Société Psychanalytique de Paris

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Le masochisme érotique féminin

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Le masochisme a toujours eu et a toujours mauvaise presse. Il en émane un parfum de scandale. Comment peut-on jouir et souffrir dans le même lieu, à l’intérieur d’une même instance psychique, à savoir le moi ?

Freud l’a d’abord considéré comme une « énigme », un danger pour notre vie psychique, dans la mesure où il met en échec, paralyse le « tout puissant principe de plaisir », qui régit notre fonctionnement mental.

Le masochisme érogène primaire

Après le tournant théorique de 1920, dans « Le problème économique du masochisme », Freud va non seulement accepter le paradoxe du masochisme mais en faire la pierre angulaire de sa dernière dualité pulsionnelle. Il théorise un « masochisme érogène primaire », qu’il considère comme une défense vitale contre la destructivité interne, une première intrication de la pulsion de mort par la pulsion de vie. Il est, dit Freud, « cette partie de la pulsion de mort qui ne participe pas au déplacement vers l’extérieur (sous la forme de pulsion de destruction, d’emprise, de volonté de puissance), mais demeure dans l’organisme où elle se trouve liée libidinalement par la coexcitation sexuelle ». Pour Benno Rosenberg, cette liaison se confond avec l’intrication pulsionnelle primaire, toute intrication pulsionnelle en tant que telle est donc d’essence masochique. Les augmentations de tension d’excitation qui sont de l’ordre de la douleur et du déplaisir, peuvent alors être vécues en même temps comme plaisir, ou, davantage encore, comme jouissance.

Ce qui importe : non seulement cette dernière théorie destitue le règne du principe de plaisir, mais elle modifie la nature de la pulsion sexuelle et la définition de la liaison. La liaison avait d’abord comme sens la maîtrise de l’énergie libre, celle de la libido qui, disait Freud, « n’en fait qu’à sa tête », « est inéducable », d’où l’angoisse qu’elle suscite. Le moi avait pour tâche de la maîtriser, de la dompter. Après 1920, la libido, alliée à l’autoconservation, au lieu d’en être antagoniste, n’est plus définie que comme une force de liaison, opposée à la force de déliaison de la pulsion de mort. Son énergie libre est devenue énergie conservatrice. Il s’agit alors de l’intrication de la pulsion de vie, unificatrice et des pulsions de destruction. La libido a perdu son caractère effracteur.

Pour théoriser le féminin et le « refus du féminin », j’estime néanmoins essentiel de raccorder à la théorie de l’intrication pulsionnelle une première définition de libido comme « poussée constante », faisant violence au moi mais pouvant aussi l’enrichir. Il s’agit de retrouver la « sorcière métapsychologique », pour rejoindre ce que Freud désignait comme son « obsession de l’économique ».

La poussée constante libidinale, inévitable, oblige au masochisme. Le masochisme érogène primaire rend possible au petit humain de supporter la détresse primaire. Un nourrisson, soumis à la libido, n’a pas de fuite possible. Il ne peut la lier qu’en érotisant la souffrance ou en s’abandonnant à une « passivité plaisante ». Dans son livre remarquable, tout récemment publié, et dans une intervention, Marilia Aisenstein précise que si des conditions surexcitantes ont empêché la passivité plaisante de s’établir, il ne s’inscrit dans le psychisme que le manque de cette expérience. Un manque qui infiltrera, je suppose, toute relation sexuelle de l’adulte. Elle cite Michel Fain, qui définit cet état de « masochisme inachevé ».

Le masochisme érogène primaire permet d’investir érotiquement la tension douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, de survivre, et de résister aux traumatismes et aux barbaries les plus inhumaines. Il sert de point de fixation et de butée à la désorganisation mortifère. Il ne s’appréhende en clinique que par défaut.

Ce masochisme érogène primaire participe aux premières assises de la construction du moi, à l’instar du narcissisme primaire. Il rend possible la coexcitation libidinale, sans laquelle « rien d’important n’adviendrait peut-être dans l’organisme sans avoir à fournir sa composante à l’excitation de la pulsion sexuelle ». Il serait un premier noyau masochique du moi, garant de sa survie, qui nécessite la fonction d’un objet suffisamment fiable. Il est alors gardien de la vie, et de la vie psychique.

Le masochisme dit « féminin »

Bien que Freud précise que ce masochisme féminin est « l’expression de l’être de la femme », il ne l’envisage que sous un aspect pervers chez certains hommes qui utilisent, pour obtenir un plaisir orgastique, certains fantasmes concernant le féminin érotique et maternel, et les souffrances qui peuvent lui être infligées.

Freud en décline divers fantasmes : « subir le coït ou accoucher », « être castré », « être bâillonné, attaché, battu douloureusement, fouetté, forcé à une obéissance inconditionnelle », comme un enfant maltraité, « être souillé, abaissé », donc « fécalisé ». Ces fantasmes qui sont érotisés chez ces hommes peuvent s’apparenter au masochisme moral de certaines femmes.

On peut en inférer : soit que la théorie sexuelle adulte de la femme « châtrée » est nécessaire à la constitution sexuelle défensive de certains hommes, soit que le couple phallique-châtré, renforcé par le modèle anal du contrôle, ne cède pas aisément place au couple masculin-féminin.

Le masochisme moral

Selon Freud, le masochisme moral est dû à la resexualisation des relations objectales oedipiennes, à la resexualisation du surmoi qui, chez une femme, ne parvient jamais à être tout à fait impersonnalisé, du fait de sa dépendance à l’objet oedipien. Ce masochisme est donc très souvent à l’œuvre chez les femmes.

La mise en avant d’un sentiment de culpabilité n’est que le masque d’une réalité de jouissance masochique de la punition. Benno Rosenberg a particulièrement différencié le masochisme moral du moi, du sadisme du surmoi.

Le masochisme érotique féminin

Le masochisme, « gardien du secret », selon Karl Abraham, participe à la mise en forme du dedans, de l’intériorité, du retour sur soi. Il est pour la cure un indispensable auxiliaire. Le phallique investit le visible et l’extérieur, le masochisme investit l’intérieur, l’intériorisation.

Le masochisme érotique féminin est l’agent moteur de ce que j’ai conceptualisé en son temps sous le terme de « travail de féminin ». Cette notion (qui avait suscité l’intérêt de Benno Rosenberg), trouve toute sa pertinence dans le débat actuel.

Ce masochisme demande à être bien différencié du masochisme féminin de Freud, et du masochisme pervers. Et ce n’est pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre « l’énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ».

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois dormant. Si la mère, messagère de la castration, selon Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à une fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ».

La mère est donc messagère de l’attente, et du masochisme érotique féminin, gardien de la jouissance. Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin d’une petite fille à l’abri de la couverture d’un « refoulement primaire du vagin ». Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Un garçon, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organisera le plus souvent, bien appuyé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. Une fille, elle, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre.

La coexcitation libidinale est pour une fille une nécessité permanente de réappropriation de son corps, dont les successives modifications sexuelles féminines, prémisses de la fonction de procréation, sont liées au féminin maternel, donc au danger de confusion avec le corps maternel. Cette relation de la même à la même constitue l’essence du narcissisme féminin.

Freud perçoit, en 1919, le caractère érotique œdipien du désir masochiste de la fille dans son article  « Un enfant est battu » qu’il décline longuement. C’est la culpabilité de ce désir œdipien qui amène une fille à l’exprimer, sur le mode régressif, dans le deuxième temps particulièrement refoulé du fantasme : « Papa bats-moi ! Papa, viole-moi ! ». Mais rapidement Freud renonce à cette formulation de l’œdipe féminin, et revient à sa théorie phallique. En 1926, il écrit que c’est son clitoris que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses !

Il faudra donc un retournement de l’activité à la passivité active, un infléchissement vers le père du mouvement masochique, pour faire de ce masochisme nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique secondaire qui conduira une fille au désir d’être pénétrée fantasmatiquement par le pénis du père.

Toute attente est une excitation douloureuse. Les attentes d’une femme étant pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut donc l’ancrage d’un solide masochisme érogène primaire. Celui-ci peut lui permettre de supporter le plaisir-douleur de la jouissance sexuelle, ainsi que tous les événements de sa vie de femme et de mère.

Une femme attend, avant tout, l’amour. Winnicott affirme que la pire des choses qui puisse arriver à un petit d’homme n’est pas tant la déficience de l’environnement que l’espoir suscité et toujours déçu. Il existe un lien fort probable entre l’attente déçue et la dépression chez la femme.

« L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est un épisode dans la vie des hommes », écrit Mme de Staël.

Le masochisme érotique féminin dans la relation sexuelle

Freud n’a nié ni la blessure du moi ni la blessure sexuelle. Il a théorisé des événements tels que le fantasme de mutilation du sexe féminin, le sentiment de préjudice, l’envie du pénis, la blessure de la défloration, tous sous l’angle de l’angoisse et du complexe de castration. Mais il n’a pas envisagé le masochisme érotique féminin, dans l’expérience de la relation sexuelle et dans la jouissance.

Au premier changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme, opéré sur le père, va pouvoir succéder un deuxième changement d’objet, vers celui que j’ai nommé « l’amant de jouissance ». C’est ainsi que la Belle peut véritablement être réveillée par le Prince, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. S’il advient…

Je m’éloigne donc de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance d’un couple masculin et féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit le masochisme moral. Au sein de la déliaison, il assure paradoxalement une liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées, c’est-à-dire libidinales.

Ce masochisme érotique, chez une femme, est soumis à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il fait dire une femme amoureuse à son amant : « Emmène-moi où tu veux aller, je t’appartiens, possède-moi, vainc-moi, n’aie pas peur ! » Ce qui suppose une profonde confiance en un objet, fiable et investi d’un sentiment amoureux. Le véritable but du masochisme érotique, c’est la jouissance sexuelle, et il en est donc le gardien.

Le moi d’une femme peut ainsi, grâce à l’abandon à un amant de jouissance s’approprier un sexe féminin érotique, qui pouvait jusque-là, selon Lou Andréas Salomé, être « loué à l’anus ». C’est ce qui lie définitivement, via la coexcitation libidinale, irriguée par le fantasme originaire d’effraction séductrice de l’enfant par l’adulte, la révélation du vagin et la jouissance féminine au fantasme masochique d’être l’objet d’une effraction, d’une possession, d’un abus de pouvoir par l’amant. Et ceci se reproduit lors de chaque relation sexuelle de jouissance car, dans l’intervalle, le refoulement primaire du vagin réitère ses effets, du fait de la culpabilité de ce masochisme érotique héritier des désirs incestueux infantiles.

Je cite Marguerite Duras :

« Il y a une sorte de gloire du subissement chez la femme, mais que beaucoup de femmes nient. C’est le règne du subissement. Je regrette que beaucoup de femmes ignorent tout de ça… Je crois que là, il y a une amplitude de la féminité qui est atteinte, encore de nos jours, par le truchement de cette violence-là subie de l’homme par la femme. Je crois que s’il n’y a pas ça, il y a une sexualité infirme chez les femmes, incomplète. C’est comme si on portait son propre moyen-âge, comme si on portait en soi sa barbarie première, intacte, qui était ensablée avec le temps, depuis des siècles »

Tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui peut contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme. La défaite féminine c’est la puissance de la femme.

Dans la passivité il s’agit de récupérer la part nourricière de la pulsion sexuelle. La passivité de la femme devient réceptivité d’accueil à l’effraction. Freud estime, à juste titre, qu’il faut beaucoup d’activité pour intégrer cette passivité-là.

Ce masochisme érotique permet à la femme de jouir de l’effraction, sans désorganisation traumatique. Il ne s’agit alors ni d’attaquer la pulsion, ni de la réprimer, ni de la contrôler mais de la prendre en soi. Le moi, dans certaines expériences, à conditions qu’elles soient limitées, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités d’excitations non liées, c’est à dire libidinales. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, et donc de jouissance sexuelle.

Ceci à condition que le moi ait la capacité de se ressaisir, d’inhiber ces trop grandes quantités d’excitations pour éviter le débordement traumatique, et de retrouver une économie de croisière. S’il y parvient, le moi élargit alors considérablement son territoire de représentations affectées.

Une nouvelle définition du féminin

Le féminin peut se définir en différentiel avec la féminité. La féminité, c’est le corps, l’apparence, le leurre, la mascarade, les charmants accessoires de la séduction. Le féminin, c’est la chair, c’est l’intérieur, invisible et inquiétant, porteur des « angoisses de féminin » pour les deux sexes.

Je m’autorise aujourd’hui une nouvelle définition du féminin, dans son investissement et son intégration sur le plan psychique. C’est une définition en termes métapsychologiques, celle que Freud a laissé en suspens.

J’ai désigné par « travail du féminin », le processus dynamique qui vise à traiter le trop d’excitations, qui permet d’élaborer les angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitale et d’érotiser l’effraction de la pénétration. Il se situe en-deçà ou au-delà du principe de plaisir, dans le couplage douleur-jouissance.

Le féminin serait alors défini comme la résultante, sur un plan économique, de ce travail du féminin, engendré par le masochisme érotique féminin, lui-même renforcé par le masochisme érogène primaire.

Il serait la mise à l’épreuve de la capacité du moi d’une femme à admettre et à se laisser pénétrer par de grandes quantités d’excitations non liées, libidinales, sans désorganisation traumatique. Le moi aurait alors la capacité de s’en nourrir, s’en trouver enrichi et amplifié, ainsi s’accroître et aller vers plus de maturité. Ce peut également être le cas du féminin d’un homme, si son moi a pu intégrer cette capacité, par le lâchage de ses défenses anales et phalliques.

Plus les excitations non liées sont fortes, comme dans la jouissance sexuelle, plus elles mettent en œuvre l’exigence d’un travail de psychisation pulsionnelle et de représentations affectées. Plus ce travail du féminin s’intensifie, et plus le moi de la femme s’enrichit et s’accroit en retour. C’est donc une réponse du moi qui aboutit à sa mutation, plus résistante.

Il semble donc que ce masochisme érotique féminin vienne bien confirmer, dans sa composante économique, l’importance de ce « témoin et vestige » de la première intrication pulsionnelle qu’est le masochisme érogène primaire, avec sa vertu de résistance et de « résilience ».

Certaines femmes actuelles, celles qui ont vécu la libération de leur corps et la maîtrise de la procréation, savent et ont la capacité de ressentir que leurs « angoisses de féminin » ne peuvent s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation de type « phallique ». Plus exactement, le fait de ne pas être désirées ou de ne plus l’être par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille forcée à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve de la perception de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ».

L’autre, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le féminin. Au-delà du phallique, donc, le féminin.

Enfant agité, enfant instable, enfant dans la lune: les défenses précaires des enfants dits TDA-H

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Dans notre étrange domaine scientifique et pratique de la psychopathologie, où les clivages se multiplient entre des approches différentes, au détriment de la recherche de liens entre points de vue, nous observons des représentations de l’enfant étonnamment différenciées ; même en n’abordant qu’un point de vue descriptif, on voit que d’un côté, l’on prête au nourrisson, dès les premiers jours de sa vie, un « cerveau social » le dotant d’ aptitudes relationnelles étonnantes et que d’un autre, on divise son cerveau en un ensemble de zones de compétences dont les liens avec la vie relationnelle sont trop négligés ; c’est ces « compétences » qui seront, plus tard considérées isolément et soumises à des diagnostics de déficit neuro-développemental, dont fait partie le Trouble de Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité.

Faut-il rappeler, résumé grossièrement, ce qui se dit de ce trouble ?

Le DSM -V liste un certains nombre de traits, que l’on doit observer, pour 5 ou 6 d’entre eux, sur une période prolongée (plus de six mois) et dans au moins deux environnements différents (L’école, la famille), sans intervention d’une autre pathologie sévère. Et ceci concerne deux grands domaines : d’une part, celui de l’inattention, comprenant le manque d’écoute, la distractibilité, la difficulté ou le refus de soutenir son attention, les difficultés de mémorisation. Et d’autre part, celui de l’hyperactivité et de l’impulsivité, qui concerne un défaut majeur de retenue de la motricité et de la parole, allant jusqu’à l’agitation.

 

De nombreux cliniciens qui reçoivent beaucoup d’enfants dits TDAH insistent sur le caractère mouvant et complexe des tableaux cliniques rencontrés, et ils invitent à la prudence devant les raccourcis théoriques et les mises en boite simplificatrices. Je citerai par exemple une déclaration du professeur MOUREN-SIMEONI, en 2004 :
« Aujourd’hui, personne ne peut se prévaloir d’avoir compris l’articulation des mécanismes de l’hyperactivité, qu’ils soient neuro-chimiques ou environnementaux au sens large, c’est-à-dire intégrant par surcroît l’anté-natal.
« Chaque fois que vous lisez des choses catégoriques à ce sujet, – fermez le livre ! »

 

C’est pourquoi, il reste important de tenter de trouver des articulations entre, d’un côté, les descriptions symptomatologiques des enfants soupçonnés d’être atteints d’un TDA-H et une compréhension qui prenne en compte le fonctionnement de leur personnalité, dans leur dimension émotionnelle et pulsionnelle, et dans leur histoire passée et présente.

En effet, dans bien des cas, une rêverie est possible qui peut permettre d’émettre des hypothèses sur des phénomènes psycho-affectifs susceptibles de se traduire dans un trouble de ce type: ces phénomènes sont souvent bien antérieurs à l’arrivée dans l’âge scolaire, époque où le problème devient patent. Ils se construisent dans le passé de nourrisson ou de petit de l’enfant, dans ces liens à son environnement. C’est une difficulté très importante à laquelle nous confrontent ces pathologies, de ne devenir vraiment inquiétantes que bien après l’âge auquel on aurait pu tenter d’y porter remède.

Avant de revenir sur la toute petite enfance, considérons une courte vignette clinique. Celle d’Armand, un enfant de 8 ans reçu en consultation de pédopsychiatrie, en raison de problèmes scolaires très importants ; une hypothèse de TDA-H a été avancée, que la consultante me demande d’explorer dans le cadre d’un bilan psychologique complet : au test de niveau, le WISC, seules quelques épreuves situent les résultats d’Armand dans la moyenne des enfants de son âge ; pour le reste, on doit conclure à un développement limité et dysharmonieux de ses différentes capacités.

Armand a des difficultés particulières dans les épreuves visuo-spatiales notamment pour l’épreuve de manipulation et de construction des Cubes, où il échoue massivement. Dans les épreuves grapho-motrices il se montre très lent et fatigable (note très basse en Code); lors des épreuves non chronométrées où il pourrait prendre son temps, il est impulsif, et réfléchit peu. Sa mémoire de travail s’avère très fragile, ce qui, comme sa fatigabilité aux épreuves grapho-motrices, est un indice de difficultés d’attention et de concentration Le langage est utilisé plutôt efficacement pour raisonner et établir des liens entre des mots (Similitudes), aussi bien que pour expliquer certaines normes ou usages sociaux (Compréhension), mais il est très peu investi.

Donc, par delà l’appréciation du niveau cognitif, le WISC nous montre un enfant peu intéressé par l’échange avec autrui, ni semble t’il par sa propre pensée, fatigable ou en échec pour donner forme à ses mouvements de motricité fine ; un enfant qui ne peut pas mettre en jeu les mécanismes d’emprise sur lui-même et sur les contenus mentaux nécessaires à la mémorisation, et dont une forme de dépressivité sans affect s’exprime à travers les chutes de son tonus. D’emblée, ces signaux peuvent alerter sur la faible possibilité d’Armand de trouver des satisfactions dans les mouvements de symbolisation primaires, issus du mouvement corporel, et secondaires, issus du jeu des représentations de mots.
Le TEA-ch, test d’évaluation de l’attention chez l’enfant, confirme ces difficultés avec certitude, mais certains éléments cliniques s’expriment dans une spécificité qu’il est utile de commenter : dans l’épreuve de « Recherche dans le ciel », l’enfant doit discriminer, et entourer des cibles visuelles particulières, qui sont des paires de vaisseaux identiques, parmi une grande quantité, Armand démarre avec une certaine lenteur et surtout, il oublie de maintenir, sur le long terme, les différences visuelles qu’on lui demande de respecter. A un temps d’exécution extrêmement important, il faut ajouter ce nombre d’erreurs perceptives considérables. Le même exercice est repris dans l’épreuve de « faire deux choses à la fois », dans laquelle l’enfant doit compter des coups de fusil tout en entourant les mêmes cibles. Ici, Armand finit par ne plus faire aucune différence entre les cibles qu’il doit sélectionner et celles qu’il doit laisser de côté ; il les entoure toutes, comme s’il ne pouvait pas s’arrêter dans son mouvement, une fois celui-ci commencé. Cet investissement du mouvement au détriment de l’attention exigée par la consigne, est-il le signe d’un déficit neuro-développemental, ou bien du retour à un mode de satisfaction différent, dans lequel le geste accompagne comme une rythmie une pensée qui est partie vers le pôle hallucinatoire, « dans la lune » ? Pendant ce temps, la présence et le regard de l’examinateur sont annulés, oubliés, et le travail perd sa valeur d’objet d’une attention conjointe. Je rappelle à ce propos que l’attention conjointe est très largement étudié par les psychologues, comme phénomène se développant très massivement entre le 4ème et le douzième mois, c’est ce qui permet au bébé de s’orienter vers un objet que lui désigne l’adulte ; plus tard, le bébé prendra l’initiative d’attirer l’attention de l’adulte. Fondée sur la qualité préalable du bon contact œil à œil avec l’adulte dans la phase d’intersubjectivité primaire, puis se développant comme outil de communication et d’exploration partagée du monde, le développement de l’attention chez le petit l’enfant est aussi très sensible à la manière dont l’adulte maintient son intérêt pour lui, ou pour ce qu’il lui a désigné. Et précisons que pour les psychologues du premier développement, le développement de l’attention conjointe est à la base de la compréhension des intentions d’autrui, et ce faisant, du sentiment de pouvoir être compris par autrui, base du désir d’échange mutuel.

Notons par contraste qu’Armand montre un net plaisir aux épreuves évaluant les Fonctions exécutives, même s’il est trop lent pour obtenir des scores satisfaisants (Les petits hommes verts ; Mondes contraires). Or ces épreuves font beaucoup plus appel à la participation active du clinicien, qui suit ses réponses en déplaçant le doigt sur le cahier de test ; elles restituent peut-être à Armand, quelque chose d’un plaisir d’attention conjointe dans le pointage des cibles que l’on effectue pour lui.

Qu’est ce qui fait que la situation d’attention conjointe n’a pas été intériorisée, ou bien ne peut pas se maintenir de manière soutenante chez Armand, comme chez beaucoup d’autres enfants que l’on voit ?Les épreuves projectives peuvent elles nous aider à comprendre cela ?:

 

Les épreuves projectives :

Au Rorschach, Armand parvient difficilement à investir suffisamment ses perceptions et ses mécanismes de pensée. La projection imaginaire peut le déborder, au détriment de l’attention au percept ; de ce fait, la représentation de soi n’offre pas de lien immédiat avec le réel, mais évoque plutôt la persistance d’une forme de toute puissance de petit qui ne tient pas compte du réel. A l’inverse de ces représentations défensives, d’autres réponses témoignent d’une fragilité du sentiment de posséder des appuis bien solides et bien stables.

Enfin, il y a une certaine difficulté à supporter le surcroît d’excitation régressive, notamment suscitée par la présentation des planches en couleurs, qui conduit Armand à se mettre plutôt en retrait, et déstabilise ses capacités de pensée. (Traduisons cela comme une certaine difficulté à supporter l’excitation). L’ensemble de ces trois éléments indique une construction du moi au pare-excitation fragile et aux contours insuffisamment délimités et autonomes par rapport à l’environnement, encore régi par des mécanismes d’illusion omnipotente dans le lien à l’objet.

Les épreuves de récit (TAT et Patte Noire ) :

Dans ces deux tests, Armand est beaucoup plus descriptif qu’imaginatif ; il a du mal à transformer les sollicitations émotionnelles du matériel en pensées communicables. On voit apparaître cependant des attitudes assez contrastées selon le test proposé, qui montrent des facettes différentes de son fonctionnement psychique : le TAT propose un matériel plus « mature » que le Patte Noire, car plus proche des conflits identificatoires et du principe de réalité qui convoque la reconnaissance de l’immaturité et les deuils nécessaires à la croissance psychique ; les images du TAT soulèvent nettement des mouvements de retrait et de dépression qui montrent la difficulté maturative dans laquelle se trouve Armand ; celles du Patte Noire, beaucoup plus régressif et évocateur des satisfactions pulsionnelles de l’enfance, peut laisser apparaître des facettes de lui plus agressives et omnipotentes, mais aussi des fixations libidinales profondes à son objet primaire, sources de culpabilité ou d’angoisses de perte.

Ainsi, devant la difficulté qu’Armand ressent face à sa propre vie émotionnelle et ses soucis d’écolier, aucune solution réaliste ne lui semble abordable. Armand ne semble pas pouvoir s’installer dans une perspective de « devenir grand », et l’on voit, comme au Rorschach, revenir des mouvements de repli sur des positions de toute puissance imaginaire qui ne sont pas porteuses d’un authentique espoir de développement.

Un Scénotest a aussi été proposé. C’est une épreuve de jeu libre, à partir d’un matériel standardisé, et qui permet à l’enfant de s’exprimer à travers l’utilisation des objets dans des constructions ou mises en scène. Soutenu par la richesse de ce matériel concret, Armand peut déployer certains mouvements créatifs. Cependant, sa maladresse gestuelle l’empêche de trouver des formes ou des assises stables et réactive rapidement des mouvements dépressifs chez lui; ceci confirme la fragilité du sentiment de s’étayer sur des bases solides qu’on avait vu au Rorschach.

En conclusion, Armand nous est apparu comme un garçon en lutte contre les mouvements dépressifs liés à sa difficulté de composer de manière autonome avec les obstacles, en raison d’une dépendance à l’objet primaire insuffisamment surmontée. Il se montre assez entravé, dans son développement intellectuel, par un ensemble de facteurs de diverses natures ; le trouble attentionnel est avéré, mais il existe aussi tout un ensemble d’autres problèmes constructifs et affectifs; notamment liés à des éléments de retrait vis-à-vis du monde perceptif (qu’il soit sonore ou visuel). Le faible investissement de la parole participe de cette attitude en retrait. C’est aussi vis-à-vis de ses propres mécanismes de pensée, et en particulier de mémorisation, qu’Armand se montre passif, anxieux et en retrait.

Pour reprendre notre question sur l’attention conjointe, on peut considérer que les modalités relationnelles de type anaclitique que l’on pressent à travers son bilan ont peut être détourné Armand des offres d’attention conjointe offertes par ses objets primaires, car perçues par lui comme des tiers gênants la relation ; on peut tout aussi bien imaginer que cette attention conjointe n’était pas suffisamment mise à disposition par l’objet, pour tout un ensemble de raisons. Durant la restitution du bilan, il se montrera calme, balançant ses jambes sur sa chaise, mais complètement absent à l’entretien qui se déroulait à son sujet.

Retesté dans un autre service quelques années plus tard, Armand est qualifié d’un TDA avec hyperactivité, en raison de sa tendance à manipuler les objets et à bouger un peu sur sa chaise (qui ne pose pas vraiment problème, cependant, à l’école). Une médication n’a cependant pas été imposée.

Ce bilan est assez représentatif de ce que peuvent montrer de nombreux enfants atteints d’un trouble attentionnel, même si, chez Armand, les moments de dépression essentielle qu’il a probablement vécus enfant ont porté atteinte à sa croissance intellectuelle. Chez d’autres enfants, les choses sont moins sévères, et les difficultés scolaires moins massives que ce qu’elles sont chez lui. Dans le bilan, Armand montre cependant une réelle aptitude au plaisir, à l’échange et à la découverte, qu’il a pu ensuite développer dans les soutiens éducatifs et thérapeutiques qu’on lui a proposés, et qui ont permis une amélioration lente, mais réelle, de ses difficultés scolaires.

Peut-on imaginer, à partir de son bilan, quelque chose de son histoire précoce, qui nous permettrait une rêverie reconstructrice ? Avant cela, je vous propose un détour par la théorie, qui me semble essentielle non seulement pour interpréter, mais aussi pour permettre notre rêverie régressive vers les états si particuliers que vivent ces enfants.

 

Pour le problème qui nous préoccupe, on peut considérer que le développement d’un enfant le confronte dès la naissance, à plusieurs grands chantiers :

1èrement : Ajuster sa posture corporelle aux nouvelles conditions de son environnement, La stabilisation de son équilibre et le développement de sa posture, qui lui permet de porter attention à ce qui se passe à l’extérieur, se produit grâce au soutien que lui apporte son entourage, initialement pour lutter contre les effets écrasants du flux gravitaire, qu’il subit depuis sa sortie de la matrice. A cette époque de la vie, faire attention, c’est s’orienter vers les sons et vers les flux visuels, tactiles et olfactifs, et bientôt explorer les objets par le regard, le toucher et par la mise en bouche. Et ce n’est pas automatique, de se construire, par exemple, un axe corporel avec des bras bien attachés autour, qui peuvent coopérer, se croiser, se joindre pour permettre la saisie des objets et leur exploration attentive. Donc, des dispositions d’ordre cognitif, ou pré-cognitif, très largement impliquées dans ce qui sera nécessaire à l’attention, se mettent en place à travers les vécus corporels traversés par le bébé, dans son tonus et sa posture. On sait que le TDA-H est souvent associé à des troubles psychomoteurs. Ce n’est pas étonnant.

 

2eme grand chantier : Supporter l’excitation, et en particulier les excitations internes ; comment le bébé arrive t-il à peu à peu à composer, avec ses maux de ventre, sa faim, et toutes les tensions qu’il absorbe éventuellement dans le contact, ou le défaut de contact suffisant, avec son environnement ? L’hypertonie que peut susciter l’excitation ne trouve plus, à la sortie de la matrice, les réponses apaisantes que donne l’utérus en permettant au bébé de se lover à nouveau sur lui-même quand il a eu un mouvement d’hyperextension. Ce sont les bras de l’adulte qui doivent poursuivre le dialogue tonique initié autrefois dans le ventre maternel. Mais des bras porteurs d’affects, et d’attention. On sait que ce sont des vécus authentiques de satisfactions, dans une relation affective riche comprenant très vite du jeu et de la parole avec l’environnement, qui tirent le fonctionnement du bébé vers des expressions psychiques, et non plus seulement corporelles ; un nourrissage, plus ou moins mécanique, est insuffisant à cela; les psychosomaticiens ont décrit un modèle dans lequel on sait quelle différence importante se joue entre calmer un bébé, par exemple en le berçant mécaniquement et répétitivement, et le satisfaire vraiment, en lui donnant pour bagage vers l’endormissement des paroles, ainsi qu’un enveloppement sensoriel pourvoyeur de messages dont la qualité émotionnelle l’entoure et lui permet la régression. Sans cette capacité d’apaisement dans la satisfaction, on reste dans un régime d’excitation, épuisement, retour de l’excitation, etc, qui peut alimenter des frayages vers le somatique (l’eczema envahissant, par exemple) ou la décharge motrice.

3ème grand chantier : dès la naissance ou peu après, le bébé découvre les frustrations, les délais et les contraintes que la réalité impose. Réalité du rythme des tétées, des séparations et des retrouvailles avec l’Autre, très tôt figure d’attachement. Réalité de ne pas être tenu dans les bras alors que le bébé peut se vivre sans unité, ou sans limite sécurisante, dans son berceau ; ou alors réalité d’être si mal tenu, avec un regard ou une voix absents pour hisser vers le haut, que cela provoque, alors, dans son sensorium, des éprouvés de tomber sans fin.

Pour qu’il accède à l’apprentissage de la réalité, supporte la frustration, et accepte les limites que la réalité impose à ses désirs, un montage complexe se met donc en place, et cela nous conduit vers des points de vue plus spécifiquement freudiens sur la question, car Freud s’y est intéressé de très près.

Nous allons donc partir de l’hypothèse fondamentale qu’il a développé dans ses « formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », puis nous nous intéresserons à la révision importante qu’en a faite ensuite Wilfried Bion.

Partons avec Freud de l’idée que les processus primaires, qui régissent la vie inconsciente, sont « les plus anciens » ; ces processus obéissent au principe de plaisir-déplaisir (ou, plus brièvement, principe de plaisir). C’est-à-dire, je cite : « Ces processus tendent à l’obtention du plaisir ; l’activité psychique se retire des opérations qui peuvent susciter du déplaisir. Nos rêves nocturnes, notre tendance pendant la veille à nous arracher aux impressions pénibles, sont des restes de la domination de ce principe et des preuves de son emprise. »

Comment fonctionnent les processus primaires, qui sont donc les seuls processus actifs, au début de la vie ?

De deux manières : pour obtenir le plaisir, les processus primaires font appel à l’hallucinatoire : la fabrication d’images ou de perceptions agréables ; ainsi, un bébé qui a faim va dans un premier temps, tant que la sensation reste supportable, halluciner qu’il tète le sein, (on voit que cela marche très bien si on lui donne un doigt, ou une tétine à sucer, pendant quelques instants.) Ou plutôt, on peut supposer qu’il hallucine l’intervention de la personne secourable. Puis, comme cette satisfaction hallucinatoire ne peut pas durer, le deuxième versant des processus primaires se met en route :

Pour évacuer le déplaisir survient alors le mouvement, l’agitation, ce que Freud a nommé « la décharge motrice «.Je le cite « La décharge motrice [qui], pendant la domination du principe de plaisir, sert à débarrasser l’appareil psychique de l’accroissement des excitations et parvient à cette tâche par des innervations envoyées à l’intérieur du corps (mimique, extériorisation d’affects),. »

Nous sommes bien conscients que ces processus, aussi rudimentaires soient-ils, peuvent réapparaître en chacun de nous tout au long de la vie et pas seulement dans la vie onirique, la recherche ou la création artistique ; fréquemment, nous pouvons éprouver combien la décharge motrice dans le mouvement nous est nécessaire pour nous débarrasser d’une pensée gênante, d’un souci obsédant, d’une émotion indésirable, d’une tension irritante : les gribouillis que l’on fait en réunion, les accès de ménage ou de rangement, les jambes que l’on agite, les phrases que l’on peut dire dans le vide … Cela subsiste de façon massive chez certains enfants qui ont vécus des moments traumatiques ; le mouvement est une manière d’éviter la passivité de l’appareil psychique face à la menace du retour de sensations, traces ou images mnésiques angoissantes ou intolérables.

Suivons maintenant Freud, qui avance sa réflexion à l’étape suivant celle de la domination du principe de plaisir, dans cet article sur les deux principes du cours des événements psychiques : il nous décrit la naissance du principe de réalité, à partir de l’inefficacité du principe de plaisir à conduire le sujet vers la satisfaction de son besoin. Je cite encore :« C’est seulement le défaut persistant de la satisfaction attendue, la déception, qui a entraîné l’abandon de cette tentative de satisfaction par le moyen de l’hallucination. À sa place, l’appareil psychique dut se résoudre à représenter l’état réel du monde extérieur et à rechercher une modification réelle. Par là, un nouveau principe de l’activité psychique était introduit : ce qui était représenté, ce n’était plus ce qui était agréable, mais ce qui était réel, même si cela devait être désagréable6. Avec cette instauration du principe de réalité un pas était franchi, qui s’avéra riche en conséquences. » fin de cit.

Donc l’avènement du principe de réalité signe la fin de l’hallucination, et du déni de la réalité. Il ne s’agit plus de fuir ce qui est déplaisant, mais d’y faire face (on sait que c’est très long à installer, et que c’est un processus qui se développe graduellement durant l’enfance…au moins jusqu’à « l’âge de raison »). Parmi les conséquences que Freud énumère, il nomme, premièrement, un développement de l’appareil psychique, qui met en place « une série d’adaptations » dans le registre de la pensée: Il avance :

« L’importance accrue de la réalité extérieure augmente elle-même l’importance des organes des sens tournés vers ce monde extérieur et de la conscience qui y est attachée » (donc, c’est la capacité de sentir, de percevoir ce qui se passe en dehors soi, qui se développe); Freud dit que la conscience « apprend à saisir, au-delà des seules qualités de plaisir et déplaisir, jusqu’ici seules intéressantes, les qualités sensorielles ». (donc c’est la nuance qui se développe, au-delà de j’aime-j’aime pas) « Une fonction particulière est instituée qui doit prélever périodiquement des données du monde extérieur pour que celles-ci lui soient connues à l’avance quand surgit un besoin intérieur impossible à ajourner : l’attention. Cette activité va à la rencontre des impressions des sens au lieu d’attendre passivement leur apparition. Il est vraisemblable qu’en même temps un système de marques est par là introduit, qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de conscience ; c’est là une partie de ce que nous appelons la mémoire. ». Nous retrouvons là le lien que les neurosciences établissent entre mémoire et attention. Pour Freud, on mémorise ce à quoi on a été attentif, de façon active.

Pour que ce que Freud décrit ici puisse advenir, il faut que l’enfant ait pu vivre une certaine continuité, avec un adulte qui ne le laisse pas abandonné à l’attente trop longtemps, ou trop aléatoirement. Un adulte qui a tenu de façon constante le rôle de pare-excitation que l’enfant n’a pas encore pu se constituer. La régularité permet que l’enfant apprenne de ses expériences que l’attention qu’il mobilise lui sert vraiment à repérer et à enregistrer des informations hautement signifiantes pour lui ; notons aussi que ces marques ne sont pas seulement des images mentales, mais des sensations qui intègrent la rythmicité, et la durée ; c’est tout cela qui permet au bébé par exemple, à son réveil, d’éprouver des protopensées d’attente de l’objet qui seront validées ensuite par la venue de ce dernier. Le tempérament de l’enfant est aussi très important, dans ses bases innées, et ses déterminants anté-nataux. L’excitabilité, la rage ou la dépressivité peuvent être variables selon les enfants, qui nuisent à la possibilité d’enregistrer les « marques ».

Je pense que cette première base fournie par la théorie Freudienne reste juste à bien des égards, et elle éclaire très précisément comment l’attention permet l’inhibition de la décharge motrice : il y a une voie courte, et une voie longue, pour supporter ce qui est pénible. La voie courte, qui cherche une solution immédiate, passe par l’échappée soit vers le rêve, soit dans le mouvement impulsif ; la voie longue accepte le délai ; elle fait appel à la représentation, et elle rassemble la pensée en vue d’un mouvement qui n’est plus impulsif, mais qui s’est constitué en action : faire attention à ce qui se passe en soi, et à ce qui va survenir à l’extérieur, et agir de façon adaptée.

Maintenant abordons ce que Bion a apporté comme modification à ce modèle. Sa théorie du développement de la pensée est articulée à la vie émotionnelle, depuis la naissance ; ce faisant, elle est capable d’expliquer les échecs du développement de la pensée, dont l’attention est une composante première.

En effet, Bion nous dit que lorsque le bébé s’agite et crie, (lors de la phase initiale de domination des processus primaires) il le fait déjà, d’emblée, avec une forme d’intentionnalité : celle que ses vécus corporels d’inconfort, de détresse, de frustration, soient accueillis, contenus, par sa mère, et que celle-ci, en les reconnaissant et en les transformant en éléments chargés de sens et d’émotions, le soulage. Bion, formé à l’école de Mélanie Klein, et donc persuadé d’une vie fantasmatique inscrite dans les états du corps du bébé, nous fait ainsi concevoir la décharge comme la projection d’éléments béta, formes sensorielles agies qui contiennent les sensations-émotions primitives de l’enfant, et sont en attente de transformation par la rêverie maternelle. Le bébé serait pris dans le fantasme d’introduire ces éléments béta dans le contenant maternel, à la fois corps et psyché. (Ici se joue quelque chose de l’hallucinatoire de Freud, mais pas dans la satisfaction). Je cite Bion :(Eléments de la Psychanalyse p 36) « le petit enfant, rempli de tas douloureux de fèces, de culpabilité et de peur de mourir, plein de gros morceaux d’avidité, de méchanceté et d’urine, évacue ces mauvais objets dans le sein qui n’est pas là. Ce faisant, le bon objet transforme le non-sein (la bouche) en sein, les fèces et l’urine en lait, la peur de mourir et l’angoisse en vitalité et en confiance, l’avidité et la méchanceté en sentiments d’amour et de générosité ; le petit enfant tète et se réapproprie ensuite ses mauvaises possessions, une fois qu’elles ont été traduites en bonté. » Cela peut paraître étrange, cette description si crue de fantasmes primitifs, mais elle peut illustrer notre propos : certains enfants dits TDA-H présentent ces mouvements d’intrusion dans l’espace des autres, ce manque de respect de la distance corporelle, qui peuvent évoquer ce besoin très primitif de déposer dans autrui des émotions, ou une excitation qu’il ne peuvent contenir.

Le bébé ferait donc appel dès le début, à un principe de réalité rudimentaire, en mettant en acte, par ses cris et ses décharges motrices, quelque chose qui en appelle à cette désormais célèbre « capacité de rêverie maternelle », de transformation des élements « béta » expulsés par le bébé, en élements « alpha » :.

La régularité dont je parlais plus haut n’a probablement pas toute sa portée pour l’enfant si elle n’est pas soutenue par cette capacité de rêverie qui humanise et donne un sens aux états sensoriels bruts du bébé, par une émotion qui s’accorde à ce qu’il ressent, au-delà du simple besoin biologique. Si l’enfant peut attendre, et porter attention à l’environnement, et à ce qui se passe en lui, et aux marques de souvenirs inscrites en lui, c’est parce que les situations de détresse et de frustration qu’il a auparavant, vécues, ont trouvé une issue suffisamment transformatrice pour laisser ces marques susceptibles de l’assister plus tard. On pourrait supposer que ces marques sont les éléments alpha issus de la rêverie maternelle.

Les propositions de Bion trouvent une confirmation clinique dans les cas d’hospitalisme : les bébés renoncent peu à peu aux cris et à l’agitation comme signe d’appel à l’adulte, ils renoncent à projeter leur agressivité et leur détresse en lui, car ils ont appris qu’ils n’obtiendraient de l’adulte qu’une réponse impersonnelle, sans parole ou émotion vraiment consolatrice de leurs angoisses.

Mais si un enfant ne trouve pas de retour véritablement transformateur de ses mouvements projectifs, qu’il soit bébé ou un peu plus grand, que ce passe t’il ? S’il trouve une réponse simplement opératoire, sans affect, ou bien disqualifiante de son vécu, ou pas de réponse, ou bien encore, une réponse déprimée et inquiète ? Il n’y a pas de modèle unique pour ces configurations différentes ; mais dans tous les cas on peut dire que les bonnes introjections qui soutiennent et enrichissent la croissance du moi sont réduites ; les fameuses « marques » ou éléments alpha, et la capacité de faire attention à soi et à l’extérieur s’en trouvent diminuées ; dans l’inadéquation de la réponse, l’enfant peut parfois réintrojecter un objet excitant, disqualifiant, source de culpabilité dépressive ou persécutoire ; voire même cet objet interne réintrojecté peut devenir dans le fantasme mauvais, envieux, ce qui poussera à nouveau l’enfant vers l’évacuation, soit dans l’agir, soit sur une scène imaginaire qui le détourne de la réalité. L’agitation et l’inattention sont consusbtantielles de nombreuses psychoses de la première enfance ; elles montrent les enfants aux prises avec les figures fantasmatiques envahissantes créés dans leur passé de détresse infantile. Il m’est arrivé de lire des bilans psychologiques organisés par une orientation neuro-psychologique exclusive qui donnent avec une naïveté désolante un diagnostic de TDAH et des conseils de remédiation pédagogique pour des enfants dont les angoisses qui régissent leurs liens à la réalité et à leur monde interne sont alors complètement négligées. A un moindre degré, certains enfants peuvent avoir développé des liens d’adaptation à la réalité, tandis que sur la scène de leur théâtre intérieur, le rideau reste prêt à s’ouvrir soit sur des relations passionnelles, aliénantes, soit sur un vide de pensée, qui les inquiètent et les poussent vers le mouvement.

Nous avons rapidement évoqué les théorisations de Freud et de Bion, qui longtemps avant qu’on n’isole ce trouble du TDA-H, mettaient à jour la dialectique et la conflictualité possible entre les fonctions d’attention, tournées vers la reconnaissance de la réalité et à l’opposé des mécanismes qui tendent à maintenir un fonctionnement en dehors de celle-ci : la distractibilité qui fait s’échapper hors des frustrations du réel, ou bien la décharge motrice d’éléments qui n’ont pas pu trouver de transformation psychique les rendant supportables.

Revenons à Armand

Enfant unique né après une série de deuils, Armand a été un bébé bien accueilli par ses parents, qui l’ont, disent-ils, sûrement surprotégé. Aucun événement particulier n’est relevé dans le premier développement, comme cela peut être le cas dans ces pathologies où la vie émotionnelle semble peu dramatisée, et peu sujette à commentaire. Mais si l’on prête attention à l’impression maternelle d’avoir gardé son petit dans un cocon, et que l’on grossit celle-ci à la loupe, on peut imaginer, une maman prise avec son petit dans une fusion indifférenciée qui, pour protéger l’enfant, prolonge imaginairement la grossesse et ne perçoit pas vraiment les mouvements autonomes de ce dernier ; son attention se dirige moins à la demande de son enfant, que quand c’est elle qui est disponible ; les élans de l’enfant, ses appels à l’attention de l’adulte peuvent alors, dans le cas d’Armand comme dans d’autres, tomber dans le vide, et ne pas être perçus, jusqu’au point où les vécus répétés de dépression primaire finissent par décourager l’enfant dans ses initiatives de partage avec l’adulte.

L’enfant peut de surcroît s’identifier au refus de ses appels à la relation qu’il ressent chez l’autre, et ultérieurement, ne plus être en mesure de se saisir des propositions relationnelles et d’attention conjointe de l’adulte. Piégé dans sa solitude, il se défend alors contre les vécus de dépression par une agitation motrice qui assure le maintien de son sentiment de continuité, ou évacue dans la motricité une hostilité qui ne peut pas être perçue et transformée comme telle par l’adulte ; ou encore, au contraire, il se retire dans une passivité et un désintérêt pour ce qui ne vient pas de l’objet primaire, se tenant tranquillement en état d’animation suspendue, parfois sur un mode qui reste longtemps adhésif à tout ce qui vient de l’environnement. Les enfants inattentifs ou qui se laissent distraire pour un oui ou un non par leur environnement présentent cette forme de passivité liée au suspens de leur fonction moïque, de rassemblement et d’intégration. Je pense que ces états sont souvent, lorsqu’ils se prolongent, des échecs de la mise en place des auto-érotismes, et de la capacité d’être seul, en raison d’un accompagnement insuffisant de l’enfant vers l’autonomie. Dans ces cas, la pulsion de connaissance, naturelle dès le début de la vie, se trouve en partie défaite, faute de soutien. Quant à l’excitation, elle est parfois là depuis toujours, non transformée dès le départ, ou bien elle est le résultat de la déliaison de la pulsion de connaissance, sous l’effet de traumatismes ultérieurs.

Pour le cas d’Armand, la situation de mise à l’école a été vécue sans plaisir par lui, et les débuts furent marqués par de douloureux chagrins de séparations avec sa mère. Impossible pour lui de trouver plaisir dans l’échange avec les autres enfants ou l’attention conjointe sur les activités proposées par les enseignants. On pourrait dire que l’attention conjointe, observée par les psychologues, (et neuro-psychologues, ce qui est heureux) fait nettement partie du bagage de la fonction alpha maternelle introjectable par l’enfant, sur lequel il peut s’appuyer dans les situation de détresse ou de frustration décrite par Freud et Bion.

Ces situations se renouvellent et se complexifient tout au long de l’enfance, et l’arrivée à l’école peut en être une. S’il n’existe pas de marques suffisantes d’un plaisir qui prépare la situation scolaire à être vécue comme un écho de ces moments d’attention conjointe introjectés autrefois, alors l’école devient intolérable pour l’enfant. Dans le cas d’Armand, la solution qu’il a adoptée tient dans des moments de déconnexion de la réalité et une agitation limitée, avec un agrippement à certains objets. D’autres enfants, au contraire, souvent beaucoup plus intelligents, tentent à toute force de s’apaiser par le recours à l’omnipotence, et en cherchant un lien exclusif avec l’enseignant ; dans la frustration de leurs mouvements adhésifs ou d’emprise sur l’adulte, ils en éprouvent des tensions trop douloureuses qui les conduisent vers la surenchère motrice. Cela peut s’accompagner d’une rivalité féroce, voire de sentiments de persécution dans le lien avec les autres enfants, alors vécus comme des intrus venant définitivement rompre leur recherche de relation exclusive avec l’adulte. Progressivement, et de punitions en punitions, le milieu extérieur devient hostile et persécutant. L’enfant s’agite de manière croissante parce qu’il est sur le qui-vive complet, et doit rétorquer aux menaces qu’il subit ou s’imagine subir, de la part de son environnement.

 

Je finirai par deux autres petites vignettes, qui ouvrent sur la question du soin.

 

Kim est une petite fille qui a une longue histoire de carence affective, avec une maman exilée d’Asie, qui a eu son frère et elle de pères différents, et les élève seule. Lorsque je la vois pour un premier bilan à 6 ans, elle est dans une agitation maniaque qui l’entrave considérablement, en même temps que ses capacités infantiles encore expressives lui permettent de dramatiser sa dépression primaire de façon très corporelle et parlante, par exemple dans des mouvements de rapprochement fascinés avec le vide des escaliers. Ses résultats au test cognitif sont par ailleurs assez faibles. Revue quelques années plus tard, après une prise en charge en psychomotricité, par une clinicienne très proche de la dimension psychothérapique du travail corporel, ce n’est plus la même enfant. Elle est attentive à la relation, ses défenses maniaques sont très affaiblies, et elle tente au maximum de soutenir son attention dans les épreuves de mémorisation. Son niveau intellectuel a fortement progressé (de 10 points), même si le traitement visuospatial des informations porte encore des traces sérieuses des difficultés connues petite. Au Tea-ch, les résultats sont très nuancés. En effet, Kim a vraiment gagné en maîtrise de son impulsivité, mais ce faisant, elle est très lente. En revanche, elle peut montrer une attention auditive de très bonne qualité, qu’elle soit soutenue ou divisée, et l’on sent le plaisir du retournement sur soi de la maîtrise, en vue du contrôle de ses mouvements internes d’attention et de retenue. Ce progrès est indissociable de la qualité de son développement émotionnel, et de la reprise de ses introjections d’un objet soutenant, rendues possibles par son lien avec sa psychomotricienne, au plus près des affects pris dans le corps et le mouvement.

Pour Kim, comme pour le petit Armand cité avant, et pour la plupart des enfants TDAH, le défaut d’intériorisation d’un objet primaire pare-excitant, soutenant, ou pourvoyeur d’attention, était donc au cœur de bien des difficultés qu’on observe à l’école et qui prennent l’allure de ce fameux trouble : tantôt sur un versant d’agitation maniaque, tantôt de mise en alerte motrice sur un mode persécutoire, tantôt de retrait de la réalité.

Je finirai sur l’évocation d’un adolescent, que je suis depuis sa petite enfance. Son parcours a été un long trajet dans l’acquisition d’une contenance, le développement d’une parole et d’une pensée autrefois balayés par l’explosivité de son comportement, d’une violence désorganisante. Il s’est peu à peu transformé, quittant son rapport psychotique à la réalité, et développant une capacité de poursuivre des apprentissages dans une scolarité adaptée. Cependant, l’agitation et l’impulsivité sont restées assez importantes pour que le psychiatre référent prescrive de la Ritaline. Celle-ci facilite sa concentration en classe, mais le soir, il est épuisé, et l’agitation fait un peu retour, même si elle n’engage plus tout le corps, comme autrefois. J’ai remarqué que la Ritaline, pour précieuse qu’elle soit pour le travail scolaire, ne favorise pas la rêverie ; et même elle semble appauvrir le fonctionnement associatif de Timothée. Il me semble que la sédation du mouvement entraîne aussi une sédation de son sentiment de continuité, et de mise en mémoire de son expérience, fondée avant tout sur son lien corporel au monde. Lorsqu’il a fini de parler d’un sujet et qu’il reste silencieux, il ne peut me dire ensuite quelle image ou quelle pensée il a eu ; il a « l’impression de faire le vide », et « c’est bien ça le problème », m’a t’il dit un jour. Il me reste à tenter du mieux possible, de redonner avec lui des couleurs à ce paysage interne désolé. Trouver le juste dosage entre le silence qui respecte, mais qui peut être ressenti comme un abandon, et la question qui relance, mais qui parfois oriente trop. La dépression blanche qui se déploie ici, sur fond d’une situation familiale triste et lourde d’angoisse pour lui, depuis plusieurs années, nécessite peut-être avant tout de la patience, et de mobiliser une solide capacité d’attendre. Ce que Timothée donne à voir, je l’ai vécu avec d’autres enfants entrant dans l’adolescence sous l’influence de la Ritaline. La fonction alpha, source des capacités de rêverie, insuffisamment développée chez eux, semble perdre l’aliment que constituait pour elle les états du corps en mouvement. Faut-il pour autant disqualifier ce traitement qui soulage très certainement des enfants, en leur permettant de participer enfin à la situation scolaire ? Ce qui doit être considéré avec attention, c’est la possibilité de réviser les indications, et d’offrir à l’enfant d’autres types de soins plus transformateurs, évaluer la dépressivité et l’anxiété qui accompagnent leur vécu et soutenir à la fois leur plaisir d’existence et de mise en jeu des mécanismes réflexifs. La psychothérapie individuelle est un élément, mais les prises en charges familiales et groupales, ainsi que corporelles, doivent être étudiées, dans une pensée qui doit se renouveler en accompagnant la croissance du jeune (Et l’on n’exclue pas, bien sûr, les prises en charge instrumentales qui soutiennent si nécessaire le développement de la pensée et des apprentissages ).

 

Pour finir cet exposé, je donne la parole à Ajuriaguerra, un maître à penser lorsqu’il s’agit de conjuguer la pensée du corps et celle de la relation ; Ajuriaguerra, fondateur de la neuro-psychologie moderne et psychanalyste, et dont j’espère, l’esprit habite encore Sainte Anne. Dès 1970, il s’était préoccupé de faire des recherches sur les enfants qu’en France on disait instables psychomoteurs tandis qu’aux Etats Unis, une catégorie unique rassemblait sans distinction les enfants hyperkinétiques, sous l’hypothèse d’un dysfonctionnement cérébral minime. Or Ajuriaguerra distinguait tout un ensemble de nuances, sur un continuum allant d’une polarité plus organique, à une polarité franchement affective, selon les enfants, et en répétant sans cesse qu’on ne pouvait disjoindre les aspects cérébraux des aspects relationnels, tonico-émotionnels, de la personnalité. Je le cite :

« Les désordres psychomoteurs, dans leur ensemble, oscillent entre le neurologique et le psychiatrique, entre le vécu plus ou moins voulu et le vécu plus ou moins subi, entre la personnalité totale plus ou moins présente et la vie plus ou moins jouée ; nous croyons toujours que la double polarité que nous avons décrite dans l’instabilité psychomotrice reste encore valable d’un point de vue heuristique et qu’elle est valable dans le cas des syndromes hyperkinétiques. » fin de citation

 

J’ai l’impression qu’on peut souscrire encore complètement à cette affirmation.

Rappel historique de la vie institutionnelle de la SPP entre les années 1975 et 1984

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Texte de 2014, en annexe de l’article de Thierry Bokanowski : Brève histoire de la SPP

Les dernières réformes de la SPP connues des membres les plus récents, en 2014, sont :

LA RECONNAISSANCE D’UTILITE PUBLIQUE (RUP), par décret du 8 août 1997, qui a abouti à la réduction tripartite des membres du Conseil d’administration à 24 membres, élus, et la création du Conseil scientifique et technique, tripartite à 21 membres, élus.

LA REFORME DES STATUTS, adoptée par vote lors de l’AGE du 29 janvier 2006, portant sur la réduction à deux des CATEGORIES DE MEMBRES (adhérents et titulaires), et le remplacement de l’ancienne catégorie des titulaires par une FONCTION DE FORMATEUR.

 

J’ai eu l’occasion, en décembre 1988, de participer à l’organisation d’une journée de filmage de deux vidéos : l’une sur la Scission de 1953, l’autre sur la création de l’Institut de Psychanalyse, à l’initiative d’Alain de Mijolla, pour le Département des Archives de la S.P.P.

Cela me valut ensuite d’être sollicitée à intervenir lors d’une soirée de la SPP, le 21 septembre 1993, autour du thème de la Scission de 1953.

J’ai choisi, lors de cette soirée, de parler au nom de ma génération.

Celle-ci était encore proche, pour avoir suivi leur enseignement, de ceux qui ont vécu le deuxième temps de la Scission, advenu dix ans plus tard, en 1963, avec la dissolution de la Société Française de Psychanalyse et la création des deux rameaux que sont l’Association Psychanalytique de France, dite APF, reconnue par l’IPA, et l’Ecole Freudienne.

Ces collègues, que j’ai nommé « Enfants du traumatisme », ont connu Sacha Nacht, suivi le Séminaire de Lacan, vécu les passions de leurs aînés, les conflits et les déchirements de la fratrie, les remous de 1968, et les échecs de 8 projets de réforme des statuts de la SPP.

 

Je rappelle le tableau comparatif des projets de Réforme des Statuts, publié dans le N°4 du Bulletin de la SPP, daté de novembre 1983 (p.63-66). Ils sont au nombre de 8 :

1975/76 : projet Pierre Luquet : projet de fusion IPP-SPP, non examiné malgré l’importance du travail accompli.

1977 : projet Paul-Claude Racamier pour l’IPP : projet absorbé par celui de la réforme de la SPP.

1977 : projet Janine Chasseguet-Smirgel pour la SPP : projet non abouti.

1978 : projet Jean Gillibert pour la SPP : vote négatif.

1978 : Projet de double filière de Serge Lebovici et de Serge Viderman, pour l’IPP : vote négatif.

1979 : projet P.-C. Racamier et de Simone Decobert pour l’IPP : non porté au vote, suggestions faites au Bureau.

1981 : projet Raymond Cahn (Jean-Luc Donnet) pour la SPP : voté par le Collège Administratif de la SPP, refusé par l’AG de l’Institut.

1986 : le 9ème projet, qui ne figure pas dans le Bulletin, est celui de Augustin Jeanneau et de son comité SPP/IPP : voté par le Collège administratif de la SPP en mai 1986, voté à l’AGE de l’IPP en 1986 par les 3 catégories de membres : vote positif à une voix.

Fusion Institut/SPP.

CA de 45 membres élus à répartition égale par chaque catégorie.

Commission des candidatures : 27 membres à répartition égale.

Par rapport à ces ainés, ma génération représentait un chaînon intermédiaire avec celles qui nous suivaient, lesquelles ne se sentaient plus concernées et qui pouvaient déclarer : « Scission, connais pas ! ».

En effet, ceux de ma génération, formés dans les années 1970, sont entrés en 1980 dans une Société où les conflits de leurs aînés étaient sensibles mais mal connus, les ‘non-dits’ pesants, une Société dont les statuts étaient de plomb, le conflit Société-Institut durci, les catégories de membres quasi figées (60 titulaires, 60 adhérents).

 

LES TITULAIRES

(TITULAIRES FORMATEURS ACTUELS)

Les Titulaires représentaient pour nous un Olympe inaccessible, sur-idéalisé, immuable.

Les collègues de ma génération se souviennent avec quel sentiment de terreur sacrée et sacrilège ils ont déposé au secrétariat de la Société leur lettre de candidature au Titulariat, après s’être encouragés mutuellement cinq ans auparavant, à oser présenter un Mémoire d’Adhérent.

Car cela ne se faisait plus, c’était malséant.

Ainsi, de 1953, date de la Scission, jusqu’à 1967, en quatorze ans, 4 Mémoires seulement ont été présentés. Après 1968, il y eut quelques petites poussées et des paliers de stagnation : 18 Adhérents de plus en 16 ans, de 1968 à 1983.

 

LES ADHERENTS

(TITULAIRES ACTUELS)

Après 1983, la croissance va reprendre, et je vais évoquer comment, 30 ans exactement après la Scission de 1953, l’année 1983 est une année charnière, celle de l’exorcisme.

Dès 1982, je suis attachée à la création et à la rédaction du Bulletin de la SPP, dont Claude Le Guen donne le coup d’envoi : en octobre 1982 paraît le premier numéro.

LES AFFILIÉS

(ADHERENTS ACTUELS)

Paul Israël et moi-même, conseillers du Bureau de Michel Fain, prenons alors l’initiative de remobiliser le groupe des Affiliés, réputé inerte et ne s’intéressant pas à la vie de la Société.

Il faut rappeler que la création en 1967 de cette troisième catégorie de membres, les Affiliés, n’a pas été suscitée par des pressions de l’IPA, comme beaucoup d’entre nous le croyaient à l’époque, mais pour les besoins d’une meilleure représentation au sein de la Fédération Européenne de Psychanalyse, née en octobre 1966. Celle-ci privilégiait les Sociétés européennes comportant de nombreux membres.

De fait, l’introduction de 70 membres Affiliés, dans l’année qui suivit la création de cette nouvelle catégorie, doubla pratiquement en 1968 le nombre total des membres de la Société.

Après le Congrès de Vienne, en 1971, l’IPA proposera à la SPP une unification des catégories : les Affiliés seront « associate members », sans droit de vote, les Adhérents comme les Titulaires seront « full members ».

C’est en effet à partir de 1971 seulement que figure sur les listes de membres de la SPP la catégorie des Affiliés, créée quatre ans auparavant.

 

LES REUNIONS D’AFFILIÉS

(ADHERENTS ACTUELS)

En février 1983, donc, a lieu la première réunion des Affiliés : 62 Affiliés sur 185 y sont présents. Les actes de toutes les réunions qui ont eu lieu, et les compte-rendus de leurs travaux, sont publiés dans deux numéros du Bulletin de la SPP de 1983, N°3 (p.57-65) et N°4 (p.63-131), dont je conseille la lecture, fort intéressante (les Bulletins de la SPP peuvent être consultés à la Bibliothèque Sigmund Freud).

À la suite des problèmes soulevés :

— celui de la représentativité de ce groupe d’Affiliés,

— celui de leur identité,

— celui de la réticence à la rédaction du Mémoire d’Adhérent,

— celui de la crise de la Société issue de la répétition des conflits inélaborables des aînés,

— celui du statut du psychanalyste

Quatre groupes de travail se sont immédiatement constitués :

  1. Quelle Société nous paraît la moins mauvaise, ou quels seraient les statuts les plus simples ?
  2. Historique de l’Affiliation.
  3. Ethique de la Psychanalyse, psychanalyste « à part entière » et transmission.
  4. Problèmes d’actualité : éligibilité à la SPP et statut du psychanalyste.

Le problème de la désaffection à la rédaction du Mémoire y est bien problématisé : s’agissait-il d’une inhibition face au niveau de qualité et d’élaboration exigé en France, ou bien était-ce un symptôme du malaise institutionnel ?

Cette interrogation rejoignait l’analyse faite, 15 ans plus tôt, en novembre 1968 par Jean Luc Donnet, dans son rapport d’une Commission née des événements de mai 1968 : « Cursus et hiérarchie dans la société d’analyse, esquisse d’une critique structurale ».

L’auteur estimait que pour un assez grand nombre d’analystes ayant terminé leur cursus de base et n’ayant pas présenté un Mémoire pour la demande d’Adhésion – seule condition à l’époque pour être membre actif de la Société, être reconnu par l’IPA et être inscrit au « Roster » (Annuaire de l’IPA) – pour ces analystes, donc, leur situation s’est ainsi trouvée réglée, sinon réglementée par la création de cette catégorie d’Affiliés.

C’était leur donner une identité, une reconnaissance qui tenait pour « résolu » le problème intérieur de cette situation : pourquoi bon nombre d’analystes ne présentaient-ils pas un Mémoire d’Adhérent ?

Il apparaît maintenant certain que l’accroissement numérique du groupe des Affiliés, la rareté des Mémoires, étaient le témoignage symptomatique de conflits institutionnels insolubles entre les aînés à propos de la transmission de la psychanalyse et de l’impossible consensus sur la conception d’un cursus de formation.

Le problème des analystes non-médecins est examiné également dans ces groupes de travail, en fonction de la récession de 1983, qui contraste avec « l’inflation psychanalytique des années 1970 ». En 1968, il y avait 10 analystes non-médecins parmi les 70 Affiliés ; en 1983 il y en a 63 sur 200. Je n’ai pas, à l’époque, poursuivi le décompte.

Les souhaits qui sont formulés au sein de ces groupes de travail ont pu être retrouvés dans les divers précédents projets de réforme avortés, entre 1975 et 1981.

Ainsi :

la dé-catégorisation et son remplacement par la diversification des fonctions,

– la fusion de l’Institut et de la Société,

l’ouverture du cursus à toute personne ayant fait une analyse de quelque divan que ce soit (La Commission d’Enseignement a voté, le 5 avril 1994, l’accès à la Commission du Cursus des analysés issus de tous les divans SPP)

– et la création d’une Fédération de plusieurs Instituts ayant passé convention avec la Société.

[Pour le détail de ces projets, leurs dates et leurs auteurs, je renvoie au Bulletin de la SPP de 1983, N°4 (p.63-131), où les huit projets sont exposés.]

L’élection des Affiliés au Collège Administratif par les seuls Affiliés, proposée par le Bureau, a rencontré à l’époque une vive opposition au sein du Collège.

Je rappelle qu’alors, suivant une modification de statuts votée au Collège en février 1973, le Collège était composé : pour une moitié par la totalité des Titulaires, l’autre moitié se répartissant selon 1/3 d’Affiliés et 2/3 d’Adhérents.

Les Affiliés représentaient donc un sixième du Collège.

C’est également au cours de cette année 1983 que la participation à part entière d’Affiliés à la Commission des candidatures d’Affiliés est acceptée.

 

LA REMOBILISATION DES CATÉGORIES DE MEMBRES

On constate que les travaux des Affiliés de l’année 1983 ont eu un effet de remobilisation des Affiliés, aussi bien sur le plan institutionnel que scientifique, et tout particulièrement, fait significatif, parmi ceux qui ont participé à ces réunions d’Affiliés.

Nous devons rendre grâce à Michel Fain, Président de la SPP à l’époque, d’avoir encouragé ces réunions.

Alors qu’en 30 ans, de 1953 à 1983, 30 Mémoires d’Adhérents avaient été proposés, portant leur nombre de 32 à 62 :

  • de 1983 à 1984, il s’en écrit 5 de plus (on passe de 62 à 67)
  • en 1985 : 9 de plus (on passe de 67 à 76)
  • en 1987 : 11 de plus (on passe de 76 à 87)

De 1983 à 1987, en quatre ans, le nombre d’Adhérents s’est accru de 25, alors qu’en 30 ans, de 1953 à 1983, il ne s’était accru que de 30 membres. Ensuite, la courbe d’accroissement des Adhérents diminue et va même jusqu’à s’infléchir, car ce mouvement va pousser ces mêmes Adhérents à s’orienter vers le Titulariat. En 1993, le nombre d’Adhérents est inférieur de 6 à celui de 1991 (91 à 85).

En ce qui concerne le collège des Titulaires : en trente ans, de 1953 à 1983, il y a eu 43 nouveaux Titulaires (on passait de 19 à 62).

  • de 1983 à 1987 : il y en a 10 de plus (on passe de 62 à 72), dont 7 la dernière année (quelques Adhérents de 1983 se sont orientés vers le Titulariat).
  • en 1989 : il y en a 7 de plus (72 à 79).
  • en 1991 : encore 7 de plus (79 à 86).
  • en 1993 : c’est la ruée vers l’or du Titulariat : il y en a 16 de plus (on passe de 86 à 102). Le ‘mur du cent’ est franchi…

De 1983 à 1993, on est donc passé de 62 à 102 Titulaires, soit 40 de plus, ce qui représente, en l’espace de 10 ans, le même accroissement que les 30 premières années, de 1953 à 1983.

Les travaux des Affiliés ont pris fin en octobre 1983 avec une lettre-enquête adressée à tous les Affiliés, sur les problèmes socio-professionnels et la pratique.

Ensuite le terrain était prêt pour l’énorme investissement de la préparation de la nouvelle Réforme des Statuts de la SPP, en 1984, menée conjointement par le Bureau d’Augustin Jeanneau et le Comité de l’Institut dirigé par Claude Girard, et par un Comité des Statuts tripartite. Ce projet a abouti à un vote positif, en juin 1986, à une voix !

Cette réforme a consisté en la fusion de la SPP et de l’Institut de Psychanalyse en une seule Société, à la création d’un Conseil d’Administration, d’une Commission des Candidatures et d’un Collège Electoral, tous à répartition égale des trois catégories.

Mots clés

Catégories des Membres de la SPP, Fédération Européenne de Psychanalyse, Histoire de l’Affiliation, Institut de Psychanalyse, Mémoires d’Adhérents, Réformes des Statuts (1975 – 1984), Titulariat (aujourd’hui, ‘Titulaires ayant fonction de Formateur’).

Clivage et refoulement dans la situation analytique, programme

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Espace de conférence des Diaconesses – 18 rue du Sergent Bauchat – 75 012 Paris

Samedi 23 et dimanche 24 mars 2019

Présidé par Denys RIBAS

Organisateurs et modérateurs : Jean-Louis BALDACCI, Évelyne CHAUVET, Isabelle Martin KAMIENIAK

Programme

Samedi après-midi (13 h 45 – 18 h 30)

13h 15 : Accueil des participants
13h 45 : Présidence Denys RIBAS
14h 00 : Introduction théorique et « fil rouge » de la discussion : Claude SMADJA
14h 20 : Présentation clinique : Daniel METGE (Toulouse)
Commentaire par Dominique BOURDIN

15h 20 : La parole à la salle
15h 45 – 16h 00 : Pause
16h 00 – Poursuite de la discussion
17h 00 – 18h 30 : Ateliers

  1. Sophie CHARME et Claude BROCLAIN
  2. Kalyane FEJTÖ et Michael BRUN
  3. Claire MAURICE et Abdel-Karim KEBIR
  4. Hélène PARAT et Gérard SORIA
  5. Dominique REYDELLET et Anne ROSENBERG
  6. Anne Marie VAISSAIRE et Jacques LUCCHINI

Dimanche matin : 9 h – 12 h 30

9h – 9h 40 : Deuxième présentation clinique : Aline COHEN-DELARA commentaire par Jean PICARD
10h :  La parole à la salle
10h 30 – 10h 45 : Pause
11h 45 – 12h 30 : Table ronde conclusive par les intervenants.

Œuvre de Freud

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Clivage et refoulement dans la situation analytique, argument

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Clivage et refoulement dans la situation analytique et non pas clivage ou refoulement. Pourquoi à propos de la cure, associer et ne pas opposer les deux mécanismes ? Comment « le processus de défense du moi », sollicité par l’expérience du transfert les utilise-t-il ? Exclusivement, alternativement, simultanément ?

Il est classique de considérer un peu rapidement, clivage et refoulement comme des stratégies de défense du moi différentes voire opposées. Le refoulement du côté de la névrose et le clivage comme lié à la problématique du déni, déni de la castration dans les perversions, ou d’une part plus ou moins grande de la réalité dans les états limites et les états psychotiques. Cette opposition est même utilisée comme un repérage diagnostique pratique, en référence à une nosographie psychanalytique plus ou moins explicite.

Mais, chez Freud, le clivage est loin d’être un phénomène univoque et son rapport au refoulement n’est pas posé sur le mode de l’alternative. D’ailleurs, à propos de l’article princeps de 1938, « Le clivage du moi dans le processus de défense » le premier titre qui vient sous sa plume est « Le clivage du moi comme processus de défense ». Remplacer le « comme » par « dans » traduit un changement de perspective : de défense spécifique, le clivage devient un mécanisme qui s’inscrit conjointement au refoulement dans le processus de défense du moi.

Ce changement de 1938 pose donc la question de pouvoir situer le clivage dans le système des défenses du moi et de l’envisager comme participant d’un processus global.

En 1927, l’article sur le fétichisme apporte la preuve théorico-clinique de la coexistence possible du déni de la castration et de sa reconnaissance simultanée. Mais Freud est alors obligé de renverser sa théorie du refoulement : c’est le refoulement de l’affect qui permet de soutenir la reconnaissance simultanée de la castration. Refoulement et déni peuvent alors s’articuler et Freud retrouve son hypothèse de 1924 celle de la possibilité pour le moi de « faire amende de son unité » ce qui expliquerait «  les extravagances et les folies des hommes ». Le clivage peut alors devenir un concept métapsychologique et les travaux terminaux de 1938 , « Le clivage du moi… » déjà cité et « L’abrégé de psychanalyse » résument les questions qu’il pose. Est-il un mécanisme de défense, qui dans des circonstances traumatiques singulières pallie les défaillances du refoulement tout en   ouvrant sur un déni de réalité ? Ou est-il un entre deux, un facteur de régulation qui, dans des contextes de perte et de séparation, permet d’éviter l’alternative refoulement/déni et réduit leurs excès respectifs ? Enfin ces deux possibilités renvoient-elles à des formes différentes de clivage ?

Ces questions se recoupent si l’on envisage le rapport du clivage et du refoulement. À quelles conditions en effet ce rapport est-il maintenu ou rompu ? Et en cas de rupture peut-il à nouveau devenir fonctionnel ?

Au cours de ces journées de rencontres, nous souhaitons donc remettre sur le métier la problématique freudienne du rapport clivage/refoulement. Questionnement nécessaire, car la reconnaissance et la non-reconnaissance simultanées d’éléments du ça et de la réalité ouvrent le champ de l’illusion et de la transitionnalité. En d’autres termes nous nous demanderons à quelles conditions le clivage peut être une rupture ou un passage ?

Nous travaillerons successivement deux situations cliniques : un travail analytique en face à face et une psychanalyse divan/fauteuil.

BIBLIOGRAPHIE FREUDIENNE

Freud S. (1985c [1887-1904]) Lettres à Wilhelm Fliess : 1887-1904, trad. fr. F. Kahn, F. Robert, Paris, PUF, 2006.
Freud S. (1894 a), Les psychonévroses de défense : essai d’une théorie psychologique de l’hystérie acquise de nombreuses phobies et obsessions et de certaines psychoses hallucinatoires, Névrose, psychose et perversion, trad. fr. J. Laplanche, Paris, PUF, 1973 ; OCF.P, III, 1989 ; GW, I.
Freud S. (1908 c), Les théories sexuelles infantiles, La vie sexuelle, trad. fr. J.-B. Pontalis, Paris, PUF, 1969 ; OCF.P, VIII, 2007 ; GW, VII.
Freud S. (1909 d), Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (l’Homme aux rats), Cinq psychanalyses, trad. fr. M. Bonaparte, R. M. Loewenstein, Paris, PUF, 1966 ; OCF.P, IX, 1998 ; GW, VII.
Freud S. (1914 d), Sur l’histoire du mouvement psychanalytique, trad. fr. C. Heim, Paris, Gallimard, 1991 ; OCF.P, XII, 2005 ; GW, X.
Freud S. (1915 d), Le refoulement, Métapsychologie, trad. fr. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1968 ; OCF.P, XIII, 1988 ; GW, X.
Freud S. (1917 e [1915]), Deuil et mélancolie, Métapsychologie, trad. fr. J. Laplanche, J.-B. Pontalis, J.-P Briand, J.-P. Grossein, M. Tort, Paris, Gallimard, 1968 ; OCF.P, XIII, 1988 ; GW, X.
Freud S. (1921 c), Psychologie collective et analyse du Moi, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1972 ; OCF.P, XVI, 1991 ; GW, XIII.
Freud S. (1923 b), Le Moi et le Ça, Essai de psychanalyse, trad. fr. J. Laplanche, Paris, Payot, 1981 ; OCF.P, XVI, 1991 ; GW, XIII.
Freud S.(1924), Névrose et psychose, Paris Puf, 1973
Freud S. (1924 e), La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, Névrose, psychose et perversion, trad. fr. D. Guérineau, Paris, PUF, 1973 ; OCF.P, XVII, 1992 ; GW, XIII.
Freud S. (1925 h), La négation, Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985 ; OCF.P, XVII, 1992 ; GW, XIII.
Freud S. (1927 e), Le fétichisme, La vie sexuelle, trad. fr. D. Berger, Paris, PUF, 1969 ; OCF.P, XVIII, 1994 ; GW, XIV.
Freud S. (1933a [1932]) 31e leçon : la décomposition de la personnalité psychique, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, trad. fr. M. R. Zeitlin, Paris, Gallimard, 1984 ; OCF, XIX, 1995 ; GW, XV.
Freud S. (1940 a [1938]), Abrégé de psychanalyse, trad. A. Bermann, revue par J. Laplanche, Paris, PUF, 1985 , OCF., XX, 2010 ; GW, XV.
Freud S. (1940 e [1938]), Le clivage du Moi dans le processus de défense, Résultats, Idées, Problèmes, II, Paris, PUF, 1985, OCF., XX, 2010 , GW, XVII.

BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE

BAYLE, Gérard, Clivages, Coll. Le fil rouge, Presses Universitaires de France, Paris, 2012
CHABERT Catherine et KAHN Laurence, Il y a clivage et clivage, Le Carnet Psy, Ed. Cazaubon, n° 190, 2015/5 pp. 20-30
ROUSSILLON, René. Agonie, clivage et symbolisation, Coll. Le fait psychanalytique, Presses Universitaires de France, 1999
Les clivages in Revue Française de Psychanalyse, vol. 60, n° 5, spécial congrès, Paris, Presses Universitaires de France, 1996