Société Psychanalytique de Paris

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Chloé : élaboration œdipienne de la violence primaire

Chloé est âgée de 4,5 ans lorsque je la rencontre. C’est une enfant qui avant l’âge de 2 ans a alerté le personnel de la crèche dans laquelle sa mère l’amenait chaque jour, du fait d’une relation quasi-fusionnelle mère-fille et de comportements agressifs à l’égard des autres enfants. Le père n’a jamais vécu avec la mère et l’enfant. Il a reconnu Chloé, mais elle ne porte pas son nom. Il verse une contribution financière chaque mois. Une prise en charge a été rapidement instaurée en CMPP dès cette époque : consultations thérapeutiques de l’enfant et de la mère, rééducation orthophonique, rééducation en psychomotricité. Au moment où ce travail commence, la situation était devenue difficile à l’école maternelle où elle était très mal supportée du fait de ses comportements inadaptés, au point qu’il était question d’une admission en hôpital de jour. Dans un premier temps le travail psychanalytique a porté sur les symbolisations les plus primaires. Un second temps a permis, à partir de ces symbolisations primordiales, d’élaborer des symbolisations œdipiennes et de développer le surmoi œdipien. Le calme a alors succédé à la tempête, permettant à Chloé de se dégager d’une violence primaire invalidante. Chloé est maintenant au CE1, elle n’a pas les performances des autres enfants, mais sa scolarité n’est pas remise en question.

Sortie de la violence du prégénital et entrée dans la configuration œdipienne

1ère séance : Chloé reste facilement seule avec moi, ses lunettes ont glissé légèrement sur son visage, ce qui ne sera plus le cas à la fin de la séance. Cela lui donne un regard imprécis et un côté un peu ailleurs. Je note à ce moment qu’elle présente une sorte de jeu autour de la sphinctérisation de la bouche avec des écoulements de salive, déjà observé pendant le bilan psychologique. Elle extrait de la boîte de jouets organisée pour elle, un crocodile avec lequel, en riant, elle veut me piquer la main. Puis elle le lâche, prend un bébé et la maman. Celle-ci prend le bébé dans ses bras et l’accroche assez brutalement entre les branches d’un cocotier. Je me soucie de ce bébé, mais Chloé ne semble pas m’entendre. Une fille apparaît dans le jeu pouvant être la fille de la femme qui a mis le bébé dans l’arbre, mais qui pourrait être aussi la mère de cette enfant. C’est elle qui va décrocher le bébé. A ma demande d’explications, Chloé me répond : « parce qu’elle (la mère) n’est pas gentille. »

Ensuite la fille rencontre un homme. Je crois comprendre qu’il serait le père du bébé ; mais aussi de la fille. Fille et homme s’enlacent comme des amoureux. Je dis « son amoureux ou son père ? » J’entends alors Chloé chuchoter le mot papa. Elle joue ensuite beaucoup avec les lits et couche l’homme dans un autre lit que la fille.

Incertitudes donc sur la différence de générations (la fille est-elle la sœur ou la mère du bébé ?), mais aussi sur la différence des sexes, l’identité sexuée étant fugace. Tout s’est déroulé rapidement et dans un climat d’excitation montante, des éclaircissements de la part de la fillette sont difficiles à obtenir. Au bout d’une demi-heure, après avoir joué avec une remorque pour voiture dans laquelle, elle a fait entrer tous les personnages, avoir beaucoup joué et tripoté le bébé qui semble la passionner, avoir voulu retirer la jupe de la fille, elle veut aller aux toilettes pour « faire pipi ».

De retour, elle exige de moi un cadeau (j’apprendrai plus tard que c’est une demande faite régulièrement à la mère). Plutôt mécontente de ne pas en recevoir, elle prend une règle et tape sur les murs. La situation devient difficilement contrôlable et le temps de la séance étant pratiquement passé, nous allons retrouver la mère dans la salle d’attente. Mais elle n’y est pas. Revenus dans le bureau, Chloé est calme, approche son visage très près du mien, puis observe de près la tâche d’un rayon de soleil sur le mur juste à côté de moi et met sa main dessus. La tache de soleil est alors sur sa main, elle sourit. La fillette me demande alors si j’ai un bébé dans le ventre, veut toucher ma chemise, ce que je n’autorise pas et met le bébé avec lequel elle avait joué sous son tee-shirt. Puis elle reprend le crocodile de sa boîte, il pique le bébé, elle veut appeler la Police au téléphone. Je lui dis de faire semblant, ce qu’elle fait en disant : « Allo Police ! Un crocodile a mordu le bébé. »

Cette séance inaugurale montre l’organisation psychique de Chloé. Elle n’est pas une enfant psychotique, mais les éléments symbiotiques de la relation avec la mère évoquent l’idée d’une séparation qui serait l’équivalent d’un arrachement, la plaçant ainsi dans un fonctionnement quasi-psychotique. Mais on ne note pas de désorganisation, les troubles de la symbolisation sont plus les conséquences d’un manque dans les triangulations les plus précoces, avec des incidences sur le développement de la sexualité infantile, les processus de refoulement et l’élaboration du complexe d’Œdipe. On peut dire qu’elle est prépsychotique.

La fillette est préoccupée par le sort des bébés, les violences dont ils peuvent être victimes, la place possible d’un homme, l’ébauche d’une scène primitive dans laquelle il y a une incertitude quant à la différence des générations, voire la différence des sexes. Mais malgré cela, la relation transférentielle s’instaure dans un climat de reconnaissance de mon identité sexuée et d’une théorie infantile où la bisexualité lui permet de penser que je pourrais être porteur d’un enfant, particulièrement à la fin de la séance lorsqu’elle s’attend à retrouver sa mère. L’absence de celle-ci n’angoisse pas l’enfant, elle ne vit pas un abandon mais la prise de distance d’une mère occupée dans un ailleurs de sa scène primitive. Chloé vit une relation transférentielle avec un père-analyste dans laquelle les identifications primaires sont prévalentes. C’est dans cet espace qu’elle se laisse fasciner par la tache de soleil, permettant qu’une forme de scène primitive à elle (ou pour le moins sa préconception) s’organise : faire un enfant avec le père-soleil puisqu’elle doit rester à distance de l’analyste et que maman est dans un ailleurs avec un papa imaginaire.

On peut s’interroger aussi sur le trouble de la sphinctérisation de la bouche pouvant être en relation avec une défense autistique, comme si la bouche privée de son investissement affectif n’était pas en lien organisé avec le corps, perdant ainsi sa fonction symbolique et sa fonction dans la réalité. Nous retrouvons là, un lien entre l’affect et la symbolisation primaire que nous définissons comme organisatrice du moi-corporel, prise dans la relation affective avec l’objet et permettant des différenciations très primaires : dedans/dehors, contenant/contenu, bon/mauvais.

Au cours des séances qui suivent, je suis un bébé ou encore un enfant et elle, une mère particulièrement sévère, intraitable. Elle me confisque mes doudous, les met à la poubelle, je dois dormir en silence, ne rien dire, ne pas bouger, ne pas la regarder. Ce sont des ordres donnés sans ménagement. Elle me donne à manger brutalement sans émotion, m’ordonnant par exemple de finir mon assiette ou encore me l’arrache avec pour motif de n’avoir pas obéi scrupuleusement à sa demande. Je dois aller au coin, je suis un enfant maltraité, elle est une mère qui me bat au point dit-elle que « j’ai des bleus. » Au cours d’une séance où elle met en scène cette violence, elle me déclare tout d’un coup que je suis un père. Mais elle me transforme vite en fantôme, elle-même devient un fantôme et nous devons nous faire peur. Elle prend ensuite un bébé déshabillé au cours d’une séance précédente, le jette par terre, cela au moment où je suis au coin et que je dois pleurer. Je deviens le bébé qu’elle tape, qui est mort et qu’on emmène à l’hôpital et à qui l’on demande : « Qui t’as tué ? » La fillette est très excitée, nous redevenons des fantômes. Je demande ce qu’est un fantôme, elle parle de quelqu’un qui monte au ciel.

Chloé met en scène une forme d’objet primaire omnipotent, peu affectif, violent. Les séances où elle évoque une mère toute puissante alternent avec d’autres où elle me demande de jouer des rôles de monstres, de loup qui la dévoreraient (sans doute une autre version de l’imago maternelle), s’enferme souvent dans un placard où je dois aller la chercher, faire semblant de la dévorer, mais cela trouve ses limites car la situation devient incontrôlable. Si les loups et les monstres amènent des formes de représentation, l’excitation devient trop importante et aucune interprétation ne semble alors pouvoir atteindre la fillette. Ainsi, les premières séances sont difficiles. Chloé accepte facilement de venir deux fois par semaine, mais pendant de longs mois, je serai confronté à un envahissement par l’excitation et la violence pouvant prendre des aspects concrets m’amenant à la protéger (lorsqu’elle veut taper sur les vitres) ou à me protéger des coups ou d’objets projetés.

Mes tentatives d’amener un objet triangulant ces récits ont peu d’effet. Si elle semble entendre le propos, il est vite balayé laissant la place à l’excitation. Les séances sont pénibles, décourageantes. Mais le transfert est positif, le travail avance peu à peu et l’idée de la nuance s’introduit au bout de quelques mois au cours d’une séance commencée par un dessin avec des cœurs. J’interviens le plus brièvement possible (d’autant plus que la plupart du temps, je suis réduit au silence) en disant : « des cœurs » et en ajoutant « Hum, hum » à plusieurs reprises, suscitant chez Chloé à la fois l’étonnement, l’amusement et l’agacement. Le caractère mêlé et nuancé de ces sentiments positifs change la tonalité des séances et, alors qu’en règle générale, mes interventions déclenchent l’opposition, voire la colère de la fillette, cette fois, elle est étonnée, me demande ce que je fais, pourquoi j’ai dit cela. J’ai eu le sentiment que ces interventions, sortes de ponctuations étaient importantes par leur forme même, comme si Chloé était sensible aux petites quantités ou bien qu’elle ne pouvait accepter, voire supporter que de petites quantités de la part de l’objet. Cela rendait compte de la fragilité du pare-excitation, toute perception nouvelle étant vécue malgré elle comme un équivalent d’effraction traumatique. Leur brièveté permettait sans doute qu’elles soient reçues, créant une forme d’interrogation chez l’enfant et de lien entre nous, comme si par petites touches, il lui était possible d’accepter le lien, la triangulation représentée par ma présence et ainsi, une forme de symbolisation peu élaborée, primaire, prise dans le transfert paternel, plus dans une valence d’objet paternel primaire qu’œdipien comme cela sera le cas plus tard. On pourrait dire que Chloé sortait des logiques du tout ou rien et qu’elle acceptait une forme de déstabilisation par les petites différences. Le renoncement aux défenses massives était engagé. Cette relation transférentielle marquée par ce freinage pulsionnel évoque ce que dit Freud (1915) dans Pulsions et destins de pulsion : « Une liaison particulièrement intime de la pulsion à l’objet est mise en relief comme fixation de celle-ci. Elle se réalise souvent dans les toutes premières périodes du développement et met fin à la mobilité de la pulsion en s’opposant intensément à la résolution » .

La relation avec le père objet primaire

Lorsque nous parlons de père objet primaire, nous voulons souligner l’importance des qualités psychiques du père réel auprès de l’enfant, dès la naissance. Il ne le sera pas moins bien sûr en tant que père œdipien. Il ne s’agit pas de remettre en question les qualités de la mère en tant qu’objet principal, ni d’instaurer une rivalité père-mère par rapport à un bébé, ni de prendre en compte l’aspect maternant que peut prendre un père auprès d’un enfant en substitution de la mère si celle-ci est malade ou tout simplement pour des raisons d’organisation d’un couple. De même, il ne s’agit pas du père symbolique de l’Œdipe tel que Lacan l’a mis en relief dans sa théorie autour du « nom du père », ni du « père dans la tête de la mère », lequel est un père symbolique élaboré dans les suites du complexe d’Œdipe de la mère organisé à partir des relations avec son propre père, et donc en fait un père œdipien. Le père objet primaire est un père affectivement présent auprès de l’enfant en même temps que la mère (dans le meilleur des cas), à l’origine de triangulations précoces, d’identifications primaires ; il a un rôle prégénital essentiel. Il tient une place fondamentale dans la différenciation des imagos parentales. Il est aussi à différencier de l’Œdipe précoce de Mélanie Klein, de l’Œdipe originaire et du non-mère de Claude Le Guen. Ce père « du début » trouve un écho dans la notion de « censure de l’amante » de Michel Fain dans laquelle il souligne la présence indispensable, psychique et physique du père auprès du bébé et de sa mère. Alors qu’elle est prise par les soins qu’elle donne à l’enfant, la mère va s’en éloigner psychiquement grâce à une rêverie qui la ramène fantasmatiquement vers le père, lequel censure, triangule cette dyade. Dans la perspective de Michel Fain, il s’agit à la fois du père symbolique et séparateur présent dans la tête de la mère, et du père de la réalité pris dans la relation mère/bébé à l’origine de la rupture de l’identification primaire de la dyade, le ça de l’enfant étant confronté au désir paternel d’emblée ressenti. Dans Eros et Anteros, Fain et Braunschweig considèrent que « (le père) s’identifie à la mère, alors que l’enfant enregistre une série de signaux, différents qualitativement et quantitativement de ceux de sa mère, qui s’inscrivent dans ses traces mnésiques » . Ils ajoutent que « croire que le bébé ne puisse pas distinguer les qualités différentes des messages venant de lui (du père), voire de sentir le caractère complémentaire qu’ont de tels messages par rapport à ceux qui ne venaient que de la mère, nous parait aberrant. Ne devrait-il pas rester une trace dans le vécu primitif de l’enfant du fait que dans le couple humain, le père aime jouer à la mère…C’est reformuler autrement ce que nous avons déjà dit sur le degré plus ou moins grand de l’action paternelle dans le sens d’une structuration œdipienne précoce ».

Cette perception par l’enfant de la présence paternelle est à l’origine d’une triangulation précoce antérieure à l’Œdipe précoce de Mélanie Klein. Cette triangulation est différente de l’Œdipe précoce dans la mesure où le bébé perçoit la différence des sexes des parents, sans pour cela qu’il perçoive la relation sexuée et sexuelle des parents. Il perçoit une différence dans leur pulsionnalité, mais qui ne sera pas nécessairement celle qu’il percevra lorsque se posera la question œdipienne aussi précoce soit-elle. Il s’agit d’une triangulation prégénitale ou encore préœdipienne.

À propos des identifications primaires, il y a aussi une belle formule de Jean Guillaumin : « On est légitimé à penser que de tels processus identifiants précoces ne constituent rien d’autre que le moyen d’un transfert de sens de l’environnement (notamment maternel) au sujet, sans qu’il soit recouru à la pensée latente. » J’ajoute pour ma part à ce propos que le transfert de sens de l’environnement paternel est de même à prendre en considération. Cet auteur parle aussi par rapport aux identifications primaires, d’un « scénario de désir d’organisation œdipienne » . Il s’agit là d’un désir inconscient différent d’une relation œdipienne même précoce, laquelle s’organise par rapport à la réalité. On pourrait dire qu’on est ainsi aux confins du fantasme originaire de scène primitive. Le désir dans la relation œdipienne rejoindrait celui d’un principe de triangulation de toute relation humaine.

S’il est à prendre en compte dans la réalité, c’est aussi et surtout en tant qu’objet psychique que nous nous intéressons à ce père des premiers liens. Il tient une place essentielle dans les processus d’intégration des expériences primaires et dans le développement des auto-érotismes, du fait du caractère pulsionnellement investi de cette relation.

La place du père dans les triangulations précoces lui donne une fonction essentielle dans le développement des symbolisations primaires. Celles-ci peuvent être définies comme organisatrice du moi-corporel, prises dans la relation affective avec l’objet, permettant des différenciations très primaires : dedans/dehors, contenant/contenu, ainsi que des articulations, bon/mauvais, comme déjà évoqué. Il s’agit là sans doute de ce dont traite Freud (1925) dans son texte La négation, lorsqu’il parle du moi-réel définitif se développant à partir du moi-plaisir initial : « Le non-réel, le simplement représenté, le subjectif, n’est qu’à l’intérieur ; l’autre, le réel, est présent à l’extérieur » , ce que les Botella (2007) ont traduit dans leur théorisation sur l’épreuve de réalité par la formule « seulement dedans, aussi dehors », avec cette précision importante qu’ils n’entendent pas « dehors-dedans » au sens corporel, « mais comme signalant les limites toujours hypothétiques et sans cesse à reconstituer “moi-non-moi” , menacées en permanence par la possibilité d’une régression animique » . Ces symbolisations primordiales participent à mon sens d’un freinage pulsionnel permettant les prémisses de la différenciation et de la rencontre avec l’objet. On retrouve là, la « fin de la mobilité de la pulsion » dont parle Freud dans Pulsions et destin des pulsions.

Si le père objet primaire ne peut tenir une place suffisamment organisatrice d’une triangulation précoce de bonne qualité, il y aurait alors une atteinte portée aux symbolisations primaires, source de confusion au niveau du moi dans les différenciations contenant/contenu.

Revenons à notre petite patiente. Le calme ainsi installé pendant la dernière séance évoquée permet à Chloé de s’intéresser à sa boîte de jouets. Elle en sort une petite carriole dans laquelle elle place deux figures parentales et à l’avant un bébé et une fille comme s’ils conduisaient les parents. Je lui dis : « les enfants sont à la place des parents. » Elle continue le jeu, c’est une promenade manifestement. Au bout d’un assez long moment, il y a un accident et tous les passagers meurent. Puis ensuite elle remet tout le monde dans la voiture et la place un peu cachée, sous le bureau. Puis elle va dessiner le papa en prenant l’homme de la carriole, le posant d’abord sur la feuille comme pour le décalquer, puis elle le dessine. J’ai pu observer à plusieurs reprises que lorsqu’un enfant prend un personnage en 3 dimensions, qu’il le pose sur la feuille pour en faire un dessin en entourant le personnage, cela correspondait à une forme d’accès à un niveau supérieur de symbolisation, comme s’il y avait une intégration des trois dimensions en deux dimensions, une progression, un meilleur accès aux représentations, une psychisation en quelque sorte. C’est ce qu’illustre l’importance donnée au personnage paternel tant dans le jeu que dans le fait de vouloir le dessiner. Cet accès à une forme de symbolisation plus élaborée est sans doute le résultat de la séquence précédente au cours de laquelle Chloé s’est dégagée d’un fonctionnement dominé par les processus primaires.

Au cours de la séance suivante, elle commence en dessinant une longue chenille multicolore, puis parle de la Police, m’en menace (il y a une relation entre le métier du père dans la réalité et la loi), puis me dit qu’elle a fait un cauchemar : « La Police voulait m’attraper, j’ai reçu un coup dans le ventre, comme ça ! » Puis elle parle de petits enfants couchés. J’essaie de parler avec elle de ces enfants, mais elle me dit que c’est moi qui en ai parlé, comme si elle ne comprenait pas ce que je voulais dire. Cette séance met en relief une dimension nouvelle, celle du rêve-cauchemar, signant une nouvelle avancée d’un processus de psychisation, ainsi qu’une entrée en scène d’un père gardien de la loi (appelé au téléphone lors de la première séance), permettant l’intégration progressive d’un surmoi protecteur, ainsi que des mécanismes d’inhibition. On peut noter également l’importance des mécanismes projectifs : ainsi ce serait moi qui aurait parlé des petits enfants, cela pouvant être considéré comme un crédit à l’objet, investi de la capacité de porter les propres pensées du sujet ; mais aussi allant dans le sens de la construction de la réflexivité du moi manquante. L’appareil psychique peut maintenant remplir plus sa tâche de lier l’excitation pulsionnelle arrivant sous forme de processus primaire. C’est l’échec de cette liaison qu’évoque Freud dans Au-delà du principe de plaisir comme l’équivalent d’une névrose traumatique.

Les voyages vont se succéder dans nos séances. Le train va remplacer la carriole. Répétitivement, un bébé sera un passager maltraité, tombant du train, malgré l’apparition au bout de quelques semaines de personnages adultes masculin et féminin potentiellement capables de le protéger, mais n’en ayant pas vraiment les moyens. Le bébé est victime bien souvent d’un personnage apparu dès le début : un crocodile redoutable, toujours à l’affût, prêt à bondir, sans pitié. J’interviens essayant d’investir les personnages humains de fonctions parentales protectrices, mais sans grand succès, l’excitation est toujours envahissante, désorganisante. Bien souvent, les jouets sont envoyés de tous côtés dans le bureau, les chaises, table, bousculés. A ce stade du travail analytique, même si la fillette fait intervenir des personnages des deux sexes, la différenciation n’est toujours pas certaine, il s’agit là plus d’une imago indifférenciée. Cela apparaît dans les rôles donnés aux personnages, l’un pouvant se substituer à l’autre. En fait l’évolution est marquée de progressions et de régressions, comme dans une cure de patient adulte. La relation avec un objet primaire, mère et père, n’est pas contradictoire avec l’idée d’une imago indifférenciée, si l’on considère que le moi est en cours de développement. C’est l’objet qui est différencié, pas nécessairement ce qui en résulte au niveau du psychisme du sujet, au moment où il est en relation avec lui. Les processus d’identification primaire peuvent ne prendre forme qu’après-coup.

Les semaines passant, nous gagnons du terrain, malgré l’apparente désorganisation de certaines séances. Chloé a beaucoup investi ce jeu avec le train et nous retrouvons à chaque séance notre bébé passager, des personnages masculin et féminin, le crocodile, mais surtout un policier, petite figurine armée d’un fusil, appelé à jouer un rôle de plus en plus important. L’apparition du policier m’apparaît comme un début de différenciation des imagos. Des barrières sont ajoutées au jeu par l’enfant. La séance suivante se situant environ un an après le début du travail analytique, montre à la fois, les progrès et leurs limites. Investi par Chloé de deux rôles, celui du policier et celui du crocodile, j’essaie d’organiser dans le cadre de ce transfert paternel une forme de surmoi protecteur, le bébé et un personnage féminin étant dans le train. Mais Chloé me refuse cette fois-ci ce qui permet habituellement au policier de faire son travail : des barrières dont je me sers pour encadrer le crocodile restant alors sous surveillance armée du policier. Soudain, la femme déclare vouloir être avalée par le crocodile (ce qui arrive habituellement au bébé) et dans un télescopage temporo-spatial, en un instant, le crocodile balaie le policier, avale la femme et le bébé, une voiture va écraser tout le monde, tout devient désordre. Mère et bébé sont ainsi identifiés l’un à l’autre et dans cet état de symbiose, subissent les conséquences d’une régression sadique-orale drastique. Aimer un objet est alors l’équivalent de le détruire.

Il est intéressant d’observer que malgré ces moments de crises, les progrès continuent et dans la séance suivante, Chloé va me parler directement de son père, me demandant si je connais son nom. Peu à peu les séances sont moins difficiles. La fillette peut entendre maintenant des interprétations où je fais intervenir l’instance paternelle. Ainsi un jour où, très excitée, elle s’était cachée dans un placard d’où elle avait bondi en criant : « Police ! », j’étais intervenu dans le transfert paternel en reprenant des aspects surmoïques de la profession du père.

L’élaboration de l’Œdipe

Au principe de la désorganisation quasi constante des séances en lien à un débordement de l’excitation fait suite un principe général de transgression dans un contexte de transfert paternel : prendre ma place dans mon fauteuil, m’insulter (je suis régulièrement traité d’imbécile et étonnamment lorsque je lui pose la question, la définition du mot change chaque fois : quelqu’un d’énervé, de fou, de pas content). Ces attaques du cadre à travers ma personne, mon fauteuil mettent en relief des attaques violentes contre le père, tant dans la forme d’un parricide originaire que dans une vengeance contre un objet primaire et un objet œdipien inconsciemment vécus défaillants. Mais l’intérêt de cette nouvelle configuration est de permettre d’élaborer la conflictualité œdipienne. Voici deux séances illustrant ce propos. Ces mouvements violents dans les séances sollicitent fortement mon contre-transfert qu’il est nécessaire d’analyser pour résister à ces attaques du cadre et rester en contact avec la patiente.

Chloé me demande de la précéder pour entrer dans le bureau en criant « imbécile », passablement énervée. Pas de dérapage malgré des chaises bousculées et quelques insultes. Les choses vont se calmer après qu’elle ait déchiré ostensiblement une feuille de papier posée sur la table (destinée à lui laisser la possibilité de dessiner) et qu’elle ait demandé la colle (c’est ainsi qu’elle nomme le scotch). Peu à peu, elle va m’appeler « mon amour, mon cœur » avec une petite voix. Elle me demande si elle peut être amoureuse de moi. Je lui réponds que je suis comme un père par rapport à elle. Chloé demande alors si elle peut faire semblant d’être amoureuse de moi. Je lui réponds que je ferai alors semblant d’être son père et de l’aimer comme un père aime sa fille. Elle est déçue mais apaisée.

Deux jours plus tard, alors que je n’ai encore rien dit, elle hurle que je l’énerve et comme chaque début de séance, c’est un déploiement d’excitation. Puis elle découpe une feuille de papier pour, dit-elle « faire un arbre de Noël. » Elle crie pour me demander de faire le découpage. Je refuse, disant que je ne fais pas les choses dans de telles conditions d’excitation et de cris. Chloé reprend alors seule son découpage, cela devient une couronne de roi pour moi que je dois coller avec du scotch (pour que la bande de papier devienne une couronne). Quelques cris, mais les choses sont acceptables. Puis elle déclare vouloir faire une couronne pour ma femme. Est-elle blonde ou brune ? (Je ne réponds pas). Chloé répète sa question et fait un lapsus, dit mère pour femme : « Elle est blonde ou brune ta mère ? » J’interviens pour lui dire que je ne suis pas marié avec ma mère et j’ajoute « comme tu ne pourras pas l’être avec ton père, ni avec moi. » Silence ! Elle paraît interloquée par ce que je viens de lui dire, exprime son désaccord en ajoutant : « T’es fou ! » Je maintiens et répète ma position œdipienne. Il est important de préciser, que si mes interprétations sont souvent d’allure surmoïque avec un appel au père, il faut souligner la violence agie dans les séances et la nécessité de poser fermement des limites à cette fillette qui présentait des comportements sexuellement provocateurs. Un peu résignée, elle entreprend de faire la couronne de ma femme après avoir voulu auparavant être enfermée dans un placard dont j’aurais bloqué la porte à sa demande. Je refuse d’entrer dans ce jeu, sentant bien le prétexte à une montée de l’excitation et lui rappelle à cette occasion les vacances de la semaine prochaine et la séparation qu’elle implique. Irritée, elle dit qu’elle le sait. Elle va alors s’approprier la couronne destinée à ma femme après avoir voulu que j’emmène les couronnes chez moi, ce que j’avais refusé. Chloé est ainsi prise dans ses hésitations œdipiennes. Qui est la reine ? Je le lui fais observer et souligne l’usurpation de la couronne initialement destinée à ma femme. Ces mouvements œdipiens semblent la stabiliser. La fillette déroule ensuite le scotch dans la pièce, des bandes collées sur les murs séparent ainsi le bureau en espaces différenciés. L’utilisation du scotch avait déjà fait l’objet d’interprétations ; dans un premier temps, j’avais parlé de son désir d’un lien collé-scotché l’un à l’autre, dans un deuxième temps, j’avais évoqué les limites apparaissant entre elle et moi. Ce second mouvement était une élaboration du premier, permise par le développement d’un surmoi œdipien en lien avec l’organisation du complexe d’Œdipe. Cette séance se termine plutôt bien. 

Élaboration de la sexualité infantile

Quelque temps plus tard, Chloé me dit qu’elle va bientôt partir en vacances en classe de nature. Cette information m’avait été donnée par la mère dans la salle d’attente, avec cette précision : si l’enfant était prête pour cette séparation, elle-même ne l’était pas. Je propose à la fillette de faire un dessin, elle accepte à condition d’en avoir une copie. Je donne mon accord. Mais elle me sourit de manière provocatrice et déchire lentement la feuille une fois encore, me regardant droit dans les yeux. Je fais observer à Chloé qu’il lui est difficile d’accepter notre accord, préférant déchirer la feuille, et malgré elle, rester dans une situation excitante et conflictuelle, au moment où il est question d’une nouvelle séparation.

J’ai le sentiment d’être entendu, Chloé veut alors que je recolle les morceaux. Je propose qu’on le fasse ensemble. Je défroisse les papiers déchirés, elle coupe du scotch. Nous voici tous deux au travail tranquillement. Au cours d’un moment de pleine concentration, elle s’exclame : « c’est qui qu’a pété ? » Puis elle dessine une fille, coloriant son visage en rouge et précisant que « c’est de la crème », apaisée et concentrée sur son travail.

Cela l’amène à décoller du scotch de la table, il se fixe alors sur son doigt, elle le décolle en poussant des petits cris qui deviennent érotisés l’amenant à chanter « ça fait mal, ça fait mal. » Il y a un silence, elle demande à ce que je l’appelle « Princesse. » Puis elle me regarde intensément et me dit sur le ton de la confidence : « Tu sais, mon père m’a téléphoné hier, il m’a dit qu’il a fait l’amour avec ta femme, ils se sont embrassés…Tu vas battre ta femme, tu vas la frapper (elle répète ce dernier propos) ? »

Plutôt étonné de cette tonalité sadomasochiste du discours de Chloé, je lui dis que je ne pense pas qu’un père raconte ce genre de choses à sa fille. Elle crie alors et glisse par terre avec le dessin, les feutres tombent. Elle reste par terre, criant parfois. Puis elle remonte en faisant passer plusieurs feutres par le centre du rouleau de scotch. Je m’interroge sans le formuler sur les pensées préconscientes que la fillette peut avoir quant aux relations sexuelles. C’est la fin de la séance. Les cris me paraissent plus de l’ordre de la manifestation d’un mécontentement qu’une montée d’excitation.

Cet aspect sadomasochiste me parait être une élaboration de la sexualité infantile. A la violence de la pulsionnalité du ça, succède l’idée d’une tentative de maîtrise de l’objet désiré : « Tu vas battre ta femme ? », mais aussi de la rivalité œdipienne. Si la femme trahit son mari, Chloé sera là pour être l’objet sexuel du mari. Les personnages sont désignés sexuellement, l’idée du tiers est présente et le conflit est accepté psychiquement, ce que confirme l’apparition soudaine du « c’est qui qu’a pété ? » signe d’une analité de bon aloi, contenance potentielle de la conflictualité. Il est intéressant de noter aussi que cette apparition de l’analité est contemporaine de l’apparition du sadisme. L’apparition de ces éléments de caractère sadique-anal est une progression, une complexification, éloignant l’allure radicale de l’oralité primitive dont usait encore la fillette peu de temps auparavant. Le sadisme (la violence exercée contre l’analyste dans les séances) s’est tout d’abord transformé en masochisme après que le sentiment de culpabilité ait occasionné son refoulement, selon le principe qu’en énonce Freud dans Un enfant est battu. Mais surtout ce sadisme a permis l’accès au primat du génital, ce que souligne là encore FREUD (1920) dans Au-delà du principe de plaisir : « Il (le sadisme) entre alors au service de la fonction sexuelle ; au stade d’organisation oral de la libido, l’emprise amoureuse coïncide encore avec l’anéantissement de l’objet, plus tard la pulsion sadique se sépare et finalement, au stade du primat génital, elle se charge aux fins de reproduction, d’avoir pour fonction de maîtriser l’objet sexuel dans la mesure où l’exige l’exécution de l’acte sexué » .

Élaboration du surmoi œdipien

Les éléments de caractère sadique-anal sont toujours présents au cours des séances suivantes. Nous ne serons donc pas étonnés de voir apparaître l’ambivalence, contemporaine de cette phase du développement, témoignant d’un fonctionnement plus élaboré. Des traits de caractère hystérique se font jour aussi, comme si Chloé voulait charmer et conserver l’objet, mais aussi le repousser à la fois. Ainsi, peu de temps après la dernière séance évoquée, comme à l’accoutumée, bien qu’elle insiste pour que j’entre le premier dans le bureau, elle se précipite pour s’asseoir dans mon fauteuil. Elle froisse, ostensiblement provocatrice, la feuille de papier posée sur le bureau. Puis elle se couche sur la table en disant : « Donne-moi les feutres imbéciles ! » Devant mon silence, plutôt désapprobateur, elle change de ton et veut que je répète ce qu’elle dit : onomatopées, rires, mots. Je m’y prête jusqu’au moment où j’ai le sentiment d’être un objet instrumentalisé maîtrisé par son sadisme anal, plutôt qu’un objet primaire dans la relation transférentielle, reprenant les babils d’un nourrisson. La fillette prend ensuite des poses de star, puis elle dessine. Je lui demande de commenter son dessin, elle répond : « Caca. » Ensuite face à mon refus de reprendre le jeu des répétitions, elle dit que « c’est le Dr GÉRARD. » Je lui fais observer que le dessin évoque plutôt une femme avec une robe. Elle fait alors des gribouillis roses à côté du dessin en disant qu’elle a écrit mon nom, puis commence à s’exciter, va vers la porte et se couche devant, frappe à la porte ainsi couchée, me disant que c’est sa mère qui veut me parler.

Elle me demande ensuite si je sais garder un secret. Louise son amie et Chloé sont amoureuses et s’embrassent sur la bouche ; « on fait l’amour » m’explique-t-elle. Il y a un moment d’excitation, mais elle se calme, se lève, feint un évanouissement. Je l’accompagne dans son fantasme, disant « Oh ! C’est grave. » Elle simule alors un grand mal de ventre et s’écroule comme terrassée par la douleur. Je fais le même commentaire sur la gravité de son état. Chloé reste effondrée au pied de mon fauteuil et fait semblant de dormir.

Il est intéressant d’observer qu’à travers son dessin du Dr GÉRARD avec une robe, plusieurs éléments sont présents. Sans doute d’abord une défense contre le rapprochement tant espéré avec moi. Si je suis une femme, le surmoi œdipien réclamant une mise à distance du père-analyste sera satisfait. De même, peut-être que « l’imbécile » si souvent évoqué est aujourd’hui (rappelons que la définition du mot imbécile est changeante pour Chloé) un homme châtré et donc moins dangereux. Mais par ailleurs, et surtout à ce moment-là, l’enjeu pour Chloé est celui de sa bisexualité, de l’organisation de son complexe d’Œdipe et du développement de son ambivalence à l’égard de ses parents. Dans cette séance, la fillette met en scène ses désirs homosexuels, tant pour sa mère que pour son amie Louise, mais ses désirs hétérosexuels se manifestent aussi sous une forme « hystérique » démonstrative, de bon aloi, car dégagée d’une forme d’agir. On mesure la difficulté chez cette enfant de la constitution de l’Œdipe inversé, son histoire ne lui ayant pas permis les identifications au père, indispensables pour organiser ce complexe.

Quelque temps plus tard, au cours de plusieurs séances, j’aide le surmoi de Chloé dans sa lutte contre l’inceste. Au cours d’une de ces séances, elle prend dans sa boîte de jouets, un homme, deux femmes, une fille et un crocodile. Père et fille s’embrassent de manière très sexuée. Comme dans un psychodrame, je prends l’homme et dis : « Tu ne peux pas embrasser ta fille comme ça. » Chloé dit alors que la fille est la femme. Puis le jeu s’embrouille, elle ne veut pas entendre ce que je dis, toujours à plat ventre sur le bureau. Elle me demande ensuite de prendre le personnage homme et que je dise « mon amour. » En fait, elle est sortie du jeu et il n’y a plus de différence entre les personnages et elle-même. L’excitation a balayé la symbolisation. Elle s’énerve, crie. La fille devient la femme une nouvelle fois, l’homme semblant sorti du jeu. Je le souligne, mais elle fait de plus en plus de bruit pour couvrir ma voix. Les deux femmes s’embrassent, il n’y a plus de différence de génération, tout le monde tombe à terre. 

La semaine suivante, le combat fait encore rage, mais nous gagnons du terrain. La fillette prend dans sa boîte de jouets le père et la fille. Elle retire son pantalon au père ; père et fille s’embrassent à pleine bouche. J’interviens : « un père n’embrasse pas sa fille comme cela. » Elle jette le personnage sur moi et je lui dis alors que cela m’évoque les séances où elle me donnait le crocodile pour que je protège le bébé, comme s’il fallait maintenant que je protège la fille. Elle me jette alors la fille. J’ai ainsi les deux petites poupées dans les mains, père et fille, je les sépare physiquement ; elle me les arrache des mains, essaie de remettre son pantalon au père. Mais dans son excitation, elle l’a déchiré en deux et ce n’est plus possible.

Chloé va alors chercher le crocodile et me le jette, puis elle lui met du scotch autour de la gueule. Je dis alors « il ne pourra plus mordre » et ajoute « comme si tu mettais un pantalon au papa. » Cette interprétation de l’aspect dévorant de la sexualité incestueuse surprend la fillette et lui permet de passer dans un autre registre où les éléments hystériques reprennent une place importante, lui permettant à nouveau d’être une princesse évanouie, mais calmée.

 Quelques séances plus tard, le surmoi s’intègre, s’intériorise. Nous jouons encore avec le bébé, le policier et le crocodile. Ce dernier se montre gentil et méchant à la fois puis, même pendant le sommeil du policier, l’animal ne mange pas le bébé et à un autre moment le bébé embrasse le crocodile. D’autres combinaisons apparaissent, comme une alliance bébé et policier face au redoutable reptile mettant ainsi en scène un père primaire protégeant l’enfant de sa détresse infantile. Ainsi, les rôles changent, le méchant peut devenir gentil, voire les deux, mais aussi ambivalent. Cette souplesse des investissements et des identifications, ces jeux symbolisés, donnent accès à un monde plus secondarisé. A ce stade du travail analytique, se déploient à la fois des aspects primaires de la relation et d’autres plus élaborés pris dans le transfert, illustrant le propos de FREUD (1923) dans Le moi et le ça sur la double origine du surmoi : la détresse infantile et le complexe d’Œdipe. La violence de cette patiente au début de notre travail, nous montre aussi comment le surmoi est héritier des premiers objets du ça, comment il se tient proche de lui, plongeant profondément dans le ça. C’est ce qui donne au surmoi cette capacité d’être particulièrement rigoureux, mais aussi en l’absence d’un parent et particulièrement d’un père, de pouvoir assurer une transmission dépassant celle des identifications. On sait par exemple que les enfants éduqués dans une forme de laxisme peuvent être amenés à mettre en place un surmoi, bien plus redoutable, voire féroce que celui qu’ils auraient eu, si leurs parents réels avaient assuré une éducation plus ferme.

C’est sans doute un des enjeux d’un travail psychanalytique avec une enfant prépsychotique comme Chloé que de lui permettre de transformer la violence primaire que nous avons vu s’exercer au début du traitement. Arrivée dans un état de proximité fusionnelle avec la mère, c’est dans la relation analytique que s’est jouée la différenciation d’avec l’objet primaire, via la relation transférentielle avec un père analyste objet primaire ayant permis la mise en place d’une triangulation précoce. C’est dans un second temps, après l’apparition de processus de symbolisation de plus en plus élaborés qu’a pu être abordée une relation transférentielle sous l’égide du complexe d’Œdipe. Ainsi protégée par cette fonction symbolique, Chloé moins envahie par son monde pulsionnel, plus calme, a pu vivre dans un monde plus affectif et différencié, et accepter l’éducation proposée par l’école ; mais surtout, à la violence pulsionnelle, a succédé l’idée du charme dans la relation, dont on peut espérer qu’elle pourra user dans son monde adulte. Un peu plus de deux ans s’étaient écoulés depuis notre première rencontre.

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 13 janvier 2010

Références

  1. S. FREUD, 1915, Pulsions et destins des pulsions, in OCF, PUF, t. XIII, p. 168.
  2. D. BRAUNSCHWEIG et M. FAIN, 1971, Eros et Anteros, note de bas de page, p. 84, Puf, Paris.
  3. Ibid, p. 122-123.
  4. J. GUILLAUMIN, 1996, L’objet, L’esprit du temps.
  5. S. FREUD, 1925, La négation, OCF, PUF, t. XVII, p. 169.
  6. C. et S. BOTELLA, 2007, La figurabilité psychique, In Press, p. 133, note de bas de page.
  7. S. FREUD, 1920, Au-delà du principe de plaisir, OCF, t. XV, p. 328-329, PUF, 1996.

De la triangulation précoce à l’Œdipe

La fonction paternelle est considérée d’un point de vue traditionnel comme ce qui permet au père de transmettre à un enfant, un nom, un héritage, constituant une forme d’autorité au sein de la famille, la mère assurant alors presque exclusivement l’éducation des enfants. Les travaux des historiens, des anthropologues, des psychanalystes s’accordent pour considérer qu’une des caractéristiques de la fonction paternelle est fondamentale et universelle ; celle de mettre des limites à la relation mère-enfant, de la trianguler. C’est dans le cadre de cette triangulation que le complexe d’Œdipe ouvre une situation conflictuelle dont l’issue est l’identification et le refoulement. Freud comme on le sait s’est attaché à montrer combien cette organisation œdipienne universelle est centrale et fondatrice pour le sujet, lui permettant par l’identification au père et par le processus du refoulement l’apparition du surmoi, système de référence interne érigeant en lui une loi paternelle. Loi et socialisation au sein de la famille en référence au père tout-puissant de la horde primitive et au père réel, permettent à l’enfant d’accepter hors famille les règles culturelles, la socialisation et de trouver sa place parmi les autres. La loi du tabou de l’inceste s’inscrit dans cette perspective, amenant le sujet du fait de cet interdit posé à s’engager dans la vie sexuelle et sociale par la voie de l’exogamie.

Le complexe d’Œdipe fut une des grandes découvertes de la pensée freudienne, inscrite dans l’histoire humaine par l’universalité du mythe grec d’Œdipe, au-delà de l’histoire du sujet. Mais l’un des traits de génie de Freud fut aussi d’articuler la structure triangulaire familiale dans laquelle le père est à la fois un rival et un objet désiré, avec l’universalité de la loi du tabou de l’inceste en référence au meurtre du père de la horde primitive. La triangulation de l’Œdipe n’est donc pas qu’une histoire familiale. Au fil de ses écrits, Freud différenciera et spécifiera les relations objectales du garçon et de la fille en fonction de l’angoisse de castration en définissant un complexe de castration dépendant du complexe d’Œdipe.

Cette élaboration du complexe d’Œdipe est reliée par Freud au développement de la sexualité infantile, environ entre trois et cinq ans, avant l’instauration de la phase de latence. Quant à l’antériorité de cette conflictualité œdipienne, les écoles de psychanalyse varient. Freud est resté nuancé sur cette question.

C’est dans cette direction d’une réflexion sur des triangulations antérieures à l’Œdipe que j’évoquerai des aspects de la fonction paternelle moins travaillés dans le domaine de la psychanalyse, relevant du début de la vie psychique de l’enfant, dans la relation du père réel, corporel, sensoriel avec le bébé. Sur ces aspects précoces du développement de l’enfant, l’accent a toujours été mis à juste titre sur les liens avec la mère, pour l’étayage, le nourrissage, apportés à l’enfant, mais aussi pour la transformation et le développement de sa vie psychique. Mais certains travaux de psychologie scientifique ont mis en relief le portage particulier des pères, leur voix, leur odeur différente de celle de la mère, la perception très tôt par le bébé d’un autre objet auprès d’elle, le père lui-même sans doute.

Ce que j’ai appelé de manière volontairement un peu provocatrice Le père objet primaire pour souligner cette nécessité de prendre en compte les relations père-enfant dès le début de la vie psychique. En effet, bien souvent lorsque sont évoquées les raisons des difficultés d’un enfant, la relation précoce mère-enfant est le plus souvent mise en cause. C’est ce qui a valu aux psychanalystes le reproche de porter l’attention sur les mères, de les culpabiliser. Elles étaient devenues celles par qui le malheur était arrivé et il leur revenait plus ou moins explicitement la responsabilité de la pathologie de l’enfant. Il faut reconnaître que ces reproches étaient et sont encore parfois justifiés. Un écho en est retrouvé bien souvent dans les synthèses, les consultations des CMP, CMPP et dans certaines présentations cliniques centrées sur la pathologie maternelle, la relation avec le père passant alors au second plan. Des rationalisations sont alors invoquées : c’est la mère qui s’occupe principalement des enfants, le père ne viendra pas aux consultations, etc. Bien entendu tout cela évolue et les pères sont maintenant beaucoup plus pris en compte que par le passé dans les consultations médico-psychologiques. Cela amène aussi à s’interroger sur le fait que de telles positions de principe auraient pu faciliter le développement de certaines prises en charge uniquement rééducatives ou encore de psychothérapies cognitivo-comportementales ne prenant pas en compte l’aspect émotionnel de la relation parents-enfants. Force-nous est de considérer que certains psychanalystes ont comme oublié les pères, peut-être une forme moderne de meurtre du père ? Oubli observé dans la plupart des bibliothèques spécialisées où l’on trouve des ouvrages sur les relations précoces mère-enfant sans équivalent pour les liens avec le père.

La vie moderne confirme les interrogations sur le rôle et l’importance des pères. Ils s’occupent plus des enfants et de plus en plus tôt. Ce n’est pas une nouveauté et certains écrits datant du moyen-âge décrivent des pères précocement proches de leurs enfants . Les pères caricaturalement distants ne sont plus à la mode et ne se contentent plus d’être présents uniquement de manière symbolique, ils participent activement à l’éducation des enfants et dans certains cas, très tôt.

Cette idée du père objet primaire n’a pas pour fonction de rétablir un équilibre par rapport au rôle de la mère dans une forme de rivalité, voire d’obtenir une reconnaissance d’une certaine fonction paternelle, il s’agit d’observer dans la clinique ce qui peut être transmis d’une pathologie paternelle via des identifications primaires, mais aussi d’être attentif à l’apparition dans le cadre d’une cure analytique ou d’une psychothérapie, tant chez l’enfant que chez l’adulte, d’un transfert archaïque qui ne prendrait pas seulement l’allure d’un transfert maternel primaire, mais aussi d’un transfert paternel primaire, ouvrant la voie à un type d’interprétations particulières.

A propos du primaire. Il s’entend de plusieurs façons.

Le primaire considéré comme ce qui arrive avant le secondaire. Il s’agit là d’une conception génétique, développementale. Un exemple : les identifications secondaires viennent après les identifications primaires.

Par ailleurs, le primaire au sens de primordial, fondamental pour la construction du sujet. Il s’agit d’un processus créatif se reproduisant tout au long de la vie, susceptible de se rejouer et d’évoluer dans un transfert psychanalytique, le refoulement originaire en est un exemple. C’est ainsi que la relation avec le père « du début » peut se revivre dans la vie adulte ; une forme d’étayage père-enfant différent de l’étayage maternel. On n’est plus dans une conception génétique. C’est ce sens que je vais privilégier.

Le père et les écrits psychanalytiques – quelques exemples

Sigmund FREUD. Très tôt dans son œuvre, FREUD a souligné la perception de la sexualité des parents par les enfants. Ainsi dans une lettre à FLIESS (6-4-1897) il évoque le vécu précoce des enfants quant à la scène primitive : « Je veux parler des fantaisies hystériques, qui remontent régulièrement, comme je le constate, aux choses que les enfants ont entendues très tôt et comprises seulement après-coup. L’âge auquel ils ont reçu un tel message est tout à fait étonnant, dès 6 ou 7 mois ! »

Par ailleurs dès L’interprétation du rêve, il soulignait l’importance de la question paternelle. En parlant des patients susceptibles de mettre en doute certaines interprétations au cours de la cure analytique, Freud précisait : « Je m’attends bien à ce que ce genre d’accueil me soit réservé lorsque je mets à découvert le rôle insoupçonné que joue le père chez les malades du sexe féminin dans les motions sexuelles les plus précoces…Je pense pour confirmer cela à tel ou tel exemple où la mort du père s’était produite à un âge très précoce de l’enfant, et où des incidents ultérieurs, inexplicables autrement, démontraient que l’enfant avait bel et bien inconsciemment conservé des souvenirs de la personne qui lui avait été si précocement ravie. » J’ajouterais pour ma part, l’intérêt que joue aussi le père pour les patients de sexe masculin. Propos de FREUD d’autant plus importants qu’ils viennent après son renoncement à la « neurotica » (théorie ayant placé au premier plan la réalité de la séduction traumatique par le père) et qu’ils donnent du relief à la relation précoce (mot employé à deux reprises dans la citation) de l’enfant avec le père. A noter aussi l’importance qu’a eue pour FREUD, le décès de son père, dans sa conception de l’Interprétation du rêve et de la première topique.

Le cas du Petit Hans s’inscrit aussi dans cette perspective. Il fut analysé par Freud via son père particulièrement attentif à la souffrance de son fils et proche de lui. Probablement comme le père de l’Homme aux loups l’avait été du fait d’une forme d’absence maternelle ; ce dernier ayant été un père primaire dont la mélancolie ne fut pas sans incidence sur la dépression du fils.

Mélanie KLEIN. Les travaux de Mélanie KLEIN sur l’Œdipe précoce sont connus. Une des idées originales de cet auteur a été de considérer que l’enfant percevait précocement la sexualité de l’enfant et qu’il s’inscrivait ainsi très tôt dans une perspective œdipienne. Dans son article de 1945 Le complexe d’Œdipe éclairé par les angoisses précoces, paru dans les Essais de psychanalyse, elle considère que… « le complexe d’Œdipe naît dans la première année de la vie, et commence par se développer chez les deux sexes suivant des lignes semblables…La satisfaction ressentie au sein maternel permet au nourrisson de tourner ses désirs vers de nouveaux objets, et d’abord vers le pénis paternel. Un élan particulier est cependant donné à ce nouveau désir par la frustration subie dans la relation au sein ».

Dans une note de bas de page de ce même texte (p. 412) elle évoque les deux parents de la vie quotidienne dans leur relation précoce avec l’enfant en ne s’exprimant pas seulement en termes d’objet partiel. Point de vue tardif dans son œuvre qui signe une évolution de sa pensée dans ce qu’elle énonce de la relation précoce des parents réels avec l’enfant, pas seulement dans le développement d’une fantasmatique inconsciente comme c’est souvent le cas chez cet auteur : « En m’attardant sur la relation fondamentale du petit enfant au sein maternel et au pénis paternel, et sur les situations d’angoisse et les défenses qui en parviennent, je ne pense pas seulement à des objets partiels. En fait ces objets sont associés dès le début dans la pensée de l’enfant, à sa mère, et à son père. Les expériences quotidiennes avec les parents, la constitution de la relation inconsciente avec eux en tant qu’objets internes, viennent s’ajouter à ces objets partiels primitifs et accroître leur relief dans l’inconscient de l’enfant. »

Jacques LACAN. Ses travaux sont incontournables lorsqu’il est question du père et il est intéressant d’observer qu’il les a développés à l’époque où la plupart des études psychanalytiques s’attachaient à travailler la relation mère-enfant. Mais il est regrettable que dans cette théorisation, l’accent ait été mis principalement sur l’aspect symbolique de la fonction paternelle, sans prendre en compte l’affect, l’émotion, la corporéité, la sensorialité dans la relation avec le père, avec le risque d’aboutir à la caricature d’un père uniquement symbolique, rendant secondaire sa présence effective auprès des enfants. Des textes importants sont à lire comme : La métaphore paternelle, Les trois temps de l’Œdipe.

Claude LE GUEN. Cet auteur s’est intéressé lui aussi aux relations précoces de l’enfant particulièrement sous l’angle du développement du moi, ce qu’il appelle « l’éveil du moi ». Pour Le GUEN, le moi de l’enfant existe et se constitue en même temps que l’objet, le témoin de cette étape du développement en seraient les conditions du déclenchement de l’angoisse à la vue de l’étranger. Cela se situerait entre six et neuf mois à l’âge de la survenue de « la peur de l’étranger ». La mère est désignée comme l’objet reconnu en tant que tel et pouvant donc être perdue. L’étranger, troisième personnage est celui qui vient désigner cette perte sans être lui-même investi comme objet précise l’auteur. Il signifie la perte de la mère et est la marque de son interdit. LE GUEN le nomme non-mère, pure négativité souligne-t-il n’existant que par la non-existence de la mère. L’auteur : « …propose de considérer cette situation, telle qu’elle est postulée par la peur de l’étranger, comme étant l’expression d’un modèle structurant et organisateur celui du complexe d’Œdipe originaire. » Ce non-mère permettra d’étayer l’imago du père.

Michel FAIN. Il a souligné d’un autre point de vue l’importance de la présence physique du père pour l’enfant. Avec sa théorie sur « la censure de l’amante », il amène l’idée d’un père symbolique et séparateur, mais aussi pris dans la relation avec la mère et le bébé, rompant l’identification primaire mère-enfant. Le ça de l’enfant précise-t-il, est confronté au désir paternel ressenti d’emblée. Par ailleurs, dans Eros et Anteros, écrit avec Denise BRAUNSCHWEIG (1971), ils considèrent que : « (le père) s’identifie à la mère, et l’enfant enregistre une série de signaux, différents qualitativement et quantitativement de ceux de sa mère, qui s’inscrivent dans ses traces mnésiques. » Dans le même ouvrage, ils précisent : « Croire que le bébé ne puisse pas distinguer les qualités différentes des messages venant de lui (du père), voire de sentir le caractère complémentaire qu’ont de tels messages par rapport à ceux qui ne venaient que de la mère, nous parait aberrant. Ne devrait-il pas rester une trace dans le vécu primitif de l’enfant du fait que dans le couple humain, le père aime jouer à la mère…C’est reformuler autrement ce que nous avons déjà dit sur le degré plus ou moins grand de l’action paternelle dans le sens d’une structuration œdipienne précoce. » Ce sont des formulations claires sur l’importance de la place du père, très tôt aux côtés de la mère.

Si des traces persistent de ces vécus primitifs, ce n’est pas seulement celles d’un père jouant ou s’identifiant à la mère, mais celles de la reconnaissance différenciée de la présence et de la pulsionnalité paternelle.

Piera AULAGNIER. Dans son livre La violence de l’interprétation (1975), elle considère que : « Ainsi le plaisir du corps de l’enfant apprend à découvrir un autre-sans-sein mais qui peut néanmoins se révéler pour l’ensemble de ses zones fonctions érogènes source de plaisir, devenir une présence qu’on désire, même si elle est souvent la présence qui dérange. L’entrée du père sur la scène psychique obéit à la condition universelle réglant cet accès pour tout objet : être source d’une expérience de plaisir qui en fait pour la psyché un objet d’investissement. ». Une place importante est également accordée par AULAGNIER à l’affect dans le cadre de la notion de pictogramme, en tant qu’« affect de la représentation et représentation de l’affect », signifiant ainsi l’existence d’un univers dont les mots, les gestes, les sentiments de l’infans rendent compte, de la présence « d’un autre que la mère » dès le début de sa vie.

Il s’agit d’une version très élaborée de l’identification primaire et des prémisses des rencontres du sujet avec les objets de son premier environnement. Piera AULAGNIER et cet « ailleurs-du-sein » introduisant la reconnaissance ou au moins la perception d’un autre que la mère, se situe parmi les auteurs reconnaissant la présence d’un tiers auprès de l’enfant dès le début de la vie.

Jean-Luc DONNET. Dans son livre Surmoi 1 (1995), il évoque l’identification primaire dans l’œuvre freudienne. Il rappelle comment pour Freud l’ambivalence est inhérente à l’identification primaire et dans Psychologie des masses comment l’identification au père ambivalente dès le début, est faite de tendresse mais aussi de destructivité. Pour DONNET, « L’identification par laquelle le garçon “s’empare” du père ne peut manquer de contenir un élément “prédateur” et témoigner d’une certaine intrication pulsionnelle » (p. 98). L’infans serait ainsi confronté psychiquement au père de la quotidienneté compagnon de la mère et au père « dans la tête de la mère » issu de son complexe d’Œdipe. Il note que « l’identification primaire désignerait au sein des liens primitifs de la symbiose, un pôle “anti-çaïque”, présexuel, présymbolique ». Ne peut-on considérer que la perception de ce 3ème pôle constitue une triangulation précoce ?

Il s’agit bien sûr d’une lecture sélective de ces auteurs, mettant en relief que le père de la réalité, symbolique « dès le début » et triangulant la relation avec la mère précocement, n’était pas nouveau dans la littérature psychanalytique. Mais d’un point de vue général, cette attention portée au père des premiers liens avec l’enfant a été peu étudiée.

Le père « dès le début »

L’enfant perçoit probablement très tôt la sexualité de ses parents, peut-être dès deux ou trois mois. Ils l’investissent pulsionnellement de manière différente en fonction des valences féminine et masculine, de leur identité sexuelle maternelle et paternelle. Le père objet primaire est un père (ou son substitut) affectivement présent auprès de l’enfant en même temps que la mère, à l’origine de triangulations précoces et d’identifications primaires ; il a un rôle prégénital essentiel. Ce père objet primaire est à distinguer du père symbolique de l’Œdipe, la plupart du temps mis au premier plan lorsqu’on parle de fonction paternelle et qui reste évidemment fondamental. Il est à différencier aussi du « père dans la tête de la mère » qui est en fait un père symbolique lié au complexe d’Œdipe de la mère organisé à partir des relations avec ses parents, et donc en fait un père œdipien.

Cette idée du père du début de la vie de l’enfant ne remet pas en cause le rôle prévalent de la mère, il ne s’agit pas non plus d’une forme de substitut maternel, mais de la particularité de son identité pulsionnellement marquée et investie. La perception par l’enfant de la présence paternelle est à l’origine d’une triangulation précoce antérieure à l’Œdipe précoce de Mélanie KLEIN. Cette triangulation est différente de cet Œdipe précoce dans la mesure où le bébé perçoit la différence des sexes des parents, sans pour cela qu’il perçoive leur relation sexuée et sexuelle. Il perçoit une différence dans leur pulsionnalité, mais qui ne sera pas nécessairement celle qu’il percevra lorsque se posera la question œdipienne aussi précoce soit-elle. Il s’agit d’une triangulation prégénitale ou encore préœdipienne.

Cette idée d’un père perçu très précocement par l’enfant n’est pas contradictoire avec le principe d’une proximité mère-enfant parfois qualifiée de symbiose primaire. On peut en effet considérer que dans les stades les plus précoces du développement psychique, l’objet est différencié, pas nécessairement ce qui en résulte au niveau du psychisme du sujet, particulièrement si l’on se place du point de vue de la maturation du moi, donc en cours de développement. 

À propos de l’identification primaire

Freud n’a fait qu’ébaucher cette question de l’identification primaire et il était resté insatisfait du résultat de ses réflexions. Cette identification est marquée par la qualité et par la force de l’affect maternel et paternel que nous considérons perçues différenciées par l’enfant dès le début de sa vie.

La perspective freudienne laisse en effet ouvertes bien des interrogations. Freud parlant d’identification primaire désigne : une identification au père « de la préhistoire personnelle ». Il s’agirait « d’une identification directe et immédiate qui se situe antérieurement à tout investissement d’objet. » Cette identification primaire qui ne s’établirait pas consécutivement à une relation d’objet serait « …la forme la plus originaire du lien affectif à un objet. » Et il ajoute (Le moi et le ça), que dans la préhistoire personnelle de l’individu particulièrement dans la phase orale primitive : « investissement d’objet et identification ne sont pas à distinguer l’un de l’autre. » Ainsi on est amené classiquement à considérer que l’identification primaire au père serait antérieure à tout investissement d’objet, quand l’identification primaire à la mère se ferait dans un registre où investissement d’objet et identification ne seraient pas à distinguer l’un de l’autre.

Mais en prenant en considération le père comme un objet perçu par l’enfant dès le début de la vie, l’identification primaire au père serait non seulement antérieure au choix d’objet, mais appartiendrait, elle aussi, à cette catégorie de lien précoce dans lequel « investissement d’objet et identification ne sont pas à distinguer l’un de l’autre », dans l’éventualité d’une présence du père auprès de l’enfant tant physique que surtout émotionnelle et sensorielle. Rappelons à ce propos la formule de Freud dans laquelle « l’identification primaire est la forme la plus précoce des liaisons de sentiment. »

Il apparait donc possible de formuler qu’il n’y a pas incompatibilité entre une identification au père de la préhistoire et une identification au père telle qu’est définie l’identification primaire à la mère. Le père du début de la vie de l’enfant est aussi du registre de l’objet primaire bien différent de la mère dont le rôle reste prévalent. Il y aurait ainsi un autre mode d’identification primaire que celle organisée sur le principe de l’oralité, centrée sur la perception par l’enfant des différences de la pulsionnalité maternelle et paternelle.

Un degré de fragilité des frontières du moi est associé à ce type d’identifications, soit parce qu’il serait en voie de constitution, soit parce que le sujet vivrait une expérience émotionnelle intense (par exemple l’état amoureux), soit que cela correspondrait à un moment régressif de l’analyse. Mais FREUD là encore avait montré le chemin en évoquant dans son texte L’inquiétante étrangeté, la désorientation du moi dans l’identification à une autre personne. 

Cet accent mis sur le début de la vie psychique permet de mettre en relief que ces vécus précoces des parents avec l’enfant sont potentiellement porteurs de troubles psychopathologiques. Les relations avec la mère ayant beaucoup été étudiées, nous mettons l’accent sur les relations avec le père et particulièrement sur le fait que cette proximité physique, corporelle, effective, porteuse d’affects et d’identifications pourrait permettre via les identifications primaires au père (comme c’est le cas pour la mère), la transmission d’éléments pathologiques enfouis, encryptés.

Il est ainsi possible de repérer dans les traitements psychanalytiques des transferts paternels primaires et de les interpréter spécifiquement, ces interprétations pouvant se situer dans un registre verbal ou non verbal. L’analyse du transfert paternel primaire restitue au patient une identification primaire à partir de laquelle il pourra élaborer des triangulations précoces à un niveau de symbolisation primaire et organiser de meilleurs freinages pulsionnels.

Les symbolisations primaires

La qualité de ces premières triangulations conditionne les symbolisations les plus primordiales, on pourrait aussi parler d’équivalents symboliques. Ces symbolisations primaires peuvent être définies comme organisatrices du moi-corporel, prises dans la relation affective avec l’objet, permettant des différenciations très primaires : dedans/dehors, contenant/contenu, ainsi que des articulations, bon/mauvais. Elles participent au freinage pulsionnel et favorisent les prémisses de la différenciation et de la rencontre avec l’objet ; un équivalent de la « fin de la mobilité de la pulsion » dont parle Freud dans Pulsions et destin des pulsions. Leur développement dépend de la qualité des relations avec les objets primaires et les conditions dans lesquelles ceux-ci ont pu aider l’enfant dans sa détresse infantile (Hilflosigkeit). Les atteintes de ces premières symbolisations sont à mettre en lien avec les carences du début de la vie de l’enfant. 

Ces troubles se différencient des symbolisations secondaires, plus élaborées qui peuvent engendrer des pathologies graves. Les atteintes à la symbolisation chez le psychotique en sont un exemple. Il peut y avoir des dysfonctionnements de ces symbolisations primordiales sans altérer en apparence le fonctionnement le plus manifeste du sujet, ce qui n’empêche pas à l’arrière-plan le développement d’angoisses et d’inhibitions très invalidantes. Ces aléas du développement psychique peuvent aussi être mis en relation avec les hypermaturités du moi chez certains enfants, ce qui se traduit par des aspects dysharmoniques de la personnalité retrouvés sous d’autres formes chez les patients enfants et adultes souffrant de pathologies narcissiques.

Un meilleur freinage pulsionnel va donc de pair avec des niveaux plus organisés de symbolisations primaires qui permettent un apaisement des angoisses, fréquentes chez ces patients.

Clinique

Pour illustrer mon propos, voici l’exemple d’un garçon âgé de six ans que j’ai prénommé Jean. Un travail analytique a été proposé du fait d’angoisses, de difficultés scolaires centrées sur des problèmes de concentration et d’un vécu douloureux en lien avec le divorce conflictuel de ses parents. Il a un petit frère âgé de 4 ans, la maman vit seule avec les deux enfants, le père de son côté a reconstitué un couple avec une femme qui a un enfant d’un premier lit.

Au cours des séances, apparait de manière récurrente une forme d’excitation psychique et de confusion dans le discours et les dessins. Jean est passionné par les toupies. Il aime beaucoup regarder à la télévision des dessins animés mettant en scène des toupies géantes (c’est ce que je comprends) qui se livrent à des combats obscurs et sans fin. Il en amène avec lui et les fait tourner pendant de longs moments dont je le sors en lui proposant de dessiner. Lorsqu’il dessine ces guerres, le discours laisse place rapidement à des onomatopées et à un graphisme incompréhensible d’où jaillissent des traits de crayon principalement rouge vif qui s’entremêlent, ne laissant apparaitre au total qu’une masse indistincte.

L’ensemble était évocateur d’une problématique dans laquelle pouvaient être mises en question les conditions du début de la vie de l’enfant et particulièrement les relations avec les objets primaires. Ce que confirmait un état dépressif de la mère après la naissance, s’étant poursuivi à bas-bruit de manière plus ou moins chronique. Au début de ce travail analytique, la mère toujours déprimée, prenait régulièrement dans son lit le frère cadet de Jean, ce que ce dernier ne me manquait pas de me rapporter. Quant au père, son absence psychique et physique n’avait pas permis le développement d’une triangulation de bonne qualité et la mère n’avait pu trouver un étayage satisfaisant auprès de lui, lors de la naissance de Jean. Le collage à l’objet primaire maternel s’en était trouvé facilité et était toujours d’actualité au début du traitement de l’enfant.

Cette problématique s’est rejouée dans la relation transférentielle, s’organisant sur un mode archaïque indifférencié où l’excitation psychique semblait brouiller les cartes me renvoyant à un vécu à la fois de débordement et d’impuissance d’un point de vue contre-transférentiel.

Cette clinique peut se retrouver à la fois en psychanalyse avec l’enfant et dans la pratique avec les patients adultes (particulièrement les états limite). Il est important de considérer que ces transferts archaïques ne sont pas systématiquement du registre maternel comme on le considère d’une manière générale. Il s’agit d’un transfert paternel que l’on peut qualifier de paternel primaire compte-tenu des enjeux mettant en relief un collage à l’objet primaire et une forme de carence paternelle précoce posant la question des premières triangulations.

C’est dans cette perspective que j’ai été à l’écoute des tourbillons et de l’excitation mis en scène par Jean m’amenant à intervenir parfois de manière non verbale par une exclamation ou une onomatopée. Il s’agit là d’une forme d’interprétation dans laquelle l’identification primaire à l’analyste est concernée au premier chef. Les interprétations peuvent être plus explicites, particulièrement lorsqu’il est nécessaire de trianguler la relation.

C’est ainsi qu’au bout de quelques semaines de ces séances prenant la forme plus d’un exutoire que d’une élaboration, j’ai fait observer à l’enfant que je ne comprenais pas ce qu’il me disait. Je l’ai alors invité à être plus clair dans son discours et à essayer de faire apparaitre des formes humaines dans ses dessins. Des personnages sont à ce moment apparus mais dont les corps étaient représentés par des bâtons.

Au cours d’une séance qui suit cette période du début, Jean va raconter deux rêves présentés comme des cauchemars. L’apparition des rêves chez l’enfant dans un traitement psychanalytique correspond à l’accès à un nouveau palier de symbolisation en lien avec une triangulation dans la relation transférentielle.

Jean commence en évoquant sa rivalité aigüe avec son frère, disant que sa mère a changé son petit frère parce que ce dernier lui touchait les oreilles (ce n’est pas très clair et j’imagine une allusion au passé). Il dessine ensuite une maison très schématique avec des « personnages-bâtons », sa mère, son frère et lui. « Maman tombe du ciel » (elle est représentée tombant d’une partie haute à l’intérieur de la maison), son frère tombe du toit (il le figure à l’extérieur sur la partie la plus haute du toit).

Jean représente ainsi sa toute-puissance qu’on peut qualifier d’œdipienne puisqu’il se retrouve seul dans la maison et qu’une flèche entre sa mère et lui indique à l’évidence un rapprochement alors que le frère exclu est tombé du toit à l’extérieur. On pourrait donc considérer qu’il s’agit là d’une évolution favorable avec une ouverture claire sur la conflictualité œdipienne. Mais la question est plus compliquée que cela et le second rêve apporte un éclairage sur les fragilités narcissiques de l’enfant.

1er rêve : Un voleur arrive qui tape son frère et sa mère. Jean lui donne un coup, il saigne. Il l’attrape et appelle la Police qui arrête le voleur.

Les parents sont déjà séparés au moment où il fait ce rêve. Je lui dis : « Tu as fait ce que ton père aurait pu faire. »

Il associe alors avec un 2ème rêve.

2ème rêve : Un voleur sonne, il tape sa mère, son père et son frère. Jean intervient, il attrape le voleur, appelle la Police qui arrête le voleur.

A la suite de ce 2ème rêve, Jean dit qu’en fait, il n’y avait pas un voleur, mais deux, trois, quatre… L’angoisse et l’excitation montent. Il m’évoque à ce moment le film de Walt Disney, Fantasia, dans lequel le personnage principal, à la suite d’une bêtise provoque une fuite d’eau, prend un sceau et un balai pour écoper l’eau, mais dans son excitation et sa culpabilité, il ne peut contrôler la situation, l’eau se déverse de plus en plus, les sceaux et balais se multiplient à l’infini, ainsi que l’angoisse du personnage qui augmente et devient comme la fuite d’eau, incontrôlable.

J’apprends à ce moment que ce rêve est plus ancien que le premier et date d’une période d’avant la séparation des parents.

Jean se calme peu à peu et confronté alors à une forme d’inaction et de vide dans la séance, comme très souvent, me dit : « qu’est-ce qu’on fait ? » Je l’invite à me parler et il raconte alors qu’il a passé le week-end avec son père et qu’ils ont assisté à un spectacle. Il est alors dégagé de son angoisse.

J’ai pensé que ces rêves mettaient en scène la toute-puissance œdipienne du garçon, mais avec la limite représentée par le 2ème rêve lorsqu’il est débordé par la multiplication des voleurs et que l’angoisse apparait. En deçà de cette problématique marquée par l’Œdipe, le 2ème rêve illustre l’importance qu’accordait FREUD au début de la vie psychique : Le rêve disait-il dans L’interprétation du rêve « …a l’entière disposition de nos toutes premières impressions de notre enfance et (…) il exhume même de cette époque de la vie des détails (…) qui, à l’état de veille, ont été tenus pour oubliés depuis longtemps. »

L’angoisse de Jean apparait en lien, certainement avec une angoisse de castration conséquence de sa revendication œdipienne, mais aussi avec une fragilité de ses assises narcissiques, renvoyant alors à des éléments carentiels de la relation avec les objets primaires.

La revendication œdipienne trop forte n’aurait pas trouvé l’étayage narcissique suffisant pour permettre à Jean de faire l’économie d’une angoisse vide, sans forme, ne trouvant sa limite que dans le lien transférentiel. Ce qui va dans le sens d’une « mémoire du rêve » englobant des périodes pour lesquelles les levées de refoulement ne sont pas concernées.

La prise en compte d’un point de vue contre-transférentiel d’une possible incidence des conditions du début de la vie psychique de l’enfant a permis l’émergence de cette fragilité narcissique. Une stratégie interprétative dans le cadre d’un transfert paternel primaire permit que le deuil de la relation à l’objet primaire maternel puisse être élaboré laissant apparaître des éléments dépressifs de bon aloi. L’enfant verbalisa alors sa tristesse et sa déception quant à la séparation de ses parents. Cette meilleure différenciation des imagos parentales lui permit de sortir d’une confusion qui entravait le développement de ses apprentissages et de s’engager plus fermement dans la conflictualité œdipienne.

Pour conclure

J’ai pris comme exemple un cas d’enfant pour illustrer le propos, mais la problématique adulte est tout aussi concernée par les liens entre les triangulations précoces et la conflictualité œdipienne.

L’écart enfants-adultes se réduit si l’on considère que l’on retrouve tant chez les enfants en difficulté que chez les patients adultes, particulièrement les états limite : des troubles des symbolisations primaires, des carences des processus de refoulement, des difficultés dans l’élaboration de la conflictualité œdipienne.

Dans les cures psychanalytiques et les psychothérapies psychanalytiques, il est important de repérer des moments de transfert paternel primaire. On peut être alors amené à interpréter dans un registre possiblement préverbal où l’identification primaire entre alors en jeu, mais aussi de manière plus classique, le principe général étant de favoriser chez ces patients l’élaboration des symbolisations primaires dans une perspective de restauration narcissique.

Pour terminer et souligner encore la continuité entre la psychanalyse d’enfants et celle d’ adultes, gardons à l’esprit cette formule de Freud (34ème conférence des Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse) : « D’autre part, les divergences inévitables entre l’analyse d’enfants et celle d’adultes sont réduites du fait que nombre de nos patients ont gardé tant de traits de caractère infantile que l’analyste, toujours pour s’adapter à l’objet, ne peut faire autrement que de se servir avec eux de certaines techniques de l’analyse d’enfants. »

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 20 février 2013

Références

  1. C. GÉRARD, 2004, Le père, un objet primaire ?, Revue Française de Psychanalyse, vol 68, n°5 spécial congrès, pp. 1833-1838.
  2. D.-A. BIDON, 1997, Images du père au moyen-âge, Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 4. [En ligne], 4, 1997, mis en ligne le 04 septembre 2007.
  3. S. FREUD, 1900, L’interprétation du rêve, OCF, t. IV, p. 500, PUF, 2003.
  4. M. KLEIN, 1945, Le complexe d’Œdipe éclairé par les angoisses précoces, Essais de psychanalyse, p. 411, Payot.
  5. J. LACAN, 1957-58, La métaphore paternelle, Les trois temps de l’Œdipe, in Les formations de l’inconscient, Le séminaire, livre V, Seuil, 1998.
  6. C. LE GUEN, 2000, L’Œdipe originaire, Col. Epitres, PUF, 2000.
  7. M. FAIN, 1971, Prélude à la vie fantasmatique, RFP, vol. 35, n° 2-3.
  8. D. BRANSCHWEIG et M. FAIN, 1971, Eros et Anteros, Petite Bibliothèque Payot, note de bas de page, p. 84.
  9. Ibid, p. 122-123.
  10. P. AULAGNIER, 1975, La violence de l’interprétation, Le fil rouge, PUF, p. 94-95.
  11. J.-L. DONNET, (1995), Surmoi t. 1 : le concept freudien et la règle fondamentale, Monographies de la Revue Française de Psychanalyse, Paris, Puf.
  12. S. FREUD, 1900, L’interprétation du rêve, chapitre I, B, « La mémoire dans le rêve », OCF, t. IV, p. 200, PUF.
  13. S. FREUD, 1932, Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, OCF, t. XIX, p. 232-233.

Le complexe de la mère morte…

…et ses liens avec d’autres concepts d’André Green concernant la métapsychologie des cas limites : la difficile construction du père perdu et la fixation à une phase sexuelle maternelle de la psychosexualité  

Nous allons ce soir évoquer le « complexe de la mère morte » d’André Green (1980), « complexe » qui s’est vu, dans la clinique des états-limite, être proposé comme pouvant être dénommé « syndrome ». Pour mieux encore décrire métapsychologiquement les fonctionnements psychiques états-limite, j’aimerai m’arrêter sur deux notions importantes apportées par A. Green, au-delà de celles de « narcissisme négatif », de « position phobique centrale », de « désertification psychique », ou d’ « analité primaire », évoquer celles, en lien avec le syndrome de la mère morte, de la difficile construction du père perdu chez ces états-limite et, conséquemment, celle d’une sexualité psychique chez eux ayant difficilement élaboré le passage de la phase sexuelle maternelle à la phase sexuelle paternelle.

Enfin, ayant longuement exposé deux longues vignettes cliniques dans la conférence Vulpian de l’an passé (sur la honte dans la boulimie-anorexie), je précise qu’il n’y a aucune vignette clinique dans la présentation de ce soir. Par contre j’associerai avec certains aspects de la biographie et l’œuvre poétique d’Arthur Rimbaud.

Dépression de transfert, mère morte « désinvestissante », états-limite

« Le complexe de la mère morte » [1] est d’abord une révélation du transfert. Le patient ne présente pas initialement une symptomatologie dépressive ; ses symptômes reflètent plutôt l’échec d’une vie affective ou professionnelle, conduisant à des conflits plus ou moins aigus avec les objets proches. Une dépression a dû exister dans l’enfance, mais le sujet n’en fait pas état, cette dépression n’apparaissant véritablement que dans le transfert, la problématique narcissique étant au premier plan. L’analyste a en effet le sentiment d’une discordance entre la dépression de transfert – expression qu’André Green propose pour la distinguer de la névrose de transfert – et un comportement à l’extérieur dans lequel la dépression n’est pas visible. Cette dépression de transfert apparaît dans l’après-coup de la cure comme la répétition d’une dépression infantile dont le trait essentiel est qu’elle a eu lieu en présence de l’objet (maternel), lui-même absorbé par un deuil : deuil d’un objet réel, deuil d’un idéal, etc.

La mère, pour une raison ou pour une autre, se serait déprimée. Parmi les principales causes de cette dépression maternelle, on retrouve la perte d’un être cher : enfant, parent, ami proche, ou tout autre objet très investi. Il peut cependant s’agir aussi d’une dépression déclenchée par une forte déception, une blessure narcissique. La tristesse de la mère et la diminution de l’intérêt pour l’enfant sont au premier plan. Le changement pour l’infans ou l’enfant est brutal, il perçoit une profonde modification de l’imago maternelle. Avant le bouleversement, l’enfant se sentait aimé, heureux ; l’analyste perçoit qu’il a dû être un enfant ayant une grande vitalité. Soudain, l’amour est pour l’enfant perdu. Le désinvestissement brutal de la mère, vécu comme une catastrophe, provoque un traumatisme narcissique. Cette rupture entraîne une perte d’amour mais aussi une perte de sens. L’enfant, ne pouvant pas s’expliquer ce qui s’est produit, va interpréter le changement de sa mère comme lié à ses pulsions envers l’objet, celles-ci ayant provoqué une déception (de l’objet). Quant à lui, le père ne sait pas répondre à la détresse de l’enfant, qui ne trouve alors personne vers qui se tourner.

Dans ce contexte, le moi va mettre en œuvre une double série de défenses. Premièrement, l’enfant est pris dans un « mouvement unique à deux versants : le désinvestissement de l’objet maternel et l’identification inconsciente à la mère morte » (Ibidem, p. 231). Le désinvestissement est un « meurtre », mais l’objet primaire est tué « sans haine » [2]; il en résulte un trou dans la trame des relations avec l’objet.

L’autre face du désinvestissement est l’identification primaire à l’objet. Cette identification en miroir paraît le seul moyen pour établir à nouveau un lien avec la mère. Dans les relations d’objet ultérieures, le sujet, pris dans la compulsion de répétition, va mettre en œuvre le désinvestissement d’un objet en passe de décevoir, il répète ainsi la défense ancienne, étant totalement inconscient de l’identification à la mère morte, qu’il rejoint désormais dans le réinvestissement des traces du trauma. Cette situation qui risque de pousser l’enfant à se laisser mourir, par impossibilité de dériver l’agressivité destructrice au-dehors, à cause de la fragilité de l’image maternelle, le contraint à trouver un responsable à l’état de sa mère. C’est le père qui est désigné. Il y a triangulation précoce qui s’ouvre sous de mauvais auspices, puisque se trouvent présents l’enfant, la mère et l’objet inconnu du deuil de la mère. L’objet inconnu du deuil et le père se condensent alors et constituent un Œdipe précoce chez l’enfant dont nous verrons qu’ils ne sont pas sans impact dans la nécessaire « construction du père perdu ».

Deuxièmement, la perte du sens entraîne un autre front de défense : le déclenchement d’une haine secondaire qui n’est ni première ni fondamentale.

Elle met en jeu des désirs d’incorporation régressive, mais aussi des positions anales teintées d’un sadisme maniaque où il s’agit de dominer l’objet, de le souiller, de tirer vengeance de lui, etc. Par ailleurs, une excitation auto érotique s’installe, avec recherche d’un plaisir sensuel pur, sans tendresse, sans pitié, et réticence à aimer l’objet. Corps et psyché se trouvent alors clivés, comme aussitôt et ultérieurement, sensualité et tendresse : l’objet est recherché pour sa capacité à déclencher la jouissance sans recherche de partage ce qui ouvre au rôle de l’auto-sensualité dans ses relations ultérieures soit, version haute, à l’auto-érotisme, soit, version basse, aux procédés autocalmants (Szwec [3], Smadja [4]), voire à la sexualité addictive (Pirlot [5]).

« Enfin et surtout, la quête d’un sens perdu structure le développement précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles du Moi » (Idem, p. 233). Le bébé a besoin de survivre à une vie dénuée de sens, il se trouve alors contraint à imaginer (besoin effréné de jouer) et/ou à penser. Les performances concourent à surmonter le désarroi de la perte, à fabriquer « un sein rapporté» pour masquer le trou dans le monde psychique de l’enfant, trou du désinvestissement, gouffre autour duquel la haine et l’excitation érotique tournent. Dans ce cas, la sublimation n’échoue pas complètement. En fait, nous sommes devant un paradoxe, comme le souligne G. Kohon [6]. La créativité artistique et l’intellectualisation productive peuvent ultérieurement être des issues possibles pour le « complexe de la mère morte », mais ce dénouement a un coût, le sujet reste vulnérable du côté de sa vie amoureuse –nous reviendrons sur ce point à la fin de notre texte sur l’exemple qu’offre dans sa biographie et son œuvre Arthur Rimbaud.

 Le seul amour possible est un amour gelé par le désinvestissement, une forme d’amour qui maintient l’objet en hibernation. Ceci renvoie, au niveau littéraire, à une des romans d’Henri James, « La bête dans la jungle », qu’André Green a analysé dans son livre L’aventure du négatif. Lectures psychanalytiques d’Henry James [7]. Le héros, « Marcher », célibataire attendant l’amour et dominé par ce que Green appelle « le narcissisme négatif », néglige une jeune femme, May Bertram qui, amoureuse de lui, se consume jusqu’à la mort de ne jamais voir son amour trouver une quelconque réciprocité. « La Bête dans la jungle » prend la signification « d’une variation sur le thème œdipien » (Ibidem, p. 39). Variation particulière toutefois : châtiment final ne punit pas un désir transgressif mais un non-désir de l’objet au profit du seul narcissisme.  « La Bête dans la jungle » nous expose « une version narcissique du mythe œdipien, pas moins tragique que ce dernier » (Ibidem, p. 40). « Ce qui est en question ici est d’une autre nature : l’inversion du désir en non-désir » (Ibidem, p. 40), le néant du non-désir étant, chez Marcher, masqué par l’attente d’un destin fabuleux.

C’est ainsi, dans l’incapacité du sujet à aimer, que l’identification à la mère morte apparaît plus distinctement : « Le parcours du sujet évoque la chasse en quête d’un objet inintrojectable, sans possibilité d’y renoncer ou de le perdre et sans guère plus de possibilité d’accepter son introjection dans le Moi investi par la mère morte. En somme, les objets du sujet restent toujours à la limite du Moi, ni complètement dedans ni tout à fait dehors, Et pour cause, puisque la place est prise, au centre, par la mère morte » (Idem, p. 234). 

L’autonomie, l’impossibilité de partager, la solitude sont activement recherchées, en même temps que redoutées, car offrant à la fois au sujet l’illusion que la mère morte l’a laissé seul, ce qu’on retrouve, dans le transfert ou dans leurs relations affectives, chez ces patients « limite » et qui renvoie à ce que le psychiatre américain Modell en 1963 avait appelé « relation porc-épic » : trop près tu m’étouffes, trop loin tu m’abandonnes, cherchant, dans la compulsion de répétition, à répéter l’absence ou l’abandon dans la relation.

Ceci renvoie également à ce que M. Bouvet [8] a montré chez les structures prégénitales [9] : leur hantise de la dépendance affective. Comme si, pour ces patients, aimer signifiait s’aliéner à l’autre jusqu’à une perte d’identité, la terreur de la dépendance se conjuguant chez eux à la peur et la recherche de la solitude (relation « porc épic »). Chez les prégénitaux, la relation d’objet est ainsi duelle : l’objet investi narcissique étant proche de l’objet primaire (la mère), le conflit est intense entre Ego et l’objet dès que celui-ci se trouve être investi narcissiquement et affectivement. Nous sommes ici dans une régression libidinale un peu plus postérieure chronologiquement à celle de la psychose blanche de Donnet et Green. Ceci souligne également chez ces patients que « la capacité d’être seul » en présence de la mère, décrite par Winnicott, n’a pas, comme la transitionnalité, pu advenir, soulignant le manque d’étayage et d’introjection de « bons objets » sécures et « vivant affectivement ». 

La régression ici à l’analité et une utilisation de la réalité comme défense se manifestent chez ces sujets dans les difficultés face à la « passivation » provoquée par l’analyse. Rappelons qu’en 1980, dans « Passions et destin des passions » [10], A. Green aborde la question de la passivation pour éviter le trop grand recours aux hypothèses génétiques et comprendre les difficultés de prise en charge de certains patients états limites.

Pour comprendre la passivation [11], il note que la pulsion, elle-même active, « passivise » le sujet qui la subit. Pour que la pulsion ne soit pas vécue comme dangereuse et destructrice, même si elle comporte cette polarité de folie par le trouble dans lequel elle met le sujet, il faut que celui-ci puisse compter sur l’objet, comme l’enfant « passivisé » par les soins maternels doit pouvoir compter sur la mère. A. Green rappelle que Freud avait déjà remarqué que ce refus de la passivation, forme de refus du féminin, faisait obstacle à la guérison par l’analyse : « Je traduirais volontiers cette remarque en disant qu’il s’agit pour les deux sexes de répudier la féminité de la mère, c’est-à-dire son action passivante », ceci pour échapper au retour de la fusion maternelle qui est une menace pour l’individuation. La mobilisation des pulsions destructrices dans la psychose signe ce recours suprême contre la passivisation par l’objet maternel tout-puissant ».

En 1976, dans « Un, autre, neutre : valeurs narcissiques du même », A. Green remarque en effet que « la passivation suppose la confiance en l’objet », c’est-à-dire l’assurance que l’objet n’abusera pas du pouvoir qui lui est ainsi attribué. À défaut, la peur de l’inertie, de la mort psychique, est un spectre horrible combattu par des défenses actives et réactives, ce qui pare aux dangers de deux sphères confondues en une seule, mais où l’une gobe l’autre : la projection du narcissisme de la relation orale cannibalique est celle où se profile la première figure de la dualité : manger-être mangé. À la place du troisième élément de la triade de B. Lewin, « manger-être mangé-chute dans le sommeil », c’est alors la disparition du sujet lui-même qui est redoutée par la dévoration de l’Autre ou par l’Autre : insomnie, difficulté d’endormissement, cauchemar sont fréquemment au rendez-vous… 

On le comprend la cure psychanalytique n’est pas possible sans cette passivation confiante où l’analysant s’en remet à l’analyste. Avec les structures non névrotiques, la « passivation » peut ainsi être vécue de manière intolérable comme une annihilation de la toute-puissance et une volonté sadique du psychanalyste d’asseoir son pouvoir sur le sujet analysant.

Structure encadrante du moi, mère morte et hallucination négative 

Dans un contexte favorable, la séparation entre la mère et l’enfant produit une mutation décisive. L’effacement de l’objet primaire ne le fait pas véritablement disparaître. L’objet primaire devient alors « structure encadrante du Moi » abritant l’hallucination négative de celle-ci. [12] C’est ici tout l’aspect positif du négatif utile à l’advenue de la dynamique représentationnelle qui prend forme. En appui sur la structure encadrante, l’enfant peut négativer la présence de la mère et, sur le fond qu’elle délimite, viennent s’inscrire les représentations de l’enfant et ses autoérotismes.

« L’hallucination négative, sans être aucunement représentative de quelque chose, a rendu les conditions de la représentation possibles, la création d’une mémoire sans contenu […] ».[13] Comme le rappelle A. Green en 2002, une des applications les plus fécondes de l’hallucination négative de la mère est de concevoir la situation, décrite par D.-W. Winnicott, de holding comme « structure encadrante dont le souvenir restera lorsque la perception de la mère ne sera plus disponible du fait de son absence ». [14]. La structure encadrante peut être considérée comme une matrice pour ce qu’A. Green désignera ultérieurement comme tiercéité.

Il ressort de ce qui précède que ce qui est emprunté à l’objet (primaire) n’est donc pas une représentation, mais le sentiment d’une unité du moi, qui vient du rôle d’appoint du pare-excitation fourni par la mère ou son substitut. Une fois constituée, l’hallucination négative fournit les limites d’un espace vide, prêt à se remplir des fantasmes de toute sorte, y compris agressifs, qui ne détruisent pas le cadre.

« Une vraie pensée est le vide qui est à sa place » écrit P. Quignard [15].

Ce vide, jamais perçu par le sujet, est occupé par les investissements sous la forme de représentations d’objets. Ainsi s’expliquent à la fois l’aspect autosuffisant du narcissisme et son étroite dépendance vis-à-vis de l’objet, dépendance masquée par le travail du négatif [16]. Le complexe de la mère morte permet de penser les effets provoqués par l’effacement de la mère, en l’absence d’un cadre suffisamment constitué.

Plus génériquement la fonction du négatif, révélatrice d’une structure constitutive du fonctionnement psychique, se voit indispensable à tout processus de subjectivation. En revanche, c’est dans sa forme pathogène qu’elle dévoile sa faillite chez le futur état limite chez qui le négatif est par trop synonyme de vide, de néant ne pouvant advenir dans sa « puissance », son potentiel de processus créatif « méta » permettant la « re-présentance ». Le « re » de la représentation, de la représentance pulsionnelle, est chez lui vicariant, instable, « insécure » par défaut d’une hallucination négative construisant des contenants aux figurations psychiques. L’hallucination négative constitue en effet un écran interface pare-excitation et une barrière de contact, lieu productif de l’opération méta de symbolisation imaginante. Elle a une fonction protectrice et antitraumatique. 

L’hallucination négative et la théorie générale de la représentation

L’hallucination négative est ainsi un concept préalable à toute théorie de la représentation (capacité de représenter l’absence de la chose).

En 2002, dans Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine [17], A. Green revient moins sur le concept de « mère morte » que sur celui de la perte de cette mère en liant celle-ci une nouvelle fois à l’hallucination négative, mais également à la double limite, au dehors/dedans, à la structure encadrante. « Je fais l’hypothèse que l’enfant, est tenu par la mère contre son corps. Lorsque le contact avec le corps de la mère est interrompu, ce qui persiste de cette expérience est la trace du contact corporel – le plus souvent les bras de la mère – qui constitue une structure encadrante abritant la perte de la perception de l’objet maternel, comme une hallucination négative de celle-ci. C’est sur ce fond de négativité que vont s’inscrire les futures représentations d’objet abritées par la structure encadrante. Cette fonction contenante permettra l’élaboration du travail des représentations qui subissent les transformations relatives au passage des représentations psychiques de la pulsion aux représentations de mot et des idées et jugements tirés de l’expérience de la réalité. »

Force est donc de constater qu’au fil des années, la « théorie générale de la représentation » chez André Green va se caractériser par deux pôles : le premier, fruit du travail avec les états limites et structures non névrotiques, montre que le psychisme, se définissant par la relation de la force et du sens, admet l’extension du spectre et des différents types de représentations – jusqu’à la représentation-affect jusqu’aux limites du figurable –celui de la mère morte déprimée.

Le second pôle voit dans la « structure encadrante » une forme d’empreinte en négatif du corps/psyché maternel, la matrice des conditions de possibilité intrapsychique et intersubjective de l’établissement du fonctionnement représentatif. La structure encadrante fonctionne comme une interface entre l’intrapsychique et l’intersubjectif, l’articulation entre ces deux dimensions constituant le fil contenant.

Pour résumer ce qui précède, l’hallucination négative crée un espace potentiel, blanc, pour la représentation et l’investissement de nouveaux objets, structuration qui est aussi le résultat du mécanisme de défense du double retournement. Celui-ci, antérieur au refoulement primaire, réadresse sur le moi le circuit de l’investissement de l’objet, en le transformant en organisation narcissique.

En fait, ce processus crée et délimite deux sous-espaces internes séparés, interconnectés, qu’A. Green compare, avec la bande de Moebius.

C’est ainsi que se différencient les investissements érotiques et les investissements moïques à but inhibé. Dans cette différence, on peut reconnaître l’intériorisation des deux fonctions de base de l’objet primaire d’un côté l’étayage du sexuel et, de l’autre, celle de couverture et reliaison « La Psyché est la relation entre deux corps dont l’un est absent. » [18]

Syndrome et/ou complexe de la mère morte dans la clinique contemporaine

Des discussions entre les psychanalystes anglo-saxons et sud-américains sur ce concept greenien sont parues dans Essais sur la mère morte et l’œuvre d’André Green [19]. Elles ont permis d’avancer une distinction importante entre « syndrome », forme étendue qui correspondrait à l’ensemble complet décrit par A. Green, et « complexe », forme restreinte, nucléaire, donnant lieu à des variations diverses. Cette distinction, « ouvre l’horizon du texte et permet une réflexion originale d’inspiration proprement anglo-saxonne : la notion de “mère morte” et les questions métapsychologiques et techniques qu’elle suscite sont investiguées en rapport avec l’axe conceptuel aliveness-deadness (vitalité-léthargie) davantage centré sur les relations d’objet que sur le narcissisme. » [20] Rosine J. Perelberg [21] a ainsi suggéré que la notion de mère morte pouvait être envisagée comme le « complexe nucléaire » des états limites.

 Rappelons qu’en 1975, au congrès de l’Association Psychanalytique Internationale à Londres, A. Green propose un « nouveau modèle théorico-clinique [reposant] sur le travail avec les cas limites ». De tels patients « aspirent à atteindre un état de vide et de non-être », le désinvestissement est une alternative au refoulement, sachant que « ce qui a été refoulé demeure vivant ». C’est à la suite de ces contributions qu’A. Green entame sa description du complexe de la mère morte. À ce moment-là, le concept de désinvestissement avait pris une place centrale dans son travail théorique. Dans les cas limite, les organisations non névrotiques, y compris somatisantes et alexithymiques, nous sommes cliniquement confrontés au « blanc de pensée » et au vide soudain dont ces patients sont l’objet : il y a ici une hallucination négative de la pensée, ce qui renvoie à la question d’une perturbation du tissu « hallucinatoire » psychique originel, au sens de Freud.

Cette production hallucinatoire résulterait d’une double action à partir d’une interface : « sur sa face externe ; une perception indésirable, insupportable ou intolérable, entraîne une hallucination négative qui traduit le désir de la récuser au point de nier l’existence des objets de la perception ; – sur sa face interne ; une représentation inconsciente de souhait (abolie) cherche à devenir consciente mais s’en trouve empêchée par la barrière du système perception-conscience. Celle-ci cédant à la pression ; la perception déniée laisse l’espace vacant. [22][…] Il me semble que ce tableau nous donne une vue plus complète de la psychopathologie. On peut faire remarquer que l’hallucination négative, qui peut se rencontrer d’une façon ponctuelle en toutes circonstances, même les plus normales, peut, par ailleurs, occuper une place prédominante dans la psychose, soit à titre isolé, c’est le refoulement de la réalité postulé par Freud, soit comme étape préliminaire à l’installation d’une psychose hallucinatoire. L’hallucination négative, sans que Freud le dise explicitement, joue un rôle essentiel dans le concept, difficile à concevoir, de refoulement de la réalité. » [23] 

A. Green note ici l’intérêt considérable de la position freudienne qui ne limite pas, comme on le fait d’ordinaire, le champ de la perception à celle de la sensorialité, c’est-à-dire aux relations avec le monde extérieur. Freud lui ajoute le champ des perceptions internes. Dès lors, la perception du dehors peut affecter celle du dedans, celle qui est en provenance des organes. A. Green rappelle ici le classique délire de négation de la mélancolie qui conduit le malade à affirmer qu’il n’a plus d’organes et qu’il est donc immortel et, dans le champ de la psychosomatique, l’alexithymie décrite par Sifneos.

Reprenant l’idée freudienne d’un langage servant à percevoir nos processus de pensée, A. Green note, à partir de phénomènes étranges observés dans la cure de certains patients, la présence de phénomènes d’hallucination négative de la pensée chez ces patients qui ne reconnaissaient pas, même après que l’analyste eut donné des détails circonstanciels précis, avoir tenu tel ou tel propos. Il lui semble légitime d’affirmer dans ces cas qu’il ne s’agit pas de refoulement, car le plus souvent lorsque le souvenir est contextualisé, le refoulement est levé et le patient se rappelle ce dont il est question. « Dans le cas présent, il y a comme une véritable dissociation entre la sonorité des mots et leur sens conscient, d’une part, et leur sens inconscient, d’autre part, tel qu’il a été proposé par l’interprétation. C’est ce sens qui n’est ni perceptible ni reconnu. Nous nous trouvons là, dans les cures psychanalytiques des cas limites devant une des résistances les plus tenaces. » (Idem)

Ce défaut de refoulement est-il en lien avec l’effacement de l’imago paternel dont ce serait là l’effet dynamique et économique ? Cette question est, me semble-t-il sous tendue par celle de la difficile « construction du père perdu » chez ces patients.

La difficile construction du père perdu 

La question de « l’image du père dans la clinique contemporaine », titre d’un colloque organisé par D. Cupa à l’Université de Paris X-Nanterre en 2007 en l’honneur des 80 ans d’A. Green, a permis à celui-ci d’apporter l’éclairage sur la question du père en l’abordant par le biais de (l’indispensable) « construction du père perdu » [24]. 

André Green note que, dans la clinique moderne, singulièrement celle des états-limite, la figure du père n’est plus celle du « père séparateur » entre la mère et l’enfant et que les mères ont fréquemment, chez ces sujets, usurpé la fonction paternelle développant chez eux un Œdipe négatif dominé par une ambivalence et une hostilité sans fin et une agressivité prégénitale relevant de « l’analité primaire ». Il se propose alors de montrer que cette imago paternelle a besoin d’être construite comme tiers afin de permettre de dédifférencier le dedans et le dehors et les frontières du Moi et d’instaurer un espace « tiers » entre la mère et l’enfant, une sorte de « reflet du reflet » du regard maternel [25]. 

Imago génératrice de projection haineuse de la fin de « l’heureuse » époque de la dyade et fusion avec la mère, imago de conflits dont l’élaboration ne peut qu’amener la nostalgie d’un père à jamais indépassable dans sa fonction « de premier étranger » mais néanmoins protecteur, imago qu’il faut déconstruire pour advenir subjectivement, cette imago paternelle ne peut être que celle du « père perdu », retrouvé dans le transfert et, pour moi, véritable « dynamo » embrayant et entretenant les refoulements secondaires.

Green rappelle qu’en 1921, dans « Psychologie des masses et analyse du moi » Freud avais mis en avant l’utilisation du père comme un idéal appartenant à la « préhistoire du complexe d’Œdipe » [26] […] Pour le garçon le modèle paternel se fait ainsi par une identification qui impliquera une désexualisation c’est à dire une forme de sublimation –ce que dans son chapitre (n°8) sur la « sublimation » dans le Travail du négatif, Green avait repris en reliant cette identification au modèle paternel à la sublimation et la « démixtion »/ pulsionnelle. Dans son exégèse Green précisait que Freud paraît opposer là deux genres de liens dès le début : ceux en rapport avec la mère dirigés de façon directe, « sans ambages » et, en contraste, ceux en rapport avec le père, pris comme son idéal, impliquant une désexualisation et une forme de renonciation de son attachement antérieur. 

C’est là, écrit Green, « que s’enracinent les conséquences ultérieures de l’issue œdipienne du meurtre du père : la naissance de l’Idéal du Moi et du Surmoi, la désexualisation, la sublimation et, dans la culture, ce qui serait la civilisation […] Le père, qui est censé être absent de la scène, est loin d’être inexistant, il est observateur de la scène. Même […] s’il ne contribue pas directement -à cette relation et qu’il n’y est pas inclus, il incarne d’emblée une sorte de position bisexuelle. […] Ainsi, le tiers dans la scène est le regard du père, auquel sont attribuées toutes les limitations de cette situation virtuellement source d’une satisfaction totale. » (Ibid, 2008, pp. 19-20). A. Green ajoute que le père éprouve une nostalgie devant cette scène dyadique à jamais perdu pour lui. « Nous pouvons imaginer ce qu’il advient alors. Toutes les menaces de séparation et les effets du refoulement peuvent être reliés à ce regard. Si, de toutes les fonctions que Freud décrit comme composants du Surmoi, l’auto-observation est la plus importante, nous pouvons deviner que cela pourrait être la conséquence d’un mécanisme de retournement sur soi. Le bébé n’est pas seulement regardé par la mère, mais également par le père » (Ibidem).

Chez Freud cette figure du père, dans L’Homme Moïse, va être associée chez Freud, à l’advenue, pour l’enfant, d’un mode de fonctionnement psychique différent. Freud caractérise en effet un ordre patriarcal comme devant suivre l’ordre matriarcal, mais ce passage de la mère au père caractérise une victoire de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle, donc un progrès de la civilisation. La maternité est en effet attestée par le témoignage des sens, tandis que la paternité est une conjecture édifiée sur une déduction, sur un postulat.[27]

Il reste que l’idée du meurtre du père vient à l’esprit, parce qu’il est supposé être seul possesseur de quelque chose qui apparaît à l’enfant indispensable à détenir (ce « quelque chose » –à rapprocher du fameux « linguam » [28] – qui fait du père, dans sa fonction, quelque chose de symbolique, à travers les signes qui y sont attachés). Ce « quelque chose » en plus peut également être relié à la force physique du père qui, parfois, du fait de violences sexuelle, transgression, viol, peut mener à une identification à l’agresseur, à une fixation masochique. Il paraît donc essentiel, pour pouvoir comprendre les fantasmes de l’enfant concernant la place du père, d’envisager les relations entre les deux parents.

A. Green propose de considérer ces dimensions occultées à travers le matériel clinique communiqué dans la plupart des analyses des structures non névrotiques. Ce qu’il avance est moins une description des faits tels qu’ils auraient dû se passer qu’une construction – au sens freudien – du père perdu. « Il me semble que les propos de Freud peuvent être interprétés de la manière suivante : le père ne peut être atteint essentiellement qu’à travers son absence. Et pourquoi est-ce si difficile de lui trouver une place ? Cela peut-il être dû à la difficulté qu’éprouve l’enfant à accepter que la mère puisse manquer de quelque chose que l’enfant ne peut pas lui fournir ? » [29]. 

La notion de l’absence, implicitement reconnue depuis les débuts de la psychanalyse n’a en effet été développée que dans un second temps. « Il est possible qu’à cette époque, le mot “représentation” ait semblé trop sophistiqué [à Freud] », avance A. Green. 

Ainsi « la “reconstitution” représentative de “l’origine”y compris de l’imago paternelle- est sujette », selon A. Green, « au constat d’un fonctionnement psychique plus discontinu que continu (rêve, jeu, perception discontinue de “soi”, etc.…) », ce qui amène à constater que « nous passons constamment d’une forme de présence à une autre. […] Chacun de ces modes d’existence est absent de l’autre. C’est cela que je nomme le “tiers”. De la même façon, j’ai pu décrire l’objet analytique comme étant composé de deux parties, l’une appartenant au patient, l’autre à l’analyste. Le tiers n’est pas simplement une autre entité à ajouter aux deux autres ». Par sa forme en alternance, le tiers (paternel) est ainsi un point d’interrogation représentant quelque chose qui ne nécessite pas de réponse immédiate, mais moteur dans l’activité psychique ce qui renvoie au refoulement. « Qui ? Pourquoi ? Comment ? Selon les différents domaines rassemblés, cela nécessite en premier une tolérance pour la contradiction. » (Idem, p. 24). 

Pour montrer l’existence de cette advenue de l’espace psychique et subjectif comme issu du tiers paternel, A. Green va alors se servir des études et observations de C. Balier et R. Josep Perelberg sur les sujets criminels et /ou violents ou celles de G. Kohon sur les psychotiques. Chez les criminels : « Aucun sens de soi ne semble être présent. Le soi est confondu avec le corps, et le corps est traité comme une chose à haïr et à attaquer, comme si les patients vivaient hors de leur peau, comme si leur corps était perdu à force de chercher une indépendance hors de leur maîtrise. Il y a une peur considérable de toute proximité » (Ibid).

On voit que la fonction paternelle dans la psyché de l’enfant est ainsi celle d’une fonction séparatrice ce à quoi nous ajouterions qu’encore faut-il, pour cela, que le « complexe » de la mère morte ne se révèle pas être un « syndrome », avec toute la difficulté, pour l’enfant, à se séparer d’un objet atone, absent psychiquement, abandonnique. Dans ce cas, le tiers séparateur peut s’avérer redouté, surtout si, par son attitude violente, agressive, disqualifié ou falot, il ne peut s’offrir à l’enfant comme le séparant de sa mère sans risque.

Dans les autres configurations, névrotiques, cette fonction séparatrice du père, « en divisant l’investissement, s’offre en tant que compensation comme un autre être à aimer et par qui être aimé, ce qui nous conduit à la question non seulement de la relation de l’enfant au tiers, mais des types de relations qui existent entre les deux autres protagonistes : le père et la mère. » (Ibidem, p. 31). Dans ces conditions l’enfant doit accepter qu’il n’est pas l’unique centre d’intérêt de la mère, le père devant accepté d’être l’objet d’un nouveau conflit initié par des mouvements agressifs à son égard et, restant ferme, prenant le risque d’être détesté.

Ainsi, les attaques contre le père ne cessent jamais et c’est là, me semble-t-il, que réside la dynamo névrotique du refoulement. « Comme si cela était une tâche impossible à accomplir. […] Nous ne pouvons éviter de l’idéaliser et nous n’acceptons pas de mettre fin à une idéalisation secrète du père au niveau inconscient. » (Ibidem, p. 35).

Cette relation au père, plus distante et davantage dans l’intermittence que celle avec la mère, une fois introjectée, paraît activer une tension refoulante en même temps que « vécue comme un retour du refoulé, une fonction porteuse des désirs interdits de se débarrasser de lui en tant qu’obstacle » (Ibid, p. 41).

Or ce que les structures non-névrotiques nous montrent, c’est que le père ne parvient pas à jouer son rôle de médiateur-séparateur entre la mère et l’enfant. Quand nous nous tournons vers la relation père-enfant, ce qui frappe, c’est que la mère ayant avalé et usurpé les fonctions paternelle, prive l’enfant de la possibilité de lutter contre la figure paternelle, de s’en saisir comme un objet de conflit introjectable drainant avec lui une fonction de refoulement qui permet d’en faire de l’imago paternelle un objet incessamment « perdu/crée », un « père perdu » que, nostalgiquement, ne cesse de chercher/trouver (créer/trouver de Winnicott) le névrosé [30]. 

Sexualités maternelle et paternelle. Intériorisation du négatif

Une des conséquences de cet état de fait sur le fonctionnement psychique s’observera dans la construction de la sexualité psychique et l’intériorisation du négatif tel que les présentent André Green dans Illusion et désillusion du travail analytique (2010). 

« Peut-on se contenter de rattacher problématique paternelle à la névrose, tandis que les états prégénitaux seraient sous l’influence maternelle ? Devrait-on conclure que les fixations névrotiques sont seulement plus tardives que celles, précoces, qu’on observe dans les cas considérés comme difficiles ? Cette distinction ne me paraît pas suffisante. On pourrait poser deux phases distinctes : la première où prédomine la sexualité maternelle (et non féminine) et la seconde où c’est celle paternelle (et non masculine). Autrement dit qualifier les formes libidinales non par rapport à l’enfant mais aussi par rapport aux parents. » [31].

Si les deux sexualités maternelle et paternelle s’observent conjointement dès le début, chacune d’elles influence le jeune enfant dans des proportions diverses, la précocité de l’influence maternelle étant patente ; celle paternelle étant plus tardive.

Ce qu’A. Green souligne est la différence qualitative des deux. « La sexualité maternelle, dans sa relation à la libido de l’enfant, est plus diffuse, plus globale, plus étendue. Le couple mère-enfant forme une véritable unité symbiotique libido qu’on dirait plus libre que liée » (Idem). C’est dans cet état de fusion propre à la relation primitive que la libido changera de qualité à partir de l’introjection de la sexualité paternelle. Celle-ci, rattachée à la problématique du complexe de castration, s’adresse à l’angoisse du même nom, plus liée. 

Concernant la différence des sexes, elle « fait apparaître la distinction masculin/châtré avant que puisse être pensée la distinction masculin/féminin » (Idem, p. 119).

L’évolution qualitative de la libido voit celle-ci moins marquée par une sexualité invasive et tendant à la diffusion pour devenir « plus différenciée, plus reconnaissable par des signes identifiables. ». On voit donc, avec ses hypothèses qu’à l’approche de la puberté, la libido qui s’accentue est soumise après-coup, aux rôles des identifications (de l’identification première aux identifications post-œdipiennes). 

Pour les garçons, dès l’Œdipe, le pénis est un marqueur identifiant, les forçant à des attitudes « viriles », afin de ne pas revenir en arrière au retour du maternel. Il y a ainsi, un passage de la phase sexuelle maternelle à la phase sexuelle paternelle.

Or, le fait que l’on n’observe peu de signe témoignant d’un complexe d’Œdipe se déployant dans la dynamique psychique de nombreuses structures non névrotiques ne veut pas dire que celui-ci n’existe pas. Il continue d’exister dans la latence. On peut le deviner à des indices discrets plutôt que de le nier. « En fait, la survenue retardée de la phase paternelle est indicative de la longue maturation nécessaire à l’apparition de l’Œdipe dans sa fonction anthropologique ». Ceci signifie que « l’œdipe n’est pas seulement une phase du développement mais qu’il est avant tout une structure, comme Lacan l’a également soutenu » (Idem, p. 120).

Les patients dont A. Green a choisi de parler dans cet ouvrage de 2010 présentaient, écrit-il, « des organisations pathologiques dominées par un conflit avec leur mère […] Le père était loin d’être hors de cause, mais il paraissait quelque peu indifférent ou franchement pathologique, sans cependant que les conflits avec l’enfant fussent manifestes » (Idem, p. 216). L’ensemble des cas qu’A. Green a nommé « désillusions » du travail analytique peuvent être considérés « sinon comme des échecs, du moins comme des patients particulièrement résistant, voire rebelles à l’action analytique » (Idem, p. 218). 

Avec cette nouvelle clinique, et ces situations d’échec ou de désillusion sur le résultat de l’analyse, nous sommes, en fait, dans la question d’une intériorisation d’un négatif sans contrepartie positive. La négativité devient radicalité, sans relation au positif et teintée de destructivité–déliaison. « Toute la clinique nouvelle en procède et la pulsion qui vise à délier, à défaire, à ne pas consentir à se lier, prend le dessus dans l’activité psychique. Ici peuvent se retrouver certaines formes de psychisme dont le masochisme primordial est le modèle, ou encore le narcissisme […] négatif » (Idem, p. 220) c’est-à-dire un négatif pathogène dont nous avons vu qu’il pouvait être un effet pathologisant du syndrome de la « mère morte », ceci par défaut de fonctionnalité de la structure encadrante. 

Freud, dit A. Green, a sans doute minimisé ces situations cliniques où, dès la prime enfance, la dualité pulsion de vie/pulsion de mort et de destructivité laissait des cicatrices indélébiles dans le psychisme. « …je pense qu’on assiste à ce que je propose d’appeler l’intériorisation du négatif ». 

A. Green veut signifier ici que le psychisme a introjecté des réactions défensives primaire comme autant de modes de défense inconscient altérant l’organisation psychique et l’empêchant de se développer selon les modèles habituels y compris le principe de plaisir. « Autrement dit le psychisme échappe aux modèles de comportement dictés par des expériences positives. L’issue lui a fait perdre sa souplesse d’adaptation et a commandé des réactions dictées par les distorsions défensives acquises, témoignant de l’intériorisation du négatif, une forme d’identification primaire négative » (Idem, p. 221), artificiellement greffées sur un psychisme ainsi précocement modifié et nous rappelant ici le rôle de la mère morte. 

C’est alors tout un aspect délétère du « travail du négatif » qui va se manifester par la suite : « position phobique centrale » [32] par où la destructivité se porte sur le fonctionnement psychique propre du sujet. Cela renvoie à la « désertification psychique » [33] entretenant un désinvestissement désobjectalisant de l’objet en guise de survie psychique ultime, oscillations incessantes liaison-déliaison sans que la reliaison soit possible (processus tertaires [34]), pétrification de l’expérience temporelle (« le temps mort » [35])…

L’« identification primaire négative », témoignerait ici précocement de l’impossibilité pour le sujet à faire le deuil de l’objet primordial, ceci amenant à un échec du travail du négatif dans sa fonction positive et structurante (structure encadrante maternelle et représentation de l’absence de représentation. « Ce qui s’est passé avec l’intériorisation du négatif, c’est que les manifestations de la négativité sont devenues des introjections identificatoires moins choisies que contraintes ; elles sont devenues ce qu’on pourrait appeler une seconde nature, artificiellement greffées sur un psychisme précocement modifié par la pathologie et ses réactions défensives. Ces dernières finissent par s’ancrer si profondément dans le sujet qui a été obligé de s’y soumettre qu’elles peuvent passer longtemps pour constitutionnelles, faisant partie d’une nature innée. Freud les considérait comme telles. Aujourd’hui une meilleure connaissance des mécanismes évolutifs permet de mieux comprendre la genèse de ces traits de caractère ou de comportement » (Idem) et dont certains d’entre eux renvoient à ce concept unique qu’est celui de la « mère morte ».

La poésie et l’impossible amour d’une « mère morte » : Arthur Rimbaud

Ne peut-on pas faire l’hypothèse que le vertige et l’ivresse du poème le « Bateau ivre » de Rimbaud sont une réminiscence d’un événement, parmi d’autres, traumatique : celui, quand Arthur âgé de deux ans marche et parle à peine, de la mort de la petite sœur Vitalie et du deuil de sa mère Vitalie, elle-même orpheline de mère à l’âge de cinq ans, un mois après la naissance d’un frère, cela dans la tristesse pour elle de l’absence récurrente du père, le Capitaine Rimbaud, qui sera définitive lorsque Rimbaud aura près de six ans. 

« Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai. »
[…]
« – Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles »

L’horreur d’une chute imaginaire et sa maîtrise ultérieure par des techniques autocontrôlées (absinthe, haschisch, dérèglement des sens) n’est-elle pas la réminiscence d’un psychisme naissant ne trouvant plus aucun « objet » suffisamment « solide » sur lequel s’appuyer, s’étayer ? La mère Vitalie, à ce moment-là, traverse un deuil, en plus des blessures narcissiques que lui fait subir son mari, éternel absent : une « mère morte » psychiquement, ou absente à elle-même et à ses deux enfants ?

« Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir à reculons ! […] »

Vitalie la mère a-t-elle transmis à son fils une mélancolie d’amour ? Dans son étude sur « la mère morte », certains mots employés par A. Green à l’égard des patients en analyse pourraient concerner l’état psychique de Rimbaud [36]. L’identification inconsciente à la mère morte n’est pas sans déclencher une haine secondaire, une excitation auto-érotique accompagnée de fantasmes sadiques (cf. « Mes petites amoureuses », « Vénus Anadyomena », « Les sœurs de Charité »), une « contrainte d’imaginer » [37] et, nous l’avons dit, un surinvestissement intellectuel propice à la création artistique.

Toutefois « ces sublimations idéalisées précoces […], support d’un fantasme d’autosuffisance (Idem, p. 241) […] issues de formations psychiques prématurées […] révèleront leur incapacité à jouer un rôle équilibrant dans l’économie psychique, car le sujet restera vulnérable sur un point particulier, celui de sa vie amoureuse » (Idem, p. 233). Le langage de ce type d’analysant, remarque A. Green, adopte une rhétorique particulière visant à défendre le narcissisme : le narratif. Celui-ci cherche à émouvoir l’analyste, l’impliquer, le prendre à témoin, comme un enfant quêtant l’intérêt de la mère en racontant une histoire. 

N’est-ce pas ce que chercha à faire Rimbaud dès le plus jeune âge, écrivant des dizaines de poèmes, d’abord en latin, puis en français, raflant tous les prix de rhétorique, de français, orthographe, etc.[38], qui donnaient tant de fierté à sa mère, elle-même se faisant appeler « veuve Rimbaud » alors que son mari n’était « que » parti ? 

Le style narratif, peu associatif, des analysants « à la mère morte » dont parle A. Green, sert à se détacher de l’affect, ne pas être envahi par lui et de la reviviscence qu’il pourrait provoquer. Les poèmes d’Arthur ne cessent quant à eux de sublimer, réinventer et translater tout affect de réminiscences de l’heureuse époque des « parents réunis ». Après le départ du capitaine, les enfants se vécurent comme des orphelins. Le foyer était endeuillé et la nostalgie de « l’échange plein » (Y. Bonnefoy) avec les parents réunis devint la source vive du désir d’écrire d’Arthur. 

« Plus de mère au logis : et le père est au loin !
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur. »
(« Les effarés »)

La translation poétique [39] permet au fantasme de s’exprimer tout en restant déguisé. La thématique de l’orphelin domine les premiers poèmes de Rimbaud : « Les Étrennes des Orphelins », « Ma bohème », « Rêvé pour l’hiver », « Les Effarés », ou encore l’ouverture du premier texte en prose, « Les Déserts de l’amour ».

Si toutefois l’affect arrive chez le sujet –comme ce fut souvent dans les lettres qu’écrivit plus tard, en Afrique, Rimbaud à sa mère [40], « c’est le désespoir qui se montre à nu » (Idem, p. 242) écrit A. Green, car cet affect provient du désinvestissement, fugace mais répété, de la mère morte envers son enfant, du fait des vicissitudes de sa vie amoureuse ou relationnelle. Ce désinvestissement a provoqué chez lui un « noyau froid », un « amour gelé » (Idem, p. 236) dont la traduction sera une vie affective sans amour, une vie professionnelle décevante, une vie sexuelle s’amenuisant jusqu’à être précocement pratiquement nulle (Idem, p. 237). Ces analysants, note Green dans une remarque qui pourrait décrire Rimbaud, « se plaignent d’avoir froid en pleine chaleur. Ils ont froid sous a peau, dans le os, ils se sentent transis par un frisson funèbre, enveloppé dans un linceul » (Idem)…

Le froid, Rimbaud ne cessa de le fuir allant jusqu’à partir et vivre à Chypre, en Égypte puis en Abyssinie.

En contrepoint, le fils d’une telle mère, « se veut l’étoile polaire [de celle-ci], l’enfant idéal, qui prend la place du mort idéalisé, rival nécessaire mais invincible, parce que non vivant, c’est-à-dire, imparfait limité, fini » (Idem, p. 243). L’enfant dans l’adulte doit réparer la mère morte, passant sa vie ultérieure à être le gardien du tombeau secret de cette mère, dont il est seul à posséder la clé. Il ne cessera de vouloir réparer la blessure narcissique de celle-ci, vampirisé par ce devoir qui le mène, vis-à-vis de cette mère à « la mort dans la présence ou l’absence dans la vie » (Idem, p. 244-45). La « mère morte » précocement introjectée entraîne ainsi le moi du sujet vers un univers déserté, mortifère : l’un des poèmes de Rimbaud ne s’appelle-t-il pas –paradoxalement – « Les déserts de l’amour » ? 

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 7 mars 2012

Notes et références

  1. Green A. « La mère morte » Conférence à la Société Psychanalytique de Paris (1980) in : Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Paris, Ed. de Minuit, 1983, pp. 222-253.
  2. Green A., idem, (1980, 1983), p. 231.
  3. Szwec G. (1993), « Les procédés autocalmants », Revue française de Psychosomatique, P. U.F., p. 27-51.
  4. Smadja C., Les procédés autocalmants ou le destin inachevé du sadomasochisme, Revue française de Psychosomatique, Paris, P. U.F., N°8, 1995, Pp. 57-89. 
  5. Pirlot G. (2010), Psychanalyse des addictions, Paris, Dunod, 3ème édition, 2019.
  6. Kohon G. (dir), (1999), Essais sur la mère morte. et l’œuvre d’André Green, Paris, Ithaque, 2009, p. 22 ; Kohon G. (ed.), The dead mother: the work ob André Green, London, Raoutledge, Florence (Ky), Taylor and Francis, 1999, 228 p. 
  7. Green A. (2009), L’aventure du négatif. Lectures psychanalytiques d’Henry James, Paris, Ed. Hermann.
  8. Bouvet M. (1958), Revue française de psychanalyse, 22, PUF, p. 145-189 ; Œuvres psychanalytiques, 1967, t. I, Paris, Payot, p. 289-290. in : Green A. (2001), « Mythes et réalités sur le processus psychanalytique …», Rev. franç. de psychosomatique, 2001, n° 19, pp. 57-88 (p. 63).
  9. Bouvet M., 1967, pp. 310-436.
  10. Green A. (1980) « Passions et destin des passions- Sur les rapports entre folie et psychose » Nouv. Rev. Psychanal. 1980 n°21 pp. 5-42, repris in : La Folie Privée pp. 141-193 – Paris, Gallimard, 1990.
  11. Green A. (1999), « Passivité-passivation : jouissance et détresse », Rev. fr. Psychanalyse, 63, 5, pp. 1587-1600.
  12. Green A., 1980, 1983, p. 246.
  13. Green A., « Le narcissisme primaire : structure ou état », op. cité, p. 127.
  14. Green A. (2002b), Idées directrices …, p. 293.
  15. Quignard P. (2014), Mourir de penser, Paris, Grasset, p. 249.
  16. Comme le remarque F. Duparc, une conséquence importante de ce travail est qu’il va permettre à André Green de s’attaquer au champ des états-limite, avec une théorie du cadre (et des défenses antérieures au refoulement) applicable à la technique analytique.
  17. Green A. (2002) Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Paris, PUF.
  18. Green A. (1988), « Pulsion, psyché, langage, pensée », Intervention sur le rapport de P. Luquet « Langage, pensée et structure psychique », 47ème Congrès des Psychanalystes de Langue française (1987), in Propédeutique, pp. 69-76 (p. 71).
  19. Kohon G., Essais sur la mère morte…, op. cité.
  20. Urribarri F. (1999), « Introduction » in Essais sur la mère morte, op. cité, p. 9.
  21. Jozef Perelberg R. (1999), « Le jeu des identifications : violence, hystérie et répudiation du féminin », in Essais sur la mère morte et l’œuvre d’André Green, op. cité, p .247-271 ; (2005), « Jeux d’identification dans la violence », in Autour de l’œuvre d’A. Green (dir. F. Richard et F. Urribarri), Paris, PUF, pp. 95-106.
  22. Green A. (1993), Le travail du négatif, p. 230.
  23. Green A. (2002b), Idées directrices…, p. 290.Green A. (2007), « La construction du père perdu » in : Cupa, D. (dir.). Image du père dans la culture contemporaine : hommages à André Green, Paris, PUF, 2008, pp. 11-49.
  24. Green A. (2007), « La construction du père perdu » in : Cupa, D. (dir.). Image du père dans la culture contemporaine : hommages à André Green, Paris, PUF, 2008, pp. 11-49.
  25. Dans « Passions et destin des passions » (1980), op. cité, A. Green avait écrit, concernant cette place du père, « il est de la plus grande importance face à la folie maternelle qui s’exprime dans l’amour pour l’enfant inclue le père. Non seulement parce qu’il est le donateur mais parce qu’il représente la contention de cette folie, mettant une limite à l’illusion omnipotente de l’enfant et obligeant à prendre conscience que l’amour de l’enfant ne saurait à lui seul combler la mère. Il est pour ainsi dire le garant de la transformation de cette folie et de son évolution vers l’inévitable séparation et ultérieurement le représentant des prohibitions œdipiennes […] parce qu’il est lui-même [ce père] contenant des angoisses de la mère et l’objet d’autres satisfactions pulsionnelles (sexuelles tout particulièrement) qui n’auront pas ainsi à se décharger sur l’enfant », La folie privée, p. 216
  26. Freud S. (1921), « Psychologie des masses et analyse du moi », OCF- XVI, Paris, PUF, 1991, p. 43.
  27. Freud relie cela à l’ « omnipotence de la pensée » en rapport avec le développement de la parole. « Le royaume nouveau de l’intellectualité s’ouvrit, où dominèrent les représentations, les remémorations et les raisonnements, par opposition à l’activité psychique subalterne qui avait pour contenu les perceptions immédiates des organes sensoriels. » Freud S. (1939), L’homme Moise et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, colI. « Folio-Essais., 1993, p. 213.
  28. Terme sanskrit désignant : la marque, le phallus, le pénis. Le lingam ou linga – signe en sanskrit – est une pierre dressée, souvent d’apparence phallique, représentation classique de Shiva. On retrouve bien au travers de son symbole, l’ambivalence du dieu, ascète et renonçant, mais aussi figure majeure du tantrisme et figuré par un phallus. Il existe en fait deux catégories de linga : les manuṣi liṅga ou « linga fait de mains d’hommes » et les svayambhu-liṅga ou linga « né de lui-même » c’est-à-dire un élément naturel vénéré en tant que linga, comme certains galets. Le lingam, toujours dressé et donc potentiellement créateur, est souvent associé au yoni, symbole de la vulve. Dans ce dernier cas, leur union représente, à l’image de Shiva, la totalité du monde. Assumant les fonctions créatrices par le lingam et destructrice traditionnelle dans la Trimurti, Shiva représente donc pour ses dévots shivaïtes, le dieu par excellence. 
  29. Green A. (2008), « La construction du père perdu », p. 23.
  30. …ce que ne peut faire, ajouterions-nous, le psychotique qui, si l’on suit l’adage selon lequel « on ne peut perdre que ce qu’on a trouvé », ne peut perdre ce a qu’il a de « forclos »/rejeté en/de lui…
  31. Green A. (2010), Illusions et désillusions du travail analytique, Paris, O. Jacob, p. 118.
  32. Green A. (2000) « The central phobic position : a new formulation of the free association method » (trad. Weller A). International Journal of Psychoanalysis, 2000, vol. 81, n° 3, pp. 429-451 Une version différente de cet article est parue dans la RFP, n°3, 2000 sous le titre ‘La position phobique centrale’. Une version plus ancienne est parue lors de « The final scientific meeting » of the British Psycho-Analytical Society in Mansfield House, 15 sept. 1999, in La pensée clinique, Paris, O. Jacob.
  33. Green A. « Le syndrome de désertification psychique : à propos de certaines tentatives d’analyse entreprises suite aux échecs de la psychothérapie » in : Le travail du psychanalyste en psychothérapie Paris, Dunod, 2002, pp. 17-34.
  34. Green A. (1972), « Notes pour introduire les processus tertiaires », Rev. franç. Psychanal., XXXVI, p. 407-410, repris dans Propédeutique (1995b), p. 151-155.
  35. Green A. (1975) « Le temps mort » Nouv. Rev. Psychanal. 1975 n°11 pp. 103-110, repris in : La Diachronie dans la Psychanalyse, Paris, Ed. Minuit, 2000.
  36. Pirlot G. (2007), Cancer et poésie chez Rimbaud, Paris, EDK (épuisé) ; Pirlot G. (2017), La colère de Rimbaud, le chagrin d’Arthur, Paris, Imago. 
  37. Green A. (1983), op. cité, p. 233.
  38. En 1862, Arthur, 8 ans, décroche en fin d’année trois prix et une citation honorée dans le Courrier des Ardennes du 13 août. Le 16 août 1863, Rimbaud reçoit une brassée de livres en même temps que ses cinq prix, sept nominations et un prix d’honneur. Août 1864, Rimbaud rafle encore tous les prix : premier prix de grammaire latine, thème latin, grammaire française, orthographe, histoire-géographie, récitation classique et lecture, deuxième accessit de calcul, premier accessit de version latine.
  39. Green A. « Charles Baudelaire et Madame Aupick » in M. Corcos, L’Adolescence entre les pages, Paris, In Press, 2005, p. 34-35.
  40. Le 5 mai 1884 : « Quelle existence désolante je traverse sous ces climats absurdes […] ; le 25 mai 1881 : « Hélas ! Moi, je ne tiens pas du tout à la vie ; et si je vis, je suis habitué à vivre de fatigue ; mais si je suis forcé de continuer à me fatiguer comme à présent, et à me nourrir de chagrins aussi véhéments qu’absurdes dans ces climats atroces, je crains d’abréger mon existence ». Harar le 6 mai 1883 : « Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l’Europe. Hélas ! », etc…

Le mythe d’Œdipe

I

Le 15 octobre 1897, Freud écrit à son ami Wilhelm Fliess pour lui donner la primeur d’une découverte : « j’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants […] S’il en est ainsi, on comprend […] l’effet saisissant d’Œdipe roi […] La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe, et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité. »

Freud enchaîne là, dans un raccourci remarquable, trois versions du mythe d’Œdipe : la première est une histoire magnifique et terrible, construite avec de multiples variantes par la société grecque d’autrefois à propos d’un personnage appelé « pieds gonflés » ; la seconde version, c’est la traduction très particulière qu’en a donné Sophocle dans le tragédie que cite Freud ; la troisième version du mythe, c’est ce que Freud en a fait dans le corpus théorico-pratique de la psychanalyse, et ce que nous avons fait après lui.

Qu’on intitule tout cela « Œdipe » ne doit pas faire oublier qu’il s’agit de trois ordres de réalités très différentes. Dans le premier cas, le mythe du héros Œdipe est à replacer dans les modes de pensée et de vie des Grecs anciens. Dans le second, les actions et les sentiments des personnages mis en scène par Sophocle ne peuvent se comprendre qu’en fonction des règles de la tragédie antique, plus particulièrement de leur spécification par Sophocle lui-même ; et c’est bien dans ce cadre, celui des règles de la tragédie, qu’on peut tenter d’en comprendre les effets sur le spectateur (en admettant que ces effets sont sans doute bien différents s’il s’agit d’un Athénien du siècle de Périclès ou d’un Français moderne, surtout s’il est imprégné d’idées psychanalytiques…).

Trois versions d’un même mythe, donc, différentes et cependant cousines. Je me propose ici de souligner quelques correspondances entre ces trois versions, mais aussi d’en montrer les décalages.

Un préalable : il peut paraître surprenant, voire choquant, que je qualifie de « mythe » la construction psychanalytique du « complexe d’Œdipe », pour reprendre la formule usuelle. Débarrassons-nous d’abord de la nuance péjorative dont le terme est affublé dans la langue courante.

Qu’est-ce donc qu’un mythe ? Voici la définition qu’en a donnée Mircea Eliade (1963) : le mythe « relate un événement qui a lieu dans un temps primordial, le temps fabuleux des commencements (et dit) comment une réalité est venue à l’existence ». Le mythe situe l’originaire de quelque chose dans le temps et par là même fonde la naissance, la nature même de ce qui est alors créé ; autrement dit, la chose est fondée dans deux dimensions complémentaires, celle de l’originel (un temps primordial) et celle de l’originaire (une réalité est venue à l’existence). Le mythe situe l’origine dans le temps, mais aussi il fonde l’essence même de ce qui alors est né. Paul Ricoeur (Encyclopaedia universalis, article « mythe ») a repris cette définition, considérant qu’il s’agit toujours de mythe des origines : « le mythe, en tant qu’histoire des origines, a essentiellement fonction d’instauration : il n’y a mythe que si l’événement fondateur n’a pas de place dans l’histoire, mais dans un temps d’avant l’histoire, in illo tempore ; c’est essentiellement le rapport de notre temps avec ce temps qui constitue le mythe […] Le mythe dit toujours comment quelque chose est né ».

Second point important, sur lequel Mircea Eliade avait insisté : pour que le mythe fonctionne, il faut qu’y croient tous les membres du groupe dont il constitue la fondation même, puisqu’à en douter ils saperaient leur existence -individuelle et collective- elle-même.

On voit que cette définition s’applique bien aux trois versions du mythe d’Œdipe. Toute la mythologie grecque, telle qu’on la trouve dans Hésiode et ensuite, dit les origines du monde, des hommes et des dieux, des cités et des institutions grecques : tout cela est ainsi fondé historiquement (c’est l’originel), dans un temps « avant l’histoire », donc en fait hors temps ; mais de plus tout cela se trouve aussi légitimé « en droit » (c’est l’originaire) ; et il s’agit bien alors de croyances partagées par l’ensemble des Grecs.

La version particulière que donne Sophocle d’un de ces mythes, celui d’Œdipe, est un roman policier écrit au présent, mais tout entier tourné vers la recherche d’une origine, celle des malheurs qui frappent Thèbes. Des malheurs auxquels Œdipe veut mettre fin en découvrant le ou les meurtriers de Laios, car l’origine est à rechercher dans ce meurtre commis quinze ans avant. Il s’agit donc bien de restituer à la mémoire un événement par quoi tout a commencé. Mais il y a une origine de cette origine : pour le spectateur du temps de Sophocle, la malédiction qui frappe Thèbes et celle qui va frapper Œdipe en victime expiatoire, c’est celle qui marque Thèbes dès ses origines. Car Œdipe, fils de Laios, fils de Labdacos, fils de Polydoros, fils de Cadmos, descend directement de ce Cadmos qui fonda Thèbes au prix d’un événement tragique, le massacre des hommes nés des dents du dragon qu’il venait de tuer… Pour le spectateur grec il n’y a guère de doute : si le drame qui frappe Œdipe est expiatoire, c’est qu’il rejoue le drame des origines de la cité. C’est sa terrible grandeur de roi rédempteur.

On retrouve là ce qui est au coeur de nombreuses pratiques thérapeutiques dans les sociétés pré-industrielles (et peut-être en quelques régions de la nôtre) : on soigne un malade lors d’une cérémonie où l’on rejoue les origines mythiques de la maladie elle-même, ce qui, espère-t-on, aura pour effet de ramener le malade à « avant » la maladie, avant sa maladie, c’est-à-dire à la santé. « Rendu symboliquement contemporain de la création du monde, le malade plonge dans la plénitude primordiale » écrit Mircea Iliade. En certains cas, le rite rejoue l’événement mythique où un personnage, un animal, etc., est origine du mal. Dans tous les cas, il s’agit de revenir à « avant ». Et Eliade précise : « un medicine man ne peut pas procéder à une cérémonie de guérison tant qu’il n’a pas subi lui-même la cérémonie ». Freud nous avait bien dit que pour exercer la psychanalyse, il faut d’abord en passer par l’analyse personnelle…

Dernier point : le spectateur de la tragédie de Sophocle y croit : non pas qu’il croie que là, devant lui, une femme vient de se pendre et un homme vient de se crever les yeux, mais il sait, il croit, aux échos que cela éveille en lui, parce que cette femme, cet homme, c’est lui ; la vraie réalité, c’est la réalité psychique. Cela s’appelle identification, mais aussi catharsis (je rappelle que le terme vient du théâtre grec antique où il signifie à peu près « purgation » : en participant au drame, le spectateur se purge de ses affects, de son angoisse, il « abréagit », dira Freud…).

Voilà donc qui nous amène au troisième mythe d’Oedipe, celui que Freud a construit, et nous après lui. On y retrouve l’essentiel de ce que je viens de dire. Freud s’illumine lorsqu’il pense avoir trouvé les « sources du Nil de la névrose », à situer dans un événement aux origines de l’hystérie – plus largement, de toute névrose de défense – à savoir une séduction traumatique lors de l’enfance. Comme nous le savons, il a très vite généralisé, en recherchant la compréhension du fonctionnement de l’appareil psychique lui-même dans la restitution de ses sources. Il écrit en 1913 dans L’intérêt de la psychanalyse : « la démarche psychanalytique consiste à ramener une formation psychique à d’autres qui ont précédé celle-ci dans le temps et à partir desquelles elle s’est développée […] La psychanalyse, depuis le tout début, a été amenée à la recherche des processus de développement. ».

Recherche des origines donc, mais qui comme toute explication par l’histoire bute sur une aporie : « c’est comme ça parce qu’avant c’était comme ça… Oui mais avant ? Eh bien avant c’était comme ça… Oui mais avant ?) » Etc. On débouche fatalement sur une explication anhistorique, sur un temps d’avant le temps, in illo tempore, en ce temps-là qui n’était pas le temps. C’est bien ce qui est arrivé à Freud lorsque, constatant que son explication par l’histoire individuelle butait sur « un résidu d’inexpliqué », il a eu recours à une autre histoire, celle des parents, celle des ancêtres, et en deçà celle de l’humanité, ce qu’il appelle improprement la phylogenèse. On voit bien chez Mélanie Klein que, à situer toujours plus tôt les débuts de tel ou tel aspect du fonctionnement psychique, on débouche sur un donné premier qui ne relève plus d’aucune explication historique (en son cas l’opposition de l’amour et de la haine). Ce que je veux souligner ici, c’est que dans la théorie freudienne l’Œdipe est au cœur de cette compréhension du fonctionnement psychique par l’histoire parce qu’il est structurant, j’y reviendrai dans un instant. Il en découle que, exactement comme dans les médecines « primitives » que j’évoquais il y a un instant, Freud a cru d’abord trouver la solution thérapeutique dans la restitution du passé et dans l’abréaction cathartique qui l’accompagne. Pour progresser dans son histoire personnelle, il faut en passer par une régression temporelle (à quoi on ajoutera régression dynamique et régression topique) après quoi on pourra repartir du bon pied et progresser. Nous savons aujourd’hui que c’est beaucoup moins simple…

Pourtant, dernier aspect de ce mythe psychanalytique, nous y croyons. On ne peut pas, je crois, faire bien son métier de psychanalyste si on ne fait pas crédit à cette construction, au cœur de toute évolution névrotique… de plus référence nécessaire de toute évolution non névrotique. Ainsi le « complexe d’Œdipe » a tous les caractères du mythe. C’est ce qui fait son pouvoir explicatif, et vous comprenez bien j’espère que dire cela n’a rien de péjoratif.

II

Œdipe est un personnage bien différent dans les trois versions du mythe que je compare, celle de la tradition populaire et des poèmes épiques de la Grèce antique, celle de Sophocle, celle de Freud.

Dans la tradition populaire, il existe de multiples variantes de l’histoire d’Œdipe, ce qui n’a rien de surprenant en ce qui concerne une histoire si souvent et si longtemps répétée en tant de lieux. Mais toujours Œdipe s’inscrit d’emblée dans une lignée tragique, celle des Labdacides, née d’un massacre ; toujours il est d’emblée voué à un destin funeste, il s’efforce d’y échapper, mais finalement arrive ce qui devait arriver, il tue son père et commet l’inceste avec sa mère. De plus, dans toutes les versions, il commet ces crimes sans le savoir, c’est plus tard qu’il prend conscience de ses forfaits et en est puni.

Sophocle, lui, a choisi de construire son histoire sur une énigme. Je vous rappelle brièvement le synopsis.

Thèbes, en proie à la peste, supplie Œdipe, son roi, de la sauver. Œdipe est un bon roi ; il envoie son beau-frère, Créon, consulter l’oracle de Delphes pour savoir ce qu’il convient de faire. Voici précisément Créon, de retour de Delphes. Apollon ordonne qu’on retrouve et qu’on punisse les assassins de Laios, le précédent roi. Œdipe se fait fort de les retrouver : n’est-il pas le grand déchiffreur d’énigmes ? Il avait autrefois répondu aux devinettes que posait la Sphynge, qui en était morte, ce qui lui avait valu l’amour de Jocaste, la femme du roi assassiné, la reconnaissance du peuple de Thèbes, la royauté… Il consulte Tiresias, le devin, qui se fait réticent ; il laisse supposer qu’il sait mais affirme qu’il vaut mieux ne pas savoir. Que fait un policier en présence d’un témoin qui se dérobe ainsi ? Il s’irrite, il flaire le coupable ; c’est ce que fait Œdipe : « tu me sembles bien avoir ourdi le crime et l’avoir perpétré » dit-il. Piqué au vif, le devin « crache le morceau », si j’ose dire, et réplique : « je t’ordonne de t’en tenir à la proclamation que tu as faite […] Car c’est toi l’impie qui souille cette terre »… Alors, remarquable surdité d’Œdipe, qui ne sait plus ce que Tiresias vient de dire, et demande « répète donc que, que je sache mieux »… Cette fois Tiresias s’exprime le plus clairement possible : « je dis que tu es le meurtrier que tu cherches »… Il va même plus loin : « je dirai qu’à ton insu tu es honteusement uni à tes plus proches et ne vois pas dans quel mal tu es »… Ainsi dès le début de la tragédie, tout est sur la table, l’énigme est résolue : le criminel, c’est le policier. Le spectateur, lui, sait bien que Tiresias a raison, que Œdipe a tué Laios son père, et que depuis des années il vit l’inceste avec sa mère, à qui il a fait quatre enfants. Ce qui le fascine, ce spectateur, c’est que Œdipe, lui, ne veut pas le savoir. Il va lutter de toute sa force de méconnaissance contre les preuves qui s’accumulent, jusqu’à la débâcle finale. C’est lorsque qu’il saura que la punition, terrible, s’abattra : Jocaste se pend, il se crève les yeux, il s’exile de Thèbes. Tant qu’il ne savait pas, il vivait innocent et heureux…

Il y a là matière à penser pour nous psychanalystes qui passons notre temps à dire à nos patients qu’il vaut mieux savoir, quoi qu’il en coûte. Nous sommes en cela fidèles à Freud, qui avait posé en principe qu’on est malade de mensonge et que la vérité guérit. Pourtant, Tiresias est malheureux, lui qui sait depuis toujours. Né homme, il est devenu femme, puis est redevenu homme : consulté par Zeus et Héra, qui se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme a le plus de plaisir en faisant l’amour, il avait imprudemment répondu que la femme a dix fois plus de plaisir que l’homme, sur quoi Héra, très en colère de voir cet imbécile révéler le secret des femmes, l’avait aveuglé ; mais Zeus, compatissant, lui avait accordé… la voyance, il était devenu devin. Depuis, Tiresias est malheureux parce qu’il ne peut pas ne pas savoir. Jocaste, elle, sait sans savoir ; elle préserve son bonheur fragile en faisant semblant de ne pas savoir. Le seul vraiment heureux dans cette histoire, c’est Œdipe protégé par sa radicale ignorance.

Par parenthèse, je vous signale que ces figures de la méconnaissance sont remarquablement bien mises en valeur par Cocteau dans sa très jolie réécriture de la tragédie de Sophocle, La machine infernale.

Comment comprendre ce refus de savoir chez Œdipe ? Refoulement, dénégation, déni, clivage ? Il y a de tout cela sans doute ; si on est psychanalyste, on est bien tenté de comprendre les mécanismes de la méconnaissance chez l’Œdipe de Sophocle ; mais l’exercice est périlleux, comme en ont témoigné de chaudes controverses entre analystes (Didier Anzieu, André Green) et hellénistes (Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet). 

Voyons donc ce qu’en a fait Freud lui-même.

L’essentiel est déjà dans ce passage de la lettre à Fliess que j’ai cité tout à l’heure : Sophocle, dans sa tragédie, « a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe, et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité ». Autrement dit, ce drame, meurtre du père et inceste avec la mère, est inscrit en chacun de nous : ce que Freud appellera le Vaterkomplex, le complexe paternel, et beaucoup plus tard (en 1910 seulement) le Complexe d’Œdipe est au cœur de la psyché.

Dire ainsi, c’est vite dit ; nous savons pourtant que cela soulève bien des difficultés.

Remarquons d’abord que Freud dit que nous nous épouvantons devant la réalisation de ce rêve. Rêve de désir ? Ou bien cauchemar ? Les deux sans doute : on voit que dès le début de cette lettre de 1897 se trouve posé un problème qui va donner du fil à retordre à Freud : le rêve est réalisation de désir, certes, mais n’est-il que cela ? Comment se fait-il qu’on puisse rêver de choses angoissantes ? Et de plus, en quoi y a-t-il « réalisation » du rêve lorsqu’on regarde la tragédie de Sophocle ? Personne sans doute, à moins d’être délirant, ne pense que l’acteur qui joue Œdipe se crève réellement les yeux, que l’actrice qui joue Jocaste se pend réellement, et qu’un souhait de mort fasse réellement mourir… La « réalisation du rêve » dont parle Freud, c’est évidemment l’activation de « représentations investies d’affect », c’est une réalisation dans l’espace de la représentation, de l’imaginaire, du fantasme, avec une vivacité telle que c’est vécu comme « pour de vrai », ainsi que le disent si bien les enfants : la réalité dont il s’agit, c’est la réalité psychique. Freud reviendra souvent sur ces questions, en particulier, en ce qui concerne le rêve, vingt ans plus tard, dans le « Complément métapsychologie que à la doctrine du rêve ».

On voit bien ici, dès cette remarque par laquelle Freud fonde son Oedipe, en quoi va consister le malentendu entre psychanalystes et hellénistes. Ces derniers, en particulier Vernant et Vidal-Naquet, ont reproché à Freud et à ses supporters (notamment un Anzieu peut-être un peu imprudent, et Green) d’avoir interprété en fonction de leurs a priori doctrinaires un personnage de la Grèce antique qui ne peut être compris que dans le contexte de la culture de cette Grèce là. Sans doute… Mais l’Oedipe des psychanalystes est un autre personnage, qui, lui, ne peut être compris que dans le contexte de la dynamique psychique. Il s’agit bien d’un malentendu.

D’ailleurs, s’agit-il de quelque chose qu’il soit nécessaire de baptiser du nom de ce héros éponyme, Œdipe ? Ernest Jones, peut-être un peu piqué dans son orgueil britannique, avait soutenu que cela aurait bien pu s’appeler le « complexe de Hamlet ». Il s’agit bien en effet dans Hamlet de meurtre du père. Le père de Hamlet a été tué par son propre frère, Claudius, oncle de Hamlet. Hamlet ne peut plus penser à autre chose, car, soupçonne le psychanalyste, il s’épouvante devant la réalisation de son propre désir… Il rêve pour reprendre les termes de Freud, de punir ce meurtre en tuant Claudius, mais c’est un adolescent douteur qui s’effraie ; et voici un beau déplacement quant au but : son acte dérape, il tue un vieux un peu ridicule, Polonius. Mais il tient à sa vengeance et il adopte une voie détournée : pour que la vérité éclate aux yeux de tous, il provoque une réalisation théâtrale où des comédiens montrent, d’ailleurs à leur insu, comment Claudius a assassiné son frère, le père de Hamlet. Tous s’épouvantent devant cette « réalisation » du rêve, pour reprendre les termes de Freud ; entendre ici le terme « réalisation » au sens où je l’ai précisé il y a un instant : il s’agit de réalisation dans l’espace de l’imaginaire, du fantasme, dans l’espace intra-psychique, grâce à ce qui en est donné à percevoir dans l’espace scénique. Si nous en avions le loisir, je soulignerais que ceci est central dans la pratique du psychodrame psychanalytique, mais nous n’avons pas ce loisir. Revenons donc à Hamlet.

À la fin du drame de Shakespeare, Hamlet atteint son but, même s’il en meurt : Claudius est tué, la vengeance est accomplie… mais Gertrude, sa mère, meurt aussi. Or, pendant toute la tragédie, il n’a cessé de lui reprocher amèrement sa trahison, d’avoir été complice de Claudius, son amant, dans l’assassinat de son mari. Comment ne pas soupçonner que Hamlet nourrit sa haine de la déception de son propre désir, c’est-à-dire comment ne pas en soupçonner la tonalité incestueuse ?

Ainsi, Jones peut à bon droit dire qu’on aurait pu parler de « complexe de Hamlet » aussi bien que de « complexe d’Œdipe ». Remarquons cependant qu’ici tout le monde meurt : non seulement le père, mais aussi deux de ses substituts, Claudius le beau-père assassin (Hamlet est plusieurs fois sommé de l’appeler « père ») et Polonius, le père de sa fiancée Ophélie. Le père meurt ainsi trois fois, mais meurent aussi la mère, Gertrude, et le fils, Hamlet lui-même. Cela débouche sur la mort des trois protagonistes, le père, la mère, le fils… A cet égard le drame est plus parfait que chez Sophocle…

Car ce que Freud a longtemps appelé le « complexe paternel » met en jeu, d’emblée, trois personnages. Et si l’on cherche des références dans les mythologies, les traditions populaires, la littérature et le théâtre, on voit bien qu’abondent les histoires où chacun de ces trois protagonistes du drame peut être objet de désirs de meurtre et mourir de la main des deux autres.

La mythologie grecque est pleine de meurtres en famille, et le matricide et le filicide y sont tout autant présents que le parricide.

Voici, en résumé, la terrible histoire que met en scène Eschyle dans sa trilogie composant L’Orestie (Agamemnon, les Choéphores, les Euménides). Pélops avait deux fils, deux jumeaux, Atrée et Thyeste, qui s’entendaient fort mal. Un jour, Atrée commet un crime abominable : il tue les enfants de son frère et les lui sert à dîner, sans dire de quelle viande il s’agit… Cela commence donc par le meurtre des fils. Mais un autre fils de Thyeste, Egisthe, venge son père en tuant on oncle, Atrée ; plus tard, cet Egisthe, devenu l’amant de Clytemnestre et poussé par elle, tuera Agamemnon, le mari de Clytemnestre de retour de Troie. Cela déplaît beaucoup aux enfants d’Agamemnon, Electre et Oreste ; Oreste ? poussé par sa sœur, tue sa mère, Clytemnestre, et son amant Egisthe, comme le fera Hamlet vingt siècles plus tard. Il en sera puni par les Erynnies, des furies appelées par antiphrase « les Bienveillantes », puis pardonné par Apollon, instigateur premier du drame.

Freud n’a guère à ma connaissance envisagé le thème du matricide, même sous la forme de souhaits de mort dirigés contre la mère ; je n’en ai guère trouvé mention que dans la conférence de 1931 sur la sexualité féminine, dans le cas particulier de la fille, et encore s’agit-il alors d’une réaction de la fille aux souhaits de mort que sa mère dirigerait contre elle… Par contre, on sait à quel point la dramaturgie kleinienne est digne du drame des Atrides : aux aubes de la vie psychique, l’enfant et la mère sous la forme archaïque du sein ne cessent de s’attaquer, de se dévorer, de se détruire.

Quant au meurtre des fils, remarquons qu’il est de tous temps, et aujourd’hui encore d’une grande banalité : les guerres sont très généralement préparées et conduites par des gens d’âge et d’expérience qui envoient y mourir des jeunes gens. Faut-il rappeler que le christianisme est basé sur une histoire de fils sacrifié par son père ? Jésus et Œdipe sont tous deux inexorablement condamnés par leur père. Dans les deux cas le sacrifice est rédempteur. Cela fait partie du dogme dans le cas de Jésus ; mais c’est vrai aussi dans le cas d’Œdipe, car le but fixé par Apollon est atteint : l’assassin de Laios est puni, Thèbes est délivrée de la peste. On peut même prolonger le parallèle, car dans les deux cas la condition nécessaire pour que ce destin du fils se réalise, c’est qu’il soit innocent. Jésus, le divin agneau qui prend sur lui tous les péchés du monde, l’est de toute évidence, mais aussi Œdipe, qui ne devient coupable et n’est puni que lorsqu’il se découvre assassin de son père et fils incestueux.

Ce thème du meurtre du fils avait été remarquablement argumenté par Jacques Bril dans un ouvrage intitulé L’affaire Hildenbrandt, du nom d’une légende nordique relatant un combat où un fils tue son père.

III

La problématique que nous appelons œdipienne concerne donc d’emblée trois personnages, le père, la mère et l’enfant. Ainsi qu’il apparaît au panorama que je viens d’esquisser, leurs relations sont passionnées, en tous les sens du terme ; je rappelle que la passion, c’est le maximum de la flamme amoureuse, c’est une incandescence de l’activité psychique, mais c’est aussi l’extrême de la souffrance subie, de la passivité douloureuse. Sur toute l’échelle de la passivité-activité, c’est une affaire d’amour et de haine. Aimer, c’est souhaiter le rapprochement avec l’objet de la flamme, jusqu’à réaliser peut-être le rêve de la béatitude fusionnelle ; haïr, c’est souhaiter éloigner l’objet, et plus radicalement, le détruire. Cela se joue dans l’ordre de la psychosexualité, sachant la bisexualité de tout être humain.

Or deux sont de même sexe, mais pas le troisième, deux sont de la même génération, mais pas le troisième. Il en résulte que tout le drame peut être écrit dans une géométrie élémentaire, celle d’un triangle dont les trois sommets sont le père, la mère et l’enfant. Deux se rapprochent et mettent à distance le troisième considéré comme rival. Il y a trois cas de figure possibles :

1. l’enfant, un garçon, se rapproche de la mère, et le père est mis à distance, « tué » (mais ici entendre les guillemets autour de « tué ») : c’est l’Œdipe décrit par Freud dès 1897 et remarquablement illustré par le cas du petit Hans en 1909.

 2. ce garçon, dans un tout autre mouvement, se rapproche de son père, et c’est la mère qu’on éloigne comme inopportune : c’est l’Œdipe fâcheusement dit « négatif » ou « inversé » (termes assez mal choisis mais classiques), dont Freud découvre plus tard l’importance. Les oscillations de ces deux « versants » de l’Œdipe sont remarquablement décrites dans le texte sur l’Homme aux Loups (1918), en liaison avec le troisième cas de figure, celui où le père et la mère se rapprochent et excluent l’enfant.

3. Ce troisième cas de figure, c’est la « scène primitive » de leurs rapports sexuels, et plus précisément de celui qui a créé l’enfant.

Il pourrait sembler que j’édulcore en parlant ici de « rapprochement » et d’ « éloignement », en disant que le ou la rivale est « inopportun » ; mais c’est bien la réalité des relations intrafamiliales quotidiennes pour qui sait les voir. Cela n’exclut nullement, au contraire cela suppose, que la fantasmatique sous-jacente est beaucoup plus violente, qu’elle est bien dans la dimension de l’amour et de la haine, ainsi que Freud l’avait souligné en 1915 dans « Pulsions et destins des pulsions » ; on sait quels développements Melanie Klein devait donner à ce qu’apportait ce texte.

Si les conflits qui se développent de chaque côté de ce triangle peuvent devenir aussi vifs, c’est qu’il s’agit, fondamentalement, de désir et d’interdit.

Cette conflictualité est fondatrice du psychisme humain, et par là-même universelle : tout être humain est ainsi construit (à de rares exceptions près, de l’ordre de graves altérations pathologiques). On se souvient des objections autrefois formulées par certains anthropologues, comme Malinowsky : il existe des sociétés qui ne sont pas centrées comme la nôtre sur la cellule familiale restreinte à trois personnages ; il existe des sociétés où nos interdits sont inconnus, etc. Mais tout ceci est bien dépassé, parce qu’il n’existe certainement aucune société sans interdit, et parce que l’interdit des interdits, à en croire Claude Levi-Strauss, est l’interdit de l’inceste, c’est-à-dire, sous peine des pires châtiments, l’interdiction de relations sexuelles avec tel homme, telle femme, très précisément désignés. Il est relativement secondaire que la personne interdite soit le père, ou l’oncle, ou la sœur, ou quelqu’un qui a le même animal totémique que vous ; l’important, c’est que cette personne soit interdite, et que par là même la transgression soit possible, et tentante. Le désir et l’interdit sont complémentaires.

Ainsi, toujours, se construit le triangle fondateur. Deux choses sont sûres, partout, toujours. La première, c’est que l’enfant se sait né d’une femme que tout lui désigne comme sa mère. La seconde, c’est que la réalisation de certains désirs lui est interdite, et d’abord la réalisation des désirs sexuels avec cette femme là. Mais qui incarne et signifie l’interdit ? C’est très variable d’une société à l’autre, et assez secondaire ; l’important, c’est qu’existe ce troisième terme, qui après la symbiose originelle mère-enfant, va jouer comme séparateur et constituer un facteur essentiel d’individuation. C’est ce qui organise la construction du psychisme, avec le symbolisme qui en est le complément nécessaire et qui constitue certainement l’autre caractéristique fondamentale de l’homme (on pense ici aux travaux de Françoise Héritier). Lorsqu’on dit que « l’Œdipe est structurant », c’est cela qu’on exprime.

J’ai le sentiment de n’avoir en tout ceci qu’effleuré le problème. Car cet Œdipe que j’ai désigné comme incarnant notre mythe psychanalytique est un personnage bien difficile à préciser. Voici quelques unes des questions ouvertes.

– Qu’est-ce qui fonde l’universalité de l’Œdipe ? Freud a tenté de répondre par une fiction préhistorique qu’on trouve à la fin de Totem et Tabou (1912-1913) : en des temps très anciens, les humains étaient organisés en une « horde primitive » dominée par un grand mâle despotique qui monopolisait les femmes et en écartait les fils au prix de leur castration. Ceux-ci un jour se sont révoltés, ont tué le père et ont conquis l’accès aux femmes. Mais depuis la culpabilité de ce crime originel les poursuit. Transmis de génération en génération, le conflit du désir et de l’interdit dominé par cette culpabilité du meurtre du père renaît en chacun : c’est le complexe d’Œdipe… Cette fiction préhistorique ne peut guère être retenue ; il se pourrait cependant que, comme cela lui arrive assez souvent, Freud ait raisonné juste sur une figure fausse…

– Le développement de l’appareil psychique ne se borne pas, bien entendu, à l’émergence de la problématique oedipienne. Le schéma général auquel parviendra Freud décrira une succession de phases d’organisation caractérisées tout à la fois par le primat d’une zone érogène et par un certain mode de relations objectales : organisations orale, anale, phallique sous le primat du pénis, puis, après une période de latence, organisation génitale adulte. C’est lors de la phase phallique que le conflit oedipien atteint sa plus grande vivacité ; c’est alors que les désirs sexuels pour le parent de sexe opposé sont les plus vifs, et plus vive l’angoisse de castration, l’enfant redoutant la vengeance du parent rival. Ce schéma est très généralement accepté aujourd’hui ; il faut cependant rappeler l’ampleur des développements considérables qui ont concerné, d’une part les phases pré-œdipiennes, et d’autre part les modalités déviantes de structuration que sont les états limites, les psychoses de l’enfance, les organisations sur un mode pervers, etc.

– Tel est le schéma général du développement. Le complexe d’Œdipe disparaît-il pour autant ? Le texte que Freud intitule, précisément, « La disparition du complexe d’Œdipe » (1924) pourrait le laisser croire. Il y décrit la façon dont le complexe « disparaît » lorsque « le temps de sa dissolution est venu, tout comme tombent les dents de lait quand poussent les dents définitives ». On ne peut pas croire cependant que Freud renonce là à sa thèse majeure, selon laquelle le complexe d’Œdipe est l’ossature même du psychisme humain. Ce qui disparaît c’est, sous l’effet du refoulement, le conflit oedipien sous sa forme infantile aiguë, et non le mode d’organisation qui en résulte.

– Que se passe-t-il si l’enfant est une fille ? Freud était bien embarrassé par cette question. Il s’est d’abord borné à répondre que c’est la même chose que pour le garçon, mutatis mutandis… la question restant de savoir ce qu’il faut permuter. Il a ensuite tenté de meilleures réponses. Envie du pénis chez la fille, désir d’enfant comme équivalent de ce pénis absent, et désir que ce soit un don du père, problématique de la castration bien différente dans les deux sexes, car si le garçon redoute de perdre cet organe si précieux, c’est déjà fait pour la fille… changement d’objet plus complexe et plus difficile pour la fille… Etc. La question reste délicate ; même si des contributions notables ont été ici apportées par des psychanalystes femmes (Hélène Deutsch, Janine Chasseguet-Smirgel et bien d’autres), cette question, évidemment liée à ce que Freud désignait comme le « continent noir » de la féminité, reste ouverte.

– En tout ceci, j’ai choisi de développer et comparer trois figures d’Œdipe, celle des Grecs d’autrefois, celle de Sophocle, celle de Freud, et j’ai dans les trois cas parlé de « mythe ». S’agissant de l’Œdipe des psychanalystes, il serait plus classique de parler de « théorie ». Il s’agit en effet d’une construction théorique destinée à rendre intelligibles certains aspects du réel, en l’espèce ce que le patient exprime dans la situation analytique, et plus largement ce dont témoigne tout être humain. Mais il n’y a pas en fait tant d’écart entre le mythe et la théorie : l’un et l’autre se donnent comme des instruments de compréhension du monde, l’un et l’autre demandent qu’on leur fasse crédit. Il y a pourtant une grande différence : le mythe ne supporte pas en principe qu’on le mette en doute, alors que, tout au contraire, il n’est de théorie qui vaille qu’à être mise en doute. De plus, le mythe se construit au gré du désir, tandis qu’une théorie bien faite se construit en fonction de règles précises, même si elle a aussi besoin du désir pour éclore. Il y a là une question majeure d’épistémologie, que je me bornerai ici à signaler.

On pourrait allonger cette liste des problèmes à mettre en discussion… mais l’essentiel de la littérature analytique y passerait ! Je terminerai donc par cette profession de foi : il est de bon ton depuis quelque temps de dire qu’on rencontre de moins en moins d’organisations oedipiennes, et de plus en plus de « cas difficiles » qui relèvent d’autres modèles. Certes, le patient ordinaire a changé depuis quelques décennies. Je pense cependant que « notre » Œdipe reste un instrument majeur de la théorie et de la pratique analytiques, fût-ce pour apprécier ce qui n’est pas oedipien. Cela doit rester notre référence centrale, sans quoi notre pensée et notre pratique elles-mêmes risqueraient de flirter dangereusement avec leurs limites…

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 18 octobre 2012

Aux sources du maternel

Retraversant la pensée psychanalytique depuis ses sources freudiennes, cet exposé se voudrait une mise en perspective synthétiques des principales sources théoriques sur la question du maternel, déclinée avant tout sur le versant de la maternité proprement dite, mais en interrogeant l’articulation entre féminin et maternel, composantes fondamentales de la psychosexualité féminine, et sans pouvoir prétendre aborder le maternel comme fonction psychique, commune aux deux sexes, qui trouve à s’exercer dans la cure psychanalytique, mais qui déborde la thématique de ce soir.

« Le sein nourricier de sa mère est pour l’enfant le premier objet érotique, l’amour apparaît en s’étayant à la satisfaction du besoin de nourriture. […] la mère acquiert une importance unique, incomparable, inaltérable et permanente et devient pour les deux sexes l’objet du premier et du plus puissant des amours, prototype de toutes les relations amoureuses ultérieures ». [1]

A l’origine de notre naissance, la mère, à l’origine de notre psyché, la mère, à l’origine de notre vie amoureuse, la mère… Cette figure cardinale traverse toute l’œuvre freudienne, fût-ce parfois en filigrane, et ne cesse de nourrir la réflexion contemporaine. Il est plus difficile de circonscrire le maternel, ce « propre de la mère » selon la définition tautologique du Littré… 

Si Freud désigne fortement l’importance de la mère comme objet d’amour et d’identification pour l’enfant, il a été moins disert sur la psychosexualité propre de la femme-mère, cependant il a éclairé de manière provocante, au regard de la doxa culturelle, le caractère proprement sexuel de l’investissement maternel de l’enfant :

« La personne chargée des soins (généralement la mère) témoigne à l’enfant des sentiments dérivant de sa propre vie sexuelle, l’embrasse, le berce, le considère, sans aucun doute, comme le substitut d’un objet sexuel complet » [2]. Cette proposition scandaleuse se doit d’être rappelée de façon liminaire tant toute notre culture est imprégnée d’un clivage radical entre femme et mère, dans la tentation toujours renouvelée d’expurger la mère de toute sexualité et de la mettre à distance de la femme. 

Ce clivage, prégnant culturellement, Freud l’a interrogé dans ses soubassements inconscients : « Là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer »… [3] Freud désignait ainsi, dans cette formulation percutante, cette modalité fréquente de la vie amoureuse des hommes pour qui les femmes ne sauraient être que maman ou putain. La mère ne saurait être que pure, idéale, asexuée, ma mère ne peut avoir commis de tels actes…

Mais le « plus général des rabaissements de la vie amoureuse », pour reprendre le titre freudien, est bien le fruit de la persistance des vœux œdipiens inconscients et du combat contre cette association intime entre la mère et la putain, celle qui a trahi l’enfant en se tournant vers un autre que lui. « Il ne pardonne pas à sa mère et tient pour une infidélité le fait que ce ne soit pas à lui, mais au père, qu’elle ait accordé la faveur du commerce sexuel ». [4]  Maman et putain : « ce qui, dans le conscient, se présente clivé en deux termes opposés, bien souvent ne fait qu’un dans l’inconscient » (Freud, ibid)… 

 Ainsi sur le plan manifeste la relation des hommes aux seins des femmes témoigne-t-elle d’un insistant partage entre le sein féminin et le sein maternel. L’imaginaire masculin regorge de femmes aux appâts flamboyants qui ne sauraient être des mères. Ces seins érotiques, érigés, découverts et séducteurs sont à mille lieux du doux sein maternel, nourricier, pudique, voire presque évanescent chez les vierges allaitantes du Quattrocento. Celles-ci laissent à peine entrevoir un sein qui semble ne pas pouvoir leur appartenir, tant il est à côté, séparé, perdu dans les plis du vêtement, objet nécessaire d’un lien, mais dans une incarnation sublimée. Sur les cimaises de nos musées comme sur les affiches qui couvrent les murs de nos villes, les seins érotiques ne sauraient être confondus avec les seins nourriciers, les « tétons charnus» avec « les tétons juteux » comme le disait un médecin du XVIIIe siècle. Dans sa constance, dans son excès, le partage entre mère et femme laisse entrevoir ce qu’il combat, l’impensable d’une mère féminine, sexuée et séductrice.

L’idéalisation de la mère est une formation réactionnelle massive, permettant de refouler tant le sexuel féminin de celle-ci que la permanence du sexuel infantile en chacun. Si Freud, pointant l’opposition entre la maman et la putain, mettait l’accent sur la force du complexe d’Œdipe masculin dans une telle configuration, il conviendra d’interroger les formes féminines de ce clivage et de revenir sur ce qui s’y joue également de motions préœdipiennes dans la mise à distance de la toute-puissance d’une imago maternelle archaïque. Jean Cournut [5] évoquait avec vivacité et humour l’ampleur de la peur que les hommes ont des femmes, dans leur séduction érotico-maternelle, dans leur redoutable alliance du féminin et du maternel. Tous les modes de défenses sont susceptibles d’être convoqués et dans le partage entre mère et femme tous les gradients d’opposition peuvent se trouver, d’un conflit modéré jusqu’au radical clivage. Dans l’ordre des représentations culturelles, ce partage trouve à s’inscrire de manière à la fois diverse et omniprésente. Freud, pour sa part, non content de dénoncer cette partition, a cherché à maintes reprises a creuser les représentations féminines et maternelles offertes par notre culture : ainsi, en 1911, dans « Grande est la Diane des Éphésiens » a-t-il interrogé la permanence des cultes des grandes déesses maternelles, ou dans « le motif des trois coffrets » a-t-il relié les figures de la mère, de la femme et de la mort, comme variations autour de l’ « objet premier du plus puissant des amours ».

Une mère qui soit femme vis à vis d’un homme semble déjà inacceptable, une mère qui soit sexuelle vis-à-vis de l’enfant l’est peut-être encore plus radicalement, dans la virulence du combat contre la tentation incestueuse. Cette dimension a été constamment soulignée par Freud, dès les Trois essais sur la théorie sexuelle quand il note que ces soins séducteurs apprennent à l’enfant à aimer et sont une nécessité pour le développement de sa vie libidinale, mais il la décline en particulier dans « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » :

« L’amour de la mère pour le nourrisson qu’elle allaite et soigne est quelque chose qui a une bien plus grande profondeur que son affection ultérieure pour l’enfant adolescent. Cet amour possède la nature d’une relation amoureuse pleinement satisfaisante, qui comble non seulement tous les désirs psychiques mais aussi tous les besoins corporels, et, s’il représente l’une des formes du bonheur accessible à l’être humain, cela ne provient pas pour la moindre part de la possibilité de satisfaire sans reproche également des motions de désir depuis longtemps refoulées et qu’il convient de désigner comme perverses ». [6] Ces motions de désirs refoulées renvoient au sexuel infantile de la mère, dans sa perversité polymorphe, à ses différentes positions libidinales inconscientes, aux modalités de son désir d’enfant. Sur celui-ci les positions freudiennes n’ont guère changées, il y voit avant tout le fruit et la transformation de son envie du pénis, même si çà et là émergent des notations qui témoignent d’autres valences fantasmatiques, notamment dans « Sur les transpositions des pulsions, en particulier dans l’érotisme anal » dans lequel le désir d’enfant pourrait précéder l’envie du pénis proprement dite, ou dans ses derniers textes sur la sexualité féminine, dans lesquels il décline le désir de recevoir ou de donner un enfant à la mère préœdipienne. Cet investissement sexuel de l’enfant par la mère, objet des vœux inconscients les plus ardents, ne cède en rien dans l’œuvre freudienne à l’accent porté sur le rôle étayant et pare-excitant de la mère qui déjà dans l’Esquisse est désignée comme le premier autre secourable et éminemment nécessaire face à la détresse de l’infans. Ce rôle fondamental est celui qu’évoque la célèbre note des « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques » texte antérieur à « Pour introduire le narcissisme » dans lequel il évoque cette énigmatique « organisation première » soumise au principe de plaisir et propose cette fiction qui se « justifie quand on remarque que le nourrisson, à condition d’y ajouter les soins maternels, est bien près de réaliser un tel système psychique » [7].

 Dans « Pour introduire le narcissisme », l’investissement plus spécifiquement narcissique de l’enfant est magistralement mis en lumière : « : « L’enfant aura la vie meilleure que ses parents, il ne sera pas soumis aux nécessités dont on a fait l’expérience qu’elles dominaient la vie. (….) His majesty the baby, comme on s’imaginait être jadis. Il accomplira les rêves de désir que les parents n’ont pas mis à exécution, il sera un grand homme, un héros à la place du père ; elle épousera un prince, dédommagement tardif pour la mère […] L’amour des parents, si touchant et, au fond, si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui malgré sa métamorphose en amour d’objet, manifeste à ne pas s’y tromper son ancienne nature. » [8] 

Cependant cet investissement narcissique est donc aussi la source d’un plein amour d’objet, véritable voie vers l’objectalité pour la femme, décrite dans ce texte comme plus narcissique par essence que l’homme. On remarquera l’idéalisation que peut parfois porter la pensée de Freud envers la mère    cette expression presque touchante de ses vœux œdipiens    quand il en vient à évoquer l’amour de la mère envers son fils comme le plus dénué d’ambivalence … : « le rapport au fils apporte à la mère une satisfaction illimitée. C’est d’ailleurs la plus parfaite, la plus facilement libre de toutes les relations humaines ». [9]

On peut s’interroger sur la disparité qu’il y a entre l’importance des réflexions freudiennes évoquées et le peu de cas qu’il fait de la psychologie de la maternité dans son ensemble    ni conception, ni grossesse ne sont spécifiquement interrogées    alors même qu’un de ses premiers textes pré-analytiques « Un cas de guérison hypnotique avec des remarques sur l’apparition des symptômes hystériques par la contre-volonté » [10], était consacré à la guérison par hypnose d’une femme qui ne réussissait pas à allaiter son enfant dans le contexte d’une problématique conflictuelle avec sa propre mère.

Néanmoins les apports freudiens sur le maternel sont des pierres de touche à partir desquelles ses collaborateurs et successeurs vont développer leur propre apport, oscillant entre refoulement du sexuel sous l’empire du culturel, et fidélité au père fondateur dans l’approche interprétative éminemment sexuelle des composantes du maternel comme Helene Deutsch qui fut une des premières, sinon la première, a consacré un travail de grande ampleur à la compréhension de la maternité. Son importance historique, qui justifie la place qui lui est accordée ici, ne doit pas induire une sous-estimation de ses apports.

Les complexités de la maternité

Dans Psychanalyse des fonctions sexuelles de la femme, premier livre d’ensemble sur la question, publié en 1925, Helene Deutsch a consacré plusieurs chapitres à la fonction maternelle et à la complexité de la fantasmatique qui l’infiltre. L’ensemble de l’ouvrage est riche de nuances sur le bouleversement intense induit par la grossesse et notre auteur est bien la première à tenter de comprendre ce qu’il advient de l’appareil psychique féminin par rapport à ces révolutions somatiques cruciales. L’enfant permet avant toute chose un effacement des blessures narcissiques antérieures, « un enfant a été promis au moi féminin en récompense et compensation de ce qu’il avait souffert » (Ibid) écrit-elle, mais l’apport principal de l’auteur est de pointer la multiplicité des représentations fantasmatiques qu’il supporte et que l’on ne saurait réduire à la classique « envie du pénis ». Car s’il faut faire retour à la période infantile, « pré-féminine » pour comprendre la réactivation des fantasmes lors de la grossesse, cela implique de concevoir que l’enfant peut être un enfant oral, anal, aussi bien que phallique-narcissique. Elle décrit finement l’investissement oral de l’enfant et fait une analogie entre le coït et l’allaitement pour évoquer les processus d’incorporation fantasmatique : « La théorie infantile de la fécondation orale trouve sa terre d’élection dans ce déplacement de l’activité orale vers le vagin » (Ibid, p. 76).

Le statut de l’enfant est double, car il est un objet introjecté qui entre dans le moi et l’élargit, mais il est également une partie du monde extérieur par rapport auquel toutes les relations d’objet de la mère sont répétées en particulier ses investissements œdipiens. Les réanimations pulsionnelles comportent aussi des composantes libidinales hostiles, qui peuvent être parfois corrigées par rapport à l’enfant réel. D’autres sources, prégénitales, viennent renforcer les mouvements œdipiens, et s’expriment de façon très visible dans les nausées et vomissements en début de grossesse, ou dans les envies, dans un jeu entre motions orales et anales, entre incorporation et expulsion (Ibid. , p. 79). S’il y a une importante libido narcissique qui se trouve mobilisée par rapport à l’enfant, un apaisement relatif de certaines motions pulsionnelles intervient quand l’enfant se met à bouger et qu’il est davantage situé dans le monde extérieur. Ainsi la composante narcissique se trouve-t-elle génitalisée (H. Deutsch (1924), Ibid., p. 81). 

Helene Deutsch en vient à étudier la question des avatars pathologiques de la maternité, pointant le rôle de facteurs liés à la personnalité de la femme, qui n’étaient jamais apparus auparavant mais peuvent, dans l’intensification pulsionnelle générale, déboucher sur des maladies psychiques (psychoses puerpérales et psychoses de l’allaitement, par exemple). Selon la répartition des investissements libidinaux et narcissiques, deux modes de réaction à la grossesse assez différents peuvent émerger : une forme de mélancolie, quand l’enfant est trop totalement l’incarnation de l’idéal du moi/surmoi maternel, ainsi certaines femmes se métamorphosent-elles en « un désagréable appendice » (Ibid. , p. 83) de l’enfant… mais d’autres présentent une forme de triomphe narcissique mégalomaniaque quand l’enfant est moins considéré comme un objet que comme une composante du moi. « De toutes ces considérations, il ressort que l’unité de la mère et de l’enfant n’est pas aussi paisible qu’il peut paraître » (Ibid., p. 84). On est loin de l’affirmation freudienne sur la potentielle absence d’ambivalence maternelle… 

L’identité mère-enfant permet de tirer de la condition psychique de la femme des conclusions sur l’état psychique de l’enfant à la naissance et Helene Deutsch de noter que l’accouchement permet une répétition complète de la peur associée au traumatisme de la naissance et une domination de cette peur par l’acte de la reproduction (Ibid., p. 85). Les fantasmes de naissance condensent souvent la naissance    à jamais oubliée    de la rêveuse et celle de l’accouchement de ses propres enfants.

 Dans la suite de sa recherche l’auteur insiste sur toutes les réactivations pulsionnelles liées à la crise de la naissance : renouvellement de la castration, perte narcissique, rôle de la douleur dans l’investissement libidinal de l’enfant, sentiment d’étrangeté éventuel, réactivation de l’ambivalence masquée jusqu’alors par l’identification de l’enfant au propre moi de la mère. Elle montre avec acuité le bouleversement que représente l’accouchement, avec le remaniement de l’économie libidinale qu’il implique, la libido narcissique de la femme devant supporter le manque de l’enfant en elle, et assumer la perte d’une position libidinale glorieuse. 

Quand Helene Deutsch s’attache à l’allaitement, c’est pour souligner intensément les valeurs sexuelles de l’allaitement qui sont mises en lien avec divers troubles de la lactation, à travers l’équation entre le sein et le pénis. Evoquant le renversement fantasmatique des rôles des deux partenaires dans l’acte de succion, elle pointe que « l’analogie complète des deux situations de succion    c’est-à-dire dans le coït et l’allaitement    tient avant tout à ce que la frontière entre le sujet et l’objet est abolie mais aussi à l’identité de l’incorporation orale de l’objet dans l’acte de succion » (Ibid., p. 91). Quand on pense au refoulement collectif dont a fait l’objet le sein même dans la théorie analytique [11], on ne peut qu’être frappé par la tranquillité de ses affirmations et leur pertinence : l’allaitement est « aussi un acte de jouissance sexuelle, au cœur duquel la glande mammaire joue le rôle d’une zone érogène. Cette « érogénéité » de la glande mammaire se solde fréquemment par des difficultés d’alimentation (…). Dès que le rôle sexuel de l’appareil de succion prend trop d’importance, le refoulement intervient » (H. Deutsch (1924), Ibid., p. 93). 

 Dans l’article « Maternité et sexualité » [12], qui est une continuation directe de son travail sur le masochisme, Helene Deutsch questionne la frigidité chez la femme et reprend l’étude du problème sous l’angle de ce que révèle le conflit entre maternité et sexualité. Si la peur de la gratification masochiste liée à la relation sexuelle ainsi que la possibilité d’obtenir une gratification sublimée de ces tendances dans la maternité détourne souvent la femme des formes normale de gratification sexuelle, elle n’en est pas l’unique cause. Il y a là un paradoxe par rapport à ce que montre la clinique, c’est-à-dire l’association étroite entre la négation névrotique de la réponse érotique chez la femme et l’aptitude compromise à la maternité. La stérilité et la frigidité peuvent avoir les mêmes racines et Helene Deutsch a constaté au cours d’analyses que cette dernière peut céder après la conception. Cependant cette association n’est pas toujours étroite, et les états névrotiques sont caractérisés par la séparation entre maternité et sensibilité érotique. Ce clivage est l’exact pendant de celui que Freud a étudié dans la vie amoureuse masculine. Chez la femme, ce clivage se traduit en elle-même : « La femme est elle-même « mère » ou « prostituée » et tout le conflit intérieur représente la lutte entre ces deux tendances, qui semblent contraires, mais qui, finalement dans ce cas aussi, convergent dans l’idée unique de la mère indigne ». L’identification à la mère sexuelle est au cœur de toutes les variations cliniques de ce clivage manifeste entre maternité et sexualité. Helene Deutsch reprend son étude de l’homosexualité féminine pour réaffirmer que l’intensité du lien primaire à la mère avait toujours été accompagné aussi d’un Œdipe positif particulièrement fort. Mais il débouche souvent sur une négation des hommes avec concentration sur la relation mère-enfant. Au moment de l’œdipe positif la petite fille peut développer une rivalité vindicative accompagnée d’une intense culpabilité en lieu et place d’une identification fructueuse. La violence de sa culpabilité l’amène à renoncer alors ses désirs de maternité. L’identification peut être maintenue mais, par défense contre l’Œdipe, le rôle de l’homme est alors nié. Helene Deutsch avait déjà abordé ces aspects dans son étude des fantasmes de parthénogenèse. À la défense contre l’Œdipe positif, elle ajoute ici un accent sur la relation mère-enfant répétée dans ce fantasme qui exclut l’homme gênant, tout en étant une contrepartie du fantasme de prostitution et une variante du roman familial. En effet ce dernier fantasme peut exprimer ce vœu « Je ne suis pas l’enfant de ma mère, car ma mère ne fait pas de telle chose », comme le fantasme de parthénogenèse permet d’accepter la maternité en refusant la sexualité, car ainsi la mère n’a pas été femme. Helene Deutsch résume ainsi les variations du clivage entre maternité et sexualité génitale :

  • Relation préœdipienne mère-enfant exclusive de l’homme dont le rôle est réduit à zéro
  • Domination des tendances masochistes qui trouvent à se satisfaire au mieux dans la maternité
  • Parthénogenèse dans ces différentes versions.

Helene Deutsch développe alors des cas extrêmes dans lesquels le refus de la sexualité lié à des relations maternelles dévastatrices implique le renoncement à toute conception personnelle, des femmes « empêchés d’avoir des enfants à elles par une négation de la sexualité de leur mère en même temps que de la leur » (Ibid., p. 173). 

L’imposant ouvrage La psychologie des femmes, rédigé après son émigration aux Etats-Unis, reprend et développe toutes ses propositions, accompagné d’une multitude d’exemples tant cliniques que littéraires. Le chapitre II consacré à « L’esprit maternel et à la sexualité » est une reprise de son article de 1933 mais elle y définit plus clairement les différentes facettes de la maternité, distinguant celle-ci de « l’esprit maternel » : La « maternité se rapporte à la relation mère-enfant comme à un tout sociologique, physiologique et émotionnel », qui est différent de « l’esprit maternel », cet ensemble caractérologique particulier et ces phénomènes liés au besoin d’aide de l’enfant. Cet esprit maternel est, pourrait-on dire la partie visible de l’iceberg, faite d’une tendresse manifeste qui permet d’écarter, selon divers modes de défenses entre refoulement et projection, l’excès d’agressivité et de sensualité sexuelle. « Innombrables sont les femmes qui, à cause de leur peur de la sexualité, ne peuvent contenter leur esprit maternel que par des détours» [13]  écrit-elle. On pourra remarquer ici que loin d’idéaliser la maternité, elle ne cesse, dans la stricte fidélité à la théorie freudienne, de souligner les composantes sexuelles, mais aussi agressives de cet investissement libidinal intense. Ainsi, par exemple, note-t-elle la fréquence dans les fièvres de la puerpéralité, de l’image des animaux sauvages dévorant mère et enfant. A travers l’étude de la civilisation des Marquises sur la base des travaux de Carl Linton et Kardiner, elle se penche sur les femmes « anti-maternelles », aussi bien figures de légendes, les vehini-hai, sorcières tuant les nouveaux-nés, que femmes marquisiennes qui « semblent avoir perdu toute trace d’esprit maternel » pour y déceler les mêmes racines névrotiques que chez certaines patientes, dans un même rejet de la mère qui inhibe en elles tout sentiment maternel. Elle insiste sur le besoin de se « réconcilier complètement avec sa mère pour devenir […] une femme maternelle » (Ibid., p. 42). 

Mais aussi riche que soit « La psychologie des femmes », cet ouvrage n’efface pas le caractère profondément novateur de Psychanalyse des fonctions sexuelles de la femme, et l’on peut se demander si l’ampleur de sa recherche initiale sur la maternité n’a pas quelque peu inhibé ses collègues de l’époque, qui se sont beaucoup penchées sur la sexualité féminine, mais peu sur la maternité spécifiquement. En effet, dans l’ensemble, les auteurs de l’époque qui ont consacré des écrits à la sexualité féminine, se sont concentrés sur la question de l’envie du pénis, du complexe de castration, de la méconnaissance ou non du vagin, mais peu aux composantes libidinales de la maternité. Certes, dans leurs écrits émergent des notations importantes en particulier sur le désir d’enfant dont elles (voir ils avec Ernst Jones…) contestent la dérivation de l’envie du pénis. Selon ces auteurs, le désir d’enfant est primaire, en lien avec une fantasmatique érotique réceptive, proprement féminine, liée à une connaissance inconsciente du vagin, et intensément culpabilisée. Telles sont les positions, très résumées et avec des variantes individuelles – mais la discussion déborderait le cadre de cette conférence–  de Karen Horney [14] ou d’Ernst Jones. Ce dernier formulera clairement que le désir d’enfant n’est pas dérivé d’une envie narcissique d’un pénis externe, mais est primaire et objectale, lié aux vœux œdipiens, avec ses désirs d’incorporation du pénis paternel. Freud dira explicitement son opposition à cette théorie qui fait de l’envie du pénis une formation défensive face à ces désirs érotiques fortement refoulés. On peut néanmoins remarquer que dans l’article de Ruth Mack Brunswick qui est le fruit d’échanges théoriques entre eux deux, il est revenu sur cette dérivation du désir d’enfant à partir de l’envie du pénis et l’antériorité de ce dernier, et Ruth Mack Brunswick peut nettement affirmer, avec la caution de Freud, que le désir d’enfant précède l’envie du pénis, étant lié à une envie de et une identification à la mère qui a des bébés [15]. L’envie du pénis n’est plus uniquement narcissique mais a aussi une valence objectale dans la mesure où sa possession vise à la possession érotique de la mère.

La question de l’identification à la mère va être le pivot des réflexions ultérieures des analystes se penchant sur le maternel. Si cela ne va pas de soi d’associer Melanie Klein aux théorisations sur le maternel, tant son œuvre semble à première vue se centrer sur les affres du sujet naissant, dans une polarisation sur les mouvements introjectifs et projectifs constitutifs de la psyché, il convient de noter l’importance qu’elle donne aux premières identifications à la mère, au point d’en conclure en une phase de féminité, commune aux deux sexes et de souligner la force du désir d’enfant même chez le petit garçon. Dans son article de 1928, « les stades précoces du conflit œdipien », elle soulignait déjà, et ce avant sa conceptualisation des positions schizo-paranoïdes et dépressives, l’intense avidité envers les contenus du ventre maternel et la violence du désir insatisfait de la maternité chez la petite fille, même si « elle n’(en)a qu’un sentiment vague et incertain, encore que très intense. Ce n’est pas seulement cette incertitude qui trouble son espoir d’une maternité future. C’est bien plus, l’angoisse et la culpabilité qui affaiblisse cet espoir, et qui peuvent porter atteinte, gravement et définitivement aux aptitudes maternelles d’une femme. A cause des tendances destructrices qu’elle entretenait contre le corps de sa mère, (ou contre certains organes de son corps) et contre les enfants qui se trouvaient dans le ventre maternel, la fille s’attend à être punie par la destruction de ses propres aptitudes à la maternité, de ses propres organes génitaux et de ses propres enfants. » [16] Dans un mouvement de pensée qui est constant chez elle, Melanie Klein voit dans l’épreuve de réalité, une façon de se rassurer face à l’angoisse suscitée par tous ces fantasmes, et la maternité réelle permet à la femme de dépasser les horreurs de ces temps premiers. Toute la maternité, dans ses différents moments, peut être vue comme une modalité de réassurance nécessaire au regard de l’intensité des mouvements destructeurs. On peut néanmoins s’interroger sur une certaine idéalisation paradoxale de la maternité dans ses aspects les plus réalistes, quand elle en vient à ne mettre parfois l’accent que sur cet aspect réparateur au détriment de la prise en compte des réactivations des angoisses initiales. Ainsi de l’allaitement par exemple souligne-t-elle exclusivement les aspects positifs sans pointer l’inévitable ambivalence ou les pulsions cannibaliques à l’œuvre chez la mère : « L’allaitement établit entre la mère et l’enfant un lien très étroit et très particulier. En lui donnant un produit de son corps qui est indispensable à la nutrition et à la croissance de son enfant, elle est enfin capable de mettre un terme heureux au cycle de ses agressions infantiles dirigées contre le premier objet de ses pulsions destructrices, le sein maternel qu’elle déchirait de ses dents, qu’elle souillait, empoisonnait et brûlait avec ses excréments. Le lait nourrissant et bénéfique qu’elle dispense signifie pour l’inconscient que ces fantasmes sadiques ne se sont pas réalisés ou que leurs objets ont retrouvé leur intégrité » [17]. Néanmoins, dans « Le retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement de la fille », elle prend soin de dédier une partie spécifique à la relation mère-enfant, associant « l’étude de la relation infantile aux enfants fantasmatiques et la relation adulte à l’enfant en gestation » [18]. Elle se réfère aux travaux d’Helene Deutsch pour les prolonger et souligner l’intensité des angoisses maternelles face au fœtus, tout à la fois pénis du père, excréments toxiques en lien avec sa fantasmatique infantile. Pour elle, les sublimations chez la femme sont très influencées par leur relation avec l’enfant imaginaire de son enfance, et dérivées des formations réactionnelles contre les fantasmes sadiques. « Ce besoin d’avoir des enfants est primordial et très intense chez la petite fille parce que l’enfant est un moyen de dominer son angoisse et d’apaiser sa culpabilité » (Ibid., p. 240). 

Si la majeure partie des notations de Mélanie Klein sur la mère et la maternité se réfère aux imagos et objets internes, il ne faut pas croire qu’elle ne tient pas compte des relations réelles entre mère et enfant, comme on pourrait trop rapidement le croire. En effet, deux textes qui font suite aux « Controverses », très différents quant à leurs visées théoriques mais complémentaires, en témoignent : dans « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés », qui est une synthèse de ses élaborations sur les positions schizo-paranoïdes et dépressives où elle fait la part belle aux projections fantasmatiques du bébé, elle écrit néanmoins :« J’ai déjà indiqué que, bien que ses sentiments se centrent sur la relation alimentaire avec la mère, relation représentée par le sein, d’autres aspects de la mère interviennent dès la première relation avec elle, car même de très jeunes bébés répondent au sourire de leur mère, au contact de ses mains, à sa voix, au fait d’être pris dans ses bras, à ses soins » [19]. Ceci peut sembler une évidence, mais l’importance du monde interne chez Mélanie Klein tend à induire une sous-estimation du poids de l’environnement et de la réalité externe qu’elle rend sensible dans « En observant le comportement des nourrissons » en insistant sur le fait que toutes ses considérations doivent être nuancées par l’importance des facteurs externes qui « influencent l’issue de chaque phase du développement » [20]. On sait l’importance de ce courant dans la pensée d’un Winnicott par exemple. 

Cependant avant d’en venir à l’importance de la mère/environnement et du maternel dans les théories de Winnicott, il convient de noter l’influence de la pensée kleinienne dans un certain nombre de travaux sur la mère et la maternité, dont en particulier, dans les années cinquante, ceux de Marie Langer [21], psychanalyste argentine, qui étudie tout particulièrement les troubles de la fécondation sous un angle psychosomatique et dont la référence majeure est une problématique de conflit avec la mère. Bien que la recours insistant au fantasme de « mauvaise mère » soit directement influencée par le « mauvais sein » kleinien, elle nuance ses propos par une prise en compte de toutes les frustrations subies par la petite fille et par la difficulté de celle-ci, devenue mère, à abandonner la protection de son premier objet d’amour. 

La pensée de Winnicott sur le maternel mériterait un ouvrage entier, mais c’est depuis une trentaine d’années en France une pensée amplement connue, quoique parfois trop simplifiée au détriment de sa finesse tant clinique que théorique. Quel étudiant de première année en psychologie n’entend pas parler du « holding », du « handling » et de « l’object-presenting » ou de la mère « suffisamment bonne » ? Rappelons seulement que ces fonctions ne sont pas de simples fonctions de maternage, mais les étayages absolument nécessaires au développement de l’enfant, tant somatique que psychique, et qu’elles permettent à la fois l’intégration du moi, la personnalisation, c’est-à-dire l’articulation psyché soma et la relation à l’objet. Notons aussi que dans la diffusion médiatique de la pensée de Winnicott, la part belle a été donnée à ces fonctions maternelles et à leur rôle dans le passage fondamental du bébé de la dépendance nécessaire à son indépendance relative de sujet, sans toujours noter l’importance qu’il donne aux mouvements haineux et agressifs réciproques dans une tel développement. Un article fondamental dans l’approche winnicotienne du maternel est « La haine dans le contre-transfert », où à travers une analyse des mouvements psychiques de l’analyste dans certaines configurations cliniques, il retrouve l’importance de la haine maternelle dès l’origine, haine devant être tolérée sans être agie. Car c’est de la « haine de la mère » que naît la mère dite « suffisamment bonne », celle qui est « suffisamment mauvaise » pour ne pas l’être trop… Le chemin peut être très long qui mène une mère à reconnaître en elle cette « haine » à l’œuvre dans l’extraordinaire relation qui l’unit à son enfant. Cet enfant qui « n’est pas celui du jeu de l’enfance », cet enfant « qui n’est pas produit par magie », cet enfant dont « l’amour brûlant est un amour de garde-manger, de sorte que lorsqu’il a ce qu’il veut, il la rejette comme une pelure d’orange » (D. W. Winnicott (1947), p. 80).

Le maternel et le féminin, et la censure de l’amante

Il faut revenir au sein car ne serait-il pas l’emblème de la dialectique entre féminin et maternel, dans leur indissociabilité ? Si l’opposition sein érotique/sein nourricier se retrouve de façon omniprésente dans nos représentations culturelles, et si cette opposition porte la marque de la lutte contre les vœux œdipiens, sous le poids de l’interdit de l’inceste, elle permet aussi de mettre à distance la complexité pulsionnelle de la maternité qu’elle réduit dans cette opposition, complexité que pourtant Freud avait bien pointé d’entrée de jeu, mais qui vient contrecarrer la propension culturelle à l’idéalisation de la maternité. Le sein maternel, à l’instar de ceux des vierges gothiques, égaré dans les plis d’un ample manteau et à distance du corps, paraît objet partiel de l’enfant, il ne semble plus faire partie du corps de la femme devenue mère, le sein devient le féminin refoulé de nos théorisations sur le maternel.

Quand Freud évoquait « la possibilité de satisfaire sans reproche également des motions de désir depuis longtemps refoulées et qu’il convient de désigner comme perverses » [22] n’était-il pas exagérément optimiste ? Car ces motions de désir qualifiées de perverses peuvent-elles être véritablement satisfaites « sans reproches » ? Le silence relatif qui entoure cette dimension de la maternité ne dit-elle pas que cela ne va pas de soi, et que ces motions pulsionnelles ne peuvent qu’entraîner de complexes mouvements de défense ? Le sein reste encore aujourd’hui le parent pauvre de la théorie analytique et cet oubli relatif du sein ne me semble désigner cette conjonction de l’érotique et du maternel que la psyché tend à radicalement refouler. Le sein féminin/maternel, dans l’indissoluble alliance du nourricier et de l’érotique, est peut-être paradigmatique de ce sauvage  qui renvoie au féminin et à l’infantile refoulés de la mère, au sauvage du pulsionnel et à son excès potentiel – pour rendre hommage aux belles formulations de L. Abensour dans « L’ombre du maternel » (2011) -. Quand Freud pointe ces motions de désirs qu’il convient de qualifier de perverses, le sexuel infantile de la mère est clairement désigné, or si l’on a redécouvert aujourd’hui la mère séductrice, n’est-on pas pudique face au « bébé séducteur » ? : le bébé est une « bombe » sexuelle pour la mère, un jouisseur, un provocateur incessant qui vient mettre en tension toutes les pulsions partielles de la femme devenue mère. Si la mère éveille la sexualité de l’enfant, il le lui rend bien… La clinique de l’allaitement permet de voir à l’œuvre la permanence et la reviviscence du jeu des pulsions partielles qui trouvent à s’exprimer dans une fantasmatique spécifique, une fantasmatique des liquides, qui infiltre le fonctionnement maternel [23]. Mais cette fantasmatique est présente qu’il y ait ou non allaitement au sein de l’enfant : en effet, la régression maternelle lors des processus de la maternité, qui trouve sa raison d’être dans la nécessaire « préoccupation maternelle primaire » de la mère, cette hypersensibilité aux expressions pulsionnelles de son enfant, cette régression s’exprime dans un régime pulsionnel chaotique. Il y a une reviviscence, une mise en tension du pulsionnel prégénital, activée par celui du nourrisson. Loin d’être une régression libidinale ponctuelle, liée à des fixations repérables, il s’agit là d’un bouleversement pulsionnel global issu des excitations multiples qu’entraîne la rencontre avec l’enfant . La domination de l’économique trouve à s’exprimer dans cette fantasmatique des liquides dans laquelle les substances corporelles entrent dans un rapport de confusion et de réversibilité : lait, sang, sperme tendent à se confondre ou à s’échanger dans une figuration fantasmatique qui bouleverse les formations repérées du développement libidinal. Évoquer alors un sein oral, anal ou phallique n’est pas revenir à une théorie génétique figée mais donner une figuration métaphorique désignant ces enjeux pulsionnels et leur sauvagerie latente. Il ne s’agit pas de se référer à ces différents moments dans une perspective génétique, mais de les comprendre au sens que Freud leur donne dans « Angoisse et vie pulsionnelle » quand il s’attache à ce qui ainsi « acquiert une représentation permanente dans l’économie de la libido et dans le caractère de l’individu »[24]. Ces mises en forme libidinales sont à comprendre comme des nécessités défensives face au potentiel excès pulsionnel lié au sauvage du maternel.

L’opposition sein érotique/sein nourricier, digue défensive de niveau œdipien, se complexifie dans la prise en compte de cette fantasmatique des liquides qui trouve ses premiers garde-fous dans les variations pulsionnelles du sein oral, anal, phallique. Points de butée face à la régression maternelle, champs particuliers de fixations pulsionnelles, les diverses modalités pulsionnelles de l’allaitement montrent que le sein féminin/maternel ne saurait être univoque. Mais ne nous y trompons pas : ces mises en formes prégénitales ne sont opérantes que dans l’après-coup œdipien qui informe toute maternité et dont la valeur organisatrice ou non permettra une reviviscence sans risque, ou au contraire dangereuse, de ces niveaux plus archaïques. Il convient d’insister sur ce double aspect, œdipien et prégénital de la maternité, dans la mesure où une certaine pente théorique pourrait inciter à se concentrer sur le lien primaire entre mère et enfant, au détriment d’une prise en compte de l’ensemble de l’évolution libidinale de la femme devenue mère. Il faut prendre garde à ne pas me laisser happer par les sirènes de l’originaire. 

Mais une des difficultés majeures n’est-elle pas celle des « partages du sein », ainsi tendrement évoqués par ce poète du 18ème siècle ? :

Découvre donc, épouse et mère
Ce sein que nous nous disputons.
La nature y mit deux boutons,
L’un est au fils, l’autre est au père […][25]

En effet la reviviscence des pulsions partielles, sous-jacente à cette tension entre sein dédié à l’homme et sein consacré à l’enfant, nécessite l’abri d’un œdipe déconflictualisé pour pouvoir être vécues sans encombre et la clinique montre la difficulté à harmoniser ces motions pulsionnelles variées et contradictoires. 

La belle expression de « censure de l’amante », désignant ce désinvestissement partiel de l’enfant pour que la mère puisse redevenir femme et se tourner vers l’objet amoureux, a eu un succès mérité mais le bonheur de la formulation doit cependant inciter à la prudence théorique : il serait en effet dommageable de radicaliser à nouveau, sous couvert de cette formule plus complexe qu’elle n’y parait, une opposition entre mère et femme qui ne rend pas compte de la complexité des investissements d’une femme et du jeu difficile entre pulsions partielles et pulsions de registre œdipien. Face à l’ampleur des reviviscences pulsionnelles mises en jeu dans la maternité, l’ancrage post-œdipien est nécessaire pour ne pas se laisser déborder par la réactualisation de pulsions prégénitales. La mère doit faire face à l’expression forte de la pulsionnalité de son enfant, à sa séduction régressive, et par les modes de contrôle qu’elle propose, lui permettre de transformer l’excitation incontrôlée en pulsions potentiellement capables d’inhibition quant au but. 

Quand Michel Fain et Denise Braunschweig (1975) théorisaient la censure de l’amante, ils le faisaient avant tout pour dégager, du côté de l’enfant, l’identification à la mère et à son désir, source d’une première fantasmatisation. Mais il faut réévaluer le rôle de l’objet d’amour de la mère dans une telle configuration et prolonger celle-ci du côté de la femme/mère en soulignant la nécessité pour elle d’une « censure de l’amant ». La « censure de l’amant » désignerait ainsi le rôle majeur de l’amant, homme qui devenu père n’en maintient pas moins l’investissement érotique de sa compagne, pour qu’une mère ne se laisse pas glisser dans les délices prégénitaux vécus au contact de son enfant et puisse tempérer en elle le maternel sauvage, excité au plus vif par le nourrisson séducteur. Plus métapsychologiquement, la « censure de l’amant » témoignerait de l’organisation post-œdipienne maternelle, dans sa fonction de pare-feu des attraits et des pièges de l’érotique maternelle [26] . De la fonctionnalité de cette censure de l’amant dépend la possibilité d’instaurer un interdit primaire de l’inceste [27], un interdit maternel, source de symbolisation première de l’interdit œdipien proprement dit.

L’organisation œdipienne maternelle se doit d’être suffisamment souple pour tolérer les reviviscences pulsionnelles prégénitales induites par l’avidité pulsionnelle de l’enfant, car l’amour de l’enfant est violent, insatiable, comme le disait Freud, nécessairement, violemment « incestueux », il ne connaît pas encore ajournements, déplacements, symbolisations et la réponse maternelle sera essentielle pour que cette violence trouve à se transformer. « La mère contient l’investissement de l’imago paternelle, elle contient le monde œdipien ; c’est à travers ce patrimoine qu’elle apporte au bébé antœdipien la promesse de l’œdipe » [28], écrivait Racamier.

L’articulation des registres pré-œdipiens et œdipiens ne va pas de soi et la question des transformations pulsionnelles est au cœur du devenir des pulsions premières. Si les travaux de Didier Anzieu sur les relations primaires à travers sa conceptualisation du Moi-peau sont amplement connus, il semble que la qualité de son élaboration sur l’articulation de ces deux registres ne soit pas toujours estimée à sa juste valeur. Or Didier Anzieu a remarquablement relié registres pré-œdipien et œdipien à travers l’analyse du « double interdit du toucher », dans une réflexion qui prolonge le mouvement freudien de Totem et tabou associant interdit du toucher et interdit de l’inceste. « L’interdit du toucher, en tant que le toucher est un moyen de violence physique ou de séduction sexuelle, précède, anticipe, rend possible l’interdit œdipien qui prohibe l’inceste et le parricide » [29]. En étayage sur cette réflexion cardinale d’Anzieu, il convient de penser un interdit primaire de l’inceste, en prenant la mesure de toute sa complexité et en le déployant, comme la condition nécessaire au fondement de l’interdit œdipien, comme la forme maternelle fondamentale de l’interdit de l’inceste. L’interdit du toucher est une composante de cet interdit primaire qui vient permettre le refoulement nécessaire des pulsions prégénitales maternelles dans leur excès potentiel. Cet interdit primaire conditionne l’intégration œdipienne, il permet différenciation, distinction, et permet la mise en place du refoulement de l’inceste primordial (Cabrol G. 2011). Cet interdit maternel primaire nécessite chez la femme/mère une organisation œdipienne souple, une érotique maternelle suffisamment tempérée, sous l’égide d’un surmoi protecteur, cet « héritier du complexe d’Œdipe », qui demeure dans l’ordre du symbolique la forme paternelle de l’interdit.

Conférence d’introduction à la psychanalyse du 6 octobre 2011

Références

  1. S. Freud (1938 b), Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1950, p.59.
  2. S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, Folio/Essais, 1987.p. 133.
  3. S. Freud (1912) Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse, in La vie sexuelle, PUF, 1969, p. 55.
  4. S. Freud (1910) Un type particulier de choix d’objet chez l’homme, in La vie sexuelle, PUF, 1969, p. 52. 
  5. J. Cournut, (2001) Pourquoi les hommes ont peur des femmes, PUF.
  6. S. Freud (1910 b), Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Gallimard, 1987, p. 
  7. Freud S. (1911b) Formulation sur les deux principes du cours des évènements psychiques, trad. J. Laplanche, in Résultats, idées, problèmes, I, Paris, PUF, 1984 ; OCF, XI, 1998 ; GW, VIII
  8. Freud S. (1914 c), Pour introduire le narcissisme, La vie sexuelle, trad. fr. J. Laplanche, Paris, PUF, 1969, p. 96 ; OCF.P, XII, 2005 ; GW, X.
  9. S. Freud (1933 a [1932]), La féminité, XXXIIIème conférence, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, Folio/Essais, p. 179, OCF.P, XIX, 1995 ; GW, XV.
  10. S. Freud (1892-1893), Un cas de guérison hypnotique avec des remarques sur l’apparition des symptômes hystérique par la contre-volonté, Résultats, Idées, Problèmes, vol. I, PUF, 1984, pp. 31-43.
  11. H. Parat (2006), Sein de femme, sein de mère, Paris, PUF.
  12. Deutsch H. (1933), Maternité et sexualité, La psychanalyse des névroses, Paris, Payot, 1970.
  13. H. Deutsch (1945) La psychologie des femmes, T II, Paris, PUF, Quadrige, p. 27
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  15. Mack Brunswick R. (1940) La phase préœdipienne du développement de la libido, R.F.P., T. T.XXI, n°2, 1967 (ou in Féminité mascarade, Seuil, 1994).
  16. M. Klein, (1928), Les stades précoces du conflit œdipien in Essais de psychanalyse, PUF, 1968, p. 238.
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  18. M. Klein (1932), Le retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement de la fille, in La psychanalyse des enfants, Paris, PUF, (Ière ed. 1959), 1975, p. 239.
  19. M. Klein (1952), Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés, in Développements de la psychanalyse, Paris, PUF, 1966, p. 190.
  20. M. Klein (1952), En observant le comportement des nourrissons, in Développements de la psychanalyse, PUF, 1966, p. 224.
  21. Marie Langer (1951) Procréation et sexualité, Paris, Des femmes, 2008.
  22. S. Freud (1910 c), Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, 1987, p.146.
  23. Parat H. (1999), L’érotique maternelle. Psychanalyse de l’allaitement, Dunod ; repris in Sein de femme, sein de mère. (2006), Paris, PUF, Petite bibliothèque de psychanalyse.
  24. S. Freud (1933a), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984, Folio/Essais, p. 135. 
  25. M. Manuel, in Les Étrennes […], 1787, cité par G. Witkowski, Curiosités médicales, littéraires et artistiques sur les seins et l’allaitement, Paris, 1898, p.1.
  26. H. Parat (1999), L’érotique maternelle.  Psychanalyse de l’allaitement, Dunod ; repris in Sein de femme, sein de mère, opus cit.
  27. H. Parat (2011),  L’interdit maternel de l’inceste, in Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, 59.
  28. Racamier P.C., Antœdipe et ses destins, Paris, Apsygée Éditions, 1989, p. 100.
  29. Anzieu D. (1984), Le double interdit du toucher, Nouvelle revue de psychanalyse, 1984, 29, 175-176.

D’Œdipe à Narcisse. Une perspective historique et psychopathologique

Conférence d’introduction à la psychanalyse du 13 décembre 2012 sous le titre L’organisation Œdipienne des états-limite, donnée à partir de l’article D’Œdipe à Narcisse. Une perspective historique et psychopathologique, publié dans la revue Confrontations psychiatriques, n° 49, pp. 45-61, 2010.

Depuis trois ou quatre décennies, de nombreux cliniciens signalent une augmentation des pathologies de type état-limite, dans toutes les formes et variantes d’acceptation de ce terme, au détriment des pathologies névrotiques classiques ou « traditionnelles ». « Il n’y a plus de névroses », s’entend-on dire assez souvent, par les collègues aussi bien d’exercice public que privé, et cette conviction semble être partagée par de nombreux psychanalystes. En deux mots, il y aurait, au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle, comme un déplacement de masse « d’Œdipe à Narcisse ».

Il n’y a pas de raisons de réfuter d’emblée une telle affirmation. Les pathologies mentales ne forment pas des entités aussi fixes ou immuables que celles du reste de la médecine ; elles ne s’appuient pas sur des modèles biologiques établissant des étiopathogénies aussi limpides que celles d’une infection microbienne ou d’une anémie. Du reste, les entités nosographiques des pathologies somatiques sont-elles, de leur côté, aussi immuables qu’elles apparaissent de prime abord ? N’y a-t-il pas de nouveaux regroupements, issus de données de la recherche (par exemple, on a vu progressivement disparaître la différence entre « démence sénile » et « démences préséniles », lorsque les lésions de type Alzheimer se sont avérées globalement identiques dans ces deux catégories). Et même, n’y a-t-il pas découverte de nouvelles pathologies – par exemple de nouveaux virus ? Les pathologies mentales – du moins, les pathologies non psychotiques – sont à l’évidence en rapport avec les grands mouvements et changements sociétaux, de la même façon que la maladie mentale est à l’évidence le fruit de la conjonction d’un être biologique et d’un être de relation (la conjonction même qui a fondé un champ scientifique spécifique, celui du psychisme humain). Pourquoi les névroses ne seraient-elles pas le fruit d’une certaine organisation familiale, dont le modèle appartient à une certaine époque de l’évolution du monde occidental, ou même s’inscrit à une certaine classe sociale, comme certains ont pu le penser ? Pourquoi n’assisterait-on à des « mutations » psychopathologiques, en rapport avec des bouleversements sociologiques ?

Toutefois, avant de s’aventurer sur ces terrains qui ne sont pas du domaine de compétence de la psychopathologie, il convient d’étudier d’autres raisons, davantage internes à l’évolution de la pensée psychiatrique et psychopathologique, qui détermineraient ce déplacement supposé « d’Œdipe à Narcisse ». Or, de telles raisons, il y en a ; il y en a toujours eu dans l’histoire des sciences, et ceci est d’autant plus valable pour la psychiatrie, qu’elle reste encore relativement « fluide », comme en témoignent les remaniements successifs, et toujours en cours, de ses systèmes nosographiques. De ces raisons, nous en examinerons trois : a) le changement du découpage nosographique, b) la modification du regard psychopathologique, c) l’effet épidémiologique, avant d’émettre en conclusion quelques prudentes hypothèses sur des changements sociologiques qui pourraient rendre compte de ce mouvement « d’Œdipe à Narcisse ».

Le changement du découpage nosographique : l’invention de la dépression

Par rapport à la psychiatrie de la fin du 19ème siècle, celle qui a établi la nosographie des névroses à peu près telle que nous la connaissons aujourd’hui, celle du 20ème est caractérisée par au moins un changement majeur : l’invention de la dépression. Le terme d’invention peut surprendre ; il est pourtant tout à fait approprié. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter deux traités majeurs de psychiatrie de la fin du 19ème siècle, appartenant aux deux langues principales qui construisent à l’époque la nosographie psychiatrique, l’allemand et le français. 

Le Manuel de psychiatrie clinique pour médecins praticiens et étudiants de Richard von Krafft-Ebing a connu plusieurs éditions depuis la première, en 1879. Sa 5ème édition est parue en français en 1897, sous le titre de Traité clinique de psychiatrie. La notion de « dépression » en tant qu’entité clinique, en donc en tant que chapitre, ne figure pas dans cet ouvrage volumineux de plusieurs centaines de pages. Le terme de dépression lui-même en est pratiquement absent ; il n’y apparaît que deux fois, toujours en rapport avec la mélancolie (qui, elle, occupe une place importante). Krafft-Ebing ne nie pas l’existence de « cas de maladie légère et passagère » dans la mélancolie. Mais il précise un point très important (p. 65), sur lequel nous reviendrons : « La dépression morbide et douloureuse est en elle-même sans objet. Dans les cas de maladie légère et passagère, elle garde ce caractère et on la considère aussi comme morbide. À mesure que sa maladie progresse et que son esprit s’obscurcit davantage, le malade cherche à motiver sa dépression morale et, comme il en voit la cause partout ailleurs (monde extérieur, rapports sociaux antérieurs, etc.) plutôt que dans une affection de son système nerveux central, il en arrive à s’expliquer par de fausses raisons son état d’esprit ».

Le Précis de psychiatrie d’Emmanuel Régis a connu plusieurs éditions depuis 1887. En feuilletant sa troisième édition (1906), on rencontre peu le terme de « dépression » ; ici non plus, on ne retrouve pas d’entité nosographique ou chapitre portant ce nom. En revanche, le terme fait partie des chapitres introductifs du volume, ceux de la séméiologie, et y figure comme le contraire de l’excitation. L’auteur prend soin d’ôter toute valeur nosographique à ces deux termes (p. 114) : « La question de savoir si l’excitation et la dépression doivent désigner simplement les modes d’expression extérieure des états psychopathiques émotifs ou comprendre en même temps ces derniers, c’est-à-dire embrasser à la fois l’action et la réaction, la cause et l’effet, ne saurait être douteuse pour nous. Nous ne pensons pas que ces termes doivent s’appliquer en bloc aux modifications psychiques et à leurs signes traducteurs ; ce serait leur donner une extension telle qu’ils engloberaient la symptomatologie à peu près entière de la maladie et deviendraient presque synonymes de manie et de mélancolie. Excitation et dépression doivent seulement exprimer, à notre sens, le type caractéristique des réactions émotives de la manie et de la mélancolie, en sous-entendant nécessairement l’état cénesthésique auquel elles se rattachent. »

Il est aisé de mesurer combien on est encore loin, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, de l’omniprésente « dépression » actuelle. En conjuguant les explications des deux auteurs, on comprend : premièrement, que le terme de dépression en tant que qualificatif d’un état clinique, d’une entité nosographique, est superflu, étant donné l’existence du terme de mélancolie ; deuxièmement, que ce dernier terme s’applique naturellement aux « dépressions sans objet », et que, si dépression avec objet il y a – si les événements de vie ou autres vicissitudes de l’existence conduisent à des affects ou réactions dépressives –, celles-ci ne font pas partie d’une nosographie ; troisièmement, que le terme de « mélancolie » désignant déjà ce dont il est question au plan nosographique, le terme de dépression pourrait exprimer ce qu’il signifie littéralement, à savoir un « abattement », un « affaissement », une « asthénie », manifestation générique « transnosographique », dont le sens est opposé de celui d’excitation. 

Or, il se trouve que c’est bien ainsi que Freud l’entend aussi. Les Études sur l’hystérie qu’il publie avec Joseph Breuer en 1895 décrivent de façon détaillée plusieurs cas cliniques, qui ne manquent ni de manifestations de tristesse et d’abattement, ni de pleurs et de désespoir. La clinique « dépressive » y est donc omniprésente, et pourtant un tel diagnostic ne semble même pas traverser l’esprit des auteurs : dans la mesure où les jeunes femmes qui y sont décrites ne sont à l’évidence pas mélancoliques, leurs manifestations dépressives ne sont rien d’autre que, comme le dirait Régis, « les modes d’expression extérieure des états psychopathiques émotifs », et ne posent aucune question de diagnostic différentiel avec celui d’hystérie, qui est argumenté par les deux auteurs.

À partir de quel moment la « dépression » cesse d’être une manifestation symptomatique de valeur générique pour devenir une entité nosographique à part entière, c’est-à-dire pour être « inventée » telle que nous la connaissons aujourd’hui ? Il est probable que deux moments marquent cette progressive évolution. Le premier est la définition par Kraepelin de la « folie maniaque-dépressive » ; le second est la monographie de Freud sur le deuil et la mélancolie.

Kraepelin n’est pas celui qui a identifié la maladie maniaco-dépressive ; d’autres auteurs avaient décrit, avant lui, cette folie « à double forme » ou « circulaire ». Sa spécificité est autre : en établissant, d’un côté un grand groupe de pathologies dont le prototype est la démence précoce et l’épicentre le trouble de la pensée, de l’autre côté un groupe de pathologies dont le prototype est la maladie maniaco-dépressive, il désigne l’épicentre de ce deuxième groupe, à savoir le trouble de l’humeur. Cette tendance ne fera que se confirmer par la suite, dans l’évolution des systèmes nosographiques, qui aboutiront finalement à une autonomisation des troubles thymiques par rapport, et aux pathologies névrotiques, et aux pathologies psychotiques. Cette autonomisation permettra pour la première fois à la dépression de se détacher de la mélancolie pour acquérir une place nosographique à part entière. Le terme utilisé par Kraepelin, « dépression » et non pas « mélancolie », est déjà évocateur. Mais Kraepelin formulera de façon encore plus explicite cette extension délibérée du champ de la psychopathologie des troubles thymiques. Dans le début du chapitre 11 du troisième volume de la huitième édition de son Traité (édition 1913), il précise bien qu’il range dans cette catégorie, d’une part la manie, la mélancolie et leur forme circulaire, d’autre part « certaines dispositions d’humeur plus ou moins accentuées, tantôt passagères, tantôt durables, qu’on peut regarder en un sens comme le premier degré de troubles plus graves et qui, d’un autre côté, se fondent sans limites tranchées avec l’ensemble des dispositions naturelles de l’individu » (p. 24). C’est parmi ces « dispositions d’humeur » aux limites mal définies que va se ranger cette nouvelle entité nosographique qu’est la « dépression », dans sa différence avec la classique mélancolie.

C’est pratiquement à la même époque, en 1915, que Freud rédige sa monographie sur Deuil et mélancolie. Certains ont pu considérer que, si Freud devait écrire aujourd’hui ce texte, il l’aurait sans doute intitulé : deuil, dépression et mélancolie. Rien n’est moins sûr : car, en fait, dans ce texte, le deuil est la dépression. Elle est cette dépression ordinaire, non mélancolique, ce trouble qui « se fond sans limites tranchées avec l’ensemble des dispositions naturelles de l’individu » (pour reprendre la formulation de Kraepelin), cet état de l’humeur qui, quelle que soit son intensité de souffrance, ne méritait pas encore, quelques années auparavant, une place nosographique à part entière, car – Krafft-Ebing l’énonce avec clarté – il n’était pas « sans objet ». On mesure alors le chemin parcouru. La psychiatrie du 19ème siècle demande aux nosographies d’homologuer seulement ces manifestations cliniques, dont l’absence d’objet identifiable range du côté de la pathologie et non pas du côté des aléas de la vie ; en vertu de quoi, les hystériques de Freud sont bien des hystériques, et non pas des « troubles de l’humeur ». Kraepelin étend le champ : toute manifestation qui s’écarte d’une normalité (qu’on devine chez lui sourcilleuse et restrictive) est pathologique, et du reste, la question de l’objet ne se pose pas : pour lui, toutes ces manifestations relèvent « d’un même processus pathologique » (l’argument même qui sera forgé, plusieurs décennies plus tard, à partir de l’expérience des effets des antidépresseurs). Freud fait le chemin inverse. Non pas qu’il s’intéresse particulièrement à la nosographie – bien qu’ayant contribué de façon décisive à celle des névroses. Mais il part d’une psychopathologie exclusivement basée sur le jeu des pulsions et des défenses contre elles, dans laquelle l’objet est « contingent », pour aboutir progressivement à l’idée que celui-ci peut jouer un rôle important, non seulement là où on l’attendait – dans le deuil, dans la dépression – mais aussi là où on ne l’attendait pas : dans la mélancolie. Et que, par conséquent, toute la psychopathologie pourrait potentiellement être reformulée à partir de le relation sujet – objet.

La modification du regard psychopathologique : la « découverte » de l’objet

On se retrouve donc, au cours de la première moitié du 20ème siècle, avec une clinique – celle des dépressions, dissociées du seul cas de figure de la mélancolie – qui se soutient d’un nouveau regard psychopathologique : celui qui inclut l’objet dans l’étude de la pathologie du sujet. Andrée Green, dans La folie privée (1990, p. 51) résume parfaitement cette nouvelle situation du regard clinique : « La logique […] des processus primaires était d’une certaine manière fondée sur un couple d’opposés constitué par le désir d’une part et l’interdit de l’autre. Quant à l’objet du désir, il ne semblait pas que le sujet se posait des questions décisives à son endroit : on peut supposer que si l’interdit pouvait être levé, rien ne s’opposait à une union heureuse avec lui. En somme, il n’était concevable que l’objet puisse ne pas aimer le sujet et a fortiori qu’il puisse le haïr. Dans cette optique, la logique des processus primaires est une logique d’espoir qui fait triompher le désir. Il en va tout autrement dans ce que nous avons appelé la logique du désespoir. Dans ce cas, ce n’est pas l’interdit qui est au premier plan, c’est l’objet. Si une union heureuse avec lui est vécue comme impossible, c’est, dans l’esprit du sujet, parce que lui ne peut se sentir aimé de l’objet, ou aimer l’objet ».

Cette modification du regard psychopathologique entraine deux conséquences majeures, et solidaires : d’une part, une expansion considérable des recherches portant sur les pathologies en rapport avec la relation sujet – objet, dont l’une des conséquences sera la constitution du champ des « troubles de la personnalité » ; d’autre part, une certaine désérotisation du regard clinique.

C’est à partir des années 1940 – 1950 que les travaux cliniques se multiplient sur les pathologies de la relation sujet – objet. La liste est longue, il n’est possible que de la parcourir à grands traits, en rappelant l’introduction de termes qui restent toujours très utilisés dans le quotidien de la clinique. Les articles de René Spitz de 1945-1946 proposent les notions d’ « hospitalisme », de « dépression anaclitique » et d’ « anaclitisme » pour rendre compte d’une pathologie d’allure dépressive, liée à la carence affective d’un « objet anaclitique » : l’enfant se trouve privé de l’étayage, de l’« appui contre » (anaclisis en grec) nécessaires à la constitution du moi et au développement de la personnalité (Spitz, 1968). Le travail de Germaine Guex sur La névrose d’abandon (1950) popularisera des termes comme l’ « abandonnisme » et la « personnalité abandonnique ». Dans les années 1950, Michael Balint (1968) développe ses idées sur le « défaut fondamental », une faille précoce dans la constitution de la personnalité, en rapport avec un environnement qui n’a pas su comprendre les besoins du bébé et s’y ajuster. À peu près à la même époque, Heinz Kohut commence ses travaux sur le traitement des « troubles de la personnalité narcissique » et développe sa conception du « soi » (self). Dans la même foulée se situent les recherches de Donald Winnicott, dont il est inutile de rappeler ici les travaux sur le « milieu facilitant », sur le « portage », sur l’ « espace transitionnel » comme expérience de l’entre-deux (entre le bébé et l’objet) qui étayera pas la suite l’autonomie et la créativité du sujet, et sur les manifestations cliniques de l’échec de ces développements : le « faux self » comme façade protectrice et hyperadaptée d’une vie relationnelle peu affective et authentique, protégeant le « vrai moi » des menaces d’effondrement et de l’ « agonie primitive » (Winnicott, 1974). Plusieurs auteurs contemporains (Otto Kernberg, André Green, René Roussillon…) prolongent, directement ou indirectement, ces travaux.

Or, du point de vue de notre propos ici, cette modification du regard clinique s’accompagne d’un développement considérable d’une psychopathologie, et d’une clinique, qui étaient encore plutôt marginales dans la psychiatrie du 19ème siècle : les troubles de la personnalité. En effet, peu d’auteurs avant Freud avaient étudié ce domaine. Freud l’a fait, comme on sait, à travers l’étude du développement pulsionnel et des traits de caractère qu’imprime sur la personnalité la défense contre la pulsion ; cette partie de sa théorie s’accompagne d’ailleurs d’une différenciation assez rigoureuse entre symptôme, manifestation d’un compromis entre forces antagonistes, et trait de caractère, formation réactionnelle ne comportant plus les qualités d’équilibre dynamique qui caractérisent le symptôme proprement dit. 

En passant par la relation sujet – objet et en étendant les hypothèses et les recherches sur les premières relations, donc sur la genèse de la personnalité (sujet, moi, soi, selon les terminologies), ce nouveau regard clinique introduit en psychopathologie, non plus des « entités cliniques » (des « maladies »), mais des « façons d’être » dans le monde et dans les rapports avec soi-même et avec autrui. Tel est d’ailleurs le paradoxe de cette modification du regard clinique. En mettant l’accent sur l’objet (et sur la relation moi – objet), cette nouvelle approche pourrait sembler privilégier l’actuel et le « traumatique » ; ce qui est d’ailleurs exact, comme on le verra par la suite. Mais en étendant sa recherche sur les premières relations moi – objet, tout en maintenant toujours l’accent sur l’importance de l’objet, elle étudie la façon dont l’objet a façonné le sujet ; de ce fait, on passe d’un « trouble du caractère » traduisant le travail de réaction face aux exigences pulsionnelles, à un « trouble de la personnalité » indiquant (et en un sens dénonçant) les errements et manquements de l’objet ayant la charge du sujet lors de ses premières années de formation psychique.

Quoi qu’il en soit, le déplacement du regard vers l’objet, et de l’objet vers la formation de la personnalité du sujet (et de l’influence de l’objet sur celle-ci), introduit imperceptiblement deux changements majeurs : d’une part, nous changeons d’échelle, d’autre part, nous changeons de paradigme thérapeutique. Nous changeons d’échelle, car sur une population donnée, à un moment donné, la maladie est l’exception, et la santé est la règle (un état dépressif, sauf accident, s’achemine vers sa résolution, même en l’absence de toute thérapeutique). Avec le concept de « personnalité pathologique », un nombre très important de sujets rejoint de facto le modèle médical de la maladie ; qui plus est, le référentiel naturel n’est plus en l’occurrence celui de la maladie en tant qu’épisode, mais celui de la maladie chronique. Mais nous changeons également de paradigme thérapeutique, car toute référence au retour à un état antérieur – socle plus ou moins idéal de tout traitement au sens médical du terme – s’avère ici inopérante : la « maladie », ici, n’est pas venue déséquilibrer et rompre l’existence ordinaire du sujet, elle est constitutive de cette existence. Nous reviendrons sur le point.

Enfin, l’autre conséquence de ces élaborations est une désérotisation du regard clinique. Cette évolution n’est pas sans rapports avec le passage du « symptôme » au « trait de personnalité ». Dans le cas des états dépressifs, ce point est particulièrement sensible ; il conditionne deux lectures de la « perte d’objet », dont la seconde se trouvera désormais privilégiée. Selon la première, la perte d’objet s’analyse comme un désir non réalisé ; elle est donc comprise comme une pulsion à la recherche d’un objet et (ou) d’une nouvelle orientation de ses buts ; elle se comprend aussi, naturellement, en termes de castration. Mais selon la seconde lecture, la « perte d’objet » apparaît surtout comme une menace pour du moi : menace qui n’est pas, certes, toujours celle d’une désagrégation ou d’une aspiration du moi par le néant, mais qui, même dans les problématiques névrotiques, va colorer la lecture que le clinicien fera du matériel selon la perspective du défaut, de la défaillance, du « manque à être » plus que du « manque à avoir » : il s’agit de constater ce qui, du fait de l’objet tel qu’il est ou qu’il a été, conduit le moi à une dégradation de sa cohésion, ou de sa solidité dans l’adversité, ou de son estime de soi. Une brève vignette clinique illustrera ici le propos. 

Une femme d’une trentaine d’années vient me voir pour demander une psychothérapie. Elle est mariée, elle exerce une profession présentée comme moyennement intéressante, elle a deux enfants en bas âge et sa vie de couple ne comporte pas de difficultés majeures. Elle se sent plutôt déprimée depuis quelques mois, elle ne souhaite pas prendre de médicaments comme son généraliste le lui a proposé, elle était déjà intéressée par l’analyse, elle se dit donc que c’est le moment d’y aller ; elle met le tout sur le compte de la séparation de ses parents, survenue trois ans auparavant, événement qui l’a surprise et « choquée », ayant toujours eu le sentiment qu’elle avait été élevée par un couple parental harmonieux. 

Le travail analytique se déroule de façon assez ordinaire, et au bout de quelques mois, un premier tableau général semble se dessiner. La patiente parle souvent de son métier, qu’elle n’aime pas beaucoup, et qu’elle a trouvé à la suite des études qui n’ont pas été très exaltantes, mais qu’elle a décidées après un baccalauréat pourtant obtenu avec mention. Elle parle aussi beaucoup de sa mère, pour laquelle la séparation s’avère plus difficile que prévu, ce qui est également une surprise, car la mère a toujours été une femme très séduisante et extravertie, pleine d’entrain et de vitalité, et généralement considérée capable de s’en sortir dans toute sorte de difficultés. Et puis elle dit qu’à l’âge de 18 ans elle aurait peut-être souhaité faire d’autres études, plus exigeantes intellectuellement et débouchant sur des métiers plus intéressants, mais que sa mère l’en avait dissuadée : il s’agissait d’études trop longues, trop difficiles… Peut-être sa mère pensait-elle qu’elle n’en avait pas les moyens intellectuels pour y parvenir ? Et d’ailleurs elle se demande bien comment sa mère pourrait-elle penser d’elle une chose pareille, puisqu’elle a toujours été une excellente élève. Et on assiste ainsi au déploiement, sur une série de séances, d’une problématique qui explore cette absence d’étayage de la part de la mère, d’une sorte de regret et de discrète récrimination face à une mère qui sans doute ne croyait pas tout à fait en elle (à sa fille), et qui, par son intervention, exprimait peut-être l’idée qu’elle ne la pensait pas capable d’être à la hauteur des ambitions qu’elle semblait avoir. 

Il me revient alors à l’esprit que, quelques mois auparavant, lorsqu’elle racontait comment ses parents se sont rencontrés et mariés, très jeunes tous les deux, et comment son père avait été ébloui par la beauté de la mère, réputée dans tout leur cercle familial et amical, la patiente avait ajouté de façon tout à fait incidente que, lorsqu’elle avait 18 ans, la famille et les amis du couple disaient qu’elle était très belle et que surtout elle avait exactement le genre de beauté qu’avait sa mère lorsqu’elle était jeune, donc à peu près à l’époque où elle a rencontré son futur mari. Autrement dit, qu’au moment du baccalauréat, elle avait tout de la beauté et de l’attractivité de sa propre mère, vingt cinq ans auparavant. Je lui rappelle alors cette phrase, ce qui entraîne aussitôt l’association suivante : « Mon père a été déçu que je ne fasse pas les études que je voulais faire à l’époque ». C’est dans les séances qui suivront qu’apparaîtra ce qui semble bien être le véritable point de départ du mouvement dépressif qui a conduit à la demande de psychothérapie. En effet, la patiente a toujours pensé que ses sentiments dépressifs étaient en rapport avec la séparation de ses parents, qui avait eu lieu, comme on l’a vu, trois ans auparavant ; mais c’est seulement depuis quelques mois qu’elle était déprimé ; or, c’est effectivement depuis quelques mois qu’elle avait appris que son père, après deux ans de séparation, fréquentait une nouvelle femme.

Il n’est pas nécessaire de développer davantage cette courte évocation clinique pour apprécier le mouvement qui est en jeu. Le sujet, venu consulter pour des sentiments dépressifs, se trouve à reprocher à sa mère de ne pas l’avoir soutenue dans une certaine direction de sa vie, de ses études, de ses propres objets narcissiques. On peut en rester là, on peut associer sur les raisons pour lesquelles cette mère ne semblait pas croire suffisamment en sa fille, et on peut aussi s’orienter, à partir de cette trace certes minime, vers une interrogation sur la nature de cette défaillance de l’objet primaire à soutenir le moi du sujet au moment de sa sortie d’adolescence et d’engagement dans la vie adulte. Néanmoins, le fait de proposer un lien avec un autre élément, également contenu dans le discours du sujet, mais néanmoins non présent dans sa conscience au moment où se déploie la problématique du soutien défaillant, permet d’ouvrir une association immédiate sur le troisième terme de la relation, et donc d’introduire la dimension de l’Œdipe, bien masquée jusqu’alors par celle de Narcisse. Pour dire quoi ? Pour dire que le père a été déçu. Et voilà comment ce qui peut apparaître à première vue comme une clinique de la déception narcissique et de la défaillance du premier objet se dévoile immédiatement comme une érotisation de ces études que la mère n’avait pas soutenues – ces études « qui auraient fait plaisir au père » – et montre toute la culpabilité œdipienne qui a conduit le sujet à y renoncer. 

On peut observer ici, en quelques associations et propos formulés en séance, le point de bascule entre une pathologie, une problématique, une série d’associations qui nous entraîne du côté « narcissique », vers une autre série d’associations qui nous conduit au cœur de la problématique œdipienne. Ce qui permet de voir dans l’échec (relatif) de la vie professionnelle de cette patiente, non pas une « honte » (qui, selon les cas, deviendra problématique dépressive interminable, ou rumination rancunière à l’égard de la mère), mais une punition (et même en l’occurrence une autopunition, au sens d’une autolimitation). Il s’agit bien de séduire le père, et donc il s’agit bien de l’angoisse devant l’idée que ceci est possible. C’est la raison pour laquelle il faut choisir des études qui ne sont pas tout à fait à la hauteur du sujet, ce qui lui permet d’apaiser l’angoisse au prix d’une « déception » du père (et d’elle-même). Ce qui lui permet aussi par ailleurs de dire que c’est à cause de la mère que ces études n’ont pas eu lieu, ce qui du reste est strictement vrai d’un certain point de vue, puisque c’est aussi pour ne pas entrer en concurrence avec elle que ce chemin a été évité. Il est possible que la clinique actuelle du « trouble de la personnalité » serve aussi à éliminer ce qui, dans la découverte freudienne, a été son élément le plus scandaleux, à savoir la sexualité : regarder du côté de Narcisse est aussi une façon d’éviter l’érotisme d’Œdipe. 

L’effet épidémiologique : l’élargissement du champ clinique et l’accueil de « nouvelles » pathologies

Au paragraphe précédent, on avait remarqué que le passage du modèle de la maladie à celui du « trouble de la personnalité » signifie un changement d’échelle : entrent dans le champ clinique des plaintes et des souffrances qu’on n’y rencontrait pas il y a encore quelques décennies, sans que l’on puisse se prononcer, en toute rigueur, sur la question de savoir si elles existaient déjà mais n’étaient pas considérées comme du ressort de la pathologie mentale, ou si elles sont réellement « nouvelles ».

Pourquoi ce formidable élargissement du champ clinique est-il en rapport avec le concept de pathologie de la personnalité ? La raison en est la suivante. Tant que l’on restait sur un modèle de « maladie », et donc de symptôme en tant que compromis entre un mouvement pulsionnel et sa réalisation, la question de l’objet restait « contingente ». Que l’accès à l’objet du désir soit interdit, inopportun ou irréel, la question restait toujours celle de la façon dont le sujet élabore ses mouvements pulsionnels et ses désirs, les réprime, les aménage ou les détourne vers des objectifs plus accessibles. Au fond, on n’était pas loin du modèle médical le plus classique : le problème était toujours celui de ces « forces intérieures » plus ou moins obscures ou inconnues qui poussent l’organisme vers la déstabilisation et la maladie, et que médecin et malade sont appelés à combattre, à maîtriser, à utiliser peut-être aussi à de fins plus appropriées. À l’opposé, le « trouble de la personnalité » ne met pas un mouvement pulsionnel face à son objet ; il met une personnalité, telle qu’elle est, face à tous les objets. 

L’élargissement du champ clinique qui en résulte est donc considérable. Il se fait en premier lieu dans le sens d’un énorme accroissement des pathologies réactionnelles et situationnelles. Une « personnalité pathologique » est telle dans la mesure où le commerce quotidien avec ses objets s’avère problématique, inopérant, insatisfaisant, source de déceptions et de frictions ; elle se caractérise précisément par le fait que les aléas de l’existence entraînent chez elle des réactions d’une ampleur émotionnelle et parfois autodestructrice qui déstabilisent le cours de son existence. C’est potentiellement tous les jours qu’elle est en nécessité potentielle de soins psychiatriques, ainsi définis. La pathologie est, pour ainsi dire, permanente, et le commerce ordinaire avec les objets peut à tout instant la réactiver. Pour utiliser un modèle médical – et avec bien sûr toutes les approximations d’une telle métaphore – on pourrait dire que l’on passe du modèle de l’infection à celui de la déficience immunitaire. Les psychiatres des urgences ont inventé un terme, les « criseurs chroniques », pour qualifier ces patients qu’on voit souvent aux unité d’accueil et de crise, et rarement aux consultations régulières et dans un travail psychothérapique suivi, où ils arrivent en catastrophe, souvent avec des menaces suicidaires, qui semblent dans un état de détresse absolue suite à tel événement blessant, mais dont ils sortent au bout de quelques heures ou deux-trois jours, pour recommencer quelques semaines ou mois plus tard.

Cette introduction du réactionnel et du situationnel dans la psychopathologie, consécutif à la prise en compte du « trouble de la personnalité », représente un phénomène relativement nouveau. On se souvient de la bataille qu’Esquirol avait dû livrer pour que le suicide sorte du domaine de la faute morale et entre dans celui de la médecine mentale. Un siècle et demi plus tard, il paraîtrait incongru, sinon scandaleux, qu’une tentative de suicide, une scarification, une atteinte quelconque de soi ne soient pas considérées comme du ressort de la psychiatrie. Un très grand nombre de manifestations psychiques est entré entretemps dans le domaine de la psychiatrie en utilisant la voie ouverte par le « trouble de la personnalité » : désormais la psychiatrie peut être appelée à traiter pratiquement tout « trouble du comportement » (violences et passages à l’acte divers, traités il y a encore pas si longtemps par les instances sociales ou judiciaires, voire par la famille, les voisins ou les amis), ainsi que toute manifestation émotionnelle et de « mal-être » face aux contrariétés et malheurs de la vie.

Plusieurs modifications, à plusieurs niveaux, sont perceptibles en rapport avec cet élargissement du champ clinique. La pratique psychiatrique s’est enrichie d’une dimension de « recours » pour les moments de défaillance, de détresse, de « traumatisme » individuel ou collectif. De nouvelles attitudes cliniques sont apparues : les notions d’accueil, de présence, d’accompagnement, de soutien, de réponse immédiate, sont incluses dans la terminologie des traitements psychiatriques et font l’objet de travaux et de recherches. Il est intéressant de remarquer que même l’acte le plus typiquement médical au sein de la thérapeutique psychiatrique, celui de la prescription, n’échappe pas à ces glissements : « ça ne va pas en ce moment, j’ai dû demander à mon médecin un traitement pour me soutenir », entend-on dire à propos d’une prescription d’antidépresseurs. Le cadre des traitements éclate : le dispositif naturel de la rencontre médecin–malade en psychiatrie – l’espace d’un bureau qui, à heure fixe, propose une parole libre et une écoute aussi attentive que bienveillante – se démultiplie en centres d’accueil et de crise, en consultations sans rendez-vous, en interventions en urgence, en rendez-vous téléphoniques ou même en numéros d’appel en cas de détresse. 

Les modifications sont également perceptibles au niveau du vocabulaire utilisé, y compris par les professionnels. Ainsi, un terme très générique, celui de « souffrance psychique », s’est remarquablement généralisé, soutenu par une autre tendance « lourde » des sociétés contemporaines : l’idée que souffrir est inacceptable en toutes circonstances. De ce fait les frontières entre « normal » et « pathologique », plus ou moins mal définies, mais néanmoins longtemps opérantes dans l’empirisme de la pratique médicale, ont tendance à s’estomper : quelle différence entre « stress » et angoisse, entre deuil et dépression, entre « être violent » et « aller mal », du moment qu’ils comportent tous une « souffrance », déclarée ou devinée ? Parallèlement, la nosographie suit ces évolutions et les enregistre : elle recueille la multiplicité des subjectivités qui s’adressent à elle, les catégorise, les soumet à un travail d’objectivation par le biais d’une critérologie, leur donne droit de cité dans l’univers réputé impartial de la science (et droit de remboursement dans l’univers réputé suspicieux du financement des soins).

Dans quelle mesure ces pathologies sont « nouvelles », et connotent un glissement progressif d’Œdipe à Narcisse ? E toute rigueur, nous n’en savons rien. Toutefois, si l’on veut en extraire quelques traits plus généraux qui les différencient des pathologies aussi bien névrotiques que psychotiques, deux éléments semblent déterminants.

Premièrement, il semble que, dans ces configurations, l’accès à un objet idéal (et idéalisé) devient l’enjeu majeur de la demande d’aide. Les formes de ces « maladies d’idéalité » (Chasseguet-Smirgel, 1975) sont multiples. Tantôt, la relation à cet objet idéal prend la forme d’une dépendance passive, qui parfois se concrétise dans les diverses formes d’addictions. Dans d’autres cas, l’idéalité de l’objet est exigée de façon tyrannique, dans un « amour sans pitié » (Winnicott), conduisant à des existences complexes, faites de déchirements et de retrouvailles, ou encore de répétitions sans fin dans les mêmes schémas relationnels. Ailleurs, l’objet est d’autant plus idéal qu’il est perdu, et ces configurations épousent la clinique de la dépressivité, du deuil impossible, de la dépression chronique. Dans d’autres cas encore, l’objet est déclaré vitalement indispensable pour l’intégrité du sujet, tant et si bien que l’éloignement, la rupture, ou même la moindre velléité d’autonomie de sa part entraîne l’effondrement du moi, ou encore des réactions de rage destructrice. 

Dans tous les cas, le psychiatre est appelé à incarner ce nouvel objet de l’exigence transférentielle, et il semble aussi difficile d’y échapper que de ramener la rencontre dans son cadre classique, sous peine de ruptures, de suicides, de passages à l’acte plus ou moins violents – ou plus simplement d’amers reproches. Mais, dans de nombreux cas, il semble tout aussi difficile de s’y conformer. En effet, quand bien même les professionnels en santé mentale adaptent leurs modalités de travail et organisent leur disponibilité pour répondre aux besoins ainsi exprimés, il n’est pas rare de constater que l’objet qu’ils parviennent à incarner est attaqué, mis à l’épreuve, provoqué jusqu’à ce qu’il réalise ce que le sujet redoute le plus, à savoir le rejet et l’abandon. 

Les raisons de cette séquence, trop fréquente pour ne pas être relevée, ne sont pas très claires. On peut les rechercher dans la désintrication pulsionnelle : un objet aussi idéal se constitue à l’écart de tout sentiment négatif et de haine, cette négativité finissant par être mise en œuvre dans le passage à l’acte, à défaut d’être intégrée dans une ambivalence ordinaire avec les sentiments positifs. Mais, plus généralement, il est possible que les sujets qui se constituent de tels objets supportent mal la dépendance qu’ils quêtent pourtant activement, tant et si bien qu’ils n’ont de cesse que de rechercher la rupture, tout en essayant de faire de sorte que celle-ci soit mise sur le compte de l’objet. Enfin, il ne faut pas sous-estimer une troisième raison de rupture : souvent ces sujets se sont organisés à partir d’un roman familial d’abandon, de rejet, de désamour, d’indifférence vécus dans l’enfance (que des faits de la réalité extérieure peuvent parfois corroborer) ; il n’est sans doute pas facile d’accepter que des objets aimants, disponibles, attentifs, existent « réellement », car avoir la preuve de leur existence ne fait de raviver les blessures du passé.

Le deuxième élément est la transformation de la castration en un enjeu essentiellement narcissique. Ceci n’est que partiellement une nouveauté. La castration a toujours été aussi un enjeu narcissique : la déception amoureuse, par exemple, ne nous prive pas seulement de l’objet de notre convoitise, elle représente également une atteinte de notre estime de soi et heurte notre idéal du moi. Si la castration semble ici menacer le moi, plus directement que ne le font d’ordinaire les inévitables déceptions de l’existence, ceci semble tenir à deux raisons. 

La première est que l’échec s’associe davantage à un sentiment de honte : le sujet n’a pas été « à la hauteur » de l’objet (personne, tâche, projet, ambition), il s’est avéré défaillant et indigne de lui ; d’où une clinique dépressive particulière, qui met en avant de douloureux sentiments de nullité, d’indignité, de médiocrité, sans être mélancolique au sens propre du terme. On comprend que cette clinique est en rapport avec le point précédent, celui de la nature de l’objet : c’est bien parce que l’objet est « idéal », que la non accession à lui renvoie le sujet davantage à sa propre infériorité, qu’à la simple douleur ou tristesse de la perte ou de la déception. Si maintenant on se pose la question de savoir quel autre sentiment aurait pu prévaloir ici, en lieu et place de la honte, force est de constater qu’il s’agirait de la culpabilité. De façon générale, l’échec dans les organisations névrotiques suscite un sentiment de culpabilité. Si celle-ci est rationnellement rapportée à tels ou tels faits et gestes (« Je n’ai pas fait ce qu’il fallait… Je n’aurais pas dû faire ceci ou cela »), il n’est pas très difficile de mettre en évidence le fait que ce qui nous a empêché de faire ce que l’on « aurait dû » pour réussir était précisément ce sentiment même de culpabilité. En d’autres termes, le sentiment de culpabilité pointe en direction opposée par rapport à sa rationalité première : il y a culpabilité, non pas à échouer, mais bien à réussir, et c’est cette culpabilité que l’échec est venu éviter. C’est cette dimension en deux temps, et à double sens, qui fait défaut dans la « honte » : elle est moins prise dans un système de contradiction, de conflit, et davantage inscrite dans un rapport entre le sujet et le sujet (entre le moi et son idéal).

La deuxième raison de cette transformation de la castration en un enjeu narcissique est plus « maligne » et, lorsqu’elle domine, conduit à des cliniques difficiles à manier. Le refus de l’objet, loin d’être considéré comme relevant de sa part d’inconnu (cette part qui n’est pas constitué des projections du sujet, mais ressortit aux particularités propres de l’objet), est au contraire ressenti comme une volonté délibérée de sa part de nuire, de faire mal, d’attaquer le sujet : il s’agit d’un objet volontairement « méchant », « méprisant » ou « indifférent ». Cette problématique n’est pas totalement nouvelle, on peut faire remonter ses origines aux travaux d’Abraham sur la mélancolie, en particulier sa monographie sur le peintre Segantini (Abraham, 1911). Comme Ulrike May (2001) l’a finement montré, l’idée d’une « mauvaise mère » – d’une relation primaire de haine mère-enfant – y apparaît pour la première fois comme indépendante de toute problématique de rivalité œdipienne. La mère est « mauvaise » en soi, non pas mauvaise parce que préférant le père, mais juste « mauvaise », indifférente ou cruelle face à un enfant qui n’occupe aucune place dans ses plans libidinaux.

On voit ici apparaître clairement ce que nous avions exposé au paragraphe précédent : la « découverte » de l’objet conduit à des « troubles de la personnalité » qui, eux, sont directement issus, dans leurs théorisations comme dans les discours des patients, d’hypothèses sur ce que le premier objet aurait fait, ou n’aurait pas fait, durant la période où il avait la charge d’accompagner la naissance psychique du sujet. Dès lors, la castration devient enjeu narcissique : le refus de l’objet n’est pas un manque à gagner en plaisir, mais attaque la constitution même du moi, à savoir ses assises narcissiques, en tant que répétition d’un manquement antérieur. Mais un autre élément semble également jouer un rôle décisif dans cette configuration ; il parcourt en filigrane une grande partie de ces nouvelles situations cliniques, et semble se résumer comme suit : le drame se déroule entre un sujet et un objet, excluant tout tiers de leur commune aventure.

Conclusion

Si les éléments que nous venons de dégager correspondent à de véritables mutations psychopathologiques, ce qui n’est pas impossible malgré le repérage d’autres facteurs (changements dans les découpages nosographiques, modifications du regard clinique, effets épidémiologiques), il est tentant d’essayer de les mettre en parallèle avec certaines grandes caractéristiques des sociétés occidentales postmodernes, telles qu’elles sont vues, non pas par un sociologue, mais par un psychopathologue. De ce point de vue particulier, certains changements apparaissent plus pertinents que d’autres, parce que davantage en lien possible avec les éventuelles mutations psychopathologiques. 

Il est évident que nos sociétés contemporaines posent un problème de fiabilité de l’objet. On sait que ce terme est de Winnicott, et se rapporte à la relation première mère-enfant. Toutefois, dans les sociétés actuelles, il est possible de formuler une question plus générale par rapport à la fiabilité de l’objet. Il y a bien entendu, ceci a souvent été dit, les changements dans la façon d’élever les enfants. Les femmes dans nos sociétés ne sont plus les préposées exclusives au service de la maternité, et d’autres dispositifs (crèches, écoles nourrisses, écoles maternelles…) ont pris largement le relais de ces tâches, permettant à la femme, pour la première fois sans doute dans l’histoire, d’occuper une place de citoyen à part entière. À quoi s’ajoutent des modifications significatives dans la structure familiale : la multiplication des divorces, des familles monoparentales, ou des familles recomposées, pose également, de son côté, de délicats problèmes de traitement des séparations plus ou moins précoces et de l’alternance des investissements et des désinvestissements. 

Mais, de façon plus générale encore, une question de « fiabilité de l’objet » se pose de façon globale dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui : on est beaucoup moins certain qu’autrefois de passer toute sa vie au même endroit, d’exercer le même métier, de travailler pour le même employeur, et ces changements (de lieux, de temporalités, de trajectoires…) influent bien sûr aussi sur la durée et la solidité des liens familiaux et amicaux, sur ce « périmètre libidinal » qui accompagne d’ordinaire notre vie ; d’où aussi, entre autres, un certain délitement des liens de solidarité, qui malmène encore la fiabilité de l’objet. Il y a un climat d’ « insécurité sociale », qui pose la question de la fiabilité de nos investissements (de leur qualité, de leur durée, de leur solidité) et conduit à faire d’une certaine idée de l’indépendance et de l’autonomie une véritable « valeur ». Or, on peut se demander quelle est la part défensive de cette idéologie de l’indépendance, c’est-à-dire dans quelle mesure cette « valeur » ne tente-t-elle pas de donner, comme par formation réactionnelle, une dimension exclusivement positive à une situation qui de toute façon est telle qu’elle est, de la crèche à la maison de retraite ; on ne peut pas la changer, et elle nous est plus ou moins imposée. 

Dans ces conditions, la psychiatrie a trop souvent le sentiment d’être le refuge des « incapables à l’autonomie », des « handicapés de l’indépendance » – de cette partie de la population qui, outre sa souffrance propre, porte aussi de façon caricaturale le message muet d’une société qui, bien que sans doute fière de son autonomie et de son libre-arbitre, pense peut-être aussi qu’il n’est pas pour autant interdit ou honteux d’aspirer à un « prendre soin de l’autre » qui semble faire défaut.

Enfin, cette question débouche sur une autre : celle d’un certain affaiblissement de la référence à un tiers dans les rapports des sujets à leurs objets. Ici encore, les transformations familiales sont l’exemple le plus évident et immédiat : familles monoparentales, amenuisement du rôle traditionnel du père. Mais il y a aussi une plus grande tolérance, une plus grande difficulté à interdire, et cette évolution, qu’elle soit jugée souhaitable ou pas, diminue le poids relatif des instances relatives à la « punition », ce qui sans doute augmente d’autant le face-à-face du sujet avec soi-même : à savoir, l’importance de la honte par rapport à la culpabilité, tendance qui est encore renforcée par un discours plus général de la responsabilité individuelle. Et puis, nos sociétés sont devenues moins homogènes, leur référentiel commun (ce tiers généralisé) est sans doute plus réduit qu’il y a quelques décennies ; cette évolution s’accompagne du développement de groupes ou de communautés revendiquant chacun son référentiel propre, et son respect par les autres, cultivant de ce fait leur propre « narcissisme » en désidentification avec celui, collectif, de l’ensemble du corps social ; ainsi, la problématique narcissique s’enrichit désormais d’une quête identitaire, qui rencontre naturellement et renforce les questions d’appartenance que lèguent à leurs enfants les familles compliquées d’aujourd’hui. 

Ainsi, il est sans doute possible de supposer, en définitive, qu’il y a un certain mouvement « d’Œdipe à Narcisse ». Mais à la condition de ne pas oublier que la sexualité psychique est toujours présente, consubstantielle de la notion même de vie, et qu’il faut sans doute plus qu’une société en période de bouleversements pour qu’elle cesse de déterminer la vie des humains.

Bibliographie

Abraham K (1911) Giovanni Segantini. Essai psychanalytique. Œuvres Complètes I : 161-211. Paris, Payot, 1965.
Balint (1968) Le défaut fondamental : aspects thérapeutiques de la régression. Paris, Payot, 1971.
Chasseguet-Smirgel J (1975) L’idéal du moi. Essai psychanalytique sur la « maladie d’idéalité ». Paris, Editions Tchou.
Freud S (1915) Deuil et mélancolie. Œuvres Complètes de Freud. Psychanalyse XIII : 259-278. Paris, Presses Universitaires de France, 1988.
Freud S, Breuer J (1895) Études sur l’hystérie. Paris, Presses Universitaires de France, 1956.
Green A (1990) La folie privée. Paris, Éd. Gallimard.
Guex G (1950) La névrose d’abandon. Paris, Presses universitaires de France.
Kohut H (1971) Le soi. Paris, Paris, Presses Universitaires de France, 1974.
Kraepelin E (1913) La folie maniaque-dépressive. Éditions Jérôme Millon, 1993.
Krafft-Ebing von R (1897) Traité clinique de psychiatrie. Paris, Éd. A. Maloine.
May U (2001) Abraham’s discovery of the « bad mother » : a contribution to the history of the theory of dépression. International J of Psychoanalysis 82 (2) : 283-305.
Régis E (1906) Précis de psychiatrie. Paris, Éd. Doin.
Spitz R (1965) De la naissance à la parole. Paris, Presses Universitaires de France, 1968.
Winnicott DW (1974) La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques. Paris, Gallimard, 2000.

Œdipe aujourd’hui

En exergue, je souhaite citer Jean Cournut (Épître aux Œdipiens, Épîtres, P.U.F., 1997) : 

« La situation est tragique […] Il s’agit de la situation œdipienne : il y a trois personnes. Deux sont de la même génération : pas la troisième. Deux ont le même sexe, pas la troisième. L’une, la mère, a un contact physique obligé avec chacune des deux autres, le père, l’enfant, alors que ceux-ci n’en ont pas obligatoirement entre eux. » 

À cela, et l’on n’y insistera jamais assez, s’ajoute le fait qu’à la dimension sexuelle (psychosexuelle) et incestueuse de l’Œdipe il y a aussi une dimension meurtrière : les vœux parricides et les vœux de mort…, dimension sur laquelle S. Freud ne cessera d’insister tout au long de son œuvre et ceci jusqu’à la fin (Moïse et le monothéisme, 1939). 

Je rappelle ce qu’il écrivait à W. Fliess dans sa célèbre lettre du 15 octobre 1897 (lettre 145), après avoir évoqué la « force saisissante » de la tragédie de Sophocle – Œdipe Roi – et son « drame du destin » : « Chaque auditeur a été un jour en germe et en fantaisie cet Œdipe, et devant un tel accomplissement en rêve transporté ici dans la réalité, il recule d’épouvante avec tout le montant du refoulement qui sépare son état infantile de celui qui est le sien aujourd’hui. » 

Le complexe d’Œdipe 

Aujourd’hui, on ne saurait rendre compte du complexe d’Œdipe différemment de la manière dont on faisait autrefois à la fois en tant qu’organisation psychique inconsciente et structure organisatrice des rapports entre les désirs et les identifications. 

Un exemple clinique, donné par S. Freud, dans la section intitulée « L’analogie » dans Moïse et monothéisme (1939) qui exemplifie la question du destin du Complexe d’Œdipe après un traumatisme narcissique lié à une « menace de castration » [je résume ici ce que S. Freud propose au lecteur] : 

« Un petit garçon qui partageait la chambre de ses parents avait eu à de nombreuses reprises l’occasion d’assister à leur scène primitive (bruits inclus). Cela l’excitait et entraînait des pollutions spontanées, des insomnies et une sensibilité aux bruits nocturnes. Non seulement le patient se masturba, mais il manifesta son excitation par des agressions de type sexuel sur sa mère (identification au père) ; il s’ensuivit l’interdiction maternelle de se « toucher », et la menace d’en parler à son père qui le punirait en lui coupant son « zizi ». Tout ceci entraîna un « traumatisme » chez l’enfant qui renonça alors à se masturber, mais il changea de caractère car, au lieu de rester actif/agressif, il opta pour un comportement passif vis-à-vis de sa mère et « d’enfant battu » attendant des corrections de son père (équivalent sexuel : identification à la mère dans la position d’une femme maltraitée). Dès lors, il s’accrocha à sa mère comme si elle lui permettait de se protéger de la castration paternelle. C’est dans cet état d’esprit et avec un complexe d’Œdipe inversé, qu’il aborda la phase de latence… Dès son entrée dans la puberté, il se mit à craindre une impuissance sexuelle, son pénis ayant « perdu sa sensibilité ». Il s’ensuivit un onanisme alimenté par des fantasmes sado-masochiques (traduisant sa haine furieuse contre son père) et une insubordination pouvant aller jusqu’à une autodestruction. Ultérieurement, ses capacités professionnelles s’avèreront décevantes et il entretiendra des relations conflictuelles avec ses supérieurs : après la mort du père, il se marie et devient tyrannique, despotique, brutal (par identification à l’agresseur, liée au retour du refoulé). [Cela va le conduire à organiser ce que l’on appelle une « névrose de caractère »]. 

Le Complexe d’Œdipe a été, et demeure, l’un des modèles psychanalytiques fondamentaux tant du point de vue structural qu’historique, synchronique que diachronique. C’est la place qu’il a dans les diverses organisations psychiques, même si la classique « névrose » [qui donne lieu à une « névrose de transfert »], laquelle en installe la pertinence n’est plus en position centrale dans la psychopathologie contemporaine. 

En effet, aujourd’hui ce sont les questions clinico-théoriques concernant les états dits « limites », les perversions, les psychoses et les psychosomatoses, etc., qui soulèvent de l’intérêt et ont déplacé celui-ci du côté : 1) des étapes dites « primitives » du développement libidinal, 2) du narcissisme, et 3) de l’archaïque. 

Il faut reconnaître que les cliniques dites « contemporaines » [en d’autres termes tout ce qui renvoie au registre des « non-névroses »] ont alerté les psychanalystes sur le risque de réduction de la complexité due à l’hétérogénéité du psychisme si l’on ne devait s’en tenir uniquement qu’aux interprétations en rapport à ce « cadre tout fait » [« l’Œdipe, l’Œdipe, …rien que l’Œdipe »…, prônait-on à une époque] et sur l’arbitraire possible d’une référence à « l’œdipification à tout prix », ce qui conduirait alors au risque d’élaborations renvoyant à un système essentiellement « dogmatique ». 

Donc, depuis longtemps, nombre de psychanalystes ont insisté sur les ravages causés par des interprétations en termes uniquement œdipiens d’un matériel de nature différente, ce qui conduit alors au risque d’un traitement qui ne serait pas en mesure de permettre le développement des multiples modalités de compréhension d’un fonctionnement psychique en souffrance d’altérité.

La question centrale qui concerne l’Œdipe, et sa pertinence en tant que modèle, revient ainsi, aujourd’hui, à son utilisation pour introduire de l’intelligibilité et du sens dans les manifestations de l’inconscient tel que celui-ci peut être compris par les psychanalystes freudiens. 

Du fait de la dialectique entre sa forme directe et sa forme inversée (homosexuelle), la force organisatrice de l’Œdipe, qui induit la question des identifications et des relations d’objet, est un « attracteur » (M. Ody) dans tous types de fonctionnement psychique. De ce fait, il permet de tendre vers un niveau supérieur de fonctionnement (lequel, par ailleurs, « peut-être un des buts de la cure psychanalytique », B. Brusset). 

En réalité, le complexe d’Œdipe dans ses différentes dimensions a pour les analystes (du fait de leur propre analyse et de leur pratique analytique) un statut d’évidence : il est pour eux « l’alpha » et « l’oméga » du déterminisme inconscient dans les choix d’objet, dans les avatars des liens d’amour et de haine, dans les effets de la perte et dans les identifications, donc dans les rapports identitaires à soi et à l’idéal dans la dimension hétérosexuelle et homosexuelle (Œdipe positif et négatif, direct et inversé, dominant et récessif). 

De telles évidences sont passées dans la culture [non sans la banalisation qui en fait une grille de lecture toujours valide d’une manière ou d’une autre]. Le complexe d’Œdipe, dans une utilisation herméneutique, devient ainsi un moyen de « mise en tension », tant lorsque l’on est en présence d’une narration (d’un récit) que d’une biographie. 

Historiquement, les échecs de la cure type [1914, L’Homme aux loups ; 1926 : La suite de la cure de l’Homme aux loups, par Ruth Mac Brunswick] ont été le point de départ de la description des « états non-névrotiques » (peu susceptibles de développer une sacro-sainte « névrose de transfert ») lesquels sont venus au premier plan des interrogations concernant aussi bien la psychopathologie que la pratique psychanalytique. 

Est-ce à dire que le modèle de l’Œdipe devrait être supplanté par celui de l’élaboration de la « position dépressive » ? ou par celui qui concerne la « réparation du Self » (instance narcissique) ? ou, encore, par d’autres modèles plus récents, tels que ceux qui renvoient non seulement au négatif, mais au « négatif du négatif » ? 

La référence dogmatique à l’Œdipe s’inscrirait-elle alors dans l’effet d’un conservatisme aveugle ?, ou plus simplement ne relèverait-elle relever que de l’effet d’une pratique limitée aux bonnes indications de la psychanalyse ? 

Telles peuvent donc être les questions qui se posent… 

Depuis l’établissement de l’Œdipe comme noyau organisateur du fonctionnement psychique par S. Freud, certaines limites concernant ses propositions sont apparues [1]. Ainsi l’introduction par M. Klein de l’Œdipe précoce (ou archaïque), dès 1927, a joué un rôle majeur et la discussion de ce modèle reste d’actualité (Julia Kristeva, par exemple, parle d’ « Œdipe prime » et d’ « Œdipe bis »). L’Œdipe est aussi un enjeu essentiel en ce qui concerne l’organisation chez la fille de l’organisation du féminin et du maternel (F. Guignard). On a aussi parlé de prototype « d’Œdipe dans le primaire » (P. Aulagnier), d’ « Œdipe originaire » (C. Le Guen) et de « violence fondamentale » (« ou toi – ou moi ») qu’il révèle (J. Bergeret), etc. 

Ceci permet de rappeler les conceptions de trois auteurs français, qui font autorité : 

A) selon J. Lacan, l’inceste fondamental est l’inceste de la mère avec son enfant, dans un triangle préœdipien mère – enfant – phallus. Le père procéderait à la « coupure », par l’interdit de l’inceste et la Loi.[2]

B) Pour J. Laplanche [comme pour J. Lacan], l’Œdipe est un mythe parmi d’autres, étroitement tributaire de notre culture marquée par la théologie. Le mythe d’Œdipe serait une aide à la traduction des « signifiants énigmatiques » qui dans l’inconscient refoulé du sexuel infantile résulte des effets intrapsychiques de la « séduction originaire ». 

C) A. Green a insisté sur le fait que l’Œdipe, historique et structural, doit être considéré comme un modèle dont nous ne connaissons que des approximations, ajoutant que l’on a affaire non pas à un triangle « fermé », mais à un triangle « ouvert ». J’ajouterai, pour ma part, que celui-ci (le triangle) est rarement, pour ne pas dire exceptionnellement, isocèle 

Œdipe et cliniques non-névrotiques [et/ou dites contemporaines] 

Dans la clinique des organisations « non-névrotiques », l’Œdipe ne semble plus avoir tout à fait la même place. Les théories qui intéressent ses capacités non organisatrices interrogent à la fois (parmi bien d’autres) : l’absence ou l’insuffisance de la symbolisation, les rapports antagonistes du narcissisme et des objets, les difficultés à la création d’un espace transitionnel, les problématiques du lien et de la séparation mère-enfant (symbiose), la fantasmatique structurante de la scène primitive, la capacité à supporter l’exclusion, le deuil, la dépression ainsi que la prédominance de la destructivité, du narcissisme négatif par insuffisance du travail du négatif, etc. [3]

La question s’est donc trouvée déplacée du côté des conditions qui complexifient l’organisation œdipienne, ceci du fait qu’il semble que l’obstacle essentiel soit lié à la difficile transformation des triangulations primaires, dans leurs rapports à l’objet – notamment l’élaboration de la différence entre « bon » et « mauvais » objet –, en différence sexuelle entre le père et la mère, condition même de l’Œdipe. 

Comme annoncé plus haut, on a de plus en plus affaire aujourd’hui à la pathologie des « limites » : limites entre soi et autrui, entre penser et agir, entre réalité psychique et réalité extérieure (matérielle), et depuis quelques années, entre virtuel et réel… Fragiles, mal organisées, ces « limites » se désintègrent d’autant plus facilement que les limites de la société environnante se sont elles-mêmes assouplies, fragilisées, désorganisées… 

Ceci a pour conséquence que les éléments œdipiens, présents et actifs à partir de l’installation de la phase dépressive (celle que l’on voit se développer à la période dite de « l’angoisse de l’étranger », à peu près vers le huitième mois de la vie), ne s’organisent pas toujours en complexe d’Œdipe, ni même en complexe de castration. 

La théorisation des « états-limite », ou « non-névrotiques » [notamment à la faveur de la dialectique du modèle kleinien concernant les positions schizo-paranoïde et dépressive (SP D) (W.R. Bion)], s’est poursuivie sous l’angle de l’exploration des effets de la destructivité sur les liens avec les objets et sur les représentations dans l’activité de pensée. Les concepts freudiens de déliaison, de désinvestissement, de désintrication pulsionnelle ont pris tout son relief pour fonder un modèle de « l’inconscient du ça » (S. et C. Botella), différent de l’inconscient refoulé par absence des représentations structurantes de la vie psychique, même si, sous couvert du clivage, une activité intellectuelle et une relative adaptation sociale et professionnelle peuvent faire illusion. 

En somme, la psychanalyse contemporaine se fonde sur la nécessaire pluralité des modèles et ceci à la mesure des différences cliniques, ainsi qu’à l’hétérogénéité des niveaux du fonctionnement psychique et de l’organisation stratifiée de la réalité psychique. 

Je me dois d’ajouter que ces « nouvelles cliniques » ont conduit à faire place à « l’inter » et au « transgénérationnel » (A. de Mijolla ; H. Faimberg).[4]

Mutations / Changements de perspectives 

Nous savons, car nous le vivons au quotidien, combien la société occidentale est actuellement en train de muter – mutations qui vont du très large spectre des changements de valeurs concernant le noyau familial aux changements de structures psychopathologiques – et l’on peut ainsi se poser la question de la validité du postulat freudien d’universalité du complexe d’Œdipe… 

En effet, questions, retrouve-t-on chez la majorité des individus qui composent occidentale d’aujourd’hui le complexe d’Œdipe tel que S. Freud l’a décrit ? Si tel n’est pas le cas, retrouve-t-on les sous-structures et les éléments qui le composent ? Les découvertes post-freudiennes à l’ensemble de la problématique de l’Œdipe sont-elles en corrélation avec ce à quoi nous assistons concernant les capacités de symbolisation chez les très jeunes enfants ; et ceci, notamment, au regard du foudroyant développement des possibilités de l’intelligence artificielle basée sur un système binaire et l’exigence d’une succession de réponse par l’action (F. Guignard) ? 

Quoiqu’il en soit, les modifications profondes de la constellation familiale dans nos paysages occidentaux rendent de plus en plus aléatoires la question du fonctionnement psychique en ce qui concerne une alternance équilibrée du couple conflictuel « dualité (narcissisme) / tiercéité (Œdipe) ». Il semble, en effet, que les nouvelles générations présentent un autre rapport à la bisexualité psychique que celle décrite par S. Freud et les générations d’analystes qui l’ont suivi. 

Hédonisme, plus grande liberté des mœurs, acceptation sociale plus aisée de l’union libre et de l’homosexualité (le « mariage pour tous » et la question de la PMA – « procréation maternelle assistée »), place grandissante du rôle de la femme dans le modèle socio-économique actuel, valorisation de certains aspects de la transgression et de la violence (internet), tous ces facteurs semble donner naissance à des générations d’enfants bien plus précocement insérés dans le tissu social et groupal, et, très souvent, beaucoup moins « retenus » dans l’expression de leurs affects et de leurs désirs…[5]

Tout semble se passer comme si la structure de la « névrose infantile » (telle qu’a été proposée et décrite par S. Freud) perdrait du terrain de façon plus générale [et de plus en plus rapide dans les jeunes générations] : mais est-ce pour autant une raison suffisante pour que les psychanalystes rayent de leurs références métapsychologiques les sous-structures et les éléments qui composent l’Œdipe et son complexe ? 

La référence à l’Œdipe serait-elle en train de devenir anachronique ? 

L’extension du champ de l’analyse du côté des « états-limites », voire l’actuelle fascination exercée par les « limites de l’analysable », conduit à mettre de plus en plus l’accent sur les problématiques narcissiques, dès lors opposées aux problématiques œdipiennes (supposées autrefois les exclure). 

L’ensemble de cette évolution pourrait donner le sentiment que la référence à l’Œdipe serait (apparemment) de moins en moins pertinente dans notre pratique actuelle : position qui conduirait insidieusement et dangereusement, à une mise à l’écart des notions de pulsion, de sexualité infantile, et, pourquoi pas, du concept d’Inconscient lui-même… 

En fait, du point de vue clinique, il est essentiel d’envisager le complexe d’Œdipe dans son double statut à la fois pulsionnel et narcissique. Du fait de la régression qu’implique la situation analytique les traces mnésiques du conflit œdipien sont associées aux motions pulsionnelles prégénitales et donc avec les problématiques narcissiques archaïques… 

C’est ainsi que l’on doit comprendre, et retenir, que certaines formes de défenses narcissiques ont pour certains patients une fonction « quasi vitale » dans la lutte contre la déliaison pulsionnelle… Elles ont partie liée avec la compulsion de répétition et tendant à se rigidifier dans des formations de caractère ou dans des aspects d’un narcissisme de mort « désobjectalisant » (pour rappeler l’expression d’A. Green). 

La littérature concernant les « états-limite » [6] multiplie les exemples de fonctionnement psychique qui, parce qu’ils empruntent au modèle de l’acte plus qu’à celui de la représentation, renvoient à des failles précoces de l’organisation du Moi (liées par ex., à la « non-différenciation précoce du Moi / non Moi », D.W. Winnicott), lesquelles mettent en cause les qualités du narcissisme primaire et les bases mêmes de l’identité.[7]

Dans ces cas difficulté fondamentale est liée aux capacités de l’activité représentative (prévalence de l’acte sur le fantasme), ainsi qu’à la tolérance de la psyché au « caractère “fondamentalement perdu” de l’objet »… Les défaillances de l’activité représentative ne permettant alors le déploiement naturel des opérations de condensation / de déplacement / de glissement métaphorique / de symbolisation, etc., qu’avec difficulté. 

De ce fait, il semblerait qu’il n’y aurait pas eu d’installation possible de « jeu de la bobine » (« Fort, Da » ; S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir) : la mère deviendrait d’autant plus impossible à perdre (et être ainsi « objectalisée »), qu’elle n’aurait pas permis que « la perte d’elle-même » puisse être élaborée. « Être deux », « n’être rien que deux », serait dès aux fondements de la « demande réparatrice » réclamée par le / la patient(e)… 

La question qui se pose devient alors celle de saisir les raisons pour lesquelles les perturbations d’ordre narcissique viennent faire obstacle au déploiement du conflit œdipien et aux solutions élaboratives qu’il permet. Cela suppose que l’on prenne en compte la nature des perturbations narcissiques, dont le niveau structurel, le degré de gravité, comme les manifestations cliniques, peuvent être très variables. 

Par exemple – et à titre d’exemple – si dans ce type de configuration psychique (« non-névrotique ») la conflictualité œdipienne semble apparemment représentable (les personnages – père / mère / grands-parents / fratrie, etc.), et que les tensions liées au drame bien repérables), le problème central qui se pose va cependant se situer à un tout autre niveau : à savoir celui d’une haine inconsciente absolue de la sexualité des parents ; cette haine tenace de l’un ou de l’autre des deux parents, voire des deux, est à l’évidence liée à la déception qu’entraînent ces objets d’amour (la mère, en général), mais elle est surtout liée à ce que les sujets ont pu dans leur petite enfance éprouver (blessure narcissique et humiliation) inconsciemment face à la sexualité des parents (ex : la « scène primitive » et ses effets chez l’Homme aux loups, 1914).[8]

Pendant le travail analytique, l’analyste finit par penser que ce qu’ils retournent contre eux (leur « haine de soi » qui est souvent mise en avant), ou qu’ils projettent sur l’autre, n’est autre que le traitement inconscient de la haine vécue à l’égard des relations sexuelles des parents, laquelle finit par être recouverte par le « voile noir » du déni, du désaveu et de l’irreprésentable. La seule forme du lien entre les parents qui soit admis est celui de la représentation des parents liés entre eux pour combattre et détruire le bonheur de l’enfant, ou mettre en œuvre son meurtre, véritable fantasme de désir inversé.[9]

Il devrait y avoir donc, à un moment, l’obligation d’accepter à devoir renoncer et de pouvoir se tourner vers de nouveaux objets et de nouvelles sources de satisfaction : mais ce renoncement n’est pas envisageable car ce qui est prévalent c’est l’attachement au « mauvais » objet, au négatif qu’il sous-tend, objet le plus souvent supporté par l’imago maternelle et qui rend, dans ce cas comme, la triangulation avec le père est devenue impossible ! 

Par ailleurs la représentation de l’objet (mère absente, mère présente mais « ailleurs », mère « froide », mère « inerte », mère trop « présente » ou trop « intransigeante », etc.) fait que celui-ci, n’ayant pas pu combler les désirs d’amour primaires (donc ayant été peu pourvoyeur de plaisir à la source), n’est plus ou pas digne de confiance… et en devient, de ce fait, entre autres, haïssable… Le négatif est installé et c’est alors l’attachement au négatif (attachement à la haine destructrice) qui à lui seul (ou à elle seule) vient représenter l’ « amour » que le sujet a pour l’objet 

Traces des motions œdipiennes 

Cependant refoulées (réprimées, déniées, ou clivées) les motions œdipiennes (primaires) restent très actives dans l’inconscient. Elles ne cessent d’alimenter les sources pulsionnelles inconscientes (le « désir ») et de mettre en œuvre une dynamique conflictuelle permanente et ouverte dans la vie psychique. La résolution du complexe n’est jamais achevée, aussi plutôt que de parler de « résolution » il est préférable de parler de « solutions » (M. Perron-Borelli), ou d’aménagements variables qui peuvent être trouvés comme issues au conflit. 

Qu’est-ce qui a pu empêcher le sujet de trouver une / des solution(s) ? 

Dans les cas évoqués ce sont des facteurs traumatiques (traumatismes primaires – véritables « trauma ») qui entraînent des carences narcissiques précoces… du fait que les excitations d’ordre sexuelles ne sont pas rendues maîtrisables en raison des distorsions dans les liens primaires avec l’objet maternel (pas de « couverture narcissique » maternelle suffisante liée aux échecs de la « capacité de rêverie » de la mère – W.R. Bion –, ou du manque de « préoccupation primaire » maternelle – D.W. Winnicott). Cependant il est difficile d’admettre que les éléments pulsionnels constitutifs de l’Œdipe n’aient pas pu être autrefois vécus d’une quelconque façon… 

Il faut aussi par ailleurs souligner que la violence conflictuelle de l’Œdipe infantile ne cède en rien à la violence pulsionnelle et que, de ce fait, elle peut être elle-même gravement traumatique. Ainsi, les souhaits de mort œdipiens ne peuvent que réactiver et renforcer les pulsions destructrices archaïques qui, en cas de fragilité du Moi, reprennent leur potentialité de déliaison. 

L’angoisse de castration (de séparation, ou de perte, dont la valeur organisatrice liée à sa symbolisation exige une longue élaboration du conflit œdipien) peut – faute de cette élaboration et de refoulements secondaires suffisamment efficaces – réactiver et surcharger les angoisses narcissiques, comme les angoisses archaïques auxquelles elles ne cessent de renvoyer : le conflit œdipien peut alors perdre toute potentialité organisatrice et devient désorganisateur de par son impact traumatique. 

Exemple clinique 

Afin d’illustrer mes propos, j’évoquerai à présent les souvenirs de la cure que Harry Guntrip fit avec Winnicott dans les années 1970 [10]. Il s’agit d’un document clinique unique et très touchant d’un psychanalyste anglo-saxon, Harry Guntrip, quiquelques années avant sa disparition – réélabore ses deux analyses, la première avec Ronald Fairbairn, et la seconde avec D.W. Winnicott. Le compte rendu de cette dernière concerne un trauma primaire (en relation avec un objet primaire défaillant) qui vient entraver le développement d’un Œdipe secondarisé et organisateur et dont l’expression traumatique s’est traduite au travers d’un souvenir-écran de ses trois ans (« la mort du petit Percy ») qu’il rapporte ainsi : 

« Les sept premières années de ma vie […] correspondirent à la période la plus troublée de mon existence […] J’avais deux ans à la naissance de Percy et trois ans et demi quand il mourut » ; il s’ensuit une description d’une mère qui, très tard dans sa vie, avouera à son fils qu’elle n’aurait « jamais due se marier, ni avoir d’enfants […] ni même jamais avoir compris les enfants, car elle ne les “supportait pas” ». 

Le souvenir écran est celui-ci : 

« Elle (la mère) me raconta qu’à trois ans et demi j’étais entré dans la pièce où elle était et que j’avais vu Percy étendu, mort et nu sur ses genoux. Je m’étais précipité, j’avais saisi Percy dans mes bras en disant : “Ne le laisse pas partir. Tu ne le reverras jamais”. Elle m’a fait sortir de la pièce. Je fus alors atteint d’un mal mystérieux. On me crut perdu […] Le souvenir de cette période était totalement refoulé et l’amnésie persista tout au long de ma vie, au cours de mes deux analyses, jusqu’à l’âge de mes soixante-dix ans, c’est-à-dire jusqu’à il y a trois ans. Mais ces faits restaient vivants en moi et ressurgissaient sans être reconnus, dans des évènements analogues, très espacés. » 

Le « mal mystérieux » se traduisait par des « épuisements », notamment en relation avec des personnages investis, lesquels, pour une raison ou une autre, disparaissaient de son champ relationnel. 

De sa première analyse, H. Guntrip rapporte qu’il a pu analyser ses liens avec la « mauvaise mère ». En effet, R. Fairbairn, très âgé à l’époque, tomba malade et l’analyse (qui, avec son accord, ne pouvait être poursuivie) se termina avec l’interprétation suivante : 

« Je crois que depuis ma maladie, je ne suis ni votre bon père, ni votre mauvaise mère, mais votre frère mourant sur vous… ».

De sa seconde analyse avec D.W. Winnicott, H. Guntrip rapporte qu’elle le conduisit au rétablissement de l’imago d’une mère « suffisamment bonne », tout en ayant analysé que ce n’était pas seulement à cause de « l’effondrement » ressenti après la mort de Percy (en « identification » à son frère mort) mais aussi en raison de la « crainte de rester seul avec une mère incapable de le garder » (de s’occuper de lui)… Bref l’analyse se termine sans que H. Guntrip ait véritablement retrouvé la trace de ses souvenirs personnels de la vie et la mort de Percy (en fait, la levée de son amnésie infantile)… Et voilà qu’il apprend que D.W. Winnicott, dont la santé se fragilisait, vient de mourir. S’ensuit une série de rêves dont le premier était à ses yeux « saisissant » : 

« Je vis ma mère, noire, immobile, regardant fixement devant elle, m’ignorant complètement, alors que j’étais assis à côté d’elle, la regardant, me sentant comme gelé dans mon immobilité. » 

Puis : 

« Dans un rêve, âgé de trois ans, j’étais reconnaissable et me tenais au landau où se tenait mon frère qui avait à peu près un an. J’étais tendu, regardant anxieusement ma mère à ma gauche, pour voir si elle faisait attention à nous. Mais elle regardait fixement au loin, nous ignorant, comme dans le premier rêve de cette série. » 

Et encore : 

« J’étais avec un autre homme, mon double, et tous les deux nous cherchions à atteindre un objet mort et à nous en saisir. Soudain, l’autre homme s’affaissa comme une masse. Immédiatement, le rêve changea. C’était une pièce éclairée où je vis de nouveau Percy. Je savais que c’était lui, assis sur les genoux d’une femme qui n’avait ni visage, ni bras, ni seins. Elle n’était plus qu’un giron où s’asseoir, pas une personne. Il avait l’air terriblement malheureux, le coin de sa bouche étaient abaissés, j’essayais de le faire sourire… » 

H. Guntrip décrit alors la redécouverte du « souvenir de son effondrement » lorsqu’il vit son frère mort… Mais à ses yeux, il fait plus – et c’est le moment important de son témoignage – car, grâce à ses rêves, il revient à une période « antérieure à la mort de Percy… » et donc à son effondrement (conséquence d’un trauma primaire). Avec l’aide de l’analyse, D.W. Winnicott a permis à H. Guntrip – après la fin de l’analyse et à la faveur de sa disparitionde pouvoir : 

« […] rétablir une relation vivante avec cette partie du moi antérieurement perdue et qui était tombée malade en raison de la défaillance de ma mère à mon endroit. En prenant sa place à elle¸ lui, Winnicott, a rendu possible le souvenir de la mère dans une reviviscence effective et onirique de son détachement schizoïde paralysant. ». 

On pourra voir ici les prémisses de ce que l’on trouve sous la plume d’A. Green, à propos de ce qu’il a appelé une conjoncture de « mère morte » (une dépression primaire). Ici, chez H. Guntrip, l’état d’effondrement précoce se révèle, après de nombreuses années d’analyse, par une « dépression de transfert ». 

On peut faire l’hypothèse que ce tableau est sous-tendu par l’obligation de consoler, voire de soigner la mère, au détriment de sa propre vie psychique infantile, compromettant ainsi toute triangulation. Ici, il ne s’agit pas d’une relation objectale à une mère œdipienne, mais d’une identification narcissique traumatique à un objet primaire, sous-tendue par la haine, ce qui fait de cette mère un objet dont on ne peut se « défaire » et confinant à ce que l’on peut entrevoir comme étant une dépression essentielle. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 14 février 2013

Références et notes

[1] Il suffit de penser à l’Œdipe féminin dont les particularités n’ont été envisagées que plus tardivement et sous la pression de la vive contestation du phallocentrisme de sa théorie par des analystes femmes (mais aussi, dès à l’époque, par des hommes ; voir S. Ferenczi, E. Jones, entre autres). S. Freud lui-même en est venu à douter de l’existence d’un complexe d’Œdipe féminin compris comme simple transposition du modèle masculin. La description de la période dit préœdipienne chez la fille (1931) (et aussi, plus courte, chez le garçon), a ouvert un champ de recherche qui a pris une place différente dans les divers courants de la psychanalyse postfreudienne. Je rappelle que la différence flagrante entre garçon et fille réside dans le choix d’objet : Pour le garçon, pas de changement, la mère demeure l’objet privilégié et l’arrivée du père (ou du moins la reconnaissance que la mère a un père en tête) vient sceller l’interdit de l’inceste et la menace de castration ; Pour la fille, le changement est dicté par la déception précoce du lien à la mère – et ce déplacement peut constituer en soi une trahison – aggravée par le désir de prendre sa place auprès du père ; le risque encouru est majeur : perdre l’amour de la mère, c’est-à-dire perdre cette affection essentielle qui assure l’investissement narcissique qui permet d’avoir le sentiment d’exister et d’assurer la continuité du moi (le sentiment « d’être »). 

[2] Les données ethnologiques ont contribué à laisser ouvert un débat fondamental : celle de l’universalité de l’interdit de l’inceste. Cependant lorsque l’on parle « d’inceste », de quel « inceste » s’agit-il ? En fonction d’options théoriques fondamentales, l’accent est mis sur l’inceste fils-mère (parfois fils-père), père-fille (ou parfois mère-fille) (F. Héritier : « l’inceste dit de deuxième type »). Dans notre culture, le complexe d’Œdipe est une articulation symbolique entre l’individuel et le culturel, cependant qu’en est-il dans d’autres cultures ? 

[3] Ainsi en est-il dans cette figure d’Anti-œdipien décrite par P.-C. Racamier, laquelle d’après l’auteur se caractérise par son opposition au dégagement de la séduction narcissique normale entre la mère (ou son entourage) et l’enfant. Celui-ci reste confondu, confusionné et annexé par une structuration anti-œdipienne, déniant la différence des sexes, des générations, des vivants et des morts. Là règne le monde de la « perversion narcissique ». 

[4] Le retour à la légende d’Œdipe a illustré le rôle des parents et de l’Œdipe des parents dans ses particularités. Jocaste illustre le déni de l’interdit de l’inceste mère-fils et ses effets dans le désir d’enfants et sur les enfants, Laïos abandonne son fils et l’expose dans la forêt parce qu’une prédiction fait de lui son futur assassin. Pédophile, il séduit Chrysippe, le fils du roi Pélops qui l’avait hébergé… Quelle peut être l’incidence de tels parents sur l’enfant ? 

[5] On observe une excitabilité sans limites de la génitalité infantile, caractérisée par un mimétisme de la sexualité adulte, expression directe du déni de la différence des générations… Les enfants ne vivent plus leur enfance, et leur apparent hyper-maturité apparaît être une pseudo-maturité… 

[6] La problématique des états-limites se présente comme une réplique (au sens sismologique du terme) à l’impact, sur la théorie psychanalytique, de l’introduction du concept de narcissisme (primaire). C’est ce que S. Freud indique lorsqu’il fait référence au conflit entre libido narcissique et libido objectale (qui est au cœur de la problématique des états-limite) comme une représentation d’attente du conflit psychique entre les couples d’antagonistes de la première topique (faim et amour) et de la seconde (Éros et pulsion de destruction). 

[7] Laquelle non différenciation primaire a des conséquences secondaires sur la différence des sexes et des générations (fonctionnement « anté-œdipien », décrit par P.-C. Racamier), ceci prenant alors une valeur, et par la suite un caractère, traumatique…

[8] Ce n’est pas tant d’en avoir été exclu (haine de l’exclusion) qui s’est intériorisé, mais la nécessité de la supprimer pour supprimer toute source d’excitation blessante pour l’omnipotence narcissique. 

[9] Quand ils prennent conscience de leur violence destructrice radicale concernant la représentation de l’union des parents, ceci devient un pas effectué déterminant. Une des questions tout à fait intéressantes posées par le fonctionnement psychique de ces patients est de savoir comment ils se sont servis de l’interdit de l’inceste et de celui du meurtre du père. Bien qu’ils l’aient « connus » et « reconnus », ils ne s’en servent pas pour eux-mêmes, et le narcissisme est mis au service de ce déni de réalité… Il existe toujours un secteur, bien camouflé, où l’interdit de l’inceste est nul et non advenu, et ceci sous couvert de passions respectables. 

[10] Guntrip H (1975), Mon expérience de l’analyse avec Fairbairn et Winnicott – Dans quelle mesure une thérapie psychanalytique peut être dite achevée ?, in Nouvelle Revue de Psychanalyse, N°15 printemps 1977, « Mémoires », p. 5-27.

Corps et psyché à l’épreuve du maternel

La rencontre corporelle avec le nouveau-né, préparée par toutes les transformations physiologiques de la grossesse, tient une place majeure dans les bouleversements de l’après-naissance. P.-C. Racamier, dans son riche travail sur la maternalité psychotique avait insisté [1] sur la réactivation, lors d’une maternité, de problématiques liées aux différents moments du développement libidinal. En effet, la rencontre avec le corps et la pulsionnalité de l’enfant réactive brusquement des motions pulsionnelles multiples qui nécessitent une défense en urgence. Les pulsions du bébé viennent attaquer les refoulements du sexuel infantile de la mère. L’afflux sensoriel demande la mise en place d’un pare-excitation suffisant. Sinon la « folie maternelle » pour reprendre l’expression d’A. Green [2] risque de ne pas être suffisamment tempérée et la mère peut alors osciller entre le Charybde d’une défense massive et le Scylla d’une excitation débordante : défense contre cette pulsionnalité chaotique, avec un refus de tout échange sensoriel avec l’enfant, ou excitation dévastatrice qui ne peut se transformer en une sensualité apaisante, ni pour l’un ni pour l’autre. Le travail psychique est intense qui permettra de transformer un sensoriel effractant en un sensuel tendre et psychiquement nourricier pour l’un comme pour l’autre.

J’ai travaillé à travers la métaphore du sein oral, urétral, anal, phallique, la complexité des reviviscences pulsionnelles plus précisément lors de l’allaitement : car l’allaitement est paradigmatique des bouleversements du post-partum, dans l’incarnation qu’il propose, mais l’excès sensoriel est intrinsèque à la maternité, qu’il y ait ou non allaitement, et demande un intense travail psychique d’intégration. Je parle de métaphores mais l’ancrage corporel des représentations n’est jamais loin et l’allaitement joue un rôle central dans la réémergence de certaines pulsions partielles. Il participe de cette réactivation non seulement dans la mesure où certaines fixations prégénitales trouvent à s’y déployer mais aussi parce qu’une fantasmatique particulière l’infiltre dans laquelle tous les liquides corporels peuvent se confondre et s’échanger. Lait, sang, sperme, urine se mêlent et se confondent. Or la prise en considération de cette fantasmatique des liquides permet de retrouver au-delà de la classique opposition entre sein nourricier et sein érotique, l’intensité, la permanence de la force des premières expressions pulsionnelles. Cette fantasmatique des liquides, aussi angoissante soit-elle parfois, cherche à qualifier, dans la figuration, le péril interne d’un excès pulsionnel en prise direct sur un sensoriel déroutant, intrinsèque à la maternité. 

Notre culture témoigne de la force et de la permanence du clivage des représentations du sein dans l’imaginaire collectif : les seins qui s’affichent aux murs de nos musées ou sur les panneaux publicitaires restent généralement ou des emblèmes d’une maternité épanouie qui se veulent loin de toute connotation sexuelle ou des seins objets de séduction, signifiants érotiques sans ambiguïté. Cette disjonction traditionnelle entre le sein nourricier de la mère et le sein érotique de la femme interroge certes des fantasmes masculins récurrents : on reconnaît là l’opposition entre la maman et la putain, cette problématique masculine d’opposition, de conflit entre le maternel et le féminin lié à l’interdit de l’inceste et aux vœux œdipiens, que Freud a magistralement mis en lumière dans ses contributions à la psychologie amoureuse… Mais loin d’être une problématique masculine, la clinique analytique montre non seulement combien cette disjonction entre sein de femme et sein de mère est au cœur de bien des difficultés dans le devenir mère d’une femme (et dans le devenir femme d’une mère…) mais aussi combien la place du sein dans le psychisme féminin est complexe et largement sous-estimée.

« Le sein nourricier de sa mère est pour l’enfant le premier objet érotique, l’amour apparaît en s’étayant à la satisfaction du besoin de nourriture (…) la mère acquiert une importance unique, incomparable, inaltérable et permanente et devient pour les deux sexes l’objet du premier et du plus puissant des amours, prototype de toutes les relations amoureuses ultérieure ». [3] 

Sein nourricier, objet érotique… Pour l’enfant, nul doute : la pensée de Freud est affirmative, tenace sur ce point. Le sein nourricier est bien un objet érotique, le premier, le plus fou, le plus radical. Si Freud fit scandale en affirmant la valeur proprement sexuelle des premiers désirs et plaisirs de l’enfant, il glissa pudiquement devant l’énigme de la sexualité maternelle. Il put penser les plaisirs et désirs de l’enfant, il lui fut plus difficile d’interroger ceux de la femme devenue mère, sauf en quelques passages fulgurants en particulier dans « Un souvenir de Léonard de Vinci». 

Concernant l’allaitement, on ne peut disjoindre la femme de la mère, ni la mère de l’enfant. La mère donnant le sein, lui offre un objet étrange, porteur du monde qui est le sien, riche de ses angoisses et de ses rêves. Le sein de la femme/mère, dans un impossible partage, la relie tant à l’homme désiré qu’à l’enfant, fruit de cet amour. Un sein peut-il être à la fois nourricier et érotique ? Ces questions nous confrontent à la difficulté à ne pas disjoindre sexualité infantile et sexualité de la femme/mère. Il faut tenter de comprendre comment la pulsionnalité de l’enfant vient réveiller la sexualité infantile maternelle, comment celle-ci a pu s’intégrer ou non dans le devenir mère d’une femme et dans sa relation à l’homme qui lui a permis de l’être. 

L’hypothèse du caractère défensif des partages du sein est confirmée par l’examen attentif de la fantasmatique du lait dont les discours médicaux anciens montraient toute la virulence, et dont la clinique d’aujourd’hui offre d’autres témoignages. Cette virulence qui fait retour témoigne du fait que les inscriptions des partages et des stratégies de défense ne joue pas seulement contre la tentation incestueuse œdipienne. Je ne peux développer ici ce que j’ai longuement travaillé dans Sein de femme, sein de mère : j’y montrais comment – tant dans la clinique des femmes allaitantes d’aujourd’hui que dans les traditions médicales anciennes – le lait représente une “ humeur ” du corps hautement symbolique, qui renvoie à tous les liquides corporels, chargés de puissance comme de crainte. Dans les croyances traditionnelles, le sang féminin, ce sang des menstrues tout particulièrement ambivalent, a nourri l’enfant dans la matrice, puisqu’il a cessé de couler lors de la grossesse, et le lait maternel est une transformation seconde de ce même sang menstruel. Un des premiers textes consacrés aux soins de l’enfant et écrit en français, dit fort clairement ce qui sera constamment repris : « et n’est le lait autre chose sinon le même sang, qui a pris seulement changement de couleur dans les mamelles » [4]. Cette coction, ce blanchiment, Ambroise Paré l’attribue à la providence divine :

« Car si elle se fut oubliée (ce que jamais n’a fait) de laisser couler le sang en la substance et couleur rouge, la femme nourrice eût eu en horreur de voir ainsi épandre son sang : et cela aussi eût été odieux à l’enfant de le sucer pur et rouge de la mamelle; joint que nous n’eussions eu de beurre ni de fromage. Pareillement les assistants eussent abhorré de voir la bouche et les tétins de la mère sanglants : bref, Dieu a fait toutes ses œuvres par une très grande sagesse ». [5] 

Du sang de la femme au lait de la nourrice s’est opérée une cuisson purificatrice qui cache l’abomination d’un sang qu’on ne saurait voir : au-delà du liquide vital dont l’épanchement signe la mort, se devine le sang menstruel toujours redouté (Cf. à ce sujet, par exemple, P. Camporesi (1988) [6].

L’allaitement suscite une ambivalence généralement masquée par l’idéalisation dont il est l’objet. Le lait est un liquide nourricier chargé d’une excitation potentiellement dévastatrice. Or, si l’allaitement peut être l’occasion d’une jouissance partagée, d’une transmission érotique sereine, le sein, unique et multiple, conflictuel et jouissant peut être l’objet de partage impossible, de négociations pathétiques comme l’allaitement peut devenir le champ privilégié d’expression de certaines fixations pulsionnelles ou de modalités caractérielles défensives. 

« L’orgie de la tétée » ou les violences du prégénital

« L’orgie de la tétée », pour reprendre une expression de Winnicott [7] est celle de plaisirs, de désirs perdus, ou, plus exactement, en partie refoulés, en partie réunis sous le « primat génital », en partie sublimés. De plaisirs, de désirs, et par là même d’angoisses et de défenses. Une mère n’est plus cet enfant « pervers polymorphe » jouissant impunément de ses pulsions partielles… Face à leur reviviscence, à la résurgence de fantasmes archaïques, peut-on s’étonner de voir certaines mères, dans une perception préconsciente juste de cet aspect de l’allaitement, choisir le biberon qui fonctionne alors, pourrait-on dire, comme un « pare-excitation » nécessaire, indispensable au maintien de leur équilibre interne ? Si certaines femmes peuvent se permettre une relative « régression » positive, témoignant de la souplesse de leur économie psychique, pour d’autres, cela peut représenter un risque qui déborde leur capacité d’intégration personnelle à ce moment-là.

Selon l’économie libidinale qui est la sienne, les méandres propres de son histoire, telle mère développera plus particulièrement certaines expressions pulsionnelles et certaines défenses. Les fixations prégénitales féminines colorent souvent de manière caractéristique et différenciée l’allaitement. Mais on ne saurait rigoureusement délimiter le jeu entre « sein oral », « sein anal/urétral » ou « sein phallique » tant leurs composantes peuvent renvoyer l’un à l’autre, ou servir à éviter l’angoisse qu’il suscite. La fantasmatique des liquides infiltre ces partitions et les valeurs fantasmatiques du lait permettent une confusion et une transformation de toutes les « humeurs du corps ». Se dégageant d’une logique duelle, la richesse de la fantasmatique lactée complexifie la dialectique sein nourricier/sein érotique et ainsi peuvent s’articuler champ de la prégénitalité et champ œdipien. Il va de soi qu’évoquant les phases du développement libidinal, il ne s’agit pas de s’y référer dans une perspective développementale mais de souligner, comme le fit Freud, ce qui, de ces modalités pulsionnelles prégénitales, « acquiert une représentation permanente dans l’économie de la libido et dans le caractère de l’individu ». [8]

Le sein oral

Le sein oral est celui qui convoque avant tout la béatitude d’un fantasme de transfusion, de liquidités partagées et nourricières, en une logique de vases communicants mais son revers sombre est celui d’angoisses vampiriques. Celles-ci se disent parfois avec ces mots tout simples : « il boit toute mon énergie, il m’a vidé ». Le sein oral est celui de la réversibilité de fantasmes cannibaliques comme l’avait souligné B. Lewin quand il écrivait : « Manger, être mangé… L’interchangeabilité de ces deux termes est intrinsèque à la psychologie orale » [9]. 

Le « sein oral » est celui d’une possible confusion, d’un virtuel vampirisme. Le conflit entre passivité/activité, pour être maîtrisé à travers l’analité, pour y prendre ses traits distinctifs, trouve son origine néanmoins dans l’oralité. L’allaitement confronte la mère à un globalisme des émois, qui ne sont pas seulement ceux du nourrisson, en un rapport étrange dans lequel activité et passivité se confondent. Freud disait que « La mère est, dans tous les sens du terme, active face à l’enfant ; même de l’allaitement, vous pouvez aussi bien dire : elle allaite l’enfant, que : elle se laisse téter par l’enfant » [10]. Elle se laisse téter… activité passive, passivité active ? La mère est certes active , et cependant elle est renvoyée à une nécessaire passivité.

Globalité, confusion, réversibilité entre position passive et active, l’oralité est le domaine dans lequel les dichotomies se brouillent, les distinctions ne peuvent être maintenues : cette indétermination, cette confusion, ce globalisme peuvent être difficilement supportés par certaines mères qui mettent en œuvre des défenses variées pour aménager cette situation. Car si la confusion peut être vécue dans la douceur de la transfusion liquidienne, elle peut aussi réactiver des angoisses de perte des limites.

Le sein anal 

Le sein « anal » vient contrer ces fantasmes de dissolution et la maîtrise des produits corporels se trouve au cœur de certaines angoisses suscitées par l’allaitement. « Sein anal », sein « urétral », ici, sans distinction, dans le même mouvement de maîtrise, de rejet, de formations réactionnelles… la fantasmatique du lait se prête à cette confusion et la valence excrémentielle est le point commun.

Le sein anal est celui d’une production ambivalente, dont la blancheur n’écarte pas toute trace de souillure ou de contamination. Sein d’un lait trop abondant ou trop rare, d’un lait « qui a tourné » ou qui est « comme de l’eau », il est porteur d’une tentative de maîtriser ce liquide difficilement contrôlable, de négocier le don et d’en contrôler le parcours. L’allaitement peut être une relation toute autre que fluide et les règles anciennes disaient bien l’anxiété maternelle qui se retrouve ailleurs, dans le contrôle temporel des tétées ou la surveillance des selles. 

Le sein anal, loin de se résumer à une problématique de contamination, de corporel excrémentiel, porte aussi en lui les valences particulières du don et de la maîtrise, et peut être un point de butée face à la potentialité de régressions dangereuses. La manière de manipuler un bébé, de lui donner ou retirer un sein, de lui imposer un rythme de tétée montre comment une mère peut lutter contre des résurgences d’angoisses archaïques – perte de limites, dévoration, dissolution – et tenter d’agir une maîtrise que l’allaitement met à mal.

Si l’oralité est marquée par un globalisme des positions, le sein anal est bien celui qui cherche à contrer la passivité et à lutter contre l’emprise pulsionnelle de l’enfant sur la mère. Vecteur d’angoisse et de tentation d’omnipotence, il rejoint alors le sein phallique, glorieux de sa plénitude et riche de son exhibitionnisme.

Le sein phallique 

La valeur phallique-narcissique du sein n’a pas attendu l’allaitement pour se manifester. Elle est celle qui courbe l’échine des adolescentes ou les fait arborer fièrement une poitrine naissante. L’allaitement, dans l’expansion manifeste de la poitrine féminine peut parer celle-ci d’attraits particuliers. Mais au-delà des jeux de caché-montré d’un allaitement ostentatoire ou pudiquement détourné, le sein phallique est aussi un organe excréteur, qui ne se contente plus d’un rappel métaphorique du pénis. Gonflé, turgescent, appelant à quelque soulagement, il peut être ressenti comme un organe inconnu, étranger, et rejeté dans son exigence corporelle. Si les fantasmes de fellation sont souvent bien refoulés, une femme allaitante peut néanmoins en rêve chercher désespérément quelque préservatif suffisamment large pour contenir le lait d’un sein qui coule à flot… Le sein phallique est aussi celui de l’allaitement comblant d’une femme qui y retrouve la complétude de la grossesse et pare son sein nourricier de la valeur phallique que possédait pour elle le fœtus. Ce sein d’une plénitude à laquelle il peut être difficile de renoncer rend parfois ardu le sevrage alors vécu comme une castration particulière, une blessure narcissique ravivant les intensités du complexe de castration infantile. La femme perd à la naissance ce « pénis en elle » que représentait l’enfant et il est licite de considérer que l’allaitement permet une atténuation de cette blessure, une compensation à cette perte fantasmatique que l’enfant réel ne peut totalement effacer, et que l’allaitement permet de retrouver « au-dehors » quelque chose qui existait « au-dedans ». 

Certaines femmes qui allaitent dans un vécu de béatitude inégalé ne sont pas sans rapport avec les femmes qui n’aiment que les nourrissons décrites par H. Deutsch [11]. Sein, pénis, bébé… Dans un « équilibre » narcissique particulier, l’allaitement peut tenir lieu de satisfaction érotique directe au détriment d’autres satisfactions possibles. Comme si la libido était restée fixée au stade phallique-narcissique et que l’équation fantasmatique bébé-sein-pénis soit désormais figée, sans ouverture possible vers une jouissance grâce au pénis de l’autre, sans que « l’envie du pénis » ait été remplacée par son désir.

Le sein maternel et érotique : un impossible « sein génital » ?

Le poète Clément Marot a magnifiquement dit les charmes de ce « tétin de femme entière et belle » que l’homme a su rendre mère de par son désir et ce poème fut le fil rouge de mon travail : 

[…] Tétin qui t’enfles et repoulces
Ton gorgias de deux bons poulces
A bon droict, heureux on dira,
Celui qui de laict t’emplira

Faisant du tétin de pucelle
Tétin de femme entière et belle.

Le sein chanté par Clément Marot, ce sein gonflé de lait d’une relation érotique, est heureusement partagé entre mère/femme, père/amant, et enfant. Et certaines traditions mythologiques africaines peuvent exprimer clairement que le lait serait le sperme du père et que l’allaitement demande un coït régulier…Cependant chaque histoire individuelle peut témoigner d’une tension entre valence érotique et nourricière du sein, cette tension que notre iconographie occidentale dévoile aussi bien dans la glorification de l’allaitement des vierges gothiques que dans les seins érigés de publicités ambiguës. 

Il convient ici de revenir sur l’aspect œdipien de la maternité, car souvent l’attention portée à l’investissement maternel de l’allaitement induit à se focaliser sur les liens précoces au détriment de l’appréciation de la complexité globale du développement psycho-affectif de la jeune mère, qui pour être mère, n’en a pas moins été femme… Privilégier le sein nourricier au dépend du sein érotique sert souvent à se défendre d’une victoire oedipienne inconsciemment redoutée : posséder un sein érotique et nourricier, être à la fois femme et mère, c’est non seulement rivaliser avec sa propre mère, mais bien se rendre coupable d’un trop de réussite… La partition entre sein érotique et sein maternel permet donc bien souvent à la mère de se protéger contre la résurgence de ses désirs œdipiens, devant ce que l’enfant représente comme réalisation de ces désirs inconscients interdits et fortement culpabilisés, mais en même temps elle permet de contrer son investissement érotique de l’enfant, et point uniquement narcissique. 

Concernant cet investissement érotique de l’enfant, Freud est loin d’avoir toujours été aussi clair que dans les Trois essais sur la théorie sexuelle lorsqu’il écrit que « la personne chargée des soins (généralement la mère) témoigne à l’enfant des sentiments dérivant de sa propre vie sexuelle, l’embrasse, le berce, le considère, sans aucun doute, comme le substitut d’un objet sexuel complet » [12]. Chaque terme est à considérer, et si l’investissement érotique de la mère est souligné, l’enfant est un substitut, non l’objet sexuel unique d’une relation dès lors véritablement perverse. Freud, dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, pointe finement l’investissement inconscient dont le sein est l’objet et rend bien compte de la richesse et de l’ambivalence de l’amour maternel, quand il écrit : 

« L’amour de la mère pour le nourrisson qu’elle allaite et soigne est quelque chose qui a une bien plus grande profondeur que son affection ultérieure pour l’enfant adolescent. Cet amour possède la nature d’une relation amoureuse pleinement satisfaisante, qui comble non seulement tous les désirs psychiques mais aussi tous les besoins corporels, et, s’il représente l’une des formes du bonheur accessible à l’être humain, cela ne provient pas pour la moindre part de la possibilité de satisfaire sans reproche également des motions de désir depuis longtemps refoulées et qu’il convient de désigner comme perverses ». [13]

Motions de désirs « perverses »… On ne saurait être plus clair. L’opposition sein nourricier/sein érotique tend défensivement à masquer la polysémie du sein, ce sein « oral », « anal », « phallique », « génital »… et à réduire l’amour de la mère à une image d’Epinal. Sein maternel, sein érotique… Freud n’écrivait-il pas justement que « ce qui, dans le conscient, se présente clivé en deux termes opposés, bien souvent ne fait qu’un dans l’inconscient » [14].

Dans la théorie elle-même les glissements sont extrêmement faciles, qui opposent la mère à la femme, le nourricier à l’érotique. Mais la polarisation sur le sein nourricier et cette insistance fréquente sur l’investissement narcissique de l’enfant me semble surtout une défense à interroger. Il faut pouvoir la comprendre dans ce qu’elle combat d’incestueux comme dans ce qu’elle réanime d’une théorie sexuelle infantile cherchant à nier la part féminine érotique de la mère, part féminine pourtant infiniment nécessaire au développement de l’enfant, si elle n’est pas excessive. Certes la clinique témoigne d’une inhibition de l’érogénéïté du sein nécessaire pour pouvoir vivre en l’allaitement une relation autre que perverse, mais une inhibition qui ne doit être que partielle pour ne pas devenir également pathologique. Car le lien sensuel à l’enfant n’est pas seulement une nécessité vitale pour son développement harmonieux, il participe de la richesse et de la complexité du vécu maternel. Mais l’équilibre est instable, parfois difficile, entre le trop et le trop peu… La crainte incestueuse inconsciente reste un puissant motif de refoulement des aspects sensuels forts de l’allaitement.

Se profile là toute la question de la transformation d’un sexuel direct en un apport tendrement érotique, qui dès lors peut être psychiquement nourricier pour l’enfant. Il est licite de penser que cet apport tendre, qui certes prend sa source dans la relation maternelle primaire de la mère à sa propre mère, est aussi très directement en lien avec la possibilité pour une mère de se sentir femme pour un homme, un homme devenu père sans que cela exclut pour l’un ou l’autre qu’il soit amant…

La mère soumise à cette réactivation intense de son sexuel infantile va donc devoir mettre en œuvre nombre de défenses nécessaires pour endiguer ces reviviscences. Ces modalités de régulation pulsionnelle sont à leur tour celles qui vont permettre à l’enfant de transformer une excitation désordonnée en des pulsions qualitativement différenciées. Face à la continuité de la poussée de la pulsion naissante, la mère propose des formes de régulation, et le rythme des tétées, même dans un l’allaitement dit à la demande, est un bon exemple du jeu entre apprentissage de l’attente et satisfaction différée. Quelle que soit l’extrême attention d’une mère aux besoins de son nourrisson, elle ne sera jamais à même de lui proposer une satisfaction continue, comparable à celle dont il pouvait jouir dans son ventre, mais ce pour le plus grand bien de sa vie psychique… Le sein du jour est un sein qui s’absente et il permet que le sein de nuit soit celui des rêves de la satisfaction hallucinatoire du désir. 

M. Fain et D. Braunschweig, dans La nuit, le jour, ont pu, à travers la conceptualisation de la censure de l’amante, cette métaphore d’un retour de la mère à sa vie de femme amoureuse, pointer la nécessité de ce rythme, prélude à la vie fantasmatique de l’enfant. Dans cet ouvrage se décline la variété des investissements de la femme-mère, tantôt tournée vers l’enfant, tantôt tournée vers son amant. Ils montrent combien les soins accordés à l’enfant sont infiltrés d’un érotisme latent, mais, sous peine de perversion, cette composante érotique se doit d’être refoulée, ou tout au moins n’être vécue que sous la forme de pulsions transformées, qualitativement inhibées quant au but. Il s’agit là de la mise en œuvre de la tendresse, couverture nécessaire à la crudité des pulsions sexuelles et dont le rôle est majeur dans ces temps premiers de la rencontre entre pulsionnalité de la mère et de l’enfant. 

Dans la rencontre entre mère et enfant, la mère se doit de présenter des modes de contrôle pulsionnel, elle organise la liaison de l’excitation, la temporisation et son propre fonctionnement psychique prête ses compétences défensives à l’enfant. L’inhibition de la pulsion quant au but n’est pas un exercice de tout repos et demande à la mère de tolérer sans rétorsion la vivacité de certains mouvements pulsionnels, mais aussi de savoir en détourner d’autres ou les refuser avec tendresse. Cet apprentissage se fait à travers les modalités de soin, d’enveloppe verbale et de contact, et la constance d’un rythme semble une des expressions concrètes de la mise en place de l’inhibition quant au but. La tendresse de la mère est ce qui lui permet de ne pas se laisser vampiriser par l’avidité de l’enfant et lui permet de qualifier progressivement ses pulsions. D. Cupa parle avec justesse de cette mère tendre, qui « suit la rythmique de ses éprouvés tout en le modelant avec son propre rythme affectif […] La tendresse (lui) semble alors ce fonds rythmé des accordages complices ». [15] Tout en suivant cet auteur dans son élaboration d’un courant tendre premier, pulsation qualifiant les premières satisfactions d’ordre auto-conservatif, se sexualisant secondairement, il convient peut-être de concevoir dans l’après-coup de cette tendresse primaire, une tendresse d’ordre post-œdipien, relevant d’un sexuel inhibé quant au but, une fois dépassé les affres et les violences des motions pulsionnelles œdipiennes, et ce dans l’assomption de la censure de l’amante. Celle-ci peut être pensée, comme l’écrivent M. Fain et D. Braunschweig comme une sorte de « matrice fantasmatique assurant la liaison des excitations », par une mère « satisfaisante qui projette son narcissisme, donne de l’amour avec ses soins et organise la « censure de l’amante » [16]. Face à la vivacité de la fantasmatique inconsciente et ses vœux de transgression de l’interdit de l’inceste est-on jamais assuré de la sécurité de cette « déviation de la pulsion à l’écart de son but sexuel » et de l’effectivité des défenses ? Il semble que certains troubles dans la relation mère-bébé soient directement en rapport avec cette angoisse, comme si l’ampleur des reviviscences des motions pulsionnelles infantiles risquaient de déborder la jeune mère : ainsi peut-on voir des mères aménageant avec une certaine distance les soins à l’enfant, dans la crainte inconsciente d’un débordement pulsionnel et/ou d’un rapproché incestueux. Pour ne pas être vécue comme une transgression perverse, l’allaitement doit s’appuyer sur une inhibition partielle de l’érogénéité du sein. Mais sans tomber dans l’excès inverse d’un contre-investissement massif et d’une désérotisation excessive qui serait à même de transformer la relation mère-bébé en un désert sensuel préjudiciable à la transformation de l’excitation brute en complexité pulsionnelle. 

A. Green a souligne la complexité de ce rôle maternel qui oscille entre séduction et pare-excitation : « L’amour maternel n’a pour but, après avoir favorisé l’éclosion de la vie pulsionnelle, que de rendre celle-ci tolérable à l’enfant » [17]. S’il évoque la « folie » maternelle, folie temporaire d’une mère indéniablement érotique, cette folie qui doit être contrebalancée par son rôle du Moi auxiliaire d’un enfant qui risque à tout moment d’être débordé d’excitation. M. Fain et D. Braunschweig insistaient sur l’érotisme latent et omniprésent de la rencontre mère-enfant, mais ces auteurs tendent à privilégier son versant œdipien, l’enfant représentant cet « enfant de la nuit » des désirs œdipiens positifs. Ils ne pointent pas suffisamment à mon gré la polymorphie fantasmatique du désir d’enfant, qui offre des formes différentes selon chaque phase du développement libidinal, et dont les versions prégénitales ne disparaissent jamais totalement devant les vœux œdipiens. Les enfants de la nuit sont des enfants gloutonnement avalés, ou volés au ventre de la mère, des enfants de la parthénogenèse ou des enfants analement créés et expulsés, des enfants phallus glorieux qui ne sont que partiellement confondus avec les enfants demandés au père oedipien. Car l’envie du pénis est loin d’être monosémique ni première comme le voulait Freud et son rôle défensif face à des désirs œdipiens envers le père, érotiques et non uniquement narcissiques, désirs qui sont réceptifs et féminins a pu être largement montré par E. Jones ou M. Klein. La virulence inconsciente des désirs œdipiens, dans les bouleversements de la maternité, peuvent ainsi se trouver associées à la reviviscence des motions prégénitales, et ces lames de fond concourent à une coalescence virtuelle des angoisses de niveau œdipien avec d’autres plus archaïques. Les défenses peuvent se trouver débordées, la régression inhérente à la nécessaire « préoccupation maternelle primaire » glisser vers des formes régressives plus insidieuses, quoique la particulière labilité des mouvements psychiques lors de la maternité puisse permettre de rapides réorganisations. Deux exemples cliniques, de gravité certes différente, me serviront à évoquer de tels tableaux, dans lesquels la pente régressive ou le débordement maternel débouchent sur des troubles plus ou moins marqués chez l’enfant. L’insomnie de ces bébés, leur impossibilité d’accepter la différence entre le jour et la nuit, dérivait d’une surexcitation liée aux défaillances du pare-excitation maternel, dans la continuité d’une excitation inapaisable. 

Ainsi, ce fut en raison d’une insomnie précoce et irréductible de son bébé de 20 mois que Léone, jeune femme de 25 ans, vint consulter, un service de pédopsychiatrie. Elle parla tout au long de l’entretien, ne laissant que peu de place aux mots de son mari qui l’accompagnait. D’emblée, elle annonça au consultant qu’elle allaitait toujours, mais ce fut au fil de l’entretien que le lien entre un sevrage impossible et la pathologie insomniaque de son bébé se dessina plus clairement. 

Si le père mit en avant une hypothèse de peurs, de cauchemars qui aurait été la cause des réveils de l’enfant, Léone suivit le fil de « mauvaises habitudes données dès le départ ». Des mauvaises habitudes : cette expression est lourde de sens. Elle désignait déjà sa culpabilité dans la reconnaissance préconsciente de la force du lien érotique à son petit garçon. Elle disait lui avoir toujours donné le sein dès qu’il pleurait. « Je ne lui laissais pas le temps de s’endormir seul. » Le sein, objet nécessaire pour un apaisement induisant l’endormissement, était néanmoins réclamé deux ou trois fois par nuit et Léo ne se rendormait pas si son père venait tenter de le calmer. Mais les réveils étaient parfois plus fréquents et il arrivait à Léo de se réveiller une demi-heure après la dernière tétée… 

Le consultant, se tournant alors vers le père, lui demanda quelles étaient leur relation, s’il jouait avec lui. D’un ton à la fois ironique et un peu désabusé, il lui répondit que Léo tenait « beaucoup à sa maman » et « refilait toujours vers sa mère », tout en ajoutant qu’il le voyait très peu actuellement, étant très pris par les débuts d’une nouvelle situation professionnelle. A la fin de la consultation, il évoqua la difficulté de ses relations avec son premier bébé, une petite fille née d’un premier mariage et que sa précédente épouse l’empêchait de voir. Se dessina alors en pointillé un tableau répétitif d’exclusions par rapport au couple mère/bébé, dont malheureusement, en l’absence de données personnelles de son histoire, on ne peut savoir la genèse. Il dit en effet que sa première femme avait changé du tout au tout après la naissance, qu’il avait essayé de l’aider autant qu’il le pouvait, mais que ce n’était jamais assez, jamais bien, qu’elle s’était mise à le rejeter de toutes les manières et qu’au bout de six mois, il avait « craqué » et était parti.

La garde de Léo traduisait aussi le désir parental de contourner une problématique aiguë de séparation en dépit du travail à mi-temps maternel. Il était gardé quelques heures seulement par sa tante, sa mère regrettant maintenant de ne pas l’avoir mis en crèche, ce qui, disait-elle, l’aurait peut-être aidé pour le sevrage car « il aurait fait comme les autres », et plus tard, pour la mise à l’école qu’elle redoutait, elle envisageait déjà de le mettre à mi-temps… Ses associations et la relance du consultant l’amenèrent à évoquer sa propre enfance, marquée par la proximité avec sa sœur, aînée de peu, dans un même « abandon » maternel. La mère étant représentante de commerce comme le père, elle n’était jamais là et les deux petites filles avaient été élevées par diverses nounous jusqu’à ce que, aux dix ans de l’aînée, elles soient considérées comme assez grandes pour se faire la cuisine toutes seules. Évoquant leur indépendance obligée, Léone fit un lapsus et parla alors de dépendance. L’absence maternelle semblait bien avoir donné lieu à une revendication nostalgique et insistante, ne permettant pas un investissement réel d’une certaine autonomie, ce qu’elle exprima avec force dans un souvenir d’enfance où elle se voyait au bout d’un banc, en classe, pleurant d’avoir quitté la maison et de devoir rester à l’école. Les foires qui avaient lieu le week-end entraînait l’absence de la mère et du père, et Léone insista alors sur le fait qu’elle avait toujours voulu d’une autre vie, autre vie qu’elle voulait permettre à son fils. « J’espère que lui aura des week-ends »… La volonté de mettre en place d’autres modèles familiaux était très consciente, mais sans que l’agressivité envers la mère ait jamais pu trouver un mode d’expression.

Cette question effleura l’entretien, mais toujours dans un mode dénégatoire, quand Léone dit à quel point tout le monde s’était réjoui qu’elle ait un garçon, car, « malheureusement pour sa mère qui désirait tant un garçon, elle n’avait eu que des filles ». Le désir de son père était plus obscur pour elle, car ce dernier n’exprimait jamais ce qu’il pensait, mais il lui semblait bien qu’il partageait cette joie car il venait la voir tous les jours à la clinique et depuis, tous les dimanches, passait amener une surprise à Léo. Alors qu’elle évoquait avec bonheur ces visites de son père, le petit s’était endormi très tranquillement dans ses bras, ce que souligna le consultant. Elle acquiesça avec le sourire et en vint à décrire avec plus de souci manifeste les problèmes d’endormissement de Léo. En effet, quand elle ne lui donnait pas le sein, il parvenait parfois à s’endormir seul, mais en se tapant la tête régulièrement contre le haut du lit. Ces procédés semblaient s’être installés en l’absence de recours auto-érotique, et en effet, s’il avait bien un nounours favori, Léo n’avait jamais sucé son pouce ni autre chose.

On peut remarquer chez Léone le lien entre les contours d’un Œdipe positif assez chaud dans une problématique présentant apparemment des traits hystéro-phobiques avec une quasi-impossibilité de poser une « censure de l’amante », mais masquant assez mal une problématique sous-jacente de séparation maternelle primaire. L’allaitement quasi addictif de Léo semble condenser ces deux aspects et interdire à l’enfant l’établissement d’auto-érotismes structurants, entraînant le recours permanent à l’objet externe pour apaiser une excitation que ce recours même relance.

En effet, quand la réponse maternelle à l’excitation de son nouveau-né lui interdit toute qualification de celle-ci, dans l’excès d’une réponse hyperexcitante comme dans le cas de Léo, mais également dans la répression massive de celle-ci, on peut voir la mise en oeuvre chez l’enfant de ces procédés autocalmants comme les théorisent C. Smadja et G. Szwec [18]. Excès érotique ou répression massive sont les deux pôles d’un même traumatisme qui nuit à la reprise interne par le psychisme de l’excitation, qui ne permet pas sa transformation en pulsion qualitativement différenciée. L’enfant ne peut que faire les frais de la désorganisation psychique d’une mère débordée par le pulsionnel violent de la maternité.

Dans le cas de Léone et Léo, on peut souligner la valence doublement œdipienne de cet enfant, enfant qui la rapproche de sa mère dans un mouvement de réparation secret de ses désirs agressifs, mais également enfant qui comble le voeu familial d’un descendant mâle et se trouve consacré au père passionnément et nostalgiquement aimé. De cet objet surinvesti, elle ne peut se séparer et son conjoint se trouve durablement délaissé, n’ayant plus à l’égard du couple mère-fils qu’un rôle de substitut maternant. Quelle place lui reste-t-il comme père et comme amant ? L’insomnie de Léo est bien à inscrire dans cette problématique de défaillance du rôle pare-excitant maternel et serait à relier à l’impossibilité pour sa mère d’être l’amante d’un homme dont la propre problématique, en miroir, ne semble pas lui avoir permis de jouer un rôle de tiers séparateur qui aurait arraché sa femme tant aux délices régressifs qu’à sa fixation oedipienne. 

N’y aurait-il pas lieu de parler, en prolongement et en clin d’œil à la conceptualisation de M.Fain et D.Braunschweig, alors d’une « censure de l’amant », celle qui permet à l’érotique maternelle de se déployer quand la naissance de l’enfant n’a pas mis trop à mal ses remaniements œdipiens, quand la rencontre érotique avec celui qui l’a rendu mère ne cesse de l’attirer hors des orbes de régressions dangereuses, et lui accorde de transmettre le lait de ce sein partagée, tendrement érotique ? Ainsi l’analyse du jeu complexe entre prégénitalité et œdipe lors de l’allaitement et du sevrage s’ouvre-t-elle, en dernier lieu, sur cette reconnaissance d’une « censure de l’amant » nécessaire. Celle-ci désignerait plus précisément le rôle métabolisant et pare-excitant de l’amant, objet d’amour permettant à la femme/mère d’assurer à son enfant l’érotisme nécessaire à son développement libidinal et narcissique, sans risquer de se laisser effracter par la violence de ses propres réveils pulsionnels prégénitaux. Pour que « l’orgie de la tétée » puisse être celle d’un plaisir partagé et non d’une excitation destructrice, le sein maternel doit avoir été et être encore érotique.

Nous étions jusque-là dans l’ordre d’Éros et de ses crises, dans les méandres d’un corps érogène, dans les vagues pulsionnelles d’un sexuel infantile violent, perturbant, mais non directement mortifère. Quittant les chemins d’Éros, nous rencontrons une autre valence de cette fantasmatique des liquides, car, quelle que soit son importance en tant que mise en représentation d’une excitation, cette fantasmatique peut devenir particulièrement angoissante quand elle vient à être à peine un dernier rempart contre la confusion. Dans sa limite extrême, la fantasmatique des liquides peut devenir celle de la paradoxale représentation d’une absence de représentation, d’une énergétique pure, d’une excitation sans bornes, sans liaison possible, dans un brouillage de toutes les limites. 

Le socle charnel de l’allaitement, le corps à corps mère-enfant, peut être le révélateur d’une problématique d’indifférenciation, d’indistinction mortifère mère-enfant restée jusque-là masquée. Dans cette clinique du « vampirique », exemple particulier de certains troubles de la maternalité, l’indifférenciation n’est pas tant celle de la mère et de l’enfant, que celle entre la mère elle-même et sa propre mère, en une identification vampirique, dans un écrasement de la différence des générations qui fait porter à chacune le fardeau de deuils préalables impossibles. Des fantasmes d’infanticide et de matricide sont à l’œuvre, mais il faut peut-être un passage par la chair pour qu’ils se révèlent…

Ainsi Chloé, une jeune patiente, quand elle put revenir me voir après la naissance, difficile, de son premier enfant, me fit part de ses sentiments d’étrangeté, d’angoisses diffuses, liées aux pleurs de son bébé. Cette jeune maman était poussée à lui donner le sein sans relâche et elle m’exprimait avec vigueur son sentiment terrifié que seul l’allaitement maintenait son bébé en vie. Ma patiente maigrissait à vue d’œil, était livide et exsangue. Face à ses troubles somatiques comme au développement de son état anxieux, son médecin l’incitait à sevrer son enfant. Cette petite fille avait été conçue très difficilement, sous suivi médical. Auparavant, nous avions pu longuement évoquer ses difficultés à être mère, dans une identification délicate à une mère adorante et adorée mais très dépressive. La mise en place du sevrage ne fit en un premier temps qu’aggraver son propre état dépressif. À travers la reprise d’un cadre rassurant et continu, elle put cependant progressivement évoquer des fantasmes terrifiants de mort conjointe mère/enfant si l’allaitement cessait, d’une perfusion absolument nécessaire pour l’une comme pour l’autre.

 Mais ce fut beaucoup plus tard, lors du sevrage de cette cure et à travers sa reprise dans le transfert, que le contre-investissement intense d’un fantasme meurtrier put être mis en mots. La fin de cette cure permit l’abord de la problématique transgénérationnelle que l’allaitement et le sevrage de son enfant avaient mis en acte. Si elle savait que sa propre naissance avait mis la vie de sa propre mère en danger, mère qui ne l’avait pas allaité, elle ignorait ce que celle-ci parvint à lui dire à ce moment-là, en réponse aux questions que ma patiente s’autorisa enfin à lui poser. La vie de sa mère n’avait tenu qu’à un fil, le fil des perfusions…, à la suite d’un avortement exécuté par une « faiseuse d’ange ». Or cet avortement volontaire avait été suivi d’une fausse-couche spontanée précédant sa propre conception. Il y avait là l’origine d’une culpabilité masquée et inextinguible chez la mère de ma patiente, mère « avorteuse », mère doublement criminelle qui avait surinvesti la naissance de Chloé et ne pouvait que contre-investir l’intensité de son ambivalence envers elle. Chloé, enfant de la réparation, s’était toujours su intensément aimée et ignorée à la fois. Elle partageait à son insu le « crime » maternel et les terreurs d’un pouvoir de vie et mort. 

La question pourrait se poser du passage de l’échec mélancolique d’un deuil dans une génération, à une problématique vampirique dans l’autre. De l’ombre de l’objet qui tombe sur le moi, à l’ombre de l’ombre de l’objet…. La clinique de troubles du post-partum conduit donc à questionner certaines formes de troubles qui sont proches mais distincts des troubles mélancoliques. Le paradigme du vampirisme proposé dans un autre contexte par Perel Wilgowicz [19] m’a aidé à comprendre ces émergences soudaines d’angoisses, émergences ici liées spécifiquement à l’allaitement, et qui peuvent ne jamais réapparaître comme telles. Des angoisses qui prennent corps, des angoisses qui prennent au corps.

Cet auteur mettait en lumière une zone d’indistinction mère/enfant, et elle la référait métaphoriquement à une grossesse atemporelle. Pour dire les silences des modes d’identification vampirique, elle avait retrouvé la belle expression d’Hélène Deutsch, qui, précisément à propos de l’allaitement, avait évoqué un « cordon ombilical psychique ». Mais Perel Wilgowicz la reprenait métaphoriquement dans son avers négatif pour évoquer les silences d’un mode d’identification vampirique, et tenter de déjouer dans la cure une logique morbide de vases communicants. Or plus encore que la grossesse, ou tout au moins différemment, l’allaitement peut être précisément l’incarnation d’un tel fantasme d’indistinction, de confusion mère-enfant, ou, dans ce lien concrètement vampirique, l’ancrage corporel qui en permet l’émergence, voire l’élaboration des fantasmes meurtriers qui s’y jouent. L’allaitement devient la modalité paradoxale d’une lutte contre les angoisses spécifiques qu’il fait renaître. 

Car des angoisses particulières émergent, liées à cette transfusion permanente, des angoisses de vidage, d’inanition, de liquéfaction. Mais aussi, et c’était plus particulièrement le cas de Chloé, des angoisses liées à l’impossibilité de se séparer, dans la nécessité continue de maintenir le flux permanent du cordon ombilical lacté. Le sensoriel direct semble devoir pallier la terreur de la perte de l’objet, le corps à corps être le seul garant de vie. L’épreuve des sens vient affoler un équilibre précaire, mais elle permet de donner corps au fantasme infanticide/matricide, elle permet qu’il prenne forme. L’effectivité de la transfusion est alors l’occasion d’une efflorescence fantasmatique qui cherche à mettre en sens, à représenter des sensations angoissantes. Car ces angoisses archaïques, si elles rappellent certaines formes d’angoisses psychotiques, s’en distinguent souvent par l’absence de représentation et leur prise dans un sensoriel immédiat. Le vampirisme dans son versant fantasmatique est déjà un dégagement hors du non-représenté. Les fantasmes de risques mortels, de survie en perfusion de l’un à l’autre non distingués, sont pris dans une concrétude qui, dans le meilleur des cas, peut autoriser une élaboration psychique restée jusque-là impossible. Ils deviennent dicibles, représentables. Dans le travail analytique, il est alors parfois possible de parvenir à la saisie de l’identification vampirique à l’œuvre en sourdine.

Dans la reconnaissance d’une différence, dans l’impossibilité réalisée de vœux de toute-puissance, dans les limitations d’un pouvoir de vie et de mort, émerge la possibilité d’un deuil de l’objet primaire empêché par les deuils non-faits de celui-ci. Ainsi est permis l’arrêt de la transmission mortifère, la sortie hors de conceptions parthénogénétiques qui ont aussi valeur d’inceste, en particulier d’un inceste mère/fille profondément destructeur. Le tiers analytique permet la reprise de triangulation aplatie dans l’unidimensionnel et la mise à mort symbolique du vampire aspirant les psychés maternelles pour qu’elles puissent à leur tour donner vie psychique et corps libidinalisé à un enfant dégagé de la répétition du même. 

Conférence d’introduction à la psychanalyse du 13 janvier 2011

Références

  1. P.-C. Racamier (revu en 1979), La maternalité psychotique, De psychanalyse en psychiatrie, Payot, 1979. pp. 195-196.
  2. A. Green (1980), Passions et destins des passions, in : La folie privée, Gallimard, 1990.
  3. S. Freud (1938b), Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, p. 59.
  4. Simon de Vallambert, Cinq livres de la manière de nourrir et de gouverner les enfants dès leur naissance, Poitiers, 1565, p. 2.
  5. Ambroise Paré, L’anatomie, livre XVIII.
  6. P. Camporesi (1988) La sève de la vie. Symbolisme et magie du sang, Le Promeneur/Quai Voltaire, 1990.
  7. D.W. Winnicott (1945), L’allaitement au sein, in L’enfant et le monde extérieur, Payot, 1972, p. 114.
  8. S. Freud (1933a [1932]), Angoisse et vie pulsionnelle, 32ème conférence, in Nouvelles conférences, Gallimard, Folio, 1984, p. 135.
  9. D. Lewin (1949), Le sommeil, la bouche et l’écran du rêve, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°5, 1972, p. 218.
  10. S. Freud (1933a [1932]), La féminité, 33ème conférence, in Nouvelles conférences, Gallimard, Folio, 1984, p. 154.
  11. H. Deutsch (1945), La psychologie des femmes, Paris, PUF, 1987, vol. II, p. 238.
  12. S. Freud (1905d), Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, Folio/Essais, 1987, p. 133.
  13. S. Freud (1910c ), Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Gallimard, Folio/Essais, 1987, p. 146. (Je souligne) 
  14. S. Freud (1910h) Un type particulier de choix d’objet chez l’homme, in : Contribution à la psychologie de la vie amoureuse, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1973, p. 52.
  15. D. Cupa (2007) Tendresse et cruauté, Paris, Dunod, p. 287.
  16. D. Braunschweig (1993), Intervention sur les exposés de C. Smadja et G. Szwec à propos des procédés auto-calmants du moi, in Revue française de psychosomatique, n°4, p. 54.
  17. Green (1980 b), Passions et destins des passions, La folie privée, Gallimard, 1990, p.183.
  18. Smadja (1993), À propos des procédés autocalmants du Moi, Revue française de psychosomatique, n° 4, p. 23.
  19. P. Wilgowicz (1991), Le vampirisme (la pulsion de mort et l’irreprésentable), Césura.

De la honte corporelle à la culpabilité psychique : à propos de deux patientes anorectiques-boulimiques

La boulimie dans ses aspects, cliniques et psychopathologiques

Cette année le cycle de conférence est centré sur la question du « corps », aussi ai-je pris ce terme de « corps », non pas dans le sens du « soma » (en allemand Körper), et donc avec une approche psychosomatique, mais plutôt dans le sens d’enveloppe corporelle (en allemand Leib) impliquée dans nos conduites et nos relations d’objet. 

La question de la boulimie se présenta à moi comme pouvant introduire cliniquement à ce thème, ceci à partir de la prise en charge de deux patientes. Celles-ci ne sont pas venues pour ce symptôme de boulimie bien que dans leurs entretiens préliminaires, elle avait été évoquée. 

Quelques mots de rappel, d’ordre nosographique, me permettront d’introduire les questions qui concernent ce syndrome spécifique de boulimie. 

La boulimie s’est aujourd’hui individualisée à côté de l’anorexie et l’obésité.

C’est un syndrome intéressant pour la recherche clinique. Il est plurifactoriel, à des étiologies intriquées, et se trouve être très variable.

 D’un point de vue descriptif psychiatrique il appartient à cette catégorie de comportements pathologiques qualifiés d’impulsifs ou obsessifs-compulsifs (TOC) dans la littérature internationale.

Il y a, en effet, un continuum du comportement alimentaire normal à l’envahissement complet de la personne par cette addiction particulière celle de manger, grignoter, relevant de la boulimie. En fait, de multiples situations peuvent être observées dans la pratique clinique, de l’impulsion alimentaire modérée survenant exceptionnellement à la répétition pluriquotidienne de crises massives et totalement incontrôlées » (Vindreau C., 1991) [1].

Les critères diagnostiques de la boulimie (DSM IV, 1994) sont :

« Survenue récurrente de crises de boulimie (« binge eating ») qui répondent aux deux caractéristiques suivantes :

– absorption, en une période de temps limitée (par ex., moins de deux heures), d’une quantité de nourriture largement supérieure à ce que la plupart des gens absorberaient en une période de temps similaire et dans les mêmes circonstances ;

– sentiment d’une perte de contrôle sur le comportement alimentaire pendant la crise (par ex., sentiment de ne pas pouvoir contrôler ce que l’on mange ou la quantité que l’on mange).

Dans ce contexte il existe également des comportements compensatoires inappropriés et récurrents visant à prévenir la prise de poids, tels que : vomissements provoqués, emploi abusif de laxatifs, diurétiques, lavements ou autres médicaments ; jeûne ; exercice physique excessif.

Les crises de boulimie et les comportements compensatoires inappropriés surviennent tous deux, en moyenne, au moins 2 fois par semaine pendant 3 mois.

[Ce que l’on désigne comme] « estime de soi » est influencée de manière excessive par le poids et la forme corporelle. Le trouble ne survient pas exclusivement pendant des épisodes d’anorexie mentale. » 

Du point de vue psychanalytique ce syndrome ne peut évidemment être appréhendé et compris sans faire référence à l’histoire du sujet, son fonctionnement psychique, ses traumas, etc.

La prévalence économique auquel il renvoie évoque « les esclaves de la quantité », naguère décrits par M. de M’Uzan [2] de même qu’il renvoie à la défaillance de mentalisation de P. Marty (1976 ; 1980 [3]), voire aux névroses de caractère décrit par ce dernier ou comme comportement visant à palier des menaces de désorganisation psychiques plus profondes. 

Située, aux confins du psychique et du somatique, la boulimie reste toutefois complexe : elle est, comme le dit M.-C. Célerier [4] (citée par C. Couvreur [5]), « un symptôme carrefour…. mise en scène corporelle entre le non-sens psychosomatique et le signifiant hystérique » (1977) et B. Brusset nous a montré que « la disparition de la boulimie pendant la cure analytique montre (…) l’importance des particularités des phénomènes de transfert et permet, par extension, de percevoir l’intensité des affects (…) la proximité d’une fantasmatique inconsciente beaucoup plus riche que le seul point de vue économique pourrait le laisser penser » (1991, p. 111) [6]. 

La boulimie est ainsi pour moi comme d’autres auteurs (Brusset, Jeammet, Couvreur, Vindreau, Corcos [7], Combe [8]), moins un symptôme relevant de la nosographie anorectique-boulimique qu’une conduite, un « acte-symptôme », comme nombre d’addictions [9] reflétant une instabilité de l’organisation psychique sous-jacente, témoignant d’une vulnérabilité de la personnalité et une instabilité de son fonctionnement psychique, particulièrement lorsque surgissent des affects vécus avec intensité. 

Ce syndrome laisse entrevoir les liens souterrains entre pulsion d’emprise, affects en excès jusqu’à l’aphanisis, manque de contrôle, honte et « syncope subjectale », analogon d’une jouissance psychosexuelle, floues dans les limites dedans-dehors de la psyché comme dans les représentations du corps.

Cette vulnérabilité du sujet repose sur le relatif échec des intériorisations précoces assurant des assises narcissiques suffisamment stables afin de garantir un sentiment de sécurité et de continuité psychique. C’est cet échec des mécanismes d’intériorisation comme bases auto-érotiques qui ne permet pas à l’organisation névrotique de jouer suffisamment un rôle organisateur des conflits. 

Cette insuffisance des appuis internes et des points de fixations se voit évidemment être un des éléments sur lesquels psychothérapie et cure analytique, de part leur cadre, vont jouer positivement, permettant un ré-étayage narcissico-objectale nécessaire à toute psychisation névrotique ultérieure.

Dans ce contexte les facteurs dynamiques s’avèrent plus importants à repérer que l’organisation structurale, menacée à tout moment de désorganisation. À cet égard les patientes dont nous allons parler relèveraient plutôt du cadre nosographique des « états-limites », dont les éléments névrotiques pourront se développer pendant leurs prises en charge. Le chemin d’affects de honte mêlés à ceux de culpabilité, y compris culpabilité de la honte elle-même, ne fut pas sans risque pour ces deux patientes, tant la culpabilité était chez elle pourvoyeuse de dépression et de somatisation.

Vignette clinique n°1.: STEPHANIE

Stéphanie, la trentaine d’année, mariée avec deux enfants au début de l’analyse avec cadre aménagé en face à face, était venue pour une anxiété omniprésente en lien avec une envie continuelle de tromper son mari. C’est un médecin généraliste qui, la suivant jusque là, me téléphona pour que je la reçoive, inquiet d’un des passages à l’acte de cette patiente. Recevant un plombier, un jour du début de l’été où elle était seule à la maison, Stéphanie ne put réprimer un désir irrépressible d’exhibition, « alors que l’homme travaillait dans la cuisine, sous l’évier, elle se dévêtit complètement devant lui, avant de sortir tranquillement de sa maison et se jeter dans sa piscine», me dit le confrère. 

Anticipons de quelques mois pour dire qu’en fait cette « tranquille» déambulation jusqu’à la piscine, cachait en fait, comme elle me le précisa plus tard, un affect de honte indicible, qui l’amena ensuite directement au frigo… pour se goinfrer.

J’ajoute ici qu’il apparu en cours d’analyse que les modalités « limites » de fonctionnement psychique de Stéphanie qui la firent agir ce fantasme d’exhibition reposaient, outre sur le couple pulsionnel exhibitionnisme-voyeurisme, sur celui sado-masochisme. 

C’est dans ce contexte du coup du fil que j’acceptais de recevoir Stéphanie puis, de commencer un travail analytique en face à face deux fois par semaine.

Mince, menue, exerçant un métier dans le social, métier qu’elle aimait, Stéphanie se présentait comme boulimique des mots, habitée par une tachypsychie qui ne me laissait aucun espace. Elle paraissait envahie continuellement par l’excitation. 

Comme les mots dans la séance, la faim et l’accès de boulimie prenaient chez elle la place de l’angoisse. Nous étions avec elle, du point de vue économique, dans le modèle freudien de la névrose actuelle [10] (ce dont témoigne pour ces patientes B. Brusset, 1991, p. 109) [11]. En effet, « la tension physique sexuelle » comme dit Freud, trouvait dans la boulimie comme dans la diarrhée verbale avec moi, une forme de décharge de ce qui ne peut être symbolisé et déchargé génitalement.

Dès les premiers entretiens Stéphanie se présenta comme une enfant docile, voulant « faire comme son médecin généraliste lui demandait en l’envoyant vers moi». Elle commença par expliquer que c’était ses problèmes de couple, son angoisse continuelle et sa boulimie ainsi qu’une « légère anorexie » (sic) qui l’amenaient à consulter sur proposition de son médecin généraliste. 

La deuxième séance elle évoqua son symptôme d’aménorrhée qui était d’un type particulier. Continuellement présent depuis l’âge de 15 ans, il disparaissait quand elle était dans une période où elle désirait un enfant. Dans ce cas, le mois précédent ce désir, les règles revenaient : elle se retrouvait alors à chaque fois enceinte le mois suivant : par deux fois le « scénario » (sic) avait été le même. 

Comme souvent dans ses problématiques -on verra qu’il en sera de même avec Madeleine, la vignette clinique suivante-, son transfert s’avéra d’emblée intensif et avide, reflet d’une relation boulimique sous-tendue par une blessure narcissique évidente tant son désir de reconnaissance, d’être maternée, comprise et aimée était aigu. Cette relation transférentielle était habillée, comme toute relation boulimique, par « une appétence objectale » (Ph. Jeammet [12]) envahissante pour l’analyste.

Elle parlait rapidement et continuellement : de sa boulimie, incessante depuis l’âge de 15 ans ; de son habitude de se jeter sur n’importe quel aliment présent dans le frigo lorsque son mari et ses enfants avaient quitté la cuisine : secrètement, elle allait au frigo, se « goinfrait » puis finissait toujours par aller vomir, à l’insu de tous, dans le jardin.

Progressivement, après ces premières séances envahies par « l’actuel » provoqué par le début transférentiel, elle put parler de son histoire infantile.

Elle était l’aînée d’une fratrie de deux : la suivait une petite sœur de quatre ans plus jeune qu’elle. Ses parents avaient divorcé alors qu’elle avait 8 ans. Elle se souvenait encore des nombreuses disputes du couple avant leur séparation. Après la séparation des parents, elle alla vivre chez sa mère dans le massif central à 100 km de Lyon, son père continuant quant à lui à résider dans la capitale des Gaules. 

À l’âge de 13 ans, elle prit l’habitude de prendre le train une fois par semaine, avec sa petite sœur, pour aller chez son père. Elle décrit sa mère comme très déprimée avant et surtout après son divorce. « C’était une belle femme, ayant eu une situation professionnelle enviable avant son mariage et qui, à la suite de sa première grossesse, abandonna ce travail qu’elle ne cessa de regretter, ne retrouvant jamais l’équivalent une fois le divorce prononcée. » De famille aisée, cette mère, revint alors dans le giron maternel. Or, la grand-mère maternelle de Stéphanie était de son avis grandement bigote, devenant après le divorce des parents comme le seul « pilier » surmoïque de la famille. 

Ces simples faits évoquent un paysage psychique dans lequel : 

– La défaillance de la fonction de miroir, de son tain réflexif, de cette mère déprimée, n’est pas sans évoquer « la mère morte » d’A. Green (1980) [13]. Du point de vue clinique, l’importance du regard était prégnant chez Stéphanie. Cette quête avide du regard de l’autre comblait une intériorité marquée par un sentiment continuel d’insécurité. La quête de sensations qui était la sienne étaient typiques des sujets addicts ou ceux ayant des conduites à risques (Zuckerman[14]). 

Les carences maternelles à contenir les angoisses de sa fille étaient similaires à celle que P. Fédida décrit chez les sujets obèses : « On ferait l’hypothèse ici [d’une] mère [qui] a pu assurer cette modulation de l’illusion primitive [et] n’a pas été en mesure de permettre l’élaboration métaphorisante du sein. Il s’agit soit de mère ne pouvant s’arrêter de donner, soit, inversement de mère incapables de contenir les projections angoissées de l’enfant » (1977 [15], p. 297, cité par C. Couvreur, p. 41). « La sensation de vide insupportable » rencontré chez Stéphanie comme chez nombre de boulimiques d’après C. Combe témoignait de l’expérience première d’un lien à la mère ayant été incertain au point qu’aucune impression de sécurité, aucune marque de solidité, n’aient pu s’installer (Combe, op. cité, p. 7).

– Chez Stéphanie, l’accrochage ultérieur à des objets investis « maternellement » et marqués du saut d’une Idéalité -objets incarnant la répression des pulsions sexuelles (cf. la grand-mère bigote)- avaient trouvé à partir de l’adolescence plusieurs « pères spirituels » dans les personnes de curés ou chanoines qui étaient devenus ses « directeurs de conscience ».

– À la puberté et l’adolescence, les insuffisances narcissiques et de l’intériorisation /introjection d’un « suffisamment bon » objet interne avaient chez elle abouti à une perception traumatique de la sexualité génitale (B. Brusset [16]). Celle-ci représentait une menace pour le narcissisme d’un moi largement habité par la fragilité de ses limites.

Le père de Stéphanie avait eu pour elle un rôle particulier. Après quelques aventures sentimentales auxquelles il s’était déjà livré avant le divorce-ce qui avait provoqué celui-ci -, il se retrouva régulièrement seul avec Stéphanie et sa sœur lorsqu’elles venaient chez lui certains week-end et vacances. Un climat « incestuel » et « d’intimité » s’installa quand Stéphanie se retrouvait dans le lit de son père les nuits d’hiver… ce ses 13 ans jusqu’à ses 15 ans. Elle évoqua une absence d’attouchement mais une « proximité insupportablement excitante et écœurante » quand elle couchait dans le même lit que lui- ce qui, de son aveu, provoqua dès cette époque un lien entre sexe, honte de celui-ci, alimentation et envie de vomir. 

C’est à cette époque qu’elle commença ses crises de boulimie suivies de vomissements, toujours à l’insu de son père, sa mère, sa sœur. Fruits d’une répression de fantasme de fellation, ces crises de boulimie créaient, par déplacement libidinal, une source d’excitation interne, mêlée de sentiment de honte. Son apaisement passait par une « pratique de l’incorporation » [17] suivie par des vomissements : « comme s’il me fallait sortir le mauvais en moi » dit-elle.

Stéphanie se souvenait des parcelles du corps de son père- un bras, une jambe, « et le reste » me dit-elle un jour évoquant ainsi par euphémisme le pénis de son père- effleurant son dos, dos qu’elle tournait systématiquement vers lui lorsqu’elle se retrouvait dans le lit avec lui, sa petite sœur dormant dans un petit lit installé dans la même chambre qu’eux.

Dans ce corps à corps particulier propre à l’adolescence, les aliments grignotés ou avalés goulûment jusqu’au vomissement étaient devenus pour Stéphanie des « néo-objets » (E. Kestemberg) [18], relevant de « néo-besoins » (Braunschweig D. & Fain M.) [19] analogon de ce que M. Khan appelle « une relation d’intimité » [20] trouvée dans la relation perverse qu’entretenait avec elle ce père. À la différence de celle-ci, la perception-sensation cutanée externe d’un pénis paternel dont elle redoutait le contact se déplaçait vers celle, interne d’une perception de réplétion puis de spasme dans le ventre via la voie digestive.

En ce sens, « l’orgie boulimique » répondait à ce que Radö appelle un « orgasme alimentaire », le but étant celui d’obtenir un « orgasme du moi » typique, comme l’indique M. Khan, d’aménagements pervers et phalliques.

Ce qui précède montre la sérieuse conflictualité, chez ce type de patientes, dans laquelle s’insèrent les liens infantiles avec les objets parentaux. Dans ces problématiques boulimiques, C. Combe a souligné la véritable peur de la proximité vécue comme une menace d’intrusion (op. cité, p. 123) [21] , problématiques souvent rencontrées dans les cas-limites. 

Chez Stéphanie la relation au père avait privilégié une position œdipienne déterminant après-coup des manœuvres fréquentes de séduction dans son environnement amical: un an avant de commencer son travail analytique, elle avait en effet eu pendant quelques mois, comme amant, un des amis de son couple, ami, de l’âge de son père. 

Ainsi le vécu incestueux vécu à la puberté avec son père, puis avec son ami âgé, aggrava sa fragilité narcissique engendrant durablement un mouvement de déliaison pulsionnelle et de régression défensive de la génitalité à l’analité, voire vers « l’oraonalité » comme l’écrit Green [22], et dont deux des maîtres-symptômes chez Stéphanie devait être depuis plusieurs années la boulimie et la frigidité. 

Son Oedipe négatif à la mère ne s’avérant pas plus structurant que l’Oedipe par trop positif –passionnel- au père, avait mis Stéphanie dans une configuration fonctionnellement proche des états-limites même si, structurellement, nous n’étions pas dans une « bitriangulation » typique de ces états (Green & Donnet [23]).

Soulignons que le défaut d’une organisation œdipienne suffisamment solide laissait perdurer chez Stéphanie un corps pulsionnel caractérisé par une absence de différenciation entre le dedans et le dehors, le corporel et le psychique. 

En dehors des « séances » de remplissage d’aliments –chez elle- ou de « mots » -dans mon cabinet, elle se sentait vide et son corps lui apparaissait comme un cloaque informe rempli de matière indifférenciée (Jeammet, op. cité, p. 43). Dans ces premiers mois d’analyse avec cadre aménagé en face à face, elle n’évoquait d’ailleurs aucun rêve. Non qu’elle ne rêvait pas mais, me disait-elle : « les rêves me glissent entre les doigts, les doigts de ma conscience, dès mon réveil »… « L’informe » était prévalent dans les enveloppes psychiques. 

Dans ces conditions « l’objet-nourriture demeurait sur la crête entre contenant et contenu » (idem, p. 98), menaçant continuellement le sujet d’en être envahi ou de le perdre. Cette « pratique de l’incorporation » relevait chez Stéphanie d’une insuffisance du travail d’introjection qui, par le travail analytique, permit progressivement, séance après séance – y compris dans les acting des retards ou absences- de mieux asseoir la différence dedans/dehors, externe/interne.

Dans cette configuration psychique non dénuée de valeurs et de pratiques religieuses –elle allait à la messe le dimanche et communiait- nous étions proches de ce que A. Green avait décrit dans le narcissisme moral : « chez le narcissique moral, l’enfer ce n’est pas les autres –le narcissisme s’en est débarrassé- mais le corps. Le corps, c’est l’Autre qui ressurgit malgré la tentative d’effacement de la trace. Le corps est limitation, finitude, finition. C’est pourquoi le malaise est primordialement un malaise corporel (…) ». [24] Question du corps et du narcissisme qui renvoie plus à l’affect de honte qu’à celui de la culpabilité. 

C’est à 15 ans, une fois admise dans une pension religieuse, qu’elle se voit « délivrée » de la « corvée » d’aller avec sa petite sœur chez son père. Pourtant, dans sa chambre de pensionnat, elle continue de vomir en cachette ce qu’elle a violemment, goulûment, rapidement avalé. Suivirent trois années où ensuite elle quitta la ville où habitait sa mère pour venir faire ses études à Lyon, ville où vivait son père. 

C’est également à cet âge, 15 ans, qu’elle rencontra son futur mari, Yves, alors qu’elle résidait au pensionnat. C’était un homme marié, âgé de 38 ans (le père de Stéphanie ayant 40 ans à cette époque) qui ira abandonner sa femme et ses deux enfants pour, trois ans plus tard, se marier avec elle. 

Malgré l’opposition de son père à cette liaison, elle se marie à 18 ans. Cette liaison puis ce mariage se font sous l’égide d’un engagement, très fort, pour tous les deux, dans leur religion. Le futur mari de Stéphanie avait été, pendant les vacances, le moniteur du camp d’été religieux dans lequel elle passait, à 15 ans, ses vacances. Ce fut dans ce cadre qu’elle le rencontra comme elle devait également rencontrer dans ce même lieu, le premier « père spirituel » qui lui servit ensuite de confesseur. Ce « maître spirituel » donna la permission à ce mariage en même temps qu’un autre maître accompagnait les « retraites spirituelles » qu’elle commençait à faire avec son futur mari.

C’est dans ce contexte de transferts multiples, « boulimiques », intensifs, emprunts d’idéalité, qu’elle présenta, huit mois après le début du travail analytique, une grossesse. Evidemment, celle-ci représentait l’équivalent d’un acting out de transfert sur l’analyste, au moment même où s’amorçait chez elle des éléments de distanciation avec son passé, son mari, sa religion. Cette distanciation, mêlée de crainte de perte d’objets aliénants, avait trouvé sa solution : la grossesse. Cet acting out signait une résistance. Les séances amenaient leur source d’angoisse, le transfert lui-même, dans cette période du début du travail analytique, étant encore chargé de « l’actuel » du passionnel comme d’un risque quasi toxicomaniaque d’aliénation à l’objet analyste ce qui, d’ailleurs, avait amené une augmentation de la fréquence des boulimies.

Stéphanie, dans un défi à la fois hystérique et anorectique eut à cœur de venir à ses séances jusqu’à son huitième mois de grossesse. 

Une fois que son troisième enfant eut trois mois elle revint et reprit son travail analytique.

Lors de la reprise l’atmosphère continuait de se faire dans un certain état excitationnel, les séances étant plus ou moins consciemment vécues comme des repas gargantuesques où elle venait se « remplir » de mon climat et se « vider sans retenue » (sic). Les deux années après la reprise furent l’occasion, sur ce mode hypomaniaque, d’écoulement d’une pensée en processus primaire vécue comme autant de réalisation de fantasmes inconscients : elle alla ainsi plusieurs fois du Sud-Ouest à Lyon –ville de son père- mais également « pour y faire des rencontres sexuelles » ce qui se produisit deux, trois fois, écartant ainsi tout mouvement dépressif. 

En séance elle était toujours aussi « boulimique » de paroles, ivre de celles-ci, associant souvent à partir de notes prises entre deux séances, en me laissant peu de place pour intervenir. C’était toujours 5mn avant la fin de la séance qu’elle disait : « vous avez sans doute quelque chose à dire ? (…)… se montrant en apparence déçue et pourtant immanquablement ravie de m’avoir « neutralisé » (« castré ») par sa diarrhée verbale. Celle-ci paraissait en fait comme une forme maniaque d’une « position phobique centrale » selon A. Green, mais projetée sur la psyché de l’autre, l’analyste, réalisant ce qu’on pourrait appeler une « position phobique « décentrée ». 

La perception de mon altérité eût sans doute renvoyé à ce qui n’avait pu être dépassé : les phases de séparation-individuation par défaut de tiercéité, de fonction tierce de ce père par trop déprimé et « incestuel » dans son comportement avec sa fille.

Par la suite, les tentatives de manipulation/transgression du cadre réapparurent mais plus fréquentes : arrivées en retard, absences dont j’étais toutefois toujours prévenu, questions fréquentes pour me demander la définition de termes psychologiques…finirent pas se tarir …

L’aspect « polytraumatique » -au sens de « traumatismes cumulatifs » de M. Khan, de son fonctionnement mental et sa symptomatologie boulimique, apparut le jour où, dans l’association à partir d’un rêve qui se passait dans son lycée, elle se souvint avoir résisté à 15 ans aux premières avances de son futur marié : « Moi, j’étais paumée, cet été-là, dans le camp… Ma mère loin et éternellement déprimée, mon père à Lyon … je voulais des câlins… Yves (son futur mari) est arrivé… Il m’a pris dans ses bras… Je voulais des caresses… Il m’a embrassé… et puis le reste… Plusieurs fois j’aurais pu le quitter…j’étais honteuse d’être avec lui…je voulais un copain de mon âge, mais je n’osais pas m’en faire un…– elle se souvient alors qu’elle aurait pu fréquenter l’un de ces garçons de son âge qui l’avait draguée dans ce camp. 

Or elle choisit progressivement de rester avec Yves son futur mari car, dit-elle, « son âge de plus que trentenaire me permettait de cultiver l’idée de pouvoir un jour le quitter », à la différence de ce dans quoi un garçon de son âge pouvait l’engager : un lien plus durable. 

S’engager avec ce garçon de son âge l’eût en effet amenée à opter pour un objet la dégageant à la fois d’un fantasme œdipien trop marqué d’«incestualité » mais aussi de l’objet primaire de fusion ce qui, pour elle, été encore trop dangereux faute d’assurance narcissique suffisante.

« Yves a continué à me voir …c’est lui qui a eu l’idée que je rentre dans une pension catholique à Lyon à la rentrée suivante… Pendant ces trois ans passés là, j’ai toujours caché à la mère supérieure que j’avais un copain de plus de trente ans… j’avais profondément honte »…

Dans cette séance, découvrant par elle-même ce que Ferenczi avait décrit dans la « confusion des langues entre l’enfant et l’adulte » [25], Stéphanie rougit alors, puis, devant moi, devient toute blanche réalisant que « Yves ne valait pas plus que son père qui l’emmenait dans son lit les nuits d’hiver »… Elle finit par dire : « Ce sont des malades… Comment n’ai-je pas pu voir ça ? … Ni le maître spirituel non plus d’ailleurs… J’étais la victime toute désignée ».

Evidemment, dans la méconnaissance de ce que le transfert activait, à savoir une séduction traumatique, la remémoration de cet événement du refus d’aller avec un garçon de son âge et l’interprétation qu’elle donnait à cet événement, réanimait de réelles séquences traumatiques de séduction. Face à ces traumas réels l’aménagement régressif que fut le comportement boulimique se révélait être un quasi aménagement pervers y compris, par identification, la mise en acte d’un fantasme bisexuel décrit par Freud dans l’hystérie (1908) [26]. 

En général cette « pratique de l’incorporation » met le sujet est à la fois en situation active masculine de donneur, et en situation passive féminine de receveur. Proche d’un aménagement « pervers », la boulimie, ancrait chez Stéphanie comme chez d’autres patientes, l’excitation sexuelle, régressivement « phallicisée », au niveau physiologique, et permettait, comme dans les autres addictions, l’illusion d’un contrôle et d’une maîtrise sur l’objet, ici objet-nourriture. 

Les clivages mis en place à la suite de ces « traumas cumulatifs » avaient par la suite été « réamorcés » chez elle par de nouveaux clivages : clivages (fonctionnels plus que structurels –cf. G. Bayle [27]) psyché/corps et clivage sexualité phallique/sexualité génitale féminine. Chez elle, l’identité féminine, certes acceptée dans sa dimension phallique de minceur ou de mère, s’avérait en fait « abjecte », sale, rejetée dans celle, honteuse, du désir interdit et de l’incomplétude phallique. Elle n’avait d’ailleurs jamais joui avec un homme, Yves y compris et c’est pour cela qu’elle l’avait plusieurs fois trompé et qu’elle se gavait dans la cuisine en cachette de lui. L’orgasme boulimique remplaçait « l’insu » de la jouissance féminine… Cet « insu », elle en était honteuse, comme du manque de contrôle de ses crises de boulimie dont elle était le témoin passif…

Sa honte était celle de l’ombre d’un abject sexuel/féminin tombant sur un moi grandiose infantile et phallique [28]. Abjection honteuse du féminin qui n’est pas sans rappeler ce que Freud avance en 1912 concernant cette fois la libido masculine dans « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse » [29] D’ailleurs, Freud, dans ce texte, évoque une addiction proche de la boulimie, l’alcoolisme, pour illustrer cette « faim d’excitation » (p. 64), fréquente dans la vie amoureuse mais qui sait, dans l’addiction, se reporter, du fait de refoulement porté sur des objets barrés par l’interdit sexuel, sur des objets telle que la boisson.

« Avec Yves, au lit, je me laisse manipuler… Je ferme les yeux, je ne bouge plus, et lui, il s’excite comme ça, je suis sa « poupée », et lorsqu’il me pénètre, je ne sens rien … le plaisir est tout de même pour moi de me sentir “contenue” »… 

La proximité entre situation conjugale et celle incestueuse paternelle, rendait impossible certains débordements psychiquement enrichissants comme peut l’être l’orgasme sexuel dans ses composantes dynamiques et économiques. 

Sa boulimie en était venue à compenser et suppléer une frigidité signe d’un Œdipe jamais réellement advenu et d’un Œdipe négatif porteur de l’impossible séparation d’avec l’objet maternel primaire. Un narcissisme anal défensif empêchait tout « lâcher prise ». Ceci lui avait fait préférer le choix de ce que le pervers a pu représenter pour elle, à savoir un « père-mère », rétablissant un semblant de continuum entre le « contenant » narcissique primaire maternel du fait du climat incestuel-fusionnel proposé et celui paternel : elle s’en servait pour colmater ses brèches narcissiques. 

Rappelons que dans un texte consacré à « l’emprise et la perversion », Tomassini [30] a relié les perversions à la massivité des angoisses de séparation et aux troubles d’identification primaire. Remarquant que la perversion est le fruit d’une résolution défectueuse ou d’une impossibilité d’élaboration des processus de séparation et de désidentification primaire, cet auteur insiste sur le fait que l’univers de la perversion est dominé par la figure de la mère. Il rappelle la position des Barande [31] qui ont avancé le concept de « néoténie » au point que, dans un jeu de mot, ils ont déclaré que la notion de Père-version devrait être substituée par celle de Mère-version. 

Ainsi, derrière l’optique « patricentrique » freudienne (complexe d’Œdipe, angoisse et complexe de castration, parricide comme culpabilité originelle), se cacheraient, dans les perversions, des angoisses de séparation, voire de morcellement, que « colmaterait » le fantasme d’un pénis phallique maternel, lui-même dérivé du sein, substitut externe de l’utérus de la prime enfance (J. Chasseguet-Smirgel 1984) [32]. 

Serait-ce cela même que représente l’objet-nourriture pour la boulimie de Stéphanie ? L’oralité en jeu du symptôme n’était pas sans évoquer cette hypothèse. 

On pourrait encore ici citer J. McDougall (1980) [33] pour qui la perversion se situe dans un continuum entre « le pôle de la sexualité archaïque, liée à l’homéostasie narcissique et le pôle de la sexualité œdipienne, liée à l’homéostasie libidinale ». La solution perverse, y compris ici dans la perspective de la pratique boulimique, permet de contenir et de contourner ces deux problématiques. 

Pour elle, « l’importance et l’étendue de l’agir pervers seront étroitement liées à la fragilité de son économie psychique et au poids que doit porter cet acte érotique ». Le scénario pervers est alors une “ néo-réalité sexuelle, nouvelle scène primitive ” et l’intrigue se fait autour du thème de la castration, le rôle du partenaire étant d’incarner les images idéalisées pourvu de ce que le sujet croit manquant en lui. 

L’investissement libidinal se faisant sur un « objet-chose » dans un contexte de clivage d’affect, voire parfois de véritable « alexithymie » et de pensée opératoire, l’activité boulimique pourrait dans certain cas, comme celui de Stéphanie, se situer volontiers à mi-chemin entre un auto-érotisme oral régressif et une auto-sensualité au plus près des procédés autocalmants décrit par C. Smadja et G. Szwec [34].

A ce moment de son travail analytique le processus analytique amena chez Stéphanie certains remaniements : apparut chez elle un mouvement dépressif dû largement à ce qu’elle appelait maintenant « sa culpabilité envers elle-même » : 

« Je n’ai pas su faire attention à moi en me laissant courtisée puis épousée par Yves. D’un côté je ne regrette pas les deux beaux enfants que j’ai, la belle maison, un certain sentiment de sécurité mais, vraiment, quelle cruche j’ai été ! Je n’ai pas su me protéger, me défendre, c’est de cela dont je me sens coupable aujourd’hui. C’est moins la honte, que la colère contre moi-même et contre lui car lui aussi est coupable ! Lui il l’est par rapport aux enfants de son précédent mariage dont il ne s’occupe que très peu, et coupable de s’en être pris à une gamine de 15 ans paumée quand il en avait trente. Et moi coupable envers moi-même de n’avoir pas su dire non” »…

Cette culpabilité et cette honte pour elle de s’être « laissée faire », sa colère et sa rage narcissique face à Yves, amena alors Stéphanie à agir des fantasmes sado-masochiques sous jacents- comme elle avait « acté » le fantasme d’exhibition devant le plombier-, mais maintenant dans des relations devenues très conflictuelles avec son mari comme, parfois même avec moi, ratant plusieurs séances sans, à cette époque, m’en prévenir cherchant le cadre, la limite en provoquant chez moi des réactions contre-transférentielles plus affirmées et clairement surmoïques. 

On le voit, l’excès affectif chez ces patientes, revigoré par un travail analytique en face à face, n’est pas sans mettre à l’épreuve le psychanalyste et son cadre.

Ces fantasmes sadomasochistes inconscients non encore accessibles pour Stéphanie aujourd’hui, trouvèrent à s’épancher, une fois encore dans la répétition agie [35]. Ces fantasmes furent par contre exhumés lors de la fin de sa deuxième année d’analyse chez une autre patiente, Madeleine, boulimique elle aussi et dont je vais dire un mot.

Vignette clinique n°2 : MADELEINE

MADELEINE a 35 ans : elle n’a eu qu’un rapport sexuel dans sa vie… il y a longtemps. Après sept ans de prise en charge psychothérapeutique par un psychiatre qui lui donnait des antidépresseurs, celui-ci lui conseille de faire une psychanalyse. Tout de suite je suis très alerté par sa capacité à avoir transféré très massivement sur son ancien thérapeute. En effet, depuis sept ans, hormis son travail qu’elle aimait beaucoup et qui lui prenait tout son temps y compris le WE, elle ne pensait qu’à ce psychiatre. 

Elle me dit ainsi, dès les premiers entretiens, combien elle aurait voulu être son amie d’autant que ce médecin, avait commis l’erreur de lui raconter sa vie avec ses enfants, sa famille, ses intérêts. Madeleine vivait alors par procuration, « cette vie bien agréable de médecin de province… ». « C’était assez affligeant », ce furent ces termes car évidemment se produisit ce que devait : elle alla jusqu’à poursuivre ce psychiatre en lui téléphonant sans cesse sur son portable, y compris en vacances, pour lui dire son mal-être. Débordée, ce psychiatre lui donna mon nom en lui demandant de ne plus ni revenir, ni lui téléphoner.

C’est donc dans ce contexte passionnel et proche de l’érotomanie mais sans les éléments paranoïaques, mais passablement traumatiques, qu’elle arriva, paniquée à l’idée que je la rejette. 

Elle insista tout de suite sur la boulimie qui faisait partie de ses symptômes qui lui procuraient beaucoup de honte. Il traduisait pour elle une faiblesse de caractère et de personnalité et donnait à son corps une silhouette trop grosse, une consistance trop molle où toute féminité s’était effacée. 

Fière pourtant d’être autonome financièrement, d’avoir un métier qui l’intéressait, d’avoir fait des études universitaires, elle était honteuse de cet embonpoint comme de sa quasi-virginité. Sur le plan privé, c’était un fiasco complet.

On s’en doutera son transfert s’avéra être d’emblée intensif, avide, oral : « j’aime le câlin sonore des mots » me répétait-elle bien souvent au début de la cure, « les mots arrêtant [ici] la terreur d’errer dans l’informe » (C. Combe, op. cité, p. 225) et délimitant alors une enveloppe face à un féminin-maternel engloutissant. 

 Les premiers mois furent difficiles tant les mouvements caractériels, la toute-puissance plus infantile que narcissique dominaient chez cette femme pourtant intelligente, sensible et cultivée. Elle ne supportait pas la dissymétrie du cadre analytique qu’elle avait pourtant acceptée, le paiement des séances où elle était absente, comme le fait que je ne réponde pas à ses questions. Elle pouvait bouger, remuer, sauter, tressauter, sangloter, crier sur le divan, rechignant bien souvent à se lever alors que moi-même, après lui avoir annoncé la fin de la séance, je me retrouvais debout devant le divan. Il fallut plus d’un an pour commencer à voir se résoudre ce type de réaction et que, de mon côté, je trouve ce que B. Brusset appelle, avec ce type de patiente, « la bonne distance » [36].

L’anamnèse révélait, sinon une accumulation de trauma, tout au moins deux traumas massifs. Dernière d’une fratrie de quatre, elle avait perdu sa mère à l’âge de 16 ans, celle ayant décédé après un grave accident de voiture. Mais ce traumatisme là, de la perte en avait précédé un autre, celui, à 15 ans, de rencontrer un jour sa mère sortir d’un hôtel de la ville, bras dessus, bras dessous avec un homme autre que son père. De ce moment là jusqu’à la mort de sa mère, elle garda, à la demande de celle-ci, le secret de ce qu’elle avait vu, dans un pacte que nous dirions, vis-à-vis du père, « dénégatif ».

L’autre chose était son attachement disons excessif à l’imago maternelle : c’était à ce point que pendant la première année d’analyse, des sanglots, voire des pleurs apparaissaient à chaque fois que le mot « mère » était prononcé avec, dans ces moments là, des sursauts du corps, celui-ci faisant de véritables bonds –impressionnants- sur le divan, tant l’affect était violent. Au bout d’un an j’appris pourtant que cette mère était perçue par la patiente elle-même comme « froide, n’aimant pas les câlins », ceux-ci étant prodigués jusqu’à la puberté par le père. 

Il y avait ainsi chez elle, comme chez Stéphanie, et comme le note C. Combe dans cette clinique, « une passion pour une mère qui ne peut être avalée ou conservée » en tant qu’objet « secure » d’attachement (op. cité, p. 44). Mère déprimée, là aussi, du fait, avait-elle dit à Madeleine, d’un mariage malheureux sexuellement et par une position professionnelle déclassée par rapport à ses diplômes.

Si, dans le cas précédent de Stéphanie, le fantasme du meurtre d’œdipien de la mère, refoulé, avait pu se mettre en scène dans ses différentes grossesses, dans le cas de Madeleine, la mort de la mère à l’entrée de l’adolescence rendait aujourd’hui encore la difficile la mise en scène de ce fantasme. Le lien à l’objet primaire était « inaliénable ».

Se rendant progressivement compte que, concernant la boulimie, la cure analytique ne pouvait résoudre aussi vite ses effets sur son grossissement, elle prit la décision d’aller consulter un médecin nutritionniste. Sans que je ne rentre dans les détails, je dois dire, que cela aida à « tiercéiser » factuellement la relation à un moment où, visiblement, l’introjection du cadre analytique, conflictuel, mobilisait encore beaucoup de résistance.

J’eus de la chance car, sans connaître la technique de ce confrère, sa méthode fut parfaitement adaptée à la patiente. Le succès ne se fit pas attendre. Le régime plus le sport recommencé, elle perdit 20 kg en quelques mois. 

Même si sur le plan affectif la situation restait inchangée, Madeleine put faire pendant les vacances de Pâques puis d’été qui suivirent la fin de la première année de cure des voyages dans d’autres continents qu’elle voulait depuis longtemps entreprendre. 

Une avancée dans l’analyse, par la perception de fantasmes en partie sous-jacents à cette boulimie, se produisit alors au milieu de la deuxième année. Cela vint après une période de vacances pour elle et où, revenue, elle feignit d’aborder la question du paiement des séances dues. Comme elle avait pour habitude de payer toutes ses séances en fin de semaine, j’observais donc que cette fin de semaine-là, seul apparaissait le paiement des 3 séances de la semaine et non les 2 manquantes de la semaine précédente.

La semaine suivante, il fut question d’un rêve assez long où était question d’éléments touchant à sa chambre d’enfant (avec sa sœur, puis son ancienne psychiatre), son adolescence, puis d’autres liés à une longue marche dans la ville. Cette marche était suivie d’une visite dans un souterrain où elle ne rendait pas la monnaie à un monsieur qui ne faisait pas attention à elle. Je la laissais aller à ses associations qui, in fine, nous amenaient à cet homme du souterrain dont elle ne comprenait pas la présence.

 J’interprétais alors que le fait de n’avoir pas payé ses séances manquantes à un homme qui vivait dans une espèce de souterrain, et dont elle pensait qu’il ne faisait pas attention à elle, renvoyait à moi-même, voire à son père.

Aussitôt ses résistances caractérielles [37], tout aussi apparentes que dans la manifestation pour elle de ne pas payer ses séances manquantes, s’exprimèrent violemment: « Comment cela ? Vous « plaquez » toujours les choses en les ramenant à ce qui se passe ici, dans la cure, alors que, le rêve parle d’autre chose, d’autres époques de ma vie comme par exemple la chambre d’enfant ! Vous alors !! ». La séance se termine sans qu’elle fasse écho à l’autre chose dite à savoir celle sur son propre père. 

La séance suivante elle revint avec un rêve qui, visiblement, signait une sorte de « naissance anale » : elle était dans un cercueil dans l’eau et ce cercueil, après pas mal de péripéties sur lesquelles je passe, était projeté sur un mur dans lequel un petit trou faisait office de sortie dans lequel il devait passer. La séance encore suivante, il y eut un autre rêve similaire : dans un avion « ayant une forme de suppositoire comme le cercueil précédent », dit-elle, elle devait franchir, après là encore beaucoup de péripéties, une montagne qu’elle réussissait, croyait-elle, à dépasser.

Enfin c’est après ces trois séances qu’apparut un affect dépressif, m’avouant qu’elle vivait maintenant très difficilement sa solitude affective. C’est à ce moment là qu’elle me dit pour la première fois combien sa frustration sexuelle lui semblait insupportable et qu’elle me fit part de fantasmes apparaissant le plus souvent au moment du cycle où elle ovule: des fantasmes de punition, d’humiliation:

« On me frappe, non pour me faire mal mais pour me faire la morale car je suis une enfant qui a désobéi, j’ai fait quelque chose de mal. Je ne vois pas la tête de l’homme qui me fait ça mais il me gronde sévèrement et surtout il cherche à m’humilier ce que paradoxalement je cherche ! C’est un comble, moi si volontaire et caractérielle d’après ma famille, là, je suis toujours docile, consentante, soumise –le contraire de ce que je suis !- et j’aime ça au point, à chaque fois, d’y trouver de la volupté. Que cet homme nie mon corps, nie ce que je suis, cela me fait jouir… ». « Je crois que je me permets aujourd’hui de vous parler de cela car dans la séance du rêve où le monsieur à qui je devais de l’argent c’était vous, vous avez employé le mot « punition ». Ce mot a « décoincé » quelque chose ». Vous savez chez mes parents, jamais on ne m’a puni. C’était contraire à leur éducation. J’ai découvert la punition dans le métier en rapport avec la justice qu’est le mien même si, visiblement, la punition s’est toujours exercée dans mes fantasmes les plus secrets comme seule manière pour moi honteusement de jouir. »… 

Après un silence elle ajoute : « et même si je me sens honteuse de vous raconter cela, disons que je m’en sens maintenant moins coupable même si je ne comprends pas de où cela vient comme pour la boulimie : je fais ça pour me le reprocher après, c’est presque aussi fort et c’est toujours le corps qui prend. Peut-être que tout ça a un lien ? ».

De la honte à la culpabilité

Il est ainsi intéressant de terminer sur la question du symptôme boulimique dans ses liens d’entrelacs avec la honte et culpabilité. Comme le remarque Freud dans « Le créateur littéraire et la fantaisie « (1908) [38], « L’adulte a honte de ses fantaisies et les dissimile aux autres. Il les cultive comme sa vie intime et personnelle. En règle générale, il préférerait confesser ses manquements plutôt que de communiquer ses fantaisies » (p. 36). 

Aussi, communiquer l’ombre de la honte qu’entourent certaines fantaisies dans le cadre « bienveillant » de l’analyse, a été pour moi un signe de d’acceptation pour elle d’une forme de culpabilité – ravivée par la question du paiement des séances-, acceptation qui, du coup, devint un témoin du changement économique, topique et dynamique psychique en cours. N’oublions pas ici que ce fut le mot « punition » qui servit de déclic à notre patiente après un rêve où il était question d’un monsieur ne faisant pas attention à elle. 

Ces fantasmes sadomasochiques s’inscrivaient bien entendu dans un transfert paternel vérifiant en quelque sorte l’analyse freudienne du fantasme auto-érotique « Un enfant est battu » [39]. Sans doute ce fantasme honteux, intime et secret, de pratiques sado-masochiques était, sous couvert d’un clivage, une réélaboration sexualisée de traumas narcissiques infantiles précoces (« mère froide ») visant à reconstruire un objet primaire perdu. 

Il n’empêche que la honte semblait changer de statut et aller vers la voie d’une culpabilité « bien tempérée » (pour reprendre la formule de Donnet, du divan « bien tempéré » [40]). Car si, à l’adolescence, les investissements narcissiques et objectaux connaissent des mouvements d’oscillations particulièrement intenses produisant alors des « collapses entre la honte et la culpabilité » (C. Chabert [41]), la cure commençait ici à « déplacer les lignes » de fixations. Se manifestait là une forme « dé-collapse » entre honte et culpabilité, contemporaine d’une décondensation entre sexuel et excrémentiel qui témoignait chez elle, à mon sens, d’une opérativité plus grande de l’analité et donc du dedans/dehors. 

Enfin, cela renvoyait, au niveau topique, à l’existence d’une migration positive d’un Idéal du Moi se détachant de son Moi Idéal infantile –tellement impliqué dans la honte ! – pour aller vers un Surmoi plus œdipianisé. 

Dans « l’acte » de parole psychanalytique, Madeleine, même « passivement » allongée, passait, du fait de cet acte, de la passivation contemporaine de la honte dans laquelle cet affect l’avait submergée et qu’elle avait jusque-là gardé secrète, à celle d’une reprise subjective, « actée » par la parole, de ce qui l’avait désubjectivée et néantisée : la honte. 

Honte, aux yeux de l’autre, de n’être que ce qu’il était, honte de ne pas être à la hauteur de ses valeurs et de son Moi idéal tyrannique, honte de se découvrir petite alors qu’elle s’était crue grande, faillible alors qu’elle pensait contrôler les choses. 

Cette honte n’était sans doute que le signe de la resexualisation anale après-coup d’un affect contemporain de la défaite et la petitesse de soi devant le pouvoir et l’emprise du regard de l’autre : autre maternel dans les temps infantiles de la dépendance, autre maternelle découverte avec son amant et qui lui avait interdit de parler, autre maternel que j’avais représenté depuis le début, mais plus seulement. Cette exposition anale passive de la honte à me livrer ses fantasmes suivait en effet, souvenons-nous, chez Madeleine un mouvement où s’annonçait un mouvement dépressif qui était mêlé de culpabilité.

Si « la honte est toujours une déclaration de soumission au jugement prêté à autrui » (J.C. Lavie [42]), la honte de me dire cela, du fait même de mon absence de jugement, rendait cette honte « décollable » de l’ombre du Moi-Idéal pris dans un transfert et une dépendance jusque là bien maternels. 

Mon absence de jugement témoignait, à l’instar du père dans la dyade mère-enfant, de mon statut d’objet « tiers » et « à bonne distance » certes, investi pulsionnellement mais à visée antisexuelle (Cf. Green, 2003 [43]) , visée antisexuelle ne voulant pas dire anti-pulsionnel, à preuve le fantasme sadomasochiste transférentielle, mais aussi le fait que la libido narcissique elle-même, est, rappelons-le, pulsionnalisée. 

C’est cet « espace tiers », voire « transitionnel », qui permit progressivement cette décondensation entre honte et culpabilité. Le trajet est celui qui allait du regard courroucé de la mère (et la « mère-analyste » pour elle) dont elle redoutait l’abandon d’amour (comblé par la boulimie et répété avec la psychiatre) à celui de la voix d’un père suffisamment subjectivante pour que se tissent les éléments érotiques permettant le déploiement du fantasme liant durablement l’amour et l’interdit œdipien : celui, masochique, d’un enfant est battu. 

Nous passions d’une « honte primaire » selon C. Janin [44], honte consubstantielle à l’être, à sa prématurité, une honte « ontologique » (« hontologie» du petit d’Homme : cf. Adam et Eve ?), exposition d’un défaut inscrit comme une marque indélébile tenant lieu de secret intime et de délimitation entre dedans/dehors (honte contenante [45]), honte d’un « état », après-coup « secondarisée » dans son lien à une féminité vécue comme manque et reliée à la faute maternelle, à une honte « après-coup » liée à une culpabilité. Cette honte « secondarisée » renvoyait à un « acte », certes fantasmé, mais qui signait une dynamique pulsionnelle sexuelle où l’objet, moins lié à la peur de l’abandon et l’anonymat, réanimait, par le jeu sado-masochiste d’un transfert aux accents un peu plus paternels, la sexualité génitale.

Voilà qui commençait à orienter l’analyse de Madeleine sur un « vertex » moins archaïque.

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 3 mars 2011

 

Notes et références

  1. Vindreau C. (1991), « La boulimie dans la clinique psychiatrique », in La boulimie, Monographie de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF, pp. 63-79.
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  3. Marty P. (1976), Les mouvements individuels de vie et de mort, Paris, Payot ; (1980), L’ordre psychosomatique, Paris, Payot.
  4. Célerier M.-C. (1977), « La boulimie compulsionnelle », in Trajets analytiques, Topique, 18, ed. EPI, 95-115
  5. Couvreur C. (1991) « Sources historiques et perspectives contemporaines », in La boulimie, Monographie de la Revue française de Psychanalyse, Paris, PUF, pp. 13-46
  6. Brusset B. (1991), « Psychopathologie et métapsychologie de l’addiction boulimique », in La boulimie, Paris, PUF, Monographies de la Revue française de Psychanalyse, Paris, PUF, p. 105-132
  7. Corcos M. (2000), Le corps absent, approche psychosomatique des TCA, Paris, Dunod. ; (2005), Le corps insoumis, Paris, Dunod.
  8. Combe C. (2004), Comprendre et soigner la boulimie, Paris, Dunod
  9. Pirlot G. (2010), Psychanalyse des addictions, Paris, Dunod, 3ème édition, 2019.
  10. Freud S. (1895), « Qu’il est justifié de séparer de la neurasthénie un certain complexe symptomatique sous le nom de « névrose d’angoisse » », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, pp. 15-39.
  11. Brusset B. (1991) op. cité.
  12. Jeammet P. (1991), « Dysrégulation narcissiques et objectales dans la boulimie », La boulimie, idem, pp. 81-104 (p. 86).
  13. Green A. (1980), « La mère morte », Narcissisme de vie, narcisisme de mort, op. cité, 1983, pp. 222-253 (dédié à C. Parat).
  14. Zuckerman M. (1971), « Dimension of sensation-seeking », J.C. Clin. Psychol, 36, (1), : 45-52.
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  20. Khan M. (1979), Figures de la perversion, Paris, Gallimard.
  21. Cela évoque la conception de Modell, en 1963, qui proposa pour les états-limite la métaphore du « porc-épic » pour caractériser un mode de relation anaclitique coexistant avec une « angoisse du rapproché ».
  22. Green A. (1993), « L’analité primaire. Relations avec l’organisation obsessionnelle », in La pensée clinique, Paris, O. Jacob, 2002, pp. 111-147 (p. 144).
  23. Décrivant chez ces patients une « bitriangulation » (ceci posant le problème de la constitution de l’espace psychique [cf. infra]) Donnet et Green précisèrent : « Les relations ne sont pas duelles, mais triangulaires, c’est-à-dire que le père et la mère sont représentés dans leur structuration œdipienne. Mais ces deux objets ne sont distingués ni par leur sexe, ni par leurs fonctions […], l’absence ne peut se constituer, elle reste non symbolisable », Donnet J.L. & Green A. (1973), L’enfant de ça, Paris, Ed. Minuit, p. 264.
  24. Green A. (1969), « Le narcissisme moral » (conférence à la SPP du 18 avril 1967), Revue française de Psychanalyse, Tome XXXIII, n°3, pp. 341-371.
  25. Ferenczi S. (1933), « Confusion des langues entre les adultes et l’enfant, le langage de la passion et de la tendresse », Psychanalyse 4, Œuvres Complètes 1927-1933, Payot, 1982, pp. 125-135.
  26. Freud S. (1908), « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité », Névrose, Psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, pp. 149-155.
  27. Bayle G. (1996), Rapport du 56ième Congrès des psychanalystes de langues romanes : « Les clivages », Revue française de Psychanalyse, 60, n° spécial Congrès, pp. 1303-1547.
  28. P. Mérot avance que la honte est « l’ombre de l’abjecte qui tombe sur le Moi » ; cf. Mérot P. (2003), « La honte : « si un autre venait à l’apprendre », Revue française de Psychanalyse, LXVII, 5, 1742-1756 pp. (p. 1747).
  29. Freud S. (1912), « « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1982, pp. 55-66. D’ailleurs, Freud, dans ce texte, évoque une addiction proche de la boulimie, l’alcoolisme, pour illustrer cette « faim d’excitation » (p. 64), fréquente dans la vie amoureuse mais qui sait, dans l’addiction, se reporter, du fait de refoulement porté sur des objets barrés par l’interdit sexuel, sur des objets telle que la boisson.
  30. Tomassini, M., (1992) « Désidentification primaire, angoisse de séparation et formation de la structure perverse », Rev. franç. Psychanalyse, 61, 1541-1614.
  31. Barande, I., Barande, R. (1987), De la perversion, Lyon, Ed. Clé.
  32. Chasseguet-Smirgel, J., (1984), Éthique et esthétique de la perversion, Paris, Champ Vallon.
  33. Mc Dougall, J., (1980), Essai sur la perversion, In : Les perversions, Paris, Tchou.
  34. Smadja C., « Les procédés autocalmants ou le destin inachevé du sadomasochisme », Revue française de psychosomatique, Paris, PUF., n°8, 1995, pp. 57-89. Szwec G. (1993), « Les procédés autocalmants », Revue française de psychosomatique, Paris, PUF., p. 27-51.
  35. Freud S. (1914), « Remémoration, répétition et élaboration », La technique psychanalytique, Paris, P. U.F. 1953, 105-115.
  36. Brusset B. (1991), « Conclusions thérapeutiques », in : La boulimie, op. cité, pp. 133-142 (p. 137).
  37. « Ce qui semble commun à toutes les résistances caractérielles c’est qu’elles surviennent comme une tentative de se dérober à la règle fondamentale » F. Villa, (2009) La notion de caractère chez Freud, Paris, PUF (p. 64).
  38. Freud S. (1908), Le créateur littéraire et la fantaisie, in : L’inquiétante étrangeté et autres textes, Paris, Gallimard.
  39. Freud S. : (1919) : « Un enfant est battu », Névrose, psychose et perversion, PUF, 1978, pp. 219-244.
  40. Donnet J.L. (1995), Le divan bien tempéré, Paris, PUF, « Le fil rouge ».
  41. Chabert C. (1993), « Entre honte et culpabilité, l’hystérie à l’adolescence », Adolescence, XI, n°1.
  42. Lavie J.C. (2002), « La honte m’habite ! », L’amour est un crime parfait, Paris, Gallimard, pp. 65-73.
  43. Green A. (2003), « Enigme de la culpabilité, mystère de la honte », Revue française d e psychanalyse, p. 1639-1653 (p. 1652).
  44. Janin C. (2003), « Pour une théorie psychanalytique de la honte », Revue française de psychanalyse, LXVII, n° 5, 1657-1742 et (2007), La honte, ses figures et ses destins, Paris, PUF « Le fil rouge ».
  45. La honte est en effet une valeur que l’on apprend tôt dans l’éducation et protège du rejet de l’autre maternel, du groupe : en ce sens elle peut être appelée « honte-signal » selon la dénomination de C. Janin.