Société Psychanalytique de Paris

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Alain de Mijolla (1933-2019)

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Docteur en médecine en 1962, psychiatre et psychanalyste, Alain de Mijolla est accepté comme membre adhérent de la Société psychanalytique de Paris en 1968, puis comme membre titulaire en 1975.

Il a co-dirigé, avec Salem Shentoub, entre 1974 et 1989, le « Séminaire de Perfectionnement » de l’Institut de psychanalyse, séminaire fondé par Sacha Nacht. Il a été, avec Jacques Caïn, le coorganisateur des « Rencontres psychanalytiques d’Aix-en-Provence », entre 1982 et 1991.

Il est le fondateur, en 1985, de l’Association internationale d’histoire de la psychanalyse, qui rassemble des spécialistes de cette question. Il crée et dirige la Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, publiée par les PUF entre 1988 et 1993. Il a aussi dirigé une collection d’histoire de la psychanalyse  aux P.U.F., qui a notamment fait paraître une traductions des Controverses Anna Freud-Mélanie Klein (1941-1945).

Alain de Mijolla s’est tout particulièrement attaché à l’histoire de la psychanalyse en France, notamment dans ses ouvrages Freud et la France, 1885-1945. Il a poursuivi son étude dans La France et Freud, le premier tome étudiant la pénible renaissance du mouvement en 1945, jusqu’à la première scission au sein de la Société psychanalytique de Paris, en 1953, et le second tome relatant la constitution de différentes sociétés de psychanalyse, depuis la Société française de psychanalyse jusqu’à l’École freudienne de Paris fondée par J. Lacan en 1964.

C’est à son initiative qu’un « département d’Archives et d’Histoire de la S.P.P. » a été constitué en 1988 et qu’en 2000 les Archives Nationales ont reçu un important fonds d’archives désormais accessibles aux chercheurs.

Il a dirigé l’édition du Dictionnaire international de la psychanalyse (Calmann-Lévy) et de nombreuses collections psychanalytiques, notamment « Confluents psychanalytiques » (entre 1980 et 1993, aux Belles Lettres et « Histoire de la Psychanalyse » (1988-1998) aux PUF.

Il a reçu le « Prix Maurice Bouvet de psychanalyse » en 1976 pour son article « La désertion du Capitaine Rimbaud : enquête sur un fantasme d’identification inconscient d’Arthur Rimbaud » ; en 2004 le prix américain « Sigourney Award » lui a été décerné pour ses travaux d’historien de la psychanalyse.

Thierry Bokanowski
Anne Ber-Schiavetta

 

Bibliographie

Pour une psychanalyse de l’alcoolisme, avec Salem Shentoub, 1973, rééd. Payot-poche, 2004.
Les Visiteurs du moi, fantasmes d’identification, Paris, Les Belles Lettres, 1981.
Freud, fragments d’une histoire, Paris, PUF, 2003.
Préhistoires de famille, PUF, 2004.
Psychanalyse, avec Sophie de Mijolla-Mellor, Paul-Laurent Assoun et Raymond Cahn, Paris, PUF, 2008.
(dir.) Dictionnaire international de la psychanalyse, 2 vol., Paris, Calmann-Lévy, 2002.
Freud et la France, 1885-1945, PUF, 2010.
La France et Freud T.1 1946-1953, PUF, 2012.
La France et Freud T.2 1954-1964, PUF, 2012.
100 Questions sur Freud, Paris, La Boétie, coll. « 100 questions sur », 2014.
Sabina, la « Juive » de Carl Jung, Paris, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2014.
L’identification selon Freud. Une notion en devenir, Paris, In Press, 2017.

Archives Nationales – Fonds de la Société psychanalytique de Paris

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En 2000, au terme des travaux du « Département d’Archives et Histoire » mis en place par A. de Mijolla, un très grand nombre des documents produits pendant plus d’un demi-siècle ont été confiés aux Archives Nationales. Il s’agit là de « sources primaires », directement issues du fonctionnement institutionnel de la SPP et de l’Institut.

Le contenu de ce fonds documentaire, dépouillé, classé et organisé aux Archives Nationales, est présenté dans un important « Inventaire » destiné à guider les chercheurs.

Celui-ci est librement accessible sur le site des Archives Nationales (Salle des Inventaires Virtuels – SPP).

Il comporte en introduction une description d’ensemble de l’organisation de ces documents. Nous reproduisons ci-dessous cet extrait de l’Inventaire.

Anne Ber-Schiavetta
Thierry Bokanowski

 

Archives Nationales

FONDS DE LA SOCIETE PSYCHANALYTIQUE DE PARIS (SPP)

Répertoire de la Société Psychanalytique de Paris (SPP) 1950-1997

par Céline PARCE

Répertoire de l’Institut de Psychanalyse de Paris (IP) 1952-1989

par Tatiana SAGATNI

Revu et préparé pour l’impression par Magali LACOUSSE
Sous la direction de Christine NOUGARET Conservateur général du Patrimoine et Magali LACOUSSE Conservateur du Patrimoine CHAN 2004

Introduction

La Société psychanalytique de Paris (SPP) a été fondée en 1926. Il s’agit alors d’une association déclarée. Reconnue d’utilité publique en 1997, son siège, situé au 187, rue Saint-Jacques à Paris (5e arrondissement) a été transféré 21 rue Daviel à Paris (13e arrondissement) en 2016.

Lors de sa création en 1926, la SPP a pour but de regrouper tous les médecins de langue française en état de pratiquer la méthode thérapeutique freudienne et de donner aux médecins, désireux de devenir psychanalystes, l’occasion de suivre la psychanalyse didactique indispensable pour l’exercice de la méthode de FREUD.

Par la suite, les missions de la SPP ont peu évolué. En 1997, elle est chargée de transmettre et de développer la psychanalyse comme discipline scientifique et méthode thérapeutique fondée sur l’œuvre de FREUD.

Le fonds a fait l’objet d’une procédure de dépôt, signé le 11 avril 2000 par Jean Cournut alors président de la SPP.

Lors de l’examen du contenu du dépôt, il s’est avéré que le fonds contenait les archives de deux organismes distincts : l’Institut de psychanalyse (IP) et la Société psychanalytique de Paris (SPP). Afin de rendre visible cette séparation entre les archives de l’IP et de la SPP, tout en assurant le respect des fonds, il a été décidé de constituer deux parties ou sous-fonds dans le plan de classement de l’instrument de recherche : la Société psychanalytique de Paris (SPP) a reçu la cote 101 AS I et l’Institut de Psychanalyse (IP) la cote 101 AS II.

Présentation matérielle

Dates extrêmes : 1950-1997

Dépôt du 11 avril 2000.

Conditions d’accès

La consultation (communication et reproduction) des documents du fonds est soumise à l’autorisation écrite préalablede l’ayant-droit. Cette autorisation est à demander au CHAN.

Instrument de recherche

Le présent répertoire numérique détaillé résulte du classement des deux sous-fonds, l’IP et la SPP, effectués dans le cadre du DESS des Métiers de la Culture, des Archives et de la Documentation de l’Université de Haute-Alsace (Mulhouse) par mesdemoiselles Tatiana SAGATNI et Céline PARCE.

En 2004, mademoiselle Magali LACOUSSE a procédé à la refonte, la mise en forme, la relecture et l’harmonisation des deux répertoires d’origine : elle a également repris l’introduction, la bibliographie, les annexes et l’indexation, en vue de la publication d’un répertoire exhaustif du fonds.

La Direction des Archives de France a accordé son visa scientifique DITN/2004/353 du 20 décembre 2004.

I / Fonds de la Société psychanalytique de Paris (SPP)

Contenu du fonds et lacunes

Les dates extrêmes des documents contenus dans le fonds s’étendent de 1950 à 1997. Il s’agit de documents relatifs au fonctionnement, à l’administration et à l’activité de la SPP au cours de cette période.

Cependant le fonds est très lacunaire. Il ne contient aucun document concernant la fondation de la SPP en 1926 et ses débuts. Il semblerait que ces archives aient disparu lors de l’Occupation allemande pendant laquelle toute activité psychanalytique était interdite. Certains membres de la SPP, émigrés aux Etats-Unis à cette époque, auraient emmené avec eux une partie des archives. Cependant, il est possible de connaître la vie de la SPP à cette époque grâce à la Revue française de psychanalyse. En effet, celle-ci publiait les comptes rendus de l’ensemble des séances de la SPP depuis 1927. Le fonds ne contient aucun exemplaire de cette revue, mais elle est disponible dans certaines bibliothèques spécialisées, notamment celle de l’Institut de psychanalyse de Paris.

De même, le fonds ne contient que quelques archives relatives à la vie comptable de la SPP. Les autres n’ont pas disparu : elles n’ont pas été intégrées au dépôt et sont conservées par la SPP elle-même. De plus, les archives de la commission des candidatures au titre de membre titulaire et de la commission des candidatures aux titres de membre adhérent et de membre affilié ne portent que sur les années cinquante et soixante-dix. Le fonds ne contient également aucun dossier préparatoire de la Revue française de psychanalyse. Il manque aussi les procès-verbaux des réunions du bureau.

Pour le reste, le fonds est relativement complet et les lacunes plus ponctuelles. Il manque par exemple les dossiers du colloque de la SPP de 1974, des colloques organisés avec l’APF de 1973 et de 1985 à 1989, et du Congrès des psychanalystes de langues romanes de 1953. Les dossiers des manifestations scientifiques organisées par la SPP portent surtout sur leur organisation matérielle.

On peut regretter l’absence des textes des interventions prononcées au cours de ces manifestations et des comptes rendus des débats. Cependant, on peut aisément les retrouver, puisqu’ils ont été publiés dans la Revue française de psychanalyse depuis 1927 et dans le Bulletin intérieur de la SPP depuis 1991.

Procédure de classement

Toujours en exercice, la SPP continue de produire et de recevoir des archives. Le fonds déposé aux Archives nationales est donc dit “ouvert”, c’est-à-dire qu’il est susceptible de recevoir des compléments d’archives.

 Classement

Le plan de classement adopté est le suivant : fondation, composition, administration, comptabilité, activités scientifiques, relations extérieures, dossiers de presse. Il s’efforce de refléter l’organisation et le fonctionnement de la SPP en tenant compte des modifications apportées au cours de son existence.

La fondation comprend tous les éléments statutaires et réglementaires de l’association. La composition concerne les membres et les groupes régionaux de la SPP. L’administration recense les dossiers constitués par les organes décisionnels de la SPP, c’est-à-dire l’assemblée générale (assemblées générales ordinaires, assemblées générales extraordinaires, séances administratives, collèges administratifs), le conseil d’administration et le bureau. La comptabilité regroupe les dossiers relatifs aux cotisations perçues et aux dépenses effectuées par la SPP. La rubrique sur les activités scientifiques de la SPP est la plus importante matériellement. Elle se répartit en cinq sous rubriques : commission scientifique, organisation de manifestations (programmation des manifestations, Colloques, Conférences, Congrès des psychanalystes de langues romanes, autres réunions scientifiques et commémorations), département d’archives et d’histoire, groupes de réflexion thématiques (section psychanalyse d’enfants, commission psychanalyse Sécurité sociale et relations publiques, commission psychanalyse et socius, commission socio-professionnelle), publications (commission des publications, Revue française de psychanalyse, Bulletin intérieur). Les relations extérieures concernent les liens de la SPP avec d’autres sociétés psychanalytiques françaises, étrangères, européenne et internationales, et avec d’autres organismes à caractère souvent médical. Enfin, les dossiers de presse regroupent les documents relatifs à l’abonnement de la SPP à l’Argus de la presse et les dossiers de presse thématiques constitués à des fins documentaires.

Intérêt et orientations de recherches

Les archives de la SPP sont susceptibles d’intéresser tout à la fois l’histoire de la psychanalyse en France, l’histoire des idées et des intellectuels. Le fonds est très riche en ce qui concerne l’organisation des activités scientifiques de la SPP. Il témoigne d’une volonté de diffusion constante des méthodes théoriques et cliniques freudiennes. Les sujets abordés, leur récurrence (les névroses infantiles…), les périodes auxquelles ils ont été étudiés, leur comparaison avec les thèmes étudiés par les autres sociétés psychanalytiques, et les lieux où les manifestations sont organisées témoignent des préoccupations du monde psychanalytique et de ses avancées à un moment donné.

De plus, les procès-verbaux de l’assemblée générale, du collège administratif et du conseil d’administration constituent des sources importantes pour l’étude de certaines questions représentatives des problèmes rencontrés par la psychanalyse en général et souvent débattues au cours des séances de ces assemblées. Elles portent principalement sur la formation des psychanalystes, sur la sélection des membres de la SPP et donc des futurs analystes, et sur la sauvegarde de la théorie et de la pratique psychanalytiques freudiennes.

II / Fonds de l’Institut de Psychanalyse de Paris (IP)

Contenu du fonds

Contenu et lacunes

En ce qui concerne l’IP comme association autonome, le fonds est complet puisque ses archives s’étendent sur une période allant de sa création, en 1953, à sa dissolution en 1986.

En revanche, pour ce qui est de l’IP en tant qu’organisme de formation rattaché à la SPP, de 1934 à 1940, on se reportera au fonds de la SPP en remarquant que les archives antérieures à 1946 ont disparu. Vraisemblablement existe-t-il encore des archives chez certains membres qui auraient émigré aux Etats-Unis, par exemple (HARTMANN, SPITZ).

 Procédure de classement

A / Eliminations

Pour les procédures de classement du fonds, des éliminations ont été effectuées.

Seuls les documents en plusieurs exemplaires, en particulier les circulaires en bon nombre, ont été éliminés. Toutefois, deux exemplaires ont été systématiquement conservés.

B / Classement

Le fonds est structuré en 8 grandes parties :

La première partie reprend tous les éléments constitutifs, statutaires et réglementaires de l’Institut de sa création jusqu’à sa dissolution.

La seconde partie concerne la composition de l’IP avec les listes de tous ses membres.

La troisième partie reflète le fonctionnement administratif de l’IP avec l’ensemble des convocations, comptes rendus, rapports et correspondances produits par ses différents organes de décision.

La quatrième partie est consacrée à la comptabilité de l’Institut. Elle comprend les documents relatifs à l’installation et aux frais d’études ainsi que les rapports financiers, comptes d’exploitation et budgets prévisionnels.

La cinquième partie concerne les activités d’enseignement et se répartit selon trois sous-parties qui sont les structures, la scolarité et le contenu de l’enseignement.

La sixième partie concerne les activités scientifiques organisées par l’IP. Il s’agit des différentes actions menées dans le domaine des études et recherches psychanalytiques, des activités de la Bibliothèque ainsi que des manifestations organisées par l’IP.

Les septième et huitième parties concernent les relations avec les sociétés psychanalytiques françaises, étrangères et internationales et, enfin, les relations de l’IP avec d’autres organisations. Pour ces deux dernières parties, un classement des sociétés et organisations a été effectué par ordre alphabétique de celles-ci.

Intérêt et orientations de recherches

Le fonds de l’Institut de psychanalyse de Paris ne bénéficie pas de la notoriété qui lui incombe. A la fois inédit et très complexe, il reflète par son organisation interne et ses relations avec les sociétés psychanalytiques l’évolution des intellectuels français.

Si l’importance accordée à l’enseignement et à la formation laisse supposer le haut niveau des psychanalystes français, il peut être intéressant d’envisager la place de l’IP et sa politique d’action dans l’évolution de la société française, dans ses rapports avec la SPP, dans l’évolution de ses critères de sélection et de formation ainsi que dans les transformations sémantiques du langage psychanalytique.

 

Magali LACOUSSE
Céline PARCE
Tatiana SAGATNI

 

SOURCES COMPLEMENTAIRES

Centre historique des Archives nationales (Paris)

Fonds Lucien BONAPARTE et ses descendants (1792-1907) : comprend, notamment, les archives de la princesse Marie BONAPARTE.

Fonds Georges MAUCO (1914-1987) : contient des documents relatifs à la psychanalyse et à la pédagogie.

Library of Congress, Manuscript Division (Washington D.C.)

 Archives Marie BONAPARTE (1889-1961) : comprennent sa correspondance, ses journaux, des documents autobiographiques et généalogiques, des documents imprimés, des photographies, des aquarelles et d’autres documents relatant l’intérêt et l’investissement de la princesse dans le domaine de la psychanalyse.

Collection Sigmund FREUD (1919-1975) : contient des archives de Rudolph Maurice LOEWENSTEIN, de la correspondance, des mémorandums, des rapports, des brevets, des informations biographiques, des photographies et autres documents principalement relatifs à l’œuvre de Rudolph LOEWENSTEIN comme psychanalyste aux Etats-Unis ainsi qu’à son investissement au sein d’organisations psychanalytiques (New York Psychoanalytic Institute, New York Psychoanalytic Society).

 

BIBLIOGRAPHIE

BARANDE, Ilse et Robert, Histoire de la Psychanalyse en France, Toulouse, Privat, 1975. 181 p.

BERTIN, Célia. Marie Bonaparte, la dernière Bonaparte. Nouv. éd. Paris : Librairie  Académique Perrin, 1999. 496 p.

BOURGUIGNON, André. « Mémorial », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°15, Printemps 1977, Gallimard, p. 235-249.

MIJOLLA, Alain de. « La psychanalyse en France, 1893-1965 ». In JACCARD, R. Dir. Histoire de la psychanalyse. Tome II. Paris : Hachette, 1982. p. 9-105.

MIJOLLA, Alain de. « La scission de la Société psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique ». Cliniques méditerranéennes. 1996, n° 49-50, p. 9-30.

MIJOLLA, Alain de. « Le congrès des psychanalystes de langue française des pays romans. Quelques éléments d’histoire ». Revue française de psychanalyse. Janvier-février 1991, vol. LV, n° 1, p. 7-36.

MIJOLLA, Alain de. « Quelques aperçus sur le rôle de la princesse Marie Bonaparte dans la création de la Société psychanalytique de Paris ». Revue française de psychanalyse. 1988, vol. LII, n° 5, p. 1197-1214.

MIJOLLA, Alain de. « Société psychanalytique de Paris et Institut de psychanalyse de Paris ». In MIJOLLA, Alain de. Dir. Dictionnaire international de la psychanalyse. Tome II. Paris : Calmann-Lévy, 2002, p. 1596-1603.

MIJOLLA, Alain de. La France et Freud, T.1 (1946 -1953), Une pénible renaissance, Paris, Presses Universitaires de France, 2012. 443 p. ; T.2 (1954-1964) D’une scission à l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 2012. 777 p.

ORNICAR ? La communauté psychanalytique en France I, La scission de 53, Documents édités par Jacques-Alain Miller, 1976, 161 p ; La communauté psychanalytique en France II, L’excommunication, Documents édités par Jacques-Alain Miller, 1977, 164 p.

PERRON, Roger. “ Médecins et non-médecins dans l’histoire de la Société psychanalytique de Paris ”. Revue française de psychanalyse. 1990, n° 3, p. 167-198.

ROUDINESCO, Elisabeth. PLON, Michel. Dictionnaire de la psychanalyse. Paris : Fayard, 1997. 1213 p.

ROUDINESCO, Elisabeth. La bataille de cent ans, Histoire de la Psychanalyse en France, T.1 (1885-1939), Paris, Seuil, 1986. 493 p ; Histoire de la Psychanalyse en France, T.II (1925-1985), Paris, Seuil, 1986. 779 p.

 

 L’impensé radical, avatar de la symbolisation. Quand la pensée est prise au mot

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Comment conduire une analyse quand les capacités de symbolisation, de métaphorisation sont entravées ? La paradoxalité de la méthode avec son principe d’associativité est prise au mot, mise au défi, d’entrée de jeu par le sujet divisé : « Comme vous me demandez de fonctionner cela m’est impossible, je ne pourrais le réaliser que lorsque je serai guérie ! », me rétorquait cette patiente à l’énonciation de la règle fondamentale. De telles problématiques peuvent être considérées comme une non-indication d’analyse, voire une contre-indication en raison de la probable impossibilité d’instauration d’un processus ; en tout cas cela peut être entendu comme la nécessité de mise en place d’un aménagement de cadre dans l’espoir de le favoriser. Le dilemme serait de priver le sujet de la possibilité de transformations que seule l’analyse pourrait offrir, risque dont nous alertait Michel de M’Uzan (1977). La singularité de telles situations et l’engagement qu’elles impliquent en font des indications plus d’analyste que d’analyse avec la précession du contretransfert évoqué par Michel Neyraut (1974). Certains patients sont prêts à tout pour tenter de transformer de telles souffrances et impasses psychiques, ce qui problématise d’autant la question éthique. L’engagement dans une telle aventure à deux, dans des enjeux asymétriques, est complexe quand la souffrance psychique est térébrante, cristallisée autour de troubles de la pensée en raison d’une désintrication pulsionnelle qui attaque les capacités du penser et qui se transfèrent sur le cadre et l’appareil de langage. Ces situations mettent au défi les capacités contenantes, l’endurance, la survivance et la créativité de l’objet analyste.

D’une manière générale comment repérer et transformer des défaillances de la symbolisation primaire quand sont entravées même les capacités de symboliser la symbolisation (Roussillon, 1999) autrement dit quant les enveloppes psychiques n’assurent pas la contenance du penser (Anzieu, 1994) quant la fonction contenante du sujet n’est pas opérante (Bion, 1962, 1963) ?

Cette impasse psychodramatise souvent dans la situation analytique le conflit avec l’objet primaire, une mise à mort psychique du sujet, son aliénation : le sujet tente de le faire percevoir à l’autre par jeu de transfert et d’identification projective. L’appel transférentiel ambivalent via un non-processus est à la mesure de la détresse psychique qui submerge le sujet « survivant ». La psychanalyse s’est progressivement aventurée dans les situations dites limites avec un aménagement des divers paramètres de la cure des névroses de transfert. Elles interrogent divers éléments constituants du fonctionnement psychique tels la motricité, la perception, le comportement, les éprouvés corporels et le groupe. L’élaboration théorique de ces pratiques aux limites me semble aujourd’hui pouvoir féconder la pratique analytique des cures dans des aller et retour de l’expérience et de la théorie. Ainsi les travaux de Roussillon alertent et approfondissent cette perspective, des archéo-logiques du cadre aux situations symbolisantes.

Un postulat de la psychanalyse, cure de parole, est qu’à l’origine était le verbe : le sujet se structure être de langage, langage qui s’articule à l’inconscient, à la pulsion, dans son commerce avec l’objet et ses conflits. Freud (1911,1915, 1925)) convenait de la complexité du développement ontologique de l’infans dans le passage de l’acte à la parole et à la symbolisation. Comment un langage du corps s’incarnera-t-il un jour dans le fantasme et le verbe : à l’origine était l’acte ? Pour l’infans, cet acte deviendra une chanson de geste quand un duo et trio s’établiront avec l’objet primaire, ballet des sensations et des émotions, avec ses résonances fantasmatiques bien avant qu’un opéra tel Psyche puisse donner de la voix, s’élaborer, se créer avec son livret personnalisé, illustré de signifiants énigmatiques (Laplanche, 1987).

Dans des problématiques où les défaillances de la symbolisation primaire sont manifestes, le penser est en souffrance et le processus analytique semble apparemment bloqué par une compulsion de répétition imprégnée de destructivité parasitant le langage verbal, paroles de décharge, d’évacuation de l’excitation, victime d’un travail de désymbolisation, voire de non symbolisation, très actif, subversif de tout possibilité de mise en sens jusqu’au non-sens et l’absurde. Psyché, quand elle peut être portée par une créativité primaire, tente parfois de mettre en œuvre ce cri de désespoir, en subvertissant le langage via la poétique tels en témoignent Arthaud, Beckett, Joyce. Le sujet est souvent confronté à un inconscient à fleur de peau qui désorganise les capacités du penser : les représentations de chose parasitent les représentations de mot et entravent l’associativité. L’attention en égal suspens de l’analyste, voir ses capacités négativantes sont mises à mal par les projections incessantes.

Mais parfois les capacités régrédientes de l’analyste au niveau de tous les registres perceptifs et émotionnels dans la perspective de Bion peuvent permettre d’être sensible et d’être alerté de manière inattendue, par des agirs insignifiants mais qui font alors du bruit dans la séance. Ces phénomènes informes peuvent parfois s’organiser comme « faits choisis » et cristalliser l’attention alertée de l’analyste, tels des signifiants formels d’Anzieu. Ils peuvent être des saisissements de la psyché en souffrance et en errance qui tente une auto-organisation régrédiente du penser, à la recherche d’un contenant et d’une forme, à la recherche d’une symbolisation de la symbolisation. Ils pourraient être considérés comme des micro-processus preverbaux, psycho-corporels, d’un corps qui tente, dans l’après-coup, en séance, d’exprimer, de communiquer, de traduire peut-être, à la condition de la rencontre de quelque interprète.

Ici la métaphore culturelle de la danse est intéressante dans sa proposition et sa capacité d’exprimer monde interne et émotions en deçà du langage verbal mais dans un langage du corps. Au début était le geste. Par ailleurs si nous regardons un musicien interpréter une œuvre et que nous n’entendons pas le son, nous sommes impressionnés par la complexité gestuelle à l’origine de cette musique qui fait vibrer nos émotions et nous ne pouvons douter d’une mystérieuse et singulière correspondance associative.

Freud depuis ses études sur l’hystérie n’a eu de cesse de s’interroger sur le langage du corps qui défie l’anatomie pour exprimer des processus psychiques pris dans un conflit psychique qui ne peut se dire, mise en scène de fantasme qui envahissent le corps par diverses défaillances du pare-excitations, théorisés par Anzieu (Le Moi peau, 1974). Freud (1915e) se référant aux travaux de Tausk (1919) tenta de distinguer, entre hystérie et schizophrénie, le langage symbolique du corps, langage métaphorique et langage hypocondriaque et la distinction entre représentation de chose et représentation de mot. Dans certains fonctionnements psychotiques se produisent une confusion paradoxale entre la chose et le mot, faillite de la symbolisation primaire, où les mots peuvent « être soumis au même procès qui, des pensées du rêve latentes, fait les images du rêve » via condensation et déplacement (p.237). Ferenczi (1913), par ailleurs développait les différents stades d’instauration de la réalité qui organisent la symbolisation, du langage gestuel au langage verbal via la pensée magique. La clinique de l’agieren et sa théorisation peut être de mieux en mieux pris en compte dans la situation analysante à la suite notamment des travaux de J.-L. Donnet (2005). La théorisation actuelle de R. Roussillon (2018) nous alerte aussi sur le processus de symbolisation dans la cure avec le passage de la sémaphorisation à la métaphorisation : comment un signe, in-signifiant peut se transformer en signifiant et en symbole, quand il est adressé à l’autre. L’enjeu est alors celui de la réception, de l’accueil, et des capacités de transformation de cet autre, de métaphorisation.

Freud nous a sensibilisé à ces messages de l’inconscient, ces ratés in-signifiants, tels les lapsus, les actes manqués qui peuplent la vie quotidienne et qui peuvent dans la séance et le transfert être porteur de potentialités symbolisantes.

Je vais tenter d’illustrer, d’isoler de tels moments d’une cure où psyché en détresse cherche désespérément à alerter, et à tenter de créer, de recréer les conditions la symbolisation de la symbolisation. Je vais isoler artificiellement de tels instants qui peuvent saisir l’analyste et purent alors prendre forme et sens partagé, des microprocessus à l’œuvre, dans le décours d’une analyse de six ans au processus complexe que je ne pourrai développer dans ce texte.

Une femme de 40 ans m’avait sollicité en urgence ; elle arriva accompagnée de son mari, dans un état d’angoisse catastrophique. Elle venait me poser un problème « vital » et chercher ici la solution : « Faut-il ou non acheter un terrain pour y construire une maison ? ». Elle en exprimait le désir depuis des années, son mari s’y refusait sans raison et il vient enfin de se décider ; mais, elle, au moment de passer à l’acte, en est alors dans l’impossibilité absolue : « Si je prends cette décision, cela va provoquer un drame affreux dont je serai responsable ». Elle se trouvait aux prises avec la crainte de destruction, d’anéantissement de l’objet interne et externe, privée de la protection d’un contre-investissement en la personne de son mari qui lui interdisait jusqu’alors la réalisation de ses désirs. Elle ne pouvait protéger ses objets de ses pulsions agressives que par le recours à l’omnipotence de rituels obsessionnels.

Durant une période d’analyse, elle se présentait aux séances vêtue des mêmes habits neutres quelle que soit la saison ; elle se précipitait sur le divan, son sac-bourse usé entre ses pieds et sa queue de cheval tenue fermement dans sa main gauche.

Longtemps, elle fut dans un état d’affolement ; elle m’envahissait d’un questionnement incessant, entravant ma capacité à penser et à rêver. Elle me communiquait toute son intense souffrance actuelle que rien ne pouvait apaiser et elle ne voyait pas comment je pourrais y parvenir. Chaque acte de sa vie quotidienne était l’objet d’un conflit, d’un dilemme permanent entre deux pensées : l’une, la plus faible, exprimait son envie de vivre, l’autre, la plus forte, le lui interdisait en raison d’un grave danger oscillant entre : « il ne vaut mieux pas, on ne sait jamais » et « une chose très forte, plus forte que les pauvres humains » qu’elle ne pouvait nommer. Elle implorait mon aide pour guérir, mais la relation transférentielle était envahie d’emblée par le même fonctionnement, un travail du négatif était à l’œuvre. Si elle voulait me parler au lieu de garder le silence, sa parole était infiltrée de mécanismes de défenses rigides, obsessionnels et phobiques, pour maintenir à distance l’objet-analyste. Ainsi avait-t-elle un comportement phobique à tout contact, même par les mots. Ses capacités associatives étaient constamment barrées par des mécanismes phobo-obsessionnels qui isolaient et annulaient chaque pensée, les siennes et les miennes. Elle me tenait un discours prolixe, abstrait, évitant soigneusement tout mot concret susceptible de laisser entrevoir son histoire. Elle était enracinée dans un vécu actuel, traumatique, douloureux, face auquel elle interpellait désespérément l’analyste, tout en lui signifiant son impuissance à chaque séance. Mon travail de contre-transfert tentait de se déprendre d’un discours fascinant, paradoxal, infiltré de destructivité avec les risques de succomber à une fascination et excitation sans fin, dans un repli masochiste dans le silence, ou dans un duo paranoïaque entre deux omnipotences qui s’affrontaient.

À la faveur de moments de régression topique suffisante partagée, il me fut possible d’appréhender des indices de liaison et de sens, qui me permirent de sortir d’un état de confusion et d’incompréhension avec l’émergence de représentations qui s’organisaient par exemple autour d’un souvenir écran organisateur.

Vers l’âge de 10 ans, elle fut opérée, “pour mon bien” dit-elle, d’une hernie ombilicale. Au moment de l’induction anesthésique, elle se sentit toute drôle et s’écria : « je m’en vais, je m’en vais »… L’infirmière lui répondit : « tu vas rejoindre les anges »…

Depuis lors, elle présentait de très fréquentes crises d’angoisse de dépersonnalisation : « maman ! je m’en vais, je m’en vais ! », qui induisait un rapprocher maternel ; la mère s’efforçait de la rassurer et lui faisait respirer de l’eau de Cologne, sans résultat. La recrudescence pulsionnelle de la puberté poussait la patiente à une tentative désespérée de trouver, de créer l’objet en ce cri de désespoir.

Cette opération pouvait tenter de symboliser un interdit absolu et inquiétant d’une jouissance auto-érotique avec la réalisation d’une castration “réelle” barrant à jamais l’objet fétiche de la jouissance secrète déplacée d’un phallus maternel (la hernie ombilicale, et en séance la queue de cheval). La jouissance réapparait dans un rapproché, dans un trop grand rapproché, homosexuel primaire avec un débordement pulsionnel à la limite de la dépersonnalisation, à l’insu maternel, la mère ne pouvant assurer une fonction suffisante de pare-excitations. Ainsi une capacité auto-érotique apaisante avec l’intériorisation d’un bon objet interne se serait révélée défaillante et le sujet trouvé confronté à des débordements pulsionnels, des excitations, des sensations sans objet.

Cette problématique s’exprima pendant toute une première période de l’analyse où la jouissance paroxystique semblait s’être déplacée au niveau de la pensée jusqu’à l’affolement, difficile à contenir. En réaction s’était organisée une phobie du toucher intense, manifeste dans le transfert : alors qu’elle prenait à pleine main sa queue de cheval à chaque séance, elle évitait tout contact avec moi ; elle lavait ses billets de banque avant de me les donner à chaque séance, elle retenait les mots trop chargés de sens et d’affects dès qu’ils envahissent le champ de sa conscience.

Cependant, mot après mot, elle parvint à les « décontaminer », les décondenser. Ainsi certains mots, tels « Hôtel-Dieu », « chaise », tentaient de symboliser l’imago paternelle et purent être élaborés. « Hôtel-Dieu » était une condensation tentant de figurer l’idéalisation, la dévotion et la mort de son Père. La « chaise » sur laquelle s’asseyait son Père, chez elle, était confondue depuis sa mort avec lui : la chaise était le père, le père était la chaise, confusion des objets et des mots. Ses capacités de symbolisation étaient entravées par des associations d’idées irradiantes, chauffées à blanc à effet traumatique réactivant des vécus non élaborés, agglutinés, véritable folie associative : « je regroupe toujours tout, tout me rappelle tout ». Par moment, ses paroles m’apparaissaient comme de véritables projections d’éléments bêta à la recherche d’un contenant. Comme analyste, je me sentais identifié, par identification projective, aux mauvais objets internes dont elle devait se protéger de tout contact sous menace de représailles persécutrices et destructrices. Après m’avoir exprimé un tel mot, me l’avoir communiqué, avoir fait des associations, elle devait se protéger par davantage de défenses obsessionnelles, ce qu’elle me reprochait. J’étais vécu comme un objet séducteur aux écoutes, intrusif, auquel il faudrait tout dire, alors que l’imago maternelle interdictrice était prédominante et que la fantasmatique du sujet était réactivée au paroxysme : « à cause de vous j’ai une tête de déterrée ».

Au cours des séances elle m’était apparue de plus en plus avoir été, comme sujet, confrontée à une disqualification massive des capacités de symbolisation de son moi naissant par une imago maternelle omnipotente. Elle put progressivement élaborer une imago maternelle terrifiante et confusionnante, un surmoi interdicteur de toute expression pulsionnelle, de tout désir, symbolisé par cette parole omniprésente, telle une sentence : « il ne vaut mieux pas, on ne sait jamais ». Cette injonction qu’elle avait intériorisée comportait une double dénégation qui barrait ses possibilités d’apprentissage, et par l’expérience (« il ne vaut mieux pas »), et par le savoir (« on ne sait jamais »), au niveau de tous ses éprouvés. L’interdiction maternelle, pour des raisons méconnues, était sous le signe d’une inquiétante étrangeté, renforcée par la non différenciation de l’imago paternelle : « papa et maman, c’est pareil, on ne fait qu’un, on pense toujours la même chose ». Le discours maternel semble avoir été aussi porteur d’un déni de la curiosité infantile. Tout un travail interprétatif porta sur ces logiques paradoxales.

Ainsi était-elle confrontée à la défaillance de cette fonction maternelle structurante d’être messagère auprès de l’enfant d’une menace de castration par le père, bien tempérée (Fain M., 1975). La fonction paternelle se trouvait frappée de déni d’existence et de penser : elle n’avait pu trouver appui sur les capacités de penser d’un père aux énoncés distincts, une tiercéité défaillante qui rendait difficile le recours à un tiers et, de là, problématique l’accès à la pensée d’autrui. L’expression d’un phallus maternel tout puissant exerçait une folle fascination et convoitise car sa possession, seule, aurait été garante d’une invulnérabilité et d’un avenir radieux. « fais comme ta maman te dit et tu ne craindras jamais rien ». Elle put néanmoins investir la situation analytique comme espace-temps tiers et l’analyste dans une fonction Nebenmensch.

L’enfant aurait été soumis à un évitement phobique maternel intense d’un danger mystérieux projeté sur le monde extérieur : la réalité, le non moi, l’autre, l’étranger, « la vie normale », le banal sont dangereux et la seule perspective offerte au sujet est de maintenir la relation maternelle primaire et de se réfugier dans son monde interne fantasmatique au risque qu’il submerge la prise en compte du réel : « Maman ! je m’en vais ». L’interdit d’une activité auto-érotique masturbatoire, dénoncée par la réalité d’une castration effective « pour mon bien » prônée par l’imago maternelle (la mère et le docteur) eut plusieurs années plus tard un redoublement traumatique : un avortement « thérapeutique » rendu nécessaire par son état de santé psychique, « pour mon bien ». Elle le vécut avec une grande culpabilité en résonance avec son éducation religieuse. Sa problématique prégénitale sadique anale était réactivée et elle se trouvait depuis lors en proie à des ruminations obsessionnelles incessantes, des rituels conjuratoires, pour protéger ses propres enfants de la violence de son sadisme inconscient et de ses pulsions destructrices « agies ».

Le penser fut longtemps utilisé pour la décharge de l’excitation, du trop d’excitation, pour éprouver des sensations, et non des émotions, en relation avec les autoérotismes primaires, dans le déchaînement des pulsions sadiques-orales et sadiques-anales. La pensée demeurait le lieu d’une mise en acte, faute de mise en scène et de mise en sens, condamnée à être un impensé radical : la finalité semblait être la décharge pulsionnelle, plus au service de l’emprise que de la satisfaction (P. Denis, 2015).

Dans une version plus catastrophique la psyché maternelle pourrait avoir été aussi porteuse d’un secret familial, d’une crypte, d’un non-désir d’enfant avec des phantasmes infanticides « agis » chez la patiente en un avortement « thérapeutique » par identification à l’agresseur, identification projective maternelle. Elle serait restée sous l’emprise de fantasmes primaires violents s’exprimant en ces phobies d’impulsions meurtrières barrant la structuration des fantasmes originaires de séduction, de castration et de scène primitive et entravant leur élaboration dans la cure. Cette patiente résolvait le dilemme de ses fantasmes violents « ou moi ou l’autre » par l’axiome « ni moi ni l’autre » en une logique de la négation, expression de sa destructivité qui entrava longtemps le processus analytique.

Cependant un désir de changement, de transformation fut toujours très actif au cours des séances : au cœur du conflit elle luttait avec l’énergie du désespoir mais sans résignation à chaque séance pour exister comme sujet et elle communiquait à l’analyste cette passion d’un changement.

Je propose d’illustrer maintenant comment Psyché recourait en séance à des tentatives regrédientes de symbolisation de la symbolisation.

Mon attention fut parfois alertée par certains « faits choisis », interpellée par certains objets bizarres qui prirent sens et purent être contenus suffisamment pour être en partie élaborés. Bion (1963) évoque certaines tentatives du sujet pour instituer une pensée : « Parmi ces objets-signes, il en est un, aux yeux du patient, susceptible de les harmoniser tous : du fait même de cette fonction qui lui est assignée, il ressemble au « fait choisi » de Poincaré. Mais il diffère du fait choisi…, en ce qu’il n’est pas ressenti par le patient comme différent d’une chose en soi et que cet élément-Béta, contrairement au fait choisi, dépend d’un événement extérieur fortuit » (p.43).

Suivant les capacités régrédientes de l’analyste son préconscient peut être attracté par des processus primaires en souffrance de l’analysant, alerté par des modalités psychomotrices en deçà des mots, tentative désespérée d’ébauche de symbolisation, indices discrets, des signes, ici, transférentiels adressés à l’autre et qui ne peuvent prendre sens que si cet autre ne les considère pas comme in-signifiant, mais puisse les accueillir comme forme au potentiel messager, un geste, un acte à symboliser, à métaphoriser. Ici la capacité de rêverie de l’analyste est très sollicitée ainsi que sa créativité primaire en forme de chimère.

Ainsi à une fin de séance, elle perd un bout de plastique de sa clé de voiture dans le bureau ; incident mineur, qui va réveiller en elle un état d’affolement intense jusqu’à la séance suivante. Attentif à cet incident j’agis à mon tour, sous-tendu par ma propre toute-puissance ou ma capacité à contenir : ce petit objet détaché et perdu n’est pas détruit par la violence de ses pulsions sadiques, car elle le retrouve, la séance suivante, après que je l’ai moi-même « retrouvé » et posé sur le bureau… Cette « perte » put être interprétée en relation fantasmatique avec « l’opération de la hernie ombilicale », redoublement traumatique, mais ici perte d’un petit bout inutile, le plastique. Elle conserve secrètement la toute-puissance phallique narcissique de la clé…et ainsi essaye de se protéger de ses angoisses de castration.

Un an après, elle produisit une scène analogue, avec un objet à consonance moins phallique et plus féminine : un collier donné par sa mère, objet précieux, était tombé entre le divan et le mur, il était retrouvé par elle à la séance suivante… A cette occasion, l’angoisse en relation avec ses pulsions sadiques anales put être élaborée, ainsi que la constitution de cet objet interne persécuteur. Depuis des semaines, elle affrontait son ambivalence sur cet objet de déplacement (collier-mère-analyste) : « le fermoir marche mal, chaque matin, je me dis, je vais le faire réparer sinon je vais perdre mon collier… ». Mais elle se refusait à accepter cette réalité qui défiait sa toute puissance. Un nœud est au collier depuis un mois. Elle l’interprète comme un signe pour ne plus mettre le collier ; mais les pulsions sadiques sont les plus fortes, le nœud se transforme en un objet interne persécuteur externalisé menaçant de représailles, la « Chose très forte ». Elle a ainsi agi une deuxième perte aménagée d’un objet plus dévoilé de l’imago maternelle lui permettant d’élaborer en séance l’expérience de la perte réelle non catastrophique de l’objet et faire l’expérience de ses capacités de réparation.

Ces « agirs », tels la mise en scène du jeu du fermoir, tentent de symboliser, à travers l’importance de la désintrication pulsionnelle, la violence et la haine qui agissent dans l’attaque contre les liens. Le collier, objet précieux maternel et féminin, est symbole de lien, équivalent d’un représentant de chose et peut se risquer à être perdu et retrouvé après avoir survécu aux attaques sadiques car il est aussi investi de libido. Le processus rend encore nécessaire la présence d’un contenant, holding de la séance afin que le représentant de chose, le signifiant ne disparaisse pas à tout jamais. L’inquiétude majeure de la patiente est que chaque chose d’elle, chaque mot chosifié soit perdu et devienne alors l’objet de représailles en fonction de ses propres projections destructrices, d’où son impossibilité de me « donner » des mots vivants, et non frappés de tabou : elle évite de les prononcer, elle peut même risquer d’induire chez l’analyste un mouvement contra-phobique des mots signifiants qu’elle avait réussi à prononcer (clé, collier). Ainsi dans le passé de la cure : « Oh ! Vous aviez dit maison, pendant une semaine, je ne pouvais plus rien faire dans ma maison ». Ainsi, elle accule l’autre au silence tout en le harcelant de questions dans un transfert paradoxal que je lui interprétais : « Vous me laissez le choix de me réduire au silence ou de me faire perdre la tête ».

Quelque temps après, je reçois en urgence une jeune femme élégamment vêtue d’une robe, à l’allure féminine et séductrice, mais en état d’affolement… et c’est ma patiente métamorphosée… Elle arrive de l’hôpital en courant, où elle vient de subir un bilan thyroïdien conseillé par son médecin de famille, à la suite de sa sœur à qui on doit enlever un nodule… Cette subite menace de castration et de perte ravive en elle les deux interventions précédentes, l’opération de la hernie ombilicale et l’avortement thérapeutique mais aussi témoigne d’une transformation : l’accès à sa féminité jusqu’alors déniée à travers une actualisation d’une identification féminine à sa sœur.

Un an après, au début d’une séance, elle s’exclame : « Oh la-la ! j’ai fait tomber ma boucle d’oreille, déjà en venant elle ne tenait pas, je me disais que j’allais la perdre : elle a dû tomber là, je l’ai sentie… rien… elle a dû tomber sur moi, je vais me déshabiller et la chercher ». Elle ôte sa veste et son chemisier, elle secoue ses vêtements, rien ne tombe. « Il ne manquait plus que ça ! La fermeture marchait mal… Est-ce qu’une autre patiente attend… Oui ? Sinon je me serais déshabillée complètement… ». En fait elle n’a perdu que le fermoir et sa perle est restée fixée à son oreille percée… La perte est aménagée non plus à l’intérieur de la pièce mais de son espace privé, l’enveloppe corporelle médiate, à l’intérieur de soi, entre peau et vêtement, perte en voie d’être internalisée. Ce mouvement d’ouverture avec l’abandon momentané des défenses révèle le noyau hystérique de la patiente en un fantasme de séduction avec une irruption libidinale à peine déguisée… En la circonstance, bien que le fermoir soit perdu, la perle est sauvegardée, le moi peut s’exprimer sans danger d’effondrement, exhiber sa féminité et libérer sa pensée. Le fantasme ne court-circuite plus, n’entrave plus les processus de pensée, il est accompagné d’une parole vraie. Ce mouvement met en scène une épreuve de réalité en séance, épreuve d’actualité : corps et parole acceptent un instant d’être touchés du regard.

À la séance suivante elle me dit : « j’ai réussi à oublier… Je me suis dit, il ne faut plus penser, sinon je vais être encore très angoissée et aux prises avec mes pensées ». Ainsi apparaît un processus de refoulement en voie de se substituer aux autres mécanismes de défense si invalidants. « Vous n’avez pas retrouvé le fermoir, ça ne fait rien !…» Elle accepte cette perte, elle renonce à sa toute puissance, et l’analyste aussi… Elle semble en voie d’accepter la castration et d’assumer sa féminité.

Ces agirs qui tentent de mettre ainsi en scène et en jeu le corps en séance, dans des scénarios sémaphorisants et métaphorisants, telles les “histoires” de la clé, du collier, du nodule et de la boucle d’oreille ne pourraient-ils pas être considérés comme des tentatives regrédientes d’organisation psychomotrice de la pensée, véritables métaphores d’une tentative de reprise du processus de symbolisation primaire et du travail de déliaison-liaison dans la cure ?

L’émergence du symbolique s’origine dans le corps et la relation à l’objet primaire, et dans cette cure, semblent s’être organisées des possibilités d’une reprise de la symbolisation notamment en ces petits bouts détachables, mises en acte organisatrices, articulant processus primaire et secondaire. Freud en 1914-17 n’avait-il pas isolé d’autres « petits bouts détachables » et leurs équivalents métaphoriques organisés par l’équation fantasmatique, pénis = fèces = enfant : ils mettent en jeu le corps même de l’infans dans son histoire singulière avec l’objet et ses ombres et ils déploient toute la complexité des symbolisations et de leurs avatars.

BIBLIOGRAPHIE

Bion W.R. (1962), Aux sources de l’expérience, Paris, P.U.F, 1979.
Bion W.R. (1963), Eléments de psychanalyse Paris, P.U.F.197
Denis P. Emprise et satisfaction, PUF, 2015
Ferenczi (1913) le développement du sens de réalité et ses stades, Payot, 1970.
Freud (1916-1917e ) Sur la transposition des pulsions, et en particulier dans l’érotisme anal,OCF, XV,1996.
Freud (1915e) L’inconscient, OCF, XIII, 1988.
Roussillon R. Agonie, clivage et symbolisation. PUF, 1999
Roussillon R. Le travail de symbolisation. 09/09/2018
Tausk (1919) De la genèse de l’«appareil à influencer au cours de la schizophrènie, Payot, 1975

 

Violence conjugale : entre survivance et anéantissement

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Conférences de Sainte-Anne
de la SPP, 4 mai 2019

 

Le sujet de cet exposé concerne les problèmes relatifs à certains couples dits difficiles dans la perspective d’une clinique du traumatisme. Cette clinique est à différencier de la clinique de la névrose telle que Freud a pu la décrire à travers ses études sur l’hystérie, clinique faisant jouer un rôle central au conflit psychique, au désir, au fantasme, à l’ambivalence et aboutissant à des formations de compromis régis essentiellement par le mécanisme de refoulement. Alors que dans la clinique du traumatique, ce n’est pas le refoulement qui est au premier plan mais la répression, elle s’effectue dans l’agir en dehors de toute conflictualité. Sa forme pathologique se réalise en opposition à l’Œdipe, elle n’est pas sans avoir affaire à des sujets présentant des défenses psychotiques, sans pour autant relever de la psychose. Ce qui semble important dans tous les cas, c’est que le narcissisme y occupe une place prévalente. André Green distingue lui-même la répétition névrotique de la compulsion de répétition du registre traumatique

Un des caractères fondamentaux de la rencontre amoureuse selon Anzieu c’est la recherche dans l’autre d’un double, d’un semblable de façon à constituer une unité duelle qualifiée de « gémellaire ». 

À la façon de René Kaës qui parle d’appareil psychique groupal, Jean Pierre Caillot évoque la possibilité d’un appareil psychique conjugal. Le rêve présent dans la rencontre amoureuse est de ne faire qu’un : comme dans le Banquet de Platon où le mythe des androgynes est censé symboliser l’amour comme une recherche où chacun des partenaires, forcement incomplet, recherche son double (son complément). Mais bien sur cette unité qualifiée d’unité duelle par Anzieu n’est ni permanente ni évidente, elle relève d’une illusion dénoncée par la découverte que l’alter ego d’une certaine façon reste un autre. Malgré le rêve de ne faire qu’un, le couple reste deux, et comme la montré Bernard Defontaine le fantasme de gémellité est de nature incestuelle. 

C’est peut-être au moment où le couple doit renoncer à cette unité duelle que les problèmes commencent. 

La rencontre amoureuse s’étaie sur des bases qui sont narcissiques même si souvent, c’est la sexualité qui, dans les premiers entretiens est mise au premier plan. Toutefois, constituer un couple implique au plus haut degré la rencontre avec l’altérité. Ce partenaire imaginé comme alter ego, double narcissique s’avère au cours du temps et des aléas de la vie, être un autre. Le couple doit renoncer à l’illusion d’unité duelle propre aux premiers temps de la rencontre. Les difficultés à faire le deuil de cette unité duelle constituent bien souvent le motif primordial à la base du conflit conjugal. C’est la déception relative à cette découverte de l’altérité qui fait problème, c’est pourquoi j’avancerais volontiers que ce qui manque le plus dans les couples qui consultent c’est la difficulté à s’identifier à ce que l’autre peut vivre et ressentir et qui peut lui être foncièrement étranger. L’accès à une possible identification n’est possible qu’à la condition d’une différenciation, elle ne peut se faire quand les espaces personnels sont indistincts ou dans une situation où l’on ne sait plus qui est qui, quand les espaces psychiques sont subvertis, autrement dit dans un contexte où règne la transubjectivité. Le terme est de Racamier pour évoquer la transgression des espaces intimes de chacun au sein du couple ou de la famille. Dans un contexte marqué par la transubjectivité, la confusion et l’angoisse peuvent naitre faisant obstacle à une vraie communication.

Le couple entre en dérive quand précisément il ne peut souffrir d’avoir à renoncer à ses illusions qui étayaient son désir de total unisson, la dérive prend son point d’acmé quand cet espace transubjectif s’instaure laissant la place à des identification projectives massives qui vont chercher leur racines dans des traumatismes anciens inélaborés jusqu‘alors. 

Le travail de l’analyse consistera alors à faire le tri des confusions pour réapprendre la vie à deux, ce qui n’est autre qu’avoir accès au lien intersubjectif.

 Cette transformation par le travail de pensée de l’analyse instaure un nouveau mode de communication dans le couple où chacun puisse être soi tout en devenant capable de comprendre, de s’identifier aux bonnes raisons qui font que l’autre est différent.

Importance du primaire

L’idée centrale de cet exposé est que dans la rencontre amoureuse, se trouvent réactivées des blessures vécues dans un passé lointain celui de l’enfance, voire de la prime enfance. Mon hypothèse est que la recherche du partenaire est guidée par la nostalgie, celle du modèle de l’accordage archaïque entre la mère et son nourrisson. S’il est vital dans la vie de l’infans, il peut devenir pathogène quand il se prolonge indéfiniment. 

J’ai emprunté ce terme d’incestuel à Racamier pour l’ appliquer au couple, il prend pour modèle : celui de la relation de séduction narcissique entre la mère et son bébé : cette relation, comme on sait vitale dans les premiers temps de la vie est déterminante voire essentielle pour l’avenir affectif et sexuel du futur adulte mais si au cours du développement elle se prolonge au delà d’une certaine limite elle a une incidence délétère voire psychotisante pour celui-ci. C’est ce lien qui tourne à la ligature que Racamier nomme incestuel terme propre à désigner un équivalent d’inceste.

L’incestuel puise donc son origine dans la séduction primaire celle du lien originel de la mère avec son bébé, cette séduction est narcissique, c’est le regard maternel porté sur le bébé, ordinairement fait de tendresse, d’affection, d’admiration qui permet à l’enfant d’avoir accès à sa propre identité par introjection de la figure maternelle et de son regard. 

Mais il est un mauvais tournant de la séduction narcissique, notamment lorsque règne une situation d’agrippement où une mère déprimée utilise son enfant comme moyen de réparer son narcissisme défaillant, ou bien l’utilise comme bouchon narcissique susceptible de combler son vide intérieur quand les satisfactions liées à sa vie conjugale sont absentes. Dans ce cas, le deuil originaire, moment décisif de séparation, ne peut avoir lieu et c’est alors l’installation du couple mère /bébé dans un lien incestuel, à l’origine bien souvent de troubles de nature psychotique. 

Il nous est apparu que le choix du partenaire est guidé inconsciemment par cette expérience infantile, soit pour la prolonger quand on n’en a pas fait le deuil, soit pour la faire exister quand elle n’a pas eu lieu. Il faut souligner que lorsque l’accordage initial est manqué et que la séduction narcissique ne peut s’établir, les conséquences chez le futur adulte, au niveau conjugal sont désastreuses car il s’agit de chercher dans l’autre ce qui n’a jamais eu lieu ou celui ou celle qui n’a jamais existé : recherche éminemment paradoxale.

L’incestuel dans le couple

 C’est la même confusion qui peut trouver à se reproduire de façon agie et non pensée dans maints couples où l’un devient le bébé de l’autre, à protéger continument ou le plus couramment à sauver. Dans ce type de couple ce qui est réactivé, c’est une modalité relationnelle calquée sur la relation primaire où prime la dimension narcissique sur la sexualité.

 Ce qui nous apparaît à travers la clinique de ces couples qui consultent, c’est la difficulté de ces patients devenus adultes, à se désengluer de ces relations primaires toxiques vécues dans l’enfance où paradoxalement dans le passé, le surinvestissement du parent sur l’enfant côtoie le désir de mort à son endroit. 

Notre hypothèse est que ce lien primaire fondé sur la séduction narcissique a une incidence profonde sur la conjugalité des partenaires devenus adultes. Les relations houleuses et paradoxales qui régissent l’intersubjectivité du couple sont le résultat des aléas du deuil originaire, situation de séparation de la mère et de son bébé qui a pour fonction de résoudre le conflit originaire. Ce conflit qualifié d’originaire, marque les difficultés de l’infans à devenir adulte et à sortir de la symbiose initiale. Bien souvent lorsque la relation conjugale est défectueuse voire traumatique, elle trouve son origine dans cette difficulté à mettre fin à ce conflit originaire qui fait osciller le couple mère/bébé entre le désir de fusion et celui de séparation.

Ainsi, bien souvent, le fonctionnement pathologique du couple et les souffrances qui en dérivent sont centrées sur ce fonctionnement paradoxal marqué par les expériences traumatiques du début de la vie.

Le meurtriel dans le couple

Il est bon de souligner que l’incestuel comporte un gradient, Cette relation faite de violence, d’emprise et de perversion implique un lien négatif qui peut atteindre un niveau maximal dans ce que nous avons appelé le meurtriel. Le meurtriel marque une étape dans l’extrême de la violence. Entre l’incestuel et le meurtriel un véritable saut accomplit.

Notre hypothèse est que le meurtriel a aussi une assise dans la relation primaire mais à cette différence prés que le bébé n’est pas l’objet de la séduction, il n’est pas vraiment investi mais est plutôt objet de rejet ou de simple indifférence, quand celle-ci ne confine pas jusqu’à la maltraitance expression d’une haine meurtrière.

Le meurtriel apparaît dans le contexte d’une relation ancienne à une mère froide, narcissique et qui est tellement narcissique qu’elle a du mal à investir son enfant au point de le délaisser car elle le considère comme un obstacle à son propre développement. 

Il y a beaucoup de paradoxalité dans cette relation de la mère à son nouveau né, cette mise à distance étant le plus souvent issue d’un interdit d’engendrer. Toutefois elle préfère le voir mourir que d’être quittée pour vivre une existence séparée. Elle est paradoxalement agrippée à ce qu’elle déteste ! Quant à l’enfant, c’est bien souvent par le fantasme d’auto-engendrement qu’il peut se libérer de cette emprise.

Qu’en est-il de cet enfant devenu adulte et de ses choix d’objet quand il est en âge de constituer un couple ?

La recherche du partenaire adéquat sera alors guidée par une tentative de réparation certes, mais de fausse réparation, ou de réparation maniaque, elle sera centrée sur la recherche de la personne investie du pouvoir de réparer les traumatismes vécus dans l’enfance : l’être supposé avoir les vertus d’une mère idéalisée possédant toutes les qualités de tendresse d’amour et de protection, qu’il n’a en réalité jamais connues. Autant dire que cette quête sera vouée à l’échec et à la désillusion car elle consiste à tenter de retrouver quelque chose qui n’a jamais eu lieu.

Dans cette sorte de malentendu initial il y a pour le futur adulte une autre solution et c’est la pire :

La personne qui n’a connu dans sa prime enfance que maltraitance et rejet de la part d’une mère terriblement narcissique, froide et extrêmement possessive, a intériorisé une imago terrible et toute sa recherche consistera à trouver le ou la partenaire qui se prêtera à cette perversion et sera susceptible de devenir le réceptacle des violences et des abus narcissiques dont lui-même a été victime dans le passé, persécution interne dont il croit pouvoir mettre fin en expulsant sur le ou la partenaire la souffrance liée à ces abus. 

Je vais tenter de résumer cette difficulté que nous pouvons ressentir face à des agir que nous considérons comme de véritables attaques. Ainsi, dans de telles situations, c’est toute la question de notre contre-transfert qui est en jeu de même que notre rapport à la perversion.

Malgré la demande formulée par certains couples d’être aidés à sortir de situations conflictuelles très compliquées, ces même couples mettent en place une situation d’inanalysabilité que Maurice Hurni et Giovanna Stoll ont bien nommé « tension intersubjective perverse ». Quand celle-ci dure très longtemps, il arrive que le processus n’avançant pas, patients et thérapeutes sont en échec et doivent renoncer à leur travail et à leur investigation : la tension intersubjective perverse rend impossible tout travail de pensée, outre qu’elle exprime également un transfert négatif trop important pour qu’un travail quelconque puisse avoir lieu.

Ainsi, malgré la demande qui est faite à l’analyste d’être aidés, cette formidable défense peut s’installer longtemps pour faire obstacle à toute élaboration psychique. Elle consiste pour chacun des partenaires à s’affronter en imposant chacun un discours à tonalité parfois délirante qui vise essentiellement à jeter la confusion dans l’esprit du thérapeute qu’il faut déstabiliser. 

Il s’agit bien souvent d’une sorte de manipulation qui, paradoxalement requiert la complicité des partenaires, qui malgré leur hostilité réciproque s’unissent dans l’évitement de toute souffrance psychique ou de tout travail de pensée douloureux qui pourrait les affaiblir. On peut également y voir une défense complice du couple pour déstabiliser l’analyste et nuire à sa capacité de pensée. L’excitation en est le maitre mot et peut parfois atteindre un tel niveau que l’on pourrait se demander si le couple ne vient pas à sa séance dans le seul but de réactiver cette excitation.

La place du traumatisme

Le but primordial est d’éviter la confrontation avec un trauma initial dont on a perdu la trace, mais qui ne cesse de produire ses effets délétères dans la vie conjugale. Encore faut-il remonter dans le temps, avoir un récit qui puisse rendre compte de l’histoire qui les mené là, ce dont les patients sont pour la plupart, totalement incapables tant ils sont centrés sur leur violence actuelle !

Le narcissisme blessé s’enracine ainsi dans une ou plusieurs expériences traumatiques ; c’est, je pense une telle hypothèse qui nous permet en tant que thérapeutes, de supporter les manifestations négatives de même que les transferts pervers. 

Lors de l’exposé oral, j’ai pu prendre appui sur un exemple clinique, celui d’un couple en psychothérapie analytique depuis quelques années. Les débuts furent longs et difficiles. Tous les moyens étaient bons pour me faire lâcher prise, mais j’ai pu avec de la patience et non sans un certain masochisme (de vie, bien sur !) passer la barrière de leurs défenses perverses, pour tenter de reconstruire leur histoire. Tel un détective à la recherche d’un criminel, j’ai tenté de percevoir le point nodal qui les a fait s’unir pour en venir à se haïr par la suite. En second lieu il fallait voir comment leurs problématiques se conjuguaient pour en venir au point de se détruire mutuellement. Mais cela n’a pas été un travail aisé car tout était mis en œuvre pour brouiller les cartes et éviter de mettre à jour ce qui relevait d’une souffrance majeure au sein de problématiques dont l’enjeu est le traumatisme. Il faut dire qu’ils ont pu finir par affronter leurs blessures jusqu’à apporter régulièrement des rêves, ce qui a aidé à développer un processus et nous permettre de comprendre pourquoi et comment ils en étaient venus là. Ce travail sur les enjeux du conflit conjugal a permis d’apaiser fortement le couple et de transformer leur relation engrenée en véritable lien susceptible de faire l’objet d’un récit.

La rencontre, et l’après

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La diversité de nos pratiques pose la question d’une base commune à toutes les modalités de consultations psychanalytiques, une base qui devrait nous permettre de travailler leurs similitudes et leurs différences. Qu’y a-t-il par exemple de commun entre une consultation avec un enfant au Centre Alfred Binet et une consultation dans un Centre comme le Centre Jean Favreau réservé aux adultes ? La rencontre avec un psychanalyste suffit-elle à parler de consultation psychanalytique ?

I – Le problème du transfert

Une question préalable : les termes de « consultation » et de « psychanalytique » sont-ils compatibles ? Ne sont-ils pas antinomiques ? Car la consultation en l’occurrence empruntée au champ médical implique un patient et un praticien étranger au trouble qu’il doit évaluer et traiter, un praticien donc en mesure de mener une investigation objective. Mais, introduire la psychanalyse dans cette démarche, implique d’engager une méthode qui selon sa définition mêle intimement investigation, traitement et savoir. En pratique, cela revient à introduire un psychanalyste qui en écoutant la parole du patient, participe au transfert sur sa personne du trouble à l’origine de la demande, et cherche à évaluer la possibilité de réduire ce trouble par l’interprétation. En d’autres termes l’investigation par la parole suscite le transfert, appelle l’interprétation, et engage dès le début le traitement. Alors, le recours à la psychanalyse empêcherait-il de différencier comme en médecine le temps de l’investigation de celui du traitement, et cela à cause du transfert ? 

Certains psychanalystes répondent positivement à cette question et refusent la notion de consultation psychanalytique car sa définition implique la rencontre entre un patient et un analyste a priori exclu du traitement psychanalytique éventuellement indiqué. Or pour ces analystes, l’investigation qui suscite le transfert entrave son développement ultérieur avec un autre analyste et de ce fait est incompatible avec le projet psychanalytique. La consultation résulterait de l’échec de la rencontre analytique à se transformer en premier entretien d’une analyse. C’est donc après-coup qu’elle prendrait le nom de consultation en quelque sorte lorsque la rencontre aurait perdu son qualificatif de psychanalytique. Pour les partisans de cette conception radicale, l’instauration d’un processus analytique imposerait une relation exclusivement duelle : toute objectivation tierce viendrait contrarier l’ambiguïté nécessaire au développement du transfert, en occupant l’espace entre la personne réelle de l’analyste et le personnage transféré.

Un argument immédiat et incontournable s’oppose à cette critique : réfuter a priori la dimension consultative de la rencontre implique que celle-ci ne conclut que de manière claire à l’indication ou à la non indication de la méthode. L’analyste ne serait jamais hésitant, jamais perplexe. Et s’il l’était, et il l’est souvent, il aurait deux recours possibles :

– soit la multiplication des entretiens préliminaires sans définir de cadre précis. 

– soit le traitement d’essai

 Or Freud conseille d’éviter la répétition des premiers entretiens qui selon lui contrarient la naissance du transfert . Quant au traitement d’essai son échec confronte patient et analyste au problème de l’interruption et à la déception potentiellement iatrogène qu’elle entraîne. 

Ainsi, réfuter la dimension consultative de la rencontre au nom du transfert conduit paradoxalement à son opposé, à savoir la généralisation de la dimension consultative de toute rencontre psychanalytique, justement à cause du transfert et des principes éthiques et techniques que son développement impose.

Critiquer la consultation psychanalytique conduit donc à la généraliser à toute rencontre avec un psychanalyste, qu’il soit, ou non, celui avec lequel s’engagera le traitement ultérieur. S’impose alors une nouvelle définition de la consultation qui repose non plus sur la séparation entre analyste consultant et analyste traitant, mais sur le développement d’une méthode singulière d’évaluation et de préparation au traitement psychanalytique, une méthode limitée dans le temps, et donc caractérisée par un cadre défini et spécifique.

II – La question du tiers

Mais le problème du transfert reste central, avec à son propos la double question de savoir comment permettre le transfert du transfert, et comment éviter que le traitement ne débute prématurément avant que la consultation n’ait dit son mot. Pour cela revenons au transfert, rappelons qu’il est un phénomène paradoxal, un outil biface taillé par la pulsion et par l’objet, et qu’il cherche à sortir de l’opposition qui lui donne naissance.

– il a en effet une part hypnotique qui fixe à l’objet ou à ses restes perceptifs hallucinés. Objet réel d’investissement ou traces hallucinées sont recherchés, répétés jusqu’à l’aliénation. C’est le transfert fixation.

– et simultanément une part anti-hypnotique qui déplace, éloigne et cherche à se dégager de l’influence de l’objet et de ses traces au profit du nouveau. C’est le transfert déplacement dynamique et actif qui utilise la poussée constante de la pulsion. 

Tout traitement psychanalytique essaie d’utiliser cette ambiguïté du transfert pour maintenir ouvert le paradoxe structurel qui le constitue et donner, grâce à lui, accès à des déterminismes inconscients dont l’interprétation doit permettre de s’affranchir. Le rôle de la consultation est d’ouvrir cet écart entre les deux faces du transfert et d’évaluer sa fonctionnalité. Mais le risque est grand, étant donné l’effacement programmé de l’analyste consultant, de voir se fermer le paradoxe du transfert au profit de l’une de ses faces, celle qui fixe à la personne rencontrée ou au contraire, celle qui tente de fuir son influence. Au plan clinique on pourrait parler de défenses par le transfert ou de défenses contre le transfert impossibles à réduire étant donné la réalité de l’effacement du consultant.

Pour sortir de cette impasse et justifier l’utilité de la consultation, les premiers auteurs qui s’intéressent au sujet se concentrent sur les formes perturbées du transfert. Ils montrent à leurs propos, qu’au contraire la consultation psychanalytique peut permettre d’ouvrir l’espace du transfert et grâce à cette ouverture, introduire à un éventuel traitement psychanalytique. Mais ils posent une condition, celle de préserver une référence tierce objectivée qui évite la confusion des étapes de la consultation et du traitement. Si l’on reprend l’histoire de la consultation psychanalytique en France on retiendra trois dates significatives réparties sur une vingtaine d’années.

1963 tout d’abord avec L’investigation psychosomatique de P Marty, C David et M de M’Uzan. Avec Marty, la référence tierce est objectivée par un public qui assiste à la consultation. Celle-ci se déroule en deux temps, la consultation proprement dite, puis la discussion avec l’assistance en l’absence du patient, son retour s’accompagnant de la formulation de l’indication et de l’adresse éventuelle vers l’un des assistants. 

Seconde date, 1973 avec la publication par Jean-Luc Donnet et André Green de l’enfant de ça. C’est le récit et l’élaboration après-coup d’une consultation publique enregistrée. Le consultant est Green et Donnet, l’autre analyste, assiste dans le public à la consultation. Là aussi il y a public, mais le public se transforme en publication adressée in fine à la communauté analytique qui prend la place de tiers. 

 Enfin un peu moins de 10 ans plus tard avec Evelyne Kestemberg c’est le consultant lui-même qui vient jouer le rôle de tiers dans la psychothérapie prescrite au patient psychotique. Le travail de Kestemberg s’intitule « le personnage tiers, sa nature et sa fonction ». 

On peut remarquer que chacun de ces travaux sur la consultation qui se réfère à un tiers objectivé concerne des formes perturbées du transfert – troubles psychosomatiques ou psychose – et se garde prudemment d’aborder les névroses de transfert.

On peut rapprocher cette mise à distance de ce qui s’est passé dans le champ de la psychanalyse de l’enfant avec les controverses britanniques, opposant les partisans de la psychanalyse précoce et ceux qui invoquaient une maturation nécessaire préalable de l’enfant. Ces débats ont permis à Winnicott de donner à la consultation ses lettres de noblesse avec la notion de consultation thérapeutique et de montrer que la dimension psychanalytique de la rencontre pouvait représenter une transition tiècéisante nécessaire au traitement psychanalytique proprement dit. Le livre de Winnicott sur la consultation thérapeutique est aussi publié en France dans les années 70 et ses effets se prolongent jusqu’à aujourd’hui. Je pense en particulier au livre de Michel Ody de 2013, « le psychanalyste et l’enfant dont le sous-titre est : « De la consultation à la cure psychanalytique ». 

Mais même si ces premiers travaux sur la consultation concernent des situations de triangulations défaillantes ou en voie de constitution ils vont permettre d’aborder la question de la consultation psychanalytique également dans les névroses de transfert. Ainsi, Il a été possible de montrer que dans une institution comme le CCTP, l’étape consultative ne gênait aucunement, et cela même dans les névroses classiques, le développement ultérieur du transfert. Nous avons alors compris que la consultation n’engageait pas l’introduction d’un tiers objectivé susceptible de perturber le transfert, mais qu’elle pouvait au contraire favoriser l’instauration du transfert. Nous en sommes arrivés là en constatant avec Christine Bouchard, au cours d’un travail sur les instaurations problématiques de traitement dans les situations limites, que pour rendre possible le « passage » du transfert, il était paradoxalement nécessaire d’engager un travail consultatif un peu plus long bien que limité dans le temps (en moyenne 4 consultations). Nous avons interprété cette dynamique positive de l’écart consultation/traitement comme liée au jeu d’un double cadre, celui de l’institution objectivé par la consultation et celui du traitement proprement dit. Inspiré par les travaux de Jean-Luc Donnet sur le surmoi nous considérons maintenant que ce jeu du cadre et du double cadre révèle chez le patient la qualité des rapports existants entre le surmoi individuel personnalisé et le surmoi culturel impersonnel. C’est la fonctionnalité de cet écart qui permettrait au transfert de se déployer entre l’analyste personne réelle et l’analyste en fonction. Nul besoin dans ces circonstances d’objectiver un tiers au cours de la consultation. C’est à la consultation d’évaluer voire d’essayer de construire la fonctionnalité de l’écart nécessaire au transfert. Selon cette perspective la consultation ne représente pas une objectivation tierce mais essaie de garantir la fonctionnalité d’une tiercéité nécessaire au transfert. 

III – L’essai consultatif

Mais le double cadre ainsi que la répétition éventuelle des consultations ne suffisent pas à ouvrir le paradoxe du transfert et à permettre que la relation avec l’analyste rencontré, se transforme en un transfert sur la méthode susceptible de faire accepter le traitement indiqué. Pour cela il faut que s’engage un processus consultatif, à la fois introduction à la psychanalyse et abrégé de psychanalyse, essai consultatif que partagent peut-être toutes les formes de consultation psychanalytiques. 

 On peut schématiquement distinguer deux temps à l’essai consultatif, celui de la rencontre et celui de la séparation, séparation très liée à la problématique de l’indication. 

Si l’on prend l’exemple du CCTP et le cas typique d’une demande de traitement psychanalytique hors contexte traumatique ou d’urgence, le premier temps de la consultation essaie de permettre au patient d’approcher ses processus psychiques inconscients. Le jeu de la parole et du silence ouvre un espace qui permet les détours narratifs. Ceux-ci éventuellement soutenus voire infléchis par l’analyste engagent une dynamique qui éloigne tant de sa personne que de sa fonction. Cet éloignement fait alors baisser le niveau de la résistance, relâche la cohérence secondarisée du discours et engage un fonctionnement préconscient qui permet l’émergence de paroles, de formules ambiguës, dont l’analyste peut se saisir. En les soulignant sans en interpréter le sens, il témoigne de sa neutralité et signale grâce au double sens un accès possible mais non imposé aux processus inconscients. L’associativité ainsi abritée quitte le narratif devient plus libre et se déploie, comme le dit Freud, en profondeur : une occasion de voir se manifester des idées incidentes, des contradictions surprenantes, des incohérences, des oublis, des souvenirs de rêves, des lapsus, autant de moments de rencontre avec l’inconscient et sa complexité. Le patient découvre ainsi par touches, analytiquement, la conflictualité voire les paradoxes de ce qu’il vient demander. Il investit sa parole, prend intérêt à sa vie psychique devient le consultant de sa demande. C’est le temps du transfert sur la parole.

Mais les interventions de l’analyste en ouvrant le champ du transfert l’oriente simultanément vers sa personne. Il perd la neutralité conquise et le transfert se détourne de la parole.

On entre alors dans le second temps de la consultation, celui au cours duquel l’analyste œuvre pour transformer le transfert naissant sur sa personne, en transfert sur la méthode : ni la parole, ni la personne mais la méthode, soit une troisième voie qui doit lui permettre de passer la main, c’est-à-dire d’adresser le patient à l’analyste qui conduira le traitement. C’est un temps de séparation imposée par le cadre consultatif, cadre qui a clairement été énoncé au début de la rencontre. Ce temps correspond à un mini travail de deuil. Il utilise ce qui s’est révélé lors de l’étape précédente, peut prendre une dimension informative, proposer des interprétations voire des constructions prudentes et chercher en particulier comment la référence paternelle a permis ou non d’élaborer les séparations antécédentes. 

A Chacun de ces temps correspond des résistances spécifiques : difficulté, sinon refus d’accepter les interventions de l’analyste et avec elles les déplacements associatifs caractéristiques du temps de la rencontre celui qui vise le transfert sur la parole, et/ou difficulté à accepter la séparation du second temps celui du transfert sur la méthode. L’articulation de ces deux temps qui sollicite la problématique de l’après coup c’est-à-dire l’ouverture sur l’autre fantasmé de l’objet et avec lui sur le monde du rêve, conduit à l’indication en une ou plusieurs séances. Plus l’après-coup est aisé et plus on se rapproche de l’indication d’analyse divan-fauteuil. Inversement, la difficile articulation du temps de la rencontre et de celui de la séparation témoigne de l’influence plus ou moins marquée de figures imagoïques – c’est-à-dire de représentations psychiques des premiers objets – dont l’emprise peut perturber jusqu’au clivage l’attraction œdipienne et la souplesse du jeu des identifications ce qui s’accompagne souvent de fixations corporelles à l’objet primaire. 

Cette emprise de l’imago impose un travail consultatif plus ou moins long et délicat et c’est surtout à son propos que les stratégies diffèrent en fonction de nos cadres respectifs. Mais elles cherchent toutes à trouver les conditions d’un après-coup susceptible de rétablir l’écart sujet/fonction et d’articuler avec lui les deux temps de la consultation. Lorsque le consultant n’y parvient qu’incomplètement, il oriente son indication vers des sites dérivés de la psychanalyse de l’enfant ou de l’adulte qui utilisent des suppléments perceptifs de cadre (face à face, psychodrame, groupe). Avec l’indication, l’essai consultatif touche à sa fin. 

IV – Les enjeux du Pôle psychanalytique

Comme nous l’avons annoncé, l’un des projets du pôle psychanalytique et de pouvoir faire travailler les similitudes et les différences des unités qui le constituent. C’est donc l’étude comparative des deux temps de la consultation psychanalytique, celui de la rencontre et de la séparation, que traitent les 2 tables rondes suivantes. Les situations cliniques présentées nous permettront de discuter des différentes stratégies consultatives adoptées, d’interroger l’influence des cadres institutionnels concernés ainsi que leurs références théoriques respectives. 

Mais les travaux à venir du pôle psychanalytique ne s’arrêteront pas à cette démarche comparative. Avec elle s’ouvrent en effet d’autres perspectives mêlant des enjeux à la fois scientifiques et politiques :

  • par exemple permettre un travail sur la longue durée et favoriser les études longitudinales et transversales (familiales)
  • réexaminer la métapsychologie des troubles narcissiques et repenser la nosographie psychanalytique.
  • enfin nous confronter aux autres modèles du champ psychiatrique.

Le chantier est donc vaste.

 

Notes et Références

  1. S. Bolognini, « The Profession of Ferryman: Considérations on the Analyst’s Internal Attitude in Consultation and in Referal ». International Journal of Psychoanalysis, 2006, 87, 25-42. Voir aussi J.-L. Baldacci et J.-L. Donnet, « Consultations », Libres cahiers pour la psychanalyse, 2009, 20, 93-108.
  2. Cf Sigmund Freud (1913), « Le début du traitement », In : La technique psychanalytique, Paris, Puf, 1953 : «…Au moment où le patient commence son analyse, écrit-il, le transfert est déjà établi et le médecin se voit alors contraint de le démasquer lentement au lieu d’être en mesure de le voir naître et croître sous ses yeux, à partir du début du traitement », p. 83.
  3. S’affranchir de l’influence du passé et restaurer une capacité de jugement et de liberté de choix.
  4. Pierre Marty, Christian David, Michel de M’Uzan, « L’investigation psychosomatique », Paris, Puf, 1963.
  5. Jean-Luc Donnet, André Green, L’enfant de ça, Paris, Minuit, 1973.
  6. Evelyne Kestemberg, « le personnage tiers, sa nature, sa fonction », Cahiers du Centre de Psychanalyse, 1981, N° 3, pp 1-56.
  7. Donald Woods Winnicott (1971), La Consultation thérapeutique et l’enfant. Paris, Gallimard, 1971.
  8. Michel Ody, Le psychanalyste et l’enfant, De la consultation à la cure psychanalytique, Ed. In Press, Paris, 2013.
  9. D’ailleurs, dans les situations où la reconnaissance institutionnelle n’est pas encore bien assurée, c’est-à-dire lorsque la référence à un double cadre ne tient pas , c’est le cas par exemple dans les centres de consultations et de traitement psychanalytiques en voie de création, nous avons constaté que les consultations sont systématiquement menées par le consultant en présence d’un ou de deux autres analystes qui objective(nt) ainsi la référence tierce et témoignent par leur présence que la personne à qui le patient s’adresse ne sera pas celui avec lequel le traitement s’engagera. Je pense en particulier à l’équipe de Roberta Guarnieri et de Marco la Scala en Italie et à Montréal aux analystes qui travaillent avec Isabelle Lasvergnas.
  10. et avec lui les portes de l’inconscient
  11. Avec perturbation en particulier du rapport surmoi individuel/surmoi culturel.
  12. Ce qui correspond à des troubles narcissiques identitaires.
  13. La mise en cause du pouvoir de l’imago est dangereuse pour le patient. Elle suscite des mouvements d’amour et de haine qui visent l’analyste consultant et réduisent l’écart entre sa fonction et sa personne annonçant les futures attaques du cadre : interruptions, absence, retards, analyse sans fin. C’est dire l’importance de l’évaluation de la force du danger narcissique que représente la réduction de l’influence de l’imago. Le travail de contre-transfert est ici essentiel. 
  14. Anamnèse associative, construction historique, jeux et dessins avec l’enfant, contre-suggestion.
  15. Les suppléments perceptifs de cadre permettent à la fois de de limiter la régression hallucinatoire tout en y donnant accès du fait de l’objectivation de l’écart entre les deux faces du destinataire de la parole.
  16. Ce peut être le face-à-face qui apporte la preuve objective que la personne réelle de l’analyste n’est pas réellement atteinte par le discours qui lui est adressé. Mais, d’autres fois, cette objectivation n’est pas suffisante et doit se répartir entre des personnages comme dans le psychodrame, voire entre des personnes réelles comme dans les groupes. Enfin un après-coup trop problématique peut conclure à la non indication de traitement psychanalytique
  17. L’indication peut s’avérer impossible. S’ouvre alors la problématique des non indications de traitement psychanalytique. 
  18. Dans les situations limites, celle-ci s’accompagne souvent d’une incertitude quant à sa pertinence. La confrontation possible quelques temps plus tard avec les difficultés rencontrées lors du traitement prescrit montre que l’imago continue d’exercer son pouvoir. Celui-ci transmis dans le champ du transfert peut en effet déterminer chez l’analyste traitant une sorte de paralysie de ses processus associatifs du fait de la violence destructrice mobilisée en lui et de la menace qu’elle représente pour son patient. Des échanges inter-analytiques contradictoires selon un protocole défini permettent le plus souvent la reprise de l’associativité, d’abord de l’analyste, puis du patient. Cela fait penser que ce qui a autrefois manqué au patient c’est justement la transmission d’un espace de jeu qui autorise les renversements contradictoires et avec eux l’intégration de l’ambivalence. À sa place s’est organisé un clivage particulier portant sur les sentiments de haine et d’amour. 

Histoire de la psychanalyse en France – Références bibliographiques générales

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Références bibliographiques générales concernant l’histoire de la psychanalyse en France

Bibliographie des principaux ouvrages – livres, revues, articles publiés ces dernières décennies – qui intéressent l’Histoire de la Psychanalyse en France

 

BARANDE, Ilse et Robert, Histoire de la Psychanalyse en France, Toulouse, Privat, 1975. 181 p.

BERTIN, Célia. Marie Bonaparte, la dernière Bonaparte. Nouv. éd. Paris : Librairie Académique Perrin, 1999. 496 p.

BOURGUIGNON, André. « Mémorial », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°15, Printemps 1977, Gallimard, p. 235-249.

GIRARD, Claude. Histoire de la formation dans la Société Psychanalytique de Paris, Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1989. p.303-382.

GREEN, André. « Vue de la Société Psychanalytique de Paris : une conception de la pratique », Revue française de Psychanalyse, 52, 3, 1988, p.569-593.

MIJOLLA, Alain de. « La psychanalyse en France, 1893-1965 ». In JACCARD, R. Dir. Histoire de la psychanalyse. Tome II. Paris : Hachette, 1982. p. 9-105.

MIJOLLA, Alain de. « La scission de la Société psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique ». Cliniques méditerranéennes. 1996, n° 49-50, p. 9-30.

MIJOLLA, Alain de. « Le congrès des psychanalystes de langue française des pays romans. Quelques éléments d’histoire ». Revue française de psychanalyse. Janvier-février 1991, vol. LV, n° 1, p. 7-36.

MIJOLLA, Alain de. « Quelques aperçus sur le rôle de la princesse Marie Bonaparte dans la création de la Société psychanalytique de Paris ». Revue française de psychanalyse. 1988, vol. LII, n° 5, p. 1197-1214.

MIJOLLA, Alain de. « Société psychanalytique de Paris et Institut de psychanalyse de Paris ». In MIJOLLA, Alain de. Dir. Dictionnaire international de la psychanalyse. Tome II. Paris : Calmann-Lévy, 2002, p. 1596-1603.

MIJOLLA, Alain de. La France et Freud, T.1 (1946 -1953), Une pénible renaissance, Paris, Presses Universitaires de France, 2012. 443 p. ; T.2 (1954-1964) D’une scission à l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 2012. 777 p.

ORNICAR ? La communauté psychanalytique en France I, La scission de 53, Documents édités par Jacques-Alain Miller, 1976, 161 p ; La communauté psychanalytique en France II, L’excommunication, Documents édités par Jacques-Alain Miller, 1977, 164 p.

PERRON, Roger. “ Médecins et non-médecins dans l’histoire de la Société psychanalytique de Paris ”. Revue française de psychanalyse. 1990, N°3, p. 167-198.

ROUDINESCO, Elisabeth. PLON, Michel. Dictionnaire de la psychanalyse. Paris : Fayard, 1997. 1213 p.

ROUDINESCO, Elisabeth. La bataille de cent ans, Histoire de la Psychanalyse en France, T.1 (1885-1939), Paris, Seuil, 1986. 493 p ; Histoire de la Psychanalyse en France, T.II (1925-1985), Paris, Seuil, 1986. 779 p.

SCHAEFFER, Jacqueline. « Nouveau Rappel Historique de la Vie Institutionnelle de la SPP », 2014, in Site de la Société Psychanalytique de Paris.

 

ANNEXE

OHAYON, Annick. Qui peut faire l’histoire de la psychanalyse en France, et de quelle histoire s’agit-il ? Revue d’Histoire des Sciences Humaines, Faire Science, Revisiter Freud, 31, 2017, p.233-239.

 

 

 

À quoi pensent les autistes ?

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Conférence donnée le 8 avril 2019 dans le cadre des Conférences de Sainte-Anne de la Société psychanalytique de Paris, ainsi qu’au Groupe lyonnais de la SPP, le 14 juin 2019.

 

« Pourquoi on pleure quand quelqu’un meurt dans la famille ? » La question de Laurent, posée à brûle-pourpoint, me désarçonne. Qu’est-ce qu’il ne comprend pas ? La mort elle-même ? La souffrance du deuil ? La chimie des larmes ? Lorsque j’essaie d’en savoir plus, il ne me répond pas. 

Laurent ne semble pas reconnaitre dans l’émotion qu’il perçoit chez les autres quelque chose qu’il percevrait, lui. À l’enterrement de sa grand-mère, il n’a pas pleuré. Il n’a rien compris non plus au débordement émotionnel qui a saisi ses parents. Il perçoit leur émotion mais il ne l’éprouve pas. Cette incompréhension radicale le plonge dans une totale perplexité. 

Laurent, à douze ans, est atteint d’un « syndrome d’Asperger ». Il a un bon accès au langage, mais celui-ci reste pris dans les contraintes d’une pensée qui fait l’économie de l’identification. À la place, il a développé une « pensée concrète ». caractéristique de la pensée autiste. Une pensée qui réduit chaque élément du vivant à un équivalent pris dans le monde inanimé et qui se déploie dans un espace réduit à une seule dimension. 

Un trouble dans l’identification

Les enfants autistes ont des troubles précoces de l’imitation. Ils se servent néanmoins de l’imitation dans leurs comportements sociaux : à défaut de pouvoir s’identifier aux autres, ils apprennent à mimer leurs comportements pour s’en faire accepter. La duplicité inhérente aux échanges affectifs des humains, les contradictions, l’ambiguïté des messages émotionnels dans leur complexité leur sont particulièrement incompréhensibles. 

Laurent aborde le monde par le biais d’une infinité d’aspects qu’il traite comme des objets concrets qu’il faudrait nommer. C’est pour lui un travail psychique considérable, mais qui lui permet l’économie d’une identification qui surchargerait, sa capacité à supporter l’excitation de la rencontre avec autrui. Il y substitue le décryptage de signes innombrables auxquels il lui faut, un par un, accorder une signification. Le « monde-d’après-Laurent » semble fait de l’assemblage de facettes énigmatiques, en nombre infini, qu’il faudrait à chaque fois expliciter. 

Il éprouve pourtant des émotions. Il a même un plaisir extrême lorsqu’il aperçoit, depuis mon bureau des gens, qui courent pour attraper un bus sur le point de redémarrer. Ce qui l’intéresse c’est le croisement des trajets de deux objets en mouvement : les bus, les passagers etc. ; un mouvement prévisible, y compris dans son arrêt ou sa reprise. Il se passionne pour les lignes d’autobus, leurs correspondances, leurs terminus et pendant des mois il va faire un effort colossal de mémorisation pour coucher sur le papier, séance après séance, la litanie des lignes des bus, leur point de départ et leur terminus. Puis il écrit les messages d’annonce des temps d’attente. et prend grand plaisir à me les faire dire sur le même ton que le robot vocal de la RATP. 

Puis ses questions se déplacent sur la géographie de la région parisienne : Est-ce que Bourg La Reine c’est à côté de Villejuif ? Est-ce que La Queue en Brie c’est à côté de Bagneux ? J’ai d’abord l’impression, qu’il teste l’immense répertoire des lignes de bus qu’il s’est constitué. Mais ce qu’il cherche à établir ce sont des rapports de contigüité et de frontière ; à construire une continuité à partir d’une discontinuité fondamentale et selon une logique qui se déploie toujours dans une seule dimension (La queue en Brie est en dessous de Pontault-Combault). 

Voilà qu’un jour la séance terminée, comme toujours il se précipite en direction de son arrêt du bus qui le ramènera à son école. Il se trouve que ce jour-là je suis moi-même un peu pressé, je quitte le CMP peu de temps après lui. Mon arrêt de bus se situe plus loin et je dois longer, pour le rejoindre, une avenue qui croise à angle droit celle où se trouve le sien. Ayant parcouru un peu de chemin, je m’entends soudain hélé de loin avec insistance. J’aurais peut-être oublié quelque chose en partant précipitamment ? Me retournant, j’aperçois Laurent qui a couru jusqu’au carrefour, au croisement de nos deux avenues, et qui, très excité, me fait de grands saluts. M’ayant vu lui rendre son salut, aussitôt il tourne casaque et retourne ventre à terre en direction de son arrêt de bus. 

Je reprends ma route, un peu ému, m’interrogeant sur le sens de cette rencontre. Pourquoi était-il si important que nous nous soyons entraperçus à ce croisement ? Tellement qu’il prend même le risque de rater le moment exquis qu’il ne raterait à aucun prix, celui de l’arrivée du bus à son arrêt. 

Du croisement à la rencontre

Laurent doit arriver à comprendre le monde sans recourir à l’identification. Ce n’est pas par un partage d’affect qu’on pourrait se rencontrer, mais par le concret d’une rencontre de hasard. Ainsi de ma présence subite et non hallucinée à l’endroit où il aurait pu, m’espérant, justement m’halluciner. Je suis soudain matérialisé là où je manque, soit à l’exact croisement des deux lignes de nos trajets. Mais cette rencontre est aussi celle de nos regards : s’être aperçus puis salués signifie d’avoir échangé un signe de reconnaissance de cette réalité partagée. Quelle expérience, vécue ou pas, échouée ou en attente, toujours achoppant et toujours à recommencer, se joue chez Laurent ? Un retour à « l’accrochage au fond de la tête », cette expérience très précoce, vécue par les parents comme un accrochage intense de leur bébé par le regard, tout au fond de leur tête pour y rencontrer un fond, un point de butée ? Celle-là même où Geneviève Haag situe le raté initial au cœur de la pathologie autistique ? Chez Laurent quelque chose de ce vécu, de sa potentialité organisatrice, semble se répéter indéfiniment dans sa quête de croisements de hasard. Paradoxe de la situation, puisqu’il s’agit de reproduire le fruit d’un hasard !

Or, parlant de reproduction et de rencontres de hasard, en est-il une de plus mystérieuse que celle qui a présidé à la conception de soi-même ? Aussi, la fascination de Laurent pour les rencontres de hasard devient-elle une des figures possibles d’un auto-engendrement. Mais il ne parvient pas à l’organiser valablement, il en est réduit à le répéter. Laurent échoue à se fabriquer un délire. À la place, il a installé une pensée autiste ; une pensée qui contourne la question en s’attachant de manière adhésive à des aspects concrets et dévitalisés du monde qui l’entoure.

Identité adhésive v/s Identification première

Dans les états autistiques « l’identité adhésive » reste un mécanisme psychique prépondérant. Le sentiment de continuité de soi y dépend d’un collage de surface à des éléments sensoriels du monde environnant. L’identité adhésive a été décrite par Esther Bick comme une particularité du vécu normal du bébé chez qui « les parties de la personnalité sont ressenties comme n’ayant aucune force liante propre et tombent en morceaux à moins d’être tenues ensemble passivement », comme un corps « maintenu par la peau ». Les expériences de continuité dans un possible plaisir partagé avec ses objets vont permettre que se constituent autant « d’embryons du moi » qui pourront peu à peu s’organiser. Pour cela, les revendications libidinales massives qui émanent du corps/psyché de l’enfant doivent pouvoir rencontrer quelqu’un qui soit à la fois contenant et source de satisfaction, sinon l’angoisse prend le dessus. Des angoisses primitives de vidage, de dérobement du monde, de dissipation, d’éclatement en mille particules, etc… 

Dans l’autisme l’adhésivité est utilisée pour faire barrière à ces angoisses. Mais en s’accrochant à des perceptions sensorielles élémentaires, elle contrarie toute possibilité d’un lien par identification. À l’inverse, dans les états de désorganisation du moi (non autistiques), les enfants gardent un accès aux identifications corporelles (ou identifications « premières ») qui sont liés aux percepts liés au mouvement et du corps en mouvement. C’est la continuité de l’expérience vécue qui est ici sans cesse rompue. Notre hypothèse est que cette différence clinique ave les autistes tient à une impossible articulation entre l’adhésivité et l’identification première. 

Cette forme d’identification concerne des percepts sensoriels et affectifs élémentaires (mouvements, éclats de voix, hétérogénéité du perçu etc.), directement perçue dans le corps. Elles se distinguent de l’identification primaire qui, se joue, elle, dans la relation à un objet d’amour déjà repérée comme séparé de soi-même. Un objet déjà pris dans une relation spéculaire, miroir d’une forme humaine repérée dans son unité. Les identifications primaires peuvent nourrir des représentations et des traces mnésiques, des souvenirs, là où les identifications corporelles ne transparaissent que dans la constitution des traits psychophysiques propres à l’individu.

Distinguer identification et adhésivité ; autisme et états de désorganisation du moi.

Raimond

Raimond a six ans quand je le rencontre. C’est un garçon fluet qui parle bien et beaucoup. Il occupe tout l’espace par la parole, posant des questions en rafales, sans attendre vraiment de réponse. Parfois il chantonne et s’arrête subitement, comme sous l’effet d’un barrage. Alors il a des manifestations d’angoisse qu’il calme par des mécanismes autistiques : il sautille, se rassemble sur l’axe avec des battements des bras et des mains. Il court d’un coin à l’autre de la pièce se figeant, soit devant la baie vitrée, soit dans un coin, pour s’y coller. Il a aussi recours à des auto sensualités (comme de s’enrouler voluptueusement dans le voilage de la fenêtre) qui ont un effet d’apaisement lorsqu’il s’est trouvé débordé par l’excitation.

Dans les premiers temps une grande partie des séances est occupée par ses tentatives d’attaquer le matériel électronique du bureau. Puis, il pose discrètement l’ampoule de la lampe du bureau sur le dos de ma main pour me brûler. Je lui dis qu’il voudrait bien voir ce que cela lui ferait de me faire éprouver pour de vrai de la douleur. Mon interprétation, qui repose sur un mouvement identificatoire reste sans effet. 

Peu après, un jeu répétitif s’installe auquel il me fait participer : des voleurs affublés du nom de camarades de classe sont arrêtés, jugés, mis en prison. Raimond me fait jouer tous les rôles, endosser tous les affects. Il règle très précisément, comme un metteur en scène tyrannique, mes intonations et mes paroles. Lorsque je tiens bien mon rôle, que je place l’effet juste là où il faut entre plaisir et terreur, il est envahi d’une excitation érotisée qui le ravit. Son jeu se déplace ensuite sur des contes. À première vue, il semble attiré par le déploiement d’un imaginaire sadique. Mais ce qui lui importe n’est pas tant que je lui raconte l’histoire des malheurs de Boucle d’or, mais que je redise sous sa dictée les mots précis qu’il a entendu ailleurs. Et, séance après séance, il me faut redire tous les mots de chacun des personnages, sans jamais y introduire la moindre variation, ni le moindre mouvement affectif personnel. Je suis totalement instrumentalisé.

Là encore, une fois qu’il a obtenu chez moi l’effet vocal qu’il recherchait, il manifeste une excitation érotisée et retrouve le chemin de ses auto-sensualités autistiques. Ma voix, est l’objet partiel dont il obtient sa jouissance. Cette fixité du circuit de la jouissance est un des aspects de l’immuabilité caractéristique de l’autisme. Raymond ne règle pas sa relation à moi sur la base de l’identification, mais en continuité avec le mécanisme de l’adhésivité. 

Entre imitation et identification : Noé 

À treize mois des spasmes « bleus » du sanglot, déclenchés quand il avait la tête sous l’eau, avaient inquiété les parents de Noé. Aucune cause organique n’était retrouvée. À quatre ans l’école remarquait des comportements d’allure autistique. Pendant l’entretien avec son père, je l’entends dire quelque chose comme : Attrapez-le ! Son père m’explique qu’il rejoue inlassablement le dessin animé « Titi et Gros Minet ». Noé attrape au vol des mots de notre conversation qu’il intègre à d’autres entendus ailleurs. Les rythmes et la prosodie sont accentuées comme pour marquer l’impact émotionnel qu’ils ont eu : Dis maman est ce que… ; Non !… PArr…fait’ment ! . 7 ! 15 ! 8 ! Hourrah ! Bravo ! 

Un dialogue rudimentaire peut s’établir, mais dans un certain décalage de sens : s’il m’amène en séance des bouts de Lego pour que je les attache ensemble, il dit d’un ton pointu : D’accord !, puis, comme sous l’effet de l’excitation, Titi et Gros Minet réapparaissent : Attrap ! Ominé ! Quand j’ai fini, il conclut : Voilà ! Les variations de son excitation suivent le déroulement de notre interaction. Des manifestations affectives violentes (colères, cris) surgissent à l’occasion d’expériences qui symbolisent la séparation : attacher/ détacher/ se détacher des objets. En fin de séance, c’est comme si c’était lui-même qui, attaché, ne pouvait plus se détacher : pas moyen de se décoller des quelques bouts de Légo assemblés ; pleurs, désespoir. Mais ces orages affectifs s’arrêtent d’un seul coup tandis qu’il redevient le « gai pinson » qu’il est souvent. Noé semble vouloir faire fonctionner une adhésivité qui ne parvient pas à se constituer en une continuité psychique. À chaque fois elle doit se rompre. Il a recours à certains mécanismes autistiques, mais c’est l’aspect désorganisé de son fonctionnement qui domine.

Sa dispersion psychique se matérialise par l’éparpillement qu’il installe joyeusement dans le bureau et la succession très rapide de ses jeux. Au début des séances par exemple, il se précipite et grimpe sur mon fauteuil pour me faire rejouer une séquence répétitive et un peu mystérieuse : le faire tourner, puis qu’il tombe en glissant à terre sur le dos. Mais j’ai à peine le temps de penser qu’il répète une scène traumatique qui l’aura impressionné, qu’il renverse tous les Légos contenus dans sa boîte et me fait dire sur le ton de la colère : Qui c’est qui m’a foutu le bazar ? Puis, empilant les blocs, il fait une « bougie d’anniversaire » qu’il fait semblant d’allumer puis de souffler en chantant : joyeuzAnn…! . Cette tige devient aussitôt le micro d’un présentateur qui répéterait en boucle : MéDAamezémessieurs ! 

Mes interventions sont ignorées, mais il est attentif au moindre de mes mouvements : si je fais un bruit. Il s’arrête net, vient à côté de moi et dit (tout en regardant ailleurs) : Qu’est-ce qui se passe ici ? Ayant été interrompu, cependant, il ne reprend pas son activité. Au contraire, il plonge dans la boîte de pâte à modeler pour l’émietter. Je comprends qu’il attend de moi une passivité totale : dès que je manifeste ma présence, il s’interrompt pour reprendre un mouvement dispersif.

Un jour que je vais le chercher en salle d’attente il est en train de manger un gâteau. Voulant lui demander de laisser son gâteau pour la séance, je l’arrête. Son père aussitôt lui retire de la bouche les restes du morceau entamé : un geste qui me fait penser à un arrachement du museau. Noé s’effondre en pleurs tout en me suivant. Mais, à ma surprise, il s’interrompt d’un coup pour retrouver son activité de dispersion et ses autres rituels. Quelques séances plus tard, cette séquence se rejoue avec moi. Il m’apporte la petite locomotive et son wagon dont l’accroche, que j’avais déjà réparé, s’est arrachée. Sans penser plus loin, je la lui prends des mains pour la recoller. Survient alors la même réaction que dans la salle d’attente : il s’effondre inconsolable. J’ai reproduit le même mouvement que celui de son père : une expérience d’arrachement. Or, comme avec son père, il se calme d’un coup en se plongeant dans une activité de « dispersion tranquille ». Pour s’éviter la douleur de l’arrachement Noé procède vis-à-vis de ses pensées et de son appareil à penser par le désinvestissement brutal au profit d’une activité de dispersion. 

Adhésivité ou identification ?

Chez Noé l’identification est d’emblée repérable dans le jeu avec mon fauteuil. Au début je l’ai fait tourner comme dans un manège. Cette première expérience lui plaît beaucoup il la redemande. Mais il ne s’arrête pas là : il expérimente un renversement pulsionnel. C’est moi maintenant qu’il veut faire tourner dans le fauteuil et son excitation et ses rires ne laissent aucun doute quant au plaisir qu’il y trouve. Il est capable de revivre, sur un mode actif et par identification à moi, les sensations vertigineuses que je lui procurais précédemment sur un mode passif. L’effet d’un mouvement, d’abord éprouvé dans le corps, est réveillé ensuite par identification dans l’expérience imposée à un autre (double retournement de la pulsion).

Mais d’un autre côté, il disperse et concasse son appareil à penser à la moindre effraction. Comme dans ses relations avec ses parents où il se trouve à tout moment effracté par des interventions qui rompent sa continuité psychique, ses relations avec ses objets semblent marquées par la désillusion : la déliaison, s’active à chaque fois. À défaut de pouvoir faire fonctionner une identité adhésive qui permettrait un minimum de continuité, ne pouvant se constituer un fond psychique en soutien de sa pensée, il s’appuie sur le mécanisme identificatoire. À l’inverse, le jeu de Raimond visait à me faire ressentir un éprouvé qui chez lui est barré, à savoir la douleur. Mais s’agit-il d’une identification ? Sa tentative de me brûler avec la « lampe fantôme », visait à faire surgir chez moi un affect auquel il pourrait, dans un deuxième temps, s’identifier. L’enfant autiste, arrimé trop exclusivement à certains aspects de surface des objets -de préférence inanimés- qui l’entourent, ne peut pas accéder au minimum de décollement nécessaire pour investir ses objets. 

Un langage des formes 

C’est dans les temps calmes consacrés à l’exploration du monde qui l’entoure, que le bébé teste certaines hypothèses. Il compare et met en concordance des formes et des textures dans des sensorialités différentes visuelles /tactiles /buccales. Les identifications corporelles vont relier entre elles les différentes sensorialités et sensitivités, les unir dans des représentations spatialisées et la production de formes. Par la reconnaissance en nous de l’effet de la forme, nous attribuons aux autres des émotions semblables aux nôtres. L’image motrice permet de faire se conjoindre ce qui est perçu chez autrui comme chez soi-même (et qui peut être revécu avec la réactivation de la trace motrice). C’est ce même mécanisme qui nous force à ouvrir la bouche lorsque nous voulons convaincre bébé d’ouvrir la sienne pour avaler sa becquée. Les enfants autistes ne peuvent pas, eux, faire fonctionner ce circuit. Ils produisent de formes insensées. Les interpréter reste vain, car elles ne nous sont pas adressées et ne répondent qu’à leurs nécessités propres. Tout au plus peuvent-elles être des points d’appuis à une possible rencontre, lorsque nous prenons la peine « d’entrer » avec eux dans ces formes. 

La pensée autiste, un évitement du masochisme primaire ?

Au contact des enfants autistes les psychanalystes se sentent contraints de sortir de la neutralité pour intervenir dans la réalité. L’immuabilité à laquelle ils nous confrontent nous fait vivre un fantasme de mort psychique, d’immobilisation sans fin ou bien d’inanité. La dévitalisation farouche qu’ils nous opposent, le refus radical de la relation, sollicite l’analyste dans sa propre économie sado-masochique primitive. Aussi les caractéristiques de la pensée autiste, le contre transfert spécifique qu’il induit, permettent-elles d’envisager l’autisme comme une organisation qui fait « l’économie » du masochisme primaire, s’évitant la douleur de cette première activité de liaison. 

Jimmy

L’évolution de Jimmy, un enfant âgé de deux ans et demi quand je le rencontre, pourrait en constituer un modèle expérimental. Il a été, très tôt, un enfant difficile à calmer. Il avait des cauchemars, des terreurs nocturnes et ne pouvait s’endormir que dans les bras de sa mère. Vers l’âge d’un mois, son père a voulu lui retirer sa sucette et Jimmy a fait une telle colère que son père a cédé. Mais, elle s’est poursuivie plusieurs heures durant. Depuis, ces colères terrifiantes, se répètent. C’est au maximum de l’une d’elles, alors qu’elle n’en pouvait plus que sa mère m’a contacté, il y a trois semaines.

Lorsqu’il entre dans mon bureau, je perçois fugitivement que, fonçant à travers la pièce, il bat des mains à la manière caractéristique des enfants autistes. Refusant le contact, il se réfugie, dos à moi, dans l’angle opposé de la pièce. Sa mère m’explique que peu de temps après son appel téléphonique les crises de colère se sont apaisées tandis que des symptômes autistiques sont apparus. Elle me montre une vidéo sur son téléphone. Jimmy court d’un mur à l’autre du salon, poussant un cri et battant des mains comme s’il voletait. Il parait soudain être devenu sourd, même s’il se parle à lui-même quand il est seul dans sa chambre. Jimmy n’est plus angoissé et la situation est beaucoup plus supportable d’où le soulagement paradoxal de sa mère. 

Pourtant, il peut être en relation avec moi de manière détournée. Pendant l’entretien avec sa mère, il s’installe le dos contre ma jambe et, de cette façon latérale, nous pouvons établir un contact, un échange. Il a déjà un bon accès au langage et il accepte que je m’intéresse au jeu symbolique qu’il installe à mes pieds. Dans cette configuration où nos regards ne peuvent pas se croiser, il peut alors me parler et me répondre.

Dans le premier temps rien ne semblait pouvoir le calmer, rien de ce qui vient de l’objet ne lui permettait de lier l’excitation. Jimmy se trouve exposé à une forte tension de désintrication dont témoigne son angoisse. Au lieu de rencontrer dans la réponse de l’objet une buttée capable de l’orienter dans la voie d’un deuil primaire, à la place vient l’immuabilité, l’investissement de la surface et l’adhésivité. La défaillance dans la mise en route du masochisme a trouvé chez Jimmy la solution du symptôme autistique qui absorbe l’excitation sans véritablement la lier. Quelque chose, dans le sadisme tempéré, intricateur, de l’objet n’a pas été opérant ; une buttée qui aurait permis d’investir l’attente d’une satisfaction à venir et l’insensé de la douleur qu’elle provoque. La solution trouvée est celle du collage adhésif. Jimmy doit mettre son visage en contact avec ma jambe pour supporter ma présence. L’investissement trop massif de l’objet ne trouve, aucun bord, aucune déliaison efficace. Dès lors ne reste plus à la psyché que le continu d’un espace mono ou bidimensionnel infini et peuplé d’objets inanimés. 

Tenir, durer, endurer, le masochisme primaire dans le contre-transfert

La confusion guète la psyché naissante et c’est à l’objet qu’il revient d’y mettre bon ordre, de sérier, de temporiser, de distinguer, de nommer. Autrement dit, de faire intervenir sa propre pulsionnalité dissociante/déliante/désobjectalisante au sein d’un orage émotionnel où tout se confond. L’objet doit se dégager de l’investissement massif de sa psyché par celle de l’enfant pour lui permettre, en retour, d’investir ses propres processus de pensée. C’est ce qui n’arrive pas à fonctionner avec Jimmy. Peut-être les enfants autistes, en scindant leurs perceptions, en refusant les liens autant que le changement, se défendent-ils contre la multiplicité des aspects de l’objet ; tantôt objet de la satisfaction, de la haine, de la consolation etc. Cette complexité de l’objet est source d’une perplexité et d’une paradoxalité dont l’enfant n’arrive pas à faire sens ni à l’ordonner. L’insensé et la confusion sont alors mis à distance par la rupture autistique.

La prise en compte de la durée et de l’attente dans l’expérience de satisfaction impose au psychisme de s’orienter vers le masochisme primaire et d’investir la relation à l’objet, source à la fois de l’excitation et de son apaisement, qui contrarie le présupposé de la psyché autiste de méconnaissance de toute activité psychique chez autrui. Contre le désir, elle va choisir la partie mécanique par l’accrochage à des objets concrets, riches en qualités de surface et sans intérieur délimité. Dès lors, la seule rencontre possible est l’accolement de deux surfaces.

Lorsque le transfert est infiltré par l’adhésivité le psychanalyste ne peut éviter de se trouver pris, d’abord, aux rets du collage adhésif. L’immobilisation et l’envahissement mélancolique l’exposent à un pénible vide. Le désinvestissement et un sentiment d’inanité viennent abraser sa pensée. Ce n’est pourtant que lorsqu’il se résout à abandonner une partie de son moi à la violence de son propre surmoi qu’un mouvement de désir peut advenir du côté de l’enfant. Car c’est la pensée de l’analyste qui, en elle-même, s’avère excitante et pousse la psyché autiste à en supprimer la cause. Car elle contraint à l’identification. Nos mouvements affectifs ne sont pas superposables aux leurs, nos désirs ne recoupent pas les leurs. Ils témoignent au contraire de l’existence d’un « vivant » autonome, d’une vie psychique distincte, inassimilable, toutes choses qui leur sont insupportables. 

On ne peut pas s’épargner ce premier temps, où la capacité de l’analyste à investir l’attente, l’incertitude, le non-sens jusqu’à ce qu’une forme puisse se dessiner, est déterminante. La pensée autiste semble viser notre propre masochisme primaire. Car au cœur même de cet océan de désinvestissement il faut pouvoir rester attentif aux signaux « infinitésimaux » que l’enfant nous adresse et à partir desquels on pourra mettre des mots sur une forme, organiser un début de pensée. Les moments dépressifs ou de vide douloureux que l’analyste devra affronter constituent le fond sur lequel l’enfant va pouvoir déployer sa pensée. 

Structure en double et organisation du narcissisme

Le thème du double dans les séances d’enfants autistes marque l’accès de la cure à un point de diffraction. Dans les bons cas, il signe une transformation en profondeur de l’image du corps, l’ouverture possible au miroir, aux affects partagés et à l’organisation d’un narcissisme efficient. 

Hector

Hector, à trois ans ne parle pas, sauf à répéter des mots entendus à la télévision. Il regarde toujours de biais, et se plonge dans des jeux répétitifs comme d’aligner des petites voitures. Il peut encore se fixer sur des objets inertes : les poignées de porte, les boutons, les fermetures éclairs. L’absence de pointage vient renforcer les craintes d’un trouble autistique. Il a un frère puiné âgé d’un mois. 

J’ai déjà raconté notre rencontre. Pendant l’entretien sa mère, venue avec le dernier né, dégrafait son corsage pour lui donner la tétée. Hector, fasciné venait observer à très courte distance, semblant se coller à la scène. Mais, ne pouvant accéder à la place déjà prise, il se saisit d’un tube de colle dont il se mit à téter le bouchon comme un mamelon de substitution. Il cherchait à reproduire par sa sensorialité l’effet du spectacle du bébé tétant le sein. En « tétant » lui-même l’extrémité du tube de colle (un à plat rond et brillant dont émerge l’embout en forme de téton), il tente de de donner forme à un éprouvé corporel inaccessible par l’identification. 

La matérialisation d’un objet partiel dévitalisé (l’embout du tube de colle) lui permet d’annuler l’angoisse d’arrachement du museau provoquée par son excitation buccale à la vue de l’allaitement. Avec ce recours à un objet inanimé qui s’apparente à un « objet autistique dur », il montre, néanmoins, des capacités élémentaires au déplacement qui seront essentielles. L’évolution d’Hector sera lente mais régulière. Son investissement de l’oralité soutient une curiosité qui ne faiblit pas. Dans la cure, ses dessins organiseront peu à peu une image d’un corps qui s’unifie, tandis que, dans le même mouvement, il cherchera à se construire une théorie des origines. Au cours de cet intense travail épistémophile le passage par le double permettra l’émergence d’un narcissisme secondarisé. 

De l’adhésivité au double, un corps pour penser

Au début Hector dessine des boucles et des vagues (05/06/30). Il passe aussi de longs moments à juxtaposer dans leur longueur des objets identiques : des crayons de couleur, des franges découpées dans une feuille ou bien, deux figurines identiques d’hippopotames, première allusion au thème du double. L’adhésivité est au centre de son fonctionnement. Dans un jeu très répétitif il laisse tomber sur le bureau une bulle de salive dans laquelle il fait rouler la petite moto. Il expérimente la tension du fil de salive qui s’étire entre le bureau et la roue qui avance jusqu’au point de rupture. Puis, il observe la trace laissée par la roue et recommence, fasciné par cette expérience de collage/décollage qui dépose une trace provenant du corps et reproductible. Il semble hypnotisé au point que l’interruption de la séance provoque un mouvement de colère et d’opposition. Ces jeux d’adhésivité se répètent, pendant des mois et Hector exige de moi une totale immobilité et silence. 

Un dessin de cette époque (un an et demi après le début du travail 08/06/19.2) montre qu’il a accès à la représentation d’une forme humaine délimitée en sac. Mais, source d’angoisse, cette forme est aussitôt recouverte par des « points » au feutre écrasés d’un geste rageur. Il dit : C’est la pluie. Pendant plusieurs mois il dessine des à plats colorés où disparaissent toute forme, ce que je comprends comme un mouvement défensif par rapport à la figure humaine. Six mois plus tard apparaît une forme organique : un contour et un contenu de traits parallèles (09.11.06.1). Un deuxième dessin (.2) dans la même séance réintroduit les traits et les vagues du début, entrelacés des lettres des prénoms de ses camarades de classe, écrits en capitales. 

Il a huit ans maintenant et pendant de longs mois, l’immobilité règne. Il joue à faire se rejoindre, s’effleurer, se séparer, des petits camions et des autobus en faisant des bruits d’échappement pneumatique. Un jour pourtant alors que j’émerge d’une rêverie je réalise qu’il est lui-même absorbé dans une activité nouvelle. Il colorie très soigneusement avec un surligneur, alternativement, ses ongles et les roues des petites voitures. Il en repeint la surface, il la redouble d’une nouvelle surface. Une rêverie s’est produite conjointement chez lui et chez moi et cette fois il pourra se détacher de la séance sans opposition. 

Un an plus tard, la situation n’a guère changée : à nouveau, des petits camions et semi-remorques se croisent avec des bruits pneumatiques. Pourtant, là encore, à la faveur d’un moment où je m’absente dans mes pensées, je le retrouve en train de jouer avec les figurines de la maison de poupée qu’il installe avec des lits comme s’il organisait une histoire. Je ne peux reconstituer aucun enchaînement qui ait amené ce changement spectaculaire. Or, quelques mois plus tard, en allant le chercher en salle d’attente, je remarque avec surprise que sa mère allaite un bébé. A aucun moment je n’avais réalisé qu’elle était enceinte. Cette histoire sans paroles me rappelle son répétitif et silencieux pendant tous ces mois : une façon d’annuler la catastrophe à venir ? 

Construction de l’image du corps et théorie de l’engendrement

Commence une séquence de deux ans où il va organiser une image du corps et une théorie de l’engendrement. A chaque séance ou presque deux dessins successifs : le premier est une forme concentrique à partir d’un noyau élémentaire (un germe). Le deuxième explore différentes hypothèses concernant le corps et la génération. 

Il dessine d’abord une forme circulaire à partir d’un « germe », accompagné d’un récit un peu confus sur la génération (11.10.08.1,2,3). Le deuxième dessin représente un corps dense et unifié, construit à partir d’une sorte de squelette, dont il remplit les interstices, « soudant » les différents morceaux, les uns aux autres.

Un mois plus tard, il dessine une spirale, puis énumère les saisons, cette circularité qui s’ouvre par le décalage régulier d’une année. La croissance par agglomération et contigüités de cette spirale aboutit à un gros ventre rond comme la « Gidouille » du père Ubu, elle-même toujours ornée d’une spirale. Il surmonte cette forme d’une structure squelettique organisée en carrés qu’il « remplit », comme dans le dessin précédent, en les coloriant. La forme du bonhomme émerge donc de la graine originaire et de la spirale « auto croissante » qu’elle génère (11.11.18.1). Ceci fait il va vers la petite ferme avec sa tour qu’il remplit, jusqu’à la bourrer, de tous les objets possibles. Aucun vide, aucune béance n’est laissée. Voilà qui me fait associer sur sa mère et ses deux grossesses successives mais mon intervention reste sans effet.

Après un mois occupé à des activités répétitives, il reprend ses investigations. À nouveau un organicule à croissance spiralée puis une forme corporelle dense, agrandie par cloisonnement et remplissage jusqu’à obtenir une sorte de baudruche à deux bosses inégales. De la plus petite émerge une tête avec des yeux, deux jambes et un sexe (11.12.06.2). Il fait disparaître le visage et rallonge le sexe d’une sorte d’appendice vert. Je tente : Zizi… ce qui l’amène à faire aussitôt disparaître l’objet du délit sous une surcharge. Non ! dit-il.

À la séance suivante voilà une forme nouvelle, allongée. Le corps paraît transparent avec un contenu dans le ventre qui paraît être une reprise de la forme ronde de la séance précédente, placée maintenant à l’intérieur du ventre maternel (12.01.17). Puis, il fait encore un pas de plus : il découpe la figurine, la détachant du fond, exactement comme s’il la faisait naître au monde, en l’extrayant d’une gangue matricielle. Il dit : c’est une dame, elle a un bébé dans son ventre. Hector a effectué par ce dessin, une opération d’(auto?)-engendrement en plaçant « la petite graine » dans le ventre de maman. Cette opération magique implique sans doute le « zizi » apparu/camouflé de la séance précédente. 

Le double réapparaît

Avec le retour des hippopotames, ces figurines identiques avec laquelle il jouait au début, le thème du double surgit dans la représentation et dans le langage : il dessine, découpe, puis réassemble avec du scotch des formes allongées, et deux à deux symétriques (12.02.14) comme les deux jambes d’un pantalon et dit : C’est des jumeaux ! Un jumeau, c’est comme un autre moi. L’identification est donc présente en filigrane.

Deux séances plus loin, pour la première fois il peut laisser visible le visage de son bonhomme : deux yeux rassemblés par un contour font comme des lunettes sans branches (12.03.27.2). Il m’explique : C’est les yeux qui font peur. C’est les bébés qui fait peur on l’a mis dans le ventre. Elle a accouché le bébé dans le ventre (et ainsi on n’a plus peur). Hector prend ici le contrepied de Mélanie Klein : le contenu du ventre maternel n’est plus l’objet d’une attaque envieuse mais au contraire le lieu d’un enfouissement protecteur du bébé hostile. 

Hypochondrie, engendrement et double : corps perçu et représentation

Hector aura bientôt onze ans. L’angoisse des yeux semble définitivement dépassée. Il dessine un bonhomme à l’air rigolard avec des lunettes (13.01.08). Dans le ventre gît une forme ronde il dit : il a une « gargouille » (de : gargouillis ?). C’est à dire qu’il a mal au ventre (!) parce qu’il a quelque chose dedans. Au verso, il écrit les prénoms de tous les élèves de sa classe et dit : C’est une pizza, puis : C’est la CLISS avec tous les enfants dedans. On voit bien la fonction de ventre primordial de son dessin. 

Un an après le thème du double revient. Deux bonshommes sont construits en même temps, partie par partie et en parallèle l’un de l’autre. Ils ont de subtiles différences et oppositions de contraste (13.03.26.a,b). Puis, il sépare d’un double trait les parties du corps et procède ensuite au « détourage » de l’un des deux : il extraie la forme de la feuille. Les dessins seront désormais moins fréquents. Une capacité à fonctionner en processus primaire avec une fantasmatique orale s’inaugure dans un rapport nouveau au langage. Une rivalité garçons/filles permet l’apparition de la différence des sexes. C’est la comptabilité d’un jeu. À gauche les garçons sont champions, à droite les filles ont perdu. Il écrit : « Perdu / Filles », puis raye de traits rageurs les contenus du côté « fille » jusqu’à les effacer (13.06.04).

La différence se structure autour du gain ou de la perte dans un début d’organisation anale qui fait surgir le narcissisme secondaire. Dans cette logique fille équivaut à perdre, à petit, méprisable, juste bon à effacer. Garçon est investi à contrario d’une valence narcissique positive, triomphante et collective. Ce thème apparaît d’un coup, comme une évidence après les laborieuses et interminables constructions d’un corps unifié et d’un double jumeau.

S’affronter : fantasme, analité, narcissisme

Au retour des vacances d’été, commence une séquence nouvelle : un jeu de Domino. Il gagne, alors il range les dominos et retrouve les hippopotames jumeaux. Les affrontant museau contre museau, il dit : Mâle ou femelle ? Hector revient donc sur la différence des sexes et la valence narcissique où il l’inscrit. Il peut relier l’éprouvé de la honte à la différence des sexes par le retour à des positions autistiques bien assurées (les deux hippopotames). Ces explorations nouvelles confirment le mouvement aperçu avant l’été à partir du double : une différenciation sexuelle et une conflictualité narcissique s’organisent autour des affects de honte et de perte et prend forme, dans une transaction anale. 

Le jeu reprend dans la séance suivante mais il ne réussit pas à me battre, alors il s’affranchit de toutes nos règles. Mais je continue donc à gagner. Alors il passe sa rage sur la pâte à modeler. C’est nul les dominos ! dit-il. Cette activité à tonalité anale, exprime en même temps son état d’esprit : « Faire du boudin ; bouder ». Il me donne les boules de couleur marron (caca), disant : Elles sont nulles tes boules ! L’enjeu est devenu narcissique : la valeur accordée au moi ou à l’objet : Toi ou Moi. Savoir qui, de Toi ou de Moi, être nul, avoir les boules marrons, le caca, le rebut ; être le rebut enfin dont aucune maman ne voudrait : un nul. L’accès à la logique de la négation n’est plus très loin.

Un narcissisme pour souffrir ; enfin pouvoir s’identifier 

Dans ces séances, il s’agit de me faire éprouver ma propre nullité. Le pulsionnel sado-masochique anal rend possible une identification à partir de l’humiliation. Le  «T’es nul » s’organise dans le miroir avec le double et dans une dialectique de l’identique et du différent. Des « temps mort » s’intercalent, moments de repli sur des défenses autistiques. Puis le jeu reprend. Un bras de fer s’engage entre nous : c’est la lutte ! Il calcule, se défend, anticipe les coups. Il devient rusé et combatif face à ma persévérance. Le début d’une « introjection anale du pénis paternel » ? D’une identification à ma propre pensée ?

Identification hypochondriaque et fantasme d’un auto-engendrement dans le double

Deux mouvements semblent imbriqués chez Hector. L’un est une forme de l’auto-engendrement dans l’identification hypocondriaque à sa mère parturiente. L’autre, s’appuie sur le double figuré en séance dans ses deux dessins successifs : d’abord le germe, puis la représentation/organisation d’un corps par l’adjonction d’éléments denses autour d’un axe. Dans un deuxième temps, le germe se trouve intégré dans la figure qui représente la mère d’emblée enceinte. Une mère conçue (si l’on ose dire) comme une « mère–porteuse ». Enfin, le passage du dessin de la maman avec son ventre « occupé » à celui du bonhomme réjoui avec sa gargouille dans le ventre, témoigne de l’apparition d’une identification à sa mère par un éprouvé hypocondriaque. D’une part à sa capacité de digestion, de l’autre, à sa capacité d’engendrement. C’est bien à la naissance d’une théorie d’engendrement digestif que nous assistons, et c’est lui-même qu’il fabrique. D’ailleurs la série de dessins s’arrête lorsque ce bonhomme, construit en même temps en double, peut être détouré d’un seul tenant de sa matrice originelle. Comme si cette manipulation à caractère magique avait abouti à une représentation d’un corps affecté. 

Avec sa technique particulière de construction du corps : un axe vertical auquel s’agglomèrent des masses plus ou moins symétriques on retrouve Geneviève Haag. La difficulté à ce point dit-elle c’est « qu’il y a un problème de dédoublement ». L’enfant, cherchant à se détacher d’une gaine à l’abri de laquelle sa propre enveloppe se constitue, il la crée du même coup. Mais une enveloppe dont il doit pouvoir retrouver la présence sécurisante chaque fois que nécessaire ce qui lui permettra une sorte de naissance psychique au monde. 

Notes et références

  1. Joubert M., L’enfant autiste et le psychanalyste, essai sur le contre-transfert dans le traitement des enfants autistes. Paris, Le fil rouge, PUF, 2009.
  2. J’ai déjà cité (op. cit., p. 101) ce personnage inventé par Jorge Luis Borgès (Fictiones) qui voudrait que le chien aperçu à 15h32 de face ne soit pas désigné du même nom que le même chien vu de profil à 15h48. 
  3. Le plan pour moi, la contiguïté linéaire pour lui.
  4. Centre médico-psychologique, la consultation où je le reçois.
  5. M. Joubert, Temporalité et autisme ; de l’immuabilité comme modalité défensive, Psych. Enfant 46 (2) : 435-454. Paris, PUF, 2003. 
  6. M. Joubert, L’enfant autiste et le psychanalyste, p. 59. Paris, PUF, 2009.
  7. Acronyme qui désigne la classe spécialisée où il est accueilli.
  8. Cette construction en parallèle rappelle l’épisode précédent du recouvrement de manière alternée des surfaces de ses ongles et de celles des roues des petites voitures avec un feutre comme revêtement. Des surfaces délimitées et pouvant donc fantasmatiquement être séparées du tout. (p. 146)
  9. L’aspect noir et dense de ces figurines en font un parfait objet anal, ce qui renforce leur équivalence et rend paradoxale leur utilité à représenter la différence des sexes. 
  10. Là encore, comme dans la séquence après sa première victoire aux dominos. Le repli sur la position autistique bien connue (le jeu des hippopotames jumeaux) est nécessaire à l’intériorisation (introjection ?) de l’affect dépressif, le sentiment de son malheur. C’est ce mouvement d’introjection qui lui permet l’ouverture à la significativité narcissique/anale de ce qui se joue entre nous.

La fibre dépressive. Dépréciation et mission « impossible »

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J’ai découvert en même temps que vous le titre de ma conférence de ce soir. Dans l’annonce, le titre initial, la voie dépressive, est devenue la voix dépressive. Le quiproquo n’est pas sans intérêt.

Tout comme les yeux sont pour Baudelaire les fenêtres de l’âme, et le visage, pour Levinas, le lieu du signe fait vers l’autre, vers l’étranger, la voix fait résonner le qualitatif de la psyché. Elle transmet ses nuances affectives ainsi que les variations de ses intensités. Freud (1923) avait différencié nettement les rôles respectifs du sonore et du visuel dans la constitution de la psyché et la transposition des réalités psychiques sur les perceptions externes, voie permettant que les premiers deviennent conscients par le biais des seconds servant alors de véhicules. Si le visuel sert au besoin de contenus représentatifs de la psyché, le sonore et l’acoustique vont jouer le rôle de support aux sensations des processus internes. Ainsi le visuel se trouve être plutôt au moi, et le sonore au surmoi. Leur articulation est essentielle dans le traitement de la castration dont ils composent les deux temps du complexe (le «vu» et l’«entendu»). La voix laisse entendre les qualités du travail psychique et de la mentalisation, réalisé par les processus psychiques impliqués. Elle a donc un pouvoir d’attraction identificatoire pour les processus psychiques en attente de devenir, nécessaires aux diverses modalités de travail psychique.

Ces processus et leurs procès sont élaborés par la voie de l’identification dont un des principaux supports est justement la voix de l’autre. Nous savons le rôle du chant et de la musique pour transmettre les affects, aussi bien la ténuité, la détresse et l’évanescence du canevas de la vie, que la puissance et la fermeté, l’autorité des impératifs qui nous exigent et nous constituent.

Dont acte pour la voix, en tant que voie royale de la reconnaissance du travail des processus psychiques, et que voie d’attraction des divers transferts, d’effroi (le cri), d’abandon, d’appel au secours, de précipitation, d’étonnement, d’élation, mais aussi d’autorité (la grosse voix) par lesquels le psychisme s’installe.

Quant aux termes de dépréciation et de mission, ils annoncent ensemble une mission impossible à l’origine de l’autodépréciation, mais aussi l’impossibilité d’accéder à une appréciation critique, en fait à une dépréciation de la valeur de ce et de ceux qui aliène le sujet déprimé. Cette dépréciation du contenu de leurs messages exige la reconnaissance de la survalorisation aliénante de ceux-ci. Il s’agit donc pour le sujet, de se dés-identifier de ces messages imposés et surinvestis afin de s’en libérer. L’enjeu est l’acquisition d’une position critique, le risque étant de faire un transfert du transfert d’aliénation sur d’autres messages.

Adoptons donc pour titre, la fibre dépressive. Vous avez certainement déjà entendu beaucoup de choses très intéressantes sur la dépression au cours de ce cycle de conférences, sinon de toutes les couleurs, au moins de toutes les nuances de gris, étant donné la pluralité et la polysémie du terme de dépression.

Ce terme est très largement utilisé tant en clinique psychiatrique que dans les médias et le public.

Dans le champ de la psychiatrie, il fait partie des termes vagues, pour ne pas dire fourre-tout appartenant à la nosographie spécialisée qui a toujours eu besoin d’une catégorie marquée par l’imprécision ce qui lui permet d’amalgamer des tableaux cliniques fort différents tant du point de vue psychogénétique que psychopathologique, leur point commun étant quelque élément manifeste, un degré d’anxiété ou de mal-être ou une fatigue comme ce fut le cas avec la neurasthénie à la fin du XIXe siècle, ou un trouble de l’humeur comme c’est le cas avec la dépression.

C’est en déconstruisant le bloc hétérogène de la neurasthénie que Freud, à la fin du XIXe siècle, a pu différencier tout d’abord une hystérie d’angoisse, et à partir de celle-ci les névroses psychiques et les névroses actuelles, c’est-à-dire deux classes majeures de troubles, les uns strictement psychiques, les autres psychosomatiques, les deux pouvant s’amalgamer et se dissimuler l’une l’autre par le biais des conversions corporelles hystériques. Au sein de chacune de ces deux classes sont décrits des tableaux référés au terme de dépression, les dépressions hystériques, celles d’infériorité et mélancoliques pour les psychonévroses, les dépressions essentielles et ce que je dénomme les dépressions libidinales, pour les névroses actuelles. Nous préciserons ces termes dans les lignes qui suivent.

Ces deux grandes classes, psychosexuelles et actuelles, correspondent à des organisations métapsychologiques très diverses et surtout absolument opposées. La première relève entièrement du mécanisme psychique, c’est à dire de la surdétermination psychique dans laquelle est impliquée l’histoire du sujet, ses identifications, sa sexualité infantile, son inconscient, ses impératifs, etc. La seconde est basée sur une neutralisation de l’économie pulsionnelle à sa source empêchant tout travail de mentalisation, avec un mésusage comportemental de la sexualité. Toutefois les deux peuvent être conçues comme des réponses différentes à une commune réalité interne, la dimension traumatique propre à toutes les pulsions, leur tendance au retour à un état antérieur jusqu’au sans vie, ce que je dénomme la régressivité extinctive. 

Plus tard, quand Freud établit sa nosographique psychanalytique de la catégorie des pathologies psychiques à proprement parler, il opta pour une distribution en deux grandes classes structurelles, les névroses et les psychoses. Mais son élaboration du narcissisme avec les pulsions du moi, l’amena à en envisager une troisième, les psychonévroses narcissiques au sein desquelles il réunit la mélancolie, les perversions, l’hypochondrie etc.

Sans nier les différences entre ces différents tableaux, Freud les a néanmoins, lui aussi, réunis dans une immense classe assez vague qui a donné lieu aux appellations de borderline et d’état-limites, toutes deux recouvertes par le mot moins spécialisé de dépression. Il existe donc une certaine similitude et analogie entre ce qui a fondé l’immense champ couvert par la neurasthénie, puis par les psychonévroses narcissiques, les borderline, les états limites, et enfin celui de dépression. Cette analogie perceptible par le flou et le fourre-tout, concerne la clinique même de ces divers tableaux ; d’où l’influence de la clinique sur la terminologie qui en rend compte.

À la fin de sa vie, Freud (1938) ré-insista sur le fait que les tableaux les plus différenciés, les névroses de transfert et les psychoses, ces tableaux prototypiques qui lui ont servi de référentiels théoriques, sont eux-mêmes dans la réalité clinique, des constellations plurielles, multifocales, des mosaïques et des entremêlements de diverses logiques. Il précisa alors que l’immense champ des psychonévroses narcissiques couvrait la plus grande partie des plaintes et des symptomatologies à l’origine des demandes de traitement psychanalytique. Nous avons appris depuis que la clinique est hétérogène et plurielle. Nos topiques sont éclatées.

Avec le terme de dépression, nous nous retrouvons dans une situation tout aussi inconfortable qu’avec la neurasthénie. Il nous faut donc préciser ce qui se dissimule sous cette terminologie vague. Sous couvert du terme de dépression, nous pouvons retrouver des pathologies traumatiques avec des dépressions de la vitalité libidinale, que je dénommerai dépressions libidinales ; des dépressions dites essentielles où le noyau « actuel » de neutralisation domine au dépens de la mentalisation ; des dépressions névrotiques qui suivent a contrario les logiques les plus riches de la vie psychique, impliquant l’histoire singulière, le corps de la sexualité infantile, le fantasme et ses fantaisies, les identifications et leurs conflictualités, etc. ; enfin un champ plus spécifique de la dépression ayant en arrière-fond la problématique des vécus d’infériorité, de dévalorisation, de dépréciation etc. Ce sont les dépressions proprement dites que nous pouvons qualifier aussi de mélancoliques puisqu’elles s’y réfèrent.

Du point de vue psychanalytique, toutes les solutions dépressives rendent compte très clairement de la qualité la plus élémentaire de toutes les pulsions, leur tendance régressive à un retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique, au sans vie, leur régressivité extinctive. Les tableaux de dépression traduisent cette tendance extinctive et la réalise en partie afin d’arrêter sa dynamique. Ainsi dépression et inhibition se trouvent étroitement liées. Tout tableau clinique de dépression est donc concerné par ce que donne à entendre le terme même de dépression, la pression et la dé-pression, termes qui mettent en valeur le trouble économique à la source et la valence négative dissimulée habituellement par la productivité des contenus symptomatiques. La dépression trouve donc son origine dans les tendances négatives qu’elle traduit, et dans la faiblesse des tendances positives productrices de substituts psychiques. Néanmoins, la dépression peut aussi être le résultat du travail de symptôme dans les cas de dépression névrotique. Il est alors le produit du procès de l’après-coup, alors que les dépressions proprement-dites sont des achoppements de ce procès, des arrêts en chemin.

La clinique la plus fréquente de nos cabinets d’analyste offre surtout l’apparition de moments dépressifs mêlant tristesse, pleurs, fatigue voire aboulie et apathie, moments s’accompagnant fréquemment de fragilité somatique concomitante. Les divers tableaux évoqués s’y trouvent ainsi amalgamés, sur le modèle des topiques éclatées.

Soulignons encore que la régressivité extinctive concerne les deux tendances pulsionnelles élémentaires et non pas seulement la pulsion de mort. Éros ou pulsion de vie tend aussi à l’extinction, mais sur un mode différent, qui n’est pas celui de la réduction propre à la pulsion de mort. La tendance au retour antérieur de la pulsion de vie, se traduit par une tendance à ne jamais s’arrêter d’investir et donc à défaire tout investissement pour le suivant. Il s’agit d’une labilité libidinale par le fait d’une course infini à l’investissement tout aussi infini. Éros ne possède aucune tendance à stabiliser ses investissements, à les conserver. Investir est le but en soi. Cliniquement, cette tendance est agie par le transfert de précipitation s’opposant à toute production de précipités. Cliniquement les fuites en avant, les contingences, l’instabilité de tout projet, les propensions à l’inachèvement au profit du nouveau, les aspirations à l’infini, en rendent compte.

Cette utilisation floue du terme de dépression dans la psychiatrie se double d’une autre détermination, émanant d’une tendance interne au psychisme, dénommée psychologie collective, qui nous habite tous et qui trouve à se concrétiser tout particulièrement dans nos vies relationnelles groupales, tendance à utiliser des termes flous et indéterminés permettant d’échapper à la singularité de nos discours, de nos misères et troubles psychiques, donc au service tout à la fois de la pudeur et du consensus groupal, mais aussi du refoulement individuel avec atténuation et allusion permettant d’échapper au travail de prise de conscience. Le vague à l’âme ne dit pas l’engagement du sujet dans son trouble de l’humeur, par ses souhaits et ses déceptions, par son histoire individuelle, par ses résistances et ses symptômes, par sa gestion toute personnelle et intime de son activité pulsionnelle, gestion qui implique sa processualité psychique, qui elle-même repose et s’étaye sur son histoire identificatoire auprès des personnages qu’il a utilisés au cours de sa vie pour installer sa vie psychique et en soutenir l’efficience. Le terme de dépression redouble lui-même cette logique en donnant celui populaire encore plus vague de déprime.

Quelques mots de séméiologie

Ce sont surtout des vécus, des ressentis tant affectifs que sensuels, tous éprouvés par conversion corporelle, qui composent la séméiologie commune à toutes les dépressions. Ainsi un certain nombre de vécus caractéristiques, traduits par des pensées et des éprouvés, fondent la définition commune des dépressions.

Ce sont les vécus de dépréciation, de dévalorisation plus ou moins intense, ceux d’infériorité (avec les diverses significations de ce terme), voire ceux d’auto-accusation – de ne pas avoir fait ce qu’il fallait ou d’avoir fait ce qu’il ne fallait pas -, ou d’auto-réprobation avec une mésestime et le sentiment de démériter, d’être indigne, pouvant aller jusqu’à un vécu de damnation pris dans des explications diverses, classiquement religieuses. La logique dépréciative prédomine celles de la honte et de la culpabilité. La problématique de la valeur eu égard à un idéal, de la dévalorisation, l’emporte sur celle de la transgression référée à une punition.

L’examen métapsychologique d’un tableau clinique exige de réunir la séméiologie manifeste (pour le psychanalyste le discours de séance), le tableau prototypique de référence (pour la dépression le deuil), et le tableau clinique extrême offrant un grossissement des processus engagés dans la configuration étudiée (pour Freud la mélancolie, en fait le syndrome de Cotard).

Le tableau clinique prototypique auquel s’est référé Freud pour les dépressions est bien sûr celui du deuil avec son extrême la mélancolie (caractérisée par une inhibition psychomotrice, une aboulie, une intense douleur morale liée à une dépréciation, un sentiment d’indignité, de culpabilité, de désespoir, de vanité, etc.). Toutefois, la mélancolie peut elle-même donner lieu un tableau encore plus extrême riche d’enseignement. Il s’agit d’une forme très particulière, une négation de soi-même dénommée le syndrome de Cotard, dans lequel le sujet se décrit uniquement par ses manques, ceux-ci incluant son corps propre qu’il ressent et vit comme un lieu de dégradation, de pourriture, d’effacement progressif, voire d’absence, dépassant largement toutes les questions de douleur morale associés au deuil central dans la mélancolie, même si le deuil de l’objet est remplacé par un deuil d’une partie du moi. Cette perte d’une partie de soi en lieu et place de la perte d’un autre se déploie dans un délire de négation de soi ; le sujet affirme qu’il est mort et qu’il a déjà été tué. Le rapport à la mort déjà là du syndrome de Cotard va parfois s’objectiver par un suicide censé mettre fin à l’immortalité de celui qui se pense déjà mort. Cela nous laisse deviner que l’enjeu psychique du meurtre est central dans la dépression avec son négatif qui est l’effacement de soi-même, le suicide (sui-cide : tuer soi). Dans le syndrome de Cotard, le sujet se présente comme ayant déjà été l’objet d’un meurtre, d’où la symptomatologie négativiste énoncée en termes de négation (« je n’ai pas de bras, je n’ai pas de regard, je n’ai pas de pensées, je n’ai pas de sentiments, de bouche, etc. »). Cela nous permet de déduire que le meurtre fondateur à la base de la subjectivation est l’opération non disponible, hypothéquée voire éradiquée dans les diverses dépressions.

Il convient de préciser ici que l’opération fondatrice de la pensée humaine sous tous ses aspects, depuis les contenus verbaux représentatifs et syntaxiques, mais aussi les contenus visuels (images), ainsi que ceux des sensations (affects, sentiments, émotions, sensations proprioceptives diverses témoignant de l’état du corps et du psychisme, sensualité, érogénéité) nécessite pour parvenir à la conscience une série d’opérations de transformation qui sont vécus inconsciemment en tant que meurtres, et qui sont l’objet de meurtres éliminateurs. Le jeu et les enjeux des culpabilités les concernent au premier plan. Ainsi la fondation des pulsions exige-t-elle un meurtre portant sur leur tendance extinctive, celle du narcissisme le meurtre de la désexualisation, et celle de l’accès à l’objectalité, le meurtre de la résolution du complexe d’Œdipe. Chacune de ces opérations participant au « meurtre fondateur » peut être l’objet d’un meurtre éliminateur. Nous abordons alors les logiques traumatiques, celles de la resexualisation et celles du complexe d’Œdipe.

Où se trouvent rapprochés ici, en un socle ayant valeur de fond commun de toutes les dépressions, le célèbre meurtre d’âme marquant le destin d’un sujet et ce délire de négation affirmant un meurtre ayant déjà eu lieu et dont le sujet a été l’objet.

De façon plus banale, ce vécu s’exprime par des formules du type : « j’ai tout pour être heureux/se mais ma vie est sans intérêt », faisant basculer un tout soi-disant objectif placé à l’extérieur, en un tout ou un rien subjectif, un manque intrapsychique. De cette façon, le déprimé dit bien sa vérité : il a tout ce qu’il faut au niveau psychique pour réussir une mentalisation satisfaisante, mais il est le lieu d’un manque qui le met en situation de manquement de réalisation et dont l’origine lui reste totalement inconnue et mystérieuse, et lui échappe radicalement. De cette façon, à la différence du fantasme hystérique ou névrotique qui jouit d’être possédé sous couvert du conflit d’être dépossédé, le déprimé est le lieu d’une possession qui le dépossède vraiment, voire le déprive, de ses envies, de ses souhaits, de ses conflits, de tout potentiel projet, de ce qui habituellement fonde un sujet ; d’où la fréquence à laquelle il est référé pour ce type de tableau clinique à la notion d’identité, une identité de manquement. Le « je suis manquant » s’impose, en lieu et place de « il/elle me manque ».

Cette problématique se répercute, sur le plan séméiologique, sur la capacité à investir, sur la tonicité et la tonalité des investissements, du corps propre, du narcissisme, de la voie objectale, de l’autre etc. C’est ce manque d’investissement qui a amené les psychiatres à décrire l’aboulie avec asthénie et atonie du mélancolique.

Rappelons à nouveau que le discours en séance chez un psychanalyste peut prendre diverses significations alors qu’il est exprimé avec des termes semblables ; le contexte séméiologique global est donc très important pour évaluer la dynamique psychique qui occupe un patient à partir de ses maux et de ses mots, ceux-ci ne pouvant être entendus immédiatement dans leur valeur psychique sans cette re-contextualisation ; sinon la psychanalyse se ravalerait en une simple nouvelle lecture de symboles et d’équivalences.

Déployons maintenant les divers vertex dissimulés sous le terme de dépression. 

a) Les vécus d’infériorité et de dévalorisation

Ils peuvent très bien traduire un fantasme inconscient de comparaison, avec un grand frère ou une petite sœur, ou l’inverse ; de façon générique la comparaison impliquée concerne le duo enfant-adulte ; Freud se réfère aussi à une réminiscence, l’impossibilité de faire un enfant. Mais ces comparaisons ne prennent une valeur psychique d’infériorité que lors de la prise en compte de la différence des sexes au sein de théories sexuelles infantiles. Auparavant l’enfant ne se pense pas inférieur ou supérieur. Installé dans le confort fantasmatique de His Majesty the Baby, l’enfant est alors comme le petit garçon disant à sa mère devant le spectacle désolant de leur maison qui brûle, sa mère pleurant abondamment la perte de leur arbre généalogique : « ne pleure pas Maman, je vais t’en refaire un autre qui commencera avec moi ». Ces comparaisons éprouvées en termes d’infériorité traduisent une théorie sexuelle infantile mettant la fille en position d’infériorité eu égard au fait qu’elle n’aurait qu’un petit pénis objectivé par son clitoris. Dans une telle logique, celui-ci n’attend en fait que l’alchimie du Prince Charmant pour s’épanouir ; la pousse de ses seins à l’adolescence puis son l’enfantement étant la réalisation fructueuse de cette attente. Néanmoins, la réminiscence de cette théorie d’infériorité basée sur la comparaison patente avec l’organe du garçon peut continuer à produire ses effets, si l’endeuillement de la théorie phallique ne se fait pas et si le déplacement sur seins et grossesse se maintient tel quel.

Cette logique névrotique basée sur une théorie inévitable et très utile pour traiter la dimension traumatique attachée à la différence des sexes, permet en fait de soutenir le fantasme mégalomaniaque de la révélation, tel le vilain petit canard devenant le plus beau des cygnes, ou Cendrillon coiffant ses sœurs au poteau de la chaussure de verre. S’accomplit alors de façon hallucinatoire le désir d’épanouissement du plus beau de tous les organes du monde ; le plus beau de tous les bébés, de tous les bijoux, etc. Dans le cas de la dépréciation névrotique, la dépression d’infériorité, la mégalomanie de l’accomplissement d’un souhait avec l’attente et l’espoir d’accéder à une complétude par l’advenue d’un merveilleux organe, est renversée et dissimulée par un discours d’infériorité, un vécu d’être minable et surtout ridicule, vécus qualifiés de dépressif.

Une célèbre réplique en mot d’esprit peut dès lors servir d’interprétation : « pourquoi te fais-tu si petit, tu n’es pas si grand ».

Dans cette lignée nous retrouvons également les logiques des satisfactions masochistes servant de déformation, c’est à dire d’accomplissement hallucinatoire d’un souhait dissimulé, satisfaction masochistes surprenantes au premier abord, mais beaucoup moins quand nous les resituons dans le contexte d’une telle réalisation hallucinatoire d’un désir voilé, permettant d’échapper à la prise de conscience de celles transgressives maintenues ainsi telles quelles, les logiques des vœux œdipiens. Il s’agit alors de faire l’économie du renoncement envers ses désirs œdipiens. Plutôt vivre l’infériorité que la tristesse d’avoir à renoncer et à porter ses objets perdus.

La dépression affirme alors une castration afin de l’éviter en tant que punition. En même temps se maintiennent les logiques transgressives œdipiennes du meurtre et de l’inceste, contre le renoncement et la tristesse qui l’accompagne.

Soulignons encore que dans cet espace psychique de dissimulation, la richesse du psychisme est intacte et la vie fantasmatique riche bien qu’inconsciente et préconsciente. Elle se réalise par le biais de substituts tels les contes évoqués.

b) L’idéal et les identifications ; le moi idéal, l’idéal du moi, les identifications défectives.

Nous abordons ici une autre configuration des tableaux de dépression, celle qui peut être qualifiée de dépression proprement dite, en laquelle le sujet est peu marqué par les vécus de tristesse et de douleur morale, ni par les manifestations corporelles qui les accompagnent. Le sentiment qui domine est celui d’être manquant d’une partie de soi, et non pas d’avoir perdu une être cher ; d’être soumis à une immobilisation, à une imposition venant « d’on ne sait d’où », conférant à ces tableaux une valence d’aliénation par le fait que des identifications imposent un tel vécu. Elles s’imposent et tombent sur le moi selon la formule consacrée pour la mélancolie : « l’ombre de l’objet tombe sur le moi ». Ce modèle reconnaît que les identifications qui devraient instituer et fonder le psychisme d’un sujet contiennent en elles ce qui l’aliène et l’empêche de se constituer, ou ce qui l’oblige à se constituer selon une imago idéale imposée en lien avec les besoins défensifs des parents. His Majesty the Baby ne peut exister que dans le champ d’une telle aliénation au besoin défensif d’un autre, un parent ; sinon l’enfant est désinvesti en désamour et livré à l’abandon, voire haï.

Il s’agit d’identifications contraignantes sur un mode négatif, de messages parentaux inconscients qui obligent leur enfant de grandir en fonction de leurs propres besoins défensifs, ceux de l’un des parents, plus généralement du couple.

Ces identifications peuvent aussi être abordées selon les vécus de manque. Ce sont alors des identifications défectives qui imposent au sujet de rester manquant. Tout son développement sera frappé de manquements envers son propre devenir, en conflit avec les manquements envers sa mission de soutenir, de s’identifier à ce qui complète les défenses parentales, à leur fournir ce dont ils manquent. Telle est sa mission « impossible ». Personne ne peut remplacer les processus psychiques manquant d’un autre, mais la tentation de s’y consacrer, dévouer et épuiser est forte. L’autodépréciation par incapacité et dévalorisation, prend alors le pas sur cette reconnaissance d’une impossibilité.

Les logiques du manque, avec les délires de négation que nous avons rappelés plus haut, s’avèrent être des manques-castrations imposées identificatoirement avant toute activité transgressive. Certes ces deux logiques s’entremêlent en tirs croisés puisque le destin de l’enfant est alors de rester dans un lien narcissique et antitraumatique à son parent, ce qui prend en même temps la valeur de lien œdipien. Mais la menace qui domine du point de vue de la castration, est paradoxale. La castration advient alors par la menace de retrait d’amour, voire de désinvestissement, qui dépend du fait que l’enfant sort ou non de la mission inconsciente qui lui a été identificatoirement imposée et qui trace son destin. Les identifications d’emprunt, celles imposées ou encore celles défectives, déprivent l’enfant d’un devenir en tant que sujet à part entière, orientant son avenir, qui parfois peut être fort réussi, brillant et créatif, mais prisonnier de la condition qu’il reste au service des besoins parentaux.

Nous pensons ici bien sûr à un célèbre texte de Freud de 1922 concernant la névrose démoniaque du 17e siècle. Dans ce texte, Freud utilise le même modèle qu’il avait utilisé pour la mélancolie, dans lequel ce sont les besoins défensifs d’un parent qui tombent sur le moi juvénile non encore formé, et qui impose à celui de se développer selon certaines distorsions, avant même que le moi puisse se former, l’orientant, le distordant dès l’origine.

Dans ce type de dépression le champ fantasmatique est fortement réduit, parfois il peut exister dans l’espace qui lui est pré-tracé ; mais ces patients donneront le sentiment de vivre dans un espace mental rétréci et répétitif, voire amputé. Le champ fantasmatique est alors réprimé et contraint.

Ces identifications défectives hautement déterminantes pour l’état dépressif vont être plus ou moins précoces, soit primordiales et s’imposer dès le début de la vie, soit au contraire offrir un champ suffisamment large à l’enfant et s’imposer au moment de la résolution du complexe d’Œdipe, selon les deux temps des deux grandes identifications, l’identification première au parent de la préhistoire personnelle et puis l’identification à chacun des parents combinés dans les logiques œdipiennes.

Le tableau dépressif trouve sa significativité eu égard à cette mission impossible, ce destin, cette vocation, ce dévouement sacrificiel que l’enfant doit avoir à l’égard de ses parents. Il se restreint et se déprécie au lieu de se libérer en dépréciant les demandes émanant de ses parents.

Il est alors déprimé de ne pas pouvoir réaliser sa mission envers ceux-ci ; il est dé-primé de toute identité de His majesty the baby ; sa dépression est son impossible ; personne ne peut combler et tenir lieu des défenses psychiques manquantes à quelqu’un d’autre.

Mais il est aussi déprimé de ne pas pouvoir poursuivre son chemin eu égard à son identification première contenant un impératif à grandir, à déployer sa vie psychique selon l’idéal du fonctionnement psychique contenu dans cette identification grosse du devenir et des potentialités de l’enfant. Il est déprimé de ne pouvoir se libérer, de ne pouvoir disposer d’une opération « meurtre » fondatrice.

Le déprimé se trouve donc pris entre deux voies radicalement incompatibles alimentant son vécu de déprimé ; l’une de ne pas être capable envers ce qui est attendu de lui – il se considère totalement sans valeur eu égard à la demande des parents -, d’où un manque à être aimé ; l’autre émane de son incapacité à satisfaire l’exigence interne issue de son propre impératif de mentalisation. Il manque à tous ses devoirs. Ces deux faces se combinent étroitement à l’intérieur même du vécu de dépression. 

C’est ici qu’apparaît le négatif de la dépression c’est-à-dire les solutions d’emprise. Toutes deux sont concernées par la violence, celle-ci se trouvant différemment engagée dans le cas du déprimé et de l’emprise.

En effet, nous pouvons considérer que cette imposition par les identifications est une violence faite à l’enfant, un meurtre d’âme, et que pour pouvoir s’en libérer, l’enfant ou l’adulte devra aussi suivre en thérapie, un trajet de violence libératrice contre ce que lui imposent ses identifications ; à condition bien sûr que cette libération s’accompagne d’une véritable mentalisation là où elle a été empêchée jusque-là, sinon il risque de se satisfaire d’une solution d’emprise ou de transfert de transfert d’aliénation. 

Mais comme rien n’est univoque, la soumission, la passivation et la tentative de satisfaire les besoins défensifs des parents vont amener l’enfant et le futur adulte à soutenir une position violente envers l’impératif lui rappelant qu’il a à se désaliéner et à se libérer afin de déployer son propre accomplissement. Là aussi, la violence trouve ses raisons d’être sur plusieurs flancs qui se conjuguent les uns aux autres pour dire la vérité ambivalente d’un patient.

Être abandonné, désinvesti, le désamour au lieu de la punition ; une différenciation des investissements s’adressant à l’enfant apparaît ici, entre l’enfant tenant lieu de désirs incestueux qui ouvre sur les névroses, et l’enfant désinvesti suite à son « impossibilité » de répondre aux demandes des parents, enfin l’enfant non investi se trouvant contraint à construire des néoformations, des néo-solutions anti-traumatiques. Dans chaque cas des signes de dépression existent, mais avec des significations très différentes. 

c) Les dépressions libidinales

Nous abordons ici un troisième aspect particulièrement délicat, celui de la régénération libidinale et des sources pulsionnelles. Nous ne ferons que l’effleurer.

Nous avons déjà évoqué la tonicité, les qualités de liberté, de plasticité et de malléabilité de la libido. Nous avons aussi évoqué le fait que les processus à l’origine de la libidinalisation de la psyché puis du corps, fondateur de son érogénéité, peuvent aussi être largement défaillants et avoir des conséquences très fâcheuses sur les fondements mêmes du psychisme, celui-ci se trouvant déprivé de ses sources énergétiques, économiques. Il s’agit ici des variations de l’intensité de la libido, de sa tension et de sa régénération en un laps de temps donné, donc du rythme de sa régénération et de sa mobilisation.

Nous retrouvons ici les signifiés liés au terme même de dépression, et à ceux qui l’ont précédé. En effet se laisse entendre dans dé-pression, une théorie des fluides, avec un affaiblissement, un affaissement de la pression. La métaphore des fluides rejoint les représentations que nous pouvons avoir de la libido en tant qu’énergie sexuelle (l’orgone et les tentatives de capture d’orgone de Wilhem Reich). L’insaisissabilité de la libido, de cette énergie psychique inconsciente, est à l’origine de toutes les métaphores substantielles cherchant à l’objectiver, la réifier ; bien sûr s’en saisir en tant qu’essence du désir, en tant que Graal !

Le terme de pression et ses métaphores convoquent aussi des représentations plus anciennes, moyenâgeuses, soutenues par le terme d’humeur, ce dernier mêlant les troubles affectifs et une conception de ceux-ci référée également à la circulation de fluides somatiques, la circulation des humeurs (l’atrabile, la bile, le flegme, le sang). Dépression et corps étaient alors reliés par des théories plus ou moins infantiles, évoquant diverses corpologies, tout comme celles qui accompagnait le terme hystérie. L’hystérie était pensée, en Grèce antique, due à des déplacements de l’organe utérus, lui-même pensé comme un organe baladeur créant des jouissances selon ces lieux de migration.

Pour les troubles de l’humeur, il s’agissait donc de l’humeur et des humeurs, avec leur double face psychique et somatique.

Plus tardivement le terme de thymie prit le relais avec une autre conception associée au thymus, qui soutenait une théorie de maturation affective. Le terme de thymie a une étymologie le rapprochant du cœur, excroissance charnue auxquelles étaient liée l’affectivité ; où l’on retrouve à nouveau les champs croisés entre des réalités psychiques et des réalités somatiques, par les termes de cœur et de thymus.

Les troubles thymiques étaient pensés liés à un défaut de maturation. L’immaturité infantile de « Jean qui rit, Jean qui pleure » devait céder selon le modèle de la disparition du Thymus, et laisser place à une stabilité mature de l’humeur.

Un fond de vérité s’exprimait donc dans toutes ces théories, qui ne pouvait évidemment pas se dire en terme scientifiques, mais selon des théories magiques et imaginaires.

Avec les dépressions libidinales, nous sommes dans des logiques traumatiques, les processus psychiques censés les transformer n’étant pas efficient. Le mystère porte alors sur cette identification première qui installe une retenue et une mise en réserve de la libido dans le ça, donc une tension libidinale alimentant un vécu de tonicité et de vitalité. La perturbation concerne les processus responsables de la régénération, de la revitalisation, de l’avitaillement libidinal de l’ensemble de l’appareil psychique, de sa vitalité. C’est peut-être le seul cas où des médicaments peuvent être indiqués, afin de suppléer à ce manquement de ces processus originaires, avec les conséquences déjà soulignées portant sur l’ensemble des investissements libidinaux, sexuels, narcissiques ou objectaux. Cette dépression libidinale est un trouble de la tension libidinale psychique, avec un défaut du processus de double retournement fondateur de la vie pulsionnelle et de l’instauration de l’ensemble des investissements.

d) Enfin il importe d’avoir une vision réaliste de tableaux décrits précédemment et d’envisager que ceux-ci, dans la clinique et la pratique quotidiennes, participent de chiasmes et d’entremêlements. Ils ne se présentent que très rarement différenciés de façon aussi précise que le pourrait le laisser supposer mes propos théoriques précédents ; mais ils se manifestent par le biais de chiasmes mélangeant les différents registres, tout comme les constellations des personnalités sont actuellement de plus en plus envisagées, non plus selon des structures stables et univoques, mais selon des topiques éclatées occupées, réunissant et amalgamant plusieurs logiques entremêlées, offrant ainsi des tableaux cliniques infiniment variés et compliqués, dans lesquels il est parfois difficile de repérer, de différencier et de retrouver chacune des logiques envisagées plus haut.

 

Conférence donnée à la SPP le 13 Juin 2019 dans le cadre des Conférences d’introduction à la psychanalyse.

Résumé

L’imprécision du terme de dépression relève tout à la fois de la diversité des tableaux cliniques mis sous cette appellation, du besoin d’esquiver toute élaboration psychique – besoin à la base d’un langage propre à la psychologie collective -, et d’une contamination par le négativisme de la clinique elle-même, les identifications défectives et aliénations impliquées dans les dévalorisations et dépréciations.

Au-delà du caractère qualitatif des investissements (leur consistance) qui peut spécifier l’appellation commune de dépression, il est possible de différencier les dépressions névrotique, mélancolique, essentielle et libidinale.

Processualité dans une investigation psychanalytique d’un jeune enfant avec ses parents. Les aléas de l’intégration de la censure de l’amante

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Lorsqu’un psychanalyste reçoit un jeune enfant et ses parents, il est sollicité pour donner un avis, pour poser une indication, et orienter vers le site le plus adapté.

Dans le domaine de la psychosomatique, les perturbations somatiques sont envisagées dans le cadre plus complexe d’une dynamique et d’une économie psychique. L’intégration de la censure de l’amante favorable à l’organisation psychique de l’enfant, issue des travaux de M Fain et D Braunschweig constitue notre boussole théorique.

Nous cherchons à apprécier la qualité de la relation mère/père/enfant et la capacité à différencier le rôle maternant et la fonction amante de la mère. Par le biais de troubles somatiques, est souvent posée la question des capacités de l’enfant à gérer les séparations et les désinvestissements.

Je vais m’intéresser à la façon d’adresser un jeune enfant et ses parents vers une psychothérapie conjointe parents-enfant telle que nous la pratiquons à l’IPSO au sein de l’équipe qui a réfléchi à ce cadre particulier et complexe. Face à une première consultation qui manque d’associativité, comment permettre qu’un processus puisse émerger.

L’investigation du psychosomaticien prend en compte les troubles somatiques, apprécie la qualité des interactions fantasmatiques entre les parents et leur enfant, porte une attention toute particulière à tous les organisateurs de la construction psychique comme l’organisation des auto-érotismes, la capacité à régresser, à rêvasser dans les bras de la mère, la présence de l’angoisse face au visage de l’étranger, la tolérance aux frustrations et aux séparations.

Dans un premier temps, les parents parlent pendant que l’enfant se met ou non à jouer. Est respectée leur associativité concernant les troubles de leur enfant, et chez l’enfant toutes les modalités d’expression, le contenu de ses jeux, de ses paroles et les interactions relationnelles diverses qui s’y jouent.

L’investigation permet de resituer les troubles de l’enfant dans les conditions qui les entourent et dans leur temporalité, et de repérer les difficultés éventuelles dans la capacité de l’enfant à faire face aux situations de séparation et de désinvestissement.

L’évolution du premier âge de l’enfant est primordiale pour la construction de la vie psychique vers la complexification de l’intégration de l’unité psychosomatique. Les grandes fonctions comme l’alimentation, le sommeil, la psychomotricité etc. sont explorées à un moment donné, si les parents n’en ont pas fait mention. L’expression motrice ou fonctionnelle dans la vie du jeune enfant ainsi que les modes de défense dans certaines situations de frustration ou d’excitation sont des indicateurs de la mise en place de sa vie psychique. L’influence des messages adressés par la mère au cours des soins vont avoir un effet sur l’instauration des fondements nécessaires à l’acquisition de capacités de représentation mentale. L’échec de la mise en place de la mentalisation, l’échec du refoulement primaire et l’absence de pare-excitation peuvent se traduire par la prévalence de réponses comportementales ou de traits de caractère.

Une situation clinique

Louis est un petit garçon de moins de trois ans que je reçois avec ses parents pour des troubles du sommeil sévères. Dès qu’il me voit, Louis se détourne et se cache dans le giron de sa mère laquelle va le retenir le plus souvent dans ses bras.

Les troubles du sommeil envahissent les soirées et les nuits de ses parents.

Dans le discours maternel, son mari est tenu à l’écart. Celui-ci reste discret mais pourra me transmettre qu’il est inquiet et totalement exclu de la relation entre son fils et sa mère, la tension est permanente.
La première rencontre se présente en premier lieu comme un tableau peu dynamique par le caractère plutôt factuel du discours de la mère. Elle cherche des recettes tous azimuts. Pour M. Fain, « le factuel fournit à l’individu affecté un modèle d’organisation de son activité remplaçant les systèmes internes de défense restés inélaborés par lui.» Aux prises avec une agitation intérieure et une fragilité narcissique, Mme montre sa quête de trouver à l’extérieur ce qui manque à l’intérieur, par un désir de conformisme à des modèles de puériculture. Un climat d’insatisfaction se dégage de son discours. Son enfant n’est pas comme les autres, il ne supporte rien des soins et des rythmes du quotidien. Se dégage de cette comparaison aux autres enfants un idéal inatteignable.

Dans la consultation, ce n’est que progressivement, que le père incite son fils à s’intéresser aux jouets et s’éloigner de sa mère. Louis nomme des animaux, les réunit, les entasse dans la maison. Dès que je m’adresse à lui ou à sa mère, il se réfugie vers elle. Mais il doit aussi insister par la force, sans mot, lorsqu’il veut rejoindre les genoux de son père. Sa mère dit répétitivement : « Il ne connaît pas. »

Je m’intéresse à la grossesse et à l’accouchement. Celui-ci a été long, difficile et s’est terminé par une césarienne en urgence sous péridurale, avec une hémorragie liée à un hématome placentaire et une forte fièvre due à une infection aux streptocoques. Le bébé a été transféré en néonatalogie. Je suis frappée par le peu de résonnance affective chez la mère, en revanche son hostilité au monde médical est marquée.

Lorsque je pose la question « C’était un bébé comment ? », formulation innovée par G. Szwec qui, étant suffisamment vague, incite à ouvrir vers l’exploration des interactions fantasmatiques et les expressions psychiques du bébé, elle n’a que peu de souvenir si ce n’est qu’il était malade en permanence, otites à répétition, laryngites, dents qui ont du mal à sortir. Une dimension sensitive se révèle lorsqu’elle incrimine la crèche ou le milieu ambiant pour les infections.

Elle tient à me montrer que l’enfant n’a aucun retard, qu’elle l’a stimulé pour manger, pour qu’il aille à 4 pattes, qu’il se déplace, qu’il marche. C’est normal de vouloir dégourdir les enfants. Elle parle alors de son bébé « ficelé dans son sac » et sont évoquées des difficultés d’alimentation apparues dès les premières semaines. Je comprends qu’il a été mis en position proclive pour un reflux gastro-œsophagien.

Le père intervient pour dire qu’il tentait de convaincre sa femme de poser le bébé dans son lit alors qu’elle le portait beaucoup. Mme se rappelle que son bébé avait du mal à téter et dormait beaucoup. Elle devait le réveiller pour les tétées. Plus tard, je vais apprendre qu’elle le réveillait pour voir s’il respirait toujours. Je découvre cette hypersomnie du premier âge, suivie d’un rythme du sommeil qui va rester perturbé.

Le père de Louis s’est senti mis à l’écart par sa femme qui ne lui faisait pas confiance, comme ses parents à lui qui l’accusent d’être un mauvais père. Il associe sur son histoire et dans une identification à son fils, il parle de sa mère qui l’a gavé dans tous les sens du terme, étouffé, gardé à la maison et mis à l’école qu’à 6 ans.

Mme livre peu son histoire, elle passait beaucoup de temps avec ses grands-parents.

Louis est décrit comme un enfant peu câlin qui hurle souvent. La douleur des affections somatiques précoces aurait laissé des traces.

Les situations de séparation précoce, sevrage, crèche se seraient bien passées, mais je comprends que ces moments particuliers et intenses où l’enfant est désinvesti et soumis à un changement d’encadrement, n’avaient pas été particulièrement repérés car Louis proteste dans toute situation. Je le vois en effet dans le bureau manifester son insatisfaction et son agitation.

A un moment, il se met à tendre les personnages à son père avant de les entasser et de bourrer la maison, ce que j’associe en moi au forçage maternel de l’alimentation, des acquisitions. Mais son jeu est éphémère. Je vais me demander si le fait que Louis coupe ses amorces de jeu de lui-même en se mettant à ranger ou en balançant les jouets au loin n’est pas à mettre en lien avec le fait que la mère paraît lui imposer ses propres rythmes.

Je propose une deuxième consultation pour prolonger celle-ci tout en amorçant l’idée d’une psychothérapie conjointe de l’enfant avec ses parents. La situation à trois étant mal supportée par eux, il importe de se pencher sur les raisons inconscientes.

Deuxième rencontre

Louis ne veut pas retirer son manteau et se cache de moi. J’avais entendu la mère lui demander s’il voulait être porté. Après un temps, il essaie d’approcher les jouets. La mère raconte comment il l’appelle à plusieurs reprises le soir pendant trois heures ou la nuit. Il ne s’endort qu’épuisé. Il se réveille en hurlant et ne peut se rendormir qu’à son contact. Le père en est excédé. Le sommeil est quantitativement et qualitativement perturbé, privé des bénéfices de l’identification primaire à la mère.

Je leur demande ce qui peut à ce point l’empêcher de dormir, idée qui suscite leur intérêt. Nous explorons ensemble le moment du coucher, pour apprécier dans quelles conditions, Louis peut s’endormir. La mère reste des heures auprès de lui, le père de son côté a envie d’être plus ferme après avoir passé un temps avec son fils, mais dès qu’il est avec lui, la mère arrive pour vérifier ce qui se passe et accuser le père de le faire pleurer. Elle lâche alors qu’elle a peur qu’il lui fasse du mal, et Louis vient se coller à elle. Le père se rappelle alors ses propres peurs d’enfant qui l’amenaient à se coller à sa mère.

Devant les difficultés de séparation et de désinvestissement de l’enfant se pose le problème des raisons inconscientes de la mère qui n’arrive pas à le désinvestir et ne supporte pas de le confier à d’autres, notamment le père. Je m’interroge sur des vœux de mort inconscients.

C’est alors que devant ses parents perplexes, Louis s’adresse à moi pour me montrer ses bobos disant « mal », recherchant toutes les traces sur sa peau, tout en me regardant avec insistance. Puis, il me laisse assister à une séquence, sans l’esquiver comme jusque là, celle d’une bagarre entre un lion et un dragon. Il dit « a peur ». Un animal s’’éloigne, l’autre se cache derrière la maison. Sa mère coupe le jeu et je lui demande ce que ça lui évoque. Celle-ci pense que le (dragon ou lion) est sauvé. Le père, lui dit qu’il s’est sauvé. Leur problématique mutuelle se montre dans ce signifiant, être sauvé, se sauver, sauver. Le lien avec les angoisses pendant la vie précoce et le risque vital se montre, la peur de la mort subite très présente. Mais l’enfant ne demande qu’à jouer ses propres théories.

Un désaccord concernant les vacances de Louis est évoqué par le père : il trouve que la mère confie trop longtemps Louis à ses grands-parents et il ajoute que ses parents qui ne le croyaient pas ont vu que Louis était difficile, il s’est enfin senti compris par ses parents qui l’encouragent pour le suivi psy.

A un moment de la consultation, je suis incitée à revenir sur la naissance de Louis. Le père parle de sa peur pour la vie de sa femme et de son bébé, du climat d’angoisse. Il n’a pas pu exercer sa fonction paternelle, et s’est trouvé mis hors jeu. La valeur libidinale des soins est à questionner quand la mère est centrée sur la lourdeur des tâches. L’insuffisance de libidinalisation du sommeil par la mère avec son rôle de système d’autorégulation du narcissisme met en difficulté la recharge libidinale narcissique et la restauration somatique.

Une séquence de jeu de Louis s’organise : les figurines parents et enfants sont entassées tous dans la maison. Le loup va venir. Il se met à crier et je comprends qu’il est contrarié qu’il n’y ait plus de place pour une figurine. La mère n’intervient pas pour le détourner. Au bout d’un moment, Louis dit « Ca y est, y a la place. » Il est question des cris de Louis qui obtient ce qu’il veut de sa mère, enfant tyrannique qui exige en permanence, et impose à sa mère de s’assoir sur une petite chaise près de son lit pour réclamer d’elle de façon impérative des caresses sur un certain mode. Pour cet enfant, la perception de l’objet et la sensorialité sont nécessaires et particulièrement au moment du coucher. Le recours à la réalité externe et à la perception cherche à pallier le défaut de représentation plus mentalisée et la défaillance des auto-érotismes.

Louis prend les animaux et les met dans les mains de son père avant de les reprendre pour les installer sur la table : il observe le dinosaure, en étudie les piques. Sa mère intervient pour lui dire qu’il ne connaît pas cet animal, le dragon, comme pour interrompre sa curiosité. Louis fait venir l’ours qu’il nomme loup et me le montre en faisant un « oh ! » mimant une expression de peur.

Mme est persuadée que si Louis fait des crises à la maison, c’est qu’il est trop bien à la crèche, ce que j’entends contre-transférentiellement. Je reprends « Il est trop bien ?». Elle répond qu’il a tout là-bas, et quand elle arrive, il ne veut pas venir vers elle, il se jette par terre. Elle ajoute dans une formule énigmatique qu’elle a perdu beaucoup de choses avec lui. J’ai en tête la rivalité avec lui, la rivalité avec la crèche, la rivalité avec le père de Louis et avec moi quand son fils s’adresse à moi. Elle évoque les nouvelles acquisitions qu’elle a loupées comme la première fois où il s’est assis. Ses tentatives désespérées de trouver des explications révèlent ses difficultés d’investissement et de désinvestissement du corps du bébé dans sa pulsionnalité.

Ce cycle infernal entre eux, dans le domaine moteur, s’est installé sans que le père ne puisse intervenir. La poursuite de bercements-câlins au chevet de l’enfant cimente une complicité permettant à la mère de jouir de son union retrouvée avec ce bébé dans un fantasme de retour à l’état fœtal. Elle se présente plus comme mère calmante des sources pulsionnelles que satisfaisante au sens de M. Fain. Elle cherche à supprimer toute excitation de façon opératoire. Les périodes de frustration, de tension ne peuvent se vivre, la haine est réprimée. Elle contre-investit son agressivité et son sadisme.

Le désinvestissement des activités de veille pour que le sommeil joue son rôle de restauration du soma ne peut se faire en l’absence d’un double message de la mère dans les soins et au moment du coucher : message maternel qui transmet la nécessité de dormir pour la santé et le bon développement, et message en tant que femme, soumis à la censure de l’amante avec les manifestations de la pulsion de mort lorsqu’elle est portée à retrouver son partenaire érotique. La nécessaire alternance d’investissement et de désinvestissement n’a pu se mettre en place dans une situation triangulée.

La mère ne support pas d’être remplacée ni par quelqu’un ni par un doudou qu’elle n’a pas donné à son enfant. Cet enfant ne peut intégrer les effets d’une sensorialité primaire réactivée. Il ne peut exprimer son refus autrement que dans le fait de résister physiquement aux situations de surplus d’excitation. La situation de manque n’est que péniblement revécue et génératrice d’excitation. Ce qui rejoint les hurlements ou le RGO car il n’arrive pas à refuser d’une façon plus psychique.

Et pourtant, lorsque je confirme l’indication d’une psychothérapie conjointe parents-enfant que le père accepte, la mère se met à s’interroger sur la question de l’absence et de la présence de ses parents dans son enfance. Elle a le sentiment d’avoir été peu investi par sa mère très occupée. Cette révélation surgit à l’approche de la séparation et fait écho à son lien à son fils et à ses propres difficultés d’investissement. Quelle imago envahissante et abandonnante entrave ses capacités psychiques. C’est cette interrogation qui fait écho à son histoire infantile qui pourra se déployer dans la thérapie, en résonnance avec les difficultés du père qui lui aussi perçoit sa difficulté à prendre sa place. Ce qui devrait permettre à Louis captif du désir maternel selon la formule de M. Fain d’enrichir ses théories sexuelles.

Le marchand de sable va-t-il réussir à passer par là ?