière, qui avait été confronté à la clinique avec des patients psychotiques à l’hôpital, jettent les bases d’une psychanalyse des liens qui sera reprise par Puget et Berenstein. On peut voir dans l’importance accordée au socius une concordance avec la psychothérapie institutionnelle ; comme nous le savons, Bleger s’est aussi intéressé au groupe et à la psychose en insistant sur la fonction transformatrice du cadre.

De leur côté, Bion et Foulkes ont tous deux travaillé à l’hôpital pendant la seconde guerre mondiale autour de traumatismes de guerre. C’est à cette occasion qu’ils découvraient la valeur thérapeutique des dispositifs de groupe. Leurs théorisations respectives ont ensuite divergé, Foulkes considérant véritablement le groupe comme un tout.

En France, les travaux de Didier Anzieu sur le groupe avec l’importance accordée aux enveloppes et à la contenance ont ouvert la voie.

Mais c’est sur les travaux de René Kaës que je voudrais particulièrement m’appuyer. La richesse de ceux-ci me permet de n’en retenir que quelques aspects.

Si on ne peut pas parler d’un Inconscient groupal, René Kaës propose le terme d’Appareil Psychique Groupal. Cela permet d’insister sur le travail psychique toujours à l’œuvre. Cette conception s’appuie sur la notion de groupe interne et de groupalité psychique propre à chaque sujet. Dans cette perspective, l’Appareil Psychique groupal est : “une structure indépendante des psychés qu’il assemble en un arrangement combinatoire selon ses lois propres, mais il est aussi une construction intériorisée par les membres du groupe ; une partie de l’appareil psychique individuel se forme dans cette construction matricielle, conjointement avec des étayages sur le socle corporel de la Psyché et des déterminations proprement intrapsychiques (Extension de la Psychanalyse, p. 126).

Ce qu’on appelle la psychanalyse des liens s’appuie sur l’intersubjectivité. Avant d’en proposer une définition, je voudrais faire une remarque.

Certains psychanalystes voient dans le développement de la psychanalyse groupale une forme de résistance à la prise en compte de l’Inconscient et un risque de dévoiement de la psychanalyse.

A contrario, certains analystes de groupe stigmatisent une position orthodoxe qui ne veut pas prendre en compte les avancées proposées par un autre type de clinique. Il suffit alors de l’un et l’autre “côté“ de parler de résistance pour clore le débat. C’est plus que dommage surtout au moment où la psychanalyse est tellement attaquée.

Je ferme la parenthèse pour proposer quelques définitions kaësiennes de l’intersubjectivité : “Je soutiens l’idée que l’étayage de la pulsion sur la satisfaction des besoins biologiques comporte d’emblée une dimension intersubjective. La pulsion orale du bébé s’étaye conjointement sur la perception de l’investissement de l’objet de l’infans par la pulsion maternelle lors de l’allaitement et lors du sevrage“ (p. 210). Sans doute Winnicott aurait-il pu évoquer les choses quasiment de cette façon. Mais Kaës appuie sa conception de l’intersubjectivité sur les alliances inconscientes. Le lien est alors un espace doté d’une réalité psychique spécifique qui lui est propre. “

Alors : “L’Inconscient du sujet est à la fois intrapsychique et extra topique, il est dans le sujet soumis à ses déterminations endogènes, il est entre les sujets où il tient à l’autre, et à plus d’un autre, et il est hors sujet dans le lien, en tant qu’il est un espace spécifique comme dans un couple, une famille, un groupe, une institution. “ (p. 249).

S’il y a un travail psychique exigé par la corrélation avec le corporel, un autre travail psychique est exigé du fait de la liaison de la psyché dans sa rencontre avec l’autre.

Dans les groupes existent bien entendu des alliances (ou des rejets) conscientes. Mais il existe aussi des alliances inconscientes portant potentiellement le refoulé et/ou le négatif de chacun.

Prenons l’exemple d’une équipe en institution en conflit avec le directeur. Le directeur s’en va et le conflit reprend quasiment à l’identique avec la nouvelle direction. On peut se dire que “c’est la faute à pas de chance“ ou que l’organisation est défaillante, ce qui est toujours possible. Mais on peut également faire l’hypothèse d’un fantasme fraternel partagé. L’équipe n’a pas besoin de chef et peut très bien se débrouiller par elle-même. Ce fantasme peut être entendu à différents niveaux :

  • Une inscription dans l’histoire institutionnelle. Par exemple le fondateur idéalisé ne peut être remplacé
  • Le fonctionnement institutionnel vient en résonance avec les pathologies traitées
  • Le complexe fraternel non résolu de chaque membre viendrait trouver ici une forme de soutien.

Dans ce qui nous préoccupe aujourd’hui, le risque est celui des raccourcis et d’une certaine psychanalyse appliquée qui viendrait comme une transposition du sujet vers le groupe. Ainsi comme Jean-Claude Rouchy le précise, dire “le groupe sent, le groupe respire“ est un abus de langage. Si Foulkes voyait le groupe comme un tout, d’autres comme Rouchy et Kaës sont à l’écoute à la fois du groupe et des sujets qui le constituent.

La même difficulté se pose quand on parle du groupe spécifique qu’est l’institution. Jean-Pierre Vidal souligne les dérives du familialisme. Ainsi, par exemple, quand on considère le directeur de l’institution comme un père. Si la famille est une institution, l’inverse n’est pas vrai. L’institution est un groupe secondaire, réuni autour d’une tâche primaire.

Cela dit, dans l’institution vont se déposer des éléments non transformés comme Bleger le notait par rapport au cadre. Ces éléments devront être traités mais parfois les lieux ad hoc ne suffisent pas ou ne sont pas pertinents. Roussillon écrit ainsi : “À côté de l’institution structurée, s’organisent donc des fonctionnements institutionnels atypiques –[…] – interticiels dans lesquels se localise ce qui n’est pas inscriptible ailleurs“ (p. 159).

Je le répète, l’Institution est un groupe spécifique qui a une organisation et une finalité. C’est une structure devant réaliser une tâche primaire et des processus inconscients sont liés en partie à cette tâche et à l’histoire institutionnelle. Pour “rentrer dans l’institution“ – je parle du côté des soignants, mais sans doute pourrait-on dire la même chose du côté des patients, il faut en adopter d’une certaine façon les codes.

Vignette clinique 1

Une institution accueillant des patients toxicomanes entretenait le sentiment d’une grande convivialité. Beaucoup de professionnels avaient des liens personnels en dehors du travail. Certains patients étaient suivis par des psychothérapeutes faisant partie de l’institution, ce qui n’est pas clair quant à la neutralité requise.

À la fin de l’année, une fête était organisée entre les patients et les soignants. Une psychothérapeute refusait d’y participer arguant du fait qu’il serait trop difficile pour elle et ses patients de se rencontrer dans ce cadre-là. À la rentrée suivante, sous un prétexte futile, elle dut quitter l’institution.

Je suis intervenu dans cette institution en tant qu’analyste institutionnel. La première question qui me fut posée par l’équipe – de façon insistante – était de savoir si j’avais une bonne expérience dans le domaine de la toxicomanie. Après avoir répondu de façon manifeste à la question, celle-ci revenait à nouveau. Je dis alors à l’équipe : “en fait, vous me demandez si j’ai été moi-même toxicomane“.

Nous sommes tout à fait dans un processus d’identification primaire : être “comme“ pour être “avec“.

Je ne fus pas surpris de la réaction de l’équipe, disant que dans l’équipe soignante il y avait justement d’anciens toxicomanes et que cela était l’objet de beaucoup de débats, mais aussi de tiraillements entre eux.

Une institution peut ainsi fonctionner comme un groupe fermé se méfiant du changement et de l’étranger. Je souligne au passage qu’il est très important de penser une forme de narcissisme groupal lié à l’appartenance. C’est en partie cela qui explique la difficulté du travail en réseau, chacun voulant défendre son pré carré.

Mais pour revenir plus précisément à cette institution, la tâche primaire consistait à soigner des patients toxicomanes ; or comme cela a été maintes fois montré, la pathologie traitée a des effets sur le fonctionnement de l’équipe. Nous retrouvons ici des problématiques de “collage“ et de difficultés d’intégration du tiers.

Prise en compte de l’histoire

Un autre aspect très important pour tenter d’appréhender les processus inconscients est de considérer qu’une institution a une histoire et que celle-ci peut être potentiellement traumatique sans que les membres qui y travaillent puissent en avoir conscience.

Je vais donc vous proposer une situation, non pas directement traumatique mais d’une rupture d’une forme d’illusion groupale qui ne pouvait se transformer.

Vignette clinique 2

Il s’agissait d’un CMPP existant depuis une trentaine d’années. L’ambiance de travail était bonne et la qualité des soins largement reconnue. Le volume d’activité était important, voire très important pour ce type d’établissement. La convivialité favorisait le dialogue entre les différentes disciplines, et les appartenances diverses à tel ou tel courant psychanalytique. De même les liens avec les différents “partenaires” (écoles, intersecteur, cabinets privés…) étaient excellents. De nombreux soignants avaient « les clés de la maison » et pouvaient recevoir des patients, plus tôt ou plus tard, en fonction des besoins. Même si le secrétariat avait un rôle très important et reconnu, chacun pouvait y prendre part ou y participer en répondant au téléphone par exemple.

Ces façons de faire témoignaient d’un sentiment d’appartenance, chacun se sentant fier de travailler en ce lieu. Ce CMPP avait une direction bicéphale : pédagogique et médicale. Mais c’est surtout le directeur pédagogique, fondateur de l’établissement avec des amis psychiatres, qui assurait une fonction effective. La directrice médicale, quelque peu effacée, ne contestait jamais les décisions du directeur pédagogique, notamment en matière de recrutement. Cela dit, les recrutements, comme on l’imagine, se faisaient presque toujours sur le mode de la cooptation avec l’assentiment de l’équipe.

Les CMPP sont des structures privées régies par un conseil d’administration. Bien souvent, celui-ci a un rôle secondaire, ou du moins peu visible pour ceux qui travaillent dans la structure. En l’occurrence, le directeur de l’établissement l’avait toujours mené comme il le souhaitait. Il y a d’autres éléments significatifs que nous ne pouvons pas évoquer par souci de discrétion, mais jusque-là le tableau paraît assez idyllique. Pourtant avec une telle densité affective où l’agressivité est évitée ou déniée, les alliances aliènent les individualités, et les attaques envieuses – en apparence réprimées – sont toujours actives.

En peu de temps, sur un prétexte futile, tout cet équilibre s’est trouvé remis en question. Le conseil d’administration a convoqué le directeur en lui faisant toute une série de reproches quant à la rigueur des procédures qu’il utilisait. Sentant le directeur affaibli, quelques personnes sont venues dénoncer certaines pratiques, conduisant à la « démission forcée » de certains soignants. Le climat est devenu détestable, la violence psychique faisant irruption comme un raz-de-marée balayant tout sur son passage.

Il y a sans doute de multiples causes à ce cataclysme, et notamment certaines relations interpersonnelles difficiles jusque-là étouffées. Mais nous nous centrerons sur un aspect qui me semble typique de la difficulté de transformation dans un groupe.

Deux facteurs peuvent être rapprochés : le premier était le décès du médecin-chef, un an auparavant, et dont semble-t-il, l’institution n’avait pas vraiment fait le deuil. Ce personnage, secondaire en apparence, était sans doute l’une des clés de voûte de l’édifice. Le deuxième facteur était le départ à la retraite programmé du directeur. L’idée est que l’ensemble du groupe, conseil d’administration compris, a réagi de façon extrêmement violente à ce qui attaquait l’équilibre intemporel du groupe. L’institution se vivait comme bonne, mais aussi comme éternelle, hors du temps, sans véritable accès au générationnel et à la différenciation.

C’est dans ces passages que les processus de transformation peuvent être mis à mal.

Interventions en institution

Je n’aurai pas ici la possibilité de détailler les types d’intervention d’un analyste en institution. Je proposerai simplement quelques remarques.

Disons d’abord que l’institution est une organisation et un lieu de travail. Quand il y a des difficultés, il est parfois souhaitable de rester à un niveau concret. En effet un analyste pourrait être sollicité un peu comme un alibi pour recouvrir une souffrance au travail. Mais parfois, les difficultés, répétitives, sont d’un autre ordre.

L’analyste qui intervient alors doit être au clair avec le cadre et le dispositif qu’il va mettre en place. Je ne détaillerai pas ici les différentes terminologies (supervision, analyse institutionnelle, régulation institutionnelle…) mais insisterai surtout sur la façon dont le psychanalyste peut se situer.

Nous ne sommes pas dans le cadre du cabinet, et il n’est pas question de faire “la psychanalyse de l’équipe.“ La tâche primaire de l’analyste est bien de permettre que les patients accueillis soient pris en charge du mieux possible. Il va de soi que toute interprétation est à manier avec précaution, sachant qu’après le temps d’intervention l’équipe continue à “vivre ensemble“. Par ailleurs le transfert sur un psychanalyste “venant de l’extérieur“ est très particulier. Il est bien souvent doté d’un pouvoir imaginaire qui sera éventuellement utilisé contre l’autorité réelle de la direction. Le jeu des alliances inconscientes que j’évoquais tout à l’heure est ici particulièrement riche à analyser. En outre l’analyste attendu parfois comme un sauveur, peut être entraîné dans un mouvement d’inflation narcissique.

Il va être dépositaire d’éléments souvent bruts qu’il ne peut travailler qu’avec une sécurité interne suffisante.

Vignette clinique 3

Je reprends l’exemple de l’institution pour patients toxicomanes que j’évoquais tout à l’heure. Cette structure propose des hébergements, un suivi en ambulatoire, des prises en charge médicamenteuses et psychothérapeutiques ainsi que des aides à la réinsertion professionnelle. Cette équipe est composée d’une quinzaine de professionnels : éducateurs, médecins, psychologues, psychiatre, assistante sociale, infirmiers. Il est fait appel à un psychanalyse extérieur pour un travail de régulation. Je viens une fois tous les quinze jours pendant deux heures ; il peut être question à la fois de prises en charge difficiles, mais également de conflits au sein de l’équipe. Après un petit temps de silence, les uns et les autres s’expriment en pouvant associer.

Lors d’une régulation, le silence se prolonge et les membres de l’équipe semblent très abattus. Je demande alors : « Qu’est-ce qui se passe ? » Un membre de l’équipe dit alors qu’un des patients est mort d’overdose. Il était extrêmement investi par l’équipe. Il était pris en charge depuis plusieurs années et après des hauts et des bas semblait être véritablement sur le point de s’en sortir. Les uns et les autres, dans un premier temps, font part de leur tristesse puis de leur éprouvé d’impuissance, accompagné d’un fort sentiment de culpabilité.

En assurant cette régulation je suis pris également par un sentiment d’abattement, pensant que ces professionnels font vraiment un métier impossible. Peu à peu j’entends tous les efforts que les uns et les autres avaient fournis depuis si longtemps. J’éprouve un sentiment d’injustice, puis, progressivement, de colère qui peut se diriger vers le patient lui-même. Je déclare alors : « Quel salaud ! »

C’est la stupeur dans le groupe, des critiques et même des attaques virulentes fusent contre moi qui ne me rend pas compte, qui ne le connaissait pas… De quel droit puis-je parler ainsi ?

Alors que je reste silencieux, des voix commencent timidement à s’élever disant « C’est vrai tout de même, avec tout ce qu’on avait fait pour lui, c’est comme ça qu’il nous remercie… » Ce mouvement s’amplifie allant même jusqu’à l’expression d’un rejet envers tous les patients qui semblent prendre un malin plaisir à les mettre en échec.

Je pouvais dire ainsi tout haut ce que l’équipe pouvait ressentir tout bas sans même se l’avouer. Cette séance de travail permit d’aborder autrement la question de la haine et de la destructivité dans le travail.

Conclusion

Nous connaissons aujourd’hui les difficultés auxquelles nous sommes confrontés dans notre travail en institution. Il est question de procédure, de rentabilité, d’immédiateté… Ce n’est pas tant la psychanalyse qui est attaquée mais tout simplement la pensée : pas d’histoire, pas de liens, pas d’environnement… Les méta-garants, dont parle René Kaës, sont mis à mal et du coup les différents cadres institutionnels qui en découlent.

Deux remarques :

  • Le psychanalyste n’est pas un pur esprit, il vit dans la cité et ne peut rester insensible à ces changements qui vont affecter, et qui affectent déjà, sa pratique en institution mais également en contre coup sa pratique en libéral. Prendre une position citoyenne à cet égard me paraît utile, voire indispensable.
  • Mais ceci ne doit pas nous empêcher de garder – j’aurais envie de dire coûte que coûte – une pensée. En effet nous voyons dans certaines institutions se développer des plaintes un peu sur le mode attaque/fuite dont parle Bion. Une équipe se “serre les coudes“ contre la vilaine ARS et toutes les contraintes diverses et variées. Mais se serrer les coudes ainsi peut aussi abraser les différentes formes de créativité ; il y a lieu de résister mais pas de se geler. C’est par nos compétences et notre travail au quotidien que nous pouvons garder une pensée subversive, au sens où la découverte de l’Inconscient était déjà une démarche subversive. Je pense alors que l’Inconscient – pour peu que nous y soyons attentifs – peut être entendu – comme le disait Anzieu – par ceux aptes à l’entendre. C’est un de nos défis en tant que psychanalystes.

 

Références et/ou propositions bibliographiques

Aichhorn, A. 1925. Jeunesse à l’abandon, Lecques, Éditions du champ social, 2002.

Ganem, V. & Robert, P. (2017). Intervention en institution : dialogue entre la psychodynamique du travail et l’approche psychanalytique des groupes. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 68(1), 15-32.

Green, A. (1998). Entretiens avec André Green, in Cent ans après, Paris : Gallimard.

Kaës, R. (1988). « Réalité psychique et souffrance dans les institutions », in L’institution et les institutions – Études psychanalytiques, Paris : Dunod, 1988.

Kaës, R. (2015). L’extension de la psychanalyse : Pour une métapsychologie de troisième type. Paris : Dunod.

Pinel, J.-P. (2020). Chapitre 1. Une brève histoire des cliniques institutionnelles. Dans : Jean-Pierre Pinel éd., Le travail psychanalytique en institution : Manuel de cliniques institutionnelles (pp. 9-32). Paris : Dunod.

Racamier, P.-C. (1970). Le psychanalyste sans divan : la psychanalyse et les institutions de soins psychiatriques Paris : Payot.

Rouchy, J. (2008). Le groupe, espace analytique : Clinique et théorie. Toulouse, France : Érès.

Roussillon, R. (1988). “Espaces et pratiques institutionnelles. Le débarras et l’interstice“, in L’institution et les institutions – Études psychanalytiques, Paris : Dunod, 1988.

Vidal, J.-P. (1988). “Le familialisme dans l’approche “analytique“ de l’institution. L’institution ou le roman familial des analystes“, in L’institution et les institutions – Études psychanalytiques, Paris : Dunod, 1988.

L’après-coup et le « en-deux-temps » de la pensée humaine et du désir.

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Conférence que Bernard Chervet a donnée vendredi le 15 janvier 2021 dans  le cadre d’une réunion préparatoire au Colloque de St Malo qui aura lieu les 25 et 26 septembre 2021.
Le thème sera : “L’après-coup et le « en-deux-temps » de la pensée humaine et du désir”.

Bonjour à toutes et tous.

Je voudrais commencer en m’étonnant au sens le plus positif du terme, en m’émerveillant de la vie psychique, de ses capacités à produire une infinité, une diversité et une vitalité de contenus les plus imprévisibles, depuis les pensées-représentations, les pensées-affects, pensées-émotions, pensées-sentiments, les pensées-sensations, les pensées-sensualité et érogénéité. J’accorde à ces dernières une place en exergue car c’est la plus oubliée alors qu’elle est à la naissance de la psychanalyse par le biais de l’hystérie.

Du point de vue de la pensée, la psychanalyse présente plus que toute autre science, une étroite proximité avec son objet d’étude puisque celui-ci, la pensée, utilise comme outil pour mener cette étude, l’appareil à penser, et comme méthode, la pensée elle-même. Il n’y a certainement aucune autre science où l’on puisse retrouver cet isomorphisme entre l’étudié, l’étudiant et l’étude. Il s’agit donc de la pensée pensant le penser. Cette réalité est à reconnaitre plutôt que d’en tirer argument pour exclure la vie psychique des sciences de la nature. Un des effets de cet isomorphisme est de renforcer le travail de déformation propre à la vie psychique, travail sur ce qui est actif en son sein tout en étant hétérogène à ce qui s’implique dans ses expressions.

Toutes ces modalités du penser n’existent véritablement que dans la mesure où elles peuvent être énoncées, donc liées aux mots. Leur inscription n’existe que par ce lien au langage, en fait un lien potentiel au langage que la psychanalyse souhaite rendre efficient en l’obligeant à devenir manifeste en séance, lien qui continue évidemment d’exister lorsque la pensée se fait en silence, et qui signale ses limites lors de certaines situations de la vie dans lesquels les mots viennent à manquer.

Donc mon étonnement et mon émerveillement pour les capacités du psychisme à produire des après-coups les plus inattendus, qu’il s’agisse de symptômes ou d’œuvres appelées à devenir immortelles.

Cette façon de concevoir les productions du psychisme signifie que le monde des humains est un immense champ séméiologique au sein duquel se différencient les après-coups en fonction de l’accomplissement plus ou moins abouti du procès de l’après-coup, par lequel sera réalisé la modification de l’économie régressive, l’utilisation des tendances extinctives et le déploiement des impératifs d’inscription jusqu’à la production d’une prime de désir ouverte selon des destins multiples, aux objets et au monde.

Mon émerveillement tient aussi au fait que ce procès nous fonde, qu’il est le même chez tout un chacun, et qu’en même temps nous n’aboutissons pas tous aux mêmes résultats. Qu’avec des éléments de base semblables, se réalisent des destins si différents. Il est possible d’envisager que nous sommes surtout égaux par les nécessités qui nous occupent, et que nous nous différencions par les réponses que nous pouvons accorder à celles-ci. Bien sûr des différences au sein de ces nécessités peuvent être envisagées telles que l’intensité et la force des attractions réductrices et des extensions infinies propres aux pulsions ; notre sensibilité à ces attractions négatives sont certainement différentes ; toutefois les différences majeures semblent surtout tenir à nos impératifs d’inscription. Si les processus engagés dans le travail de l’après-coup ne relèvent pas du moi, ils ne s’installent que par un détour identificatoire à un autre, à sa processualité psychique qui participe à la surdétermination de leur production.

L’émerveillement signalé à plusieurs reprises vient donc du fait que pour une grande part le procès de l’après-coup se déroule dans la passivité, une passivité néanmoins orientée par son objectif ; la cause finale ou l’accomplissement sont des attracteurs impliqués.

Les processus eux-mêmes, ceux engagés au sein de l’après-coup, échappent au moi et nous constituent en même temps en tant que sujet. Les mécanismes du rêve ne dépendent en effet pas de notre volonté ni de notre histoire. Mais la réalisation même de ces processus par le biais du procès de l’après-coup implique notre histoire et notre volonté, ce que l’on peut qualifier de courage.

Venons-en au procès de l’après-coup lui-même, la Nachträglichkeit. Je vais utiliser l’histoire de ce concept en tant que réalité clinique afin de vous transmettre ma façon de penser le fonctionnement psychique, c’est à dire ce qui fonde la pensée et le désir.

Nachträglichkeit

Le substantif Nachträglichkeit est l’un des concepts majeurs créés par Freud et appartenant au corpus théorique le plus fondamental de la métapsychologie.

En français, il est traduit par « l’après-coup ». Le mot français est parfois utilisé dans la littérature psychanalytique anglophone car il n’y pas de bonne traduction en anglais – idem dans d’autres langues, l’italien, l’espagnol, le portugais. En fait la traduction française n’est pas meilleure, mais son histoire fait qu’il est identifié comme une spécificité de la psychanalyse française du fait de sa renaissance par Lacan mais surtout du fait qu’il trouve ses premiers linéaments chez Charcot. Les auteurs anglophones utilisent after-effect ou deferred-action, parfois afterwardness.

Selon sa méthode familière, Freud forge ce terme à partir d’un adjectif et adverbe de la langue commune allemande, Nachträglich.

Nachträglich et ses dérivés, sont répertoriés environ 160 fois dans l’œuvre de Freud ; 6 pour le substantif Nachträglichkeit, les autres pour l’adverbe et l’adjectif ; plus cinq utilisations du substantif dans la lettre à Fließ n° 146 du 14.11.1897, et une autre occurrence dans celle n° 169 du 9.06.1898.

Nachträglichkeit articule en allemand Nach : après, et Tragen : tirer, porter, supporter. Sur le plan sémiotique, il signifie porter vers un après. L’ajout de keit lui confère le genre féminin.

Sous la plume de Freud, le substantif Nachträglichkeit désigne progressivement un procès psychique inconscient en deux temps et ses résultats manifestes, amorcé par un événement ayant une valeur traumatique, un « choc » qui deviendra un « choquant » puis une propriété pulsionnelle, sa tendance extinctive ; de façon plus précise l’après-coup est une procédure dynamique qui articule un évènement traumatique – le terme événement ne disant rien sur ce qui est à son origine -, son refoulement durant une période plus ou moins longue, un travail psychique régressif inapparent transformant l’économie libidinale régressive qui s’est manifestée par ledit événement et pas son refoulement, et les retours posthumes de celui-ci selon des formations psychiques substitutives et manifestes variables. L’utilisation du terme posthume, annonce l’intuition de Freud quant à l’implication d’une opération de meurtre dans la dynamique refoulement-retour du refoulé. Une analogie est suggérée avec le couple disparition-résurrection.

L’adjectif et l’adverbe Nachträglich soulignent l’agencement diachronique du procès en deux temps, et le lien de causalité et de déterminisme qui existe entre eux.

L’après-coup est donc un processus (Proceβ) qui se déroule en deux temps manifestes et un temps latent, et qui réalise un travail engageant des processus psychiques inconscients (Vorgang). La langue allemande offre deux mots pour différencier processus-déroulement et processus-opération psychique.

Des équivalents sont aussi utilisés par Freud : post-effet, post-action, ex post[2], ainsi que des expressions utilisant l’adverbe : abréaction après coup, compréhension, élaboration, compulsion, obéissance, action, effet après coup, etc.

Soulignons que Freud se réfère beaucoup plus fréquemment à ce procès en deux temps qu’il n’utilise le substantif Nachträglichkeit lui-même.

Dans le Projet, seul l’adverbe apparaît à propos de Emma. Freud insiste sur la précocité de la déliaison sexuelle (la séduction qui psychanalytiquement désigne une sollicitation d’un désir inconscient) et ses conséquences après coup. Puis, en 1896, il parle de l’action posthume d’un trauma infantile. En 1897, il forge le substantif dans ses lettres à Flieβ. Dans Le Petit Hans (1909), ses interprétations suivent les logiques de l’après-coup, sans qu’il utilise le terme ; ce qui ne sera pas le cas dans le texte sur L’homme aux loups (1914) dans lequel il complexifie ce concept, en envisageant que les séances elles-mêmes et le transfert sont des après-coups nécessaires au but de la cure ; enfin, phénomène remarquable, à partir de 1917 Nachträglichkeit disparaît sous sa plume, alors que l’implication d’un procès en deux temps augmente en fréquence avec l’arrivée du complexe de castration en deux temps ; ainsi en 1925, il articule les vu et entendu de ce dernier sans utiliser le terme d’après-coup.

Freud crée ce concept alors que sa recherche est dominée par sa préoccupation étiologique. Celle-ci entre en isomorphie avec la tendance déjà observée par Breuer, à se remémorer selon un cheminement temporel à rebours. Breuer avait décrit une rétrogression[3] qui lui avait permis de concevoir la méthode cathartique. Freud emboîte le pas à cette régression temporelle et lui adjoint une obligation de verbalisation, donc de production d’après-coup verbaux. Il utilise cette tendance à régresser, associée à une contrainte à soutenir verbalement un lien avec la conscience, au service du but thérapeutique. Il promeut ainsi une nouvelle méthode, la cure psycho-analytique définie par son protocole, sa règle fondamentale et un travail psychique spécifique, le travail de l’après-coup.

Dès son observation de Emma, dans Le proton pseudos hystérique[4], Freud décrit l’après-coup avec précision en se centrant sur la régression temporelle des séances. Il décompose alors le temps 1, celui du coup, en deux scènes rétrogrades, une scène I récente et remémorable, et une scène II antérieure, inconsciente au sens strict. Il reprend ainsi la théorie traumatique de Charcot qu’il a déjà exposé dans les Etudes sur l’hystérie, avec la formation diachronique des symptômes en deux temps, mais il privilégie le à rebours de la remémoration cathartique. Il inverse alors le cours du temps. Il nomme scène I la scène récente, « Le souvenir de la moquerie des commis lors de l’entrée de Emma à 13 ans dans une boutique », et scène II, celle ancienne, « Le souvenir refoulé des attouchements subis par Emma dans une autre boutique quand elle avait 8 ans ». Le temps 2, symptomatique, est l’agoraphobie quant à entrer seule dans une boutique. Les deux temps sont séparés par un temps de latence.

C’est en effet Charcot qui avait décrit l’organisation temporelle des symptômes hystériques en deux temps avec un troisième, dit d’incubation ou d’élaboration psychique, situé entre le coup traumatique (le choc), et l’après manifeste (le symptôme).

En tant qu’élève de Charcot (Freud fut son traducteur en allemand), et soucieux de libérer les troubles psychiques de l’impasse étiologique de la dégénérescence, Freud prend au sérieux les repères temporels de la conception du Maître de la Salpêtrière. Son intérêt se porte alors sur l’entre-deux-temps, et le travail psychique inapparent qui s’y déroule.

L’interprétation du rêve naît de cette attention que porte Freud au travail psychique spécifique qui se déroule durant le temps intermédiaire dénommé par Charcot, période d’élaboration psychique ou d’incubation psychique, et que Freud renomme, période de latence., ce qui lui permet de tenir compte d’une nouvelle opération psychique, banale et quotidienne, la mise en latence. Une période de latence est aisément observable au sein du développement de la sexualité humaine avec son diphasisme, mais aussi dans le fonctionnement mental ordinaire. La mise en latence est une opération impliquée dans la doctrine du rêve, dans l’oscillation du jour et de la nuit, et tout particulièrement observable par ses effets après coup durant les séances d’hypnose et d’analyse. Les entre-deux que sont la nuit et la séance d’analyse constituent des périodes de latence occupées par un travail psychique spécifique inconscient. Le travail de rêve et ses résultats, la régénération libidinale du réveil, le souvenir et le récit de rêve, deviennent des prototypes des activités psychiques régressives réalisées dans la passivité de la latence.

La logique de la régression temporelle associative, scène I récente – scène II ancienne, s’inscrit dans le procès de remémoration qui suit la voie régrédiente. Pour Freud, seule l’expression manifeste du symptôme est sur la voie progrédiente.

La remémoration articule l’adolescence à l’enfance, en partant de l’adolescence. C’est la précocité sexuelle du coup traumatique II qui se réactualise en I à l’occasion de l’éveil pulsionnel de la puberté. La dimension sexuelle commune entre II et I apparaît clairement.

Ce qui est nommé après-coup et coup varie donc selon le point de vue suivi, celui de la genèse du symptôme ou celui du discours des séances. Selon la logique du choc, c’est l’apparition du symptôme qui est l’effet d’après-coup. Selon la logique de la recherche cathartique, ce sont les souvenirs successifs qui, à partir du symptôme, sont des après-coups ; et selon la logique psychanalytique « chaque remémoration est un après-coup d’un souvenir inconscient ayant acquis, dans l’après-coup de son refoulement, la valeur de coup traumatique » (1895). Dans le premier modèle, le coup est lié à un événement traumatique, dans le second au souvenir, dans le troisième au transfert sur l’analyse de l’attraction régressive et de l’impératif de verbalisation.

Freud généralise ensuite ce modèle à l’ensemble des souvenirs et des retours du refoulé. La notion de retour devient corollaire de celle d’après-coup. Dans l’homme aux loups, la séance n’est plus seulement promotrice d’après-coups, elle devient elle-même, ainsi que le transfert, un après-coup.

Mais la situation analytique superpose et entremêle les effets d’après-coup singuliers de chaque protagoniste ; d’où la création d’une néo-production, l’après-coup analytique, ce moi – non-moi propre à la séance, néo-réalité grosse de réminiscences croisées (la chimère de De M’Uzan, le tiers analytique de Ogden, l’objet analytique de Green).

L’après-coup analytique est le levier de l’effet thérapeutique. Il s’inscrit, en chaque séance, au sein de séquences et de l’ensemble de la cure. Le contre-transfert de précession de chaque analyste y est impliqué selon des modalités émotionnelles, figuratives et théoriques, diversement mêlées.

L’attraction régressive favorise en séance, la réactualisation de l’effet traumatique via la remémoration, la répétition et la construction. Les produits de l’après-coup sont des réminiscences surdéterminées. La conception de la réminiscence généralisée (Freud 1937) implique les notions de réalité historique, de traces onto et phylogénétiques et, par la fonction de l’après-coup, de vérité historique produite par la psyché.

C’est l’élaboration, en 1920, d’une qualité fondamentale de la pulsion, la tendance au retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique, qui est déterminante dans la disparition de l’utilisation du concept d’après-coup par Freud. Le privilège accordé au signifié progrédient par le terme Nachträglichkeit, ne tient pas assez compte de l’autre aspect du procès, le rôle majeur du travail psychique régressif réalisé par le procès de l’après-coup sur les aspirations régressives traumatiques, aspect essentiel qui est rempli quotidiennement par la fonction onirique vis à vis des nombreux incidents traumatiques de la veille.

Relié dans un premier temps à la seule genèse du symptôme hystérique, le procès de l’après-coup devient donc progressivement le propre du biphasisme de la sexualité humaine, articulant la période oedipienne à la puberté, entrecoupées de la période de latence. Puis il s’étend au fonctionnement mental ordinaire, et à l’oscillation entre la nuit et le jour, impliquant tant la voie régrédiente que celle progrédiente. Ainsi, sa généralisation se renforce-t-elle au moment où l’usage du terme lui-même s’interrompt.

Le destin de ce concept, avec son émergence et sa disparition qui suivent la réalité processuelle en deux temps qu’il désigne, peut s’expliquer par l’intériorisation de la notion de traumatisme au sein de la métapsychologie. Après avoir été liée à une séduction (1895) engageant un autre, le séducteur, censé précipiter la temporalité du développement de la sexualité et du moi, par précocité de la première ou prématurité du second, la définition du traumatique évolue dans l’œuvre de Freud vers un conflit de resexualisation du narcissisme sous l’influence des revendications pulsionnelles – le conflit pulsion sexuelle – pulsion du moi -, selon la voie de l’intrusion ou de l’aspiration négative par le refoulé originaire. Cette conception renoue avec celle présente dans les Etudes sur l’hystérie d’un noyau traumatique attracteur soumis au refoulement. Freud ajoute que ce refoulement se fait sous l’influence de l’attraction négative d’un inconscient primaire voire originaire (1914, 1915).

aturité du second, soumis à un esur jusqu’ir et remettant en cause la doctrine du raturité du second, A partir de 1917, cette négativité du traumatique ne cesse de prendre de l’ampleur du fait de l’étude des névroses de guerre. La reconnaissance d’une névrose traumatique échappant au principe de plaisir, s’ensuit ; ce qui remet partiellement en cause la doctrine du rêve.

En 1920 Freud relie la notion de traumatisme à une qualité inhérente à la nature des pulsions elles-mêmes, leur tendance générique au retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique. La dimension traumatique s’intériorise. L’événement devient endo-psychique. Il peut être déclenché par un événement extérieur, un « trauma », mais aussi être d’origine endogène. Cette attraction négativante recherche et trouve voire crée, se transpose sur et coopte un événement extérieur permettant l’élaboration d’une fausse liaison, une théorie causale dans le but de modifier cette économie régressive au pouvoir négativant. L’attraction négative perd alors toute butée. La régression ne s’arrête plus au souvenir de la scène de séduction (1895) avec retrouvailles de sa perception, ou au retour au narcissisme absolu du giron maternel (1914). Se dessine une régressivité extinctive (B. Chervet, 2005) qui exige en contre-point l’intervention d’un impératif d’inscription (B. Chervet, 2009) et d’élaboration psychique sous l’égide du surmoi et de ses formes inchoatives (impératif de retenue, censure du rêve, etc.). C’est ce travail qui est réalisé par le procès de l’après-coup.

Ce dernier trouve alors sa fonction, et les raisons d’être de sa forme spécifique en-deux-temps, deux temps manifestes et un entre-temps latent. L’après-coup est la méthode dont dispose l’appareil psychique pour traiter cette qualité primitive des pulsions sollicitée par les nombreux traumas quotidiens, et pour installer le principe de plaisir puis le jugement de réalité.

Pour réussir cette mission, le procès se compose donc de trois temps avec trois opérations. Il suit dans un premier temps la voie régrediente, puis mute l’économie libidinale régressive et l’oriente enfin sur la voie progrédiente. Il inscrit alors cette dernière dans le psychisme en motions pulsionnelles reprises par le désir humain et ses multiples destins. Il est animé par une attraction régressive et par un impératif à produire un matériau progrédient apte à être présenté à la conscience. Il s’avère être le modèle d’un fonctionnement mental idéal, donc une référence pour toute évaluation d’un matériau psychique.

Mais l’histoire de ce concept ne s’arrête pas là. Il suit une trajectoire qui complète la mise en acte de ce qu’il désigne. Après un premier temps d’émergence officielle, et une disparition passée inaperçue, il refait surface en France avec Jacques Lacan. Suivant la même méthode que Freud, Lacan forge le substantif d’après-coup sur la base de l’adverbe et adjectif après coup. Plus tard Jean Laplanche proposera de stabiliser les orthographes et de réserver le tiret au substantif ; l’après-coup et après coup.

Il devient alors un concept fondamental de la psychanalyse française, renouant ainsi avec les origines françaises (Charcot) du procès lui-même et son en-deux-temps.

Grâce à ce rehaussement du Nachträglich, Lacan dénonce le ravalement subi par la psychanalyse dans les années post-guerre, marquée d’un génétisme psychologisant et développemental, d’une théorie de la temporalité linéaire et chronologique. Par son style même, Lacan tente de se saisir du procès de l’après-coup. Prônant à juste tire un retour à Freud, il soutient que l’après-coup est « toujours à recommencer » (1972) ; « La nature de la construction du symptôme est d’être nachträglich » (1956) ; « Tout discours doit être forcé de toujours se reprendre au principe, comme nachträglich, après coup » ; « Le nachträglich (rappelons que nous avons été le premier à l’extraire du texte de Freud), le nachträglich ou après-coup selon lequel le trauma s’implique dans le symptôme, montre une structure temporelle d’un ordre plus élevé » [5] [que la rétroaction]. Et se référant aux deux temps et à la mise en latence, il écrit : « L’après faisait antichambre, pour que l’avant pût prendre rang » (1966, p. 197).

Lacan perçoit parfaitement le ravalement que subit la notion d’après-coup quand elle est réduite à un adverbe de temps et à une détermination linéaire entre deux événements successifs. Toutefois il se détourne des implications économiques du procès de l’après-coup eu égard au réel du traumatique qu’il réalise grâce à son travail régressif ; et il n’insiste que sur le rôle de la surdétermination impliquée dans la chaîne verbale « par l’après-coup de sa séquence » (1958). Nous retrouvons ainsi au cœur de la causalité lacanienne une primauté accordée à la temporalité progrédiente.

L’après-coup est alors une restructuration des événements passés, une resubjectivation d’un passé inconscient qui se transcrit dans une formation de l’inconscient. Plus tard Lacan propose en tant que figuration du procès de l’après-coup, l’image du tore. La parole de séance devient des tours de dire rendus nécessaires par la présence en ce tore d’une coupure, d’une fente, la division du sujet. Ces tours de dire permettent que ce tore se fasse bande de Möbius et message énonçable. L’après-coup est alors figuré par les contorsions, renversements et inversions de ces tours de dire.

Lacan qualifie la causalité psychique de l’après-coup de « circulaire et non réciproque », percevant bien la dissymétrie existant entre les deux scènes II et I, de même qu’en séance, entre les deux protagonistes.

Toute la psychanalyse française de la seconde moitié du 20° siècle a profité de cette incitation insufflée par Lacan. Nombreux sont les auteurs français qui ont approfondies la notion d’après-coup (C. Le Guen, J. Laplanche, B. Chervet, J. André), ou utilisé ce concept au sein de leur travaux sur le fonctionnement psychique, la causalité, la temporalité, etc. (M. Fain, D. Braunschweig, A. Green, J. Guillaumin, M. Neyraut, Ilse Barande, etc.). Toute la psychanalyse française se réfère avec facilité à ce concept, le limitant souvent à ses définitions temporelles.

Laplanche suivra aussi la conception de Lacan en l’intégrant dans sa théorie personnelle d’une séduction généralisée, dans laquelle les messages maternelles implantés en tant qu’inconscient de l’enfant ne cessent de produire des après-coups, des traductions successives, du fait de leur valence énigmatique liée à leur nature sexuelle. Le transfert devient un infini transfert de transfert.

Dans la suite de cette dynamique émergence – disparition – retour, il convient de souligner que l’après-coup est devenu un concept « schibboleth » entre la psychanalyse française et celle anglo-saxonne. Certes M. Klein et ses successeurs se sont-ils plus particulièrement intéressés au premier temps du coup et aux vécus d’effroi et de terreur qui l’accompagnent, donc à une situation de névrose traumatique dans laquelle le procès d’après-coup n’est pas efficient.

Si pour la psychanalyse française, l’archaïque est construit après coup (A. Green), pour les écoles anglo-saxonnes il est déjà-là, et il convient de lutter contre les angoisses primitives désorganisatrices. Domine le modèle du commensalisme (Bion) et du soutien du développement et de l’accomplissement, beaucoup plus que celui de l’élaboration et de la perlaboration par la fréquentation de la voie régressive et de l’interprétation de ce négativant attracteur. Il convient de lutter grâce à une générativité (Winnicott) contre un éprouvé sensoriel traumatique de base. Le rapport à la douleur et au masochisme de fonctionnement, au deuil et à l’objet perdu, est dominé par la régression à la dépendance et par la transformation des réponses de l’entourage. L’attention se porte sur l’expérience émotionnelle entre l’analyste et l’analysant, qui peut être pensée en termes d’après-coup analytique. Bion place les procès de transformation, instaurateurs de la fonction alpha et des éléments du même nom, dans la rêverie maternelle, dans un en-dehors entre-deux. Les notions de secours, d’objet secourable, d’identifications projectives positives et négatives, y trouvent leur cohérence et justification.

La dynamique d’un tel après-coup englobant les deux protagonistes de la cure a fait l’objet de nombreux travaux. Sont concernés l’espace et l’objet transitionnel de Winnicott, la chimère de M. de M’Uzan, l’objet analytique de A. Green, le tiers analytique de T. Ogden. C’est ce résultat de l’après-coup qui est visé par les travaux sur la transitionnalité et le jeu, sur l’animisme à deux et le travail en double (C. et S. Botella).

Se référant au site analytique, J-L. Donnet insiste sur la dimension aléatoire de l’effectuation de l’après-coup, qui rentre dès lors en conflit avec le déterminisme qui pèse sur ce procès, amenant le sujet à trouver-créer ou non les perceptions et traces perceptives dont cette effectuation a besoin pour se réaliser.

Reprenant tous ces travaux, B. Chervet propose une conception de l’après-coup en tant que procès de réalisation et d’accomplissement du désir et de la pensée humaine, de toutes les formations psychiques ; l’après-coup est le procès de la pensée, une théorie du penser. Ainsi, il apparaît être le procès de base de la cure psychanalytique par lequel peut advenir toute guérison.

De chaque côté de la Manche, des auteurs intrigués par cet écart entre les deux courants de pensée de la psychanalyse, celui qui inclut l’après-coup et celui qui s’en dispense, ont cherché à le réduire et l’interpréter. H. Faimberg s’est tout particulièrement intéressée à cette notion qu’elle a placé au cœur de sa théorie de « l’écoute de l’écoute ». I. Sodré propose une lecture originale des Controverses, au sein de la British Society, en lien avec l’après-coup en tant que concept manquant (the missing concept). Dans ses travaux sur la temporalité, R.J. Perelberg accorde une place centrale à l’après-coup. Enfin, certains auteurs, comme Dana Birksted-Breen et Haydée Faimberg, proposent de rapprocher la crainte de l’effondrement de Winnicott et l’après–coup de la psychanalyse française. Cette démarche montre que cette crainte accompagne le mouvement régressif inaugural du procès de l’après-coup.

En fait, des échanges, des débats et des travaux ont lieu et sont publiés, montrant que la rencontre est possible et l’incompatibilité un effet de simplification. Deux faits sont à prendre en compte. D’une part, et cela depuis Freud, le phénomène de l’après-coup est souvent actif, voire reconnu, sans être dénommé. A l’inverse, le terme d’après-coup est abondamment utilisé par les analystes dans sa simplification courante de déplacement temporel et de réflexivité antérograde, n’impliquant pas les attractions de l’inconscient et le travail conséquent requis, au même degré que le concept lui-même.

Enfin, tous les travaux psychanalytiques peuvent aussi être envisagés comme des après-coups de ce qui a motivé ceux de Freud. Certes, en lui emboîtant le pas, ils développent, affinent et re-signifient ses propositions. Mais de plus, en s’affrontant à des aspects de la réalités restés en jachère dans l’œuvre de Freud, ils l’enrichissent et la modifient dans ses fondements. Un retour à la source traumatique, à la sensibilité à celle-ci est alors nécessaire afin qu’une nouvelle parcelle de pensée puisse advenir, s’intégrer à la précédente et remanier l’ensemble.

[1] Conférence préparatoire du Colloque de Saint-Malo, le 15 Janvier 2021

[2] Ex post : « en partant de ce qui vient après ».

[3] Par rétrogression, Breuer désigne le fait de reprendre l’histoire à partir d’un point précis du passé et de la répéter dans le but de la reconstruire et s’en libérer.

[4] 2e partie, 4e chapitre, p. 656.

[5] J. Lacan, 1966 Ecrits, p. 839

Psychanalyse et psychothérapie chez l’enfant

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Compte-rendu de la Conférence d’Introduction à la Psychanalyse de Gilbert Diatkine du 18 Novembre 2020 par Mathieu Petit-Garnier

 

Gilbert Diatkine  Psychanalyse et psychothérapie chez l’enfant

En ces temps de restrictions et d’isolement, on ne peut que se réjouir de la vitalité préservée des activités scientifiques de la SPP. Le dispositif en visio-conférence imposé par la situation sanitaire n’a pas empêché Gilbert Diatkine de transmettre une image vivifiante de la psychanalyse à un large public connecté parfois bien au-delà de nos frontières. En partant des préoccupations cliniques de tout thérapeute et en ancrant les questions techniques dans l’histoire de la psychanalyse, Gilbert Diatkine a installé son intervention dans un climat de proximité authentique.

À l’interrogation : « Quelle est la différence entre la psychanalyse et les autres psychothérapies ? » la conférence de Gilbert Diatkine donne une réponse claire. L’essence et la spécificité de la psychanalyse résident dans son processus.

S’il a déjà mis au travail cette question, entre autres, par la coordination d’un numéro de la collection Débats de psychanalyse1, en 1999 et en 2012, sous la forme d’une synthèse à destination des internes en psychiatrie2, Gilbert Diatkine aborde ici le problème à partir de la rencontre clinique avec l’enfant. Le propos de René Diatkine est ainsi rappelé : la rencontre avec un psychanalyste, dont l’attitude diffère de tous les autres adultes rencontrés, confronte l’enfant à une expérience inédite qui marque pour longtemps le destin de sa vie psychique.

Présentation du conférencier

Avant de rentrer dans le détail de la conférence, rappelons la présentation de Gilbert Diatkine par Dominique Delay. proche collègue du conférencier, psychanalyste à Rouen. Trois axes directeurs peuvent être repérés dans la grande richesse de ses travaux et publications :

  • Le premier le situe dans la tradition de la thérapie institutionnelle et de la psychiatrie de secteur. Gilbert Diatkine a, de longue date, oeuvré en tant que psychiatre à transmettre dans les institutions sanitaires et sociales les découvertes de la psychanalyse sans méconnaître les différences et la complémentarité des fonctions de chacun. Aux années de travail en équipe au Côteau de Vitry-sur-Seine3 ont succédé ses fonctions de formateur et de superviseur auprès de nombreux professionnels bénéficiant de son expérience et de ses réflexions en particulier à propos de ce que la psychiatrie contemporaine nomme les troubles du comportement4,5,6,7.
  • Le second axe de travail, qui n’est pas sans lien avec le précédent, se déploie d’avantage dans des publications psychanalytiques. Il concerne les formations collectives, le travail de culture et ses achoppements8. C’est ce que Gilbert Diatkine développera dans son rapport au Congrès des psychanalystes de langue française de 2000 autour du concept de Surmoi culturel 9.
  • Enfin, le troisième axe, dans lequel s’inscrit cette conférence, est celui du processus psychanalytique tel qu’il se déploie dans une cure et en particulier avec l’enfant 10, 11,12. Dans ces travaux, Gilbert Diatkine s’attache à montrer l’ancrage du langage dans ses racines pulsionnelles ainsi que l’importance de ce qui prépare et suit une interprétation pour le développement du processus psychanalytique.

La psychanalyse d’enfant : un espoir pour la psychanalyse 

Gilbert Diatkine entame sa conférence en soulignant le paradoxe actuel dans lequel se trouve la psychanalyse d’enfant par rapport à la psychanalyse dans son ensemble. Elle est un grand espoir pour son essor dans le monde contemporain car un travail psychanalytique bien mené donne à un enfant et ses parents la conviction qu’il y a là quelque chose de spécial qui n’a pas d’équivalent dans les autres approches. Mais, pour autant, aucun enfant n’a fait l’expérience d’une cure type de psychanalyse au sens étroit du terme, c’est-à-dire pour le modèle français : en se laissant aller à la libre association, au moins trois séances hebdomadaires, allongé sur un divan.

Cet apparent paradoxe amène à se questionner sur ce qui fait l’essence d’une psychanalyse, ce d’autant que le nombre d’adultes faisant l’expérience d’une cure type va également en diminuant. Beaucoup de patients ne peuvent faire leur psychanalyse de façon profitable sans voir en face à face leur analyste. De nombreux travaux psychanalytiques de ces cinquante dernières années (Lacan, Winnicott, Bleger, Bion, Green) portent sur ces situations mais n’ont pas encore, selon Gilbert Diatkine, donné d’explication tout à fait cohérente à cette évolution.

Quels critères distinguent psychanalyse et psychothérapie ?

Il est intéressant de rappeler l’histoire du modèle de la cure type. On apprend dans sa correspondance avec Ferenczi qu’en 1921, alors que Freud traverse une période personnelle de deuil et de dépression, il décide de réduire le nombre et la durée des séances de ses analyses. La cure type jusque-là de six séances hebdomadaires de soixante minutes est réduite à cinq séances de cinquante minutes sans que le fondateur de la psychanalyse ne justifie théoriquement cette modification du cadre. Il semble que ce soit la disponibilité psychique de l’analyste qui ait dicté cette modification, critère non négligeable si l’on pense à l’engagement nécessaire au travail analytique. Le dispositif devient dans ce cas d’avantage un compromis entre idéal et nécessité qu’un élément inconditionnelle au travail analytique.

Pourtant, si le dispositif divan/fauteuil ou face à face n’est aujourd’hui plus un critère pour distinguer psychanalyse et psychothérapie, celui du nombre des séances divise encore la communauté psychanalytique. Le canon des cinq séances reste dans les pays anglo-saxons le critère décisif.

Pour Gilbert Diatkine, il ne fait pas de doute que l’analyse nécessite de consacrer « le plus de temps possible » à l’enfant afin de suivre au mieux le processus. Mais cette exigence technique se heurte à la disponibilité de l’analyste et aux réalités socio-économiques de nombreuses familles pour qui cet effort est inimaginable. Si l’on ne veut pas réserver la psychanalyse à une élite aisée dégagée de toute contrainte matérielle et financière, le nombre de séances doit nécessairement être adapté à chaque situation. On peut ici se rappeler l’analyse de Carine menée à une séance hebdomadaire par Janine Simon et pourtant reprise comme modèle du processus analytique dans son livre co-écrit avec René Diatkine La psychanalyse précoce. L’analyse relatée par Donald Winiccott dans son livre Petite Piggle est quand à elle menée par séances espacées de plusieurs semaines.

On comprend donc que, pour le conférencier, le cadre et le dispositif sont au service du processus. Suivre un patient cinq séances par semaine donne les meilleures conditions pour permettre à ce processus de se déployer. Les aménagements qui éloignent de ces conditions idéales, rendent la tâche de l’analyste plus difficile mais ne suffisent pas pour dire que ça n’est pas une psychanalyse. On note d’ailleurs que, dans le modèle français, cet idéal a depuis longtemps été ramené à trois séances et que, dans le contexte de la psychanalyse d’enfant, la pratique courante est plutôt celle de deux séances, voire une. Le contexte récent du confinement et des séances à distance a rendu encore plus difficile le travail analytique mais il a pu dans certaines situations se maintenir.

L’engagement du processus analytique

Si le critère de distinction d’une psychanalyse et d’une psychothérapie n’est pas la fréquence des séances mais l’engagement d’un processus analytique, on peut s’interroger sur ce qui permet cet engagement. On se tourne alors vers cette attitude particulière de l’analyste en séance qui donne à l’adulte comme à l’enfant le sentiment qu’il se passe là quelque chose de différent.

Il est connu que la position analytique suspend les conseils et les questions directes pour permettre au patient de « dire ce qui vient » selon le principe de la libre association. A cette position de neutralité, Wilfried Bion a adjoint le conseil d’être « sans mémoire, ni désir » et Jacques Lacan celui de laisser vacante la place du « sujet supposé savoir ». Il ne s’agit pas là d’un désintérêt pour le matériel des séances précédentes mais d’une suffisante distance, d’une certaine rêverie, au sens de Bion. La circulation des représentations inconscientes va permettre l’émergence de souvenirs significatifs. Ne pas chercher à se rappeler activement, donc consciemment, les séances précédentes laisse la place au retour d’éléments refoulés. Un détail de la séance lève le refoulement chez l’analyste qui met en route un circuit de représentations en lien avec le transfert. C’est alors l’interprétation de son contre-transfert qui lui permet d’accéder au transfert du patient. Selon l’expression de Michel Neyraut « le contre-transfert précède le transfert ».

Le processus analytique s’engage lorsque la première interprétation produit chez le patient une réaction qui amène à son tour l’analyste vers une nouvelle construction qu’il peut garder pour lui ou communiquer au patient, relançant alors le processus. C’est l’enfant lui-même, compte-tenu de sa réaction qui va indiquer la pertinence de l’interprétation. On comprend ce que la technique lacanienne de l’arrêt de la séance au moment de l’émergence d’un signifiant a d’incompatible avec cette conception du processus analytique.

Gilbert Diatkine illustre dans sa conférence sa conception du processus analytique à partir d’un exemple clinique emprunté à Mathilde Laroche-Joubert, que nous ne pouvons reproduire ici. Dans cette analyse d’enfant, on voit que le processus, tel qu’il a été décrit, court par moment le risque de l’enlisement. L’impossibilité pour l’analyste d’avoir une activité associative préconsciente pour faire évoluer par l’interprétation les activités répétitives de l’enfant transforme, dans ce cas, l’analyse en psychothérapie. Les supervisions ou les échanges inter-analytiques tiennent un rôle majeur pour restaurer la fonction analytique. Dans son ouverture à la discussion, Gabrielle Viennet propose la formulation « d’un analyste qui joue sans jouer le jeu », participant aux jeux auxquels l’enfant l’invite dans une séduction inévitable et nécessaire pour l’intéresser aux contenus psychiques mais sans perdre le cap de sa fonction d’analyste.

La spécificité du transfert chez l’enfant

Dans les discussions qui suivent sa présentation Gilbert Diatkine revient sur la controverse historique entre Anna Freud et Mélanie Klein à propos du transfert chez l’enfant. Les positions de chacune sont connues : Mélanie Klein pense que le transfert est là d’emblée et qu’il doit être interprété alors qu’Anna Freud plaide pour un travail psychothérapeutique préparatoire avant toute interprétation de transfert. Peut-être sont moins connues les présentations qui ont permis à chacune d’elles d’être admise au sein de leurs sociétés psychanalytiques respectives. Anna Freud, présente un fragment d’analyse avec son père, alors que Mélanie Klein, relate une des premières tentatives de traitement psychanalytique avec un enfant, lequel n’est autre que son propre fils.

Ces deux expériences, aujourd’hui surprenantes mais sans contradiction avec les principes techniques de l’époque, vont révéler l’impasse de la position de Freud sur l’analyse avec l’enfant. En effet, celui-ci défend dans « le petit Hans » que les parents sont les mieux placés du fait de leur proximité avec l’enfant pour recueillir ses associations. Mais cette position va progressivement se heurter à la reconnaissance du rôle joué par le transfert dans la cure. Le besoin d’analyser le transfert rencontre la réalité de parent de l’analyste. Cette absence de différenciation entre objet de transfert et personne réelle, empêche tout jeu de déplacement à l’enfant.

La réponse que chacune des deux fondatrices de la psychanalyse d’enfant trouve à ce problème technique garde sa pertinence. La précaution d’Anna Freud vis-à-vis de l’interprétation engage à trouver une formulation respectueuse de l’organisation pré-consciente d’un enfant. De fait beaucoup de cures d’enfants et d’adultes commencent par une phase préparatoire où se construit « l’espace analytique » (Viderman). Cela rejoint la phase préparatoire d’Anna Freud, mais pour des raisons différentes.

La défense par Mélanie Klein d’un transfert analysable chez l’enfant est pertinente si l’interprétation, lorsqu’elle est possible, vise les objets internes transferés sur l’analyste, en les distinguant bien des objets réels que sont les parents de l’enfant.

L’indication d’analyse d’enfant 

Gilbert Diatkine va préciser sa conception de l’indication d’une psychanalyse d’enfant. Une intervenante rappelle que, dans les consultations d’adultes, une des « boussoles » qui permettent de poser une indication d’analyse sur le divan est l’écart possible entre l’analyste en personne (les aspects spécifiques de la personne qui mène la consultation) et l’analyste en fonction (le fonctionnement analytique de ce consultant). Cet écart permet d’évaluer les capacités de déplacement et de réflexivité nécessaires pour engager une analyse.

Gilbert Diatkine rappelle qu’il faut avoir suffisamment intériorisé la régulation de la relation avec l’objet pour se passer d’un contact réel comme c’est le cas quand on est allongé sur le divan. Cette possibilité n’est assurée qu’après l’adolescence et la résolution relative du conflit oedipien. C’est un des éléments qui distingue l’analyse d’enfant de l’analyse d’adulte.

Une certaine équivalence avec ce repérage « analyste en personne ou en fonction » peut toutefois se retrouver dans la réaction de l’enfant à une interprétation. Les consultations psychanalytiques préalables à un traitement consistent en partie à repérer l’engagement possible d’un processus à partir de ce qui suit les interventions du consultant. Dans certains cas, un travail préalable sera nécessaire pour amener l’enfant à s’intéresser à son fonctionnement psychique au -delà de la relation particulière qu’il établit avec le consultant.

Les conditions de faisabilité d’une analyse d’une durée suffisante rentrent ensuite en compte pour engager ou non ce type de traitement. La rupture brutale d’un traitement du fait d’un déménagement, d’un placement ou d’un changement d’institution risque toujours de répliquer les ruptures douloureuses qu’a déjà vécues l’enfant. Mais si le processus est suffisamment distinct de la personne de l’analyste, on peut aussi penser qu’il pourra se poursuivre pour l’enfant intérieurement ou auprès d’un autre analyste si les conditions de son déploiement sont rétablies.

Mathieu Petit-Garnier

1 Diatkine G., Schaeffer J., 1999, Psychothérapies psychanalytiques, Monographie et débats de psychanalyse, PUF, Paris.

2 Diatkine, G, 2012, « Psychothérapies, psychanalyse, psychothérapies psychanalytiques », in Perspectives psy, edp sciences, 2012/4 vol. 51, pp 331-335.

3 Diatkine G., 1977, De l’observation à la thérapeutique, Vitry in vitro, ESF, Les milieux éducatifs de l’enfant, Paris.

4 Diatkine G., 1979, « Familles sans qualités : les troubles du langages et de la pensée dans les familles à problèmes multiples », in La psychiatrie de l’enfant, Vol.22, n°1, pp. 237-273.

5 Diatkine G., 1983, Les transformations de la psychopathie, PUF, Coll Fil Rouge, Paris.

6 Diatkine G., 1996, « Inceste et identification à l’agresseur », in Psychologie clinique et projective, vol.2, n°1., pp.21-30.

7 Diatkine G., Maffioli M., 2017, « De l’accordage affectif à l’interprétation. Tendance antisociale et troubles oppositionnels avec provocation », in Enfance et Psy, n°73, pp. 67-78.

8 Diatkine G., 1993, « La cravate croate : narcissisme des petites différences et processus de civilisation », in Revue française de psychanalyse, Vol. 57, n° 4, pp. 1057-1072.

9 Diatkine G., 2000, « Surmoi culturel », in Revue française de psychanalyse, vol. 64, n° 5 spécial congrès, 2000, pp. 1523-1588.

10 Diatkine G., 2008, « la disparition de la sexualité infantile dans la psychanalyse contemporaine », in Revue Française de psychanalyse, Vol. 72, n° 3, pp. 671-685.

11 Diatkine G., 2017, « Transfert et altérité, la rencontre interprétante : L’interprétation et la rencontre analytique », in Revue française de psychanalyse, vol. 81, n° 5, pp. 1479-1484.

12 Diatkine G., 2020, « Un modèle de la cure d’enfant », in Revue française de psychanalyse, vol. 84, n° 1, pp. 47-57.

Le masochisme érotique féminin

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Le masochisme a toujours eu et a toujours mauvaise presse. Il en émane un parfum de scandale. Comment peut-on jouir et souffrir dans le même lieu, à l’intérieur d’une même instance psychique, à savoir le moi ?

Freud l’a d’abord considéré comme une « énigme », un danger pour notre vie psychique, dans la mesure où il met en échec, paralyse le « tout puissant principe de plaisir », qui régit notre fonctionnement mental.

Le masochisme érogène primaire

Après le tournant théorique de 1920, dans « Le problème économique du masochisme », Freud va non seulement accepter le paradoxe du masochisme mais en faire la pierre angulaire de sa dernière dualité pulsionnelle. Il théorise un « masochisme érogène primaire », qu’il considère comme une défense vitale contre la destructivité interne, une première intrication de la pulsion de mort par la pulsion de vie. Il est, dit Freud, « cette partie de la pulsion de mort qui ne participe pas au déplacement vers l’extérieur (sous la forme de pulsion de destruction, d’emprise, de volonté de puissance), mais demeure dans l’organisme où elle se trouve liée libidinalement par la coexcitation sexuelle ». Pour Benno Rosenberg, cette liaison se confond avec l’intrication pulsionnelle primaire, toute intrication pulsionnelle en tant que telle est donc d’essence masochique. Les augmentations de tension d’excitation qui sont de l’ordre de la douleur et du déplaisir, peuvent alors être vécues en même temps comme plaisir, ou, davantage encore, comme jouissance.

Ce qui importe : non seulement cette dernière théorie destitue le règne du principe de plaisir, mais elle modifie la nature de la pulsion sexuelle et la définition de la liaison. La liaison avait d’abord comme sens la maîtrise de l’énergie libre, celle de la libido qui, disait Freud, « n’en fait qu’à sa tête », « est inéducable », d’où l’angoisse qu’elle suscite. Le moi avait pour tâche de la maîtriser, de la dompter. Après 1920, la libido, alliée à l’autoconservation, au lieu d’en être antagoniste, n’est plus définie que comme une force de liaison, opposée à la force de déliaison de la pulsion de mort. Son énergie libre est devenue énergie conservatrice. Il s’agit alors de l’intrication de la pulsion de vie, unificatrice et des pulsions de destruction. La libido a perdu son caractère effracteur.

Pour théoriser le féminin et le « refus du féminin », j’estime néanmoins essentiel de raccorder à la théorie de l’intrication pulsionnelle une première définition de libido comme « poussée constante », faisant violence au moi mais pouvant aussi l’enrichir. Il s’agit de retrouver la « sorcière métapsychologique », pour rejoindre ce que Freud désignait comme son « obsession de l’économique ».

La poussée constante libidinale, inévitable, oblige au masochisme. Le masochisme érogène primaire rend possible au petit humain de supporter la détresse primaire. Un nourrisson, soumis à la libido, n’a pas de fuite possible. Il ne peut la lier qu’en érotisant la souffrance ou en s’abandonnant à une « passivité plaisante ». Dans son livre remarquable, tout récemment publié, et dans une intervention, Marilia Aisenstein précise que si des conditions surexcitantes ont empêché la passivité plaisante de s’établir, il ne s’inscrit dans le psychisme que le manque de cette expérience. Un manque qui infiltrera, je suppose, toute relation sexuelle de l’adulte. Elle cite Michel Fain, qui définit cet état de « masochisme inachevé ».

Le masochisme érogène primaire permet d’investir érotiquement la tension douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, de survivre, et de résister aux traumatismes et aux barbaries les plus inhumaines. Il sert de point de fixation et de butée à la désorganisation mortifère. Il ne s’appréhende en clinique que par défaut.

Ce masochisme érogène primaire participe aux premières assises de la construction du moi, à l’instar du narcissisme primaire. Il rend possible la coexcitation libidinale, sans laquelle « rien d’important n’adviendrait peut-être dans l’organisme sans avoir à fournir sa composante à l’excitation de la pulsion sexuelle ». Il serait un premier noyau masochique du moi, garant de sa survie, qui nécessite la fonction d’un objet suffisamment fiable. Il est alors gardien de la vie, et de la vie psychique.

Le masochisme dit « féminin »

Bien que Freud précise que ce masochisme féminin est « l’expression de l’être de la femme », il ne l’envisage que sous un aspect pervers chez certains hommes qui utilisent, pour obtenir un plaisir orgastique, certains fantasmes concernant le féminin érotique et maternel, et les souffrances qui peuvent lui être infligées.

Freud en décline divers fantasmes : « subir le coït ou accoucher », « être castré », « être bâillonné, attaché, battu douloureusement, fouetté, forcé à une obéissance inconditionnelle », comme un enfant maltraité, « être souillé, abaissé », donc « fécalisé ». Ces fantasmes qui sont érotisés chez ces hommes peuvent s’apparenter au masochisme moral de certaines femmes.

On peut en inférer : soit que la théorie sexuelle adulte de la femme « châtrée » est nécessaire à la constitution sexuelle défensive de certains hommes, soit que le couple phallique-châtré, renforcé par le modèle anal du contrôle, ne cède pas aisément place au couple masculin-féminin.

Le masochisme moral

Selon Freud, le masochisme moral est dû à la resexualisation des relations objectales oedipiennes, à la resexualisation du surmoi qui, chez une femme, ne parvient jamais à être tout à fait impersonnalisé, du fait de sa dépendance à l’objet oedipien. Ce masochisme est donc très souvent à l’œuvre chez les femmes.

La mise en avant d’un sentiment de culpabilité n’est que le masque d’une réalité de jouissance masochique de la punition. Benno Rosenberg a particulièrement différencié le masochisme moral du moi, du sadisme du surmoi.

Le masochisme érotique féminin

Le masochisme, « gardien du secret », selon Karl Abraham, participe à la mise en forme du dedans, de l’intériorité, du retour sur soi. Il est pour la cure un indispensable auxiliaire. Le phallique investit le visible et l’extérieur, le masochisme investit l’intérieur, l’intériorisation.

Le masochisme érotique féminin est l’agent moteur de ce que j’ai conceptualisé en son temps sous le terme de « travail de féminin ». Cette notion (qui avait suscité l’intérêt de Benno Rosenberg), trouve toute sa pertinence dans le débat actuel.

Ce masochisme demande à être bien différencié du masochisme féminin de Freud, et du masochisme pervers. Et ce n’est pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre « l’énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ».

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois dormant. Si la mère, messagère de la castration, selon Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à une fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ».

La mère est donc messagère de l’attente, et du masochisme érotique féminin, gardien de la jouissance. Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin d’une petite fille à l’abri de la couverture d’un « refoulement primaire du vagin ». Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Un garçon, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organisera le plus souvent, bien appuyé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. Une fille, elle, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre.

La coexcitation libidinale est pour une fille une nécessité permanente de réappropriation de son corps, dont les successives modifications sexuelles féminines, prémisses de la fonction de procréation, sont liées au féminin maternel, donc au danger de confusion avec le corps maternel. Cette relation de la même à la même constitue l’essence du narcissisme féminin.

Freud perçoit, en 1919, le caractère érotique œdipien du désir masochiste de la fille dans son article  « Un enfant est battu » qu’il décline longuement. C’est la culpabilité de ce désir œdipien qui amène une fille à l’exprimer, sur le mode régressif, dans le deuxième temps particulièrement refoulé du fantasme : « Papa bats-moi ! Papa, viole-moi ! ». Mais rapidement Freud renonce à cette formulation de l’œdipe féminin, et revient à sa théorie phallique. En 1926, il écrit que c’est son clitoris que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses !

Il faudra donc un retournement de l’activité à la passivité active, un infléchissement vers le père du mouvement masochique, pour faire de ce masochisme nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique secondaire qui conduira une fille au désir d’être pénétrée fantasmatiquement par le pénis du père.

Toute attente est une excitation douloureuse. Les attentes d’une femme étant pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut donc l’ancrage d’un solide masochisme érogène primaire. Celui-ci peut lui permettre de supporter le plaisir-douleur de la jouissance sexuelle, ainsi que tous les événements de sa vie de femme et de mère.

Une femme attend, avant tout, l’amour. Winnicott affirme que la pire des choses qui puisse arriver à un petit d’homme n’est pas tant la déficience de l’environnement que l’espoir suscité et toujours déçu. Il existe un lien fort probable entre l’attente déçue et la dépression chez la femme.

« L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est un épisode dans la vie des hommes », écrit Mme de Staël.

Le masochisme érotique féminin dans la relation sexuelle

Freud n’a nié ni la blessure du moi ni la blessure sexuelle. Il a théorisé des événements tels que le fantasme de mutilation du sexe féminin, le sentiment de préjudice, l’envie du pénis, la blessure de la défloration, tous sous l’angle de l’angoisse et du complexe de castration. Mais il n’a pas envisagé le masochisme érotique féminin, dans l’expérience de la relation sexuelle et dans la jouissance.

Au premier changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme, opéré sur le père, va pouvoir succéder un deuxième changement d’objet, vers celui que j’ai nommé « l’amant de jouissance ». C’est ainsi que la Belle peut véritablement être réveillée par le Prince, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. S’il advient…

Je m’éloigne donc de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance d’un couple masculin et féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit le masochisme moral. Au sein de la déliaison, il assure paradoxalement une liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées, c’est-à-dire libidinales.

Ce masochisme érotique, chez une femme, est soumis à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il fait dire une femme amoureuse à son amant : « Emmène-moi où tu veux aller, je t’appartiens, possède-moi, vainc-moi, n’aie pas peur ! » Ce qui suppose une profonde confiance en un objet, fiable et investi d’un sentiment amoureux. Le véritable but du masochisme érotique, c’est la jouissance sexuelle, et il en est donc le gardien.

Le moi d’une femme peut ainsi, grâce à l’abandon à un amant de jouissance s’approprier un sexe féminin érotique, qui pouvait jusque-là, selon Lou Andréas Salomé, être « loué à l’anus ». C’est ce qui lie définitivement, via la coexcitation libidinale, irriguée par le fantasme originaire d’effraction séductrice de l’enfant par l’adulte, la révélation du vagin et la jouissance féminine au fantasme masochique d’être l’objet d’une effraction, d’une possession, d’un abus de pouvoir par l’amant. Et ceci se reproduit lors de chaque relation sexuelle de jouissance car, dans l’intervalle, le refoulement primaire du vagin réitère ses effets, du fait de la culpabilité de ce masochisme érotique héritier des désirs incestueux infantiles.

Je cite Marguerite Duras :

« Il y a une sorte de gloire du subissement chez la femme, mais que beaucoup de femmes nient. C’est le règne du subissement. Je regrette que beaucoup de femmes ignorent tout de ça… Je crois que là, il y a une amplitude de la féminité qui est atteinte, encore de nos jours, par le truchement de cette violence-là subie de l’homme par la femme. Je crois que s’il n’y a pas ça, il y a une sexualité infirme chez les femmes, incomplète. C’est comme si on portait son propre moyen-âge, comme si on portait en soi sa barbarie première, intacte, qui était ensablée avec le temps, depuis des siècles »

Tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui peut contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme. La défaite féminine c’est la puissance de la femme.

Dans la passivité il s’agit de récupérer la part nourricière de la pulsion sexuelle. La passivité de la femme devient réceptivité d’accueil à l’effraction. Freud estime, à juste titre, qu’il faut beaucoup d’activité pour intégrer cette passivité-là.

Ce masochisme érotique permet à la femme de jouir de l’effraction, sans désorganisation traumatique. Il ne s’agit alors ni d’attaquer la pulsion, ni de la réprimer, ni de la contrôler mais de la prendre en soi. Le moi, dans certaines expériences, à conditions qu’elles soient limitées, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités d’excitations non liées, c’est à dire libidinales. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, et donc de jouissance sexuelle.

Ceci à condition que le moi ait la capacité de se ressaisir, d’inhiber ces trop grandes quantités d’excitations pour éviter le débordement traumatique, et de retrouver une économie de croisière. S’il y parvient, le moi élargit alors considérablement son territoire de représentations affectées.

Une nouvelle définition du féminin

Le féminin peut se définir en différentiel avec la féminité. La féminité, c’est le corps, l’apparence, le leurre, la mascarade, les charmants accessoires de la séduction. Le féminin, c’est la chair, c’est l’intérieur, invisible et inquiétant, porteur des « angoisses de féminin » pour les deux sexes.

Je m’autorise aujourd’hui une nouvelle définition du féminin, dans son investissement et son intégration sur le plan psychique. C’est une définition en termes métapsychologiques, celle que Freud a laissé en suspens.

J’ai désigné par « travail du féminin », le processus dynamique qui vise à traiter le trop d’excitations, qui permet d’élaborer les angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitale et d’érotiser l’effraction de la pénétration. Il se situe en-deçà ou au-delà du principe de plaisir, dans le couplage douleur-jouissance.

Le féminin serait alors défini comme la résultante, sur un plan économique, de ce travail du féminin, engendré par le masochisme érotique féminin, lui-même renforcé par le masochisme érogène primaire.

Il serait la mise à l’épreuve de la capacité du moi d’une femme à admettre et à se laisser pénétrer par de grandes quantités d’excitations non liées, libidinales, sans désorganisation traumatique. Le moi aurait alors la capacité de s’en nourrir, s’en trouver enrichi et amplifié, ainsi s’accroître et aller vers plus de maturité. Ce peut également être le cas du féminin d’un homme, si son moi a pu intégrer cette capacité, par le lâchage de ses défenses anales et phalliques.

Plus les excitations non liées sont fortes, comme dans la jouissance sexuelle, plus elles mettent en œuvre l’exigence d’un travail de psychisation pulsionnelle et de représentations affectées. Plus ce travail du féminin s’intensifie, et plus le moi de la femme s’enrichit et s’accroit en retour. C’est donc une réponse du moi qui aboutit à sa mutation, plus résistante.

Il semble donc que ce masochisme érotique féminin vienne bien confirmer, dans sa composante économique, l’importance de ce « témoin et vestige » de la première intrication pulsionnelle qu’est le masochisme érogène primaire, avec sa vertu de résistance et de « résilience ».

Certaines femmes actuelles, celles qui ont vécu la libération de leur corps et la maîtrise de la procréation, savent et ont la capacité de ressentir que leurs « angoisses de féminin » ne peuvent s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation de type « phallique ». Plus exactement, le fait de ne pas être désirées ou de ne plus l’être par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille forcée à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve de la perception de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ».

L’autre, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le féminin. Au-delà du phallique, donc, le féminin.

Enfant agité, enfant instable, enfant dans la lune: les défenses précaires des enfants dits TDA-H

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Dans notre étrange domaine scientifique et pratique de la psychopathologie, où les clivages se multiplient entre des approches différentes, au détriment de la recherche de liens entre points de vue, nous observons des représentations de l’enfant étonnamment différenciées ; même en n’abordant qu’un point de vue descriptif, on voit que d’un côté, l’on prête au nourrisson, dès les premiers jours de sa vie, un « cerveau social » le dotant d’ aptitudes relationnelles étonnantes et que d’un autre, on divise son cerveau en un ensemble de zones de compétences dont les liens avec la vie relationnelle sont trop négligés ; c’est ces « compétences » qui seront, plus tard considérées isolément et soumises à des diagnostics de déficit neuro-développemental, dont fait partie le Trouble de Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité.

Faut-il rappeler, résumé grossièrement, ce qui se dit de ce trouble ?

Le DSM -V liste un certains nombre de traits, que l’on doit observer, pour 5 ou 6 d’entre eux, sur une période prolongée (plus de six mois) et dans au moins deux environnements différents (L’école, la famille), sans intervention d’une autre pathologie sévère. Et ceci concerne deux grands domaines : d’une part, celui de l’inattention, comprenant le manque d’écoute, la distractibilité, la difficulté ou le refus de soutenir son attention, les difficultés de mémorisation. Et d’autre part, celui de l’hyperactivité et de l’impulsivité, qui concerne un défaut majeur de retenue de la motricité et de la parole, allant jusqu’à l’agitation.

 

De nombreux cliniciens qui reçoivent beaucoup d’enfants dits TDAH insistent sur le caractère mouvant et complexe des tableaux cliniques rencontrés, et ils invitent à la prudence devant les raccourcis théoriques et les mises en boite simplificatrices. Je citerai par exemple une déclaration du professeur MOUREN-SIMEONI, en 2004 :
« Aujourd’hui, personne ne peut se prévaloir d’avoir compris l’articulation des mécanismes de l’hyperactivité, qu’ils soient neuro-chimiques ou environnementaux au sens large, c’est-à-dire intégrant par surcroît l’anté-natal.
« Chaque fois que vous lisez des choses catégoriques à ce sujet, – fermez le livre ! »

 

C’est pourquoi, il reste important de tenter de trouver des articulations entre, d’un côté, les descriptions symptomatologiques des enfants soupçonnés d’être atteints d’un TDA-H et une compréhension qui prenne en compte le fonctionnement de leur personnalité, dans leur dimension émotionnelle et pulsionnelle, et dans leur histoire passée et présente.

En effet, dans bien des cas, une rêverie est possible qui peut permettre d’émettre des hypothèses sur des phénomènes psycho-affectifs susceptibles de se traduire dans un trouble de ce type: ces phénomènes sont souvent bien antérieurs à l’arrivée dans l’âge scolaire, époque où le problème devient patent. Ils se construisent dans le passé de nourrisson ou de petit de l’enfant, dans ces liens à son environnement. C’est une difficulté très importante à laquelle nous confrontent ces pathologies, de ne devenir vraiment inquiétantes que bien après l’âge auquel on aurait pu tenter d’y porter remède.

Avant de revenir sur la toute petite enfance, considérons une courte vignette clinique. Celle d’Armand, un enfant de 8 ans reçu en consultation de pédopsychiatrie, en raison de problèmes scolaires très importants ; une hypothèse de TDA-H a été avancée, que la consultante me demande d’explorer dans le cadre d’un bilan psychologique complet : au test de niveau, le WISC, seules quelques épreuves situent les résultats d’Armand dans la moyenne des enfants de son âge ; pour le reste, on doit conclure à un développement limité et dysharmonieux de ses différentes capacités.

Armand a des difficultés particulières dans les épreuves visuo-spatiales notamment pour l’épreuve de manipulation et de construction des Cubes, où il échoue massivement. Dans les épreuves grapho-motrices il se montre très lent et fatigable (note très basse en Code); lors des épreuves non chronométrées où il pourrait prendre son temps, il est impulsif, et réfléchit peu. Sa mémoire de travail s’avère très fragile, ce qui, comme sa fatigabilité aux épreuves grapho-motrices, est un indice de difficultés d’attention et de concentration Le langage est utilisé plutôt efficacement pour raisonner et établir des liens entre des mots (Similitudes), aussi bien que pour expliquer certaines normes ou usages sociaux (Compréhension), mais il est très peu investi.

Donc, par delà l’appréciation du niveau cognitif, le WISC nous montre un enfant peu intéressé par l’échange avec autrui, ni semble t’il par sa propre pensée, fatigable ou en échec pour donner forme à ses mouvements de motricité fine ; un enfant qui ne peut pas mettre en jeu les mécanismes d’emprise sur lui-même et sur les contenus mentaux nécessaires à la mémorisation, et dont une forme de dépressivité sans affect s’exprime à travers les chutes de son tonus. D’emblée, ces signaux peuvent alerter sur la faible possibilité d’Armand de trouver des satisfactions dans les mouvements de symbolisation primaires, issus du mouvement corporel, et secondaires, issus du jeu des représentations de mots.
Le TEA-ch, test d’évaluation de l’attention chez l’enfant, confirme ces difficultés avec certitude, mais certains éléments cliniques s’expriment dans une spécificité qu’il est utile de commenter : dans l’épreuve de « Recherche dans le ciel », l’enfant doit discriminer, et entourer des cibles visuelles particulières, qui sont des paires de vaisseaux identiques, parmi une grande quantité, Armand démarre avec une certaine lenteur et surtout, il oublie de maintenir, sur le long terme, les différences visuelles qu’on lui demande de respecter. A un temps d’exécution extrêmement important, il faut ajouter ce nombre d’erreurs perceptives considérables. Le même exercice est repris dans l’épreuve de « faire deux choses à la fois », dans laquelle l’enfant doit compter des coups de fusil tout en entourant les mêmes cibles. Ici, Armand finit par ne plus faire aucune différence entre les cibles qu’il doit sélectionner et celles qu’il doit laisser de côté ; il les entoure toutes, comme s’il ne pouvait pas s’arrêter dans son mouvement, une fois celui-ci commencé. Cet investissement du mouvement au détriment de l’attention exigée par la consigne, est-il le signe d’un déficit neuro-développemental, ou bien du retour à un mode de satisfaction différent, dans lequel le geste accompagne comme une rythmie une pensée qui est partie vers le pôle hallucinatoire, « dans la lune » ? Pendant ce temps, la présence et le regard de l’examinateur sont annulés, oubliés, et le travail perd sa valeur d’objet d’une attention conjointe. Je rappelle à ce propos que l’attention conjointe est très largement étudié par les psychologues, comme phénomène se développant très massivement entre le 4ème et le douzième mois, c’est ce qui permet au bébé de s’orienter vers un objet que lui désigne l’adulte ; plus tard, le bébé prendra l’initiative d’attirer l’attention de l’adulte. Fondée sur la qualité préalable du bon contact œil à œil avec l’adulte dans la phase d’intersubjectivité primaire, puis se développant comme outil de communication et d’exploration partagée du monde, le développement de l’attention chez le petit l’enfant est aussi très sensible à la manière dont l’adulte maintient son intérêt pour lui, ou pour ce qu’il lui a désigné. Et précisons que pour les psychologues du premier développement, le développement de l’attention conjointe est à la base de la compréhension des intentions d’autrui, et ce faisant, du sentiment de pouvoir être compris par autrui, base du désir d’échange mutuel.

Notons par contraste qu’Armand montre un net plaisir aux épreuves évaluant les Fonctions exécutives, même s’il est trop lent pour obtenir des scores satisfaisants (Les petits hommes verts ; Mondes contraires). Or ces épreuves font beaucoup plus appel à la participation active du clinicien, qui suit ses réponses en déplaçant le doigt sur le cahier de test ; elles restituent peut-être à Armand, quelque chose d’un plaisir d’attention conjointe dans le pointage des cibles que l’on effectue pour lui.

Qu’est ce qui fait que la situation d’attention conjointe n’a pas été intériorisée, ou bien ne peut pas se maintenir de manière soutenante chez Armand, comme chez beaucoup d’autres enfants que l’on voit ?Les épreuves projectives peuvent elles nous aider à comprendre cela ?:

 

Les épreuves projectives :

Au Rorschach, Armand parvient difficilement à investir suffisamment ses perceptions et ses mécanismes de pensée. La projection imaginaire peut le déborder, au détriment de l’attention au percept ; de ce fait, la représentation de soi n’offre pas de lien immédiat avec le réel, mais évoque plutôt la persistance d’une forme de toute puissance de petit qui ne tient pas compte du réel. A l’inverse de ces représentations défensives, d’autres réponses témoignent d’une fragilité du sentiment de posséder des appuis bien solides et bien stables.

Enfin, il y a une certaine difficulté à supporter le surcroît d’excitation régressive, notamment suscitée par la présentation des planches en couleurs, qui conduit Armand à se mettre plutôt en retrait, et déstabilise ses capacités de pensée. (Traduisons cela comme une certaine difficulté à supporter l’excitation). L’ensemble de ces trois éléments indique une construction du moi au pare-excitation fragile et aux contours insuffisamment délimités et autonomes par rapport à l’environnement, encore régi par des mécanismes d’illusion omnipotente dans le lien à l’objet.

Les épreuves de récit (TAT et Patte Noire ) :

Dans ces deux tests, Armand est beaucoup plus descriptif qu’imaginatif ; il a du mal à transformer les sollicitations émotionnelles du matériel en pensées communicables. On voit apparaître cependant des attitudes assez contrastées selon le test proposé, qui montrent des facettes différentes de son fonctionnement psychique : le TAT propose un matériel plus « mature » que le Patte Noire, car plus proche des conflits identificatoires et du principe de réalité qui convoque la reconnaissance de l’immaturité et les deuils nécessaires à la croissance psychique ; les images du TAT soulèvent nettement des mouvements de retrait et de dépression qui montrent la difficulté maturative dans laquelle se trouve Armand ; celles du Patte Noire, beaucoup plus régressif et évocateur des satisfactions pulsionnelles de l’enfance, peut laisser apparaître des facettes de lui plus agressives et omnipotentes, mais aussi des fixations libidinales profondes à son objet primaire, sources de culpabilité ou d’angoisses de perte.

Ainsi, devant la difficulté qu’Armand ressent face à sa propre vie émotionnelle et ses soucis d’écolier, aucune solution réaliste ne lui semble abordable. Armand ne semble pas pouvoir s’installer dans une perspective de « devenir grand », et l’on voit, comme au Rorschach, revenir des mouvements de repli sur des positions de toute puissance imaginaire qui ne sont pas porteuses d’un authentique espoir de développement.

Un Scénotest a aussi été proposé. C’est une épreuve de jeu libre, à partir d’un matériel standardisé, et qui permet à l’enfant de s’exprimer à travers l’utilisation des objets dans des constructions ou mises en scène. Soutenu par la richesse de ce matériel concret, Armand peut déployer certains mouvements créatifs. Cependant, sa maladresse gestuelle l’empêche de trouver des formes ou des assises stables et réactive rapidement des mouvements dépressifs chez lui; ceci confirme la fragilité du sentiment de s’étayer sur des bases solides qu’on avait vu au Rorschach.

En conclusion, Armand nous est apparu comme un garçon en lutte contre les mouvements dépressifs liés à sa difficulté de composer de manière autonome avec les obstacles, en raison d’une dépendance à l’objet primaire insuffisamment surmontée. Il se montre assez entravé, dans son développement intellectuel, par un ensemble de facteurs de diverses natures ; le trouble attentionnel est avéré, mais il existe aussi tout un ensemble d’autres problèmes constructifs et affectifs; notamment liés à des éléments de retrait vis-à-vis du monde perceptif (qu’il soit sonore ou visuel). Le faible investissement de la parole participe de cette attitude en retrait. C’est aussi vis-à-vis de ses propres mécanismes de pensée, et en particulier de mémorisation, qu’Armand se montre passif, anxieux et en retrait.

Pour reprendre notre question sur l’attention conjointe, on peut considérer que les modalités relationnelles de type anaclitique que l’on pressent à travers son bilan ont peut être détourné Armand des offres d’attention conjointe offertes par ses objets primaires, car perçues par lui comme des tiers gênants la relation ; on peut tout aussi bien imaginer que cette attention conjointe n’était pas suffisamment mise à disposition par l’objet, pour tout un ensemble de raisons. Durant la restitution du bilan, il se montrera calme, balançant ses jambes sur sa chaise, mais complètement absent à l’entretien qui se déroulait à son sujet.

Retesté dans un autre service quelques années plus tard, Armand est qualifié d’un TDA avec hyperactivité, en raison de sa tendance à manipuler les objets et à bouger un peu sur sa chaise (qui ne pose pas vraiment problème, cependant, à l’école). Une médication n’a cependant pas été imposée.

Ce bilan est assez représentatif de ce que peuvent montrer de nombreux enfants atteints d’un trouble attentionnel, même si, chez Armand, les moments de dépression essentielle qu’il a probablement vécus enfant ont porté atteinte à sa croissance intellectuelle. Chez d’autres enfants, les choses sont moins sévères, et les difficultés scolaires moins massives que ce qu’elles sont chez lui. Dans le bilan, Armand montre cependant une réelle aptitude au plaisir, à l’échange et à la découverte, qu’il a pu ensuite développer dans les soutiens éducatifs et thérapeutiques qu’on lui a proposés, et qui ont permis une amélioration lente, mais réelle, de ses difficultés scolaires.

Peut-on imaginer, à partir de son bilan, quelque chose de son histoire précoce, qui nous permettrait une rêverie reconstructrice ? Avant cela, je vous propose un détour par la théorie, qui me semble essentielle non seulement pour interpréter, mais aussi pour permettre notre rêverie régressive vers les états si particuliers que vivent ces enfants.

 

Pour le problème qui nous préoccupe, on peut considérer que le développement d’un enfant le confronte dès la naissance, à plusieurs grands chantiers :

1èrement : Ajuster sa posture corporelle aux nouvelles conditions de son environnement, La stabilisation de son équilibre et le développement de sa posture, qui lui permet de porter attention à ce qui se passe à l’extérieur, se produit grâce au soutien que lui apporte son entourage, initialement pour lutter contre les effets écrasants du flux gravitaire, qu’il subit depuis sa sortie de la matrice. A cette époque de la vie, faire attention, c’est s’orienter vers les sons et vers les flux visuels, tactiles et olfactifs, et bientôt explorer les objets par le regard, le toucher et par la mise en bouche. Et ce n’est pas automatique, de se construire, par exemple, un axe corporel avec des bras bien attachés autour, qui peuvent coopérer, se croiser, se joindre pour permettre la saisie des objets et leur exploration attentive. Donc, des dispositions d’ordre cognitif, ou pré-cognitif, très largement impliquées dans ce qui sera nécessaire à l’attention, se mettent en place à travers les vécus corporels traversés par le bébé, dans son tonus et sa posture. On sait que le TDA-H est souvent associé à des troubles psychomoteurs. Ce n’est pas étonnant.

 

2eme grand chantier : Supporter l’excitation, et en particulier les excitations internes ; comment le bébé arrive t-il à peu à peu à composer, avec ses maux de ventre, sa faim, et toutes les tensions qu’il absorbe éventuellement dans le contact, ou le défaut de contact suffisant, avec son environnement ? L’hypertonie que peut susciter l’excitation ne trouve plus, à la sortie de la matrice, les réponses apaisantes que donne l’utérus en permettant au bébé de se lover à nouveau sur lui-même quand il a eu un mouvement d’hyperextension. Ce sont les bras de l’adulte qui doivent poursuivre le dialogue tonique initié autrefois dans le ventre maternel. Mais des bras porteurs d’affects, et d’attention. On sait que ce sont des vécus authentiques de satisfactions, dans une relation affective riche comprenant très vite du jeu et de la parole avec l’environnement, qui tirent le fonctionnement du bébé vers des expressions psychiques, et non plus seulement corporelles ; un nourrissage, plus ou moins mécanique, est insuffisant à cela; les psychosomaticiens ont décrit un modèle dans lequel on sait quelle différence importante se joue entre calmer un bébé, par exemple en le berçant mécaniquement et répétitivement, et le satisfaire vraiment, en lui donnant pour bagage vers l’endormissement des paroles, ainsi qu’un enveloppement sensoriel pourvoyeur de messages dont la qualité émotionnelle l’entoure et lui permet la régression. Sans cette capacité d’apaisement dans la satisfaction, on reste dans un régime d’excitation, épuisement, retour de l’excitation, etc, qui peut alimenter des frayages vers le somatique (l’eczema envahissant, par exemple) ou la décharge motrice.

3ème grand chantier : dès la naissance ou peu après, le bébé découvre les frustrations, les délais et les contraintes que la réalité impose. Réalité du rythme des tétées, des séparations et des retrouvailles avec l’Autre, très tôt figure d’attachement. Réalité de ne pas être tenu dans les bras alors que le bébé peut se vivre sans unité, ou sans limite sécurisante, dans son berceau ; ou alors réalité d’être si mal tenu, avec un regard ou une voix absents pour hisser vers le haut, que cela provoque, alors, dans son sensorium, des éprouvés de tomber sans fin.

Pour qu’il accède à l’apprentissage de la réalité, supporte la frustration, et accepte les limites que la réalité impose à ses désirs, un montage complexe se met donc en place, et cela nous conduit vers des points de vue plus spécifiquement freudiens sur la question, car Freud s’y est intéressé de très près.

Nous allons donc partir de l’hypothèse fondamentale qu’il a développé dans ses « formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », puis nous nous intéresserons à la révision importante qu’en a faite ensuite Wilfried Bion.

Partons avec Freud de l’idée que les processus primaires, qui régissent la vie inconsciente, sont « les plus anciens » ; ces processus obéissent au principe de plaisir-déplaisir (ou, plus brièvement, principe de plaisir). C’est-à-dire, je cite : « Ces processus tendent à l’obtention du plaisir ; l’activité psychique se retire des opérations qui peuvent susciter du déplaisir. Nos rêves nocturnes, notre tendance pendant la veille à nous arracher aux impressions pénibles, sont des restes de la domination de ce principe et des preuves de son emprise. »

Comment fonctionnent les processus primaires, qui sont donc les seuls processus actifs, au début de la vie ?

De deux manières : pour obtenir le plaisir, les processus primaires font appel à l’hallucinatoire : la fabrication d’images ou de perceptions agréables ; ainsi, un bébé qui a faim va dans un premier temps, tant que la sensation reste supportable, halluciner qu’il tète le sein, (on voit que cela marche très bien si on lui donne un doigt, ou une tétine à sucer, pendant quelques instants.) Ou plutôt, on peut supposer qu’il hallucine l’intervention de la personne secourable. Puis, comme cette satisfaction hallucinatoire ne peut pas durer, le deuxième versant des processus primaires se met en route :

Pour évacuer le déplaisir survient alors le mouvement, l’agitation, ce que Freud a nommé « la décharge motrice «.Je le cite « La décharge motrice [qui], pendant la domination du principe de plaisir, sert à débarrasser l’appareil psychique de l’accroissement des excitations et parvient à cette tâche par des innervations envoyées à l’intérieur du corps (mimique, extériorisation d’affects),. »

Nous sommes bien conscients que ces processus, aussi rudimentaires soient-ils, peuvent réapparaître en chacun de nous tout au long de la vie et pas seulement dans la vie onirique, la recherche ou la création artistique ; fréquemment, nous pouvons éprouver combien la décharge motrice dans le mouvement nous est nécessaire pour nous débarrasser d’une pensée gênante, d’un souci obsédant, d’une émotion indésirable, d’une tension irritante : les gribouillis que l’on fait en réunion, les accès de ménage ou de rangement, les jambes que l’on agite, les phrases que l’on peut dire dans le vide … Cela subsiste de façon massive chez certains enfants qui ont vécus des moments traumatiques ; le mouvement est une manière d’éviter la passivité de l’appareil psychique face à la menace du retour de sensations, traces ou images mnésiques angoissantes ou intolérables.

Suivons maintenant Freud, qui avance sa réflexion à l’étape suivant celle de la domination du principe de plaisir, dans cet article sur les deux principes du cours des événements psychiques : il nous décrit la naissance du principe de réalité, à partir de l’inefficacité du principe de plaisir à conduire le sujet vers la satisfaction de son besoin. Je cite encore :« C’est seulement le défaut persistant de la satisfaction attendue, la déception, qui a entraîné l’abandon de cette tentative de satisfaction par le moyen de l’hallucination. À sa place, l’appareil psychique dut se résoudre à représenter l’état réel du monde extérieur et à rechercher une modification réelle. Par là, un nouveau principe de l’activité psychique était introduit : ce qui était représenté, ce n’était plus ce qui était agréable, mais ce qui était réel, même si cela devait être désagréable6. Avec cette instauration du principe de réalité un pas était franchi, qui s’avéra riche en conséquences. » fin de cit.

Donc l’avènement du principe de réalité signe la fin de l’hallucination, et du déni de la réalité. Il ne s’agit plus de fuir ce qui est déplaisant, mais d’y faire face (on sait que c’est très long à installer, et que c’est un processus qui se développe graduellement durant l’enfance…au moins jusqu’à « l’âge de raison »). Parmi les conséquences que Freud énumère, il nomme, premièrement, un développement de l’appareil psychique, qui met en place « une série d’adaptations » dans le registre de la pensée: Il avance :

« L’importance accrue de la réalité extérieure augmente elle-même l’importance des organes des sens tournés vers ce monde extérieur et de la conscience qui y est attachée » (donc, c’est la capacité de sentir, de percevoir ce qui se passe en dehors soi, qui se développe); Freud dit que la conscience « apprend à saisir, au-delà des seules qualités de plaisir et déplaisir, jusqu’ici seules intéressantes, les qualités sensorielles ». (donc c’est la nuance qui se développe, au-delà de j’aime-j’aime pas) « Une fonction particulière est instituée qui doit prélever périodiquement des données du monde extérieur pour que celles-ci lui soient connues à l’avance quand surgit un besoin intérieur impossible à ajourner : l’attention. Cette activité va à la rencontre des impressions des sens au lieu d’attendre passivement leur apparition. Il est vraisemblable qu’en même temps un système de marques est par là introduit, qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de conscience ; c’est là une partie de ce que nous appelons la mémoire. ». Nous retrouvons là le lien que les neurosciences établissent entre mémoire et attention. Pour Freud, on mémorise ce à quoi on a été attentif, de façon active.

Pour que ce que Freud décrit ici puisse advenir, il faut que l’enfant ait pu vivre une certaine continuité, avec un adulte qui ne le laisse pas abandonné à l’attente trop longtemps, ou trop aléatoirement. Un adulte qui a tenu de façon constante le rôle de pare-excitation que l’enfant n’a pas encore pu se constituer. La régularité permet que l’enfant apprenne de ses expériences que l’attention qu’il mobilise lui sert vraiment à repérer et à enregistrer des informations hautement signifiantes pour lui ; notons aussi que ces marques ne sont pas seulement des images mentales, mais des sensations qui intègrent la rythmicité, et la durée ; c’est tout cela qui permet au bébé par exemple, à son réveil, d’éprouver des protopensées d’attente de l’objet qui seront validées ensuite par la venue de ce dernier. Le tempérament de l’enfant est aussi très important, dans ses bases innées, et ses déterminants anté-nataux. L’excitabilité, la rage ou la dépressivité peuvent être variables selon les enfants, qui nuisent à la possibilité d’enregistrer les « marques ».

Je pense que cette première base fournie par la théorie Freudienne reste juste à bien des égards, et elle éclaire très précisément comment l’attention permet l’inhibition de la décharge motrice : il y a une voie courte, et une voie longue, pour supporter ce qui est pénible. La voie courte, qui cherche une solution immédiate, passe par l’échappée soit vers le rêve, soit dans le mouvement impulsif ; la voie longue accepte le délai ; elle fait appel à la représentation, et elle rassemble la pensée en vue d’un mouvement qui n’est plus impulsif, mais qui s’est constitué en action : faire attention à ce qui se passe en soi, et à ce qui va survenir à l’extérieur, et agir de façon adaptée.

Maintenant abordons ce que Bion a apporté comme modification à ce modèle. Sa théorie du développement de la pensée est articulée à la vie émotionnelle, depuis la naissance ; ce faisant, elle est capable d’expliquer les échecs du développement de la pensée, dont l’attention est une composante première.

En effet, Bion nous dit que lorsque le bébé s’agite et crie, (lors de la phase initiale de domination des processus primaires) il le fait déjà, d’emblée, avec une forme d’intentionnalité : celle que ses vécus corporels d’inconfort, de détresse, de frustration, soient accueillis, contenus, par sa mère, et que celle-ci, en les reconnaissant et en les transformant en éléments chargés de sens et d’émotions, le soulage. Bion, formé à l’école de Mélanie Klein, et donc persuadé d’une vie fantasmatique inscrite dans les états du corps du bébé, nous fait ainsi concevoir la décharge comme la projection d’éléments béta, formes sensorielles agies qui contiennent les sensations-émotions primitives de l’enfant, et sont en attente de transformation par la rêverie maternelle. Le bébé serait pris dans le fantasme d’introduire ces éléments béta dans le contenant maternel, à la fois corps et psyché. (Ici se joue quelque chose de l’hallucinatoire de Freud, mais pas dans la satisfaction). Je cite Bion :(Eléments de la Psychanalyse p 36) « le petit enfant, rempli de tas douloureux de fèces, de culpabilité et de peur de mourir, plein de gros morceaux d’avidité, de méchanceté et d’urine, évacue ces mauvais objets dans le sein qui n’est pas là. Ce faisant, le bon objet transforme le non-sein (la bouche) en sein, les fèces et l’urine en lait, la peur de mourir et l’angoisse en vitalité et en confiance, l’avidité et la méchanceté en sentiments d’amour et de générosité ; le petit enfant tète et se réapproprie ensuite ses mauvaises possessions, une fois qu’elles ont été traduites en bonté. » Cela peut paraître étrange, cette description si crue de fantasmes primitifs, mais elle peut illustrer notre propos : certains enfants dits TDA-H présentent ces mouvements d’intrusion dans l’espace des autres, ce manque de respect de la distance corporelle, qui peuvent évoquer ce besoin très primitif de déposer dans autrui des émotions, ou une excitation qu’il ne peuvent contenir.

Le bébé ferait donc appel dès le début, à un principe de réalité rudimentaire, en mettant en acte, par ses cris et ses décharges motrices, quelque chose qui en appelle à cette désormais célèbre « capacité de rêverie maternelle », de transformation des élements « béta » expulsés par le bébé, en élements « alpha » :.

La régularité dont je parlais plus haut n’a probablement pas toute sa portée pour l’enfant si elle n’est pas soutenue par cette capacité de rêverie qui humanise et donne un sens aux états sensoriels bruts du bébé, par une émotion qui s’accorde à ce qu’il ressent, au-delà du simple besoin biologique. Si l’enfant peut attendre, et porter attention à l’environnement, et à ce qui se passe en lui, et aux marques de souvenirs inscrites en lui, c’est parce que les situations de détresse et de frustration qu’il a auparavant, vécues, ont trouvé une issue suffisamment transformatrice pour laisser ces marques susceptibles de l’assister plus tard. On pourrait supposer que ces marques sont les éléments alpha issus de la rêverie maternelle.

Les propositions de Bion trouvent une confirmation clinique dans les cas d’hospitalisme : les bébés renoncent peu à peu aux cris et à l’agitation comme signe d’appel à l’adulte, ils renoncent à projeter leur agressivité et leur détresse en lui, car ils ont appris qu’ils n’obtiendraient de l’adulte qu’une réponse impersonnelle, sans parole ou émotion vraiment consolatrice de leurs angoisses.

Mais si un enfant ne trouve pas de retour véritablement transformateur de ses mouvements projectifs, qu’il soit bébé ou un peu plus grand, que ce passe t’il ? S’il trouve une réponse simplement opératoire, sans affect, ou bien disqualifiante de son vécu, ou pas de réponse, ou bien encore, une réponse déprimée et inquiète ? Il n’y a pas de modèle unique pour ces configurations différentes ; mais dans tous les cas on peut dire que les bonnes introjections qui soutiennent et enrichissent la croissance du moi sont réduites ; les fameuses « marques » ou éléments alpha, et la capacité de faire attention à soi et à l’extérieur s’en trouvent diminuées ; dans l’inadéquation de la réponse, l’enfant peut parfois réintrojecter un objet excitant, disqualifiant, source de culpabilité dépressive ou persécutoire ; voire même cet objet interne réintrojecté peut devenir dans le fantasme mauvais, envieux, ce qui poussera à nouveau l’enfant vers l’évacuation, soit dans l’agir, soit sur une scène imaginaire qui le détourne de la réalité. L’agitation et l’inattention sont consusbtantielles de nombreuses psychoses de la première enfance ; elles montrent les enfants aux prises avec les figures fantasmatiques envahissantes créés dans leur passé de détresse infantile. Il m’est arrivé de lire des bilans psychologiques organisés par une orientation neuro-psychologique exclusive qui donnent avec une naïveté désolante un diagnostic de TDAH et des conseils de remédiation pédagogique pour des enfants dont les angoisses qui régissent leurs liens à la réalité et à leur monde interne sont alors complètement négligées. A un moindre degré, certains enfants peuvent avoir développé des liens d’adaptation à la réalité, tandis que sur la scène de leur théâtre intérieur, le rideau reste prêt à s’ouvrir soit sur des relations passionnelles, aliénantes, soit sur un vide de pensée, qui les inquiètent et les poussent vers le mouvement.

Nous avons rapidement évoqué les théorisations de Freud et de Bion, qui longtemps avant qu’on n’isole ce trouble du TDA-H, mettaient à jour la dialectique et la conflictualité possible entre les fonctions d’attention, tournées vers la reconnaissance de la réalité et à l’opposé des mécanismes qui tendent à maintenir un fonctionnement en dehors de celle-ci : la distractibilité qui fait s’échapper hors des frustrations du réel, ou bien la décharge motrice d’éléments qui n’ont pas pu trouver de transformation psychique les rendant supportables.

Revenons à Armand

Enfant unique né après une série de deuils, Armand a été un bébé bien accueilli par ses parents, qui l’ont, disent-ils, sûrement surprotégé. Aucun événement particulier n’est relevé dans le premier développement, comme cela peut être le cas dans ces pathologies où la vie émotionnelle semble peu dramatisée, et peu sujette à commentaire. Mais si l’on prête attention à l’impression maternelle d’avoir gardé son petit dans un cocon, et que l’on grossit celle-ci à la loupe, on peut imaginer, une maman prise avec son petit dans une fusion indifférenciée qui, pour protéger l’enfant, prolonge imaginairement la grossesse et ne perçoit pas vraiment les mouvements autonomes de ce dernier ; son attention se dirige moins à la demande de son enfant, que quand c’est elle qui est disponible ; les élans de l’enfant, ses appels à l’attention de l’adulte peuvent alors, dans le cas d’Armand comme dans d’autres, tomber dans le vide, et ne pas être perçus, jusqu’au point où les vécus répétés de dépression primaire finissent par décourager l’enfant dans ses initiatives de partage avec l’adulte.

L’enfant peut de surcroît s’identifier au refus de ses appels à la relation qu’il ressent chez l’autre, et ultérieurement, ne plus être en mesure de se saisir des propositions relationnelles et d’attention conjointe de l’adulte. Piégé dans sa solitude, il se défend alors contre les vécus de dépression par une agitation motrice qui assure le maintien de son sentiment de continuité, ou évacue dans la motricité une hostilité qui ne peut pas être perçue et transformée comme telle par l’adulte ; ou encore, au contraire, il se retire dans une passivité et un désintérêt pour ce qui ne vient pas de l’objet primaire, se tenant tranquillement en état d’animation suspendue, parfois sur un mode qui reste longtemps adhésif à tout ce qui vient de l’environnement. Les enfants inattentifs ou qui se laissent distraire pour un oui ou un non par leur environnement présentent cette forme de passivité liée au suspens de leur fonction moïque, de rassemblement et d’intégration. Je pense que ces états sont souvent, lorsqu’ils se prolongent, des échecs de la mise en place des auto-érotismes, et de la capacité d’être seul, en raison d’un accompagnement insuffisant de l’enfant vers l’autonomie. Dans ces cas, la pulsion de connaissance, naturelle dès le début de la vie, se trouve en partie défaite, faute de soutien. Quant à l’excitation, elle est parfois là depuis toujours, non transformée dès le départ, ou bien elle est le résultat de la déliaison de la pulsion de connaissance, sous l’effet de traumatismes ultérieurs.

Pour le cas d’Armand, la situation de mise à l’école a été vécue sans plaisir par lui, et les débuts furent marqués par de douloureux chagrins de séparations avec sa mère. Impossible pour lui de trouver plaisir dans l’échange avec les autres enfants ou l’attention conjointe sur les activités proposées par les enseignants. On pourrait dire que l’attention conjointe, observée par les psychologues, (et neuro-psychologues, ce qui est heureux) fait nettement partie du bagage de la fonction alpha maternelle introjectable par l’enfant, sur lequel il peut s’appuyer dans les situation de détresse ou de frustration décrite par Freud et Bion.

Ces situations se renouvellent et se complexifient tout au long de l’enfance, et l’arrivée à l’école peut en être une. S’il n’existe pas de marques suffisantes d’un plaisir qui prépare la situation scolaire à être vécue comme un écho de ces moments d’attention conjointe introjectés autrefois, alors l’école devient intolérable pour l’enfant. Dans le cas d’Armand, la solution qu’il a adoptée tient dans des moments de déconnexion de la réalité et une agitation limitée, avec un agrippement à certains objets. D’autres enfants, au contraire, souvent beaucoup plus intelligents, tentent à toute force de s’apaiser par le recours à l’omnipotence, et en cherchant un lien exclusif avec l’enseignant ; dans la frustration de leurs mouvements adhésifs ou d’emprise sur l’adulte, ils en éprouvent des tensions trop douloureuses qui les conduisent vers la surenchère motrice. Cela peut s’accompagner d’une rivalité féroce, voire de sentiments de persécution dans le lien avec les autres enfants, alors vécus comme des intrus venant définitivement rompre leur recherche de relation exclusive avec l’adulte. Progressivement, et de punitions en punitions, le milieu extérieur devient hostile et persécutant. L’enfant s’agite de manière croissante parce qu’il est sur le qui-vive complet, et doit rétorquer aux menaces qu’il subit ou s’imagine subir, de la part de son environnement.

 

Je finirai par deux autres petites vignettes, qui ouvrent sur la question du soin.

 

Kim est une petite fille qui a une longue histoire de carence affective, avec une maman exilée d’Asie, qui a eu son frère et elle de pères différents, et les élève seule. Lorsque je la vois pour un premier bilan à 6 ans, elle est dans une agitation maniaque qui l’entrave considérablement, en même temps que ses capacités infantiles encore expressives lui permettent de dramatiser sa dépression primaire de façon très corporelle et parlante, par exemple dans des mouvements de rapprochement fascinés avec le vide des escaliers. Ses résultats au test cognitif sont par ailleurs assez faibles. Revue quelques années plus tard, après une prise en charge en psychomotricité, par une clinicienne très proche de la dimension psychothérapique du travail corporel, ce n’est plus la même enfant. Elle est attentive à la relation, ses défenses maniaques sont très affaiblies, et elle tente au maximum de soutenir son attention dans les épreuves de mémorisation. Son niveau intellectuel a fortement progressé (de 10 points), même si le traitement visuospatial des informations porte encore des traces sérieuses des difficultés connues petite. Au Tea-ch, les résultats sont très nuancés. En effet, Kim a vraiment gagné en maîtrise de son impulsivité, mais ce faisant, elle est très lente. En revanche, elle peut montrer une attention auditive de très bonne qualité, qu’elle soit soutenue ou divisée, et l’on sent le plaisir du retournement sur soi de la maîtrise, en vue du contrôle de ses mouvements internes d’attention et de retenue. Ce progrès est indissociable de la qualité de son développement émotionnel, et de la reprise de ses introjections d’un objet soutenant, rendues possibles par son lien avec sa psychomotricienne, au plus près des affects pris dans le corps et le mouvement.

Pour Kim, comme pour le petit Armand cité avant, et pour la plupart des enfants TDAH, le défaut d’intériorisation d’un objet primaire pare-excitant, soutenant, ou pourvoyeur d’attention, était donc au cœur de bien des difficultés qu’on observe à l’école et qui prennent l’allure de ce fameux trouble : tantôt sur un versant d’agitation maniaque, tantôt de mise en alerte motrice sur un mode persécutoire, tantôt de retrait de la réalité.

Je finirai sur l’évocation d’un adolescent, que je suis depuis sa petite enfance. Son parcours a été un long trajet dans l’acquisition d’une contenance, le développement d’une parole et d’une pensée autrefois balayés par l’explosivité de son comportement, d’une violence désorganisante. Il s’est peu à peu transformé, quittant son rapport psychotique à la réalité, et développant une capacité de poursuivre des apprentissages dans une scolarité adaptée. Cependant, l’agitation et l’impulsivité sont restées assez importantes pour que le psychiatre référent prescrive de la Ritaline. Celle-ci facilite sa concentration en classe, mais le soir, il est épuisé, et l’agitation fait un peu retour, même si elle n’engage plus tout le corps, comme autrefois. J’ai remarqué que la Ritaline, pour précieuse qu’elle soit pour le travail scolaire, ne favorise pas la rêverie ; et même elle semble appauvrir le fonctionnement associatif de Timothée. Il me semble que la sédation du mouvement entraîne aussi une sédation de son sentiment de continuité, et de mise en mémoire de son expérience, fondée avant tout sur son lien corporel au monde. Lorsqu’il a fini de parler d’un sujet et qu’il reste silencieux, il ne peut me dire ensuite quelle image ou quelle pensée il a eu ; il a « l’impression de faire le vide », et « c’est bien ça le problème », m’a t’il dit un jour. Il me reste à tenter du mieux possible, de redonner avec lui des couleurs à ce paysage interne désolé. Trouver le juste dosage entre le silence qui respecte, mais qui peut être ressenti comme un abandon, et la question qui relance, mais qui parfois oriente trop. La dépression blanche qui se déploie ici, sur fond d’une situation familiale triste et lourde d’angoisse pour lui, depuis plusieurs années, nécessite peut-être avant tout de la patience, et de mobiliser une solide capacité d’attendre. Ce que Timothée donne à voir, je l’ai vécu avec d’autres enfants entrant dans l’adolescence sous l’influence de la Ritaline. La fonction alpha, source des capacités de rêverie, insuffisamment développée chez eux, semble perdre l’aliment que constituait pour elle les états du corps en mouvement. Faut-il pour autant disqualifier ce traitement qui soulage très certainement des enfants, en leur permettant de participer enfin à la situation scolaire ? Ce qui doit être considéré avec attention, c’est la possibilité de réviser les indications, et d’offrir à l’enfant d’autres types de soins plus transformateurs, évaluer la dépressivité et l’anxiété qui accompagnent leur vécu et soutenir à la fois leur plaisir d’existence et de mise en jeu des mécanismes réflexifs. La psychothérapie individuelle est un élément, mais les prises en charges familiales et groupales, ainsi que corporelles, doivent être étudiées, dans une pensée qui doit se renouveler en accompagnant la croissance du jeune (Et l’on n’exclue pas, bien sûr, les prises en charge instrumentales qui soutiennent si nécessaire le développement de la pensée et des apprentissages ).

 

Pour finir cet exposé, je donne la parole à Ajuriaguerra, un maître à penser lorsqu’il s’agit de conjuguer la pensée du corps et celle de la relation ; Ajuriaguerra, fondateur de la neuro-psychologie moderne et psychanalyste, et dont j’espère, l’esprit habite encore Sainte Anne. Dès 1970, il s’était préoccupé de faire des recherches sur les enfants qu’en France on disait instables psychomoteurs tandis qu’aux Etats Unis, une catégorie unique rassemblait sans distinction les enfants hyperkinétiques, sous l’hypothèse d’un dysfonctionnement cérébral minime. Or Ajuriaguerra distinguait tout un ensemble de nuances, sur un continuum allant d’une polarité plus organique, à une polarité franchement affective, selon les enfants, et en répétant sans cesse qu’on ne pouvait disjoindre les aspects cérébraux des aspects relationnels, tonico-émotionnels, de la personnalité. Je le cite :

« Les désordres psychomoteurs, dans leur ensemble, oscillent entre le neurologique et le psychiatrique, entre le vécu plus ou moins voulu et le vécu plus ou moins subi, entre la personnalité totale plus ou moins présente et la vie plus ou moins jouée ; nous croyons toujours que la double polarité que nous avons décrite dans l’instabilité psychomotrice reste encore valable d’un point de vue heuristique et qu’elle est valable dans le cas des syndromes hyperkinétiques. » fin de citation

 

J’ai l’impression qu’on peut souscrire encore complètement à cette affirmation.

Rappel historique de la vie institutionnelle de la SPP entre les années 1975 et 1984

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Texte de 2014, en annexe de l’article de Thierry Bokanowski : Brève histoire de la SPP

Les dernières réformes de la SPP connues des membres les plus récents, en 2014, sont :

LA RECONNAISSANCE D’UTILITE PUBLIQUE (RUP), par décret du 8 août 1997, qui a abouti à la réduction tripartite des membres du Conseil d’administration à 24 membres, élus, et la création du Conseil scientifique et technique, tripartite à 21 membres, élus.

LA REFORME DES STATUTS, adoptée par vote lors de l’AGE du 29 janvier 2006, portant sur la réduction à deux des CATEGORIES DE MEMBRES (adhérents et titulaires), et le remplacement de l’ancienne catégorie des titulaires par une FONCTION DE FORMATEUR.

 

J’ai eu l’occasion, en décembre 1988, de participer à l’organisation d’une journée de filmage de deux vidéos : l’une sur la Scission de 1953, l’autre sur la création de l’Institut de Psychanalyse, à l’initiative d’Alain de Mijolla, pour le Département des Archives de la S.P.P.

Cela me valut ensuite d’être sollicitée à intervenir lors d’une soirée de la SPP, le 21 septembre 1993, autour du thème de la Scission de 1953.

J’ai choisi, lors de cette soirée, de parler au nom de ma génération.

Celle-ci était encore proche, pour avoir suivi leur enseignement, de ceux qui ont vécu le deuxième temps de la Scission, advenu dix ans plus tard, en 1963, avec la dissolution de la Société Française de Psychanalyse et la création des deux rameaux que sont l’Association Psychanalytique de France, dite APF, reconnue par l’IPA, et l’Ecole Freudienne.

Ces collègues, que j’ai nommé « Enfants du traumatisme », ont connu Sacha Nacht, suivi le Séminaire de Lacan, vécu les passions de leurs aînés, les conflits et les déchirements de la fratrie, les remous de 1968, et les échecs de 8 projets de réforme des statuts de la SPP.

 

Je rappelle le tableau comparatif des projets de Réforme des Statuts, publié dans le N°4 du Bulletin de la SPP, daté de novembre 1983 (p.63-66). Ils sont au nombre de 8 :

1975/76 : projet Pierre Luquet : projet de fusion IPP-SPP, non examiné malgré l’importance du travail accompli.

1977 : projet Paul-Claude Racamier pour l’IPP : projet absorbé par celui de la réforme de la SPP.

1977 : projet Janine Chasseguet-Smirgel pour la SPP : projet non abouti.

1978 : projet Jean Gillibert pour la SPP : vote négatif.

1978 : Projet de double filière de Serge Lebovici et de Serge Viderman, pour l’IPP : vote négatif.

1979 : projet P.-C. Racamier et de Simone Decobert pour l’IPP : non porté au vote, suggestions faites au Bureau.

1981 : projet Raymond Cahn (Jean-Luc Donnet) pour la SPP : voté par le Collège Administratif de la SPP, refusé par l’AG de l’Institut.

1986 : le 9ème projet, qui ne figure pas dans le Bulletin, est celui de Augustin Jeanneau et de son comité SPP/IPP : voté par le Collège administratif de la SPP en mai 1986, voté à l’AGE de l’IPP en 1986 par les 3 catégories de membres : vote positif à une voix.

Fusion Institut/SPP.

CA de 45 membres élus à répartition égale par chaque catégorie.

Commission des candidatures : 27 membres à répartition égale.

Par rapport à ces ainés, ma génération représentait un chaînon intermédiaire avec celles qui nous suivaient, lesquelles ne se sentaient plus concernées et qui pouvaient déclarer : « Scission, connais pas ! ».

En effet, ceux de ma génération, formés dans les années 1970, sont entrés en 1980 dans une Société où les conflits de leurs aînés étaient sensibles mais mal connus, les ‘non-dits’ pesants, une Société dont les statuts étaient de plomb, le conflit Société-Institut durci, les catégories de membres quasi figées (60 titulaires, 60 adhérents).

 

LES TITULAIRES

(TITULAIRES FORMATEURS ACTUELS)

Les Titulaires représentaient pour nous un Olympe inaccessible, sur-idéalisé, immuable.

Les collègues de ma génération se souviennent avec quel sentiment de terreur sacrée et sacrilège ils ont déposé au secrétariat de la Société leur lettre de candidature au Titulariat, après s’être encouragés mutuellement cinq ans auparavant, à oser présenter un Mémoire d’Adhérent.

Car cela ne se faisait plus, c’était malséant.

Ainsi, de 1953, date de la Scission, jusqu’à 1967, en quatorze ans, 4 Mémoires seulement ont été présentés. Après 1968, il y eut quelques petites poussées et des paliers de stagnation : 18 Adhérents de plus en 16 ans, de 1968 à 1983.

 

LES ADHERENTS

(TITULAIRES ACTUELS)

Après 1983, la croissance va reprendre, et je vais évoquer comment, 30 ans exactement après la Scission de 1953, l’année 1983 est une année charnière, celle de l’exorcisme.

Dès 1982, je suis attachée à la création et à la rédaction du Bulletin de la SPP, dont Claude Le Guen donne le coup d’envoi : en octobre 1982 paraît le premier numéro.

LES AFFILIÉS

(ADHERENTS ACTUELS)

Paul Israël et moi-même, conseillers du Bureau de Michel Fain, prenons alors l’initiative de remobiliser le groupe des Affiliés, réputé inerte et ne s’intéressant pas à la vie de la Société.

Il faut rappeler que la création en 1967 de cette troisième catégorie de membres, les Affiliés, n’a pas été suscitée par des pressions de l’IPA, comme beaucoup d’entre nous le croyaient à l’époque, mais pour les besoins d’une meilleure représentation au sein de la Fédération Européenne de Psychanalyse, née en octobre 1966. Celle-ci privilégiait les Sociétés européennes comportant de nombreux membres.

De fait, l’introduction de 70 membres Affiliés, dans l’année qui suivit la création de cette nouvelle catégorie, doubla pratiquement en 1968 le nombre total des membres de la Société.

Après le Congrès de Vienne, en 1971, l’IPA proposera à la SPP une unification des catégories : les Affiliés seront « associate members », sans droit de vote, les Adhérents comme les Titulaires seront « full members ».

C’est en effet à partir de 1971 seulement que figure sur les listes de membres de la SPP la catégorie des Affiliés, créée quatre ans auparavant.

 

LES REUNIONS D’AFFILIÉS

(ADHERENTS ACTUELS)

En février 1983, donc, a lieu la première réunion des Affiliés : 62 Affiliés sur 185 y sont présents. Les actes de toutes les réunions qui ont eu lieu, et les compte-rendus de leurs travaux, sont publiés dans deux numéros du Bulletin de la SPP de 1983, N°3 (p.57-65) et N°4 (p.63-131), dont je conseille la lecture, fort intéressante (les Bulletins de la SPP peuvent être consultés à la Bibliothèque Sigmund Freud).

À la suite des problèmes soulevés :

— celui de la représentativité de ce groupe d’Affiliés,

— celui de leur identité,

— celui de la réticence à la rédaction du Mémoire d’Adhérent,

— celui de la crise de la Société issue de la répétition des conflits inélaborables des aînés,

— celui du statut du psychanalyste

Quatre groupes de travail se sont immédiatement constitués :

  1. Quelle Société nous paraît la moins mauvaise, ou quels seraient les statuts les plus simples ?
  2. Historique de l’Affiliation.
  3. Ethique de la Psychanalyse, psychanalyste « à part entière » et transmission.
  4. Problèmes d’actualité : éligibilité à la SPP et statut du psychanalyste.

Le problème de la désaffection à la rédaction du Mémoire y est bien problématisé : s’agissait-il d’une inhibition face au niveau de qualité et d’élaboration exigé en France, ou bien était-ce un symptôme du malaise institutionnel ?

Cette interrogation rejoignait l’analyse faite, 15 ans plus tôt, en novembre 1968 par Jean Luc Donnet, dans son rapport d’une Commission née des événements de mai 1968 : « Cursus et hiérarchie dans la société d’analyse, esquisse d’une critique structurale ».

L’auteur estimait que pour un assez grand nombre d’analystes ayant terminé leur cursus de base et n’ayant pas présenté un Mémoire pour la demande d’Adhésion – seule condition à l’époque pour être membre actif de la Société, être reconnu par l’IPA et être inscrit au « Roster » (Annuaire de l’IPA) – pour ces analystes, donc, leur situation s’est ainsi trouvée réglée, sinon réglementée par la création de cette catégorie d’Affiliés.

C’était leur donner une identité, une reconnaissance qui tenait pour « résolu » le problème intérieur de cette situation : pourquoi bon nombre d’analystes ne présentaient-ils pas un Mémoire d’Adhérent ?

Il apparaît maintenant certain que l’accroissement numérique du groupe des Affiliés, la rareté des Mémoires, étaient le témoignage symptomatique de conflits institutionnels insolubles entre les aînés à propos de la transmission de la psychanalyse et de l’impossible consensus sur la conception d’un cursus de formation.

Le problème des analystes non-médecins est examiné également dans ces groupes de travail, en fonction de la récession de 1983, qui contraste avec « l’inflation psychanalytique des années 1970 ». En 1968, il y avait 10 analystes non-médecins parmi les 70 Affiliés ; en 1983 il y en a 63 sur 200. Je n’ai pas, à l’époque, poursuivi le décompte.

Les souhaits qui sont formulés au sein de ces groupes de travail ont pu être retrouvés dans les divers précédents projets de réforme avortés, entre 1975 et 1981.

Ainsi :

la dé-catégorisation et son remplacement par la diversification des fonctions,

– la fusion de l’Institut et de la Société,

l’ouverture du cursus à toute personne ayant fait une analyse de quelque divan que ce soit (La Commission d’Enseignement a voté, le 5 avril 1994, l’accès à la Commission du Cursus des analysés issus de tous les divans SPP)

– et la création d’une Fédération de plusieurs Instituts ayant passé convention avec la Société.

[Pour le détail de ces projets, leurs dates et leurs auteurs, je renvoie au Bulletin de la SPP de 1983, N°4 (p.63-131), où les huit projets sont exposés.]

L’élection des Affiliés au Collège Administratif par les seuls Affiliés, proposée par le Bureau, a rencontré à l’époque une vive opposition au sein du Collège.

Je rappelle qu’alors, suivant une modification de statuts votée au Collège en février 1973, le Collège était composé : pour une moitié par la totalité des Titulaires, l’autre moitié se répartissant selon 1/3 d’Affiliés et 2/3 d’Adhérents.

Les Affiliés représentaient donc un sixième du Collège.

C’est également au cours de cette année 1983 que la participation à part entière d’Affiliés à la Commission des candidatures d’Affiliés est acceptée.

 

LA REMOBILISATION DES CATÉGORIES DE MEMBRES

On constate que les travaux des Affiliés de l’année 1983 ont eu un effet de remobilisation des Affiliés, aussi bien sur le plan institutionnel que scientifique, et tout particulièrement, fait significatif, parmi ceux qui ont participé à ces réunions d’Affiliés.

Nous devons rendre grâce à Michel Fain, Président de la SPP à l’époque, d’avoir encouragé ces réunions.

Alors qu’en 30 ans, de 1953 à 1983, 30 Mémoires d’Adhérents avaient été proposés, portant leur nombre de 32 à 62 :

  • de 1983 à 1984, il s’en écrit 5 de plus (on passe de 62 à 67)
  • en 1985 : 9 de plus (on passe de 67 à 76)
  • en 1987 : 11 de plus (on passe de 76 à 87)

De 1983 à 1987, en quatre ans, le nombre d’Adhérents s’est accru de 25, alors qu’en 30 ans, de 1953 à 1983, il ne s’était accru que de 30 membres. Ensuite, la courbe d’accroissement des Adhérents diminue et va même jusqu’à s’infléchir, car ce mouvement va pousser ces mêmes Adhérents à s’orienter vers le Titulariat. En 1993, le nombre d’Adhérents est inférieur de 6 à celui de 1991 (91 à 85).

En ce qui concerne le collège des Titulaires : en trente ans, de 1953 à 1983, il y a eu 43 nouveaux Titulaires (on passait de 19 à 62).

  • de 1983 à 1987 : il y en a 10 de plus (on passe de 62 à 72), dont 7 la dernière année (quelques Adhérents de 1983 se sont orientés vers le Titulariat).
  • en 1989 : il y en a 7 de plus (72 à 79).
  • en 1991 : encore 7 de plus (79 à 86).
  • en 1993 : c’est la ruée vers l’or du Titulariat : il y en a 16 de plus (on passe de 86 à 102). Le ‘mur du cent’ est franchi…

De 1983 à 1993, on est donc passé de 62 à 102 Titulaires, soit 40 de plus, ce qui représente, en l’espace de 10 ans, le même accroissement que les 30 premières années, de 1953 à 1983.

Les travaux des Affiliés ont pris fin en octobre 1983 avec une lettre-enquête adressée à tous les Affiliés, sur les problèmes socio-professionnels et la pratique.

Ensuite le terrain était prêt pour l’énorme investissement de la préparation de la nouvelle Réforme des Statuts de la SPP, en 1984, menée conjointement par le Bureau d’Augustin Jeanneau et le Comité de l’Institut dirigé par Claude Girard, et par un Comité des Statuts tripartite. Ce projet a abouti à un vote positif, en juin 1986, à une voix !

Cette réforme a consisté en la fusion de la SPP et de l’Institut de Psychanalyse en une seule Société, à la création d’un Conseil d’Administration, d’une Commission des Candidatures et d’un Collège Electoral, tous à répartition égale des trois catégories.

Mots clés

Catégories des Membres de la SPP, Fédération Européenne de Psychanalyse, Histoire de l’Affiliation, Institut de Psychanalyse, Mémoires d’Adhérents, Réformes des Statuts (1975 – 1984), Titulariat (aujourd’hui, ‘Titulaires ayant fonction de Formateur’).

Clivage et refoulement dans la situation analytique, programme

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Espace de conférence des Diaconesses – 18 rue du Sergent Bauchat – 75 012 Paris

Samedi 23 et dimanche 24 mars 2019

Présidé par Denys RIBAS

Organisateurs et modérateurs : Jean-Louis BALDACCI, Évelyne CHAUVET, Isabelle Martin KAMIENIAK

Programme

Samedi après-midi (13 h 45 – 18 h 30)

13h 15 : Accueil des participants
13h 45 : Présidence Denys RIBAS
14h 00 : Introduction théorique et « fil rouge » de la discussion : Claude SMADJA
14h 20 : Présentation clinique : Daniel METGE (Toulouse)
Commentaire par Dominique BOURDIN

15h 20 : La parole à la salle
15h 45 – 16h 00 : Pause
16h 00 – Poursuite de la discussion
17h 00 – 18h 30 : Ateliers

  1. Sophie CHARME et Claude BROCLAIN
  2. Kalyane FEJTÖ et Michael BRUN
  3. Claire MAURICE et Abdel-Karim KEBIR
  4. Hélène PARAT et Gérard SORIA
  5. Dominique REYDELLET et Anne ROSENBERG
  6. Anne Marie VAISSAIRE et Jacques LUCCHINI

Dimanche matin : 9 h – 12 h 30

9h – 9h 40 : Deuxième présentation clinique : Aline COHEN-DELARA commentaire par Jean PICARD
10h :  La parole à la salle
10h 30 – 10h 45 : Pause
11h 45 – 12h 30 : Table ronde conclusive par les intervenants.