Société Psychanalytique de Paris

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Plaidoyer pour une psychopathologie du virtuel quotidien

Cette conférence reprend plusieurs éléments de l’article : S. Missonnier, Sexualité, affect et monde virtuel : au-delà de l’épreuve de réalité. Enfances & Psy 55 (2) : 95-104, 2012.

 

1. Le virtuel, la réalité et la réalité virtuelle 

Le constat de l’immersion croissante de l’homme du troisième millénaire dans des environnements interactifs de simulation est devenue une banalité. Cette virtualisation s’accompagne d’un discours officiel asséné par les médias cherchant à nous convaincre d’une contre-vérité : il existe une opposition radicale entre le virtuel et le réel. Mais pourquoi donc l’idéologie contemporaine post-moderne tient tant à ce clivage ?

Étymologiquement, virtuel est issu de virtualis « qui est en puissance », lui-même dérivé de virtus, « vertu », « caractéristique distinctive ». Le virtuel, c’est la potentialité du « en puissance » auquel ne s’oppose nullement le réel mais bien la mise en acte, l’actualisation. Et, en effet, en toute rigueur philosophique, depuis Aristote, le virtuel ne s’oppose surtout pas au réel mais bien à l’actuel. 

La graine qui contient virtuellement l’arbre est tout aussi « réelle » que ses éventuels avatars successifs ultérieurs. Plus encore, le bloc de marbre dans lequel le sculpteur anticipe sa création recèle virtuellement l’œuvre qu’il projette. 

Ce dernier exemple est emblématique car il met en scène le désir de création et son guide, la freudienne représentation(-but) [1] qui substitue la présence hallucinatoire de la réalité psychique à l’absence actuelle. On y voit bien comment la technique donne la main et l’outil à la désirance dans une simultanéité [2] et une réciprocité à l’opposé d’un autre prétendu clivage psyché/technique si souvent source de méprises. On y perçoit aussi avec force, combien la mise en œuvre de l’acte est le fruit d’une « anticipation créatrice » [3] dont la nature et le contenu sont le reflet authentique de la mémoire cognitive, affective, fantasmatique d’un individu indissociable de sa filiation et de son affiliation culturelle. Cette anticipation d’un prototype imaginaire s’enracine dans le substrat mnésique virtuel écrivait Bergson [4]. C’est une véritable simulation psychomotrice qui jette un pont entre les possibles du virtuel matriciel et les singularités de l’actualisation agissante.

Dans ce contexte sémantique strict de la réalité psychique, les sophismes pour souligner la soi-disante paradoxalité de l’intitulé récent de « réalité virtuelle » se font plus rares. 

Je la définis comme une construction mentale de l’observateur immergé physiquement dans des simulations sensorielles interactives en 3D ou 4D (des artefacts technologiques) qui leurrent sa perception. 

La réalité virtuelle est donc un bon vieux simulacre, non pas de la réalité mais de la perception du corps mobilisé certes avec ses cinq sens (l’odorat résiste encore un peu…) mais aussi et surtout ses freudiennes « représentations d’actions » [5].

Depuis les grottes de Lascaux, l’histoire de l’humanité s’écrit à partir du fil rouge de ces stratégies de simulation langagière et iconique pour combler l’absence et arrêter Chronos en affinant de plus en plus les leurres perceptifs. La réalité virtuelle d’aujourd’hui n’est que le visage actuel de cette longue histoire où l’ont précédé le dessin, la peinture, la photographie, la radio, le cinéma muet puis sonorisé, la simulation numérique… La réalité virtuelle n’est donc pas une conquête récente mais elle a, par contre, grâce aux fantastiques progrès de ces deux derniers siècles au profit de l’interactivité, amplifié singulièrement son pouvoir d’influence et de conviction.

Et, le psychanalyste aura beau jeu de déceler dans cette surenchère de la réalité virtuelle une analogie avec la liberté spatiale et logique du rêve et « la primauté de l’hallucinatoire sur le perceptif » [6]. De fait, les « mondes virtuels » offrent les mille et un masques de la revanche du désir « au-delà du principe de réalité » visant à retrouver une jouissance première de la sexualité infantile dont la trace est inconsciemment fixée. 

Or, à mon sens, l’originalité de la réalité virtuelle, c’est, justement, de proposer pour atteindre cet objectif, un frayage ne se contentant pas d’une reprise psychique artificiellement isolée mais qui réédite trivialement la perception interactive des actions psychomotrices d’un « moi-corps [7] » jouissivement restauré. « L’objet est investi avant d’être perçu » écrivait S. Lebovici [8] pour défendre l’idée que c’est l’affect du bébé dans sa forme originaire – l’éprouvé primaire déclenché par le besoin du corps propre – qui est dynamique dans la relation. Et bien, l’hypothèse que je propose, c’est que, précisément, c’est cet investissement archaïque des liens premiers qui est commémoré avec l’investissement de la réalité virtuelle. R. Roussillon en explore cliniquement les variations commémoratives dans la dialectique transféro-contretransférentielle sous l’intitulé de « symbolisations primaires » [9].

Ici, la variable individuelle et collective, c’est l’amplitude de la croyance en la réalité de ce simulacre hallucinatoire [10]. 

En termes freudiens, c’est la question fondamentale de l’épreuve de réalité [11].

Elle est fondée au départ dans L’esquisse (1895), L’interprétation des rêves (1900) et Complément métapsychologique (1915) sur la discrimination entre monde interne représentationnel et monde externe perceptif via l’action motrice.

Secondairement, dans La négation (1925) et déjà dans Formulation sur les deux principes (1911), l’épreuve de réalité est fondée sur le jugement. Cette conception d’une épreuve de réalité reposant sur le jugement se situe sur un autre plan que la précédente : elle présuppose le dépassement de la commémoration de l’hallucination primitive au profit de la conquête d’un jugement. Un jugement qui est justement suspendu dans les jeux, les fantasmes et les rêveries diurnes, car nous précise Freud dans Formulation sur les deux principes, dans ces activités, les représentations CS et ICS sont choisies de façon indépendante de la réalité : ce qui est représenté c’est ce qui fait plaisir, indépendamment des conditions réelles de satisfaction qui existe dans le monde extérieur.

Je crois que l’usage intensif de la Réalité virtuelle vient relancer et enrichir le débat de l’épreuve de réalité en nous invitant à explorer une nouvelle hypothèse : la réalité virtuelle induit spécifiquement des expériences « d’hallucinations motrices » commémoratives et de suspension du jugement propres aux formes primaires de la symbolisation. 

Dans ce contexte, l’analyse métapsychologique de la gouvernance du jugement du Moi est un bon candidat pour une réflexion psycho(patho)logique concernant les usagers de la réalité virtuelle. 

2. John [12]

John a vingt-six ans. Il vient me voir à mon cabinet car il ne sait pas très bien où il en est au sujet du « boulot et des nanas ». Son travail lui prend l’essentiel de son énergie : il est ingénieur marketing dans une entreprise de produits alimentaires distribués en grande surface et quand il rentre le soir chez lui, il est « complètement KO ».

Il estime « griller » ses plus belles années dans son « job » qui lui demande trop. Il arrive au bureau le matin à 8h et le quitte à 20h. Il fait beaucoup de déplacements pour visiter les magasins.

Ces dernières années, il est seul. Il a vécu pendant 3 ans avec une jeune femme de sa promotion à la fin de l’école de commerce où ils s’étaient rencontrés. Elle l’a quitté pour un copain commun et il a été très meurtri. « J’étais trop parano avec elle » précise t-il ; « elle se moquait de ma jalousie mais elle faisait tout pour l’attiser ». 

Depuis, il y a bien eu une ou deux amourettes furtives mais rien de sérieux. « Comment voulez-vous rencontrer des gens bien quand vous êtes totalement crevé le soir et si profondément blessé » lâche-t-il avec fatalisme.

John est le deuxième fils d’une famille parisienne de la petite bourgeoisie. Son père aujourd’hui à la retraite a travaillé à la SNCF toute sa vie et sa mère était enseignante. Son frère, âgé de 2 ans de plus que lui, est devenu prof de maths. Il le décrit sur le modèle de sa mère, assez froid, perfectionniste et solitaire alors qu’il estime, lui, ressembler à son père qu’il juge beaucoup plus ouvert sur l’extérieur, curieux de beaucoup de choses mais malheureusement « trop coincé » pour entreprendre vraiment ce qu’il aime. « En fait mon père était sous la coupe de ma mère » affirme t-il.

L’éducation qu’il estime avoir reçu était assez stricte. Contrairement à son frère qui ne s’est jamais rebellé à l’adolescence, il a eu de son côté une crise marquée avec des conflits très durs avec sa mère dans lesquels son père s’impliquait peu. « Je voulais sortir avec mes copains le week-end et ma mère ne voulait pas, considérant qu’ils avaient mauvais genre ». Pour contrecarrer l’interdit, il fuguait la nuit avec beaucoup de culpabilité qui se traduisait par des douleurs abdominales qui lui gâchaient le plaisir sur le moment. Le jour où sa mère s’en est aperçue, elle lui en a beaucoup voulu d’avoir trahi sa confiance. John m’explique alors qu’il a pris l’habitude de rester chez lui de plus en plus avec des copains et de fumer des joints pour « voyager sur place ». Pour que ses copains viennent chez lui, il se débrouillait toujours pour avoir un stock de « shit » et d’être généreux en la matière. Il me dit avec un humour noir cynique mais réaliste : « j’ai toujours eu des facilités pour le marketing »…

À son travail, il souffre actuellement beaucoup car je suis « une bonne poire » convient-il et, « quand il y a besoin d’une victime, c’est toujours moi ». Bien sûr, son chef a fort bien repéré sa tolérance aux « missions impossibles » et il ne se prive pas pour en abuser. « J’ai peur du conflit » m’explique-t-il « et du coup, je me fais avoir tout le temps ! ».

John s’exprime en regardant ses chaussures et ses prises de parole semblent bénéficier d’une énergie qui s’épuise très vite comme s’il était en apnée. Au début ça va, il y a une impulsion, puis progressivement, le ton baisse et le flux s’épuise jusqu’à l’extinction. Il regarde alors alentour et se tait. Il ne reprend la parole qu’après mes relances qui semblent le réanimer un court instant.

Je lui demande comment lui est venue l’idée de faire une psychothérapie ? Il hésite, semble très gêné puis se jette à l’eau : « j’avais l’idée depuis longtemps de démarrer un travail mais je remettais toujours au lendemain. Et puis, j’ai vu votre nom sur un livre sur le virtuel et je me suis dit, tiens, c’est bizarre un psy qui s’intéresse au virtuel ! », « ça m’a décidé à prendre RV avec vous ». Le titre de ce livre mérite d’être précisé : Le virtuel, la présence de l’absent  [13] !

Je lui dis alors : « Quel est votre lien avec le virtuel ? ». Un long monologue s’ensuit où John m’explique en détail – en ne regardant plus ses chaussures qu’alternativement – sa passion pour un jeu en réseau World of Warcraft à qui il donne « pratiquement tous ses temps libres », autrement dit ces soirées, parfois ses nuits et, de toute façon, ses week-end. 

John dit qu’il est surpris de m’avoir parlé de ça car il était sûr au moins d’une chose en venant me voir : il ne me révélerait pas cela. D’ailleurs, il n’en parle à personne à son boulot à l’exception de quelques copains pratiquants. Il revendique avec une insistance qui ne sonne pas très juste avoir beaucoup de honte à pratiquer autant « ce jeu de gamins ». Mais il semble surtout surpris de ma bienveillante curiosité à cet égard et de mon absence de jugement sévère immédiat en écho à sa propre autocritique. D’ailleurs, il va tenter -sans succès- de me tendre plusieurs fois le piège de cette vraie/fausse confirmation : « Vous êtes bien d’accord, c’est nul cette activité, ça me bouffe la vie ! ». Non seulement, je ne confirme pas mais je lui demande de m’expliquer en détail en exprimant une curiosité a priori égale à toutes les autres composantes de sa réalité psychique.

World of Warcraft, WoW pour les intimes, c’est un jeu de rôle en ligne (massively multiplayer online role-playing game, MMORPG) qui se déroule dans un univers médiéval-fantastique : un monde imaginaire nommé Azeroth. World of Warcraft est le plus populaire des jeux persistants en 3D en ligne, avec 11 millions de joueurs actifs en 2008.

Le principe général consiste à effectuer des quêtes qui ne sont que des variations très bien scénarisées de « tuer x monstres » ou « ramener y objets ». Tuer des monstres et faire des quêtes rapporte de l’expérience qui se traduit en nombre de points. Au bout d’un certain nombre de points gagnés, le joueur gagne un niveau et ses caractéristiques individuelles et collectives augmentent, de même que sa puissance et ses points de vie. Outre l’expérience, les quêtes récompensent également le joueur en équipement, réputation et argent. 

Lors de la création d’un personnage dans World of Warcraft, le joueur peut choisir parmi dix races différentes et neuf classes de personnages. Les races sont divisées équitablement parmi les deux factions, l’Alliance et la Horde [14].

À l’évidence, John a compris combien les jeux vidéo m’intéressent et, plus précisément, son rôle de membre de la Horde, de la classe des guerriers et de la race des Elfes de la nuit.

Le Guerrier peut porter toutes les armures et s’équiper de n’importe quel type d’armes. Il attaque essentiellement au corps à corps. Le Guerrier est indispensable dans les donjons car il encaisse les dégâts physiques des ennemis de manière phénoménale, grâce à son grand nombre de points de vie, son armure de plaques et à ses sorts de menace (« sorts de provocation »). Les Guerriers sont souvent surnommés « tank ».

John a de grandes responsabilités sur le terrain du jeu. Je comprends petit à petit qu’il est en fait le leader d’une véritable armée pour laquelle il occupe une place de chef courageux et entreprenant.

Je suis frappé du contraste étonnant entre la présence grise et discontinue de John racontant sa jeunesse, son travail et la constance dynamisme pulsionnel quand il s’agit de WoW où il est investi et convaincant. 

Sa narrativité se ragaillardit et prend des couleurs. John a le regard plus franc et le port moins accablé. Toutefois, persiste à mon égard un doute parasite : suis-je là en train de l’écouter pour le piéger en comptabilisant et condamnant les éléments de gravité de sa pathologie infantile que je vais réformer, rééduquer ou bien mon attention traduit-elle un possible partage narratif dont l’intrigue est notre territoire commun affectif et fantasmatique.

Un rythme de séance hebdomadaire en face à face est négocié. 

Les nombreuses rencontres qui suivent se déroulent sur un schéma récurrent : dans un premier temps, John répète le refrain de sa plainte sur le travail, de ses relations maître esclave avec ses supérieurs et ses collègues, de ses difficultés à sortir pour rencontrer des « nanas », de sa rêverie jamais réalisée de s’inscrire à un club de sport… Le ton est traînard. Quand il s’épuise à la fin de quelques mesures de blues, il regarde ses chaussures en malaxant ses mains et formule des « C’est pas la joie ! » puis s’interrompt. Il est clair que je dois le relancer et qu’il compte sur moi !

Cette complainte en boucle pouvait durer jusqu’à la fin de la séance si je ne l’invitais pas avec une pointe de tendre complicité par un : « et comment va le guerrier ? ». Comme la sonnerie de la récréation à l’école, cette invite le libérait soudain. Elle lui ouvrait la porte de l’illusion partagée du jeu en ma présence bienveillante. Il me faisait alors un récit détaillé et linéaire où il se réanimait à mesure de notre accordage affectif enraciné dans les résonances mutuelles de nos symbolisations primaires. 

De lui-même, il n’évoquait jamais le jeu spontanément. La honte de cette activité semblait être intacte à chaque rencontre et il fallait, à chaque fois, que je quitte mon statut d’imago parentale interdictrice lui refusant l’accès au plaisir en l’autorisant explicitement à endosser son identité de guerrier pour, qu’enfin, il desserre l’étau de son faux self et s’ouvre à l’expression de son agressivité conquérante. Il permettait ainsi à sa créativité transitionnelle de s’exprimer et de survivre à l’abri dans la niche hallucinatoire de l’espace virtuel du jeu, mais au prix d’un clivage aliénant et d’une suspension de son jugement.

Cette dynamique s’installa pendant environ six mois. 

Un soir de fatigue, où je vacillais moi aussi face à cette répétition, ma relance tardait et laissait entrevoir ce que Winnicott a justement nommé la haine dans le contre-transfert, condition sine qua non de la mère et du thérapeute « suffisamment bons ». John au radar intersubjectif hypersensible me dit alors : « de toute façon, je n’ai rien à attendre d’ici, c’est pas en parlant que ça va changer quelque chose ». Réveillé et piqué, je lui décoche un « en tout cas pour que ça change, vous devez pouvoir compter sur l’attention que je vous porte ».

Suivit alors un long monologue de John, où il me livra son courroux contre sa mère qui n’avait d’yeux que pour son frère aîné. Lui, c’était un accident, sa mère ne voulait pas d’autres enfants. Elle a accepté de le garder parce qu’elle était religieusement contre l’avortement. Quand il s’engueulait avec elle à l’adolescence, elle lui répétait, se souvient-il, alors, qu’il était « son chemin de croix », son « calvaire » ! 

Petit à petit, l’identité fractale du petit John, guerrier devant l’adversité du désamour s’imposa. 

À mesure que la thérapie avançait, la complainte d’ouverture perdait de sa circularité répétitive et le récit du jeu, le langage du virtuel, bénéficiait d’une tranquille connivence entre nous. Sa narration s’améliorait dans sa tonalité et sa continuité et je possédais maintenant suffisamment de repères pour bien comprendre ce monde complexe d’Azeroth. Je vivais l’affaire comme un feuilleton qui me ramenait avec plaisir aux séries télévisées de ma propre enfance (même si Thierry la Fronde était plus simple !).

Parallèlement, John avait un discours critique à l’égard de ses réactions au travail de plus en plus élaboré. Le « moi je » réflexif pointait de plus en plus le nez.

Dans les séances, la ligne de démarcation entre le premier acte (le travailleur frustré) et le deuxième acte (le guerrier conquérant) devenait de plus en plus poreuse. La frontière entre le monde de l’entreprise et des relations présentielles et celles distancielles de WoW perdait de son étanchéité.

C’est John qui fissura un jour le clivage entre espace de la réalité professionnelle et espace de la réalité virtuelle en auto-interprétant l’ennui que nous ressentions tous les deux dans ses plaintes répétitives et, a contrario, les émotions partagées autour de récits de violence qui s’imposaient pour lui comme la meilleure mise à l’épreuve et garantie d’authentification de notre accordage affectif.

« D’un côté, dit-il une fois avec pertinence : le « disque rayé », de l’autre « Moi près de mes passions ». Je reformulais alors dans une perspective intersubjective : d’un côté, nous, disques rayés, solitaires de l’autre, nous passionnés, ensemble. »

La « renaissance » avec Second Life

Au bout d’un an et demi, John nous offrit un superbe cadeau. Il me raconta pendant toute une séance une engueulade mémorable avec son chef qui l’avait accusé à tort d’un oubli de relance d’un client important. À sa grande surprise, le chantier de bataille de la vie dans l’entreprise et son récit affecté avait pris le pas sur le récit du jeu. 

La séance suivante, John m’annonce qu’il a décidé de « faire un break sur WoW comme Guerrier » et d’endosser un rôle de Paladin. Le Paladin est une classe polyvalente puisqu’il a la possibilité de tenir n’importe quel rôle suivant sa spécialisation. Il peut passer du rôle d’attaquant au soigneur en plein combat. S’il choisit de se spécialiser dans la voie sacrée, il constituera un formidable soigneur et plus particulièrement s’il se focalise sur un seul de ses alliés ; s’il choisit la spécialisation « protection », il pourra, comme le guerrier, attirer l’attention des monstres pour protéger ses compagnons. 

John évoquera les découvertes induites par cette mue pendant plusieurs séances en insistant sur les bénéfices de ne pas être bloqué dans une position de méchant. De fait, la souplesse entre les rôles de guerrier et de soigneur semblait puissamment desserrer l’étau du clivage.

Un jour, il me lança au sujet de son ex statut de guerrier un brave : « Nul n’est irremplaçable ! » Et d’ailleurs, il manque exceptionnellement la séance suivante qu’il oublie. Cette absence nous permettra enfin d’envisager ses mouvements d’amour et de haine à mon égard et il semblera très soulagé de pouvoir mettre en mots cette activité fantasmatique. Il me dira dans une double résonance au jeu et à son transfert : « Je n’aurai jamais cru que c’était possible de parler tout haut de mes « sorts de provocation » ».

Mais je n’étais qu’au début de mes surprises : John allait se métamorphoser plus encore et une seconde vie l’attendait.

Lors d’une séance, John me dit d’un air plein de gravité : j’ai débuté un nouveau jeu : Second life [15].

Malgré les apparences, Second Life (SL) n’est pas un jeu à proprement parler mais bien une simulation. Elle permet au joueur de vivre selon le titre une seconde vie. La majeure partie du monde virtuel est créée par les joueurs eux-mêmes qui ont tous accès aux outils de modélisation et au script.

Au départ SL était un Far West numérique peuplé de pionniers en quête d’eldorado : des hommes et des femmes à la recherche d’expériences inédites, venus bâtir un nouveau monde, commencer une nouvelle vie ou tout simplement réenchanter leur quotidien. Cela reste vrai mais dans un monde où les grandes marques ont désormais leur espace et leur publicité et les universités leur campus virtuel.

Plus qu’un jeu, SL est un mode de vie, un second monde. Vous pouvez y créer une extension de votre première vie ou en commencer une nouvelle. C’est l’une des plate-formes les plus avancées pour expérimenter les relations sociales et les travaux coopératifs dans un espace virtuel. Au fond, Second Life contient potentiellement de ce que le Net va devenir.

Comme dans WOW, le joueur est d’abord invité à créer son avatar, un double virtuel mais avec une liberté inédite. Contrairement à WOW, il n’y a pas de scénario préétabli, de quête, de mission à remplir ou de monstres à abattre. Mais une émulation collective : créer l’avatar le plus original ou élaborer le programme le plus dément pour épater la galerie. 

Le résident de SL peut se promener dans les décors construits par d’autres, tchater avec les habitants, prendre des photos, aller au cinéma, faire du shopping… C’est plutôt un lieu de sociabilité, d’échanges par la vision, le mouvement corporel et la parole. 

A l’aide des touches de son clavier, cliquant sur une mappemonde, on se promène à travers des continents. 

Chaque élément de Second Life fait partie d’une des trois catégories : objet, terre ou avatar.

John me raconta qu’il était beaucoup plus à l’aise dans cet espace virtuel qui ne comportait ni feuille de route contraignante, ni plans de batailles qui, de fait, le condamnaient autrefois avec WoW à une attention stratégique traumatophile pour survivre.

C’était manifestement pour lui incroyable d’avoir tout à apprendre dans cet espace si contrasté. 

« Quand je suis arrivé dans SL comme un newbie [16], j’étais comme un bébé, nu comme un vers ne sachant pas bouger, ni m’orienter. Heureusement que j’ai rencontré des personnes qui m’ont aidé gentiment. »

Dans les séances qui suivront, de nouveau le récit de la découverte du jeu prendra le devant de la scène. 

John me décrit avec l’émotion des premières fois, ses premiers pas, ses premières chutes, ses premières courses, ses premiers vols, ses premières relations sociales d’abord très anonymes puis de plus en plus personnalisées. Ses « représentactions [17] » » résonnaient non sans plaisir avec « l’entre-jeu primitif » parents/bébé (Roussillon, 2008).

De fait, cette fois, les mauvais sorts laissaient la place à l’émergence de la vie dyadique et collective et à l’apprivoisement cognitif affectif et fantasmatique de cet espace non belliqueux où il est même possible de signaler aux responsables du jeu des abus !

J’ai beaucoup entendu parler d’une bande de copains et puis un jour, il me raconte qu’il a fait de connaissance sur SL avec des « nanas très sympas », certes en Argentine… mais avec qui il adore se balader dans la forêt ou sur la plage.

Alors que dans WoW, il n’était jamais arrivé à dominer le sentiment que son absence d’animation de ses créatures était synonyme de grands dangers et, a minima, de perte de gain, il arrivait dans SL à se séparer de son avatar unique sans trop d’angoisse en le laissant dans un endroit paisible. Il insistait sur le fait qu’il avait de plus en plus confiance dans la stabilité des liens construits en dépit du fait -étonnant pour lui- qu’il n’y avait pas un danger permanent à combattre obligeant à la cohésion.

La continuité de son identité semblait bénéficier d’une meilleure garantie.

L’introjection de la continuité des processus de réflexion en miroir de la thérapie, me semblait stabiliser sa continuité d’être, son identité.

Dans SL, il acheta un terrain et construisit une maison pérenne qui contrastait avec l’errance territoriale de WoW.

Plusieurs autres « nanas » firent leur apparition puis une « Amanda » qu’il retrouvait à heures fixes en pleine nuit à cause du décalage horaire. 

Malheureusement, elle disparut un jour sans crier gare. 

Cela me valut quelques remarques constructives lors d’une séance où j’avais 20 minutes de retard et où il avait trouvé porte close à mon cabinet : « j’ai cru que vous aviez disparu vous aussi, mais nous sommes bien dans un monde persistant en psychanalyse !! ». WOW, SL et la psychanalyse ont en commun la persistance !

Un mois plus tard, John me raconte qu’il est sorti avec Alice. 

Je mets véritablement dix minutes pour comprendre qu’il s’agit d’une collègue de son bureau, c’est à dire d’une relation présentielle et non distancielle via Internet !

La relation dure. À la fin de la lune de miel, John témoigne de quelques difficultés qui, surprise, donnent lieu à la négociation de compromis. En relisant mes notes de l’époque, je perçois après-coup l’ouverture de la narrativité de John à la libre association : une fluidité entre source pulsionnelle et symbolisation s’instaure.

Le travail psychothérapeutique se poursuivit pendant deux ans. 

3. La présence et l’absence

Pour John, WoW représentait sans doute une mise en scène d’une répétition traumatophile permettant toutefois la survivance d’un vrai self insérée dans une réalité virtuelle clivée.

Dans le transfert, John a pu exprimer son agressivité et expérimenter ma persistance de thérapeute qui n’est pas détruit par la haine mais, comme l’objet freudien qui « naît dans la haine ».

John a pu aussi élaborer combien ses espaces de jeu successifs étaient un reflet fidèle des transformations de sa réalité psychique initialement clivée en mouvements d’amour et de haine schizoparanoïde puis intégrant l’ambivalence dans un accès à la dépréssivité. C’est la fonction du jeu en général d’être une sphère initiale d’illusion qui permet la désillusion seconde. Dans le cas précis des jeux vidéo, cela présuppose le dépassement d’un clivage entre réalité psychique médiatisée par des objets virtuels non humains et réalité psychique des objets humains en présence. Cette conquête repose dans le jeu vidéo sur l’apprivoisement de la dialectique humains simulés, fantasmés et humains présentiels. Sur la scène du jeu psychothérapique, elle correspond à l’élaboration et l’introjection de la dialectique entre transfert présentiel et distanciel. Certains éléments de l’histoire de la psychothérapie de John illustrent particulièrement ces points de passage : son récit de l’engueulade avec son chef, la séance manquée, les avatars laissés sans angoisse dans SL, sa réaction à mon retard à une séance… 

Finalement, la trajectoire de cette séquence psychothérapeutique avec John témoigne du remodelage de son identité virtuelle traumatophile où le jugement d’épreuve de réalité était suspendu au profit d’une identité intersubjectivement authentifiée en séance où l’épreuve de réalité du jugement n’est pas écartée mais négociée. Mais plus encore, ce que John a sans doute pu reconquérir, c’est ce que C. David décrit comme « perversion affective » tempérée.

4. Sexualité et réalité virtuelle : une clinique de l’affect ?

L’investissement nostalgique de la réalité virtuelle correspond à un travail de virtualisation.

P. Lévy (1998) définit la virtualisation comme « une mutation d’identité, un déplacement du centre de gravité ontologique de l’objet considéré : au lieu de se définir principalement par son actualité (une “solution”), l’entité trouve désormais sa consistance essentielle dans un champ problématique »[18].

Selon lui, cette virtualisation est globalement avec l’activité psychique (par essence l’affect), le langage, la science, les techniques et les institutions sociales constitutive de l’hominisation. Elle n’est en elle-même ni bonne ni mauvaise. Crise maturative finalisée par une quête de sens, elle permet de quitter l’ici et maintenant au profit d’un questionnement sur les contraintes et les finalités de notre vie psychique et de nos actes. Elle tire sa fécondité de sa tension interrogative et, sa validité, de son éthique. C’est un « mouvement inverse de l’actualisation ».

Dans un article dédié à la thématique de la perversion affective, C. David [19], souligne en général la convergence entre virtualisation et mentalisation, et, entre virtualisation et affect. À ce titre, il considère que la virtualisation mérite de prendre place dans la boite à outils conceptuels de la clinique psychanalytique. 

Dans un travail antérieur en 1992 [20], C. David avait défini la perversion affective comme « une sorte de fétichisme de l’objet interne en rapport avec un insistant surinvestissement du virtuel ». En se référant à Lévy, il prolonge en 1999 sa réflexion et décrit la virtualisation du travail de l’affect.

Ses propositions cliniques sont dans notre perspective doublement précieuses car David met à l’œuvre cette conceptualisation du virtuel dans le cadre de la psychopathologie de l’excès de la (virtualisation de la) perversion affective mais aussi dans le cadre de ses variations chez tout un chacun : « nous sommes tous enclins à la perversion affective, à tel ou tel moment de notre existence. Aussi bien ai-je souligné l’universalité de la fonction de virtualisation dans le travail de l’affect qu’on retrouve à l’œuvre, selon bien sûr des modalités particulières (…) ».

Dans sa forme tempérée, la perversion affective, c’est la recherche « exquise » de l’affect pour lui-même dans un mouvement d’auto-affectation. Cet investissement de l’affect pour lui-même est consubstantiel au processus de mentalisation de la pulsion en général et, en particulier, au mouvement qui substitue au plaisir génital de décharge pulsionnelle le plaisir relevant de la participation affective et fantasmatique. 

Pour C. David [21], « le dispositif onirique et le patrimoine fantasmatique inconscient sont là dès le début de l’existence pour offrir les ressources et les éléments fonctionnels de la virtualisation, non seulement des objets sources de plaisir mais aussi du plaisir même, à travers des procédures d’anticipation, de réviviscence, de détours divers… autrement dit de mise en œuvre d’une certaine appropriation de l’absence et du manque inhérent à la temporalité vécue comme aux pulsations pulsionnelles ». 

A contrario, quand ce processus rompt ses liens avec la réalisation des buts pulsionnels et correspond à un surinvestissement du virtuel : « on voit le désir amoureux ne plus tant viser à l’accomplissement de l’acte sexuel que la réalisation d’une jouissance purement affective à la recherche d’une sorte d’orgasme psychique. Le versant psychique de la pulsion va se développer de façon dissociée de la satisfaction physiologique et peut, à la limite, s’organiser en vase clos. La satisfaction devient celle que le sujet tire lui-même d’un processus d’auto-affectation de la sensibilité ; marqué par la prédilection pour la satisfaction sans aboutissement génital substituant au plaisir de décharge de nouvelles valeurs. Celles-ci s’expriment par l’intériorisation et le déplacement du but sexuel (érotisation de la parole, de la pensée, du mouvement psychique), l’idéalisation, l’ajournement, la valorisation du manque, permettant de dépasser l’alternative présence-absence, voire l’investissement de l’absence, des processus psychiques et de l’investissement lui-même au détriment de l’échange actuel avec l’objet, de la représentation au détriment de la perception » [22].

Ce surinvestissement fétichiste de l’affect trouve son terrain d’observation d’élection dans le transfert de la cure-type mais comment ne pas entendre simultanément ce passage d’une psychologie de la virtualisation de l’affect à la psychopathologie d’un surinvestissement de l’affect dans le cadre de la (recherche) clinique psychanalytique du virtuel quotidien ? Les usages tempérés et addictifs de la « réalité virtuelle » ne reflètent-ils pas aujourd’hui les oscillations du sujet entre sublimation pulsionnelle et répétition morbide désobjectalisante ?

D’ailleurs, C. David lui-même fait le lien entre espace de la cure type et usage informatique : « on s’aperçoit aujourd’hui que le séjour dans le champ et la dimension du virtuel favorisé par l’informatique peut entraîner une dépressivité chronique si l’individu en vient à désinvestir ses relations effectives. Nous sommes bien placés, dans nos fauteuils, pour savoir comment l’acmé de certaines névroses de transfert, qui va de pair avec la concentration temporaire de l’essentiel des investissements psychiques sur le personnage de l’analyste, s’accompagne d’épisodes anxieux ou dépressifs plus ou moins aigus (…) qui a pour ressort un surinvestissement du lien transférentiel en tant que lien virtuel ».

Le rapport qu’établit ici C. David entre investissement de la réalité virtuelle et transfert dans la cure compris comme lien virtuel, est essentiel pour jeter les bases d’une psycho(patho)logie psychanalytique du virtuel quotidien. Notre proposition d’une « relation d’objet virtuelle », initialement périnatale, mais active la vie durant (Missonnier, 2009) s’inscrit dans cette filiation.

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 18 janvier 2017

Notes

1. Freud S., (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967.
2. « L’instance symbolisante est toujours déjà technologique » écrit J.L. WEISBERG (2003), Entre présence et absence, un virtuel toujours plus corporel. In : Missonnier, S., Lisandre, H., Le virtuel : la présence de l’absence. Paris, Éditions EDK.
3. Missonnier S., Devenir parent, naître humain. La diagonale du virtuel. Paris, Collection Le fil rouge, PUF
4. Bergson H., (1985), Matière et mémoire, Paris, PUF.
5. Freud S., (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967.
6. Faure-Pragier S., (2003), Le virtuel pourquoi ça marche ? Hypothèses psychanalytiques, In : Missonnier, S., Lisandre, H., Le virtuel : la présence de l’absence. Paris, Éditions EDK.
7. Freud S., (1923), Le moi et le ça. In : Essais de psychanalyse, Paris, Gallimard, 1981.
8. Lebovici S., (1960), La relation objectale chez l’enfant. Psychiatrie de l’enfant, VIII, 1, 147-226.
9. Roussillon R., (1999), Agonie, clivage et symbolisation. Paris, PUF ; Roussillon R., (2008), Le jeu et l’entre-je(u), Paris, PUF.
10. W. Gibson écrit dans son prémonitoire roman Neuromancien, (1984, Paris, Édition J’ai Lu, n° 2325) : « Le cyberespace. Une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques… ».

11. Leclaire M., Scarfone D., Vers une conception unitaire de l’épreuve de réalité. Revue Française de Psychanalyse, Tome LXIV, 3, 885-912.
12. Ce récit clinique a fait l’objet d’une stricte anonymisation en tentant d’opérer des modifications qui ne nuisent pas à l’authenticité de la trajectoire clinique globale.
13. Missonnier, S., Lisandre, H. (2003). Le virtuel : la présence de l’absence. Paris : Éditions EDK.
14. Faute de place pour une présentation de Second Life à la mesure des enjeux cliniques, je renvois le lecteur à ce lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/World_of_Warcraft.
15. Faute de place ici pour une présentation de Second Life à la mesure des enjeux cliniques, je renvois le lecteur à ce lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Second_Life.
16. Un newbie est une personne qui débute, un néophyte. Il peut aussi être écrit newbee. C’est une variante de new boy issue du langage familier de l’école et de l’argot militaire. Dans le domaine des jeux vidéo en ligne, le newbie est une personne inexpérimentée et ignorante des mécanismes du jeu. À l’opposé d’un newbie, on trouve le Roxxor ou encore le PGM (Professional Gamer). <http://fr.wikipedia.org/wiki/Newbie>.
17. Vincent J.D. (1988), Qu’est-ce que l’homme ? Paris, O. Jacob.
18. Lévy P., (1998), Qu’est-ce que le virtuel ? Paris, La Découverte/Poche, 1998.
19. David, C., (1999), Le travail de l’affect, contribution permanente à la mentalisation. Remarques autour de la perversion affective. Revue Française de Psychanalyse, n°1, T. LXIII, 13-26.
20. David, C., (1992), La perversion affective. In : La bisexualité psychique. Paris, Payot, 86-109.
21. David, C., (1999), Le travail de l’affect, contribution permanente à la mentalisation. Remarques autour de la perversion affective. Revue Française de Psychanalyse, n°1, T. LXIII, 13-26.
22. David, C., (1992), La perversion affective. In La bisexualité psychique. Paris, Payot, 86-109.

 

Bibliographie

Bergson H., (1985), Matière et mémoire, Paris, PUF.

David, C., (1999), Le travail de l’affect, contribution permanente à la mentalisation. Remarques autour de la perversion affective. Revue Française de Psychanalyse, n°1, T. LXIII, 13-26.

David, C., (1992), La perversion affective, La bisexualité psychique, Paris, Payot, 86-109.

Faure-Pragier S., (2003), Le virtuel pourquoi ça marche ? Hypothèses psychanalytiques, Missonnier, S., Lisandre, H., Le virtuel : la présence de l’absence, Paris, Éditions EDK. 

Freud S., (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967.

Freud S., (1923), Le moi et le ça in Essais de psychanalyse, Paris, Gallimard, 1981.

Lebovici S., (1960), La relation objectale chez l’enfant, Psychiatrie de l’enfant, VIII, 1. 147-226.

Leclaire M., Scarfone D., Vers une conception unitaire de l’épreuve de réalité, Revue Française de Psychanalyse, Tome LXIV, 3, 885-912.

Lévy P., (1998), Qu’est-ce que le virtuel ? Paris, La Découverte/Poche, 1998.

Missonnier, S., Lisandre, H. (2003). Le virtuel : la présence de l’absence, Paris, Éditions EDK. 

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Vincent J.D., (1988), Qu’est ce que l’homme ? Paris, O. Jacob.

Weisberg J.L., (2003), Entre présence et absence, un virtuel toujours plus corporel, In Missonnier, S., Lisandre, H., Le virtuel : la présence de l’absence, Paris, Éditions EDK.

Quand une psychanalyste est confrontée à la psychanalyse avec l’enfant

Les organisateurs de ces conférences d’introduction à la psychanalyse ont souhaité une clinique contemporaine pour traiter des différents thèmes de l’année. À ce sujet, je voudrais vous faire remarquer un détail du titre : la psychanalyse avec l’enfant. Je me souviens d’un échange avec Mme Florence Guignard, Membre Honoraire la SPP et présidente de la SEPEA (Société pour l’étude de la psychanalyse des enfants et adolescents). C’était à l’époque où il s’agissait de faire reconnaître la spécificité des psychanalystes d’enfants appartenant à la SPP auprès de l’Association Internationale de Psychanalyse dont Madame Guignard est toujours notre représentante auprès de cette instance : comme il est habituel de dire psychanalyste de l’adulte, on pensait « Psychanalyse de l’enfant » mais ce terme ne nous semblait vraiment pas convenir, en revanche, le terme « psychanalyse avec l’enfant » nous paraissait beaucoup plus adéquat. Cette petite différence, nous introduisait en effet sans que j’en ai eu grande conscience à l’époque dans la clinique contemporaine, car elle mettait d’emblée l’accent, non pas sur deux termes, mais sur trois : le patient, l’analyste, et cet espace entre les deux, espace intermédiaire, intersubjectif, qualifié de « tiers analytique » initialement par Thomas Ogden (psychanalyste américain) puis par André Green qui en a fait un objet de recherche très important.

Arrêtons-nous quelques instants sur ce « tiers analytique ». Il est silencieux car en grande partie préconscient ou inconscient. Il fonctionne chez l’analyste mais aussi et ceci est très important, également chez l‘enfant ou chez l’adolescent. Comment se constitue-t-il ? Différemment mais parallèlement chez les deux partenaires. On pourrait penser aux perceptions réciproques au moment de la rencontre, à l’écoute de l’autre, aux pensées en latence ou préconscientes, aux rêveries et fantasmes éventuels de chacun, au partage émotionnel et des affects dans la séance, aux projections mutuelles. C’est le produit de l’expérience de ces interactions inconscientes de la subjectivité de chacun qui constitue ce tiers analytique et participe ainsi du processus analytique. Il va acquérir une vie propre dans le champ interpersonnel entre l’analyste et le patient en se transformant au fil du temps de la cure.

La mémoire de l’analyste est particulièrement sollicitée dans cet espace, soit pour enregistrer et garder précieusement tel propos ou telle observation de son patient, tout en restant silencieux ou éventuellement pour produire une interprétation par les liens établis entre l’actuel de la séance et ce qui a été conservé comme en attente. Quand l’interprétation est adéquate, le patient la reçoit et se l’approprie dans un insight. Cet espace intermédiaire intersubjectif, virtuel, se transformera au fil des séances et concernera autant l’analyste que l’enfant, tout en restant spécifique à chacun.

Le transfert positif ou négatif et le contre-transfert tels que Freud les a conceptualisés gardent toute leur pertinence car ils se situent au niveau du sujet. 

Je voudrais souligner l’importance en séance pour le thérapeute du savoir attendre et faire confiance à cet espace intermédiaire, il est parfois nécessaire de s’armer de patience sinon l’interprétation n’apportera aucune modification psychique chez l’enfant. 

Pour approcher la nature de cet espace intermédiaire, nous pouvons faire appel à Winnicott, à Bion et à Mélanie Klein. Le premier, Winnicott, pour ses travaux sur le holding et pour cette phrase célèbre : « un bébé seul n’existe pas sans sa mère ou un substitut » (comme on pourrait ajouter : un analysant n’existe pas sans son analyste). Bion, pour sa théorie de la pensée, en particulier, la fonction alpha de la mère qui lui permet de s’adapter aux besoins de son bébé ; à cette fonction alpha maternelle correspondent les capacités de rêverie de l’analyste en séance. Enfin à Mélanie Klein pour son travail sur l’identification projective.

Le traitement psychanalytique avec les enfants

Une donnée fondamentale s’impose, incontournable, le devoir grandir de l’enfant : grandir dans sa tête s’entend. Il a un modèle à suivre, celui de ses changements corporels qui eux ne demandent presque pas son avis pour le faire. Il en va tout autrement pour le psychisme. Le désir fréquemment rencontré chez les enfants de rester inchangé, de rester « le petit », peut alors entrer en conflit avec lui-même et avec la perspective de l’analyste. D’un autre côté et c’est là le côté gratifiant de ces traitements, les séances avec les enfants sont toujours marquées à un moment ou à un autre de ces pulsions de vie qui caractérisent l’enfance en développement.

 Ce sont les parents qui en général en font la demande. Cet entretien initial est très important en ce qu’il permet à l’analyste d’avoir quelques représentations des objets du monde interne de l’enfant : la mère, le père, leur histoire personnelle, la fratrie, le couple parental et de saisir à travers leurs dires, les difficultés de l’enfant et leur impact dans la famille. Il permet également d’apprécier la nature de la demande des parents. Cet entretien peut être renouvelé autant que nécessaire et se poursuivre ponctuellement au cours du traitement ou pas. Dans beaucoup de cas, il m’apparaît comme une très bonne chose que les parents se sentent accompagnés et soutenus au cours du traitement de leur enfant. Ces échanges contribuent souvent à sa bonne marche. 

Cet entretien avec les Parents sera suivi d’une rencontre avec l’enfant, éventuellement d’un travail préliminaire avant de pouvoir préciser l’engagement thérapeutique des deux parties. Cet ordre initial est classique mais il peut être modifié.

Plus l’enfant est jeune, moins il aura la capacité de formuler ses pensées et sa demande ! L’analyste devra alors s’appuyer sur la demande des parents, son expérience clinique, ses connaissances, son contre-transfert pour se déterminer. 

En période de latence, l’enfant maîtrise le langage et il est à même de formuler une demande d’aide. Parfois, il peut avoir recours à des métaphores poétiques pour exprimer son mal-être quand l’analyste l’interroge :

 Un garçon de 8 ans « Je viens pour me faire redresser la coiffure ».

Une fillette de 9 ans particulièrement inhibée « Oui… Mais… J’ai un trou dans mon tennis et l’eau rentre dedans quand il pleut ».

Le rythme des séances peut varier d’une à trois par semaine. Le rythme dépend très souvent et en partie, des disponibilités de temps, de distance et d’argent des parents, ceci est particulièrement vrai en privé. Mais il faut savoir que le processus analytique ne dépend pas forcément du nombre de séances hebdomadaires cependant plus le nombre est grand plus le processus a de chance de s’installer en raison du transfert.

 Y a-t-il une règle à énoncer à la première séance du traitement ? Oui, elle est fonction de l’âge de l’enfant. Un exemple : Tu as à ta disposition des jouets, du papier, des feutres, de la pâte à modeler. Tu peux choisir de jouer, dessiner et parler. C’est ainsi que nous pourrons travailler ensemble.

Clinique : Paul a 5 ans quand il commence son traitement, il a été adopté quand il avait 3 ans. Il vient 2 fois par semaine pour des angoisses paranoïdes, des cauchemars, des épisodes de démangeaisons nocturnes qui le laissent épuisé. Nous travaillons déjà depuis quelques deux années quand arrive la séance suivante : Je le découvre assis par terre en-dessous d’une fenêtre pas très loin de mon fauteuil. Ses jambes sont repliées et croisées devant lui, immobile, silencieux, une couverture sur le dos ramenée sur le devant. Je fantasme immédiatement sur les postures et les coutumes des hommes de son lointain pays d’origine. Ce jeu identificatoire qui érotise le transfert avec la mère-analyste établit un lien avec son passé et va lui permettre un jeu beaucoup plus régressif avec la couverture, maintes et maintes fois répété à l’identique, jeu qui implique mon regard et un échange verbal très simple. Avant de regarder plus avant ce jeu, il convient de s’interroger sur le sens possible de la position de Paul quand je le découvre (assis au sol, immobile) Ne se présente-il pas, ainsi, plus comme objet des pulsions de l’objet et non comme le sujet, non comme la source de son propre mouvement pulsionnel ? La suite du jeu confirmera ce double retournement pulsionnel (actif en passif et retournement de la pulsion sur le Moi propre) qui qualifie ce qu’André Green appelle « le Travail du Négatif ». Le Moi de l’enfant en tant que sujet se rétracte et dénie ses besoins et ses désirs ; Ce que nous pouvions déjà supposer dans les premières années de la cure quand il opposait à toutes mes suggestions une dénégation et quand il refusait énergiquement mes interprétations. 

Le nouveau jeu : Paul choisit un endroit sur le tapis coloré qui restera toujours le même, le coin opposé en diagonale à celui de mon fauteuil, donc a distance de moi, à la limite du tapis très investie par lui en regard du carrelage au-delà, zone menaçante et lieu de tous les naufrages. Paul se met à quatre pattes et il essaie de se cacher entièrement sous une couverture qui est un peu petite pour sa taille. Il m’est déjà évident que la couverture et la distance entre nous le protègent d’une imago maternelle dangereuse :

Paul : « Est-ce-que tu me vois là ? »
Moi : « Je vois tes cheveux ». Il rectifie sa position ou la couverture ou les deux.
Paul : « Et là, est-ce-que tu me vois ? »
Moi : « Oui, je vois ton pied ».

Le jeu se poursuit sur le même mode jusqu’au moment où je lui dis : « non, là je ne te vois plus ! » Paul sort alors de la couverture, apparemment satisfait, et passe sans plus à un autre jeu. Contre-transférentiellement ce jeu si particulier de coucou me laissait très patiente malgré sa durée et sa répétition. Il me touchait émotionnellement en me donnant à imaginer le petit bébé qu’il avait été, laissé seul pendant de longues heures probablement avec une couverture pour seule compagnie. Dans ce jeu, Paul me fait assister comme à une disparition progressive de lui-même, de sa forme, de la forme de son Moi en quelque sorte… cela m’évoquait des angoisses extrêmes vécues autrefois à relier peut-être à un affect d’inexistence, à une perte interne relative à sa propre forme, l’anéantissement déjà évoqué. Dans le transfert, ce jeu peut avoir un double sens : il joue à se faire disparaître, m’exposant sa déréliction vécue autrefois et adressée à moi peut-être comme un reproche et une demande… Mais en se cachant il me fait disparaître du même coup reprenant dans un processus actif la situation d’abandon vécue passivement. La couverture, une barrière protectrice mais aussi symbolique d’un contenant que Paul grâce à la répétition a pu revitaliser par l’action de mon regard sur lui et de ma voix, constituant ainsi comme une seconde peau dans la terminologie de D. Anzieu. Paul a utilisé son corps, mon regard et ma voix dans un accomplissement hallucinatoire transférentiel dans une charge libidinale réparatrice de sa relation primaire. Pour dire autrement : Nous avons joué le jeu de l’espace d’illusion dans une aire transitionnelle qui aurait pu durer éternellement. 

Deux années plus tard, reprenant ponctuellement ce jeu, toujours en début de séance, il se déplace dans l’espace et vient s’installer contre le divan se rapprochant ainsi de moi. Arrivé au point ultime de son déroulement habituel et sollicité par moi de se rappeler, il évoque un souvenir du temps où il était placé dans une famille d’accueil (après avoir été retiré à sa mère). « Quand je restais seul trop longtemps, je finissais par avoir peur des cris des animaux, alors je me réfugiais derrière un canapé, il y faisait noir alors j’avais peur des araignées ». Quelques mois plus tard, dans ce même lieu, arrivé à ce point du jeu et à nouveau sollicité par moi : « Je me cachais derrière le canapé pour échapper aux coups du père nourricier ! ». Ce jour-là Paul avait pris la couverture pour la dernière fois. J’ai pensé : il n’en a donc plus besoin ! Le jeu avec la couverture a pris certainement des significations différentes au fil du temps. Je peux penser à une fonction de pare-excitation pendant tout ce temps par rapport à des ressentis de manque et de danger mais aussi, en dernier lieu, au moment de l’émergence d’une référence paternelle inattendue et combien redoutable pour lui dans ce qu’elle pouvait contenir de pulsionnel sexuel. Nous allons nous retrouver dès ce moment dans une possible relation triangulaire Œdipienne en raison d’un changement dans le processus. Le transfert de maternel devient paternel. Paul va pouvoir alors développer petit à petit des capacités d’introspection et d’insight. Mes interprétations ne sont plus déniées et elles font sens pour lui. La couverture était bien là pour marquer la limite entre le dedans et le dehors et sa fonction intériorisée comme contenant va lui permettre de compter sur son monde interne et sur ses capacités de penser.

Quelques visées de la psychanalyse avec l’enfant

La guérison des symptômes qui entravent son bon développement ou son plaisir à vivre ou celui de ses parents.

Repérage des angoisses, évaluer leur intensité. Aider l’enfant à les verbaliser. Le cadre rigoureux fixé par l’analyste peut être perçu par l’enfant comme un véritable contenant. Il peut alors y déposer rapidement le plus encombrant.

Permettre à l’enfant de faire émerger du refoulé de l’inconscient en exprimant des fantasmes dits originaires, de séduction, de castration et de scène primitive qui organisent ses conflits.

Travailler sur le conflit entre le Moi et ses pulsions et ses objets internes dont le surmoi et avec la réalité. C’est dire, au minimum, de renforcer le Moi et lui permettre ainsi d’avoir un meilleur contrôle sur l’angoisse et sur sa vie pulsionnelle.

D’une façon plus générale, permettre à l’enfant d’accroître ses capacités à pouvoir exprimer ses états mentaux et émotionnels, avoir plus de représentations et pouvoir s’appuyer sur son monde interne pour pouvoir penser. Avoir plus de représentations : Qu’est-ce que cela signifie pour l ‘enfant ? Il nous faut revenir à Freud qui a distingué deux types de représentations dès 1895 (Projet d’une Psychologie scientifique) : les représentations de chose essentiellement visuelles qui dérivent de la chose. Elles appartiennent à l’inconscient et résultent d’un investissement d’images mnésiques voir de traces mnésiques et les représentations de mots. Ces dernières sont essentiellement acoustiques, elles dérivent du mot et appartiennent au système préconscient-conscient. Je cite toujours Freud : C’est par l’association à une image verbale (représentation de mot) que la trace mnésique (représentations de chose) acquière une qualité de conscience, liaison fondamentale.

Ce travail de liaison, au fil des séances, va se développer grâce au processus analytique en cours, aux mots du thérapeute dictés par son contre-transfert et en réponse aux multiples expressions de l’enfant dont son langage bien sûr. Les mots de l’enfant vont ainsi acquérir une qualité hallucinatoire, un double sens, incluant ses affects qui vont enrichir ses capacités à pouvoir penser. Le tissu représentatif augmentant son épaisseur permet alors que les mouvements pulsionnels se traduisent en petites quantités ; Ce qui favorise un meilleur fonctionnement psychique.

Quel que soit l’âge de l’enfant, l’approche de l’analyste sera guidée dans sa technique par le transfert établi d’emblée par la situation analytique dès la première rencontre et par son contre-transfert. Il existe quelques différences dans la technique selon l’âge ou la nature des problèmes de l’enfant. 

Là, dans la séance, l’observation du bébé et ses interactions avec son environnement dont les parents, le plus souvent la mère et l’analyste bien sûr. La thérapeute s’adressera alors soit au bébé directement soit à la mère ou aux deux en même temps.

Ici, les dessins, le jeu et la parole et parfois un rêve apporté, constituent le support de la séance. Mais, dans tous les âges, l’analyste restera le même dans son attention au partage de l’expérience émotionnelle de la séance qui implique les deux protagonistes. À ce sujet, A. Ferro (psychanalyste italien), parle du champ de la séance analytique. Michel Ody (membre formateur de la SPP), évoque l’importance d’un équilibre à maintenir en tenant compte de la dialectique intrapsychique/inter-psychique. 

 Il me faut aborder des spécificités, voir des difficultés pour l’analyste qui travaille avec les enfants. Avec le patient adulte, la réserve, le retrait de l’analyste favorise les associations libres et la levée des refoulements. Avec l’enfant, le silence n’est plus de mise et le dosage de la parole de l’analyste se révèle très délicat et toujours en fonction de son petit patient. 

L’enfant dans la période de latence est très souvent confronté à des ratés de son complexe d’Œdipe, il s’agira plutôt à l’inverse de ce qui se passe pour l’adulte et grâce au processus analytique de favoriser un refoulement qui était jusque-là insuffisant. 

The last not the less, le contre-transfert de l’analyste se trouve sollicité par les parties infantiles de son petit patient dans ses propres parties « infans » connues ou dans des zones inconnues de lui, l’exposant ainsi à une certaine déstabilisation dans son travail et à la nécessité d’élaborer son contre-transfert sinon de se donner la possibilité de parler avec un collègue plus expérimenté

L’enfant comme l’adulte dans la cure est soumis à la compulsion de répétition dont l’origine est traumatique, sexuelle ou autre. Il me semble que la répétition chez lui est souvent plus difficile à discerner probablement pour la raison que l’enfant est un être en devenir.

L’interprétation 

L’interprétation est clairement en lien avec l’âge de l’enfant et avec le développement psycho-affectif mais surtout en adéquation avec le processus en cours ; Pour cela, il nous faut parfois attendre longtemps le moment propice car il s’agit moins d’une affaire de contenu que du processus analytique en cours. Il ne convient pas d’interpréter à tout va les éléments en rapport avec le complexe d’Œdipe.

Je me souviens d’une fillette de neuf ans, hyperactive avec un trouble majeur de la pensée, en traitement trois fois par semaine. Elle fonctionnait un peu comme une éponge absorbant sans discernement ce qu’elle entendait à la TV ou dans d’autres lieux, s’identifiant de façon adhésive à ce qu’elle percevait. Elle se comportait donc pendant un temps en fonction d ‘identifications momentanées. Il en résultait des paroles confuses, abondantes, un discours chaotique. Elle n’avait pas mis en place suffisamment d’activité symbolique personnelle. On aurait pu penser qu’elle avait une vie fantasmatique riche mais elle était fausse car en grande partie empruntée. Cependant les fantasmes sadomasochistes étaient bien présents dans les jeux et dans ses paroles et dans sa relation avec moi, en séance. Dans une supervision avec le Dr Donald Meltzer, psychanalyste londonien qui participait aux rencontres scientifiques organisées par le GERPEN (Groupe d’études et de recherches psychanalytiques pour le développement de l’enfant et du nourrisson), je lui faisais part de mes doutes par rapport à mes interprétations. Il me répondit de ne pas m’en faire pour cela, car le plus important pour cette enfant c’était qu’elle puisse se rendre compte que sa thérapeute pensait à propos de ce qu’elle disait. Petit à petit, effectivement, cette fillette a pu commencer à pouvoir montrer dans ses activités de jeux, dans ses dessins, dans ses propos, plus de cohérence et elle a pu mettre en place des capacités de penser. Cette enfant avait démarré son développement avec un trouble de la pensée et en raison de ce manque à pouvoir penser, elle avait été livrée en quelque sorte à la masturbation compulsive, à une vie fantasmatique très primitive de type masturbatoire et à des fantasmes sadomasochistes. Au cours du traitement dans sa relation transférentielle avec moi, des indices d’amour commencent à apparaître en opposition aux contenus persécutoires ou agressifs. Un processus d’introjection d’un objet qui pense a pu s’installer. Nous ne sommes donc pas ici dans la nécessité d’analyser un conflit émotionnel comme dans une analyse classique mais dans celle de favoriser un développement de la pensée.

Pour mieux comprendre ce dont il s’agit dans ces dysfonctionnements, revenons au tout début du développement de l’abstraction chez le bébé de ce qui deviendra ultérieurement la pensée. Il s’agit de moments initiaux, fondamentaux dans une interaction du bébé avec son environnement. Quand le bébé éprouve un besoin (comme un désir de téter par exemple), il s’agite, se fait entendre mais la mère ou le substitut maternel, ne répond pas à cette demande ; Le bébé est alors comme obligé, pour faire face, de mettre en place dans sa tête un rudiment de réponse pour combler le manque qu’il éprouve, l’absence de la satisfaction attendue. La mère a pu être dans ce moment précis réellement absente ou indisponible au bébé, la tête occupée par une pensée concernant le père du bébé ou un autre enfant par exemple. Les inadéquations entre le bébé et son environnement sont ainsi porteuses du développement mental, elles peuvent être aussi, selon les caractères propres de chaque partie et selon leur quantité, sources de difficultés à venir pour le bébé comme on a pu le voir dans les deux cas cliniques exposés.

Plus l’enfant est petit, plus l’analyste est amené à prêter son langage pour traduire en mots et en pensées le comportement, le jeu, le dessin. Il peut intervenir avec des commentaires, des suggestions, faire une interprétation en utilisant des mots simples toujours adaptés à l’enfant. Habituellement, les enfants ont peu de capacités pour associer verbalement. Mais ils associent à leur manière, dans la dynamique de la séance, en modifiant leur jeu ou en dessinant. 

Les mécanismes de défense en place peuvent être interprétés quand cela est possible d’y toucher ; ils sont plus souples chez l’enfant que chez l’adulte.

 Le jeu permet à l’enfant avec l’aide de son thérapeute de reconsidérer les fantasmes de son monde interne, une sorte de scénarisation nouvelle émerge comme une réélaboration des faits externes ou historiques. 

Les dessins constituent souvent une sorte de brèche ou une ouverture sur le monde interne de l’enfant, quelque chose est produit sur la feuille et doit être déchiffrée. Il peut représenter un type de relation dans le monde émotionnel de l’enfant. L’analyste doit solliciter les associations de l’enfant comme pour le rêve quand cela est possible. 

Les traitements sont d’une longueur très variable mais, souvent, d’une durée plus courte que dans les cures d’adulte. 

 Je les ai souvent envisagés plus en termes d’accompagnement psychanalytique de l’enfant qui rencontre une difficulté dans son développement à un moment donné. L’objectif a globalement pour visée alors d’aider l’enfant à améliorer son fonctionnement psychique. 

 Il arrive souvent que les parents interrompent la cure quand le symptôme a disparu.

Dans tous les cas, l’analyste doit imposer si possible, un temps d’élaboration de la fin du traitement. Quand l’analyste estime que le travail entrepris est terminé, il y met fin en pensant que tout n’est peut-être pas analysé mais que l’enfant va encore se développer.

Je vous remercie de votre attention.

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 24 mai 2017

La psychanalyse et la nouvelle psychiatrie. Chimiothérapie et psychothérapie

Depuis une vingtaine d’années, les névroses et les psychoses qui existaient au temps de Freud ont été remplacées par de nouvelles maladies mentales, comme le Trouble d’Hyperactivité avec Déficit de l’Attention, (T.H.A.D.A. (traduction d’ADHD, acronyme d’ Attention Deficit Hyperactivity Disorder), le Trouble du Déficit de l’Attention (T.D.A., traduction d’A.D.D. acronyme d’Attention Deficit Disorder), le Trouble d’Opposition Provocation (T.O.P.), le Trouble des Conduites, les Troubles Obsessionnels-compulsifs (TOCs), le « Multiplex », la Phobie Sociale, le Désordre Panique, les Troubles Étendus du Développement, ou encore les « Désordres Dépressifs Majeurs ». 

Une nouvelle psychiatrie est née. Elle ne se contente pas simplement, comme l’ancienne psychiatrie l’a fait si souvent, de changer le nom des maladies, faute de pouvoir les guérir. Elle déplace et regroupe les anciennes entités suivant une logique dictée par la science, ce qui implique à chaque fois un remède spécifique. Elle s’intègre ainsi à une « médecine fondée sur la preuve » dans laquelle l’action des praticiens découle d’une recherche soumise à sept critères :

1) Faire appel à plusieurs théories de référence
2) Détailler le contenu de l’intervention du ou des soignants dans un manuel
3) Faire ce qui est écrit
4) Vérifier qu’on l’a fait
5) Publier des articles scientifiques et des rapports de recherche détaillés
6) Constituer un groupe témoin
7) Avoir un faible taux d’abandon.

Dans cette liste, la charge d’administrer la preuve repose principalement sur le sixième point, « Constituer un groupe témoin ». Il implique que la preuve repose sur des données statistiques recueillies à propos d’un premier groupe de patients, ou de faits cliniques, étudiés, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que David Sackett, l’inventeur de la médecine fondée sur la preuve, était un épidémiologiste. 

Mais peut-on vraiment dire qu’une statistique prouve quoi que ce soit ? J’ai plus de chance de mourir d’un cancer bronchique si je fume que si je ne fume pas, mais il n’est pas prouvé que je n’aurai pas un cancer bronchique si je n’ai jamais fumé de ma vie. Imagine-t-on une justice qui se contenterait de statistiques en matière de preuves, et qui condamnerait un inculpé pour vol parce qu’il est pauvre, sous prétexte que les vols sont plus souvent commis par les pauvres ? Comme les juges, les cliniciens, médecins, et surtout chirurgiens, sont habitués à être bien plus exigeants. Ils interrogent avec soin leurs malades, les examinent en suivant des procédures systématiques, et à partir d’un faisceau d’éléments disparates construisent une ou plusieurs hypothèses cliniques. Ils demandent alors des examens complémentaires, comme des radiographies, des dosages dans le sang ou des examens bactériologiques qui leur apportent la preuve que leur hypothèse est vérifiée ou infirmée. La recherche médicale ne procède pas autrement que les cliniciens, mais son rythme de progression est bien plus lent. Pendant une première étape, son approche est en effet purement statistique : pendant des siècles, les médecins ont broyé des écorces de saule et les ont administrées à des malades fiévreux. Le plus souvent, leur température diminuait. Puis au XIXe siècle, on a isolé le principe actif de ce remède, l’acide acetyl-salicylique, et on l’a commercialisé sous le nom d’ « aspirine ». Mais on n’a pu démontrer le mode d’action biochimique de l’aspirine qu’au milieu du XXe siècle. Les statistiques peuvent indiquer une direction de recherche, mais on ne peut leur demander d’administrer des preuves. 

L’ancienne psychiatrie était le parent pauvre de la médecine à cet égard. Toutes ses découvertes étaient d’ordre statistique. Souvent des patients schizophrènes s’amélioraient après un accès de malaria ou une crise d’épilepsie. On inoculait donc le plasmodium malariae à des patients chroniques, ou on provoquait chez eux des crises d’épilepsie artificielle par des chocs électriques ou des médicaments. Au moment de la débâcle de 1940, des patients internés depuis de longues années avaient été perdus au cours de leur évacuation, et beaucoup d’entre eux s’étaient très bien adaptés en dehors de l’Asile. On pouvait donc traiter dans la communauté un grand nombre de patients chroniques, ce qui fut le point de départ de la psychiatrie de secteur. Dans ces deux exemples, il restait à expliquer pourquoi les électrochocs avaient un effet sur la schizophrénie, et comment le fait de vivre à peu près normalement changeait la nature des psychoses chroniques.

La nouvelle psychiatrie cherche donc à satisfaire aux exigences de la médecine fondée sur la preuve : les chefs de service et les professeurs d’université s’efforcent d’être éclectiques et d’avoir dans leurs équipes aussi bien des cognitivistes que des biochimistes et parfois des psychanalystes. Leurs recherches sont publiées en Anglais par les revues médicales les plus réputées, comme The Lancet, le New England Journal of Medicine, et les grandes revues psychiatriques, comme le Journal of the American Journal of Psychiatry ou les Archivs of Psychiatry, les seules qui comptent pour le recrutement et le classement des universitaires. Chaque année, nos collègues psychiatres reviennent de congrès où avec des milliers d’entre eux, venus du monde entier, ils ont entendu des universitaires et des chercheurs de renom leur apprendre les dernières découvertes. Des associations de patients, une pour chaque nouvelle maladie, soutiennent leurs médecins et les progrès de la nouvelle science. 

Des séries importantes et homogènes de malades sont traitées en double aveugle, ce qui permet de vérifier ou de réfuter l’efficacité du médicament étudié, et donc la vérité de la théorie qui sous-tendait son utilisation. Par exemple, l’action de la Fluoxétine (Prozac) sur les Désordres Dépressifs Sévères a été testée sur 1700 patients et comparée à celle de placebos avant sa commercialisation.

Les progrès de cette nouvelle psychiatrie sont rapides, comme en témoignent les éditions successives du Manuel Diagnostique et Statistique de l’Association Américaine de Psychiatrie (« DSM IV »), qui s’est substitué pour la psychiatrie nouvelle aux manuels et aux traités de la psychiatrie classique. Par exemple, dans le DSM IV, les « Désordres Dépressifs Majeurs » regroupent ce qui était autrefois la mélancolie comme maladie, et la dépression comme symptôme. De même, le THADA se substitue à l’Hyperactivité isolée qui figurait dans les éditions précédentes, jusqu’à la troisième, révisée, nommée « DSM III R ». La Phobie Sociale, qui figurait dans le DSM III après avoir été d’abord décrite au Japon, est devenue le « Désordre d’Anxiété Sociale » dans le DSM IV. 

En s’adossant à des recherches conduites selon ces principes, la nouvelle psychiatrie apporte un remède spécifique à chacune de ces nouvelles maladies. Ainsi l’angoisse psychotique des adolescents doit-elle être attaquée par des doses massives des neuroleptiques de la nouvelle génération comme la risperidone (Risperdal), le T.H.A.D.A. est-il traité électivement par le méthylphénidate (Ritaline), les syndromes dépressifs majeurs par l’amitryptiline (Laroxyl, Elavil), les états dépressifs modérés par la fluoxétine (Prozac) et d’autres antidépresseurs de la même famille, le Désordre d’Anxiété Sociale par la paroxetine (Paxil), ou encore les TOCs par la clomipramine (Anafranil).

Pour examiner de plus près les fondements de la nouvelle psychiatrie, je me limiterai à deux exemples seulement, parce que leur documentation est facile d’accès et qu’il s’agit d’affection très répandues, le Trouble des Conduites, et les Syndromes Dépressifs Modérés. 

I. Le Trouble des Conduites

Malgré la bénignité de cette expression, le « Trouble des Conduites » désigne aujourd’hui à peu près ce qu’on a appelé autrefois « perversions instinctives », puis « personnalités psychopathiques ». Il est très difficile de traiter le Trouble de la Conduite, mais celui-ci a un précurseur, le Trouble d’Hyperactivité Avec Déficit de l’Attention (THADA) sur lequel on peut maintenant agir. Le Rapport de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale sur Le Trouble des Conduites fait la synthèse d’un très grand nombre de recherches, en majorité Nord-Américaines. Conformément aux principes de la médecine fondée sur les preuves, le Rapport de l’I.N.S.E.R.M. explore de très nombreuses pistes, à commencer par la seule qui était envisagée au début du siècle dernier, une anomalie constitutionnelle.

Tempérament et caractère

Certaines recherches distinguent le « tempérament », qui « aurait une base constitutionnelle voire génétique », du « caractère », qui serait au contraire acquis au cours du « développement ». La « personnalité » englobe le tempérament et le caractère. Le « tempérament difficile », c’est-à-dire la « qualité négative de l’humeur, la faible persévérance, la faible adaptativité, la forte destructivité, des réactions émotionnelles intenses, l’hyperactivité et le retrait social » est corrélé au Trouble d’Hyperactivité Avec Désordre de l’Attention, ce qui justifierait un dépistage et une chimiothérapie précoces. Malheureusement, d’autres recherches montrent que le tempérament difficile est aussi corrélé avec les « troubles internalisés » des enfants anxieux et difficiles, ce qui empêche toute conclusion hâtive.

Génétique

Ce renouveau d’intérêt pour le « tempérament » est lié aux découvertes nouvelles que permet l’étude du génome humain. Le THADA « présente une susceptibilité génétique forte ». Il est de 4 à 10 fois plus fréquent dans les familles de sujets atteints du THADA . Les études de jumeaux élevés dans des familles différentes semblent en apporter la preuve cruciale. Toutefois une recherche relève que la plupart des jumeaux étudiés ont été élevés dans des environnements comparables : séparations précoces après des traumatismes familiaux, familles d’accueil recrutées dans la même région et les mêmes conditions socio-économiques et suivies par les mêmes équipes. 

En réalité, on ne peut établir de lien direct de causalité entre ce que l’on sait actuellement sur les gênes et sur le THADA. Seule une infirme partie du génome a été étudiée, comme les gènes du récepteur dopaminergique D5, du transporteur de la sérotonine 5-HTT, et du Calcyon, les gènes codant pour les récepteurs de la dopamine comme le DRD4 , ou le DRD5 Les résultats ne sont pas concordants. Il semble que les régions choisies l’aient été non parce qu’elles ont un quelconque rapport avec la question de l’attention, mais parce qu’elles ont déjà été étudiées antérieurement en raison de leur rôle dans l’action des médicaments psychotropes. Les recherches actuelles en génétique font apercevoir un univers de découvertes fascinantes, mais dont les zones éclairées sont infimes par rapport à l’étendue de celles qui n’ont pas été encore explorées.

Les traumatismes

Il est tout à fait possible qu’un facteur génétique à découvrir soit responsable de l’intensité particulière de l’hyperactivité habituelle du jeune enfant. Pour les psychanalystes, le rôle de l’environnement est toujours déterminant. Deux facteurs doivent être distingués. D’une part les carences affectives précoces, sous la forme de séparations du milieu familial dans les premières années de la vie pour des raisons sociales ou médicales. D’autre part l’investissement particulier de l’hyperactivité par les parents, qui l’interprètent comme un signe de la ressemblance de l’enfant avec un personnage agressif qui a joué un rôle important dans leur vie. Les deux mécanismes se combinent souvent, par exemple quand une jeune mère abandonnée par un conjoint brutal interprète l’agitation de l’enfant comme le signe qu’il est tout le portrait de son père. 

Le rôle des carences affectives précoces n’est pas méconnu par les rédacteurs du Rapport. Certaines études citées lient chaque type de trouble des conduites (TOP, comportement agressif et THADA) à des attitudes parentales spécifiques. D’autres montrent au contraire qu’il n’y a pas de relation entre le THADA et les conduites parentales. Le Rapport cite aussi des études qui montrent que l’État de Stress Post-Traumatique (ESPT), qui, dans la nouvelle classification, a supplanté l’ancien Syndrome de Désordre Post-Traumatique (PTSD), est souvent associé au THADA.

Biochimie

On s’attendrait à ce que l’essentiel des travaux biochimiques rapportés soient consacrés à l’attention, puisque c’est en corrigeant le déficit de l’attention que l’on espère prévenir le Trouble des Conduites. Mais il n’en est rien. Toutes les recherches biochimiques rapportées envisagent l’action directe des amphétamines sur la motricité, et non sur l’attention. Le méthylphénidate (la ritaline) bloque le transporteur de la dopamine, ce qui augmente la dopamine présente dans la synapse. Certaines recherches montrent que les concentrations des métabolites de la dopamine dans le liquide céphalo-rachidien des sujets impulsifs et agressifs sont très basses. D’autres montrent qu’elles sont au contraire très élevées. Quelques contradictoires que soient les résultats de ces recherches, elles reposent toutes sur l’hypothèse que l’action de la Ritaline sur l’hyperactivité serait liée d’une façon ou d’une autre au contrôle qu’exerce la dopamine sur l’activité motrice. 

À côté de la dopamine, un autre médiateur intervient dans la transmission synaptique, la sérotonine. Elle est peut-être aussi en cause dans l’action de la Ritaline, toujours sur la motricité et non sur l’attention. Une baisse de la sérotonine dans le cerveau exacerberait l’irritabilité et l’agressivité chez l’adulte et chez l’enfant. Un autre médiateur synaptique, l’acide gamma-amino-butyrique (« GABA ») est la cible d’autres médicaments qui agissent eux aussi sur le comportement via la motricité, comme les neuroleptiques et les tranquillisants, qui administrés à dose convenables réduisent eux aussi l’hyperactivité. Beaucoup d’autres neuro-médiateurs sont étudiés dans le rapport, comme le cholestérol, et les stéroïdes sans que la question du trouble de l’attention ne soit jamais abordée.

La prévention du Trouble des Conduites

C’est pourtant bien sur la guérison précoce du trouble de l’attention que reposent les espoirs d’une prévention du Troubles des Conduites. Le précurseur du Trouble des Conduites, le Trouble d’Hyperactivité Avec Déficit de l’Attention, est en effet, comme son nom l’indique dû à un déficit de l’attention. C’est le maillon faible d’une chaîne causale qui conduit du banal « Trouble d’Opposition Provocation » (T.O.P.) de la petite enfance, au grave « Trouble des Conduites » de l’adolescence. Si le Trouble d’Hyperactivité avec Déficit de l’Attention s’associe à un Trouble de l’Opposition Provocation, il risque de devenir à l’adolescence un Trouble des Conduites, et donc d’aboutir à une violence et à une délinquance fixées. Le rapport de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale y insiste : le Trouble d’Hyperactivité Avec Déficit de l’Attention est « la première marche dans la progression vers le trouble des conduites ». C’est un trouble neurocognitif qui « semblerait jouer un rôle clé dans la transition entre un TOP et le trouble de la conduite. 28% des garçons hyperactifs chroniques sont « sur une trajectoire d’agression physique chronique », mais 72% des garçons sur une trajectoire d’agression physique chronique sont sur une trajectoire d’hyperactivité chronique .

Or on peut dépister et traiter le THADA dès les premières années de la vie. Certains centres spécialisés disposent même de tests psychologiques informatiques qui permettent à l’ordinateur de faire rapidement, sans intervention d’un psychologue, le diagnostic, entre le THADA et d’autres formes d’hyperactivités, comme celles que l’on observe dans les hypomanies, les état-limites (parfois nommés aujourd’hui « Multiplex »), et les psychoses infantiles (devenus des « Troubles Étendus du Développement »). 

Les amphétamines augmentent l’attention et font donc cesser l‘hyperactivité. L’existence de molécules efficaces contre le THADA a fait naître l’espoir d’une prévention précoce de la délinquance. Cependant l’idée d’un dépistage de la future criminalité dès la crèche, ainsi que la perspective de l’administration massive d’amphétamines aux jeunes enfants a suscité de grandes inquiétudes, dont a témoigné la polémique qui a accompagnée la publication du rapport de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale de 2006. D’ailleurs, ce Rapport précisait bien qu’on ne dispose pas encore des études longitudinales sérieuses qui auraient pu démontrer l’efficacité de cette prophylaxie éventuelle. Le même rapport déplorait aussi le manque de programme « fondé sur la preuve » pour le trouble des conduites. 

En montrant avec minutie tout ce que la génétique, la biochimie et l’anatomie des comportements agressifs nous apportent aujourd’hui, le Rapport nous montre aussi l’étendue de nos ignorances. Dans chaque domaine, les chercheurs éclairent une portion minuscule d’un continent noir qui reste encore à explorer pour sa plus grande partie.

II) Les syndromes dépressifs modérés

Les circonstances qui ont conduit à découvrir des Syndromes Dépressifs « Modérés » à côté des Syndromes Dépressifs Majeurs, jusque-là seuls retenus par la nouvelle psychiatrie, ont bien été décrites par David Healy, longtemps Secrétaire de l’Association Britannique de Psychopharmacologie. En 1950, on avait découvert par hasard un nouveau médicament qui avait une action puissante contre les états dépressifs, l’imipramine ou Tofranil. Plusieurs médicaments de la même famille ont alors été commercialisés. Malheureusement, ces antidépresseurs poussaient certains patients au suicide, ce qui a obligeait à limiter l’emploi de ces médicaments à des patients sous surveillance étroite en milieu hospitalier. Comme son action antidépressive, l’effet suicidaire de l’imipramine restait de l’ordre statistique : la plupart des patients déprimés qui en prenaient allaient mieux, et une faible partie d’entre eux faisaient des tentatives de suicide. Ces médicaments avaient un mystérieux pouvoir « activateur », qui dans certains cas allait trop loin, mais on ne disposait pas d’hypothèses sur la nature de ce pouvoir.

Le mode d’action des médicaments antidépresseurs

À partir de 1961, les chercheurs sont sortis de l’univers de la statistique pour entrer dans le domaine de la recherche proprement dite, c’est-à-dire des hypothèses et des vérifications expérimentales. On a découvert on que les anti-dépresseurs agissent sur la transmission de l’influx nerveux au niveau de la synapse entre deux neurones. Normalement la transmission de l’influx nerveux depuis le neurone pré-synaptique est assurée par deux médiateurs chimiques, la sérotonine et la noradrénaline. Ces neurotransmetteurs sont transportés, « capturés », dans le neurone pré-synaptique par des protéines. Ils sont libérés de cette protéine pour déclencher la transmission de l’influx dans la synapse, puis sont « recapturés » par cette protéine. Les antidépresseurs inhibent cette « recapture » et élèvent donc le taux des neuromédiateurs dans le liquide céphalo-rachidien. L’exploration de l’univers complexe du neurone présynaptique n’a pas encore permis d’expliquer comment cette élévation du taux des neuromédiateurs dans le liquide céphalo-rachidien corrige la dépression. Par exemple, on n’a jamais démontré qu’il existe une diminution de la sérotonine dans le cerveau des déprimés. 

On ne sait pas non plus quel est le neuromédiateur en cause dans l’effet du médicament. Les pharmacologues européens pensaient plutôt que la dépression était causée par une baisse du taux cérébral de sérotonine. Les Américains pensaient au contraire que c’était plutôt la baisse de la noradrénaline qui était déterminante.

Les chercheurs ont proposé une hypothèse sur ce qui rendait si dangereux certains médicaments anti-dépresseurs. Peut-être que l’un des deux neuromédiateurs en cause, la noradrénaline, était seul responsable du risque suicidaire. On a alors eu l’idée d’avoir recours à des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (« SSRI » pour Selective Serotonin Recapture Inhibitors), dont on espérait qu’ils lèveraient la dépression sans pousser les patients au suicide. De tels médicaments existaient depuis longtemps, mais ils n’étaient pas très efficaces, et leur commercialisation avait été abandonnée. On ne pouvait donc pas les employer dans les Syndromes Dépressifs Sévères. En revanche, ils pouvaient être prescrits, même par des médecins généralistes, au vaste public qui souffre de « Syndromes Dépressifs Modérés », et même à des sujets qui allaient bien, mais qui auraient souhaité aller encore mieux. La fluoxétine (Prozac), un inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine, fut lancé massivement avec le slogan que ses consommateurs allaient se sentir « mieux que bien ». C’est ici que la méthode statistique trouve sa limite en matière d’administration de preuves : les essais cliniques sur des centaines de cas avaient bien montré que les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine comme la fluoxétine causaient moins de suicides. Mais quand les médecins se mettent à la prescrire à des centaines de milliers de personnes, on commença à enregistrer des cas de suicide. L’étude épidémiologique de Jick et coll. sur le suicide chez des patients hospitalisés traités par d’autres antidépresseurs pour dépression graves, donne 600 suicides pour 100 000 années de patients traités (en épidémiologie, on calcule par 100 000 années de patient traité) et 30 suicides pour 100 000 années de patients traités, chez des patients prenant d’autres antidépresseurs pour des dépressions légères. Avec le Prozac, on a 272/100 000 suicides, donc dix fois plus . Mais le taux de suicide tombe à 0% chez des patients légèrement déprimés non traités. Conclusion épidémiologique paradoxale : une légère dépression protège donc contre le suicide !. Depuis, de nombreuses autres études épidémiologiques ont donné des résultats convergents de 189 suicides pour 100000 années de patients traités par le Prozac. Comme 40 millions de personnes ont pris du Prozac depuis son lancement, on peut évaluer à 40 000 le nombre de suicides sous Prozac depuis qu’on l’emploie. L’épidémiologie n’apporte pas de preuve quant au rôle de la noradrénaline sur ce qui pousse au suicide les patients sous antidépresseurs, mais elle incite quand même à penser que l’élimination de la recapture de la noradrénaline n’avait pas supprimé le risque de suicide causé par les antidépresseurs. 

III. Autres maladies mentales nouvelles

Healy, qui est par ailleurs un adversaire de la psychanalyse, et un partisan résolu de l’usage exclusif des médicaments en psychiatrie, soutient que beaucoup des maladies crées par la nouvelle psychiatrie l’ont été, comme les Syndromes Dépressifs Mineurs, pour promouvoir des médicaments découverts avant qu’on sache à quoi ils pourraient bien servir. C’est ainsi que les premiers neuroleptiques, la réserpine et la chlorpromazine, ont d’abord été présentés comme des tranquillisants. Les patients qui prenaient de la réserpine se sentaient souvent « mieux que bien », mais les laboratoires voyaient dans cet effet antidépresseur plutôt un inconvénient qu’un avantage. De même, la fluoxétine (Prozac) a été utilisée comme un anorexigène avant qu’on redécouvre ses et médiocres propriétés antidépressives. 

La « Phobie sociale » a d’abord été décrite au Japon, puis a été introduite en Occident pour être la cible élective d’un autre anti-dépresseur de la classe du Prozac, le Paxil (paroxetine). La timidité est ainsi devenue une nouvelle maladie mentale. Mais dans ce cas, le risque lié à la prise du médicament est supérieur à celui lié à cette « maladie ». En outre, les « malades » deviennent dépendants du Paxil, alors que ces médicaments ne sont pas censés créer de dépendance. 

De même, les troubles obsessionnels compulsifs (TOC.s) ont été redéfinis par le marketing des sociétés de pharmacie comme la cible élective d’un antidépresseur voisin de l’imipramine, la clomipramine (Anafranil). La campagne publicitaire transformait la névrose obsessionnelle, plutôt rare, surtout chez l’enfant, en entité fréquente. La clomipramine a cessé d’être prescrite dans le traitement des obsessions après le massacre de Colombine, dont l’auteur en prenait pour ses TOCs.

IV. La psychanalyse et la nouvelle psychiatrie

Face à la nouvelle psychiatrie, la psychanalyse s’avère incapable de satisfaire aux exigences de la médecine fondée sur la preuve. Si elle multiplie bien les théories de référence, ses manuels ne fournissent aucune instruction sur les interprétations que les analystes doivent donner. Pire, toutes les Sociétés de Psychanalyse rejetteraient sûrement un analyste qui se conformerait aux instructions d’un manuel pour formuler une interprétation. Ses publications scientifiques, de moins en moins nombreuses, paraissent dans des revues qui ne comptent pas pour le classement des spécialistes. Certes, il existe de nombreuses études comparant l’efficacité des psychothérapies « psychodynamiques » (fondées sur l’interprétation des résistances et du transfert, donc d’inspiration psychanalytique) aux autres psychothérapies. Dans une vaste « métarecherche », Leichsering et Rabung ont rassemblé les résultats de 23 de ces études comparatives qui leur semblaient offrir toutes les garanties d’une recherche sérieuse, rassemblant au total 1053 patients.

Ce rassemblement de recherches concluait à la supériorité de la psychanalyse à une séance par semaine pendant un an sur les autres formes de psychothérapies. Mais ces enquêtes butent sur la difficulté de définir avec précision ce sur quoi portent des calculs statistiques, par ailleurs très précis. 

Pourrait-on envisager un dialogue de la psychanalyse avec la nouvelle psychiatrie, sans pour autant cautionner les conclusions les plus absurdes auxquelles arrive cette dernière, comme de mettre les jeunes enfants aux amphétamines, ou donner des antidépresseurs dangereux à des sujets en bonne santé ? Il arrive qu’une discussion clinique non polémique se produise entre nouveaux psychiatres et psychanalystes, et que les uns et les autres en tirent parti :

Les troubles de l’attention

En octobre 2006, Jacques Decourt avait organisé à Montpellier une table ronde sur les troubles de l’attention avec hyperactivité. Jacques Decourt et moi-même étions les seuls psychanalystes, face à de nombreux praticiens de la nouvelle psychiatrie. Olivier Revol, de Lyon avait montré comment les nouvelles machines permettaient de distinguer facilement les « vrais THADA » des autres formes d’activité. Mme Getin, Présidente de l’Association des « parents HyperSupers » avait montré comment la Ritaline avait profondément amélioré la vie de son fils, jusqu’alors constamment renvoyé de l’école à cause de son instabilité. Mais dans le courant de la discussion, elle avait précisé que son fils maintenant devenu calme, se plaignait d’une tension intérieure très pénible. Et elle avait ajouté : « Heureusement qu’il a une psychothérapie, parce que sinon, je ne sais pas ce qu’il deviendrait ! ». 

Je m’étais dit en l’écoutant que sans doute les amphétamines calment paradoxalement les enfants agités en les obligeant à prêter attention à des choses qu’ils n’ont pas envie de voir. La psychanalyse dispose d’une théorie de l’attention qui lie étroitement l’action et l’attention. Il est possible d’ailleurs que cette théorie soit un emprunt fait par Freud à Pierre Janet, qui contrairement aux psychiatres allemands, faisait de l’abaissement de l’attention (la « psychasthénie »), un concept central de sa théorie des psychoses. Peut-être influencé par sa connaissance de la psychiatrie Française, Freud assigne une place importante à l’attention dans le processus du devenir conscient. Il décrit le refoulement comme un détournement de l’attention vers d’autres voies de l’investissement. La représentation concernée cesse alors d’être consciente, par exemple parce que la « critique » s’y oppose. La pensée peut alors continuer son chemin de façon inconsciente, après un « rejet initial par le jugement ». Mais l’attention se détourne aussi de la représentation si l’appareil psychique est parvenu à son but qui est l’action. Dans sa première conception de l’appareil psychique, Freud montre que normalement, l’excitation se décharge par une action appropriée conformément au principe de plaisir. Lorsqu’une représentation déplaisante apparaît, l’appareil psychique trouve de nouvelles sources de satisfaction dans le monde extérieur, et supprime la cause du déplaisir. Une fois l’action effectuée, la représentation pénible disparaît donc du champ de la conscience. L’investissement d’attention dont elle était l’objet est reporté sur le monde extérieur. Agir nécessite de faire attention à ce que l’on fait, mais permet en même temps de ne plus prêter attention à ce qui était une représentation déplaisante. Inversement, la privation de la décharge motrice au cours du sommeil favorise les représentations dans le rêve. De même, la position allongée sur le divan dans la situation analytique favorise l’attention que le patient doit prêter à ce qui lui vient à l’esprit. L’hyperactivité pourrait donc être comprise comme un moyen très efficace d’écarter des représentations pénibles de la conscience. En élevant le niveau de vigilance des enfants, les amphétamines les obligent à faire attention à ce qu’ils voudraient chasser de leur esprit. 

Le mois suivant, en novembre 2006, le hasard m’avait amené à poursuivre cette hypothèse. Au cours d’un colloque organisé en Israël par l’association pour les Conférences de Psychiatrie de l’Enfant et de l’adolescent de Langue Française en Israël (C.O.P.E.L.F.I.), mon collègue Sam Tyano m’avait fait visiter le Centre Jabotinski de Tel Aviv, où les enfants sont traités à la fois par les amphétamines et par la psychothérapie. Comme Didier Revol à Montpellier, il m’avait montré le fonctionnement des ordinateurs qui peuvent faire un diagnostic de THADA sans intervention d’un psychologue. Il avait présenté le cas d’un enfant mis sous Ritaline pour un trouble de l’attention sans hyperactivité. Bien que surdoué, il travaillait mal en classe, et le médicament lui avait permis de se concentrer. En même temps qu’il prenait les amphétamines, il avait commencé une psychothérapie. Dès la première séance, il avait dessiné un dragon invisible. À nouveau, j’ai pensé que l’amphétamine l’avait aidé à faire attention à ce qu’il ne voulait pas voir, un dragon dont la signification symbolique a occupé une grande part de la psychothérapie.

L’akathisie

Les cas de tentative de suicide sous fluoxétine sont heureusement rares, mais David Healy en a quand même observé quatre. Il a été extrêmement frappé par la présence dans les quatre cas, d’une akathisie qui a pris une forme bien particulière. L’akathisie, ou maladie des jambes sans repos, est un symptôme banal, qui s’observe souvent comme un accident des médicaments neuroleptiques. Chez les patients de Healy, l’akathisie, avait d’abord été un état d’effroi sans représentations, qui imposait au sujet une activité motrice compulsive (les « jambes sans repos »). Puis des représentations avaient donné une figure et un sens possible aux affects pénibles, qui étaient devenus de la honte et du remords. Et finalement, les représentations investies d’affects opposés avaient coagulé en un noyau mélancolique qu’il fallait expulser par le suicide. L’akathisie s’était transformée en un besoin irrésistible de marcher tout droit jusqu’à un lieu d’où ils pouvaient se suicider. 

Je suis tenté de rapprocher ces symptômes impressionnants d’une autre forme d’activité motrice décrite par des psychanalystes, les « galériens volontaires ». Fort heureusement, les « galériens volontaires » décrits par Gérard Szwec ne semblent pas particulièrement suicidaires, malgré les risques physiques que prennent certains d’entre eux. Mais dans les deux cas, la voie motrice se présente comme une façon radicale d’essayer de faire le vide dans l’esprit. Des formes mineures d’akathisie s’observent aussi dans la psychopathologie de la vie quotidienne, par exemple quand on ressent le besoin de « descendre dans la rue » pour protester contre un évènement inacceptable, comme un attentat terroriste. 

L’explication que je propose pour l’akathisie est au fond la même que celle qui m’était venue à l’esprit à propos de l’hyperactivité des enfants : la décharge motrice permet de ne plus faire attention à des représentations pénibles. À Montpellier, comme à Tel Aviv, la discussion, peut-être parce que courtoise, n’avait pas menée bien loin. S’ils avaient voulu être désagréables, mes interlocuteurs auraient pu me renvoyer la question que je posais au début de cette conférence à la nouvelle psychiatrie : qu’est-ce qui prouve à un psychanalyste que ce qu’il dit est vrai ? Jusqu’à un certain point, la recherche de la vérité en psychanalyse ressemble à celle du clinicien en médecine : il rassemble dans son esprit un grand nombre d’éléments disparates, jusqu’à ce qu’une hypothèse se formule dans son esprit. Une première différence entre le psychanalyste et le médecin, c’est qu’il écoute le patient sans lui poser de questions : une construction se formule dans son esprit en écoutant l’enchainement aussi libre que possible des associations du patient. Une deuxième différence est que le médecin attend de l’examen radiologique ou bactériologique qu’il confirme ou infirme son diagnostic, tandis que le psychanalyste ne cherche pas une confirmation directe de la vérité de sa construction quand il formule une interprétation. Il sait que son interprétation est exacte si le patient y répond en lui disant quelque chose à quoi il ne s’attendait pas, mais qui élargit d’une manière nouvelle ce que tous deux pensaient jusque-là. Mais en médecine comme en psychanalyse, la vérité est produite par la convergence des éléments disparates, et par la cohérence produite par leur rapprochement.

Conférence à Sainte-Anne, 26 janvier 2009

Bibliographie 

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Szwec G. (1998) Les galériens volontaires. PUF, Paris.

L’interprétation des rêves aujourd’hui

I) La découverte du rêve comme accomplissement du désir

La découverte de Freud concernant le rêve a été une telle révolution que les analystes ont mis un certain temps avant d’apporter de nouveaux apports conséquents à sa théorie du rêve, qu’il a élaborée avant 1900 (de 1895 à 1899). Lui-même a déploré de son vivant, à l’occasion de ses derniers écrits (dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse, en 1933) que cette théorie n’ait pas été augmentée davantage. Il faut dire qu’il était un précurseur, alors que depuis plus de quatre siècles, le rêve était considéré comme suspect de contenir, bien plus souvent que des messages divins, des messages du démon. Et les premiers à s’intéresser à l’hypnose et au rêve y voyaient un phénomène proche de la possession, de l’hystérie, de la folie. Ainsi pour Robert (1892), un des plus intéressants parmi les auteurs dont Freud fait la revue dans son Interprétation des rêves, le rêve est un processus d’élimination de pensées étouffées dans l’œuf, qui pourraient rendre le sujet fou. 

Pour Freud, par contre, le rêve est le gardien du sommeil, même s’il est menacé par les préoccupations de la veille, les stimuli extérieurs, et les motions pulsionnelles inassouvies. Le rêve est un enfant de la nuit qui avance masqué, car il est l’expression d’un désir inacceptable, rejeté par la censure. Chez les enfants, le rêve est souvent plus simple, car ils ne disposent pas des mécanismes mentaux et du symbolisme culturel dont dispose l’adulte. Ainsi Freud raconte que sa petite fille, âgée de dix-neuf mois, ayant été mise à la diète pour un trouble digestif, fait le rêve suivant : « Anna Freud, fraises, grosses fraises, flan, bouillie ! » — un rêve où l’accomplissement d’un désir oral est transparent. Mais chez les adultes, le rêve nécessite un travail d’interprétation, ce qui peut se faire l’aide des associations libres du rêveur sur chaque détail du rêve. Le rêve inaugural de son livre, celui de Freud à propos de sa patiente Irma, lui permet d’exposer sa méthode et d’affirmer que le rêve est l’accomplissement d’un désir dissimulé par les mécanismes de figuration et de censure du rêve, ce qui rend nécessaire de le démasquer grâce aux associations libres du rêveur. Les rêves de commodités, comme il les nomme, sont plus rares ; ce sont des rêves de soif, où le sujet rêve qu’il boit une eau délicieuse à grands traits, où qu’il est déjà occupé à la tâche qu’il doit accomplir en se levant tôt dès le matin, ce qui lui permet de continuer à dormir, ou encore d’une femme qui a peur d’avoir un enfant, et qui rêve qu’elle a ses règles. 

Mais dans la suite de son livre, Freud va remettre en question ces rêves un peu trop clairs, en montrant que la déformation dans le rêve est le cas le plus habituel. Les rêves trop clairs constituent une défense contre l’inconscient, résultant d’une censure excessive. La différence habituelle entre le contenu manifeste et le contenu latent du rêve résulte de la censure du rêve. Les rêves de désirs sont en effet l’objet d’un refoulement, et sont dissimulés par différents mécanismes, que Freud va s’employer à décrire pour faciliter le travail de l’interprète, de l’analyste à qui le patient va raconter ses rêves. Ou pour aider le sujet qui aimerait interpréter ses propres rêves dans un travail d’auto-analyse : ce que fit Freud lui-même, et de nombreux créateurs ou artistes, avant même la découverte de la psychanalyse. 

2) Les sources du rêve et les mécanismes du rêve

Un point essentiel est que le rêve reprend toujours des matériaux, des impressions et des images du jour précédent. La source du rêve est souvent plus ancienne, et peut même remonter à des souvenirs de l’enfance du rêveur, jusqu’à ses premières années. Ces souvenirs reviennent grâce à des points communs avec des éléments de la veille, qui les représentent de façon symbolique. Ainsi le rêve de la monographie botanique de Freud, où il voit ouvert devant lui un livre de botanique sur le cyclamen. En y réfléchissant, il relie cet élément 1) à des fleurs qu’il a vues la veille en devanture d’un fleuriste et qu’il eu envie d’acheter à sa femme, 2) à son travail sur la coca, des années auparavant, qu’il a beaucoup regretté de ne pas avoir publié, et 3) à l’ami qui lui a écrit qu’il imaginait voir devant lui son livre sur les rêves, publié, et le feuilleter. 

Parmi les modes de figuration qui se manifestent dans le rêve, il va étudier les rêves typiques, et le symbolisme du rêve rencontré chez de nombreux rêveurs, au-delà des variations individuelles. Mais il s’agit de rêves peu élaborés, de l’ordre du contenu manifeste. Le contenu latent demande un travail d’interprétation qui prend en compte les mécanismes fondamentaux de la censure, parmi lesquels Freud met au premier plan la condensation et le déplacement. Les rêves qui se réduisent à des rêves typiques ou des symboles universels sont peut-être, nous le verrons, des rêves résultant d’une mentalisation assez réduite quant à l’expression du sujet du rêve et de son désir. 

Freud cite de nombreux exemples de rêves typiques : les rêves de confusion à cause de la nudité, les rêves figurant la mort de parents ou de personnes chères, les rêves de vol ou d’angoisses de chute, les rêves d’examens. 

Ce qui me semble intéressant de relever, au-delà des nombreux exemples qu’il donne, c’est la présence à chaque fois d’une émotion assez primaire qui sous-tend ces rêves, et qui peut, dans les cas extrêmes, amener le réveil, comme dans le cas des cauchemars, lorsque l’émotion déborde la capacité de contenance du rêve en tant que gardien du sommeil. 

Ainsi, le rêve de confusion à cause de la nudité s’accompagne d’un sentiment de honte, qui a remplacé le sentiment de fierté de l’enfant qui s’exhibe, et que l’on retrouve fixé chez le pervers, ou projeté dans un délire d’observation chez le paranoïaque, nous dit Freud. Puis il évoque les rêves qui évoquent la mort de personnes chères (parents, frères, enfants). Ici, on serait en droit d’attendre un chagrin, dont l’absence étonne parfois le rêveur au réveil, nous dit Freud. Mais les plus typiques sont ceux qui s’accompagnent d’affects douloureux et traduisent des désirs anciens de mort d’un parent, comme dans la jalousie fraternelle, ou le mythe d’Œdipe et la rivalité avec le parent du même sexe. Ces rêves peuvent tourner au cauchemar, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement niés par la censure. 

Une troisième catégorie de rêves typiques : les rêves de vol rappellent le souvenir d’enfant d’être porté dans les bras, et tous les rêves de course, d’excitation ou de poursuites. Mais ces moments d’excitation, nous dit Freud, sont souvent suivis de pleurs, de larmes et d’angoisses de chute. Il y a enfin le rêve d’examen, dont Freud dit qu’au-delà de la sensation de ne pas avoir été à la hauteur et l’angoisse d’échouer, qui reviennent du passé infantile, le rêve d’examen (comme tous les rêves typiques) ne donne pas lieu à des associations du rêveur qui permettraient de l’interpréter. 

C’est également le cas des symboles. Nos rêves sont remplis de symboles, mais ces symboles compliquent plutôt l’interprétation, dit Freud, car le rêveur en refuse souvent l’interprétation. Ils s’appuient sur des significations linguistiques, mythologiques et sociales que fournit l’imagerie populaire. Ils seraient donc proches d’un matériel préconscient : « Ce qui est aujourd’hui lié symboliquement fut lié vraisemblablement autrefois par une identité conceptuelle et linguistique » dit-il (I. R, p. 302). Les symboles servent à la représentation des organes génitaux de l’homme et de la femme par des outils familiers, des escaliers ou des maisons, des paysages et des rivières, etc. Les rêves d’incendies ou de chute, de plongées dans des rivières, des tunnels, sont des rêves à symbolique sexuelle ou prégénitale ; des rêves urinaires ou de retour au ventre maternel, voire de naissance difficile. 

Nous avons donc deux cas extrêmes qui rendent difficiles l’interprétation du désir inconscient du rêveur : a) les contenus trop élaborés, qui peuvent être même des calculs, des raisonnements logiques, et qui reproduisent souvent des discours ou des phrases prononcées la veille du rêve, alors que le rêve procède plutôt en général par des figurations en images ; et b) les rêves typiques lorsque le contenu émotionnel peine à être contenu et transformé dans le rêve en affects liés à des représentations anodines. Mais ceci sera surtout développé dans le chapitre sur les cauchemars, et dans les réflexions plus tardives de Freud à propos des rêves traumatiques. 

Mis à part ces cas extrêmes, sur lesquels nous reviendrons, Freud consacre tout un chapitre aux mécanismes de censure et de travail normal du rêve : la condensation et le déplacement, qui permettent de contenir et de masquer la réalisation du désir inconscient dans le rêve, de façon à préserver le sommeil. 

La condensation procède par assimilation de plusieurs éléments, par compression, comme dans le rêve de la Monographie botanique à propos des fleurs (où les rêves sont assimilés à des fleurs, et le livre sur les rêves à la monographie sur le cyclamen). Ou dans le rêve de l’injection à Irma, où Freud découvre qu’Irma condense plusieurs images de femmes, comme lui se trouve confondu avec son père à la barbe grise. 

Le déplacement traduit un décentrement du rêve de ses objets de désir principaux, pour des objets voisins ou de moindre importance, ce qui sert la censure. Le déplacement est aussi un transfert, et sera revécu à travers la rêverie (rêve) sur le divan. 

Il faut signaler que ces deux mécanismes — assimilés par Lacan aux mécanismes rhétoriques de la métaphore et de la métonymie, ce qui les range un peu trop vite dans l’ordre du langage — ne sont pas les seuls, même si Freud les met au premier plan. C’est du moins le travail que j’ai tenté d’entreprendre depuis quelques années pour mieux comprendre les mécanismes de figuration du rêve. 

On peut remarquer en effet d’autres mécanismes de figuration : le retournement en son contraire, ou l’absurdité qui résulte d’une inversion, un mécanisme que l’on retrouve aussi dans l’humour. « L’absurde dans le rêve, écrit Freud, est là pour restituer la disposition des pensées du rêve à railler ou à rire dans le même temps, par la contradiction. C’est dans cette intention que le rêve livre quelque chose de ridicule. »

Et il cite son rêve de Goethe (p. 281), où un jeune homme attaque Goethe le grand homme, en le traitant de fou, ce qui permet de voir l’inversion, car dans la réalité, c’est Goethe qui a été attaqué, et peut-être même, dans le contexte du lien de Freud à son ami Fliess, les théories des périodes de ce dernier. Mais ce conflit ne peut être représenté que par un sentiment d’absurdité, d’inversion, qui traduit l’ambivalence des sentiments et le désir de mort, comme dans le rêve du fils qui a veillé son père mourant, et qui le voit lui parler « car il ne savait pas qu’il était mort » (I. R. p. 366). La dramatisation, la mise en image, font le jeu de la régression de la pensée vers des formes peu élaborées, d’où des images inversées de haut et de bas, par exemple. 

La répétition est une des formes de figuration évoquées par Freud à plusieurs reprises, mais qui ne fera pas l’objet d’un sous-paragraphe de son livre, comme la condensation et le déplacement. Aux limites de la réalisation du désir, cette répétition ne va pas forcément jusqu’au cauchemar ou au rêve traumatique, sur lesquels il reviendra plus tard. Il cite ainsi plusieurs fois la surdétermination d’un élément du rêve, l’idée du « rêve dans le rêve », ou que le sujet se rêve en train de dormir, ou encore des répétitions qui partent d’une réalité perceptive qui se répète dans le rêve. Toutes ces figures sont en fait le résultat d’une régression pour préserver le sommeil, où le narcissisme du rêveur est au premier plan (comme l’évoque B. Chervet, Le rêve dans le rêve 2006). On pense ici aux « fantasmes concernant la vie intra-utérine, le séjour dans le corps de la mère » évoqués par Freud (I. R. p. 343), fantasme de retour au ventre maternel qui fait le lit du sommeil profond, dans ses élaborations plus tardives. 

Je terminerai par un dernier mécanisme du rêve, qui résulte de la censure lorsque celle-ci provoque des coupures, des zones opaques ou blanches dans le rêve. Son action ne va pas toujours jusqu’à entraîner le réveil pour éviter la répétition d’un vécu traumatique, mais elle ne se réduit pas à dissimuler le désir du rêve ; elle apparaît dans des zones du rêve qui semblent coupée, floues, ou bien elle se traduit par une sensation d’inhibition, de paralysie. Freud évoque ici l’idée de la castration ou de la mort (comme dans le rêve qui lui est raconté par Ferenczi (I. R. p. 398). Dans ses élaborations ultérieures, lors de la seconde topique, la censure est elle-même la réalisation d’un désir, mais celui d’une punition par le Surmoi pour un désir sexuel interdit. L’idée de développer les mécanismes de figuration, un peu plus que ne le fait Freud dans les éditions successives de l’Interprétation des rêves, m’est venue pour dépasser la question du symbolisme du rêve, que Freud a développé, mais sur lequel il est revenu après les excès de Jung qui les considérait comme des symboles culturels, des archétypes de l’inconscient collectif, ce qui lui permettait d’éliminer en partie leur sens sexuel, enraciné dans l’histoire du développement de l’enfant. 

En relisant les Minutes de la Société de Vienne, j’ai découvert qu’il avait indiqué dans une discussion avec ses élèves viennois en mars 1915 qu’il avait clairement tranché, et préféré les fantasmes originaires aux symboles de Jung et de Steckel (Freud, 1912-1918), p. 323. Sans doute à cause de leur caractère ouvert, qui leur permet d’être habités par l’expérience du sujet pour se transformer en fantasmes. Comme les mécanismes de figuration, les pictogrammes d’Aulagnier ou les pré-conceptions de Bion, ils ne réduisent pas à une pensée collective, mais organisent la pensée depuis ses origines, aux sources du rêve ; et dans la mesure où ils ne sont pas fixés par des traumas, ils permettent une dynamique des représentations. 

Dans mon livre sur Le travail du psychanalyste (2017), je développe l’idée que les fantasmes originaires sont des opérateurs qui organisent très tôt la pensée, au niveau des émotions et des formes primaires de la représentation, à un stade perceptivo-moteur. Ils permettent de comprendre la résonance fantasmatique qui opère depuis leurs formes originaires de mouvements précoces jusqu’à leur traduction en image, puis en mots. Le rêve, nous l’avons vu, est avant tout une fixation par l’image, mais avec parfois une résonance affective qui est contenue pour éviter la décharge, et le réveil. 

La trace des formes motrices persiste dans les mécanismes de figuration que nous avons recensés. Ceci me semble cohérent avec ce que dit Freud dit à Tausk, toujours dans les Minutes, en 1915, qu’il n’a jamais prétendu que les fantasmes originaires se transmettent sous la forme de complexes. Il évoque l’idée qu’ils sont constitués au départ d’impressions de mouvement à l’occasion d’activités pulsionnelles, comme une « mécanique de la psyché ». Ainsi, dans le fil de cette formulation, on peut évoquer l’idée que 

1) le déplacement est dans le fil d’un mouvement de séduction (seducere), 

2) que la condensation traduit l’identification de deux personnages (imitation, incorporation cannibalique), 

3) que le retournement en son contraire qui exprime un conflit ou une opposition dramatisée peut figurer la scène primitive dans son aspect négatif, 

4) que la répétition du rêve dans le rêve peut évoquer le retour au ventre maternel ou la naissance, et que

5) la censure figurée par une zone floue, une coupure, peut évoquer la castration. 

Nous avons alors les cinq fantasmes originaires constitutifs de l’Œdipe, mais dans leurs formes les plus précoces, transmises ni par la génétique ni par l’intellect, mais par le maternage, le holding et la censure de l’amante, dès les premiers instants de l’enfant. Leur mise en image traduit une figuration plus élaborée de ce qui sinon menacerait le rêveur d’une décharge motrice ou émotionnelle, plus que d’un affect lié à des représentations contenantes et par le travail du rêve. 

La question des affects fait d’ailleurs l’objet d’un long passage de L’interprétation des rêves, car leur liaison est un enjeu majeur du travail du rêve en tant que gardien du sommeil, par la réalisation hallucinatoire du désir que produit le rêve. Pour Freud, les affects dans le rêve sont l’objet principal du travail de la censure, pour qu’ils soient réprimés, déplacés sur des objets insignifiants ou symboliques (un lion, pour un personnage à barbe de lion, par exemple) ou retournés en leurs contraires (le rire pour les larmes, par exemple). Si l’émotion déborde (c’est ainsi que je me représente l’affect mal lié), le rêveur n’a plus d’autre solution que le réveil, et son désir de dormir est alors sacrifié. Les émotions en cause, comme les mécanismes de figuration, sont en nombre assez limité. La plus évidente est l’angoisse, qui traduit un débordement de l’excitation, et se retrouve dans la phobie ou ce que Freud nommait la névrose d’angoisse. Les rêves de conflit ou d’agression, qui expriment des colères ou des émotions violentes, ne sont pas rares non plus. 

Certains rêveurs peuvent se réveiller en larmes, avec l’impression d’avoir perdu un objet précieux, ou de se retrouver abandonnés. Ce peut être aussi un rire, ou un moment d’émerveillement devant la beauté, une image qui suscite l’admiration. Les émotions qui débordent et dépassent les affects bien liés à des représentations qui les contiennent reste une question pour moi, comme j’ai tenté de l’aborder dans mon livre (2017), la traduction du terme allemand Affekt en émotion me paraissant parfois plus appropriée, si on lit Freud attentivement. Dans ce sens, Freud dit ainsi : (I. R. p. 399) « Je suis amené à me représenter le déclenchement d’un affect comme un processus centrifuge, mais orienté vers l’intérieur du corps, analogue aux processus d’innervation motrice et sécrétoire… La répression des affects ne serait pas un effet du travail du rêve, mais une conséquence du sommeil… »

3) L’interprétation des rêves dans la cure

Ce que nous avons vu à propos de l’angoisse ouvre deux questions : existe-t-il une nosologie psychanalytique des rêves, qui permette de faire le diagnostic d’une orientation névrotique probable, comme on en tente l’évaluation lors des premiers entretiens — phobie, hystérie, névrose obsessionnelle ou dépression névrotique ? Peut-on repérer l’au-delà de la névrose, un état-limite ou une affection psychosomatique ? 

La seconde est la question de l’interprétation des rêves ; comment interprète-t-on les rêves en fonction des différentes pathologies dont ils témoignent ? Y a-t-il une stratégie pour cela ? Deux questions qui sont assez liées, mais qui restent encore assez peu abordées par les différents collègues qui ont écrit sur le rêve. Freud a surtout écrit sur la surdétermination du rêve, et la difficulté d’interpréter les rêves qui dissimulent, sous le couvert de l’élaboration secondaire, leurs contenus les plus inconscients. Il prescrit au patient de raconter plusieurs fois le même rêve, et note les variantes de certains passages qui focalisent la résistance. C’est sans doute pour cette raison qu’on ne peut pas donner un sens d’emblée et faire un diagnostic à partir du rêve, comme le feraient les onirologues, lesquels foisonnent aujourd’hui à nouveau, comme à l’époque des chamans et des diseurs de bonne aventure. On doit faire appel aux associations libres du rêveur, et prendre le temps de chercher le sens latent, ce qui nécessite souvent au minimum plusieurs séances, parfois beaucoup plus, comme Freud le raconte dans l’Interprétation des rêves. L’analyste devra faire attention à ne pas centrer son analyse sur le sens manifeste ou symbolique des rêves, qui constitue souvent une façade défensive au service de la censure. On peut juste ébaucher de dégager un style névrotique, à partir du rêve et des associations qu’il engendre. Ainsi, un rêve très élaboré, qui donne naissance à des ruminations et de la culpabilité, peut évoquer un style obsessionnel. Un rêve théâtral mêlant le désir et l’amour en conflit peut être l’indice d’une structure hystérique (M. Fain, C. David, Aspect fonctionnels de la vie onirique, 1962). 

Des rêves avec des personnages ou des animaux inquiétants, un risque de chute ou des vertiges, peuvent faire penser à une structure phobique. Jusqu’à la dépression névrotique qui peut se traduire par des pertes, des voyages ou des absences dans le rêve. Je renvoie ici à mes livres sur Le travail du psychanalyste et sa clinique (2017). Mais autant avec une structure névrotique, on doit attendre que la trame du rêve se dénoue, et que les rêves successifs dévoilent les résistances en se répétant, autant, avec une structure limite, psychotique ou psychosomatique, on a une prédominance des échecs du travail du rêve. Le but de ce travail étant, nous l’avons vu, de préserver le sommeil en dépit de la pression des désirs insatisfaits, par un accomplissement hallucinatoire du désir inconscient, suffisamment masqué et contenu par la censure. 

Chez ces patients la plupart des rêves sont d’ailleurs oubliés au réveil. Seuls ceux du matin subsistent, car l’élaboration secondaire par le préconscient et la traduction des images en un récit du rêve dominent. Le récit d’un rêve est la traduction par la parole d’une série de représentations, d’images, mises en mouvement sur « l’autre scène » de l’Inconscient, au cœur du sommeil. On sait depuis Freud, et cela a été confirmé par les découvertes des neuro-physiologistes, depuis Michel Jouvet dans les années 60 [Le sommeil et le rêve, 1992], que le rêve proprement dit, nommé par ce dernier « sommeil paradoxal » doit être transformé au réveil pour être soumis à l’élaboration par la pensée verbale (en processus secondaire, selon Freud). 

Les personnages et les objets qui figurent dans les rêves sont la reprise d’événements ou de vécus récents par le sujet, réorganisés pour les soumettre aux contraintes du programme génétique, selon Jouvet — au désir inconscient plongeant jusqu’aux confins du Ça somatique, selon Freud. Le sujet y figure souvent lui-même, plus ou moins dissimulé derrière d’autres personnages. De fait, quelques auteurs post-freudiens ont parlé de la valeur prospective du rêve, soit la capacité d’anticipation de l’avenir, et de préparation aux épreuves de la réalité qui ont pu se présenter la veille ou dans l’histoire du sujet. Une idée évoquée par Jose Rallo Romero, en 1974 dans son Rapport au Congrès des analystes de langue française à Madrid, et par Jean Bergeret dans la discussion de son rapport. Ce sera également l’apport de Jean Guillaumin dans son livre Le rêve et le Moi (1979), où il évoque des rêves récapitulatifs, des rêves prospectifs voire prophétiques. 

Cet aspect rejoint le désir d’intégrer les cauchemars, les rêves répétitifs ou traumatiques dans une réalité réparatrice, par l’appel à l’autre (un tiers protecteur, pour J. Guillaumin), au préconscient et à sa fonction interprétative lorsque le moi peut compter sur l’objet. Plus récemment Tobie Nathan en a fait le sujet d’un livre (2011), qui dénonce les insuffisances de L’interprétation des rêves freudienne à ce sujet. 

Le rêve tente de transformer les traces mnésiques pour aboutir au plaisir qui a été insuffisant ou absent durant la veille, et pour obéir au principe de plaisir (Freud). Lorsqu’il n’y parvient pas, il se limite à reproduire les traces mnésiques de ces expériences insatisfaisantes dans la compulsion de répétition : le caractère traumatique domine et c’est le cauchemar qui l’emporte. Ces traces seront à nouveau reprises dans le récit du rêve à un tiers (le parent, un confident, le psychanalyste), ou dans une rêverie diurne, qui vont leur donner une seconde chance de s’organiser — c’est le but de la mise en mots, même si elle échoue toujours en partie. Les rêves, les fantasmes, sont alors des mises en scène du désir, qui permettent d’en prendre conscience, et de fournir des buts à atteindre, tout en différant suffisamment leur réalisation pour pouvoir les accorder avec la réalité et la morale, les instances du Surmoi-Idéal. 

4) Les échecs du rêve : absence de rêves, rêves fleuves, rêves crus ou cauchemars

Voici donc venu le moment de parler des rêves qui semblent contredire la réalisation du désir, ce que Freud a tenté de contester au début, mais sur quoi il est revenu par la suite, lors de sa seconde topique notamment, comme il l’évoque dans son Abrégé de psychanalyse, en 1938. Lorsque les désirs de l’inconscient sont trop puissants, le désir de dormir et de revenir dans le sein maternel est interrompu, nous dit Freud, et le dormeur doit s’éveiller. Cela pose la question de la qualité de l’appareil représentatif dont l’appareil psychique dispose pour « traduire » (contenir) les émotions, les mouvements du corps et ses éprouvés sensoriels malgré leur réactualisation traumatique (dans les vécus traumatiques récents), et pour transformer l’excitation inconsciente en pulsion, représentée dans le rêve par des images. Lorsque la pulsion est débordée par la violence fondamentale (J. Bergeret), l’excitation ou l’émotion primaire, le Moi est contraint de se mobiliser pour le réveil. 

Il s’agit d’un échec du travail du rêve, dont il existe de nombreuses formes cliniques. Ce sont soit des rêves ratés, qui ne font que reprendre des pensées de la veille sans aucune fantaisie ni images, soit des rêves oubliés si bien que le sujet pense qu’il ne rêve jamais, soit des rêves fleuves, multiples et interminables, ou encore des rêves crus réduits à une image vive ou à une sensation, jusqu’au cauchemar, au somnambulisme. 

Les rêves crus qui se limitent à une image, une sensation ou une émotion (qui peut aller de l’angoisse à l’orgasme), ou les rêves qui n’empêchent pas une décharge motrice — un mouvement qui réveille, un sursaut, un acte agressif ou auto-agressif (coup dans l’oreiller, auto-mutilation quasi somnambulique) — sont plus fréquents chez les patients qui souffrent de troubles limites, de névroses actuelles ou psychosomatiques. Ce sont des embryons de rêves, qu’on pourra parfois retrouver par le travail analytique, comme nous le verrons. 

Les rêves fleuves sont souvent l’émanation d’un clivage, avec une élaboration par la pensée et les processus secondaires. Cette élaboration se fait sur un mode hyperactif, scindé de l’inconscient primaire, lequel ne s’exprime que par une hypermentalisation, une sorte de manie banche, comme on en voit chez les sujets allergiques par exemple (F. Duparc, 2001). 

Les cauchemars surviennent lorsque la charge émotionnelle déborde la contenance du Moi du rêveur, et ses capacités de refoulement — de la censure du Surmoi. Ils représentent l’échec de la traduction représentative des émotions en affects modérés, des sensations et des mouvements en images, avant la dernière traduction en mots pour le récit du rêve. Pour Jean Guillaumin, un des premiers à avoir insisté sur cet aspect en 1979 (dans Le rêve et le Moi), l’image est en effet le lieu de passage privilégié par lequel le moi vigile et le moi onirique se rencontrent : la vie pulsionnelle d’un côté, qui prend sa source dans l’éprouvé corporel le plus intime — les racines, l’ombilic du rêve — et les restes diurnes, la relation avec les objets. L’image est le lieu de la traduction ou du transfert, dit Guillaumin (qui corrige la traduction réductrice du terme employé par Freud dans L’interprétation des rêves). 

Ces échecs du rêve viennent d’un excès d’excitation traumatique, d’un affect trop intense, ou d’un vécu récent source d’insatisfaction, qui fait résonance avec un vécu traumatique du passé. Le sujet est incapable de produire un rêve assez protecteur pour le sommeil, anticipant la réalisation des désirs en attente. Ce matériel sensoriel ou émotionnel de l’inconscient primaire, dit Michel Fain (1962), est en manque de représentations visuelles suffisantes pour permettre une élaboration hallucinatoire satisfaisante. Pour S. Bottela (2005), la formation du rêve n’est possible qu’à travers un processus de traduction, qui part du rêve physiologique, le sommeil paradoxal décrit par Jouvet dès les années 60, de « l’ombilic du rêve » (comme le désigne Freud), pour parvenir à l’image, et enfin au récit du rêve, lorsque le rêveur s’éveille et que son préconscient le traduit en associations libres par la parole. Le sujet se réveille, et va conserver le souvenir du rêve pour pouvoir le transformer en récit à raconter à un tiers, un interprète, ou pour tenter de l’interpréter lui-même une fois réveillé. 

Nous verrons quelle stratégie l’analyste doit tenter lorsque les cauchemars sont répétitifs (comme dans les névroses traumatiques) ou réduits à des sensations, des images ou des mouvements, et qu’ils ne peuvent faire l’objet d’une traduction en récit. Les rêves des névroses traumatiques, qui ramènent le sujet à la situation traumatique, ont été un des arguments de Freud pour justifier la compulsion de répétition et la pulsion de mort, mais on peut aussi y voir un désir d’emprise, le désir de maitriser la situation traumatique, pour en éviter la répétition. 

Le fait de se réveiller au milieu de son cauchemar est aussi une façon d’en appeler, comme l’enfant qui crie, à un tiers protecteur pour « transférer » l’impossible à satisfaire ou le vécu traumatique, à un sujet qui puisse l’apaiser — une troisième topique qui inclut l’objet-tiers comme enveloppe pare-excitante d’appoint (F. Duparc, 2006). Dans celle-ci, |’appareil psychique du sujet est encore en gérance par un objet d’étayage qui soutient son désir ; par l’identification projective, l’appel à la rêverie maternelle de Bion. Récemment G. Civitarese (Le rêve nécessaire, 2016), a repris ces idées de Bion et celles d’Ogden, pour qui le rêve, en analyse, est un rêve à deux, qui en appelle à la rêverie de l’analyste. Comme dans le célèbre rêve raconté par Freud : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? », l’analyste est attendu pour achever le travail du rêve, de réalisation du désir, là où la compulsion à la décharge et la pulsion de mort semblent l’emporter. Le cauchemar est un embryon congelé, en souffrance d’un projet parental. 

5) La reconstruction du rêve

Et c’est pourquoi le cœur de l’analyse est la mise en parole par le sujet de ses rêves et de ses fantasmes, qui vont se transformer en rêveries diurnes, se traduire en désirs, et se relier à des projets ou des ruminations plus ou moins réalistes. Tout sujet s’efforce souvent de donner sens à ses rêves de la nuit (surtout aux cauchemars), en cherchant leur valeur symbolique, avec l’aide d’un gourou, d’un chaman, d’un onirologue, ou d’un psychanalyste. Ce phénomène est amplifié par la démarche de consultation, mais pour que le sujet puisse les dire, il faut qu’il ait établi une relation de confiance, un « transfert de base » (C. Parat, 1982) suffisamment bon pour pouvoir les livrer au cours de son récit, en association libre. 

La cure de parole peut alors débuter, comme une tentative de représentation de ce qui n’a jamais pu se dire, à partir des fantasmes et des rêves inconscients. C’est un travail de prise de conscience, de retour des souvenirs et des fantasmes refoulés, pour assurer l’élaboration des éléments historiques qui ont eu un effet traumatique. Afin que le désir, cette fois, puisse mener à bien sa tâche, d’indiquer un but et un sens au sujet dans sa vie, sans se heurter aux limites que le passé lui a imposées. À travers les rêves, la mise en conte ou la reconstruction du fantasme, le but de la mise en parole sera d’assurer cette fonction des fantasmes inconscients, d’élaborer la représentation du désir. La libre association par la parole dans la cure va permettre au patient, grâce à la détente sur le divan et au silence de l’analyste, une sorte de régression aux confins de la pensée et des processus primaires. Un rêve sur le divan, sans trame logique, sauf en après-coup, dans le travail d’auto-interprétation en début et en fin de séance. Mais s’il ne peut produire un rêve suffisamment protecteur pour son sommeil et la réalisation de son désir, il ne pourra pas tirer bénéfice d’une cure analytique sur le divan. Les excitations liées aux restes diurnes et à la vie pulsionnelle, ne rencontrent, pour les lier par la censure, que des représentations de mauvaise qualité, sans épaisseur symbolique : des « représentations-limites » (Freud, Manuscrit K. ,1896). Ces « formes » sensori-motrices peu élaborées ne peuvent se traduire en images, en représentations de chose se reliant à l’affect et au langage. Au lieu d’un vrai rêve, elles produisent des rêves de couverture sur lesquels le sujet ne peut associer, des rêves crus, des cauchemars, des rêves sans contenu ou des rêves blancs, proches de l’hallucination négative. Au lieu de fantasmes autoérotiques ou de rêveries, le sujet ne dispose que de ruminations, d’agirs somnambuliques, de comportements stéréotypés, toxicomanes ou autocalmants. La cure analytique conduit à l’échec du processus, à une lassitude de l’analyste, et du côté du patient, à des agirs, des interruptions ou des somatisations. 

La technique de reconstruction du rêve à partir de ses ébauches avortées permet de restaurer la libre association, de transformer le discours défensif barrant la résonance de l’Inconscient en une parole proche d’un rêve accomplissant le désir. Dans les névroses actuelles et les affections psychosomatiques, en particulier, les troubles de la fonction onirique sont fréquents. Si un sujet ne peut produire de rêves protecteurs pour le sommeil et la réalisation du désir, une cure analytique classique lui fait courir des risques de décompensation somatique, à moins que ne soient renforcés les paramètres défaillants du système sommeil-rêve. Le sujet souffre de rêves avortés, d’embryons de rêves incapables de donner lieu à des souvenirs, qui tantôt ressemblent à des pensées conscientes sans émergence de l’inconscient, tantôt débordent et provoquent le réveil, sans qu’il soit capable d’en saisir autre chose qu’un noyau hypercondensé, sans association possible, proche de la perception ou de la motricité. 

Ces rêves traumatiques sont mus par la compulsion de répétition, et cherchent un contenant pour être représentés, un appareil à rêver (la capacité de rêverie maternelle de Bion), là où ils ont fait défaut face au trauma. Les cauchemars, pour paraphraser Freud dans le Complément métapsychologique à la théorie du rêve (1917), font appel à un veilleur de nuit ou à un interprète, à un destinataire extérieur qui puisse jouer le rôle d’un pare-excitation et achever la transformation du cauchemar en rêve, de l’avorton en enfant de la nuit, sous l’effet du transfert. 

Partant de là, pour accompagner ces patients en mal de rêves, on peut élaborer des stratégies pour rétablir le rôle de gardien du sommeil et sa fonction de réalisation hallucinatoire du désir. 

Avec des patients qui ne rêvent pas, souffrent d’insomnie ou de réveils nocturnes sans rêves, on tentera d’attirer leur attention sur des ébauches qui ne leur paraissent pas de vrais rêves, d’autant que cela induit une blessure narcissique chez eux, qui savent que l’analyste s’y intéresse, et qui souffrent de ne pas en avoir à raconter, surtout s’ils ont aussi une pensée pauvre en associations. On peut leur dire alors, en prenant garde qu’ils ne le prennent pas comme une pression, qu’ils font sûrement des rêves, mais qu’ils les oublient car ils leur paraissent sans intérêt. Or même un rêve réduit à une sensation, une couleur ou une impression de mouvement, lors d’un réveil nocturne, peut avoir un sens. On aura alors la surprise de recueillir des embryons de rêves — rêves d’incendie, de dédoublement, de vol dans un nuage blanc ou de chute dans un précipice — qui ont souvent une ressemblance avec ce que Freud appelait des « rêves typiques ». À défaut on peut dire au patient qu’il peut faire des équivalents de rêve en séance, sous forme de sensations corporelles. 

La relaxation se prête bien à ces équivalents : ainsi, avec un patient qui a une secousse dans les épaules, on peut attirer son attention sur ce phénomène, et s’entendre dire qu’il a eu l’impression fugace que le divan bougeait, ou qu’il tombait. Le dépouillement des tensions (comme les habits qu’on enlève pour s’abandonner au sommeil) favorise la régression au ventre maternel évoquée par Freud, et l’enveloppe du sommeil figurée par la relaxation rend possibles ces « rêves éveillés », absents dans la pensée hypervigile du sujet. Bien sûr, il faut du temps pour en arriver à ce degré de confiance, et que l’analyste évite de faire intrusion avec des questions trop insistantes. 

En cas de cauchemars répétitifs, ou de rêves qui réveillent, la stratégie la plus opérante est de chercher à restaurer la fonction du rêve de réalisation du désir, ce qui nécessite que l’analyste, au lieu d’interpréter le rêve en le ramenant à un traumatisme, cherche plutôt à le modifier, à construire le scénario du rêve qui aurait pu figurer un désir. Il fait avec le rêve ce que ferait un bon conteur pour enfant, transformant l’horrible fait divers en conte de fée, dans lequel une issue favorable est entrevue, et permet de retrouver le sommeil. 

Ainsi, un rêve de chute peut être envisagé comme un désir du patient de laisser tomber une partie de sa vie, et l’analyste peut imaginer un parachute qui va s’ouvrir pour le patient avant qu’il n’arrive au sol. L’image du parachute, qui semble une suggestion, une liberté littéraire excessive du conteur-analyste, vient pourtant plutôt, en général, comme une sorte de chimère, au sens où l’entend M. de M’Uzan (1996), et on peut montrer au patient qu’il a contribué à cette image en évoquant son intérêt pour le parapente, par exemple, ou sa façon d’attendre des surprises de dernier moment : l’interprétation lui appartient donc aussi, et il est co-créateur du conte ainsi réalisé, afin de mettre le traumatisme à l’écart, ne serait-ce qu’un moment pour calmer le feu de l’excitation. Je dois dire qu’il m’est même arrivé de me référer à un conte appartenant à la culture d’origine de certains patients, ou à leur culture familiale infantile, pour soutenir l’aspect créatif de la construction. 

Ce dernier aspect de la construction du rêve réalise ainsi l’objectif (stratégique) de ramener le cauchemar à un vécu traumatique réel, reconstruit à partir du rêve, pour le transformer aussitôt et lui trouver la fin heureuse qu’il aurait dû avoir. L’identification du traumatisme, son élaboration psychique, ne peuvent en effet se faire de façon constructive que si le « mauvais objet » au sens kleinien du terme est neutralisé, évacué, grâce à un « bon objet » qui constitue la fin heureuse, ou l’objet secourable. 

On évite le piège de certaines interprétations, qui enfoncent le sujet dans la douleur traumatique du passé, ou dans un transfert négatif. Je pense ici à un travail intéressant de J. -M. Quinodoz sur Les rêves qui tournent une page (2001), qui montre que même des rêves angoissants et régressifs qui apparaissent au bout d’un certain temps d’analyse, peuvent avoir un but positif, qui est celui de se dégager d’un passé traumatique, d’une défaillance du moi appartenant au passé. La construction de l’histoire est ainsi un moyen de dégager l’avenir du désir des pièges de l’enfermement dans la répétition mortifère. Et de restaurer le travail du rêve, qui est de préparer le sujet à un accomplissement possible de ses désirs. 

Conférence à Sainte-Anne, 12 octobre 2017

Bibliographie

Bergeret J. (1974) « L’enfant de la nuit », Revue française de Psychanalyse, t. 38 n° 5-6, PUF, p. 969.
Bottela S. (2005) « À propos des processus transformationnels dans la théorie freudienne, de l’interprétation du rêve à la deuxième topique », in Rêver, transformer, somatiser, AGEPSO, Georg éditeur, Genève.
Chervet B. « Le rêve dans le rêve », in Libres cahiers pour la psychanalyse, In Press, 2006/2, n°14.
Civitarese G. (2016) ; Le rêve nécessaire, Ithaque.
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Duparc F. (2008) « Un cadre pour rêver en psychosomatique », Actualités psychosomatiques (Georg Éditeur, Genève) 2008, n° 11, pp. 31

Duparc F. (2017) Le travail du psychanalyste, accueil de la diversité et stratégies cliniques, Ithaque.
Duparc F. (2017) La clinique du psychanalyste aujourd’hui, une pratique ouverte, un cadre sur mesure, In Press.
Cohen S. (1996) « L’énigme du rêve, une épreuve pour le Moi », in Bulletin de la SPP, 1997 n°42.
Fain M & David C. (1963) « Aspects fonctionnels de la vie onirique », in Rapport, Revue française de Psychanalyse, t. 27 n° spécial Congrès, PUF.
Freud S. (1899) Le rêve et son interprétation, Gallimard 1925.
Freud S. (1900-1926) L’interprétation des rêves, PUF 1967.
Freud S. (1912-1918) Les premiers psychanalystes, Minutes de la Société de Vienne, tome IV, Gallimard 1983.
Freud S. (1917) Complément métapsychologique à la théorie du rêve, in Métapsychologie, Gallimard.
Freud S. (1932) « Révision de la science du rêve », in Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Gallimard 1936.
Guillaumin J. (1974) « Rêve fétichisme, espace et temps », in Revue française de Psychanalyse, t. 38 n° 5-6, PUF.
Guillaumin J. (1979) Le rêve et le Moi, PUF.
Jouvet M. (1994) Le sommeil et le rêve, Odile Jacob 1992.
Lewin B. (1949) « Le sommeil, la bouche et l’écran du rêve », in L’espace du rêve, Nouvelle Revue de Psychanalyse, Gallimard 1972 n°5.
de M’Uzan M. (2008) La chimère des inconscients, PUF.
Nathan T. (2011) La nouvelle interprétation des rêves, Odile Jacob.
Parat C. (1982) « Transfert et relation en analyse », Revue française de Psychanalyse, t. 46 n° 2, PUF.

Parat C. « Brèves remarques sur l’activité du facteur traumatique dans le système sommeil-rêve », in Revue française de psychosomatique, PUF, p. 113.
Quinodoz J. M. (2001) Les rêves qui tournent une page, PUF.
Rallo Romero J. (1974) « Les rêves comme unité et continuité de la vie psychique », Rapport, Revue française de Psychanalyse, t. 38 n° 5-6, PUF.
Robert W. (1886) Des Traum als Naturnotwendigkeit erklärt, Hamburg, cité in Freud S. , L’interprétation des rêves, PUF p. 75-77. 

Le traumatisme de la naissance

Cette conférence sera prochainement publiée en tant qu’article, sous une forme enrichie, dans le volume « Crises et ruptures », collection Débats de psychanalyse, Paris, PUF.

 Depuis la nuit des temps, la naissance est le théâtre par excellence de l’hominisation et de l’humanisation. Dans toutes les sociétés et pour chaque sujet qui la compose, c’est un passage primordial que la culture ne cesse de parer de rites et de croyances pour accueillir et apprivoiser l’ineffable de la nature : la différence des sexes, l’énigme de la procréation, la métamorphose de la femme enceinte et le surgissement d’un petit d’homme issu du dedans de la maison mère. Entre comédie et tragédie, les mille et un scénarios de la naissance expriment avec une force inépuisable le paradoxe de notre condition : notre fécondité créatrice n’a d’égale que notre vulnérabilité ! De homo sapiens sapiens à nos jours, la naissance est à la fois jaillissement de vie et menace de mort dans une vertigineuse proximité. 

Après les intrépides matrones et les ingénieux barbiers chirurgiens, les rites séculiers de l’inflation médicale depuis le XXème siècle ont certes fait reculer la mortalité maternelle et infantile mais, pour qui ne s’en laisse pas conter par les masques scientistes, la potentialité sismique de l’accouchement n’a pas pris une ride. Affronter et survivre à cette crise biopsychique constitue, pour le meilleur et pour le pire, un acte initiatique décisif pour l’impétrant(e) et pour la parturiente. Mais, bien au-delà, les ondes de choc de cet avènement résonnent aussi profondément dans les arcanes de la filiation générationnelle que dans celles de l’affiliation familiale et sociétale.

Dans l’iconographie grecque, l’accouchement le plus fréquemment représenté c’est celui de Zeus, le roi des dieux. Sa fille Athéna sort de son crâne déjà parée de tout son armement !

Voilà bien illustrée, la revanche du père qui s’arroge les pouvoirs de procréation, d’enfantement et, qui plus est, d’une fille. L’anthropologue F. Héritier a bien montré à ce sujet (2002) combien du plus profond de l’histoire, de nombreuses représentations et institutions assujettissant les femmes répondent à la volonté des hommes de s’approprier leur fécondité et, plus encore, la capacité très enviable de produire à la fois du même (des filles) et du différent (des fils). C’est cette asymétrie qui est, selon elle, à l’origine de la domination masculine dont Zeus s’impose comme un précurseur générique et emblématique.

Naissance et psychanalyse

En ce début du troisième millénaire, quand on tape « naissance et psychanalyse » sur un moteur de recherche sur Internet, c’est d’abord et surtout la « naissance de la psychanalyse » et son « père » qui sont convoqués. À l’évidence, il y a consubstantiellement du « naissant » dans la genèse de la psychanalyse elle-même, qui, à l’instar d’Athéna, a jailli de l’esprit de Freud.

La naissance analysée par la psychanalyse est présente mais plus discrète. On en trouve une première évocation chez Freud en 1909 dans les Minutes de la huitième année d’activité de la Société psychanalytique de Vienne recueillies par Otto Rank, jeune secrétaire de 25 ans recruté à ce poste quatre ans auparavant (Lieberman, 1985). La question traitée ce mercredi-là était la suivante : « Que peut attendre la pédiatrie de la recherche psychanalytique ? ». Freud affirme : « Pour ce qui est de l’angoisse, on doit garder à l’esprit que l’enfant ressent d’abord une angoisse consécutive à la naissance ». Puis, après avoir signalé que tout affect se manifeste d’abord comme une crise d’hystérie, et qu’il est la réminiscence d’une expérience, Freud incite les pédiatres à l’aider à étudier l’origine des affects. « La plupart des enfants connaissent un traumatisme, à la suite duquel ils se comportent comme des hystériques », note Freud.

Freud reprendra cette hypothèse la même année dans une note de la seconde édition de l’Interprétation des rêves : « la naissance est d’ailleurs le premier fait d’angoisse et par conséquent la source et le modèle de toute angoisse. » Quelques années plus tard, dans l’Introduction à la psychanalyse (1916-1917), il présente sans ambiguïté le traumatisme de la naissance comme la source de l’angoisse : « En ce qui concerne l’état affectif caractérisé par l’angoisse, nous croyons savoir quelle est l’impression reculée qu’il reproduit en le répétant. Nous disons que ce ne peut être que la naissance, c’est à dire l’acte dans lequel se trouvent réunies toutes les sensations de peine, toutes les tendances de décharge et toutes les sensations corporelles dont l’ensemble est devenu comme le prototype de l’effet produit par un danger grave et que nous avons depuis éprouvé à de multiples reprises en tant qu’état d’angoisse. »

Quinze ans plus tard, en systématisant cette hypothèse, Rank va publier son ouvrage Le traumatisme de la naissance dédié à Freud qui vient de se faire opérer en octobre et en novembre 1923 pour extirper les « leucoplasmes » de sa mâchoire et de son palais. C’était les premiers signes de son cancer lié à son addiction aux cigares dont Freud pressentait la gravité dans son for intime.

En dépit de cette dédicace du plus proche et fidèle collaborateur de Freud, cette publication puis ses prises de position techniques avec Ferenczi sur la « thérapie active » vont peu à peu singulièrement parasiter leurs relations et, finalement, déboucher sur une rupture et un départ de Rank l’année de ses quarante ans pour les États-Unis. 

Sur le fond, Rank a posé un vrai problème à Freud : premier proche du « Ring » à s’intéresser aux relations mère/enfant, il a proposé une extension novatrice préœdipienne du complexe de castration, extension que Freud et son entourage ont interprété défensivement et sans nuance comme une remise en cause sacrilège de la poutre maîtresse métapsychologique du complexe d’Œdipe. 

À New-York, Rank va s’émanciper et rapidement jouir d’une réputation créatrice dans les milieux analytiques. Dans la minorité des freudiens orthodoxes qui s’opposaient à lui, il était coutume de résumer ainsi : « Les autres disent que l’on doit avoir un complexe du père analysé par Freud, et un complexe de la mère analysé par Rank. » (James Strachey, 1924, cité par Lieberman, 1985). Critique acerbe ou compliment ? Comme le fait remarquer avec acuité D. Houzel (1991), les premiers traducteurs de Freud en français ont censuré l’apport de Rank de deux façons : d’une part en supprimant cette note du Petit Hans : « Le point de vue de Rank sur les effets traumatiques de la naissance semble jeter une lumière particulière sur la prédisposition à l’hystérie d’angoisse qui est si forte dans l’enfance » ; d’autre part, en remplaçant ce passage dans Le Moi et le ça (1923) « le premier grand état d’anxiété de la naissance » par « le premier état d’angoisse qu’éprouve l’enfant ». Dans ces conditions, je crois important de discuter ici de l’originalité de l’apport de Rank, d’en interroger l’actualité et, finalement, lutter contre la censure de son refoulement dans l’agora psychanalytique.

Naître Rosenfeld et devenir Rank

Grâce aux travaux de Lieberman (2002, 1985) et de Kramer (2006), nous disposons de données biographiques conséquentes. Rank est né le 22 avril 1884 à Vienne et mort le 31 octobre 1939 à New York. Il est le fils de Simon Rosenfeld, artisan joailler originaire de la région du Burgenland proche de la Hongrie et de Karoline Fleischner, originaire de Moravie. Lors d’une cérémonie juive, ils se sont mariés le 31 août 1880 à Vienne où ils se sont rencontrés. Paul, premier fils, naît neuf mois après. Elisabet vient au monde en septembre 1882 mais meurt quelques mois plus tard. Otto naît 19 mois plus tard.

Paul fait des études de droit. Quant à lui, petit dernier, il devient serrurier car ses parents n’ont pas les moyens de payer aux deux des études supérieures. Otto est très proche de sa mère et distant de son père alcoolique et inaccessible. À l’adolescence, il décide officieusement de ne plus porter le nom de son père et de ses ancêtres juifs (Rosenfeld, champ de roses) et se renomme Rank (mince, sinueux, rusé) en reprenant le nom d’un personnage d’une pièce d’Ibsen La maison de Poupée. Émancipation féminine et dénonciation du mariage comme muselière misogyne sont au cœur de cette pièce où le Dr. Rank, un riche ami de l’héroïne Nora, secrètement amoureux d’elle, l’aide à s’émanciper. De l’autre côté du miroir, on apprend qu’il est atteint d’une syphilis héritée des frasques de son père et va contracter une paralysie générale. Otto adopte le nom d’un homme riche mais amoureux frustré et menacé d’une malédiction générationnelle paternelle. À sa majorité, il officialise ce nom propre. Après un apprentissage de tourneur, sa santé fragile le conduit à obtenir un travail de bureau mais il ambitionne une carrière littéraire que ses innombrables lectures théâtrales et philosophiques l’invitent à rêver.

Il a 18 ans quand il lit L’interprétation des rêves de Freud. Il écrit alors, enthousiaste, entre 19 et 20 ans, un Essai où il applique la théorie psychanalytique à la compréhension de l’artiste. Par Alfred Adler, son médecin, le manuscrit parvient à Freud qui souhaite le rencontrer. 

Cette entrevue en 1907 est un véritable coup de foudre et elle a des effets radicaux sur leur avenir réciproque : Freud, partisan de l’analyse profane, le décourage de suivre une carrière médicale, le convainc d’obtenir un doctorat de Philosophie à l’Université de Vienne (1912) en lui promettant de le soutenir moralement et financièrement. 

Une décennie plus tard, Rank est le premier candidat psychanalyste admis avec une thèse de psychologie d’inspiration psychanalytique. Dans la garde rapprochée de Freud, il s’impose progressivement en dépit de sa jeunesse comme le spécialiste incontesté de la philosophie, de la littérature et de la mythologie.

Chemin faisant, son ascension dans le cercle restreint des psychanalystes fondateurs est fulgurante : il devient secrétaire de la Société psychanalytique de Vienne, membre du Comité de Freud (les 7 détenteurs du ring, l’anneau secret) et, surtout, le plus proche collaborateur de Freud entre 1906 et 1925. En effet, Freud lui donne des responsabilités stratégiques : la publication des Minutes du cercle Viennois de 1906 à 1918 ; la direction avec Hans Sachs de la revue Imago à partir de 1912, celle avec Freud et Ferenczi de l’édition de l’autre grande revue psychanalytique la Zeitschrift für Psychoanalyse à partir de 1913. Enfin, il est un des membres fondateurs de l’API dès 1910.

Dans la période orageuse pour Freud de conflit avec Wilhelm Stekel, Alfred Adler et surtout Carl Jung, il est le collaborateur attentif de chaque instant, d’une loyauté exemplaire. Une proximité professionnelle et amicale s’instaure avec Freud mais aussi avec sa famille avec qui il partage le dîner tous les mercredis avant la fameuse réunion de la Société psychanalytique de Vienne.

Rank sert dans l’armée autrichienne en Pologne pendant la première guerre mondiale. Il rencontre en 1918 sa femme, Beata Minzer, et ils ont une fille unique, Hélène, en 1919. Il découvre et observe avec beaucoup d’attention la grossesse de sa femme et sa relation avec leur bébé. C’est une année faste où il s’installe comme premier psychanalyste non médecin et rencontre Ferenczi qui devient un ami intime pendant six ans avant leur rupture. Il écrit avec lui Perspectives Psychanalytiques en 1924 alors que Ferenczi rédige de son côté Thalassa, publié à Budapest en 1932 sous le titre Rôle des catastrophes dans l’évolution de la vie sexuelle. L’une de ces catastrophes, c’est bien sûr la naissance et sa répétition dynamique dans la régression thalassale.

Rank est un des psychanalystes les plus prolifiques après Freud. Il écrit de très nombreux livres et articles dont les célèbres Le mythe de la naissance du héros (1909), Le double (1914), Le personnage de Don Juan (1922) et une moins connue mais monumentale étude de 685 pages : Le thème de l’inceste dans la poésie et la légende, (1912). 

Un brillant fils adoptif

En avril 1923, quand il écrit Le traumatisme de la naissance, Rank est au sommet de son influence. C’est un des piliers essentiels de « la Cause ». Il est reconnu par le petit monde de la psychanalyse comme vice-président de la société psychanalytique de Vienne, directeur de la maison d’édition de Freud, co-éditeur des deux grandes revues de psychanalyse et véritable chef d’orchestre du centre de formation de Vienne. Havelock Ellis (1923) disait de lui après une visite à Vienne : « peut-être le plus brillant et le plus clairvoyant des jeunes chercheurs qui restaient aux côtés du maître ». Hans Sachs, lui, va plus loin et qualifie avec humour Rank de véritable double de Freud en faisant implicitement référence au célèbre article. Il dit aussi de lui qu’il est l’ombre de Freud, son « Mr Tout le reste ». Le célèbre cliché du Commitee (1922) illustre radicalement cette proximité, sinon cet étayage mutuel :

Otto Rank, Karl Abraham, Max Eitington, Ernest Jones
Sigmund Freud, Sandor Ferenczi, Hanns Sachs 

Quand Freud entendit parler pour la première fois de l’idée maîtresse de l’ouvrage de Rank du traumatisme de la naissance, Jones (1957) rapporte que Freud aurait déclaré à Ferenczi : « Je ne sais pas si c’est vrai à 66% ou à 33% mais, de toutes façons, c’est le progrès le plus important depuis la découverte de la psychanalyse ». 

Le 6 mai 1923, Rank, 39 ans, offre en cadeau d’anniversaire à Freud qui fête ses 67 ans après deux récentes opérations, son manuscrit du Traumatisme de la naissance. 

Le 17 novembre 1923 Freud demande une vasectomie (ligature des canaux déférents, canaux qui conduisent le sperme aux vésicules séminales). Très à la mode chez des chirurgiens réputés, cette castration mystérieuse était censée améliorer la vision, augmenter la lucidité intellectuelle et limiter la progression du cancer. Rank lui rend visite trois jours après (Kramer, 2006).

Le 1er décembre 1923 Freud envoie une courte note à Rank pour le remercier de son manuscrit et, surtout de la dédicace de Rank, « À l’explorateur de l’inconscient, au créateur de la psychanalyse est dédié ce travail ». Freud écrit : « J’accepte avec plaisir votre dédicace avec l’assurance de mes remerciements les plus cordiaux. Si vous pouviez ménager ma modestie, cela me conviendrait. Tel que je suis handicapé, je me réjouis énormément de votre admirable productivité. Cela veut dire que pour moi aussi : « Non omnis moriar ».

Une première réaction qui sera nettement contredite ultérieurement quand, peu de temps après, en mars 1924, Freud confie à Ferenczi qu’il redoute finalement que la thèse de Rank ne soit une fuite inconsciente de l’Œdipe, la cause de sa propre névrose : « Nulle part, il ne dit explicitement, je crois, que du point de vue étiologique, il veut mettre le traumatisme à la place du complexe d’Œdipe, mais tous le pressentent » (Kramer, 2006). 

Dans ce livre, Rank, comme on l’a souligné en ouverture, part de l’idée initialement freudienne du traumatisme de la naissance…, mais va suivre un chemin singulier. Il veut retrouver la source la plus primitive, primaire de l’inconscient. Pour lui, elle se trouve dans une zone qu’il nomme « psycho-physique » où l’inconscient est descriptible en termes biologiques : « Après avoir exploré dans tous les sens et dans toutes les directions l’inconscient, ses contenus psychiques et les mécanismes compliqués qui président à la transformation de l’inconscient en conscient, on se trouve en présence, tant chez l’homme normal que chez les sujets anormaux, de la source dernière de l’inconscient psychique, et on constate que cette source est située dans la région du psycho-physique et peut être définie ou décrite dans des termes biologiques : c’est ce que nous appelons le traumatisme de la naissance, phénomène en apparence purement corporel, que nos expériences autorisent envisager cependant comme une source d’effets psychiques, d’une importance incalculable pour l’évolution de l’humanité, en nous faisant voir dans ce traumatisme le dernier substrat biologique concevable de la vie psychique, le noyau même de l’inconscient » (p. 9).

En d’autres termes, « le contenu biologique le plus profond (que seule la répression interne rend méconnaissable) se retrouve tel quel, sous une forme manifeste, jusque dans nos productions intellectuelles les plus élevées » (p. 10).

Freud et les tout premiers psychanalystes ont exploré les couches œdipiennes de la conflictualité inconscientes. Rank inaugure l’investigation du préœdipien jusque dans ses racines biologiques, pour lui, la véritable source première de l’inconscient, toujours refoulée. Il se pose en véritable héros face à la force de ce refoulement qu’il démasque en pointant le traumatisme de la séparation de la naissance. Jusque-là, la psychanalyse avait été centrée sur le père et le conflit œdipien. Rank entend équilibrer et prolonger l’œuvre de Freud en soulignant, bien avant Mélanie Klein, l’importance de la mère archaïque (Urmutter) dont le héros conquiert ses lettres de noblesse en se séparant d’elle (Kramer, 2006). Dès mars 1919, Jones (1957), le meilleur ennemi de Rank, rapporte qu’il lui a avoué en privé son sentiment croissant que « l’essence de la vie était la relation entre la mère et l’enfant ».

Pour Rank, l’enfant virtuel trouve in utero son premier objet, la mère, mais se retrouve à la naissance confronté à sa perte : cette catastrophe originaire vient suspendre l’ « unio mystica » que l’amour, l’art, la sublimation religieuse et le transfert de la situation analytique avec le thérapeute-accoucheur tenteront de commémorer. Pour la petite créature, ce traumatisme est une perte indicible et le prototype de la souffrance de la vie. Même avec les plus douces des mères et la naissance la moins violente, l’être humain naît dans la crainte, tremblant d’angoisse. Au moment de la naissance, se sentant délaissé et incompris, l’infans est expulsé dans les pleurs hors du ventre paradis laissant derrière lui un passé ineffable.

La ligne de partage entre le Je et l’univers, c’est l’angoisse qui ne s’évanouit que quand le Je et le Tu redeviennent Un, comme faisant partie du grand tout.

Avec la naissance, le sentiment d’unité avec le tout est perdu et cette souche d’angoisse de la rupture est pour Rank « le premier contenu psychique dont l’être humain soit conscient ». Conscience et angoisse inhérentes à la séparation de la mère sont indissociables. Et cette angoisse est pour Rank bien plus proche de la source biologique de l’inconscient que la reconnaissance de la différence des sexes et l’angoisse de castration. Ensuite, dans une quête nostalgique infinie, 

« l’homme cherche à rétablir par tous les moyens possibles, en créateur pour ainsi dire, l’état primitif. Et ces efforts sont le plus souvent couronnés de succès, lorsqu’ils s’expriment dans les produits socialement adaptés de son imagination, dans l’art, (la philosophie), dans la religion, dans la mythologie (en particulier dans la compensation héroïque), tandis qu’ils échouent pitoyablement dans la névrose ».

Faisant l’analogie avec la situation analytique dès le premier chapitre, il suggère que la relation entre la mère et l’infans – en fin de compte l’enfant à naître – constitue un modèle pour la rencontre entre le patient et la « sage-femme » psychanalyste, unis dans un partage profond, uniquement, paradoxalement, pour apprendre à supporter le traumatisme de la séparation avec moins de souffrance qu’avant : « Chaque heure (de séance) exige du patient la répétition en miniature de la fixation et de la rupture, jusqu’à qu’il soit, finalement, en position de le vivre au mieux ».

En séance, le patient pour Rank bénéficie de deux formidables atouts pour engager l’abréaction du traumatisme de la naissance : l’hypermnésie et l’association libre. Je cite Rank :

« L’hypermnésie, surtout pour les impressions oubliées (refoulées) de l’enfance, qu’on observe au cours de l’analyse, s’explique donc, tout comme celle qui se manifeste dans l’hypnose, par la tendance de l’inconscient, encouragé par l’insistance du transfert, à reproduire l’essentiel, c’est-à-dire la situation originelle […]. C’est en ce sens que tous les souvenirs infantiles peuvent être considérés comme étant, dans une certaine mesure, des “souvenirs écrans” et, d’une façon générale, la faculté de reproduction serait due à l’impossibilité où se trouvent les malades d’évoquer précisément la “scène originelle”, à cause des associations qui, à cette scène, rattachent le plus pénible de tous les “souvenirs” : le traumatisme de la naissance. C’est ainsi que la sûreté, la certitude presque incroyable de la technique de l’association libre […] reposerait sur une base biologique. »

Plus encore : 

« Le refoulement primaire du souvenir portant sur le traumatisme de la naissance serait la cause de la mémoire en général, c’est-à-dire de la faculté de retenir certains détails qui sont attirés dans la zone de refoulement originelle, pour pouvoir être reproduits plus tard à titre de substitution, c’est à dire à la place du traumatisme de la naissance ». Le traumatisme de la naissance « constitue [donc] le point de départ du processus du refoulement et, en même temps, le levier qui permet à la psychanalyse de surmonter ce processus. »

C’est dans ce contexte que pour Rank, la fin de l’analyse est essentielle. D’un côté, « derrière toutes les résistances du malade se dissimule le désir de prolonger indéfiniment la situation analytique ». De l’autre, les velléités des patients d’ « échapper à l’analyse, se révèlent en général comme une tendance à la répétition trop directe du traumatisme de la naissance, répétition à laquelle l’analyse doit s’efforcer à substituer une séparation graduelle ».

La rupture Freud-Rank

Juste avant Noël 1923, Abraham, qui a lu le manuscrit du Traumatisme de la naissance, avertit sérieusement Freud. Pour lui, la thèse de Rank « représente pour la psychanalyse une question de vie ou de mort ».

Jones (1957), historien officiel, raconte à sa façon cet épisode : « Le traumatisme de la naissance avait produit sur Freud un choc comme si tout le travail de sa vie sur l’étiologie des névroses se trouvait dissous ». Il poursuit : il résultait de la théorie de Rank « que tous les conflits mentaux concernent la relation de l’enfant avec sa mère et que tout ce qui pourrait paraître un conflit avec le père, y compris le complexe d’Œdipe, n’était qu’un masque de l’essentiel ».

Indiscutablement, Rank déplaçait le projecteur de la psychanalyse du père sur la mère mais il ne s’agissait en aucun cas pour lui d’abandonner ce que Freud avait élaboré tout au long de sa vie pour comprendre le rôle central du complexe d’Œdipe. L’œdipien et le préœdipien sont pour Rank complémentaires mais l’orthodoxie freudienne va radicalement les dénoncer exclusives.

La publication en 1924 de l’ouvrage de Ferenczi et Rank Perspectives de la psychanalyse allait aggraver singulièrement les choses. Les deux alliés considèrent le fanatisme de l’interprétation intellectualisante du complexe d’Œdipe comme « une protection contre une analyse plus poussée » et la froideur de l’exigence stricte de neutralité comme une « élimination contre nature de tous facteurs humains dans l’analyse ».

C’en est trop. Le torchon brûle au comité entre les gardes du corps de l’analyse classique Abraham et Jones qui dénoncent Rank et Ferenczi, les enfants terribles de la « thérapie active ».

Tout en maintenant encore des liens affectueux avec Rank, Freud confie à Ferenczi qu’il rentre dans l’opposition aux idées de Rank. Il considère désormais que son traumatisme de la naissance est une fuite inconsciente de l’Œdipe qui trouve son origine dans la propre histoire de Rank. « Nulle part il ne dit explicitement, je crois, que du point de vue étiologique, il veut mettre le traumatisme à la place du complexe d’Œdipe, mais tous le pressentent ».

Ferenczi, le meilleur ami de Rank… jusque-là, renoncera à son soutien enthousiaste pour le traumatisme de la naissance, terrifié par la peur de perdre l’amour de Freud. 

Angoisse de la naissance : physiologique et/ou psychologique ?

En 1926, deux ans après la publication de l’ouvrage de Rank, Freud développe dans Inhibition, symptôme et angoisse, sa critique. Il rappelle sa paternité de l’idée que chez l’être humain, l’état d’angoisse est « une reproduction du traumatisme de la naissance ». Mais pour s’opposer frontalement à Rank au-delà de ce fond commun, il affirme que cette angoisse de la naissance est pour lui totalement et seulement physiologique et qu’il lui refuse une quelconque potentialité psychologique : « le danger de la naissance, en effet, n’a encore aucun contenu psychique. Nous ne saurions, à coup sûr, supposer que le fœtus sache, sous quelque forme que l’on envisage ce savoir, qu’une issue fatale est possible. Le fœtus ne peut rien enregistrer d’autre qu’une perturbation considérable dans l’économie de sa libido narcissique. De grandes quantités d’excitation lui parviennent, sources de sensations de déplaisir nouvelles ; de nombreux organes obtiennent de force une augmentation des investissements, sorte de prélude de l’investissement d’objet qui va bientôt commencer. Mais parmi tout cela qu’est-ce qui va prendre valeur d’indice d’une situation de danger ? »

Certes, le nouveau-né ressent une « angoisse originaire » lors de sa venue au monde qui provoque une « perturbation économique consécutive à l’accroissement des quantités d’excitation ». Cette forme primitive d’angoisse sera traumatique car le bébé ne peut s’en rendre maître par une décharge. Mais, point essentiel, la naissance ne correspond nullement à une perte d’objet pour le nouveau-né car « la naissance n’est pas vécue subjectivement comme séparation de la mère car celle-ci est, en tant qu’objet, complètement inconnue du fœtus absolument narcissique ». Pour Freud, ce passage de la vie intra-utérine à la vie aérienne s’effectue, au-delà de la césure de la naissance, dans la « continuité » car « l’objet maternel psychique remplace la situation fœtale biologique ». Toutefois, « Ce n’est pas une raison pour oublier que dans la vie intra-utérine la mère n’était pas un objet pour le fœtus, et qu’il n’y avait pas alors d’objet. Il est facile de voir que dans le contexte de cette explication, il n’y a pas de place pour une abréaction du traumatisme de la naissance, et que l’on ne saurait trouver d’autre fonction à l’angoisse que celle du signal incitant à éviter la situation de danger. ». 

In fine, Freud considère que c’est la douleur corporelle – résolument non objectale – qui est la meilleure métaphore de l’angoisse automatique de la naissance. Elle préexiste à la temporalisation de l’angoisse objective : « Le passage de la douleur corporelle à la douleur psychique correspond à la transformation de l’investissement narcissique en investissement d’objet ».

C’est dans Analyse avec fin, analyse sans fin (1937) qu’il formulera la critique la plus cinglante à Rank : « On n’a pas eu beaucoup d’échos de ce qu’a fait pour des cas pathologiques la réalisation du projet rankien. Vraisemblablement, pas plus que ce que feraient les pompiers si, en cas d’incendie d’une maison provoqué par une lampe à pétrole renversée, ils se contentaient d’enlever la lampe de la pièce où le feu s’est déclaré ».

Houzel (1991), en fin exégète de ce débat, écrit : « On sent Freud gêné par son refus de concevoir l’état de détresse du bébé à la naissance autrement qu’en termes biologiques. Il dénie toute possibilité de contenu fantasmatique à l’expérience de la naissance » considérant qu’elle n’a encore aucun contenu psychique. Ce déni conduit Freud à placer « l’angoisse traumatique » et « l’angoisse signal » dans le registre de la réalité extérieure d’un danger et non du fantasme. Houzel formule avec pertinence : « Tout se passe comme si le rejet de la théorie du traumatisme de la naissance l’avait conduit à dissocier l’affect d’angoisse de la forme fantasmatique dans laquelle cet affect s’incarne et à rejeter cette forme dans la réalité extérieure. » Dont acte.

Amalia et Karoline

À ce jour, l’intuition première de Freud sur la naissance comme source et modèle de l’angoisse n’a rien perdu de sa force de conviction. 

Contrairement à Freud tentant une réduction strictement physiologique du traumatisme de la naissance, la volonté de Rank de dialectiser source corporelle et destin psychologique offre la grande richesse d’ouvrir la perspective de traces périnatales épigénétiques qui ont un double destin croisé biologique (par ex immunitaire) mais aussi fantasmatique.

L’attention élective de Rank sur le lien primordial avec la mère et la séparation de la naissance paraît certes aujourd’hui bien exclusive et sans doute en effet dictée, comme le disait justement Freud, par un évitement de son bien complexe conflit œdipien, mais, pour autant, elle a le grand mérite d’attirer encore actuellement notre vigilance sur les dangers d’une métapsychologie freudienne scotomisant tout ce qui n’est pas strictement du registre du complexe d’Œdipe et du surmoi paternel. D’ailleurs, le temps est venu d’envisager les traces périnatales préœdipiennes et œdipiennes non plus seulement paternelles ou maternelles mais bien aussi triadiques.

Sans doute que Rank a été théoriquement inspiré en plein par sa mère Karoline et Freud en creux par la sienne, Amalia ! Bollas (1987) parle au sujet de la mère archaïque de Freud de « savoir insu », un fantôme, un revenant, invisible et impensable, mais toujours présent dans les pages du texte (Kramer, 2006). 

 Sur cette base, il est raisonnable d’émettre l’hypothèse suivante : les résistances de Freud à envisager les soubassements préœdipiens en général et les siens en particulier s’expriment singulièrement dans la polémique avec Rank, son fils adoptif revendiquant son originalité.

De fait, le refus de Freud d’envisager la virtualité psychologique de traces mnésiques (seulement au départ) dans le registre de la douleur physiologique chez le fœtus/nouveau-né sonne faux et ne convainc pas. Ce qui grince inhabituellement dans son raisonnement, c’est le caractère binaire de sa proposition en tout ou rien : soit il n’y a pas objet, soit il y en a ; soit il y a investissement narcissique, soit il y a investissement objectal ; soit il y a douleur physiologique, soit il y a souffrance psychique ; soit il y a trace biologique, soit il y a trace psychique. Cette ligne de clivage traduit une exploration par trop défensive qu’une ouverture au continuum permettra de libérer ultérieurement (Missonnier, 2009). Cela est d’autant plus surprenant que le Freud des Trois essais (1905) est un orfèvre en matière de géométrie variable préobjectale/objectale et, paradoxalement, celui d’Inhibition (1926), un explorateur inspiré d’une subtile voie de passage entre douleur somatique et psychique. C’est bien pourquoi ses propositions binaires locales trahissent sa position partisane. Une meilleure compréhension de cette scotomisation freudienne devrait nous inviter à relire la célèbre citation d’Inhibition : « Il y a beaucoup plus de continuité entre la vie intra-utérine et la toute petite enfance que l’impressionnante césure de l’acte de la naissance ne nous donnerait à croire » sans cliver les registres biologiques et psychologiques, les registres narcissiques et objectaux afin d’en envisager les articulations complexes en temps réel et après-coup.

Nos connaissances actuelles sur la neurophysiologie de la sensorialité fœtale et périnatale plaident résolument en faveur de ce continuum, même s’il y a sans doute autant à dire sur les lignes de continuité périnatale que sur les discontinuités induites par la séparation du déménagement écologique de la naissance et, notamment, son passage d’un monde interne liquidien à un autre externe aérien.

En guise de dénouement : Winnicott, le pacificateur

Prolongeant et dépassant la polémique entre Rank et Freud, le pédiatre psychanalyste Winnicott (1988) défend une théorie fédératrice cliniquement pertinente. Il distingue les naissances traumatiques et non traumatiques en soulignant le continuum entre les deux polarités. Pour lui, contrairement à Rank, la naissance n’est jamais a priori traumatique. Pour lui, contrairement à Freud, les « birth memories » ont une destinée psychique que le psychanalyste d’enfants et d’adultes se doit d’accueillir comme tout autre matériel (1949).

La variable distinctive entre accouchement traumatique ou non est la continuité d’existence du Soi. 

Un accouchement non traumatique n’occasionne pas « une interruption massive de la continuité d’existence » chez le fœtus devenant nouveau-né. Quand le Soi périnatal du nouveau-né exprimera la continuité biologique de sa « santé » face à la discontinuité écologique de l’accouchement, la naissance ne sera pas pour lui traumatique et sera dite « normale » (1988). Pour Winnicott, les péripéties physiologiques d’un accouchement « normal » sont « favorables à un établissement du moi et à sa stabilité (1949). À l’inverse, un accouchement sera traumatique (1949 et 1988) si l’amplitude de « l’empiétement » produit à la naissance dépasse celle dont il a fait un apprentissage progressif prénatal (1988) à partir de la discontinuité interactive biologique mère-fœtus. Winnicott écrit : « […] avant la naissance, l’enfant humain s’accoutume aux interruptions de la continuité et commence à devenir capable de s’y faire, pourvu qu’elles ne soient ni trop graves ni trop prolongées. Du point de vue physique, cela signifie que non seulement le bébé fait l’expérience de changements de pression, et de température, ou d’autres phénomènes simples de l’environnement, mais aussi qu’il les a évalués et a commencé à mettre en place une façon de faire avec » (1988).

Mais il y a plus pour éclairer les ondes de choc de la naissance humaine…, et le conflit relationnel entre Freud et Rank. Pour Winnicott (1966), dans des conditions favorables, « la naissance renvoie davantage au changement qui se produit chez la mère ou les parents qu’à celui qui se produit chez le nourrisson ». Dans cette optique, Freud, vulnérable face à la perspective du mourir, n’a-t-il pas été un père chahuté et réagissant défensivement à l’émancipation naissante de son fils adoptif ? Dans cette perspective, la garde rapprochée du Père œdipien fragilisé de la psychanalyse n’a-t-elle pas été effrayée par la révélation de la puissance de la mère archaïque à la naissance de l’ouvrage de Rank et opposé en réponse sa cruelle et injuste censure ?

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 22 octobre 2014

Références

Bollas C. (1987), Les forces de la destinée, Paris, Calmann-Lévy.
Freud S., (1905), Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Folio Essais, Gallimard, 1985.
Freud S (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1981.
Héritier F. (2002), Masculin/Féminin 2. Dissoudre la hiérarchie. Paris : Editions Odile Jacob.
Kramer R. (2006), Lucidité (Insight) et aveuglement : Les « visions de Rank, Le coq-Héron, n°187, p. 11-51.
Lieberman E.J. (1985), La volonté en acte. La vie et l’œuvre d’Otto Rank, Paris, PUF, 1991.
Lieberman E.J. (2002), Otto Rank In A. de Mijolla (sous la dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse, paris, Calmann-Levy, vol.2.
Jones E. (1953-1977), La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, PUF, 3 vol., 1958-1969.
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Rank O. (1909), Le mythe de la naissance du héros. Essai d’une interprétation psychanalytique du mythe, Paris, Payot, 2000.
Rank O. (1914, 1922), Don Juan et le double, Paris, Payot, 2001.
Rank O. (1924), Le traumatisme de la naissance, Paris, Payot, 2002.
Ferenczi S., Rank O. (1924), Perspectives de la psychanalyse, Paris, Payot, 1994.

Winnicott D.W. (1949), L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma, In De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
Winnicott D.W. (1949), Birth memories, birth trauma and anxiety, In Through pediatrics to psychoanalysis, Londres, Brunner-Routledge, 1958.
Winnicott D.W. (1950-1955), L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif, In De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1989.
Winnicott, D.W. (1960), Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux self, In Processus de maturation chez l’enfant, Payot, 1983.
Winnicott D.W. (1966), La mère ordinaire normalement dévouée, In Le bébé et sa mère, Paris, Payot, 1992.
Winnicott D.W. (1969), La préoccupation maternelle primaire, In De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1989.
Winnicott D.W. (1988), La nature humaine, Paris, Gallimard, 1990.
Winnicott D.W. (1974), La crainte de l’effondrement, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°11, 1975, p.35-44.

Cerveau et Psyché : psychanalyse et neuropsychologie

Inconscient, information, molécule

Freud est mort dans sa maison de Londres, à Hampstead, le 23 septembre 1939 à 3 heures du matin. Cette nuit-là, à quelques kilomètres au nord-est de Londres, au centre secret de cryptanalyse de Bletchley Park, Alan Turing commence à travailler à l’installation de la machine électromécanique qui craquera le code secret Enigma de la Kriegsmarine, invention qui donnera naissance à l’informatique dans les années 50, puis à l’intelligence artificielle. Cette même nuit, plus au nord, à Sheffield, Hans Krebs, biologiste d’origine juive, élève de Warburg, qui a dû comme Freud s’exiler au Royaume Uni, découvre le cycle moléculaire qui fait vivre toutes les cellules du vivant, neurone compris, et fait basculer la biologie d’un modèle cellulaire à un modèle moléculaire qui fera naître la génétique dans les années 50. L’inconscient, l’information, la biologie moléculaire pour la théorie ; psychanalyse, informatique, génétique pour les applications. Depuis ces trois épopées scientifiques, chaque cure analytique vit de la théorie freudienne, chaque smartphone est l’équivalent de plusieurs machines de Turing, chaque représentation mentale, chaque affect, chaque souvenir, chaque action, correspond à une synchronisation de réseaux neuronaux et à « une giclée de polypeptides ». Turing, génie intellectuel, fut piégé par son inconscient : il fut acculé au suicide par des lois criminalisant l’homosexualité. Nous parlerons donc dans cet article de mémoire, d’oubli, de perception, de conscience, en parcourant les travaux de Freud, Kandel, Dehaene, et d’autres. 

Préalables au dialogue entre psychanalystes et neurobiologistes

Si l’on veut, en tant que psychanalyste, dialoguer utilement avec les neurobiologistes, il existe des préalables qu’André Green avait évoqués, sans pouvoir, hélas, les installer dans les faits, faute de partenaire, et que beaucoup comme René Roussillon ou Jacques Hochmann appellent de leurs vœux. Ces préalables sont à la fois philosophiques et méthodologiques. 

Je n’expose pas ici l’analyse plus détaillée des philosophes et les scientifiques qui ont aidé Freud à construire sa théorie de l’inconscient ; ils sont décrits dans la version en ligne de mon texte ; il y en a quatre. Pour l’essentiel, je cite ce soir Spinoza, Kant, Nietzsche, Darwin. De l’aperçu philosophique de mon texte en ligne, j’extrais les outils suivants, indispensables au dialogue entre psychanalystes et neurobiologistes. Un monisme rigoureux qui fait de l’activité psychique une application du vivant et relativise l’interface psyché-soma. Une rationalité à toute épreuve, seule voie qui soit conforme à la vocation de la connaissance scientifique, dont relève aussi à terme l’irrationnel en l’homme. Un « matérialisme tempéré », tel que le conseille Denis Collin, qui stipule par méthode que rien n’est immatériel mais permet à chacun de garder par devers soi ses éventuelles vérités transcendantales, en les rangeant dans la même case intime du cerveau avec les préférences sexuelles. Un évolutionnisme darwinien, enfin, qui entend l’humain délesté de toute valeur téléologique et phénomène issu d’un long phylum émergeant par « Hasard et nécessité ».

Quant aux prérequis méthodologiques nécessaires à ce dialogue, il y en aurait trois. Il s’agit d’abord de la mise à jour des glossaires en fonction de l’avancée de l’histoire des sciences, par exemple, du côté de la psychanalyse remplacer l’expression « trajet de l’excitation » par « traitement de l’information », du côté du neurocognitivisme, qui ne se prive pas d’utiliser des mots freudiens, d’en spécifier leur double usage. Il s’agit ensuite de la reconnaissance de la méthode expérimentale propre aux sciences formelles comme moyen de la recherche scientifique vers laquelle pourrait ou devrait tendre la méthode empirique ainsi que l’imaginait Jean Ladrière. Roger Perron a raison de dire que la psychanalyse ne sera jamais une science expérimentale au sens de la preuve de la pertinence clinique. Marianne Robert  a fait une intéressante étude historique des tentatives dans ce domaine et montré la difficulté. Néanmoins, Daniel Widlöcher a également raison de souligner « les bénéfices que les psychanalystes, en tant qu’individus ou comme membres d’une institution sont en mesure d’attendre »  de recherches quantitatives sur leur pratique. Troisième prérequis méthodologique : constituer des bases de données chiffrées. Je pense à l’étonnement de Jean-Michel Quinodoz qui chercha à dialoguer avec un scientifique et s’entendit immédiatement répondre : « Avez-vous des données mesurables ? ». Ces préalables méthodologiques sont le terrain sur lequel notre société attend maintenant les psychanalystes.

La mémoire dans l’œuvre de Freud : de la recherche à la clinique

En 1877, Freud, étudiant boursier, a publié le résultat de ses travaux de dissection des fibres nerveuses de la lamproie marine (petromyzon). En 1977, Kandel publie ses travaux sur le fonctionnement neuronal d’une limace de mer (aplysie). Entre ces deux dates se situent des innovations technologiques décisives : microscopie électronique, électrophorèse, spectroscopie UV, chromatographie. Se produisent également des innovations conceptuelles capitales : la biologie, on l’a vu, passa de la théorie cellulaire au modèle moléculaire qui permit l’émergence de la génétique. Émerge aussi, dans les années 60, par les travaux de Claude Shannon, une modélisation mathématique de la théorie de l’information qui permit le développement de l’informatique et ouvrit la porte à une approche mathématique du vivant. Ce qui était invisible pour Freud était visible pour Kandel. Près de dix ans après la rédaction de ce mémoire, durant l’hiver 1885/86, Freud fut élève de Charcot à la Salpêtrière. Il fut impressionné par cette figure paternelle, sa capacité d’écoute clinique, son charisme, sa notoriété de savant. Il traduisit ses écrits en allemand. Il est probable que cette rencontre le fit hésiter entre la recherche et la clinique, la méthode expérimentale ou la méthode empirique. Cette période pré-analytique hésitante, entre recherches sur le fonctionnement neural, traductions des travaux de Charcot sur l’hystérie, visite à Bernheim, fréquentation de Fliess, l’amena à tenter un texte de synthèse, dix ans plus tard, (L’Esquisse, 1895), où il imaginait comment le système nerveux central traitait la perception, la mémoire, l’action. Ce travail précurseur souffrait, non seulement de l’absence des technologies nécessaires, mais aussi de celles de la théorie de l’information et de la biologie moléculaire. Il lui était impossible, à son époque, de faire le lien entre l’évolution des mathématiques et la psychologie. Une autre rencontre fut décisive, celle de Josef Breuer, qui lui permit d’opérer un choix décisif où il retrouva son goût de la philosophie : sa méthode d’exploration se déplaça du laboratoire de recherche vers la clinique, puis l’écoute spécifique de la souffrance humaine. Il est important de noter qu’il ne s’agit pas d’un renoncement par Freud à la méthode expérimentale, mais bien d’un choix contextualisé, d’un traitement inférentiel des informations alors à sa disposition. 

Le refoulement, un autre encodage ? 

Je ne reprendrai pas ici en détail le développement de la théorie de la mémoire au fil de l’œuvre freudienne. Celui-ci est décrit dans la version longue du texte en ligne. Contentons-nous ici d’en rappeler les grandes étapes, des Études sur l’hystérie jusqu’au Moïse. 

Avec Breuer, Freud comprend que l’oubli est signe d’une tension psychique qui vise à se décharger ; c’est à défaut de le pouvoir que la coupure de la liaison affect-représentation, se produit, témoignant déjà du rapport étroit entre affect et fonction mnésique. Il nommera refoulement ce refus d’investissement, cette déconnexion brutale d’une partie des réseaux de la conscience. Nous sommes deux ans après l’Esquisse, et le vocabulaire dans cette lettre à Fliess peut évoquer la théorie de l’information : « C’est le défaut de traduction que nous appelons, en clinique, le refoulement ».

Il nommera résistance la force qui s’oppose à cette reliaison, au devenir conscient. Puis, il saisit le parti que le clinicien peut tirer d’une voie indirecte d’accès à la mémoire inconsciente : la pensée associative, qui utilise des circuits non-logiques, irrationnels, propres aux processus primaires. Par l’introspection, il comprendra, au fil de son auto-analyse, que ces circuits cryptés dépendent d’une autre logique, d’un gradient quantitatif : le quotient plaisir-déplaisir. L’indiçage de l’inscription en mémoire de la représentation est sous influence de données affectives, neurohormonales, instables. Il s’agit d’une suspension réversible au gré des remaniements affectant des traces mnésiques. Il y a dans la Lettre à Fliess du 6 décembre 1896, ce passage étonnant :

« Tu sais que je travaille sur l’hypothèse que notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement selon de nouvelles relations, une retranscription ».

On peut s’aider du schéma suivant.

Dans L’interprétation des rêves, Freud pose ce cadre conceptuel essentiel : mémoire et qualités sensorielles s’excluent. Le système perception-conscience est en effet abondamment doté en qualités sensorielles (éléments émotionnels et sensoriels, olfactifs, visuels, sonores, tactiles), mais il ne les garde pas. L’inconscient récupère immédiatement ces données perceptives. Dépourvues de qualités, les perceptions sont codées et éparpillées dans les multiples couches et sous-couches des réseaux corticaux. Par le travail régrédient du rêve, comme par l’activité fantasmatique ou par le fait de se reposer sur un divan, ou dans une machine à IRM, il y a remise en formes et en images (condensation, figuration, dramatisation) des traces mnésiques, réaménagement et reconstruction de la scène, voire « prise de conscience ». Cette activité hallucinatoire est sous influence d’un attracteur puissant : le complexe de la perception combinée aux traces des premières expériences de satisfaction du besoin qui ont mis fin à l’excitation, aux besoins primaires. Le rêveur retrouve la perception liée à l’excitation première et, par-là, l’affect lié à l’expérience de satisfaction ; il y a identité de perception et accomplissement du désir :

« C’est ce mouvement que nous appelons désir ; la réapparition de la perception est l’accomplissement du désir »

Dans l’Inconscient (1915), Freud revient sur sa théorisation du fonctionnement de la mémoire et la complète avec la notion, nouvelle, de représentation de chose et, surtout essentielle pour notre propos, d’investissement. 

Dans Le moi et le ça (1923), Freud reprend cette idée de trace mnésique et précise les conditions de son retour à la conscience, notamment du rôle d’attracteur que sont les impressions auditives relevant du préconscient. 

Dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), Freud résume, en le renforçant, le rôle du moi, instance refoulante : les représentations refoulées sont mémorisées dans le ça sous forme de traces mnésiques et exercent leur influence sur le fonctionnement mental (rejetons, symptômes, oublis). 

Dans l’Homme Moïse et le monothéisme (1939), enfin, Freud pose la sulfureuse question de la mémoire collective. Cette question est délicate, celle de l’héritage archaïque de l’homme. Quelle continuité y aurait-il entre Lascaux et Guernica ? La question posée par ce dernier texte freudien nous amène aux polarités constitutives de l’expérience subjective, la culture à une extrémité, la biologie à l’autre.

Claude Le Guen récapitule ainsi, et nous y reviendrons en conclusion, les idées directrices de la théorie freudienne de la mémoire : 

« Rien n’est radicalement oublié ; beaucoup d’éléments psychiques sont inaccessibles à la conscience ; l’oubli est la manifestation phénoménologique du refoulement ; souvent inconsciemment intentionnel, l’oubli vise à éviter le déplaisir et se trouve donc fondamentalement lié à l’affect […] l’oubli est un phénomène fondamentalement actif et non une lacune ou une défaillance de la mémoire ».

Voyons à présent ce que dit la neuropsychologie du fonctionnement mnésique. 

La mémoire en neuropsychologie : de Théodule Ribot à Eric Kandel

Pour la neuropsychologie, la description de la mémoire semble s’inspirer des conceptions matérialistes de Théodule Ribot (Sorbonne, 1885) contre lesquelles s’insurgea le vitaliste Bergson. Considéré comme le père de la psychologie expérimentale par les auteurs anglo-saxons, fidèle à sa doctrine selon laquelle la physiologie est première, Ribot sépare « logique affective » et « logique rationnelle », et imagine en fonction différents systèmes de mémoire. Réfutant la théorie unitaire de la mémoire, il parle des différentes mémoires gérées par le système nerveux, acquises lors des interactions parents-enfant, comme l’exprime la neuropsychologue Michèle Mazeau :

« Ce sont les extraordinaires capacités d’apprentissage de l’enfant qui permettent cette spectaculaire accumulation de savoirs et de savoir-faire, apanage des communautés humaines ». 

La compréhension neurophysiologique de la mémoire doit beaucoup aux travaux d’Eric Kandel sur l’Aplysie, commencés dans les années 60. L’Aplysie est un gastéropode au système nerveux simple d’environ 20 000 neurones de taille macroscopique. Kandel a démontré que le fonctionnement de la mémoire consistait en une modification au niveau de l’espace inter-synaptique. Ces modifications sont de deux ordres : échanges moléculaires (les enzymes CPK) seuls pour la mémoire à court terme, création de nouvelles synapses dans la mémoire à long terme, c’est-à-dire après suffisante répétition des entrées. En 1968, R. Atkinson et R. Shiffrin présentent un modèle de ces différentes applications mnésiques disséminées dans le cerveau, modèle qui opère une synthèse de nombreux résultats expérimentaux. Les localisations de ces différentes mémoires apparaissent multiples, arborisations qui sont l’héritage phylogénétique hiérarchisé des situations des différents modules cérébraux de traitement des perceptions. Le phénomène de l’oubli est ici rattaché ici soit à un déclin de l’information (effacement), soit à une interférence avec les informations nouvellement acquises. 

Une mémoire multisystèmes selon Endel Tulving

À l’origine des mémoires multiples sont, dans les années 1960, les observations cliniques du neuropsychologue canadien Endel Tulving qui le rapprochent de la pratique analytique. Il s’agit du résultat d’une expérimentation originale : lorsque des sujets tentent de se rappeler des mots liés à des événements de leur passé, ils ont des résultats beaucoup moins bons que lorsqu’ils essaient de se souvenir de mots par simple association d’idées. Cette découverte conduit Tulving à reprendre, en 1972, le modèle hérité de W. James (mémoire primaire, mémoire secondaire) avec l’hypothèse qu’il existe plusieurs types de réseaux cérébraux distincts dédiés à la fonction mnésique. L’un d’eux gère la mémoire sémantique, stocke les connaissances générales. Un autre gère une mémoire baptisée « mémoire épisodique », qui sépare les faits vécus personnellement, de leur contexte événementiel et émotionnel, opérant une sorte de déliaison psychique. Ce second type de réseaux serait le seul système qui nous permet de nous rappeler nos expériences antérieures et donc de voyager dans notre passé.

Selon Tulving, cette mémoire autobiographique, indexée sur le temps, est propre à l’espèce humaine et s’accompagne d’une conscience du temps subjectif, d’un sentiment de continuité, à travers lequel les événements se sont déroulés. Le concept de mémoire épisodique de Tulving ne s’est pas imposé sans peine à la communauté scientifique qui le trouvait vague, sans fondement expérimental suffisant. L’idée d’une fonction mnésique plurielle ne faisait pas l’unanimité : elle contredisait la théorie unitaire de la mémoire qui fut dominante et gardait ses adeptes. Mais dans ces années 1980, des tests cliniques plus précis, des expériences avec des personnes amnésiques, puis l’imagerie cérébrale confirment l’existence de la mémoire épisodique. Les travaux de Tulving ont révélé la complexité de la fonction mnésique, de fait fragmentée et organisée en différents systèmes et sous-systèmes hiérarchisés. Aujourd’hui, de nombreux chercheurs adoptent ce modèle, proposé par Tulving dans sa version de 1995, selon lequel la mémoire est organisée en cinq systèmes hiérarchisés : mémoire sensorielle à la base, mémoire procédurale, mémoire sémantique, mémoire de travail et, en haut de la pyramide, la mémoire épisodique (selon B. Lechevalier  composante fondamentale de la mémoire humaine). Les travaux de Baddeley et Hich compléteront cet édifice devenu la référence en neuropsychologie. 

Nous pouvons donc compléter notre schéma métapsychologique en rajoutant ces comparatifs avec la neuropsychologie.

L’œdipe, mémoire phylogénétique

Je pense à cette phrase de Pontalis à propos de la découverte par les patients de l’emprise sur leurs pensées des fantasmes originaires : « Ainsi, moi aussi, je suis porté par cette structure ! », lorsque mémoires sensorielle, autobiographique et sémantique se synchronisent dans le préconscient, jusqu’à arriver au seuil qui déclenche la conscience d’un souvenir réactualisé. L’Œdipe, qui pour Marty est « la pointe évolutive », est une autre structure de pensée inscrite dans une mémoire phylogénétique. L’attaque de cette structure œdipienne (le passage à l’acte incestueux), pour la patiente dont j’ai parlé, avait rompu ce lien entre les différentes mémoires, encodé l’expérience traumatique avec une balise de danger qui catégorisa l’épisode en traces éclatées non-restituables, clivées. Pourtant, avec sa demande de « psychanalyse allongée », elle semblait en besoin de restitution, en attente d’une situation transférentielle qui, rejouant la procédure de la scène, sollicitant les mémoires sensorielle et procédurale, réévalue la pertinence de cette balise de danger insérée dans l’algorithme de stockage mémoriel, et puisse restaurer l’encodage antérieur, celui de « l’avant-coup », du courant tendre, sans ce « défaut de traduction » évoqué par Freud à propos du refoulement, ou cette confusion de langues évoquée par Ferenczi. Cet amorçage « expérimental » de la remémoration est le propre de la situation analytique. 

Le hiatus du refoulement

Toutes ces mémoires fonctionnent en trois temps : acquisition, stockage, rappel. En psychanalyse, on déclinerait ici les aspects topique, dynamique et fonctionnel de l’inconscient. En neuropsychologie, on considère que c’est lors du stockage ou phase de rétention que se produit l’encodage ; c’est sur les qualités de l’encodage qu’on peut imaginer l’impact du refoulement, l’attribution d’une balise de danger qui induit le masquage. C’est aussi lors du stockage que se produit ce remaniement de l’information que Freud avait perçu. Mais il se produit aussi en phase de rappel ou phase d’évocation, de restitution, et peut rendre possible la neutralisation de l’encodage biaisé par le refoulement. Lionel Naccache refuse ce mécanisme du refoulement : « Le curieux mécanisme de refoulement … ruine irrévocablement tout espoir de rapprochement conceptuel ». 

Monisme bifronts

Pour Daniel Widlöcher  le rapprochement n’est pas illusoire, 

« Le neurologique doit être repérable dans un événement de la vie de l’esprit, et réciproquement : ce qui se passe sur l’un des plans a des conséquences sur l’autre. Mais cette dépendance réciproque peut être entendue de deux manières, soit dans une perspective de réciprocité causale dualiste, soit dans une perspective moniste à double face ». 

Il écrit plus loin : 

« L’inconscient du ça “pense” avec les mêmes neurones que les fonctions cognitives élémentaires. Mémoire procédurale et mémoire épisodique entrent en jeu dans les mécanismes de refoulement. Ce monisme obéit à deux exigences fondamentales que sont les principes d’intelligibilité et de compatibilité ».

À la lumière de ce parcours comparatif entre mémoire freudienne et mémoire neurocognitive, il devient possible de tenter une réflexion croisée. La théorie freudienne de la mémoire peut se résumer, ainsi que l’a fait Claude Le Guen, par quelques assertions : tout événement somatopsychique fait trace mnésique ; aucun n’est effacé en mémoire ; la plupart de ces événements se produisent hors de la conscience ; l’oubli et le rêve sont les gardiens d’une identité changeante et d’une homéostasie fluctuante par leur administration des traces mnésiques dont le rappel est possible soit sous forme consciente (souvenir), soit, le plus souvent, inconsciente (réminiscence, symptômes, compulsions, actes manqués, lapsus, TOT, …). L’administration des oublis et des rêves s’appuie sur un mécanisme de rétention et de cryptage opérant en veille permanente : le refoulement. L’activateur de ce dispositif est émotionnel ; l’oubli est donc un phénomène actif et non une défaillance de la fonction mnésique qu’au contraire il protège. 

L’approche neurophysiologique, parallèlement, affirmerait ceci : le cerveau humain, avec ses « dizaines de milliards de toiles d’araignées neuronales enchevêtrées », « objet le plus complexe de l’univers » (Jeannerod), aboutissement d’une longue évolution, agirait comme un « cloud » de calculateurs interconnectés lui donnant des capacités de mémoires et de traitement de l’information jamais atteintes dans la nature ; ce connexionnisme computationnel, récursif, inférentiel, massivement parallèle, partiellement stochastique, crée une expérience de pensée produite par ses immenses, économiques et durables réseaux inconscients, mais aussi par une observation consciente du monde et de soi, performance rendue possible par le dernier cri de l’Évolution : un réseau spécialisé réverbérant que Stanislas Dehaene propose d’appeler “l’espace de travail neuronal global”, dont l’activité est coûteuse en énergie, accélérée, indexée sur le temps, très sélective, facilitée ou inhibée par l’affect, mais qui, seule, permet le partage global d’une information, son maintien en ligne le temps d’une rapide consultation des mémoires et d’une réorientation projective (stockage en mémoire, plan d’action, partage en externe par la parole) ; l’émotion, qui est une composante de l’activité cognitive, est un originel système de conscience de soi toujours actif, moins évolué mais recyclé en système d’indiçage et d’alerte (encartage somatognosique de Damasio, embodied cognition de Gallese). 

Notre impression est, alors, que les modèles neuropsychologiques des catégories de mémoires de Kandel, d’Atkinson et Shiffrin, de Baddeley et Hitch n’ont pas foncièrement remis en cause les fondements de la théorie freudienne de la mémoire, excepté cet épineux problème du refoulement, pièce capitale de ce dispositif. Dès lors, aussi loin que soit poussé le travail comparatif, un hiatus se présente qui rend pour l’heure les positions inconciliables : ce concept freudien central de refoulement. Ce constat d’incompatibilité posé, il peut néanmoins sembler légitime de poursuivre ce regard croisé qui ne doit se limiter ni à une lecture des ouvrages des neurosciences pour conforter a priori un freudisme dogmatique (G. Pommier, A. Pellé), ni à une recherche limitée à l’usage métaphorique des découvertes scientifiques (S. et G. Faure-Pragier). Poursuivons cette marche comparative à propos de la conscience.

Le système perception-conscience de Freud

Si Freud parle de « système », dès l’Esquisse, c’est qu’il s’agit, comme pour la fonction mnésique, d’un mécanisme complexe dont certains aspects sont, comme pour le refoulement, contre-intuitifs. L’ouverture de la psyché à la réalité extérieure implique ce « complexe de perception » qui comprend un large traitement inconscient, un travail de remémoration, une opération de reconnaissance, puis de jugement. Ce dispositif est constitué d’un ensemble d’éléments opérant en réseaux et exerçant une influence les uns sur les autres. Ces composants sont la réalité extérieure, les organes sensoriels, la mémoire, la conscience, la motricité. L’excitation-information chemine d’une extrémité à l’autre du système, c’est-à-dire de la capture perceptive à la décharge motrice finale. L’amorçage est la saisie sensorielle de la perception. Vient ensuite une première inscription, directe, en mémoire inconsciente car, dit Freud, « le conscient et la mémoire s’excluent ». Il ne peut y avoir de prise de conscience sans traitement antérieur inconscient, ce qui implique, a contrario, que ne peut devenir conscient que ce qui fut autrefois perception. Au-delà de ce traitement inconscient, c’est le préconscient, nous l’avons dit, qui assure le travail de remémoration en relayant et transformant les processus primaires en processus secondaires par sa capacité à relier représentation de chose, de mot, d’action et affect pour proposer à la conscience une pensée élaborée, idéique et émotive. Il relaie et met en forme la poussée inconsciente vers le devenir conscient. La conscience prend ensuite en charge (surinvestissement) le résultat de ce traitement inconscient de la perception. Elle serait une sorte « d’organe perceptif de l’interne » qui synthétise les résultats des traitements inconscients, en sélectionne certains et leur donne un accès furtif aux « feux de la rampe », pour reprendre la métaphore théâtrale de Taine. Les processus secondaires orientent en sortie la décharge motrice finale (dont la parole). Ce que produit le système, ce sont des mixtes d’éléments primaires et secondaires (rêves, lapsus, actes manqués, discours). La parole est action motrice ; le récit est un processus mixte. Au début de la vie individuelle, les premières perceptions, intra-utérines, post-natales, sont liées à l’objet primaire et inaugurent ce mécanisme selon des voies relativement simples. Puis, l’accumulation considérable et rapide du stockage mémoriel va constituer une capacité de plus en plus importante à partir de laquelle le bébé va inaugurer sa conscience. Celle-ci est un procédé immédiat et rapide, nous l’avons dit, qui doit vite passer d’un élément à traiter au suivant. Elle doit aussi gérer les perceptions venues de l’intérieur du corps, les sensations et émotions, en interférence constante avec les données venues de l’extérieur, et qui, nous l’avons vu aussi, indexent leur traitement. La conscience dirige la décharge vers le mode le plus adapté au contexte. En définitive, par ce processus de mentalisation constitué sous influence des mémoires inconscientes, la conscience fabrique en sortie une autre perception (une parole à un autre par exemple) et vise à retrouver l’impression que lui créa l’objet perceptif originel perdu.

« C’est dans un mouvement régressif vers l’hallucination de l’objet perdu, régression interrompue pour faire le détour d’une quête à l’extérieur de l’identité de perception que l’objet extérieur susceptible d’apporter la satisfaction est finalement perçu ». 

La théorie de l’espace de travail neuronal global de Dehaene

Stanislas Dehaene explore depuis une vingtaine d’années les bases neurales de la numération, de la lecture, et maintenant de la conscience au moyen de dispositifs expérimentaux ingénieux de psychologie cognitive, d’imagerie et d’enregistrements médicaux (IRMf, EEG). Dans son dernier ouvrage, il réhabilite l’introspection, jusqu’ici considérée par la communauté cognitiviste comme non-scientifique, séquelle du behaviorisme. À l’aide de ces outils expérimentaux, il cherche à suivre le trajet cérébral de la perception jusqu’au phénomène précis de la prise de conscience, ce moment soudain où l’invisible devient visible et verbalisable, « ce passage soudain du préconscient au conscient qui fait accéder une information à la conscience et la rend disponible à mille et une opérations mentales ». Il identifie un type particulier de neurones, des cellules nerveuses géantes dont les axones traversent tout le cortex et constituent un vaste réseau intégré. Il construit, à partir de ces observations, une théorie de la conscience, l’hypothèse de « l’espace de travail neuronal global ». Évidemment, en bon élève de Jacques Mehler, il déclare caduque l’œuvre de Freud, mais utilise le vocabulaire freudien, évoque le travail statistique incessant de l’inconscient, son autonomie fonctionnelle, le tri émotionnel des perceptions effectué par l’amygdale « en fonction de nos expériences passées », un accès inconscient au sens des mots, les associations sémantiques effectuées par les aires du langage. « L’inconscient propose, le conscient choisit ». L’auteur expose, pour s’en démarquer, ce que la psychologie cognitive dit habituellement de la conscience : elle comprime les informations, les transforme en un jeu de symboles et les transmet à d’autres opérateurs, enchaînant ainsi les opérations mentales. La vision de Dehaene se présente autrement : c’est l’inconscient qui alimente le conscient d’une grande quantité de données, lequel condense celles-ci en vue de « choisir » le moyen d’action approprié. Il évoque ce que les sciences cognitives contemporaines reprennent de « l’inférence bayésienne », c’est-à-dire un traitement en sens inverse, depuis le résultat jusqu’à ses origines (inférence inverse, « bottom up »), une sorte de vérification itérative, nécessaire du fait des nombreuses ambiguïtés véhiculées par les messages en provenance des mémoires inconscientes. Il n’y a pas de vérité dans l’inconscient où le populisme règne ainsi que la post-vérité : ce sont les neurones qui votent. Le traitement des données opéré par ces giganeurones est donc bidirectionnel, de bas en haut et de haut en bas, les aires de haut niveau envoyant des « messages prédictifs » aux aires sensorielles primaires, comme si elles influençaient en retour le traitement perceptif. « L’inconscient quantifie, la conscience discrétise » dit Dehaene. Ce travail incessant de réverbération, d’allers retours accélérés des données entre inconscient et conscient lui permet de comparer le cerveau à un routeur qui distribue les signaux dans une alternance de traitement inconscient et conscient. Dans cette activité bidirectionnelle, échange incessant de données entre mémoires inconscientes et système perception-conscience, Stanislas Dehaene fait une constatation qui reste pour lui énigmatique : 

« Étrangement, les connexions de bas en haut, qui transmettent les données sensorielles, sont bien moins nombreuses que les projections de haut en bas. Nul ne connaît la raison de cette organisation contre-intuitive. Se pourrait-il qu’elle joue un rôle dans la perception consciente ? »

Les observations de Dehaene se rapprochent du constat freudien d’une part de cet incessant dialogue entre instances, nous pourrions dire maintenant entre réseaux, d’autre part de cette constante épreuve de réalité qui compare projection hallucinatoire et introjection de l’identité de perception, qui fait le succès des films d’horreur.

Les expériences de Dehaene à partir de mots masqués, de perceptions subliminales, lui ont permis de détecter quatre signatures de ce moment soudain de la prise de conscience : à l’IRMf la mise en activité soudaine et concomitante de circuits pariétaux et frontaux, à l’EEG l’apparition d’une onde appelée P3 (positive, après 300 millisecondes), puis un train d’ondes plus tardives de haute fréquence, enfin une large synchronisation terminale des signaux que s’échangent les aires corticales les plus éloignées les unes des autres. C’est la diffusion de ces échanges à l’ensemble du cortex qui signe la prise de conscience, « l’ignition de la conscience », alors que les images subliminales ne provoquent qu’une synchronie des seules aires postérieures (traitement primaire des signaux visuels). Cette diffusion soudaine et large des informations permet une mise en forme et en image mentale de l’objet à partir d’éléments fragmentaires géographiquement disséminés, un peu comme une image orientable en 3D sur un écran. Cette synchronie neuronale dessine une carte cérébrale avec des trous : c’est la répartition géographique des cellules neuronales actives et inactives, leur disposition topographique en absence/présence qui constitue le code de la conscience. Pour Dehaene, cette carte cérébrale devrait contenir un enregistrement complet de l’expérience subjective : « Si nous savions le décrypter, nous aurions accès à l’ensemble de la vie mentale d’une personne. Tout ce qu’elle voit, pense, ou ressent consciemment devrait s’y trouver inscrit ». Plus encore, il devient possible de craquer ce code de la conscience qui consiste en une distribution géographique dans tout le cortex de neurones actifs et inactifs. Car l’objet mentalement reconstruit est composé d’une forme dessinée par des assemblées de neurones allumés ou éteints, comme les pixels de nos écrans dessinent les contours par un jeu de présence-absence. On pense à ce qu’écrit Freud en 1915 à propos de l’accès à la conscience d’une représentation : 

« La transposition consiste en un changement d’état, laquelle s’accomplit sur le même matériel et sur la même localité ».

Inversement, écrit Dehaene, si l’on parvenait techniquement à stimuler par voie externe cette carte neurale dans le cerveau d’un individu, il devrait percevoir l’objet correspondant, voire ressentir l’état mental qui accompagne la perception. Pour lui, c’est ce qui se produit dans le rêve et dans l’hallucination. Cette expérience a été réalisée par stimulation cérébrale du rat. « La stimulation cérébrale démontre que cette relation entre la perception et les décharges neuronales est causale ». 

En définitive, pour les disciples de Théodule Ribot et de William James, la conscience est « la mise en ligne d’une information », décalée de l’expérience sensorielle, prélevée « dans les millions de représentation mentales inconscientes » pour diffusion globale à toutes les assemblées de neurones qui votent et décident en ligne de ce que les analystes nomment le destin pulsionnel : manipulation conceptuelle en interne, transmission aux aires du langage pour partage externe des données, stockage en mémoire, intégration aux plans d’action. 

Autre constat fait en IRMf : l’inconscient ne connaît pas le temps. En effet, installer une personne dans la machine, à l’état de repos, et lui demander de ne penser à rien, permet de visualiser une activité cérébrale de base, une production incessante de représentations mentales. Cette activité cérébrale spontanée démarre dans les aires corticales du haut de la hiérarchie et se propage vers le bas. Ce mode de pensée par défaut, ce « bruit neuronal », produit un langage intérieur, une « réalité interne », qui se trouve en compétition avec la réalité externe. Si l’on demande à la personne allongée, seule dans le noir de la machine à IRM, à quoi elle était en train de penser, elle répond souvent : « À des souvenirs intimes ». Sans doute sont-ils, pense le psychanalyste, en lien avec la sexualité infantile et habillés de fantasmes. 

Nous en arrivons à compléter notre schéma métapsychologique et comparatif de ce dernier élément, « l’espace de travail neuronal global ».

Conclusion : deux versions du même inconscient ?

J’entends d’ici les contestations d’esprits chagrins : l’inconscient cognitif n’a rien à voir avec l’inconscient freudien. Voire les protestations indignées comme celles d’Arlette Pellé dans son dernier ouvrage, Le cerveau et l’inconscient. Pourtant, à suivre une stricte ligne moniste, il est possible qu’il s’agisse, de la machine à IRM au divan, de deux versions du même inconscient. L’inconscient de Dehaene est différent de celui de Naccache, limité aux routines cérébrales, très loin de celui du Changeux de 1983, alors limité à l’héritage génétique, maintenant épigénétique. Les modèles cognitifs ont évolué et nous nous trouvons plus proches. Néanmoins, ces deux versions du même inconscient gardent bien sûr pour l’heure des différences essentielles. Elles sont d’abord différentes par leurs lexiques, bien qu’actuellement, nous l’avons vu, les glossaires se rapprochent, non sans créer une certaine confusion. Elles sont surtout différentes par leur mode d’observation, situation expérimentale d’une part, situation clinique d’autre part. Freud a mis au point en 1900 sa méthode empirique de recueil des données du fonctionnement neuronal, l’association libre et verbalisée, tandis qu’actuellement la psychologie cognitive invente des protocoles expérimentaux ingénieux, utilise tests, imagerie et enregistrements médicaux. Mais ces deux méthodes d’investigation peuvent rendre compte de la même activité neuronale spontanée « inférentielle et partiellement stochastique » émergeant des milliards de neurones de chaque cerveau humain. Quand chaque affect, chaque représentation mentale, chaque acte, pourra être visualisé par une cartographie neurale originale, codée, on l’a vu, par des signaux numériques de présence et d’absence, ils pourront toujours s’exporter sous forme d’une parole cliniquement audible et analysable. Il n’y a nulle aporie ici. Cette bascule vers l’écoute clinique du fonctionnement cérébral, spontané ou pas, est cette mutation que réalisa Freud, déçu par les technologies expérimentales de son temps, si impressionné par sa rencontre avec Charcot, rencontre qui vit se confronter la neurologie germanique avec la clinique française ; un cerveau expérimental face à un cerveau clinicien. Par le travail clinique lent, discret, neutre et bienveillant, non-invasif, obstiné, où la rationalité méthodologique reste le référent ultime, résultat d’un long apprentissage professionnel, on découvre bien sûr dans cette version empirique du même inconscient un contenu très différent de ce à quoi aboutit le protocole expérimental du neurophysiologiste. Il n’y a ni refoulement, ni sexualité infantile dans le modèle neurocognitiviste, tout simplement parce que ce n’est pas, actuellement du moins, l’objet de la recherche, tout au moins au NeuroSpin. On aimerait entendre narrer ces « souvenirs intimes » des personnes en isolation sensorielle dans la machine à IRM qu’évoque Dehaene. Le caractère sexuel de cet inconscient freudien n’est pas un problème pour les biologistes qui connaissent les contraintes du vivant : garantir les ressources énergétiques et dupliquer l’ADN ad libitum. « C’est la vie qui est pansexuelle » disait Jean Laplanche. Cette contrainte expansive sexuelle a colonisé le mental, donc les conduites, sous forme d’une « subversion libidinale » comme dit Christophe Dejours. Il est possible de penser que la méthode analytique a, sur ce point précis de la visualisation des contenus de conscience et du dialogue inconscient-conscient, juste un siècle d’avance sur l’approche neurocognitiviste qui n’a pas, répétons-le, pour l’heure, vocation à percer cette intimité, quand bien-même celle-ci peut se voir effectivement comme activité de réseaux neuronaux. 

Au-delà de ces divergences de méthode d’investigation et de résultats, les modèles du fonctionnement mental ont des convergences. C’est sans doute un des résultats du passage d’une conception computationnelle à une conception connectiviste que ce rapprochement récent des vocabulaires. Les larges réseaux hiérarchisés et interconnectés, cette activité corticale “sérielle et massivement parallèle” évoque ce que l’on exprime en termes d’instances en psychanalyse. Rappelons-nous l’Esquisse : « Le moi [] un groupe de neurones chargés de façon permanente » […] « Nous décrirons donc le moi en disant qu’il constitue à tout moment la totalité des investissements ». Cette totalité peut s’entendre aujourd’hui comme une synchronisation globale de réseaux corticaux éloignés. En Allemand, Freud, bien sûr, utilise les mots « Gruppe von Neuronen », ce qui est conforme au langage scientifique du XIXe, bien avant la théorie de l’information. Sans doute aujourd’hui utiliserait-il mot Netzwerk et parlerait-il de réseau ou d’assemblée de neurones. Par ailleurs, le modèle que propose Dehaene de l’activité de ces giganeurones aux immenses axones et aux innombrables épines dentritiques, à la fois redondante, réverbérante, bidirectionnelle, qui permet un dialogue constant entre aires préfrontale (fonctions exécutives), pariétales (dites fort justement « associatives ») et un routage de l’information en incessants aller retours de l’extrémité sensorielle à l’extrémité motrice du système, en interrogation en temps réel de toutes les bases de données disponibles en mémoires, corticales et sous-corticales (Cf. « boucles hypothalamo-corticales » d’Edelman), ce modèle, exprimé cliniquement, peut correspondre, une fois encore, à cet incessant travail de filtrage (censure), de discrétisation (déliaison), de requête analogique (l’affect, la cénesthésie, la somatognosie) et numérique (la représentation, le chiffre), de reconstruction (reliaison), travail qui s’opère entre instances psychiques, le préconscient, avec son épaisseur, sa fluidité, ayant effectivement une fonction de plaque tournante essentielle dans ces procédures.

Disant cela, je partage et rends hommage à la position de René Roussillon. Sa préface du livre de Claudia Infurchia est remarquable de cet humble travail de vigilance et de synthèse qui astreint nécessairement les psychanalystes à rester connectés à la réalité de l’histoire des sciences, donc à mettre à jour leur glossaire, à se décoller de l’identification adhésive à la méthode empirique et de la phobie du quantum. Il regrette autant le manque de culture scientifique des psychanalystes que l’indigence des connaissances de la psychanalyse par la plupart des neuroscientifiques. René Roussillon se réclame de la démarche « complémentariste » de Georges Devereux, ou de celle d’Edgar Morin qui estime que la complexité du vivant est telle que dans chaque communauté scientifique des spécialistes doivent un jour se déspécialiser et aller voir ce que font les autres. René Roussillon had a dream : des équipes de travail mixtes qui, à partir de questions soulevées par la clinique, se mettraient au travail. Car toute science comporte une recherche théorique et une recherche appliquée. Je rappelle ici les préalables philosophiques et scientifiques du cahier des charges : monisme, matérialisme, rationalisme, évolutionnisme. Les accents évangéliques de Roussillon nous annoncent une bonne nouvelle : les deux modèles sont compatibles. Je rajouterai : excepté ce hiatus, cet épineux problème du refoulement. 

Le dialogue neuronal entre inconscient et conscient qui était invisible pour Freud devint, par son génie, audible pour le psychanalyste, et reste pour l’heure, quand il s’agit de l’intime, légitimement invisible et inaudible pour Kandel et Dehaene.

Résumé

L’activité psychique est ici abordée comme une des applications de cet objet naturel hypercomplexe qu’est le cerveau. Cet article tente, particulièrement à propos de la fonction mnésique et du système perception-conscience, une démarche comparative des modèles freudien et neurocognitiviste du fonctionnement mental. Une conclusion pourrait être qu’il s’agit, avec ces deux méthodes d’exploration différentes, d’une même réalité naturelle. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 12 janvier 2017

Aurions-nous mauvais genre ? En quoi les théories du genre concernent-elles la psychanalyse ?

Le sexe se définit par l’anatomie et la biologie, et secondairement par les rôles et comportement sexuels qui sont censés lui correspondre. Le sexe relève de la nature.

Qu’est-ce que « le genre » ? D’abord un mot. Un mot qui à la place du masculin et du féminin introduit en français un troisième genre, qui n’existe pas dans notre langue, le neutre. Ne-uter, en latin, ce qui veut dire ni l’un ni l’autre. Plus rien de biologique ou d’anatomique, plus de sexes opposés, mais des genres multiples. Mais suffit-il d’effacer le mot qui désigne le sexe pour que la chose disparaisse ?

Il est d’usage aujourd’hui de parler d’identité de genre. Une tendance actuelle, très développée aux USA et qui a envahi toute l’Europe, va jusqu’à négliger le sexe biologique comme une variable secondaire au profit d’une construction, d’un choix de genre, d’un genre parmi de nombreux genres. 

Judith Butler, la prêtresse des théories du genre

Ce mot de genre veut dire, selon Judith Butler, que la différence des sexes n’est qu’une norme sociale imposée par l’hégémonie hétérosexuelle et que la femme est une invention de l’homme machiste. Elle ira jusqu’à contester la validité de la catégorie de sexe, « qui relève, dit-elle, de l’hétérosexualité, binaire obligatoire, un système historique de pouvoir, qui manifestement opère en imposant la sexualité reproductive ». Selon elle, la différenciation des sexes induit un rapport de domination. Donc il faut réfuter et subvertir les théories de la différence anatomique des sexes, jusqu’à même tout concept binaire. 

La phrase de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient » est absurde, dit Judith Butler : de quel genre aurait-on été avant d’être femme ? La catégorie « femme » ne fait que conforter la distinction binaire hommes/femmes et l’hétérosexualité. 

D’où la proposition de Monique Wittig : « les lesbiennes ne sont pas des femmes ».

L’énigme de la différence des sexes

Cette énigme n’a cessé et ne cessera jamais d’interroger les psychanalystes, comme le commun des mortels. Si des extraterrestres nous honoraient d’une visite du troisième type, leur plus effarante surprise, suggérait Freud, serait cette découverte. Il écrivait, il y a cent ans, à Ernest Jones : « Celui qui permettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros » (mai 1914).

Avis aux amateurs !

Une différence aussi banale qu’irréductible, mais qui impose une telle exigence de travail psychique que chaque individu, enfant ou adulte, homme ou femme, philosophe ou scientifique, en couple ou en société, s’efforce à déployer toutes les stratégies pour en atténuer ou en effacer les effets.

 Cette notion de genre est étrangère au domaine de la psychanalyse, son propos n’est pas de l’admettre en tant que tel. L’identité psychosexuelle est la résultante d’un développement libidinal lié aux investissements de la différence des sexes et aux identifications à des parents, du moins à des géniteurs, des deux sexes. Elle nécessite au préalable une identité sexuée, basée sur la certitude biologique d’appartenir à un sexe anatomique déterminé, coïncidant avec une assignation de genre, masculin ou féminin, de la part de l’entourage parental.

Cependant, si ni le sexe ni le genre ne sont des concepts psychanalytiques, ils font l’objet d’une interrogation permanente aujourd’hui, y compris dans le champ de la psychanalyse, où nous sommes invités à nous interroger. 

L’indifférence des sexes

Ne se révèle-t-il pas, à travers tous ces mouvements, un fantasme de toute-puissance ? 

Ne peut-on y retrouver la figure de certains mythes et illusions de l’indifférence sexuelle ? Ainsi : 

1. Le mythe de l’hybride : celui de n’avoir ni l’un ni l’autre sexe.

Ce mythe est particulièrement repérable dans les mouvements Queer. Le mot queer signifie « bizarre », « excentrique ». Désignant tout d’abord les individus au comportement sexuel déviant, il a été, à partir des années 1970, retourné à leur avantage par les sujets eux-mêmes, recyclé par les théories du genre pour indiquer les identités sexuelles différentes de la norme hétérosexuelle, mais surtout des comportements et des transformations de l’usage du corps dans les pratiques sexuelles.

2. Le mythe de l’androgyne : celui d’avoir l’un et l’autre sexe.

C’est l’illusion qu’on pourrait passer d’un sexe à l’autre, comme Tirésias, mais selon son bon plaisir. Choisir son sexe, ou changer de sexe « à volonté », pourrait être une illusion renforcée par l’avancée des biotechnologies. Mais on sait à quel point le transexualisme est une épreuve douloureuse, le sentiment d’une programmation erronée, et que l’illusion prend alors les traits d’une conviction délirante.

Ces théories iraient jusqu’à réfuter le dimorphisme sexuel. Dans cette optique, l’androgynie considérée jusqu’à récemment comme une malédiction deviendrait alors une forme désirée, le nec plus ultra, rejoignant le mythe raconté par Aristophane.

3. La tentation bisexuelle : celle d’avoir l’un et l’autre objet.

De nos jours la bisexualité agie a acquis des lettres de noblesse, considérée par certains comme le nec plus ultra des relations sexuelles. Les adolescents d’aujourd’hui n’hésitent pas à questionner l’autre ainsi : « es-tu bi, homo, hétéro ? ». Cette interrogation ne réaliserait-elle pas une forme de triomphe sur l’épreuve de la scène primitive et sur la blessure du renoncement œdipien ? 

4. Le mythe de la symétrie et de la non-différence des sexes : l’un est comme l’autre.

Ce mythe garantit contre l’horreur de la castration et de la séparation. Il est donc négateur de la différence des sexes. Narcisse dit à Écho : « plutôt mourir que m’abandonner à toi », et il fuit la femme. C’est une forme de refus du féminin. Dans la symétrie, il n’y a pas de représentation de pénétration d’un sexe dans l’autre, mais une compénétration réciproque.

Une partie de la psychanalyse américaine, le mouvement « subjectiviste », au nom de l’idéologie de l’égalité et des mouvement antiracistes et féministes, pratique la symétrie dans la cure, l’auto-dévoilement (self disclosure). L’analyste dévoile ses rêves et ses sentiments à l’analysant(e). Que penser de cette interprétation, publiée dans The International Journal of Psychanalysis par une analyste américaine, ayant dévoilé son cancer à sa patiente : « J’ai déjà perdu un sein, et maintenant vous voulez en plus m’ôter mon lait ? ». 

La revendication des mouvements gay aux Etats Unis a pu exiger que les homosexuels soient analysés par des analystes homosexuels. Qu’en est-il alors du contre-transfert d’un analyste homosexuel avec un patient hétérosexuel ? Que reste-t-il alors de la psychanalyse, de l’analyse du transfert, du transfert négatif et de l’analyse du contre-transfert ? 

Être indifférenciés, tous semblables, c’est échapper à la malédiction d’avoir un seul sexe, d’avoir un manque, d’être en manque de l’autre sexe. 

Les théories sexuelles infantiles

Aujourd’hui, qu’est devenue cette « belle différence » dont parlait Freud ?

En Suède, un programme de 12 millions d’euros a été mis en œuvre, en 2008, pour éliminer les stéréotypes sexués dans les écoles. Au nom de l’égalité, plusieurs écoles primaires, certifiées LGBT (Lesbiennes, gays, bi et trans) selon la Gender theory, ont décidé de bannir toute référence masculine ou féminine. Les pronoms « lui » et « elle » disparaissent au profit d’un pronom neutre, Hen en suédois, les expressions « les filles » ou « les garçons » sont supprimées. « Même si on te voit nu, dit un instituteur à un enfant, on ne saura pas si tu es un masculin ou féminin. Ton sexe intérieur ne correspond pas forcément à ton sexe extérieur ».

Les parents d’un enfant suédois, auquel ils ont refusé de révéler son sexe, ont déclaré : « Nous voulons que Pop grandisse librement, et non dans le moule d’un genre spécifique ». J’espère vivement, pour ma part, que Pop a pu rencontrer le choc de la perception de la différence anatomique des sexes, qualifiée par Freud de traumatique, objet d’un tel refoulement qu’il tombe dans les oubliettes de l’amnésie infantile. J’espère surtout que Pop aura pu, pour s’en défendre, construire ses propres théories sexuelles infantiles.

Car on peut interroger le destin de ces théories sexuelles, quand elles perdurent chez des adultes jusqu’à vouloir nier la différence anatomique des sexes. Quelle force traumatique a pu nécessiter une défense aussi massive que celle de la construction d’une « théorie du genre » telle que la Queer theory ? Celle qui réduit le sexe à n’être rien d’autre qu’une construction sociale et culturelle, voire politique, estimant qu’on est en droit de se proclamer homme si on est née femme, femme si on est né homme, de se déclarer appartenir à l’un et l’autre genre ou de n’être ni l’un ni l’autre. 

Les théories sexuelles infantiles interrogent les grandes questions de l’humanité : qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ? A ces énigmes que sont le sexe, la reproduction et la mort, l’homme éprouve le besoin d’inventer des systèmes théoriques et des solutions techniques, avec le recours à la science, à la religion, à la philosophie, entre autres. Jusqu’aux plus aberrantes : celles du savant fou, du philosophe fou, du religieux fanatique fou de dieu, ou du dictateur fou de sa toute-puissance de destructivité.

Le déni et les théories sexuelles infantiles sont normales et même souhaitables chez un enfant, car elles font le terreau de la sexualité infantile. « Tu sais ce que j’étais avant ?, dit un petit garçon de 4 ans – J’étais un spermatozoïde ». Il était déjà là. C’est lui qui, en fantasme, a fécondé sa mère, et qui s’est auto-engendré. Mais chez les adultes, déni et théories sexuelles infantiles peuvent revêtir une tournure plus pathologique, jusqu’à des comportements tels que le fétichisme, ou des constructions délirantes. Irons-nous jusqu’à inclure les « théories du genre » parmi ces théories sexuelles infantiles d’adultes ? 

Jusqu’à quel point ces théories peuvent–elles avoir accès à l’analyse, quand elles s’intègrent à un système de croyances, à une idéologie portant sur l’identité elle-même ? 

Les débats sociaux et politiques

Les débats qui animent ces positions tendent à les situer hors du conflit intrapsychique. Ils sont particulièrement vifs actuellement.

À l’appui de ces thèses, toutes les configurations sont idéologiquement mêlées, alors que certaines ne dépendent pas d’un choix : depuis le sexe indéterminé ou hermaphrodisme, jusqu’au transsexualisme, en passant par les homosexualités. 

Pour la première fois en France, une enquête du Centre de recherches politiques de Sciences-Po, panel « Élection présidentielle 2017, a offert la possibilité de répondre « AUTRE » à la question concernant le sexe. L’identité de genre a été défendue en 2007 par un collège d’experts de l’ONU. Plusieurs pays admettent une troisième identité (Inde, Australie, Malaisie, Nouvelle Zélande, Afrique du sud, Népal). D’autres permettent de choisir son sexe administratif (Argentine, Colombie, Allemagne, Danemark, Québec). 

Parmi les « AUTRES », ceux qui rejettent l’appellation contrôlée, figurent 6 groupes : 1. les mi-hommes mi-femmes, 2. les ni-hommes ni-femmes, 3. ceux qui revendiquent n’appartenir qu’au seul genre humain, 4. les marginaux sociaux en perte d’identité, 5. les « flous du genre » incluant les androgynes, les atypiques, les transgenres, les intersexués, et 6. les homosexuels, lesbiennes, lesbos-hétéros, et asexuels. 

Quelques définitions différentielles : 

Le transsexuel et un être qui a la conviction d’avoir subi une erreur biologique, et qui donc « souffre » de transexualisme. En France il est considéré comme malade mental, et doit être suivie pendant deux ans par une équipe médicale, qu’il doit convaincre de la nécessité de l’opération. 

Le transgenre est une personne qui veut changer de sexe. Il a la possibilité d’un choix, ce qui n’est pas le cas des transexuels. En France, il faut être stérilisé pour changer officiellement d’état civil et donc de genre. Les transgenres ne veulent pas être inclus dans la catégorie « neutres ». Ce qu’ils veulent, c’est le droit de changer d’état civil librement, sans forcément se faire opérer. 

Enfin, un enfant « intersexué » est quelqu’un qui naît avec plusieurs caractéristiques sexuelles différentes, des ambiguïtés sexuelles ou des malformations des organes génitaux. En France, chaque enfant dans ce cas subit une opération chirurgicale à la naissance, pour lui donner et lui « fixer » un sexe définitif. L’Allemagne reconnait un troisième genre pour les bébés qui naissent intersexués, ce qui laisse aux parents du temps pour choisir l’opération la plus adaptée pour déterminer le sexe de leur enfant. La Suisse est le pays le plus avancé : jusqu’à leurs 18 ans, les enfants intersexués ont le temps de la réflexion pour se faire opérer et choisir leur sexe… ou bien ne pas choisir l’opération et rester tels qu’ils sont.

Qu’en penser en psychanalyse ?

Freud, dans une note de 1915 des Trois Essais, esquisse quelques réflexions. 

« Du point de vue de la psychanalyse [] l’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme est aussi un problème qui requiert une explication et non pas quelque chose qui va de soi et qu’il y aurait lieu d’attribuer à une attraction chimique en son fondement »

Il poursuit : 

« La recherche psychanalytique s’oppose avec la plus grande détermination à la tentative de séparer les homosexuels des autres êtres humains en tant que groupe particularisé…tous les hommes sont capables d’un choix d’objet homosexuel et ils ont effectivement fait ce choix dans l’inconscient ». 

Si la psychanalyse fut la principale référence dans le domaine de la compréhension des choses sexuelles des humains depuis un siècle, elle est dépassée actuellement par d’autres approches qui font référence à la notion de genre ! L’exposition récente du MUCEM à Marseille Au bazar du genre n’a fait aucune allusion à la psychanalyse en tant qu’interlocuteur.

C’est le psychanalyste Robert Stoller qui a été, avec d’autres, à l’origine de la notion d’ « identité de genre », construite sur le refus d’un sexe anatomique. Il a distingué le noyau de l’identité de genre, sentiment d’être mâle, femelle ou hermaphrodite, noyau acquis précocement, et l’identité de genre, sentiment d’être masculin ou féminin dont le développement s’étend sur toute la vie.

Identité est un terme qui renvoie aux questions : « qui est-il ? », ou : « qui suis-je ?

Le terme d’identification décrit par ailleurs un processus inconscient d’intégration en soi de l’autre, ou d’un aspect de l’autre, qui transforme insensiblement le sujet : la question posée est : « qui est venu en moi ? » « qui m’habite ? » Alain de Mijolla l’a nommé joliment : le « visiteur du moi ». Quel est chez le sujet humain le destin des identifications anciennes, primaires ou secondaires, et comment influencent-elles ou aliènent-elles son présent ? 

Dans les théories du genre, les choses sont établies et ne se situent pas dans un jeu de perte et retrouvailles. Les mouvements identificatoires et leur implication inconsciente sont méconnus ou déniés. L’analyse, comme analyse du transfert, comme élaboration de positions inconscientes, est transformée en une anthropologie à laquelle il est demandé un pouvoir prédictif et descriptif sur les conduites humaines. Ces théories, face à la constitution de l’identité (« Plus tard, quand les enfants seront grands ils choisiront ! »), et sous couvert de « liberté », font l’impasse sur les identifications et les modes de transmission entre parents et enfants, et entre les parents des parents. C’est-à-dire sur la transmission du surmoi d’une génération à une autre. Jean-Yves Tamet estime qu’avec l’invocation du genre la transmission du surmoi culturel est engagée, mais sous l’angle de la dénégation.

Dans les débats actuels, on a pu voir des psychanalystes s’opposer parfois violemment au sujet du bien-fondé ou pas d’avoir un enfant pour les couples d’homosexuels. Une récente émission télévisuelle, « Deux hommes et un couffin », présentait l’histoire idyllique très émouvante d’une GPA, avec une mère porteuse américaine recevant un don d’ovocytes et se faisant implanter deux embryons conçus du sperme de deux homosexuels, devenus ainsi pères de deux jumelles. 

Judith Butler milite pour que soit prise en compte la complexité des identités sexuelles, c’est à dire la discontinuité fondamentale entre le sexe (biologique), le genre (social), et la sexualité (le désir).

En psychanalyse nous différencions également l’identité psychique sexuée, le choix d’objet dans le désir d’un autre du même sexe ou du sexe opposé, et l’assignation sexuelle, celle qui est issue de l’inconscient de la mère ou du père. L’évolution sexuelle suit les méandres de l’organisation du complexe d’Œdipe, des investissements et des identifications croisées, directes ou inversées aux parents ou aux géniteurs des deux sexes. 

Le choix d’une relation entre deux hommes, par exemple, peut se jouer entre un homme à identité masculine et un choix d’objet homme à identité féminine, entre deux hommes à identité masculine, entre deux hommes à identité féminine, semblable alors à une homosexualité féminine, etc. Du côté des femmes, une troisième variable s’ajoute à l’identité et au choix d’objet, masculine ou féminine, c’est le maternel.

Quant à l’assignation, l’exemple que je préfère nous est livré par le film autobiographique de Guillaume Gallienne, « Guillaume et les garçons, à table ! ». L’auteur a un choix d’objet bisexuel, mais une assignation féminine. Quand il dit à sa mère (rôle joué par lui-même) : « Maman, Amandine et moi nous allons nous marier », elle répond : « Avec qui ? » 

La différence des sexes

La différence des sexes a toujours fait symptôme et l’identité sexuelle est pour chacun de nous en permanente définition. Le problème semble être celui de l’altérité, et des difficultés d’intégration de la bisexualité psychique. 

J’ai proposé que l’identité psychosexuelle, sur le trajet qui va du couple phallique-châtré jusqu’au couple masculin-féminin, ne s’acquiert pas de manière définitive, mais qu’elle est à construire et à maintenir de manière permanente, en raison de la poussée libidinale constante, et du conflit de la différence des sexes.

Quelle que soit notre sexualité, celle-ci s’inscrit en référence à la différence des sexes, même et surtout quand elle vise à la transgresser. On n’est pas humain sans être homme ou femme. On n’est pas humain avant d’être homme ou femme. L’humanité n’est pas divisée entre homo et hétérosexuels mais entre hommes et femmes. On touche là à des questions qui agitent la société actuelle. 

Tout ce qui milite en faveur de l’égalité des droits est un combat à poursuivre avec pugnacité. Mais il y a dérive à confondre égalité et non-différence. La pratique sexuelle des humains peut, fort heureusement, épouser tous les fantasmes, toutes les identifications, toutes les positions et tous les partenaires, si elle ne conduit pas à l’emprise ou la manipulation d’un autre, qui seule signe la perversion. 

L’État n’a pas à se mêler de la sexualité des humains, mais quand il s’agit de fabriquer des citoyens, on sait qu’il souhaite avoir son mot à dire. Deux hommes ne peuvent faire un enfant sans le recours à une mère porteuse, deux femmes non plus sans le recours à un spermatozoïde. L’autre sexe et sa différence s’imposent là. 

L’étrange paradoxe c’est lorsque le combat porte sur la revendication d’une différence, alors qu’une autre différence est refusée, celle des sexes. On peut penser, de manière plus générale, que toute différence est ce qui violente le moi de tout un chacun. Car le moi a un idéal narcissique d’unicité, et celle-ci est menacée par la différence, par l’altérité. Je cite Freud, « L’extérieur, l’objet, le haï seraient, tout au début, identiques ». C’est la racine de la xénophobie, du racisme, de la misogynie.

La différence sexuelle est la différence des différences, le paradigme de la différence selon Françoise Héritier. Ses racines plongent dans une réalité biologique qu’il ne dépend pas de nous de modifier. La première différence c’est l’autre, et l’autre, dès les origines, c’est l’autre sexe. Dès que l’autre arrive au monde, lorsque l’enfant paraît, de quel sexe est-il, c’est la question première. La vue du sexe préside à la nomination du genre. 

« L’anatomie imaginaire c’est le destin, énonce Jacques André, le sexe psychique prévaudra toujours sur le sexe anatomique… Il n’y a pas de perception naïve, poursuit-il, pas de voir qui ne soit informé par un monde symbolique qui le précède. Le serpent et la méduse sont là bien avant la perception du sexe de l’enfant qui vient de naître. La chose vue est-elle à circoncire, à exciser, à caresser, à ne pas toucher, à montrer, à cacher ? Qu’elle soit reconnue, refusée ou déniée, son impact n’est certainement pas moindre quand le traitement psychique est plus hallucinatoire que perceptif. Et s’il en est un qui se soumet corps et âme à la « réalité » de la perception, jusqu’à en opérer la négation, c’est bien le transsexuel. De la même façon que le fantasme emprunte à la réalité les ingrédients dont il se compose, ou que le rêve se construit à partir des restes diurnes, l’imaginaire qui dessine notre anatomie est aussi l’héritier d’une perception. Que cette première perception soit le fait d’un autre (adulte) la constitue en une expérience particulièrement complexe… “C’est un garçon, c’est une fille…”, il n’y a pas de troisième énoncé possible ».

C’est ce même principe de distinction qui va permettre à l’enfant de connaître l’autre, le désir de l’autre sexe, et donc favorise la rencontre avec l’autre. 

L’angoisse de castration. L’organisation phallique

Ces théories du genre semblent ignorer ce qui est essentiel dans la vie psychique : le fait que le sexuel est traumatique, qu’il n’y a pas de désir ni de satisfaction sans angoisse, que le moi met en œuvre, contre l’insupportable du débordement pulsionnel, toutes ses défenses : refoulement, clivage, forclusion. La sexualité ne peut se développer hors conflit, sans que le plaisir soit mêlé de déplaisir, sans qu’Éros n’ait à s’intriquer à la pulsion de mort, et à sa déflexion en destructivité. Tout ce qui est insupportable pour le moi, comme au surmoi, peut précisément être ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme.

Une des premières défenses contre le trauma de la perception anatomique de la différence sexuelle, lors du conflit œdipien, c’est l’organisation phallique, dont l’angoisse de castration, est le chef d’orchestre. Issue elle aussi d’une théorie sexuelle infantile, celle de la survalorisation narcissique d’un sexe unique, le pénis, elle est une défense en tout ou rien qui consiste à nier la différence des sexes, et donc le féminin, assimilé à une « castration ». Cette organisation est cependant un passage obligé, pour les deux sexes, car elle permet le dégagement de l’imago prégénitale de la mère toute puissante et de l’emprise maternelle. 

Le garçon est en principe favorisé du fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas. Il peut parvenir, grâce à son angoisse de castration, à symboliser la partie pour le tout, avec l’appui de son identification paternelle. 

Mais qu’en est-il d’un féminin érotique ? La négociation de la partie pour le tout étant difficilement possible, comment la fille peut-elle symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? Comment se faire reconnaître comme être sexué en l’absence de ce pénis qu’elle perçoit comme porteur de toute la valeur narcissique ? Sa ruse inconsciente consistera à adopter la logique phallique. L’envie du pénis est narcissique, non érotique, car la fille peut fort bien ressentir que ce manque ne l’empêche pas d’avoir accès à toutes sortes de sensations voluptueuses.

Cette organisation phallique, étayée sur une théorie sexuelle infantile, est capitale – au point que Freud en a construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan fait du phallus le signifiant central de la sexuation et du désir. Ne peut-on en inférer une tactique défensive impérieuse face à l’effraction de l’épreuve de la différence des sexes ? Comme nous le constatons dans le social, elle tient à la maintenir.

Le refus du féminin

Au crépuscule de sa vie, Freud a formulé l’existence d’un obstacle, d’un « roc, » qu’il a nommé : « le refus du féminin, dans les deux sexes [] une part de cette grande énigme de la sexualité ».

Pourquoi le féminin ? Dans mon ouvrage Le refus du féminin, j’ai proposé plusieurs hypothèses. J’en reprendrai une. 

Ce roc est refus de ce qui s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer dans une logique phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes car une représentation de sexe châtré menace leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

C’est dans le corps de la femme que se disjoignent l’instinctuel et le sexuel. C’est à ce titre qu’elle est devenue le représentant par excellence de l’énigme du sexuel. Ce serait tâche impossible d’en recueillir toutes les expressions : depuis « une personne du sexe » (mais lequel ?) et le mythe de « l’Éternel féminin », jusqu’à « LA femme (qui) n’existe pas », (selon Lacan), etc.

L’altérité du féminin

Je pense que ce qui constitue le problème fondamental de la différence des sexes, c’est l’apparition et la découverte du vagin à la puberté. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique du pénis. C’est lui qui met « le trône et l’autel en danger ». Le vagin n’est pas un organe infantile. Les petites filles n’ignorent pas qu’elles ont un creux. Elles peuvent éprouver des sensations internes, liées à des émois œdipiens, mais aussi aux traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, première séductrice, selon Freud. 

 Cette irruption du féminin lors de la puberté change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir.

C’est la grande question de l’adolescence : comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe ? Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment rencontrer le féminin, cet autre sexe, et quelle angoisse ! Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles, plus seulement liées au manque, puisque lui pousse, non pas un pénis, mais des seins ? Des modifications de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse.

Que dire alors de la rencontre avec l’autre sexe ? L’enjeu est celui de l’altérité. Et si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est pour désigner l’altérité du féminin, celle que le sujet, homme ou femme, doit apprivoiser en lui-même et en l’autre. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré vers le clivage de « la maman et la putain, » ou, pourquoi pas… vers l’homosexualité ? 

Les théories du genre ne sont-elles pas là pour offrir une alternative à ce conflit d’altérité ? Ne sont-elles pas une forme sophistiquée du refus du féminin ? L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. 

Au-delà du phallique, donc, le féminin.  

Pour conclure

A-t-on intérêt à intégrer le mot « genre » à l’appareil théorique de la psychanalyse ? Je ne le pense pas. Le genre, dit Michel Schneider, est un « cache sexe ». 

Nous avons affaire, en psychanalyse, à l’infantile, et à la sexualité infantile.

Mais la sexualité adulte, elle aussi, a son mot à dire. René Roussillon tient l’interprétation de la sexualité et de ses jeux, ses fantasmes mais aussi ses pratiques effectives, voire ses « positions », comme la troisième voie royale de l’exploration de la vie psychique profonde.

« Il y a dans l’“acte sexuel“ lui-même, écrit-il, quelque chose qui, quand il n’est pas dissocié du reste de la vie affective et psychique, révèle quelque chose d’essentiel et fondamental de celle-ci, y compris dans ses dimensions narcissiques. Il n’y a que quand la connexion peut se faire avec la sexualité effective du sujet, qu’une certaine qualité de conviction est au rendez-vous de l’analyse, que l’on touche les intensités pulsionnelles déterminantes pour la régulation psychique ».

La relation hétérosexuelle adulte est ce qu’il y a de plus difficile, de plus violent, et ce qui mobilise au plus fort les défenses anales, phalliques qu’on peut nommer « refus du féminin ». Car elle exige un effort élaboratif du moi face à la poussée constante de la libido, dans la sexualité. Et c’est la violence de cette épreuve qui peut faire front, qui peut s’opposer à la violence de la captation régressive de la mère archaïque, et celle qui est attribuée à la pulsion de mort, qui toutes deux tirent vers l’indifférenciation.

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste, préjudiciable dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre les défenses du Moi et la libido. 

À l’opposé du couple phallique-châtré, qui conforte le maintien de l’organisation sociale et de ses rapports de pouvoir, la constitution d’une relation de couple masculin-féminin est une création psychique. La reconnaissance et l’affrontement de l’altérité dans la différence des sexes déterminent le mode et la qualité de la relation sexuelle, affective et sociale qui s’établit entre un homme et une femme. 

Les théories sexuelles infantiles ou les théories du genre, pour paraphraser Charcot, ça n’empêche pas les sexes et le sexe d’exister. Les sexualités sont multiples, les sexes sont deux. Mais la différence des sexes s’articule à la différence des générations. Un monde où la différence des sexes serait abolie ne serait plus un monde humain. Les machines seules n’ont pas de sexe. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 26 mai 2016

De l’accordage affectif à l’interprétation. Tendance antisociale et troubles oppositionnels avec provocation (TOP)

Anthony a 3 ans ½ quand il commence une psychothérapie avec l’un de nous (Marta Maffioli). Il est si coléreux et désobéissant à la maison et à l’école que son adaptation sociale fragile est en danger. En effet, le maintien d’Anthony dans sa famille a été problématique dès sa naissance, et son entrée à l’école maternelle est remise en question par ses troubles du comportement. Anthony est en effet élevé par une mère gravement handicapée mentale, atteinte d’une maladie génétique associant une encéphalopathie, une hypoacousie, une syndactylie et des doigts surnuméraires. Elle a rencontré le père dans l’institution où tous deux étaient suivis. Son père est aussi handicapé intellectuel, mais à un degré moindre : il vit chez ses parents et a un travail. Sa mère a dénié sa grossesse jusqu’à 7 mois ½. Son père a pris la fuite à sa naissance, puis a repris contact avec sa mère et avec Anthony. Les services sociaux ont suivi la mère et l’enfant chaque semaine à domicile pendant la première année. A partir de l’âge d’un an, Anthony est suivi dans un Centre d’Action Médico-Sociale Précoce (CAMSP) à cause, à cette époque, d’un calme anormal, et en particulier d’une absence d’angoisse de séparation. Il bénéficie d’un suivi éducatif hebdomadaire et d’une rééducation psychomotrice jusqu’à l’âge de trois ans au CAMSP Sa mère voit une psychiatre chaque semaine. Grâce à cette prise en charge intensive précoce, l’enfant développe des relations avec ceux qui s’occupent de lui, et son développement intellectuel, évalué vers trois ans est normal. En revanche, il est devenu opposant et coléreux, au point qu’une séparation d’avec sa mère, évoquée depuis le début, semble à nouveau s’imposer. Après une longue discussion, une psychothérapie est tentée. 

Les TOPs

De quoi souffre Anthony ? 

À la fin de sa première année, devant l’absence d’angoisse devant l’étranger, signant une grave carence de la représentation de l’objet absent, il est probable que l’on a pu redouter pour Anthony ce que la psychiatrie moderne appelle un « Désordre du spectre autistique » (American Psychiatric Association, 2013, p.50). Une prise en charge relativement intensive et précoce a peut-être évité à Anthony ce qui aurait pu devenir une évolution autistique, mais l’apparition de troubles du comportement importants pose un nouveau problème de diagnostic quand l’enfant atteint l’âge de trois ans.

Peut-on dire qu’Anthony souffre alors de ce que la psychiatrie infantile moderne appelle un « Trouble oppositionnel avec provocation » (TOP, Oppositional Defiant Disorder) ? Anthony remplit deux des conditions requises pour ce diagnostic. Chez un enfant de moins de cinq ans, il faut, pour être considéré comme souffrant d’un TOP, (et pour obtenir par conséquent le remboursement des soins par les assurances américaines contre la maladie) présenter chaque jour depuis au moins six mois :

1) Une humeur coléreuse : ce sont des enfants irritables, qui sont susceptibles et perdent facilement le contrôle d’eux-mêmes. 

2) Un comportement argumenteur et provocant : ils discutent les adultes et les autorités, n’obéissent pas, ennuient les autres, et les accusent de leurs propres fautes. 

Il faut de plus que le trouble crée des problèmes importants à la maison et à l’école, qu’il ne soit pas du à une prise de drogue, ni ne soit la conséquence d’un désordre bipolaire. Il faut en outre que les victimes du trouble n’appartiennent pas à sa fratrie. Anthony satisfait à toutes ces conditions, mais il lui en manque une dernière : il n’est nullement vindicatif. Comme il est habituel à son âge, il ne s’obstine jamais longtemps dans sa colère. Or un comportement envieux et vindicatif est aussi nécessaire au diagnostic, au moins deux fois depuis six mois (American Psychiatric Association, 2013, p. 462 et sq).

La tendance antisociale

La dimension de revanche, absente du tableau clinique, est au contraire inhérente à la construction que l’on peut faire pour comprendre les TOPs, si l’on adopte la conception psychanalytique des troubles du comportement chez l’enfant proposée par Winnicott, sous le nom de « tendance antisociale ». Contrairement aux TOPs, la tendance antisociale n’est pas une maladie. Elle s’observe même plus facilement « chez l’enfant normal ou presque normal » que chez l’enfant « délinquant » ou « psychopathe ». L’enfant normal « attaque » ses parents, en se montrant glouton, ou envahissant, et le parent normal répond instinctivement à la tendance antisociale de l’enfant en lui imposant des limites sans le maltraiter (Winnicott, 1956, p. 175). Mais la dimension de revanche fait partie de la conception de la tendance antisociale, car, écrit Winnicott, en attaquant sa mère, ou les autres adultes qui cherchent à l’éduquer, l’enfant recherche « la mère sur laquelle il a des droits. Ces droits découlent du fait que (du point de vue de l’enfant) la mère a été créée par l’enfant » (Winnicott, 1956, p. 179). Dans les conditions d’un développement à peu près normal, « la mère a répondu à la créativité primaire de l’enfant, et est ainsi devenu l’objet que l’enfant était prêt à trouver ». Winnicott fait ici allusion aux interactions précoces entre mère et enfant, où la mère est « suffisamment bonne », c’est-à-dire ni gravement absente, comme l’a peut-être été la mère d’Anthony, ni constamment présente, comme le sont certaines mères très angoissées. La représentation interne de la mère absente peut alors se construire peu à peu, ainsi que celle de l’étranger, qui est normalement angoissant parce qu’il représente l’absence de la mère.

Winnicott ajoute : « la caractéristique essentielle de l’enfant antisocial est qu’il incommode, et c’est ainsi, au mieux, un trait favorable indiquant à nouveau une nouvelle potentialité de recouvrer la fusion des pulsions libidinales et de motricité [pour « agressives »] qui avaient été perdue » (Winnicott,1956, p.180). La violence de l’enfant (comme celle de l’adolescent et de l’adulte) implique la recherche d’un adulte, ou d’un groupe, capable de la contenir, sans se laisser détruire soit en s’effondrant, soit en rendant coup pour coup. Toute la difficulté du métier d’éducateur spécialisé est de rester constamment sur la crête qui sépare le laisser faire de la maltraitance. Pour Winnicott, la psychanalyse n’est pas le traitement de la tendance antisociale, qui relève avant tout de cette prise en charge éducative, qu’il appelle le holding (Winnicott, 1956, p.184). Le holding fait aussi partie inhérente de la psychothérapie des enfants atteints d’un TOP, mais grâce à cette psychothérapie, et avec l’aide de l’institution, un processus analytique peut se développer chez un enfant comme Anthony.

La rencontre analytique

Au premier entretien, Anthony vient avec ses deux parents, mais son père n’accepte pas d’entrer. La psychothérapeute parle avec lui dans la salle d’attente. Sa mère suit au contraire la thérapeute dans son bureau. Elle parle avec la voix rauque d’une sourde.

Anthony emporte de la salle d’attente un xylophone en forme de crocodile, sur lequel il tape très fort. La psychothérapeute tape avec lui, en essayant de le faire taper moins fort. Anthony se met dans son rythme, et lui déclare : « Tu es ma psychologue – je préfère les (sons) forts ».

C’est un premier exemple de prise en charge de la tendance antisociale, où la thérapeute recrée avec l’enfant un « accordage affectif » : la communication primaire entre l’enfant et sa mère se fait sur la base d’un rythme commun entre les lallations du bébé et les mots de la mère (Stern, 1985). C’est aussi un remarquable exemple de la rencontre analytique, le sentiment pour un sujet d’être compris en profondeur, qui s’observe quel que soit l’âge du sujet, et que beaucoup de psychanalystes aujourd’hui considèrent même comme plus importante encore que l’interprétation dans une psychanalyse (Stern et coll., 1998, Benjamin, 2004).

Au deuxième entretien, Anthony veut prendre le grand garage de la salle d’attente avec toutes ses voitures. Dans le CAMSP, on ne doit pas emmener les jouets de la salle d’attente dans les cabinets de consultation. La thérapeute propose qu’il emporte un autre garage, plus petit, mais contenant aussi quelques voitures. Anthony accepte.

C’est un nouvel exemple de prise en charge de la tendance antisociale, reposant aussi sur un accordage affectif ou le rythme va en diminuant, comme avec le xylophone de la séance précédente.

Anthony prend trois voitures. 

La thérapeute dit : « Tu as amené un 2e garage, comme une 2e maison pour les voitures »

C’est un premier exemple de liaison interprétative. Il passe par les mots, et non plus les comportements, et montre très simplement le transfert, de sa maison, vers celle de la thérapeute.

Anthony répond en se regardant dans le miroir. Il parle à la petite voiture – et à la thérapeute – comme le ferait un adulte :

A -Tu es punie !
T – Pourquoi ?
A – Tu es punie ! (il se regarde dans le miroir)
T. – La petite voiture est cachée dans sa chambre, comme nous, on ne s’est pas vu.

Cette deuxième interprétation est à la fois une interprétation dans le transfert une interprétation du transfert. Elle donne un sens au comportement agressif d’Anthony. 

Celui-ci répond en donnant des coups au garage.

La réponse d’Anthony semble confirmer l’interprétation : il est bien violent pour protester contre l’absence de l’objet. Mais elle risque de déborder la contenance de la psychothérapeute, qui intervient cette fois sur un mode éducatif, et non plus interprétatif :

– Il ne faut pas casser les jouets.

Il va au tableau, dessine deux L en miroir et commente : 

A – Ce sont des serpents qui montent et qui descendent
T – Comme la voiture
A – Ils font la bagarre
T – Pour montrer qui est fort

Anthony a accepté la limitation que la thérapeute lui a imposée, et passe du cadre indéterminé de la pièce à celui, bien limité, du tableau. La scène sur laquelle la tendance antisociale se psychise. À la violence agie, puis jouée, se substitue la scène dessinée. Et dans l’esprit de la psychothérapeute, « ils font la bagarre » rappelle le « je préfère les forts » du premier entretien, en sorte que le commentaire banal « pour montrer qui est fort », est une véritable interprétation s’appuyant sur le travail d’après-coup du psychisme de la thérapeute.

Anthony dessine quelque chose que la thérapeute ne comprend pas. Puis il lui demande de dessiner un ours. Elle le fait. Il ajoute alors les griffes.

La thérapeute a alors la représentation des doigts malformés de la mère. Elle n’en dit rien sur le moment, mais c’est un début de mise en représentation d’un traumatisme qu’on pourrait croire irreprésentable : comment, quand on a un corps normal, s’identifier à une mère dont le corps est malformé ?

À la fin la séance, la thérapeute empêche Anthony de mettre les voitures dans sa boite.

Il veut lui faire un bisou. Elle refuse (« c’est pour les mamans », dit-elle).

Comme le début de la séance, la fin de la séance est un moment difficile, où la thérapeute doit faire preuve de tact dans son holding. Le refus des bisous pose un problème particulier. Il y a une évolution lente de la société vers une généralisation des baisers. La réponse très simple de la thérapeute a une valeur d’interprétation du transfert : « c’est pour les mamans » signifie qu’elle sait qu’Anthony a tendance à voir en elle l’image de sa mère, et qu’elle n’est pas sa mère.

Cette cure va durer trois ans. Il y aura de nombreuses crises, faisant à chaque fois remettre en question la décision de laisser Anthony être élevé par ses parents. Son père vient vivre chez sa mère par périodes de plus en plus longues et de de plus en plus fréquentes. La thérapeute a pris l’habitude de réserver à chaque séance un peu de temps à la mère d’Anthony. Les troubles du comportement à l’école disparaissent très vite et complètement. Anthony s’avère très intelligent , et prêt à entrer à l’école primaire. Mais le Centre d’Action Médico-Sociale Précoce est réservé aux enfants de moins de six ans, et la psychothérapie doit s’interrompre. La passation d’Anthony a un autre établissement est soigneusement préparée, mais représente un nouveau traumatisme, que la thérapeute cherche à élaborer à la fin de la cure.

Deux séances près de la fin de la psychothérapie

À la première de ces séances, Anthony refuse d’entrer dans le bureau. Il est de mauvaise humeur : 

– Ta gueule !

Il voulait continuer à jouer avec son copain aux tortues Ninja. Sa mère a parlé à la thérapeute d’un rendez-vous pour lui en ophtalmologie. Anthony finit par entrer, mais il demande à la thérapeute de fermer les yeux. 

Anthony renverse contre la thérapeute la menace que représente pour lui la visite chez l’ophtalmologue. Des atteintes oculaires peuvent faire partie de la maladie génétique de la mère.

Elle accepte. Pendant qu’elle a les yeux fermés, il ferme son ordinateur, touche au téléphone, essaye de la mordre.

– Tu as l’air en colère

Il va au tableau, lance des feutres, et dessine un gribouillage d’où émerge un bonhomme.

A – C’est moi ?
T – Oui. Du caca-boudin sur les cheveux. 

Il veut déchirer la feuille. Elle l’en empêche

Comme au début de la cure, la tendance antisociale sollicite les capacités de holding de la thérapeute. Anthony est menacé non seulement par l’examen ophtalmologique, mais par l’interruption de la cure, qui lui a été annoncée.

Il renverse tout.

Elle veut dessiner son portrait. Il refuse, mais prend deux dinosaures, et les fait se battre.

À nouveau, la violence directe contre les meubles, sinon contre la thérapeute elle-même, se transforme grâce au jeu, en représentation de la violence. Sur le théâtre du jeu, la violence, représentée, et vue par l’enfant en train d’être vu par la thérapeute, se change en une scène susceptible de permutations de rôles et d’identification : la violence s’est transformée en sadisme.

La thérapeute tente de parler pour le dinosaure :

T – Je voulais venir
A – Ta gueule !

Mais le dinosaure cherche à manger les doigts de la thérapeute.

À nouveau une représentation des doigts, avec un fantasme donnant un sens à la menace de castration figurée par la syndactylie de la mère.

T – Pour me garder ?
A – On va jouer aux deux dinosaures en colère !

Les assiettes de la dinette deviennent des boucliers.

La thérapeute : – Mon pauvre dinosaure sans défense !
A – Il faut le mettre à l’infirmerie. Il veut y mettre le sien. 

Une formation réactionnelle au sadisme, la compassion et le désir de soigner, apparaît.

Anthony reprend un jeu où il s’agissait de compter les points. Il compte aussi les minutes. 

Le combat entre les dinosaures s’est changé en un jeu (souvent joué dans des séances antérieures) où il s’agit de marquer des points contre l’adversaire. L’intérêt pour les mathématiques est la voix la plus habituelle de sublimation du sadisme.

Anthony prend un livre qu’il aime. Dans le livre, un enfant dévore les animaux, et les parents dévorent l’enfant de bisous.

Avec l’aide de la culture, le fantasme de dévoration des doigts se transforme en baisers.

Il prend un biberon et mâche la tétine :

– Lis moi l’histoire ! Puis l’histoire du « crocodile qui dit non » pour la prochaine fois. Et tu parles 5 minutes avec maman.

L’investissement des livres est devenu très important. Il s’assure que la thérapeute parle avec sa mère.

Il manque la séance suivante. Il a été au Louvre avec l’école. La fois d’après, il « lit » (il ne sait pas encore lire) un livre dans la salle d’attente. Il veut apporter un jouet-téléphone de la salle d’attente. L’hôtesse l’en empêche.

Le rôle de l’hôtesse d’accueil, et de tous les collègues qui assurent le bon fonctionnement de la psychothérapie est décisif.

Il prend dans le placard (cassé) de la thérapeute un instrument de musique africain à percussion, et tape très fort. Elle prend le xylophone, et ils font de la musique ensemble, lui fort, elle doux. Elle essaye qu’il fasse doucement, pour se séparer en musique.

Cette fois, la tentative d’accordage affectif tourne court :

Anthony jette les livres par terre. Fait des pirouettes du canapé au tapis. La thérapeute craint qu’il ne se fasse mal :

T – il est où, Anthony ? Au sport ?
A – Tu serais un prof de gym

Il reprend son téléphone. Elle lui parle. Une nouvelle scène se joue. Elle se passe au lycée où Anthony ira quand il sera grand :

A – Rappelez !
T – Il y a des filles ?
A – Non, je suis au lycée

La thérapeute devient une professeur de sport : 

A – J’ai 14 ans. Les filles sont toutes amoureuses de moi
T – Quand tu auras 14 ans, tu auras une copine
A – J’en ai déjà une !

L’accordage affectif n’a pas fonctionné, mais la suggestion de la thérapeute concernant les filles et la pré-adolescence future crée aussi de l’excitation.

Dans le jeu, la thérapeute professeur de gymnastique lui montre un exercice où il faut être calme. Il fait l’exercice. Il y a une toupie géante dans le bureau, il se met à l’intérieur et prend le livre de l’enfant qui mange les animaux.

T – Au sport ! Tu as réfléchi à l’exercice ?
A. téléphone
T – C’est Mme M. J’appelle pour des nouvelles d’Anthony
A – Il est au lycée
T – C’est un grand. Il a un ordinateur. Je me souviens de lui quand il était petit, quand il avait 6 ans, je m’en souviens.
A – Tu peux lui écrire ?

Elle écrit, poste la lettre, la distribue :

T -Tu dors ici ?
A – Je ne vois plus maman
T – Tu es dans une école où on ne voit plus les parents ? Tu dois être triste !
A – Je ne peux même pas lui parler au téléphone !

La question du placement en internat qui se pose depuis le début, est une fois de plus d’actualité.

A – Tu ne savais pas que le Directeur est un méchant. Je vais rester ici 80000 jours, jusqu’à ce que je serai mort. Putain d’école ! [Il dit des gros mots]
T – Comme un grand qui serais fâché, qui ne pourrait plus voir sa maman.

Il prend un ballon et se met à jouer au football. La thérapeute le limite. Il joue tout seul, puis se met dans la poussette et demande à la thérapeute de le pousser. Elle pousse. Il fait le bébé. Mâche la tétine. Demande la moto comme un doudou. 

T – On se voit après-demain
A – Tu parles 5 minutes avec maman.

La mère parle de la grand-mère.

Conclusions

  1. Le diagnostic de « TOP » n’est ni meilleur ni pire que ceux qui l’ont précédé pour désigner des conduites agressives que rien ne semble motiver, et qui sont susceptibles d’entraîner l’exclusion du sujet de son école, de son travail et de sa famille. Les diagnostics sont nécessaires pour évaluer un patient d’un point de vue psychiatrique dans une période de son existence, et pour justifier les mesures qu’il faut prendre afin d’éviter une mauvaise évolution. Le diagnostic de « désordre du spectre autistique » a pu être employé au début de sa vie, alors qu’il ne serait plus de mise aujourd’hui.
  2. Les mesures employées avec succès par le Centre d’Action Médico-Sociale Précoce sont importantes, mais relativement peu coûteuses, si on les compare à ce que la société aurait dû dépenser pour traiter Anthony en institution à temps plein, si elles n’avaient pas porté leurs fruits.
  3. La tendance antisociale reparaît à la fin du traitement, mais la tendance antisociale n’est pas, contrairement aux TOPs, une maladie. C’est une réaction saine qui incite à essayer de comprendre contre quelle carence de l’environnement le sujet proteste. Ici, la préparation soigneuse de la passation d’une institution à une autre s’efforce de répondre à la demande de holding d’Anthony.
  4. L’adolescence est une autre période où nous nous attendons à voir la tendance antisociale se manifester, car c’est la période où le sujet se prive lui-même du soutien de sa famille et ne trouve pas tout de suite l’environnement d’amis qui va le contenir.
  5. Dans la terminologie de l’Association Américaine de Psychiatrie, les « Troubles de la conduite » désignent les conduites agressives graves de l’adulte. C’est l’évolution que l’on redoute quand des TOPs ne s’améliorent pas chez un enfant, et c’est ce qui justifie les prises en charges relativement intensives comme celles dont a bénéficié Anthony.
  6. Anthony, fils de deux parents handicapés, est un enfant supérieurement intelligent. Son exemple démontre le caractère monstrueux et imbécile de l’eugénisme des psychiatres du siècle passé qui ont stérilisé et exterminé les malades mentaux pour que leur « dégénérescence » ne se reproduise pas. Il pose aussi le problème des enfants plus intelligents que leurs parents, qui souvent, comme Anthony commence à le faire en demandant à la thérapeute de ne pas oublier de parler à sa mère, se positionnent comme les parents de leurs parents. Souvent ces enfants frappent un peu plus tard par leur hypermaturité (Bourdier, 1972).
  7. On peut regretter la rigidité du fonctionnement institutionnel, qui soumet Anthony à un traumatisme supplémentaire en mettant fin à sa psychothérapie prématurément. Mais les institutions ont besoin de ces rigidités pour pouvoir fonctionner, et l’expérience montre que le processus de changement initié en un lieu peut se poursuivre dans un autre, comme l’un de nous l’a montré à propos d’une autre institution (Diatkine G.,1983), 
  8. Le traitement d’Anthony est une psychothérapie. L’essentiel du travail de la thérapeute est de contenir sa tendance antisociale, en transformant progressivement une violence agie en représentation de scènes violentes. Mais à l’intérieur de la psychothérapie, un processus de transformation psychique utilisant le travail d’après-coup de la thérapeute sur les mots et sur les actes d’Anthony se construit. C’est ce processus qui définit la psychanalyse, chez l’enfant comme chez l’adulte.
  9. La croissance psychique qui en résulte peut transformer des traumatismes apparemment insurmontables en représentations susceptibles d’être rêvée et sublimées.

Conférence d’introduction à la psychanalyse du 18 mai 2016

Résumé

Les troubles oppositionnels avec provocation de l’enfant peuvent s’observer dès la crèche ou l’école maternelle. Ils nécessitent un traitement institutionnel et individuel pour éviter qu’ils ne se transforment plus tard en un trouble de la conduite irréversible.

Quelques séances de la psychothérapie d’un enfant atteint de ce type de troubles sont rapportés entre 3 et 5 ans.

Références

American Psychiatric Association (2013) (Pub.): Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition (DSM-V) Elsevier-Masson.
Benjamin J. (2004) Beyond Doer and Done to : An Intersubjective View of Thirdness. Psychoanalytic Quarterly, 73, 5-46. 
Bourdier P. (1972) L’hypermaturation des enfants de parents malades mentaux : problèmes cliniques et théoriques / in Revue française de psychanalyse, vol. 36, n° 1 (1972).
Diatkine G. (1983) Les transformations de la psychopathie. PUF, Paris, 192 pages.

Stern D.N. (1985) Le monde interpersonnel du nourrisson. Tr.fr A.Lazartigues et D.Pérard, PUF,Paris,1989.
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