Société Psychanalytique de Paris

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Enfants indomptables : une dépression inaccessible ?

 

Le titre choisi pour cette conférence a pu surprendre par son caractère provocateur. Il m’est venu lorsque vous m’avez sollicité pour évoquer une clinique qui fut la mienne dans un centre thérapeutique spécialisé dans la prise en charge de ceux que Gilbert Diatkine appelait des « candidats à la psychopathie » pour les enfants et des « familles à problèmes multiples » pour les parents, et que Laurence Kahn qualifiait « d’enfants indomptables »[1]. Bien que je ne travaille plus dans ce centre, j’ai le sentiment de leur être redevable pour une grande part de ma formation professionnelle tant clinique qu’universitaire, une dette qui m’incite à transmettre, nourri par un sentiment de culpabilité. Les avais-je laissé tomber ? Dans L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort, S. Ferenczi évoque ces enfants « qui sont d’abord traités avec enthousiasme, voire avec un amour passionné, mais qu’on a “laissé tomber” par la suite »[2], expression reprise par Winnicott[3] à propos de l’environnement qui ne doit pas laisser tomber l’enfant sinon l’espoir sous-tendu dans la tendance antisociale serait brisé. Pas toujours pourtant. Nous avons tous été frappés dans nos parcours cliniques par la « force vitale » (Ferenczi) dont font preuve certains enfants, pris dès le début de leur vie dans des situations aux limites de la pensée et de la tolérance et qui cependant montrent des capacités d’adaptation incroyables, sans jamais que les vécus dépressifs ne s’expriment comme tels, mais sur le versant de l’agitation et de la destructivité manifeste.

Dans ces formes cliniques, le recours aux actes occupe le devant de la scène. La souffrance dépressive se devine en filigrane derrière des récits anamnestiques chargés d’événements potentiellement dépressiogènes. La dépression attendue est masquée, elle se dessine en creux, en négatif. L’accès au vécu dépressif est entravé, les affects souvent déniés par l’enfant lui-même et par son entourage, quelquefois même il semble que ces enfants ne ressentent rien, comme s’ils n’étaient pas concernés, ni touchés psychiquement. Ils ont parfois recours à des défenses maniaques afin de protéger la psyché de toute survenue d’affects et de représentations intolérables et inélaborables en l’état. Ces mécanismes entravent l’élaboration psychique et le travail de symbolisation. L’enfant est doublement confronté à des sentiments de vide interne, d’ennui, rarement par des affects dépressifs qui sont réprimés, mis hors jeu, et non pas refoulés. Leur présence diffuse est parfois ressentie contre-transférentiellement. Les affects ne sont pas assignés à un objet lui-même dénié ou mal intériorisé, ce qui rend difficile l’élaboration du vécu dépressif encore peu accessible. C’est aussi pour palier à ce sentiment de vide interne que l’agitation et le recours aux comportements s’installent souvent. Comment faire alors pour rompre cet engrenage et tenter d’accéder à un vécu de dépression tolérable psychiquement ? Comment faire pour que le travail de symbolisation se réamorce, que l’agitation et la destructivité ne remplissent pas qu’une fonction de destruction mais soient liées et source de vie, que l’enfant parvienne à s’adapter à son environnement et à lui-même ?

De nombreux visages et situations me reviennent parmi ceux que j’ai pu suivre comme analyste dans ce centre, ils s’éveillent en moi lors de rencontres cliniques nouvelles, mais aussi souvent à l’écoute des supervisions des étudiants et des professionnels que j’accompagne. Je mesure alors combien ces situations cliniques passées sont malheureusement toujours très actuelles. Derrière ce besoin de transmettre se profile aussi une forme de lutte contre la négation, toujours à l’œuvre, de ce que la psychanalyse a pu apporter dans le champ clinique et social. L’écoute d’une vie psychique nourrie de la sauvagerie pulsionnelle issue du sexuel infantile présente chez tout individu, et des conflits instantiels suscités par les voies d’expression de ces pulsions sexuelles dont Freud nous dit dans Au-delà du principe de plaisirqu’elles sont « difficilement éducables ».

Peut-on « civiliser le sauvage infantile » s’interroge L. Kahn, tache dévolue au Kulturarbeit, « le travail de civilisation qui lentement transforme le petit primitif en enfant culturel, en Kulturkind »[4]. Contribuer à élever des digues psychiques face à l’excitation qu’elle soit externe ou interne et liée à la violence pulsionnelle, parvenir à différer la satisfaction immédiate au profit d’une satisfaction secondarisée, tenter d’assouvir les besoins du moi en construction chez l’enfant via un environnement suffisamment bon, participent sur le plan des modalités thérapeutiques auprès de ces enfants, de ce travail de civilisation.

Parmi ces visages, le parcours de Maurice m’a semblé illustratif d’une agitation ayant valeur de lutte antidépressive, du fait de la précarité des objets internes rendant difficile la symbolisation, la constitution même des représentations psychiques, représentations de choses puis de mots auxquels secondairement des affects peuvent se lier. Ces objets internes ont pu progressivement se constituer et s’intérioriser grâce à l’investissement progressif d’un objet de transfert, via la relation établie avec son analyste, susceptible de recueillir les affects dépressifs lorsqu’ils adviennent à la conscience. En effet, pour s’autoriser à exprimer de la tristesse, il faut être sûr qu’il y ait quelqu’un de fiable pour la recevoir, quelqu’un qui ne vous laissera pas tomber, qui ne sera pas submergé ni détruit par la puissance dévastatrice des vécus dépressifs, ce que l’enfant, comme l’adulte, présent s’il s’autorisait à lâcher les digues défensives mises en place. Pour cela il lui faut d’abord être sûr que l’objet d’investissement résiste, mais aussi que cet objet et lui-même puissent compter sur et pour d’autres qu’eux même. Avec ces enfants en très grande difficulté, la relation duelle ne peut à elle seule permettre ce travail préalable d’accès à la symbolisation qui passe par la mise à l’épreuve de l’objet au sein du cadre thérapeutique. Enfant et thérapeute doivent pouvoir s’appuyer sur un environnement suffisamment bon, étayant et sécurisant, ce qui favorise sur le plan intra psychique l’intériorisation d’un tiers. Cet environnement doit s’adapter à l’enfant, lui qui n’a jamais demandé de venir au monde écrivait Ferenczi, et favoriser l’instauration d’une continuité d’existence. Il doit pouvoir offrir la fiabilité nécessaire pour que la destructivité et la réparation puissent être expérimentées et que secondairement la dépression puisse s’exprimer, se vivre psychiquement et être tolérée voire élaborée parce qu’elle aura trouvé un lieu et un objet pouvant la recevoir et la contenir.

Maurice est un jeune garçon africain, placé en famille d’accueil. Il est arrivé en France illégalement lors d’un séjour de son grand-père paternel qui l’élevait et qui est brutalement décédé pendant ce voyage. Il est alors recueilli par sa tante. L’assistante sociale, qui recevait cette femme pour un de ses enfants suivis dans notre institution, a vu tout d’un coup bouger quelque chose sous son bureau. Caché « sous ses jupes », Maurice, âgé de deux ans, montrait le bout de son nez. Il est l’enfant de son frère décédé quelque temps après sa naissance. La mère de Maurice appartenant à une ethnie différente n’était pas jugée digne de s’occuper du bébé, et la famille paternelle d’origine princière avait décidée qu’il devait être séparé d’elle. Maurice est le seul descendant à porter le nom de cette dynastie, un petit prince et à ce titre il serait « intouchable » aux dires de sa tante. Cette dernière pourtant ne semble voir chez son neveu que des ressemblances avec la mère, « une moins que rien ». Elle tente par un système éducatif très rigide de le « dresser » car il était selon elle en Afrique « comme un petit singe vivant en totale liberté ».

Petit Prince « intouchable », tombé du ciel et atterrissant en France brutalement, Maurice présente d’importantes difficultés à la maison, agitation, crises et un signalement est finalement fait. La séparation d’avec sa mère, puis d’avec ses grands-parents qui l’élevaient, le décès soudain du grand père, le changement brutal de vie et d’environnement, ainsi que l’incohérence du système éducatif sous-tendent pour partie les troubles du comportement. La situation s’est brutalement aggravée quand, à la suite de disputes importantes dans le couple, le mari de la tante a définitivement quitté la maison, chassé par sa femme. Maurice est alors placé en famille d’accueil, il a 6 ans. « Déposé comme un paquet », il ne manifestera aucune angoisse de séparation, aucune tristesse. Le placement familial spécialisé semble bien se passer. Maurice, accueilli par un couple âgé, est choyé par sa tata d’accueil. Il est calme et docile à la maison, tout en étant vif et autonome dans la vie quotidienne. La scolarité se déroule sans trop de difficultés apparentes, mais les relations avec ses pairs se passent mal et l’équipe du placement s’inquiète pour cet enfant qui s’exprime essentiellement par l’agir, non par les mots, et pour lequel ils soupçonnent un profond vécu dépressif. Une indication de psychanalyse est ainsi posée et je recevrais Maurice deux fois par semaine pendant cinq ans.

Impatient de venir à sa première séance, Maurice entre directement dans mon bureau pile à l’heure. Il ne dit rien, intimidé mais avec un sourire de satisfaction. Il ne veut pas dessiner, ni jouer, mais regarde tout ce qu’il y a dans mon bureau. Rien ne semble vraiment l’intéresser durablement et il reste silencieux. Je me mets alors à dessiner et là, il s’approche. Je dessine notre situation, il sourit, mais quand je lui propose de continuer avec moi le dessin, il ne veut pas. J’essaye un squiggle, il accepte et fait un rectangle en bas de la page. Il dit tout bas : « maison ».

En moi émerge l’image d’un film où un extraterrestre pointe le doigt vers le ciel, et je pense « E.T. phone Home, E.T. téléphone maison ». Je lui demande où est sa maison et il me répond qu’il a une maison comme ça, celle de tonton. De quel tonton parle-t-il ? Je relève « Tonton ? » Il ne précisera pas mais je crois comprendre qu’il parle de sa famille d’accueil, qu’il appelle Tata et Tonton. Il introduit donc d’emblée un tiers entre nous, au sein de cette relation duelle peut être trop chargée d’un risque de dépendance extrême et de perte d’objet, dans une dimension plus dépressive, ou trop chaude, dans une dimension œdipienne intégrant le risque incestueux. Tonton c’est aussi celui qui a été chassé de la maison par sa femme, la tante biologique de Maurice, figure imagoïque incarnant une toute puissance dangereuse. Vais-je le chasser lui aussi s’il s’aventure à exprimer ses désirs ? Il va poursuivre son dessin de façon très rigide, très contrôlée, sans plus d’associations. C’est lui qui met un terme à notre rencontre, qui se met à la porte et m’abandonne, partant tout seul vers le placement familial, il « connaît le chemin » me dit-il.

Ce besoin intense de maitrise de la réalité externe est directement en lien avec le peu de maitrise du monde interne du fait non seulement de la précarité des objets internes, mais aussi de la puissance des mouvements transférentiels mal contenus psychiquement. C’est précisément contre le risque du transfert et de ces effets que luttent ces enfants, car ils ne peuvent pas psychiquement se laisser aller à vivre des sentiments aussi intenses, à se faire confiance et à avoir confiance en l’objet. L’amour de transfert est violent, à la hauteur de la puissance des premiers investissements d’objets, qui ont souvent été source de déception chez ces enfants, et ce précocement, du fait de l’indisponibilité ou de l’absence de l’objet, voire de sa disparition comme ce fut le cas pour Maurice.

La psychanalyse va se poursuivre essentiellement à partir de jeux informels, bouts de papiers, pliages, découpages et collage, sans contenus figuratifs ni associations. J’entends très peu le son de sa voix, tout passe par le corps, les gestes, son visage expressif et son regard très intense. Mais Maurice est là, à chaque séance, pressé de venir, il fonce comme une trombe pour être le premier dans le bureau, ou bien se cache pour que je le cherche avant d’entrer. Un jeu de cache-cache comme un tout petit, qui devient un rituel au début de la séance, façon d’élaborer quelque peu la problématique de l’absence. Mais à l’intérieur du bureau, de la séance, ses ébauches de jeux sont très peu symbolisées, il touche à tout mais n’investit rien. Il n’y a pas de déplacement, ni de continuité associative ni au sein de la séance ni d’une séance à l’autre. C’est en bordure que Maurice semble fonctionner, sans jamais vraiment s’installer. Le peut-il vraiment, lui dont la fiabilité de l’environnement premier a été si durement mit à l’épreuve ? Peut-il avoir confiance en l’objet et prendre le risque de la régression qui favoriserait l’émergence des sentiments liés à ses vécus dépressifs ?

Jouer, c’est accepter de régresser à des positions infantiles pas si lointaines. Mais cette régression est inconcevable, puisqu’elle renvoie à des vécus d’impuissance, à des failles narcissiques douloureuses, à un risque d’intrusion et de passivité insupportables, chez Maurice comme chez ces enfants qui ont souvent constitué des carapaces de guerriers insensibles, tout-puissants, pour affronter leurs réalités. Maurice de plus est « intouchable » et ne se laisse pas toucher par mes interventions. Il semble ne rien entendre de mes tentatives d’associations quand j’essaye de relier certains jeux, dessins ou découpages entre eux, afin de constituer des ébauches de scénario, de susciter des représentations. Quand parfois il me parle un peu et sur un mode factuel de ce qu’il vit à l’extérieur, je tente de faire des liens avec ce qui se passe entre lui et moi en séance. Mais alors l’agitation et les comportements réapparaissent, comme si tout lien psychique était insupportable et très vite les jeux de Maurice deviennent menaçants et dangereux pour lui, pour moi, pour les objets et le cadre de travail. L’expression de la destructivité touche ainsi aussi bien les objets externes concrets que les objets internes et entrave les processus de pensée, le travail de représentance.

Une des particularités du fonctionnement de ces enfants, c’est précisément la grande difficulté, pour ne pas dire leur incapacité à jouer, à faire semblant[5]. Les jeux sont chaotiques, interrompus de façon incessante dès qu’ils ne sont plus conformes à leurs désirs, identiques à la représentation partielle qu’ils s’en font. Ils jouent parfois comme si leur vie en dépendait. Pas de faire semblant, de comme si, pas de fonctionnement dans un espace transitionnel[6]. Faut-il alors apprendre à jouer, au sens du gamejeu avec règles, ou plutôt favoriser le playing? La question n’est pas simple, car si dans un premier mouvement nous pouvons penser en suivant Winnicott[7] que le playingserait l’expression la plus proche d’une forme d’associativité telle que la psychanalyse le conçoit, il semble bien qu’avec ces enfants en mal de transitionnalité, cette modalité de jeu ne leur soit pas immédiatement accessible. Le playpeut toujours se transformer en quelque chose d’effrayant, car jouer sans règles c’est prendre le risque de tomber dans l’arbitraire, la folie et la toute-puissance de la pensée, la perte totale des limites. Les règles du gamepermettent de tenir à distance cet aspect menaçant du jeu, elles ont le mérite d’apaiser un temps la situation et d’avoir l’illusion de réduire la part laissée au hasard. Accepter ces règles suppose de reconnaître la présence de tiers, porteur de la loi, qu’ils soient présents ou non, car même en leur absence, ils continuent d’exister pour les deux partenaires. Mais l’apaisement ne dure qu’un temps, car comment accepter pour l’enfant la contrainte des règles codifiées et les effets d’imprévu lié au hasard, et pour le psychanalyste, ces jeux sans fin où toujours il perd, quels que soient les dés.

Petit à petit, Maurice va introduire des jeux de société, les Dames auxquels il joue avec son tonton d’accueil, et il n’aura de cesse de vouloir gagner à tout prix. Son comportement va devenir tyrannique, essentiellement avant les séparations lors des vacances. Il est alors exigent, possessif, mais tout en me ménageant, tant la crainte d’un abandon du fait de ses propre mouvements destructeurs est forte. En fonction des aléas de la vie, de l’impact de la réalité, départ de la famille d’accueil en vacances sans lui, conflits dans sa famille paternelle et menaces proférées d’un retour en Afrique s’il ne se calme pas, les répercussions sont immédiates dans le cadre de la psychanalyse. Elles se traduisent par de l’opposition passive et active, par des bouderies intenses, l’accentuation de l’emprise sur l’objet thérapeute, mais jamais par la rupture. Le lien à l’objet dans la réalité concrète doit être maintenu, il en va probablement de sa survie. Une fois ces zones de turbulence passées, il retrouve son mode de fonctionnement habituel, où il s’efforce de maitriser la relation et la séparation. Il est très pris par les jeux de petits chevaux, d’un ennui mortel pour moi, mortel car mes chevaux sont systématiquement renversés, massacrés, les dés me sont toujours défavorables. Rien n’y fait, je suis kaput ! Maurice triche avec un sourire désarmant ! Il est toujours au bord du passage à l’acte, peu accessible à la régression et à l’élaboration. Pour survivre psychiquement, je pense à René Diatkine qui vantait les mérites des parties de petits chevaux, ce qui apaise parfois mon surmoi de psychanalyste débutante à l’époque.

Progressivement Maurice se montrera plus détendu, en particulier quand il aura pu me réclamer un jour une séance supplémentaire durant des vacances à un moment où sa situation dans sa famille et en famille d’accueil était fragile. J’ai accepté sa demande et il a su profiter de cette séance, plus dans le fait de l’avoir obtenue que dans le contenu. Maurice semble en effet réclamer son dû, comme un bébé avide, avidité qui touche tous les éléments du cadre, le temps et le matériel que je peux lui accorder à lui exclusivement. Il est toujours plus préoccupé par ce qu’il peut obtenir de moi que par le plaisir qu’il peut prendre en séance. Faute d’obtenir l’objet de satisfaction pulsionnelle, c’est l’emprise sur l’objet qui apporte une part de satisfaction, écrit Paul Denis[8]. La maitrise relève plus des bénéfices secondaires que d’une véritable satisfaction libidinale et ce d’autant plus que l’objet n’est pas reconnu dans son altérité, mais comme un objet partiel. L’emprise s’exerce sur l’objet externe, tant les objets internes sont précaires en lien avec les premiers temps de la vie psychique et les modalités relationnelles établies avec ses premiers objets d’investissement.

Pour A. Green la précarité des objets internes dans les formes cliniques empreintes de négativité serait liée au travail psychique de désobjectalisation, « un meurtre psychique de l’objet accompli sans haine », face à une « mère morte » absente psychiquement, « morte aux yeux de l’enfant » selon Winnicott. Celui-ci a décrit l’impact des séparations précoces sur le fonctionnement psychique : « Quand la mère est absente pendant une période qui dépasse une certaine limite mesurée en minutes, en heures ou en jour, le souvenir de la représentation interne s’efface. Dans un même temps, les phénomènes transitionnels perdent progressivement toute signification et le petit enfant est incapable d’en faire l’expérience. Nous assistons alors au désinvestissement de l’objet »[9]. Désinvesti psychiquement, les traces de l’objet ne sont pas refoulées, mais déniées, voire effacées de la psyché, détruites ou externalisées.

Green propose des distinctions en fonction des différentes modalités de séparation d’avec l’objet primaire et temporalités psychiques, entre absence, perte et non-présence ou non existence, induisant des conséquences psychiques distinctes.

L’absence de l’objet sous-entend l’espoir d’un retour à la présence, et se distingue de la perte, car dans ce cas « on devrait en faire son deuil. » Face à un vécu de perte, lorsque les assises narcissiques ont pu être assez solidement constituées, lorsque les objets internes ont été suffisamment intériorisés, et que la destructivité interne n’est pas trop agissante, le deuil est possible, la dépression peut être accessible. Ce qui n’était pas le cas chez Maurice, qui n’a probablement pas pu faire le deuil d’un objet mal ou non intériorisé.

La non-présence ou non-existence de l’objet renvoie au vide, au néant, au blanc. Winnicott a montré comment « la non-existence, deviendra, à un certain point, la seule chose réelle. (…) même si l’objet réapparaît, la réalité de l’objet reste liée à sa non-existence. Le retour à la présence de l’objet n’est plus suffisant pour guérir les effets désastreux de sa trop longue absence. La non-existence a pris possession de l’esprit, effaçant les représentations de l’objet qui ont précédé son absence. C’est une étape irréversible, au moins en l’absence de traitement » écrit Green[10]. Les effets de cette non présence ou non existence de l’objet se traduiront par une attaque de la pensée et du processus même de symbolisation, donc d’intériorisation de l’objet. « La représentation interne s’estompe » (Winnicott), ce que Green désigne par « l’hallucination négative destructrice de l’objet ».

La destruction vise l’objet interne, si tant est que cet objet ait été intériorisé même partiellement. L’attaque se fait à l’intérieur même de la psyché, contre tout travail psychique susceptible de réactiver les traces de l’objet, vécu comme défaillant, et les affects intolérables qui lui sont associés. Ces achoppements de la symbolisation sont perceptibles cliniquement lors des séances avec Maurice, bien que des capacités de symbolisations existent aussi. Il a accès au langage, il est capable d’apprentissages, sa scolarisation se passe plutôt bien. Je comprends cela comme le signe qu’il y a bien eu des investissements d’objets primaires, objets maternel et probablement grand-maternel chez Maurice durant ses premières années de vie et intériorisation partielle. Mais ces investissements ont été interrompus brutalement conduisant à un désinvestissement psychique partiel pour survivre à la non-réponse de l’objet. Une partie du travail thérapeutique peut alors s’entendre sous l’angle d’une ré-objectalisation, permettant l’intériorisation d’objets rendant à nouveau possible la constitution de représentations.

Pour ce faire, l’enfant doit s’assurer qu’il est en relation avec un objet d’investissement fiable et vivant psychiquement. Il doit tester sa permanence vivante malgré les attaques destructrices liées à l’expression pulsionnelle. Ces attaques externes et internes, cette destructivité à l’œuvre, contre soi et contre l’objet, réel et psychique, agissent conjointement.[11] Pour M. Klein, la formation du symbole nécessite l’expression du sadisme de l’enfant mais aussi sa tolérance face aux risques encourus en retour. [12] Maurice peut-il exprimer son sadisme, peut-il s’autoriser à attaquer et à détruire symboliquement ses objets d’investissement, lui dont le parcours de vie est parsemé de morts, de disparitions dans la réalité ? Comment ne pas penser qu’on y est peut être pour quelque chose si tout ceux qui nous approchent et que l’on investit disparaissent ? Tous ces évènements ont eu des incidences sur le fonctionnement psychique, sur la constitution même des représentations de choses puis de mots ? Pas d’inhibition majeure dans la formation des symboles chez Maurice, mais une relative indifférenciation entre acte et pensée du fait d’un trop faible écart entre représentations de choses et représentations de mots, mots et choses semblent équivalents. Cette indifférenciation entre acte et pensée est actualisée dans le transfert. L’agieren, agir de transfert[13]doit ainsi être reçu par l’analyste, objet de transfert, toléré puis élaboré psychiquement d’abord par l’analyste puis par le patient afin que des mots puissent se substituer aux actes.

Chez Maurice, plusieurs temps successifs ont été nécessaires. Il lui a fallu d’abord tester la fiabilité du cadre que je lui proposais, en maitrisant la situation, arrivant et quittant mon bureau à sa guise et tout seul, déniant ainsi une forme de dépendance à un unique objet menaçant son narcissisme. Puis c’est l’objet analyste qu’il a testé. Est-ce que je pouvais supporter son avidité, sa destructivité et son sadisme qui m’était progressivement adressé, lorsqu’il abimait le matériel ou s’acharnait à me mettre kaput ? Il m’a fallu tout un temps supporter d’être maîtrisée, utilisée comme un objet malléable (M. Milner), malmenée, niée souvent dans ma présence même en tant que sujet de désirs différents, tout en tentant de trouver des voies de déplacement et de sublimation. Parfois aussi accepter de ne pas comprendre, renoncer à trouver du sens à ce qui se produit en séance, m’a permis de retrouver un degré de liberté suffisant pour qu’un dégagement s’opère et qu’une autre modalité de réponse advienne. La réponse de l’objet est fondamentale, même imparfaite, elle tente d’être « suffisamment bonne » (Roussillon). Pour ce faire, il m’a fallu élaborer les vécus d’impuissance, d’inutilité de ma fonction d’analyste, la haine ressentie dans le contre-transfert, pour continuer de paraphraser Winnicott.

Durant toutes ces années, l’investissement transférentiel était majeur, de part et d’autre, tempéré du côté de Maurice par la possibilité de transferts latéraux multiples, (Tata d’accueil, éducatrice, instituteurs, psychiatre, assistante socialeet autres intervenants du cadre thérapeutique global qui filtrait les incidences des évènements de la réalité sur notre relation). De mon côté, l’intensité du contre-transfert rendait indispensable le recours aux tiers, le tiers institutionnel via le travail d’équipe mais aussi le tiers externe de la supervision[14].

Maurice me réclame un jour avec insistance, lui qui ne parlait quasiment jamais, de lui donner les jeunes pousses de la plante de mon bureau. Il est toujours dans la revendication avec moi, exigeant, avide, insatisfait, il veut tout s’approprier et ne rien laisser intact, ni pour lui, ni pour les autres. Pourtant dans cette phase de sa psychanalyse et de sa vie, il doit changer de famille d’accueil et quitter celle qui l’a élevé pendant six ans, je sens que sa demande est différente. Mais je ne peux céder ainsi d’emblée, surtout lorsqu’il cherche à arracher les pousses et toute la plante sans mon autorisation. Je ne trouve pas de réponse appropriée et je me demande ce que ma superviseuse aurait fait dans une telle situation. Mon contrôle doit avoir lieu prochainement et je réponds alors à Maurice : « il faut que je demande l’autorisation au jardinier, c’est lui qui m’a confié ces plantes. » Maurice se calme alors et nous convenons que je lui donnerai la réponse à la prochaine séance.

L’introduction d’un tiers au sein de cette relation duelle exclusive dans laquelle je me sentais piégée, a permis non seulement une distanciation psychique mais aussi la constitution d’une scène primitive. Un jardinier associé à une superviseuse, ces deux figures surmoïques interdictrices et bienveillantes m’ont permis de différer et trianguler la réponse, qui fut positive, et d’en récolter les fruits. Dès le début de la séance suivante, Maurice a immédiatement demandé ce qu’avait répondu le jardinier et il a alors délicatement coupé les jeunes pousses sans abimer la plante, me disant qu’il allait les planter dans sa maison. Laquelle ? Par la suite, il m’a de temps en temps donné des nouvelles de ses plantations tout en surveillant du coin de l’œil l’état des miennes. Mon rôle de thérapeute lui a peut-être permis d’expérimenter sa capacité à faire pousser par lui-même ses jeunes pousses, à s’en soucier comme peut-être il avait senti que je me souciais de lui. Il les avait plantés dans un pot qu’il avait décoré à l’école pour la fête des mères (sic), lui qui avait si peu de temps connu la sienne. Ce moment de notre cheminement en psychanalyse me laisse penser que nous avons symbolisé ensemble, tout du moins construit ensemble une représentation de scène primitive, ce qui j’espère lui aura permis d’étoffer ses capacités de symbolisation si fragiles, via le recours à un tiers. Si, en tant que psychanalyste, l’un de nos objectifs est de favoriser la constitution d’un jardin intérieur, il faut aussi parfois y adjoindre un jardinier pour en autoriser la floraison et espérer qu’une intériorisation s’opère afin que le sujet puisse continuer seul à l’entretenir.

Par la suite, j’ai dû interrompre la psychanalyse de Maurice, devant quitter cette institution, mise à mal à l’époque par nos tutelles administratives[15]. Le psychiatre psychanalyste référent de la situation avait lui été licencié du jour au lendemain, une rupture de plus. Pour ma part, j’ai pu préparer cette séparation. J’ai pu m’appuyer sur les collègues qui restaient dans l’institution, mais aussi et surtout, j’ai pu rencontrer avant mon départ la nouvelle famille d’accueil de Maurice, celle chez qui il faisait désormais pousser ses jeunes pousses. J’espérais que malgré les turbulences institutionnelles il parviendrait à traverser sans trop d’encombre son adolescence qui pointait. Mais j’étais inquiète car la situation politique en France n’était déjà pas favorable à ces petits princes tombés chez nous plus ou moins par hasard. Maurice n’avait pas la nationalité française, qu’allait-il advenir de lui à sa majorité ?

L’actualité nous rappelle hélas que de très nombreux enfants sont soumis à des aléas de la vie parfois plus dramatiques encore que ce qu’a pu vivre Maurice. Ces histoires potentiellement traumatiques sont susceptibles de favoriser des modalités de fonctionnements où le recours aux actes et aux comportements prime sur la pensée et ne permettent pas de se laisser aller à la dépression. Comme Winnicott le préconisait, c’est à la société de prendre en charge ces enfants et de leur offrir un environnement qui puisse traiter ce qui ne peut être qu’externalisé, en attente d’être psychisé. Mais notre société préfère faire des économies et privilégier des modalités de suivi plus légères, où la dimension thérapeutique est réduite à une juxtaposition d’interventions multiples sans cohérence globale souvent. La psychanalyse seule ne peut rien, tout du moins ne peut-elle qu’insuffisamment. Durant la cure de Maurice, les troubles du comportement s’étaient apaisés à l’extérieur des séances ; il a pu poursuivre une scolarité normale ; ses placements en famille d’accueil se sont déroulés sans trop de heurts, grâce au travail de tous. Mais peut-être aussi parce qu’il y avait un lieu où les mouvements pulsionnels pouvaient être accueillis pour, qui sait, trouver des voies d’expression psychiques plutôt que comportementales, et que les effets de la dépression masquée puissent être élaborés.

Quelque temps avant l’arrêt de son analyse, j’ai vu arriver Maurice un grand sourire aux lèvres, habillé en boubou africain. Il était magnifique, un vrai petit prince ! Il ne pouvait rien me dire, mais je savais que le travail de l’équipe auprès de sa famille paternelle et de sa famille d’accueil avait permis qu’il retrouve la trace de sa mère qui vivait toujours en Afrique. Elle lui avait envoyé une photo d’elle et ce costume traditionnel qu’il portait. Maurice était planté devant moi, heureux mais craintif. Est-ce que j’allais supporter qu’il se détourne de moi pour investir psychiquement celle dont il avait « perdu la trace », mais qui demeurait en creux à l’intérieur de sa psyché, sous la forme d’une « non-existence ». Nous avons pu parler d’elle et de la crainte qu’il pouvait ressentir s’il s’attachait à nouveau prenant le risque d’une nouvelle perte. Il me semble qu’au cours de ce traitement, et grâce à la relation transféro-contre-transférentielle qui s’est établie progressivement entre Maurice et moi, des objets internes ont pu se constituer, permettant probablement, du moins j’ose l’espérer, que ce « retour à la présence de l’objet » puisse être« suffisant pour guérir les effets désastreux de sa trop longue absence ».

Les bénéfices d’une analyse sont malgré tout insuffisants si des modifications de l’environnement au sens large ne peuvent s’opérer. S’ouvre ici un versant sociétal et politique qui doit nécessairement être pris en compte avec ces enfants. Maurice n’avait pas la nationalité française lors de son suivi et je ne sais pas ce qu’il est devenu à sa majorité lorsqu’il a du administrativement quitter le placement familial. Son visage me revient régulièrement en mémoire lorsque l’actualité jette ses feux sur ces enfants migrants, mineurs non accompagnés, qui malheureusement n’ont pas tous la chance d’être pris en charge, et de surcroit le tissu médico-social et plus largement sociétal a profondément changé. Les apports de la psychanalyse sont diabolisés quand ils ne sont pas niés, ou affadis par des courants théoriques qui tentent de lui arracher « ses crochets à venin et […] la rendre agréable (aux malades) », ce que Freud écrivait dès 1926 dans La question de l’analyse profane [16].Les travaux de L. Kahn en montrent comment céder sur des mots, céder sur certains pans de la métapsychologie, et en particulier ses concepts les plus dérangeants dont la pulsion et son caractère violent en tout humain, représente un affadissement de la psychanalyse pour la rendre plus consommable[17], et contribuer in fine à sa négation. Nier ou méconnaitre la pulsionnalité, c’est prendre le risque qu’elle revienne sous un jour plus violent, car non refoulée, non soumise au travail de liaison et de dérivation par les voies de la sublimation.

La violence pulsionnelle est la matière vive du psychisme, ce qui fait qu’il existe en tout individu une part d’indomptable que l’on ne peut ni réprimer, ni dénier, ni reléguer ou bannir hors du champ de l’humain, et qu’il faut donc tenter de comprendre comment « faire avec » au mieux pour l’individu et la société. À propos des criminels par sentiment de culpabilité, un sentiment inconscient de culpabilité, Freud avait en son temps ouvert cette voie thérapeutique possible. Le travail nécessairement pluridisciplinaire avec ces enfants et adolescents potentiels candidats à la psychopathie ou à la délinquance, en serait une autre pour peu que l’on ne le réduise pas à une dimension éducative et normative, visant à réprimer plus qu’à dériver vers des voies non sexuelles une grande part de la puissance pulsionnelle qu’ils ne parviennent pas suffisamment à psychiser.

Ces enfants terribles, indomptables, agités et violents, bousculent nos références. Ils interrogent constamment le rapport entre psychanalyse et éducation, et au-delà notre conception de l’humain et des valeurs que nous souhaitons mettre au premier plan dans nos sociétés. Ils offrent à notre regard ce que nous pouvons prendre comme une matière brute, comme le plus primitif en nous, ce à quoi adultes nous croyons avoir échappé par le travail de civilisation, de domptage pulsionnel. Face à certains actes chargés d’une violence vécue comme insoutenable par les observateurs, l’apport d’une compréhension psychanalytique devrait permettre de percevoir la part d’humanité présente chez tous et contenir nos désirs primaires d’exclusion hors champ. Avec ces enfants, deux écueils sont envisageables. D’un côté, l’exhibition de la violence et ses effets de sidération peut pousser au rejet pur et simple. De l’autre, une compréhension empathique et raisonnée face à leur trajectoire de vie, conduit à se laisser aller à l’émotion qu’ils ne manquent pas de susciter d’autant plus qu’elle est imprégnée de notre culpabilité, un sentiment de culpabilité qui pousse à la réparation sans élaboration. L’empathie peut avoir des effets de consolation, mais peut-elle vraiment à elle seule guérir de la dépression et surtout des effets sur le fonctionnement d’une détresse peu accessible ?

Peut-on « civiliser la détresse », civiliser « ce qui serait advenu de traumatique à une époque précoce où la quantité d’excitation était trop grande pour être traitée, entrainant une perte de toute homogénéité narcissique. »[18]. Une part probablement peut l’être, mais il y aura toujours des restes, des rejetons. Peut-on guérir de la violence pulsionnelle ? Jusqu’où peut-on civiliser les pulsions ?

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 27 Mars 2019

Références

  1. Kahn, in « Civiliser le sauvage infantile », Séances pour le XXIème siècle, Actes de la journée, Destins du petit primitif (20 janvier 2018), Lyon, pp. 39-54.
  2. Ferenczi (1929), « L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », L’enfant dans l’adulte, Payot & Rivages, 2006, p. 113-123.
  3. Winnicott D.W. (1955) « La tendance antisociale », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1969.
  4. (p. 189, Cures d’enfance).
  5. Kurts N., (1993), « L’enfant qui ne savait pas jouer », in La Psychiatrie de l’enfant, n°XXXVI-2.
  6. Le travail psychanalytique devrait permettre de « retrouver les traces du jeu qui n’a pas pu historiquement avoir lieu (…) pour créer les conditions qui permettent que le jeu potentiel puisse être régénéré et qu’il puisse redéployer ses virtualités symbolisantes » Roussillon R. (2008) Le jeu et l’entre-je(u), Paris : PUF, p. X.
  7. Winnicott D.W. (1971), Playing and reality, tr. fr. Jeux et réalité, in Éd. Gallimard, 1975.
  8. Denis (2013), De l’exaltation, In coll. Fil rouge, Paris, PUF.
  9. D.W. Winnicott, Jeu et réalité, Gallimard.
  10. Green, 2009, p. 306.
  11. Pour C. Balier, en recourant à l’acte, le sujet viendrait même expulser toute potentialité de représentation, ce qui correspondrait à une mesure de sauvegarde psychique visant la destruction du processus d’objectalisation et d’élaboration psychique, laquelle est toujours susceptible d’actualiser la menace. Cité par Neau F. et Ciavaldini A. Psychopathologie psychanalytique du passage à l’acte, in Encyclopédie Médico Chirurgicale, 2010.
  12. « Le sadisme devient une source de danger parce qu’il permet une libération de l’angoisse, mais aussi parce que le sujet se sent attaqué lui-même par les armes dont il s’est servi pour détruire l’objet. Celui-ci devient une source de danger parce que le sujet craint de sa part des attaques semblables en représailles, selon le talion. » M. Klein, 1930, in L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi.
  13. Freud S., 1926.
  14. La tiercéité est une « triangulation généralisée à tiers substituable » A. Green, 1989b, p.2002, cité par G. Diatkine, in Monographie et débats, La destructivité chez l’enfant, dir. Cohen de Lara A., Danon Boileau L., Paris, Puf, 2014.
  15. Cf. Cohen de Lara A. (2001), ” Ces enfants dits inadaptés “, in Éducation et maltraitance, (Arfouilloux J. C., Diatkine G., Fréjaville A. dir.), PUF, Monographies de la Psychiatrie de l’enfant, 137-148.
  16. OCP, XVIII, PUF, 2002. Freud évoquait ce risque lorsqu’un analyste « libéré d’une instruction rigoureuse n’aura certainement pas manqué de tenter d’améliorer l’analyse. »
  17. Neau, Entretien avec Laurence Kahn, Le carnet PSY, 2015/2 (N°187), p. 16-35.
  18. Kahn, Ibid, « Civiliser le sauvage infantile ».

Le modèle français

Texte présenté au webinaire du 7 avril 2019 sur les spécificités de la psychanalyse française

 

Introduction

L’expression « modèle français » désigne tout à la fois la méthode de la cure telle que pratiquée en France, et une organisation de la formation pour devenir psychanalyste.

La méthode de travail du psychanalyste utilisée en France reste référée à la cure type classique avec la règle fondamentale en exergue des fonctionnements psychiques induits par elle chez chacun des protagonistes, la libre association et l’attention en égal suspens. A la fin de sa vie Freud énonça la règle par une célèbre formule en deux propositions : « sincérité totale contre stricte discrétion ».

Cette méthode trouve sa plus grande efficience à l’intérieur d’un protocole concret : 3 séances par semaine minimum, dispositif divan-fauteuil, durée fixe des séances : 45 minutes minimum, paiement assuré par l’analysant, le tout dans un espace « protégé » des incitations émanant de la perception sensorielle, au profit de l’énonciation langagière de tout ce qui se présente à la conscience de l’analysant, aussi bien les contenus verbaux que les affects et ressentis corporels. 

La règle fondamentale utilise un paradoxe ; elle prescrit une liberté du dire qui révèle un manque à dire, mais surtout un au-delà des mots éprouvé à travers eux. Cet au-delà requiert un travail psychique spécifique, celui de l’après-coup, incluant une période de régression comme dans le cas du rêve.

Concernant les modèles de formation, 3 sont officiels à l’API. Il est beaucoup question actuellement, à l’intérieur de l’API, des modèles de formation à propos de modifications qui portent sur le modèle historique de Eitingon de 1925. La décision de faire évoluer le nombre de séances par semaine entre 3 et 5 a déclenché des tempêtes qui donnent lieu à d’importants débats. L’élargissement s’étant porté à 3 séances, le modèle français fut interpellé, implicitement accusé d’avoir contaminé à la baisse le modèle historique.

En fait, une réflexion générale pourrait se porter sur leur cohérence interne et leur souplesse d’application et d’évolution.

Aujourd’hui nous souhaitons nous centrer sur le modèle français, sans chercher à le comparer avec le modèle de Eitingon, afin d’en interroger les fondements en rappelant les circonstances de sa naissance, historiques et conflictuelles.

Il est issu d’une double confrontation conflictuelle, avec le modèle de Eitingon d’une part et avec d’autres modèles utilisés depuis dans des sociétés lacaniennes d’autres part. Ce conflit fut au centre des scissions de 1953 pour la SPP, et de 1964 pour la naissance de l’APF.

Commençons par quelques points d’histoire, puis par un rappel des critères qui constituent le modèle français de formation, critères qui donnent lieu à des applications concrètes variables, enfin quelques réflexions théoriques issues de la prise en compte des critères soutenus par Lacan.

Quelques mots d’histoire

La pratique de la psychanalyse fut officiellement introduite en France vers 1920 par Eugénie Sokolnicka. La pensée de Freud étaient déjà connus dans diverses disciplines : la médecine, les arts, la philosophie etc. Ensuite, c’est Rudolph Loewenstein, formé à l’Institut de Psychanalyse de Berlin, qui permet le développement de la jeune SPP fondée en 1926.

Avant la Seconde Guerre Mondiale le modèle de formation utilisé par la SPP est celui de Berlin promu par Eitingon. Après la guerre, la Société Psychanalytique de Paris totalement disséminée, se réorganise. Les règles concernant la pratique de la psychanalyse sont alors les mêmes que celles qui avaient été adoptées avant la guerre.

Mais un nouveau paramètre très pragmatique entre en jeu : une forte demande d’analyse et de formation. Le « baby-boom » post-guerre, conjugué au nombre restreint d’analystes didacticiens soulève alors concrètement la question de l’enseignement de la psychanalyse et de la formation de nouveaux analystes, ainsi que celle de l’organisation d’un institut de formation, avec les choix que cela implique entre un certain nombre d’options : indépendance ou rapprochement avec l’université, modalités pratiques du cursus de formation etc.

Cette forte demande est à l’origine de la pratique des psychanalyses à 4 séances, et des psychanalyses didactiques à trois séances par semaine de trois quarts d’heure chacune. Ces critères furent étendus aux supervisions individuelles. Et, pour les mêmes raisons, la formule des supervisions collectives fut alors inventée avec les mêmes principes. Un objectif prégnant : former un nombre important d’analystes dans un court laps de temps.

C’est dans ce contexte que Lacan promut également les séances courtes, à différencier de son introduction de la technique de la scansion.

Le cadre des quatre séances par semaine est progressivement accepté par l’IPA et la possibilité de trois séances est tacitement acceptée pour les psychanalyses personnelles et les traitements en supervision.

Ainsi, le modèle français advint-il pour des raisons d’abord pragmatiques et non pour des raisons théoriques. En arrière fond il y a les ravages de la guerre, la disparition de la SPP, et bien sûr la mort de Freud dont le deuil a été masqué par les tourments de la guerre.

En 1953, sous l’égide de Marie Bonaparte, est ré-ouvert l’Institut de Psychanalyse de Paris. D’importants conflits entre Daniel Lagache et Sacha Nacht participent à la scission de 1953. Cette scission n’est pas la conséquence immédiate des trois séances par semaine, ni celle des séances courtes, ni de la technique de la scansion telle que pratiquée par Lacan. Daniel Lagache est un professeur d’université qui propose un programme proche des modèles universitaires alors que Sacha Nacht souhaite, à l’opposé, un institut indépendant promouvant un autre modèle jugé trop médical par ses opposants, mais soutenu par Marie Bonaparte car plus spécifiquement psychanalytique. 

Les raisons officielles des démissions et de la scission sont donc les critères de formation avec une guerre entre plusieurs modèles, universitaire, médical, ou centré sur les supervisions. Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas d’un conflit entre le modèle de Eitingon et le modèle français.

Cette scission est à l’origine de la création de la Société Française de Psychanalyse derrière Daniel Lagache, rejoint très rapidement par Lacan et par un petit groupe d’analystes de la SPP. Elle est alors exploitée par Lacan et devient la scission de Lacan avec la SPP et avec l’API. La dispute entre modèles, passée au second plan, fait retour par la question de la durée variable des séances prônée par Lacan et par la scansion, mais pas par le nombre de séances.

En 1964, Jacques Lacan est démis de ses fonctions de formateur au sein de la Société Française de Psychanalyse du fait de son modèle de la scansion. Il quitte la SFP et crée l’École Freudienne de Paris (EFP) au sein de laquelle sera mis au point le modèle de la validation de l’analyste selon la passe. Cette seconde scission est à l’origine de la naissance de l’Association Psychanalytique de France (APF) qui adopte les critères de la pratique et de la formation de l’API.

En 1971, l’APF abolit l’analyse didactique et accepte le principe de l’examen de tous les candidats quel que soit leur analyste.

Le point le plus essentiel de cette évolution est l’un des deux critères majeurs du modèle français, l’étanchéité radicale entre l’analyse personnelle et la formation. Il n’existe qu’une psychanalyse, l’analyse personnelle. Ce principe d’étanchéité va s’étendre de façon nuancée à l’ensemble de la formation. Il s’agit plutôt d’une limitation des interférences entre les différents protagonistes impliqués dans la formation.

Parallèlement la réflexion sur la formation se poursuit en dehors des sociétés officielles et donne lieu à la création du 4° groupe qui théorise l’analyse quatrième liée à la supervision.

En 1994, la SPP abolit à son tour l’exigence pour devenir candidat, de suivre une psychanalyse avec un « titulaire » (un full membre avec des fonctions de formateur ; un training membre). Il s’agit du « tout divan ».

En 2004, alors que Daniel Widlöcher est président de l’API, le modèle des traitements psychanalytiques utilisé par les Instituts de formation de la SPP et de l’APF, modèle dont un des critères est un minimum de trois séances par semaine, est reconnu officiellement par l’API comme une façon valable de réaliser une analyse et de se former.

Caractéristiques du modèle français : « liberté » et séparation des fonctions

Laissons de côté les petites différences d’application du French model existant entre la SPP, l’APF, la SPRF et d’autres sociétés (belge, suisse, québécoise, etc.). En fait, aucun modèle français achevé n’a jamais été décrit, excepté du point de vue des critères des « psychanalyses de formation », et de la formation elle-même.

Deux critères sont essentiels.

1) La liberté, terme qui par son double sens a pu soulever des critiques de laxisme. Il s’agit du dilemme entre acquérir sa liberté par un long et fastidieux travail de mentalisation ou se libérer en écartant tout ce qui est déplaisir afin d’échapper à ce travail. Il s’agit en fait de la liberté de la « libre » association, la liberté de laisser se déployer une identification au mode de pensée requis pour être analyste en séances ; ce qui implique diverses conceptions du fonctionnement psychique idéal visé par la cure. 

2) La séparation des fonctions : étanchéité absolue entre analyse personnelle et formation ; et limitation des interférences entre les responsables de la formation.

La liberté

  • Liberté dans le choix de l’analyste. Actuellement le patient peut entreprendre une psychanalyse avec un psychanalyste de l’API quel qu’il soit (SPP) ou avec un analyste de toute obédience (APF) sans qu’il soit nécessaire que cet analyste soit un formateur.
  • Liberté pour l’analyste de décider si trois ou quatre séances par semaine sont plus appropriées, et aussi d’accepter ou de refuser tel ou tel patient.
  • Liberté pour l’institution d’accepter ou de refuser le candidat (liberté des critères de sélection qui sont basés sur cette identification au mode de pensée régressif sensible à l’inconscient)
  • Liberté pour les Instituts d’organiser leur programme de formation, les séminaires, les groupes de travail, les supervisions individuelles et collectives.
  • Liberté concernant le moment auquel un candidat peut demander son entrée au cursus dans un Institut de formation afin de commencer sa formation.
  • Liberté dans le choix des superviseurs.
  • Liberté dans le choix des séminaires, des groupes de travail, des journées, des colloques, congrès que les candidats ont à suivre.

Bien sûr cette liberté ne veut pas dire non incitation, bien au contraire, mais l’incitation fait appel au sentiment de responsabilité du candidat et à son désir d’apprendre, à sa curiosité, à son cheminement personnel impliqué dans ses choix.

Étanchéité et limitation des interférences

Cette liberté va de pair avec le fait que l’analyste personnel n’interfère en aucune façon, à aucun moment, dans le processus de formation. La psychanalyse comme traitement individuel est clairement distincte et séparée de la formation qui se soutient du souhait de devenir analyste, souhait qui peut contenir de multiples significations latentes engageant divers désirs inconscients abordés en séance.

Ceci a des conséquences : une éthique de la discrétion est requise de la part de l’analyste du candidat, et s’étend aussi à la formation, en particulier aux supervisions qui par le contre-transfert engage l’analyse personnelle, passée ou en cours, du candidat. Cette limitation des interférences a aussi pour raison d’être, la prévention contre la mentalité de groupe.

Il convient ici de souligner une évolution propre au modèle français. Plusieurs années d’analyse personnelle sont requises (au moins trois) avant de commencer la formation. Il y a quelques années, sans que cela ne soit inscrit dans les textes sur la sélection des candidats, il était conseillé de se présenter à la formation après avoir terminé son analyse personnelle et avoir une pratique privée. Actuellement, souvent l’analyse personnelle continue alors que la formation est engagée, ce qui permet que les associations sur la formation deviennent un matériel de séance. Ceci n’est pas simple, mais est préférable à une isolation. De ce point de vue, le modèle français et le modèle de Eitingon entretiennent des points de contact ; d’autant que la séparation des fonctions est de plus en plus respectée par les instituts qui ont adopté le modèle Eitingon, depuis la suppression du « reporting ». Néanmoins, dans le modèle Eitingon, l’analyse personnelle, la formation en grande partie programmée et les supervisions restent beaucoup plus entremêlées.

Un exemple : organisation concrète du modèle français dans les Instituts de la SPP (présentation schématique)

Une étude a été menée au sein de l’API. Les diverses modalités d’application des modèles ont été répertoriées dans un tableau. Il permet de suivre les variations.

1) Demande d’ouverture de dossier (candidature) pour devenir Analyste en formation

2) Si réponse positive de l’IP, désignation de 3 membres formateurs (commissaires) pour réalisation de 3 entretiens préalables, un entretien avec chacun.

3) Les 3 entretiens avec les 3 commissaires

4) Présentation des 3 entretiens devant une Commission du cursus (environ 5 à 8 formateurs) > Admission / Refus / Ajournement.

5) Autorisation de commencer les supervisions et incitation à suivre des séminaires de formation, les colloques, congrès etc.

Eventuelle option (cursus suivi) : demande d’attendre une année pour commencer la 2° supervision avec ou non indication de première supervision individuelle ou collective. Dans le cas du cursus suivi, le 1° superviseur vient présenter l’année de supervision à la Commission du cursus qui donne ou non son accord pour la seconde. 

6) Demande de fin de cursus après accord des deux superviseurs, avec dossier de tous les séminaires, colloques et autres activités suivis durant la formation.

7) Entretien avec un coordinateur pour parler du déroulement du cursus, des supervisions, des séminaires et activités suivis, des éventuelles difficultés rencontrées et des réflexions sur le cursus (feedback et après coup).

8) Fin de cursus au sein d’une Commission de fin de cursus qui réunit deux commissions de cursus (10 à 16 membres formateurs) ; avec les deux superviseurs, les commissaires de l’admission et les directeurs des séminaires suivis : Validation / Non validation avec demande de poursuivre la formation (3° supervision par exemple, ou poursuite de l’une d’elles) ou fin du cursus.

Réflexions métapsychologiques

Soulignons quelques corrélations entre les modèles et le fonctionnement psychique :

1) Du point de vue du transfert d’autorité et du transfert idéalisant actifs dans l’analyse et dans la formation, les corrélations avec l’enfance et ses réminiscences sont patentes. Chaque modèle hérite et suscite des souvenirs concernant l’école, l’apprentissage, le savoir, l’autorité etc.

2) Du point de vue de la formation et de la transmission, il n’y a pas un seul modèle d’enseignement qui soit pleinement satisfaisant, d’où le souhait d’en inventer de nouveaux, négligeant alors l’importance de l’identification impliquée dans la transmission et sa référence à l’héritage et au deuil.

3) Du point de vue de la réussite des traitements : aucun modèle ne peut garantir le succès d’un traitement analytique, d’où l’espoir qu’un changement de modèle vienne à bout des résistances. 

4) Du point de vue de l’adéquation des modèles avec les fonctionnements psychiques : en fonction de leur organisation psychique, un modèle pourra être mieux utilisé par tel ou tel patient et candidat. Chaque modèle est mu par le souhait d’offrir au patient le Nebenmensch, l’autre humain proche, la personne bien au courant, celle qui a la réponse adéquate, la mère suffisamment bonne, le père support de l’autorité tendre, lui permettant de reprendre son développement psychique. Pour certains le protocole à trois séances par semaine est en phase avec les patients névrotiques, celui offrant plus de séances par semaine étant censé être mieux adapté aux organisations limites et borderline. Pour d’autres, c’est le contraire, moins de séances est préférable pour aborder les transferts massifs narcissiques et psychotiques.

5) Du point de vue théorique : deux points

– Le rapport à la continuité-discontinuité occupe les réflexions issues de la confrontation des modèles français et de celui de Eitingon. 

– La question de la temporalité et du surmoi domine les débats en France, avec le passage de l’atemporalité traumatique à l’intemporalité de l’inconscient dynamique et à la temporalité scandée par le renoncement engagé dans le deuil œdipien qui installe le surmoi.

Dans les deux cas, la réflexion retrouve en chemin le procès de l’après-coup.

Continuité – discontinuité

Le travail psychanalytique doit favoriser l’efficience des opérations psychiques impliquées en la présence de l’analyste et en son absence. Avec leurs trois ou quatre ou cinq séances par semaine, tous les modèles de formation placent les effets du couple continuité-discontinuité au centre même de la technique.

Le modèle français serait censé mieux respecter la discontinuité psychique propre à l’absence et mieux susciter un fonctionnement psychique en deux temps basé sur la dynamique spécifique de l’après-coup, avec sa période de latence entre les deux temps.

Le modèle anglo-saxon à cinq séances par semaine serait censé favoriser une continuité qui protègerait le patient du traumatique de la discontinuité.

Une telle démarcation étayée sur une réalité manifeste, entre les modèles et le couple continuité-discontinuité, ne semble guère soutenable du point de vue métapsychologique. Toutefois la prise en compte officielle de l’après-coup dans la psychanalyse française, et sa quasi absence dans celle anglo-saxonne rend compte de conceptions et d’écoutes différentes du matériel de séance par l’analyste. Pour les uns, il est entendu comme l’expression de la compulsion de répétition du « coup » traumatique, pour les autres comme le résultat du procès de l’après-coup. Si la continuité est le but recherché et idéalisé, l’effet d’après-coup ne sera pas reconnu ; au contraire, si la discontinuité est la préoccupation principale, la nécessité d’une continuité momentanée sera négligée.

Nous retrouvons la surdétermination par les soubassements théoriques latents impliqués dans l’écoute de l’analyste, sa conception d’un fonctionnement mental idéal. Ces conceptions théoriques semblent être le principal repère de différenciation, mais n’oublions pas que le fonctionnement mental de l’analyste subsume ses théories implicites et explicites.

Temporalité

C’est la question de la temporalité qui est visée par les apports de Lacan et qui leur concède leur part de vérité. Certes le contexte de réduction du temps des séances et du nombre de séances pour des raisons pragmatiques que nous avons abordées plus haut, a pu favoriser cet appel à rendre fluctuants la durée et le nombre de séances ; mais notons que c’est toujours dans le sens d’une réduction.

Sur le plan métapsychologique, nous pouvons envisager que les propositions de Lacan cherchent une solution à un aspect clinique auquel est confronté tout analyste, l’attraction régressive impliquée dans la compulsion de répétition à laquelle répond la pénible perlaboration.

Lacan perçoit que la régression et la remémoration peuvent s’embourber dans ladite compulsion de répétition. C’est probablement cet aspect pénible pour l’analyste, qui lui fait donner un coup de pied dans la fourmilière, en introduisant la réduction du temps des séances et la scansion c’est-à-dire un degré de violence ayant la valeur d’un ébranlement interprétatif par un agir traumatique. Cet impact traumatique porte l’espoir de déclencher au sein de la séance les processus engagés dans la coexcitation libidinale, et de susciter ainsi une émergence du désir.

Cette proposition est évidemment à discuter avec des collègues lacaniens ayant à cœur de penser leur pratique.

Pour nous la scansion est une invitation à penser l’interprétation. La scansion doit être DANS l’interprétation. L’asymétrie vient de cet acte psychique, et non pas de la décision du Prince. L’interprétation doit prendre à son compte la valeur de la scansion, au profit du couple intemporalité-temporalisation. Nous accordons à la régression l’espoir de laisser poindre les éprouvés de manque, et à l’interprétation la capacité de libérer et rendre efficientes les opérations psychiques leur répondant. Le pari de notre travail, pari jamais gagné, porte sur l’éveil des impératifs de mentalisation.

Avant de laisser place au débat, soulignons encore que les évolutions des modèles vont généralement dans le seul et unique sens d’une diminution du nombre de séances, de la durée des séances, de la durée de l’analyse, etc. Cela a commencé avec Otto Rank et le traumatisme de la naissance, et a donné lieu à des commentaires importants de Freud. Au-delà de la légitimité de ce souci, cette tendance réductrice et la passion qui l’accompagne se présentent comme un élément clinique. Cette propension à la diminution peut être envisagée comme un effet de la tendance à se libérer du travail psychique exigé par l’oscillation présence-absence agie par les séances, oscillation qui convoque les réminiscences d’oscillations présence-absence et donc de la scène primitive. Il s’agit d’éliminer les endo-perceptions de manque par la fabrication d’un manque objectivable, un manque de temps de séance, en lieu et place de celui beaucoup plus insaisissable qui traduit l’impuissance du psychisme à éliminer la dimension traumatique. S’ouvre à nouveau une discussion portant sur les conceptions d’un fonctionnement psychique idéal, actives dans le contre-transfert de l’analyste : la cure est-elle au service de la construction de ressentis de continuité ou de la reconnaissance des effets de la discontinuité interne au psychisme.

Enfin sur un plan pragmatique du côté de l’analyste, soulignons qu’un tel souhait de diminuer la durée de l’analyse, le nombre de séances et la durée des séances, va à l’encontre du confort requis pour le travail mental de l’analyste. Quand il défend ces diminutions, l’analyste travaille contre lui-même mais surtout contre l’analyse en se privant de ce minimum de confort. Une phobie contre-transférentielle de la situation analytique se devine ici.

L’acte, une réminiscence en quête de temporalité

Ce texte a servi de base à une intervention au Séminaire Jean Cournut (SPP) le 18 mars 2019.

Les psychanalystes sont confrontés à une difficulté spécifique, d’avoir à transmettre un champ théorique complexe, celui de la métapsychologie, en des termes qui soient partageables sans réduire ladite complexité. Celle-ci s’impose à nous en tant qu’elle relève de l’évolution de l’humanité. Elle se réalise à partir de nos vécus de manque par le biais de la recherche (chercher ce qui manque), de l’avancée du savoir (combler le manque) et de la relance de la théorisation (expliquer le manque). En fait, les éprouvés de manque donnent à penser selon toutes les modalités de la pensée.

Si ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, la complexité de la vie psychique n’en demeure pas moins bien réelle et ne s’en trouve pas diminuer pour autant. Le but est donc d’énoncer clairement la complexité. Ainsi, une vie psychique frappée de réduction exige-t-elle le recours à la pleine complexité de la métapsychologie pour être appréhendée. La simplification réalisée par la psychopathologie exige d’être pensée. Bien sûr il est inutile de compliquer, la complexité suffit !

Ces mots traduisent plus profondément un devoir pour tout un chacun, de ne pas nous soumettre aux tendances simplificatrices qui agissent en nous, celles aussi qui nous interpellent du dehors et qui nous poussent à agir en lieu et place de penser nos actions. Ces simplifications ont lieu au nom d’aspirations réductionnistes et négativistes inconscientes que nous sommes tentées de mettre en acte au nom de quelques principes aux formulations légères : « ne nous prenons pas la tête », « soyons simples » etc. Une telle attitude négativiste est, au-delà du non-respect de l’humain, une forme de cruauté envers nous-même et le genre humain.

Ces mots d’introduction concernent en fait notre thème, le travail de mentalisation en séance, la mise en acte des opérations psychiques qui le compose, ainsi que celle des tendances qui agissent sa réduction. La mentalisation peut en effet se concevoir comme un acte, comme une série d’actes psychiques.

Rigoureusement parlant, un psychanalyste serait censé ne parler en tant que psychanalyste, que de la vie psychique telle qu’il l’observe et en partage l’expérience en séance. Tout le reste de son discours quand il se réfère à la psychanalyse, relève de l’extrapolation.

Je ne vais donc pas vous parler de l’acte en général, mais de l’acte en séance de psychanalyse, puisque la pratique de celle-ci peut déjà se définir comme un acte psychanalytique, comme l’on dit de façon assez intéressante, un acte médical censé résoudre un désordre somatique.

Le psychanalyste implique son psychisme dans un contexte très précis, organisé par une règle fondamentale qui prescrit et induit des fonctionnements psychiques tout aussi précis, qui composent avec elle le trépied de la méthode. Le protocole est alors censé rendre ladite méthode la plus efficiente possible, tant du côté de la parole en libre association que du côté de l’attention en égale suspens et en écoute interprétante. Néanmoins il n’a pas la même valeur que la méthode.

Mon propos se réfère donc continuellement, même si je ne l’explicite pas par des exposées cliniques, à ma pratique analytique et à mes patients, aux fonctionnements mentaux spécifiques et faisant référence de la situation analytique.

La mentalisation repose sur des actes psychiques, sur la réalisation d’opérations psychiques qui sont soutenus en séance par une mise en tension, et qui dans l’inconscient ont valeur d’actes fondateurs, générateurs, plus précisément de « meurtres fondateurs » et originaires, qui vont se dérouler avec plus ou moins de succès, d’aléas et d’achoppements. Nous reviendrons sur l’utilisation volontaire du terme de « meurtre », son rehaussement au statut de concept. 

Cet acte psychique par excellence s’implique dans l’élaboration et la production de tout ce qui fonde la pensée au sens psychanalytique du terme, c’est à dire les contenus verbaux, ceux représentatifs et syntaxiques, mais aussi les images, théories, fantaisies, et bien sûr les affects et sentiments, sans oublier l’ensemble des sensations, des éprouvés corporels qui correspondent à un autre mode de conversion que les affects, je veux parler de la sensualité, l’érogénéité, la sexualité, le désir. Les affects et le désir ne peuvent exister sans cet acte de conversion dans le corporel qui se fait en lien avec le langage.

Depuis ce point de départ, peuvent être pensés tous les actes réalisés, en tant qu’ils couvrent un immense champ séméiologique, depuis l’expression et l’accompagnement de l’acte mental par des actions diverses, l’action faisant alors suite aux actes de pensée, jusqu’à la contrainte à agir en lieu et place de la mentalisation, donc avant celle-ci, comme tentative d’échapper à la mentalisation mais aussi de récupérer celle manquante par le biais de l’acte. Le passage à l’acte est aussi un passage par l’acte, avec répétition d’actes, compulsion à agir, jusqu’aux actes stéréotypiques et auto-calmants, etc. Tous ces actes sont évidemment des signes d’une défaillance des actes de mentalisation, parfois des symptômes qui traduisent des actes psychiques régressifs avec une tentative de tenir lieu d’acte mental, de se substituer à lui ; mais bien souvent, ils sont l’ultime tentative de récupérer l’acte mental qui fait défaut par un acte agi dans la réalité externe, un succédané dans l’attente d’une mentalisation plus élaborée à venir, espérée. Ainsi l’acte est-il aussi une façon de s’accrocher et de se retenir par la motricité à une réalité matérielle, le corps inclus, contrant les tendances désorganisatrices et réductrices ; donc un compromis afin de ne pas sombrer dans sa propre disparition psychique. Parfois, les actes prennent une valeur de survie. Certains cas extrêmes de crimes rendent visibles leur valeur de retenue anti-suicidaire ; et même le suicide, cet acte de « couper soi » contient l’espoir d’arrêter cet éprouvé de disparition et cette impasse à mentaliser.

Ainsi, toutes nos actions sont en même temps des actes ayant peu ou prou les diverses valeurs que nous venons de décrire. La part d’acte dissimulée dans nos actions volontaires n’est perceptibles que dans un second temps, qu’après coup, lorsque nous nous rendons compte que nos actions étaient surdéterminées par des motions et tendances inconscientes qui nous avaient totalement échappées au moment où nous avions pu les réaliser, croyant connaître nos raisons de les accomplir. Cela rend modeste mais n’invalide en aucune façon lesdites actions, bien au contraire. L’acte d’inhibition des actions rend impossible ce dévoilement après-coup, et stoppe toute évolution.

Une tension existe donc à l’intérieur de tout acte agi et de toute action, entre leur valeur d’action et celle d’acte. Cette double identité d’action-acte est particulièrement engagée dans la sexualité. Si la scène peut être envisagée sous l’angle d’un déploiement d’actions érotiques, la tension qui cherche son achèvement privilégie le terme acte ; on parle d’acte sexuel.

L’action-acte idéale de séance, celle de la parole en libre association, exige un investissement de la motricité bucco-pharyngée, motricité qui permet la verbalisation et qui s’accompagne, même en séance, d’une gestuelle plus ou moins prononcée. C’est bien cette tension entre penser et dire, le dire devant précéder la pensée, mais aussi entre liberté et contrainte à réaliser l’action de parole qui permet que des avatars de celle-ci, que l’on peut qualifier d’actes de paroles, peuvent être repérés en séance. Ils constituent une séméiologie des actes de parole qui embrasse les actes manqués, les rituels de paroles, les passages à l’acte verbaux à valeur de protestation narcissique, les sursauts et actes verbaux précipités à valeur anti-traumatique, les actes de paroles auto-calmants, mais aussi tous les styles associatifs, depuis les « bavardages », les narrativités-fleuve, les descriptions méticuleuses, les démonstrations et justifications rationnalisantes, les interminables explorations biographiques, les interpellations anti-régressives, les déclamations hallucinatoires, les « parler tout seul » où le sujet est contraint de s’auto-adresser une parole qui s’impose à lui, etc. Tous ces styles agis sont en rupture avec le classique et prototypique « coq-à-l’âne », typique de la parole d’incidence en libre association.

Tout ceci se révèle d’autant plus en séance lorsque la pensée régresse et abandonne sa part de processus secondaire, et que se manifestent les revendications des souhaits inconscients, celles qui nous attirent régulièrement dans le sommeil. Cette nécessité pour la pensée verbale de régresser, déjà de jour, mais plus particulièrement de nuit, est utilisée par la psychanalyse et prescrite par la règle fondamentale de façon paradoxale. L’acte psychique de régression langagière est ainsi rendu obligatoire afin de révéler un manque à dire au sein d’un protocole ne laissant aucune autre issue que l’acte d’énonciation langagière, celle-ci offrant la métaphore d’une parole étendue à l’infini et hors du temps, favorable à l’intemporalisation du temps traumatique de l’instantanéité. Cette régression de séance à la parole d’incidence s’accompagne d’un acte moteur impliqué dans l’énonciation, ce qui n’est pas le cas de la régression du rêve. 

Les actes engagent la motricité, et donc l’investissement de la musculature et de l’appareil locomoteur, et éventuellement par ce dernier, celui de la réalité matérielle extracorporelle.

La psychanalyse s’intéresse tout particulièrement à l’articulation du registre agi au registre pensé, à la part d’action qui fait suite ou accompagne la pensée, et à la part d’acte qui rend possible la pensée ou la remplace. Notre attention est donc attirée sur l’implication de la parole en tant qu’elle est une action et aussi un acte, dans l’obtention de l’effet thérapeutique de la méthode psychanalytique, donc sur les fonctions de la parole en analyse.

Le classique coup d’œil à la montre, donne lieu si la question est posée, à une hébétude en défaut d’explication, ou bien à une rationalisation déconcertante digne de celle bien connue de l’ouverture, dans l’après-coup d’une séance d’hypnose, d’un parapluie en plein belle journée ensoleillée : on ne sait jamais, il pourrait pleuvoir. Ces gestes dévoilent tout leur mystère quand ils ont lieu au cours des séances d’analyse. Je les ai observés tout aussi injustifiés apparemment lors de l’arrêt inopiné d’un train.

Dès 1900, Freud relie les qualités de l’action à l’activité psychique régressive, celle qui a lieu sur la voie régrédiente. C’est cette dernière qui fera que l’action qui surviendra dans un second temps, sera tout à la fois déterminée et en partie libre de détermination ; c’est-à-dire déterminée par la qualité du travail régrédient. L’action est alors d’après-coup ; et c’est cette qualité qui fera qu’elle, à la différence de l’acte, ne sera pas totalement prise dans une surdétermination historique et conjoncturelle et pourra posséder cette part de liberté, de libre arbitre, dont la référence idéale habite tout projet de vie humaine quand cette dernière n’est pas aliénée aux seuls destins de son histoire.

« Au commencement était l’acte » trouve en séance toute sa valeur. Cette formule de Freud qui clôt Totem et tabou, est inspiré du Faust de Goethe. Elle évoque l’hésitation de Faust quant à la traduction à donner au verset de l’Evangile selon Jean . Faust égrène les possibilités : au commencement était…. le verbe, l’esprit, la force, l’action : « Au commencement était l’action », finit-il par reconnaître après avoir renoncé au christique « Au commencement était le Verbe » dont la traduction contemporaine est « Au principe était la parole » (Jean 1,1), donc l’action de parler.

Vous percevez que je n’ai quitté ni ma pratique quotidienne, ni mes patients, ni les séances. Ils sont toujours en latence, selon mon souhait de parler de tous mais d’aucun plus particulièrement. Leur « sincérité totale » requise en séance va de pair avec ma « stricte discrétion » selon la règle fondamentale de la cure.

Le contexte criminel du terme d’acte souligné d’office plus haut, quand il est impliqué dans la mentalisation nous invite à proposer une autre formule plus explicite : « Au commencement de la mentalisation était l’acte du meurtre fondateur ». Cet acte se décompose en fait en deux tendances, l’une en faveur de la mentalisation et l’autre venant à sa place. Celle favorable à la mentalisation s’accomplit en deux temps selon un procès psychique typique dénommé l’après-coup ; la notion de coup, laisse facilement deviner sa nature d’acte. 

La tendance dite néfaste à la mentalisation, mais qui en fait se réalise à sa place plutôt que contre, est constituée d’un meurtre destructeur, une élimination des exigences internes à mentaliser, qui elles sont actives dans la demande d’analyse ; même si dans toute demande réside aussi une tendance à se « libérer » de ces contraintes à mentaliser. 

Les actes fondateurs, ceux impliquées dans l’accomplissement des deux temps de l’après-coup, peuvent être schématiquement décrits selon deux actes. Dans un premier temps, l’acte psychique vise à arrêter ce que l’on nomme généralement du terme de décharge mais qui concerne surtout la tendance extinctive de ce qui pourrait advenir en tant que pulsion psychique et participer à constituer le réservoir libidinal et la vitalité du désir Il s’agit d’empêcher l’extinction à la source de ce qui pourrait devenir une motion pulsionnelle, en installant une retenue première, une première tension psychique qui devra dans un second temps trouver comme issue, un destin psychique. L’acte agie typique qui cherche à supprimer cette tension est l’automutilation, et ses équivalents, les accidents. Cet acte du premier temps répond alors à la tendance traumatique de l’extinction par la réalisation d’actes traumatiques. Par moment, il n’y a pas d’autres solutions que de répéter ces actes traumatiques à fonction anti-traumatique ; nous savons les croche-pieds et les accidents qui malheureusement ne sont pas que de parole.

Dans un second temps, un autre acte ayant valeur de « meurtre » fondateur produira les inscriptions psychiques, les contenus et frayages selon les multiples modalités qui s’offrent à la psyché. Ce second temps des symptômes, des pensées, éprouvés et des actions dissimulera le premier au point d’en perdre toute conscience.

L’articulation de ces deux temps, la temporalisation de l’activité psychique est particulièrement importante. L’acte agi révèle leur disjonction et un anachronisme de l’un des deux temps. Nous rencontrons ici la valeur de réminiscence des actes, et la tentative qui les anime de restaurer le procès en deux temps de l’après-coup.

Se trouvent dès lors rapprochés, acte, pensée et meurtre ; et il s’agit bien d’étudier comment un meurtre qui peut être agi en crime, peut en suivant une autre logique, accéder au statut d’acte fondateur de la pensée et des inscriptions de celle-ci selon les diverses modalités du penser, verbal, visuel, pictural, affectif, sensuel.

Penser l’acte est une action qui réalise ce dont elle parle. Ici encore, l’allusion aux séances est à nouveau évidente. Par l’acte de parole, patient et analyste agissent l’état de leur mentalisation avec toutes les implications historiques qui y sont inscrites et qui s’y révèlent. La parole en séance est dominée par sa qualité de réminiscence, au-delà de tout contenu de remémoration. Elle est réminiscence de l’état des processus de pensée, des opérations psychiques, de leur histoire fondatrice et identificatoire avec ses hypothèques et ses réussites. C’est ce que l’analyste entend grâce à son écoute de la libre association, cette parole d’incidence en contact étroit avec l’inconscient, cet « agieren » ou acte de transfert des processus engagés dans la production de la pensée, transfert sur l’ensemble de la situation analytique, sur son protocole, sur l’analyste, sur le langage par le biais de l’acte de parole.

La méthode analytique, par sa règle fondamentale, soutient le fait que la parole transmet le rapport aux actes psychiques – à leur installation identificatoire et historique – qui sont impliquées dans la mentalisation. Cette parole prescrite renseigne sur l’état de la mentalisation, sur ses réussites et ses défaillances, mais elle a aussi pour but de la favoriser, de favoriser les multiples inscriptions selon les divers matériaux dont dispose les hommes, le verbe bien évidemment, désigné par ladite règle, mais aussi l’image, le son, les vols des oiseaux, les formes des nuages, les odeurs des fleurs, les frémissements des feuilles des arbres dans le vent, les bruits des animaux, et toutes les réalités saisies par les voies sensorielles, et également bien sûr les langages les plus élémentaires qui accompagnent tous les autres, l’affect et la sensualité, c’est à dire les langages des inscriptions et frayages corporels, ceux-ci n’étant assurés que par leur lien au verbe ; d’où la règle portant sur l’acte d’énonciation. Rappelons-nous que l’image du rêve nait d’une régression formelle aux images partant du verbe, de même que la régression sensuelle de l’érotisme se fait à partir des discours amoureux. La rupture d’avec le langage mute l’action en acte.

Parmi les conséquences immédiatement perceptibles au sein de la cure, nous reconnaissons aisément que la libre association et l’interprétation, toutes deux engagées dans le vaste procès de la mentalisation, agissent un tel meurtre fondateur de la pensée, tant sur sa voie régrédiente que sur celle progrédiente, tant chez l’analysant que chez l’analyste ; mais aussi que cette opération psychique doit faire l’objet d’une interprétation la révélant, la libérant, dès lors qu’elle est frappée d’interdiction, d’inhibition, et surtout lorsqu’elle se trouve hypothéquée par quelque discours parental, groupal, social, idéologique, lui déniant tout droit d’existence au nom de la confusion qui est faite entre acte et pensée, entre meurtre et destruction. Si la haine fait partie des contenus affectifs souvent pris en compte par les analystes, l’acte de meurtre dans sa double valence, négative (meurtre oedipien) et positive (fondatrice) est peu présent dans les interprétations.

S’il demeure important de pouvoir penser le meurtre en tant qu’acte cruel avec sa résonance sadique haineuse, il convient aussi de le penser en tant qu’opération engagée dans toutes les transformations, les mutations et les résolutions propres à la maturation.

Le fantasme ne suffit évidemment pas à la résolution œdipienne, à l’endeuillement très particulier que celle-ci réalise. Il en est l’expression après coup ; mais il peut servir d’évitement. L’acte psychique d’endeuillement propre à une telle résolution porte sur des personnes vivantes qui sont des supports identificatoires favorables à l’installation des processus de pensée. Il s’agit de s’endeuiller de vivants, en fait de renoncer au fait qu’ils remplissent certaines fonctions psychiques à notre place, qu’ils ont dues assumer temporairement. L’appropriation de ces fonctions se fait par ce couple d’actes en deux temps ayant valeur de meurtre fondateurs, une retenue à mettre en place dès lors que ces parents s’absentent ou sont défaillants, puis une intériorisation de leurs fonctions avec productions de destins psychiques. Ces supports de processualité que sont les parents doivent se proposer à leurs enfants en tant qu’objets désexualisés à leur égard, et en tant qu’objets sexuels les excluant. C’est ce que signifie le terme de parents, et ce qui leur confère leur autorité. Telle est la condition pour qu’ils deviennent aussi des « parents », c’est à dire des fonctions parentales, à l’intérieur de l’enfant ; c’est à dire des « morts » du point de vue pulsionnel, porteurs de l’exigence d’accomplir les actes de meurtre fondateur permettant le devenir. A la désexualisation propre à la fonction de parents, répond un meurtre fondateur d’identifications chez l’enfant. La dimension thérapeutique de la psychanalyse repose sur un tel transfert d’autorité favorable à l’établissement de ces actes psychiques.

L’opération meurtre est impliquée dans toutes les transformations pulsionnelles réalisées au sein de la psyché et dans leurs inscriptions en tant qu’investissements libidinaux. On la retrouve dans l’endeuillement propre à la résolution du complexe d’Œdipe, qui s’est longtemps formulée par l’expression de « liquidation » du transfert ; mais aussi dans la désexualisation d’une part de libido sexuelle en libido narcissique, donc fondatrice du narcissisme ; dans la notion de « domptage » des pulsions qui consiste à contrer leur tendance élémentaire extinctive, et leur retour à un état antérieur. Cette réduction de la régressivité extinctive des pulsions est réalisée grâce à une retenue et une inscription des motions libidinales en investissements psychiques et corporels. Lors de la création des investissements libidinaux, c’est cette régressivité extinctive qui est visée et qui exige un tel acte de meurtre. 

Comme tous les termes de la métapsychologie, le terme de « meurtre » prend une valeur de concept en tant qu’opération et acte psychique, et de métaphore en tant que cette opération se reconnaît tout particulièrement dans des scènes de mise à mort, de crime. Il désigne l’acte psychique par excellence, mais aussi sa métaphorisation par des scènes qui ne se réfèrent pas seulement à la guerre et à la chasse, mais aussi au monde du sport et du spectacle. Le « jeu de balle » des Mayas avait pour finalité ritualisée la décapitation de quelque joueur ou équipe (voire même, selon certaines versions, de l’équipe gagnante) ; à la fin du match une des têtes, une fois enveloppée, délogeait la balle de son identité de substitut, et le « jeu de balle » redevenait un « jeu de tête », sinon un jeu de « boule » ; ce qui n’est pas sans évoquer les jeux de cirque des romains. Dans le monde du spectacle, certains d’entre eux outrepassent le domptage et le simple combat, au profit d’une mise à mort ritualisée de la « bête pulsionnelle » ; bien sûr en tête, la corrida. Il ne s’agit pas seulement de viser la pulsion, mais aussi la puissance de l’autorité, et de ce qui l’a précédé, le pouvoir par la force.

C’est cette implication au fondement de la mentalisation qui fait aussi parler d’ « art de la guerre » pour des jeux qui se déroulent sans faire couler de sang. L’expression « échec et mat » vient du persan où il signifie « le roi est mort », dérivé de « le roi est sans défense ».

Tout comme le jeu des enfants participe à l’instauration de son fonctionnement mental, cette transposition d’une opération psychique dénommée meurtre en des « jeux » et situations externes perceptibles mettant en scène des mises à mort, n’est pas seulement l’expression de scénarii internes cherchant des voies d’expression, mais bien plutôt un détour indispensable par une réalité perceptible externe, trouvée-créée, métaphoriquement liée à cette opération inconsciente élémentaire sur laquelle repose toute mentalisation. Cette transposition métaphorisante est tellement indispensable à la construction de l’opération meurtre intrapsychique, que les adultes, tout comme les enfants, s’inventent eux-mêmes leurs jeux de mise à mort, indispensables non plus seulement à l’instauration, mais à la validité et à la consolidation de cet acte. On se souvient du jeu de la bobine, ce jeu du faire disparaître-réapparaître du petit-fils de Freud, ayant pour but d’installer en lui les opérations sollicitées par la séparation, le départ de sa mère. Ce jeu si célèbre est accompagné d’un autre, se faire disparaître et réapparaître dans un miroir, traitant alors des ressentis de sa propre disparition. Ce goût prolongé chez les adultes pour de tels jeux prouve que cette opération de meurtre n’est jamais assurée, ni définitivement installée. Elle reste fragile et incertaine, d’où la nécessité de la répéter tant pour installer son efficience que sa consolidation tout au long de la vie. Il est par ailleurs possible de l’envisager à la base de l’endo-perception du temps, puisqu’elle scande la régénération libidinale et le jeu oscillatoire des investissements.

La concrétisation matérielle extra-psychique de cette opération par un crime, et par toutes sortes d’élimination, peut dès lors être conçue comme la traduction de l’achoppement et de l’inefficience de cette opération à l’intérieur du psychisme, et comme une ultime tentative de la construire ; la compulsion de répétition à détruire, tels les tueurs en série, signe l’inanité de cette tentative au profit de la puissance de l’élimination de tout devoir de mentalisation, qui s’impose à eux. L’impérieux besoin de détruire contre l’impératif de mentalisation.

Le meurtre fondateur ouvre la mentalisation en lieu et place de l’acte de crime avons-nous déjà souligné. Se dessinent deux types de meurtres, un destructeur tourné vers l’extérieur, un autre fondateur tourné vers l’intérieur. En fait, il ne s’agit pas de simplement opposer un acte tourné vers le monde extérieur, un crime, à un acte intrapsychique, le meurtre fondateur. C’est plus compliqué ! De célèbres œuvres, comme le tableau exposant le conflit meurtrier vécu par Abraham concernant son fils Isaac, au nom de Yahvé, pourraient nous induire sur cette piste ; celle où le meurtre favorable à la mentalisation est appréhendé comme le négatif du crime. C’est ce que montre très bien le tableau le plus célèbre à propos de cette scène, celui de Caravage. Il représente le crime en cours de réalisation, avec le bras en action et l’arme du crime ; et il figure en même temps un autre meurtre, fondateur, celui qui exige une retenue représentée par l’ange qui d’une main retient le bras d’Abraham et de l’autre désigne l’objet de déplacement du sacrifice, l’animal bélier.

La splendeur de cette scène, ainsi que le soulagement qui s’origine dans la retenue favorable au déplacement et à la substitution propres à la mentalisation, ne saurait nous faire oublier que le premier meurtre par lequel s’ouvre la psychanalyse, celui de la tragédie œdipienne, renvoie à une scène interne, le meurtre d’un parent œdipien, acte ayant bel et bien lieu au sein du psychisme, et visant la fonction parentale.

Les deux meurtres dont nous voulons parler, destructeurs et fondateurs, se déroulent donc tous deux à l’intérieur du psychisme. Ce sont des actes psychiques. Ils sont certes à l’origine de mises en scène, de dramatisations, de scénarii, de fantasmes qui ont tous comme particularité de relever de la voie fondatrice et de s’opposer aux attractions négatives. Comme déjà souligné, la représentation du meurtre est un acte mental qui le sépare radicalement de sa réalisation, tout en rappelant néanmoins sa tentation.

Il ne s’agit donc pas d’un acte qui serait d’abord tourné vers l’extérieur et qu’il conviendrait d’intérioriser, ni d’une externalisation d’un monde interne déjà élaboré cherchant à s’exprimer, mais d’un détour par l’extérieur indispensable à l’instauration et l’efficience interne des opérations engagées dans les processus producteurs de la pensée.

Ajoutons enfin pour complexifier, que ces actes fondateurs s’accompagnent d’une culpabilité inconsciente qui tend à renverser leur qualité fondatrice en destructivité. Heureusement l’homme possède un moyen d’éponger cette culpabilité, c’est d’accepter de suivre régulièrement la voie des activités psychique régressives de la passivité, celle du sommeil en premier lieu, et de réduire ainsi son travail de mentalisation à des formes régressives qui à leur tour, s’accompagneront d’une honte inconsciente qui poussera le dormeur à s’éveiller et à réinvestir les activités diurnes.

Nous avons souligné que cette méthode des oscillations et du détour par l’extérieur est celle suivie par les enfants pour grandir avec leurs jeux, c’est celle aussi de l’élaboration de la métapsychologie et des sciences ; c’est celle enfin de la psychanalyse dans sa tentative de reprendre et améliorer ce qui de nos psychés n’a pu accéder à un aboutissement apte à nous permettre de profiter du fait d’être vivant.

Références

  1. Chervet B. (2015), Le meurtre fondateur : l’acte psychique par excellence. Monographies et débats de psychanalyse, PUF.
  2. Prologue de l’évangile selon Jean, 1° Verset : Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.
  3. Goethe JW. (1808), Faust 1, traduction Gérard de Nerval, Bibliothèque de la Pléiade, Nrf, Gallimard. « Il est écrit : Au commencement était le verbe ! Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, le verbe ! il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit : Au commencement était l’esprit ! Réfléchissons bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien l’esprit qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant, tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit m’éclaire enfin ! L’inspiration descend sur moi, et j’écris tout simplement : Au commencement était l’action ! ».
  4. Freud, S. (1940a [1938]) Abrégé de psychanalyse. In Œuvres complètes XX : 1937-1939 (p. 225-305). Paris : Puf, 2010 : « Sincérité totale contre stricte discrétion », p. 267.
  5. Chervet B. (2002), L’acte : un investissement moteur anachronique, Revue française de psychanalyse, Vol 66, n° 5, pp. 1591-1602.

La part du Paternel dans le Maternel

Je reçus un jour Catherine. C’était une femme d’une quarantaine d’années qui, ayant fait une analyse avec une femme, souhaitait reprendre « un travail » avec un homme. Elle ne voulait plus parler d’Œdipe, elle en avait assez, mais aller plus avant, plus précoce, vers des zones plus archaïques, là où se nichaient des inconnues qui, l’éprouvait-elle, avaient une importance primordiale.

Je notais l’idée de s’adresser à un homme pour « ne pas parler d’Œdipe » mais invoquer l’obscurité maternelle, ainsi que l’expression « un travail » qui, elle aussi condensait les différents registres de la naissance. Faudrait-il suspendre Œdipe, une fois encore par les pieds, pour aborder le maternel ? Le tenir bien haut en attente de son premier cri ?

Nous eûmes un premier entretien, puis un deuxième. 

A l’aube de ce second contact, elle me fit part de son impression diffuse de m’avoir déjà vu quelque- part, tandis que dans le même temps, un semblable sentiment me traversait.

Mais où donc était-ce ? Et quand ?

Nous étions tous deux l’objet d’un silence interrogatif et introspectif, passant en revue les divers possibles, quand tout à coup et là encore au moment où le souvenir s’imposait à moi, elle me demanda : « Ne travailliez vous pas à la maternité en telle année ? »

En effet j’y travaillais, et l’avais rencontrée à l’occasion de la naissance de sa fille aînée.

Elle craignait de rentrer chez elle dés la fin des quatre jours réglementaires, angoissée de devoir si vite descendre de son vécu élationnel, protégé par le cadre de la maternité, pour se confronter, sans filet, à la dure réalité matérielle (mater : matériel) qui l’attendait.

Je lui aurais dit alors « On ne vous mettra pas dehors », et cela lui avait fait du bien…

Elle me confiera quelques mois plus tard et revenant sur cet épisode avec humour et un brin d’agressivité : « Vous étiez passé en coup de vent, la blouse blanche épousant vos mouvements tel Saint Pierre, entouré de stagiaires virevoltant comme des anges ». Nous reviendrons sur ce vécu d’élation. 

Elle prenait en tous cas conscience alors, que possiblement, ce qu’elle venait chercher chez moi, guidée par ce souvenir, c’était précisément une mère « qui ne la mettrait pas dehors ». 

La suite confirmera cette première idée ainsi que sa difficulté à s’exprimer devant un homme sauf, disait-elle, à me considérer dans le registre maternel.

 « Je voulais un homme et je trouve une mère, plus mère que mon analyste précédente qui pourtant était une femme » conclut-elle. C’est le maternel qu’elle m’invitait à mettre au travail, et sans doute avec lui, ce qu’il en était d’une potentialité oedipienne.

Remis sur la piste de la maternité comme lieu, où j’avais travaillé pendant de nombreuses années, ma rêverie allait vers la double valence de cet endroit, d’un langage brodé mohair et petites mains à une violence latente, pleine de crises, de pleurs, de déceptions, de peur et de mort parfois. En effet, à la maternité, la peur de l’accident néonatal, de l’anomalie non détectée, d’un drame destructeur, rôdent avec l’implacable argument de la réalité. C’est un lieu du corps, mais d’un corps brut relié au monde et aux mythes, apparenté aux cataclysmes, aux tremblements de terre, aux raz de marée passés et à venir, le lieu d’un corps traversé par un autre corps qui attend tout, qui veut tout, exigeant et sans pitié.

Oui, dans ce temple de la douceur, des mamans et des bébés, ne peut s’éviter l’expression d’un maternel sauvage, primitif où l’acte n’est jamais loin. 

Je revois cette mère qui avait entrepris de couper les ongles de son petit de trois jours, de ses grands ciseaux si près, au ras des tous petits doigts, déjà perçus comme de véritables griffes…ou cette autre qui n’hésite pas à le laisser seul sur la table à langer. Tombera ? Tombera- pas ?

Violence fondamentale de Bergeret, ou violence primordiale de Liliane Abensour qui considérerait que le pulsionnel est déjà là et soutient des mouvements d’attraction, d’expulsion et de répulsion. 

Devenir mère, d’abord en son corps, sollicite le maternel du côté de la violence. Violence redoublée par le bébé qui veut naître et vivre coûte que coûte. 

Ce maternel originel va, dans un mouvement contraire et clivé, faire l’objet d’une idéalisation collective, il va devenir un maternel « purifié. On va le retrouver dans la vierge Marie et dans toute une imagerie de la mère bonne, patiente, parfaite, « sans sexe et sans blessure » dans une tentative de réduire la complexité, les conflits et contradictions vécus dans le maternel vivant. Grâce à elle, le désarroi est devenu félicité, et le maternel s’apparente au miracle.

Mais l’idéalisation du maternel conduit aussi au retour de sa négation. On voit que la toute puissance maternelle peut s’exprimer dans les deux sens : de la déréliction à la félicité certes mais aussi de la félicité à la déréliction. Dans le va et vient d’un semblable phénomène se rétablira alors un maternel rejetant, excitant par défaut, traumatisant.

 On le sait, la toute puissance est biface : divine et diabolique. Je vous renvoie au Saint Pierre tout de blanc vêtu et aux anges qui virevoltent. Entre Saint Pierre et Méphisto, il manque la limite.

(Pour ma patiente, la chute du Paradis fût rude. Passer de Saint Pierre à l’analyste, en chair et en os ! Eh oui, chez moi, ce n’était pas Bergasse 19.) 

L’état d’élation a tendance à éliminer l’objet et encore plus le tiers et se fonde sur l’absence de limite, de contrôle. De cet état peut naître un maternel dévoreur, incestueux, terrible.

Ce maternel incestueux, cruel ou purifié, dans son vœu d’étouffement, de possession et d’anéantissement, fait horreur. Il est une enclave sans fantasme. Il fait obstacle à l’oedipe, et donc, nuit à l’organisation de la vie psychique.

Alors comment se fait-il, qu’en principe et si nous ne sommes pas tout à fait psychotiques, nous ne dévorons pas nos bébés, bien qu’ils aient la peau douce et appétissante ? Comment se fait-il qu’il soit rarissime que nous les étouffions ces bébés et qu’en plus nous prenions soin d’eux ?

Dans plusieurs textes et en particulier dans « Totem et tabou », Freud fait référence à l’identification primaire qu’il définit comme l’identification au père de la préhistoire personnelle. Qu’en est-il ? S’étayant sur de nombreux travaux de préhistoriens de son époque, il suppose à l’origine, un père violent, jaloux et chassant ses fils à mesure qu’ils grandissent. Les fils, unis entre eux auraient tué ce père et l’auraient ensuite dévoré, s’identifiant à lui et s’appropriant chacun, une partie de sa force par incorporation. L’étude porte surtout sur le passage de l’incorporation à l’identification, cette dernière s’associant alors à l’ambivalence des sentiments. Ce qui importe ici est le passage de cette ambivalence, avec la reconnaissance de la haine, au sentiment de culpabilité oedipienne qui révèle que certes les frères enviaient et haïssaient le père, mais qu’en même temps ils l’aimaient. 

Déjà, pointe la future théorie du surmoi, et de l’idéal du moi.

Dans ce passage qu’est la maternité comme lieu de régression et comme traversée du corps, se signifie le passage de l’incorporation à l’identification et permet sans doute à la mère, représentante du maternel et porteuse du père originaire la fameuse identification winnicottienne aux besoins de son enfant. « Le psychisme primitif est, au plein sens du terme impérissable » nous dit Freud, dans sa prise en compte de la phylogenèse pour une conception de l’ontogenèse. Le maternel processuel n’échappe pas à la règle. Ce qui est vrai pour l’humanité, l’est aussi pour l’homme.

La référence au père originaire transmet au bébé son appartenance à l’espèce, son accueil dans la culture et dans la grande histoire des hommes et, à ce titre sa préservation.

De ce père naît toute l’histoire des générations et de la transmission entre ces générations. Un fait humain groupal est contenu d’emblée dans le maternel, fait qui, d’un point de vue horizontal, se retrouve dans le socius. Une partie de l’investissement nécessaire au fonctionnement psychique individuel tire donc son origine de la dimension groupale de la psyché. Ainsi, ce qui deviendra « la culture », maîtrise ce dangereux désir d’agression de celui qui s’oppose à elle…et le désarme en le faisant surveiller par une instance située en lui-même, le surmoi. 

Il y a, dans un certain nombre de poèmes et de ballades allemandes, une créature maléfique appelée « erlkönig » traduit par « le roi des aulnes », qui hante les forêts et entraîne les voyageurs vers leur mort. Goethe en a fait une interprétation qui me semble illustrer le combat qui se livre dans le maternel des origines et au sein même du lieu qu’est une maternité.

Dans le poème, la victoire revient à la créature maléfique, à la mort et à la psychose contre le père :

Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.
« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage ?
Père, ne vois-tu pas le roi des aulnes, le roi des aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
Mon fils c’est un brouillard qui traîne. »
Viens cher enfant, viens avec moi !
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux !
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive
Ma mère a maintes robes d’or.
Mon père, mon père et tu n’entends pas
Ce que le roi des aulnes doucement me promet ?
Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C’est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.
Gentil enfant, veux-tu me suivre ?
Mes filles auront grand soin de toi
Mes filles mènent la danse nocturne,
Elles te berceront, elles t’endormiront, à leur danse, à leur chant.
Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre ?
Mon fils, mon fils, je le vois bien
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.
Je t’aime, ta beauté me charme
Et, si tu ne veux pas céder, j’userai de violence.
Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit
Le roi des aulnes m’a fait mal.
Le père frémit, il presse son cheval
Il tient dans ses bras l’enfant qui gémit,
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse :
L’enfant dans ses bras était mort.

Le vol d’enfant, version atténuée de sa dévoration est un fantasme courant dans la maternité. « Je vous le prends » dit une aide-soignante à une mère, le pédiatre en a besoin…

« Je l’ai eu deux minutes et, on me l’a volé » dit une mère qui me racontait son accouchement.

Un fantasme, parmi les personnels de maternité était que des pères, le soir, auraient pu se cacher et rester dans les murs au lieu de rentrer chez eux. Amant dans le placard certes, mais amant dangereux, incestueux peut-être.

Maintes fois, j’ai moi-même été traversé par l’envie diffuse d’emporter un bébé, certains sont si tentants. Heureusement veillait mon père originaire interne. Ce père-là punit inexorablement, à la mesure de l’ampleur du crime commis. Non, nous ne mangerons plus notre père, et en conséquence, nous ne mangerons plus nos bébés.

Curieusement, dans ce lieu de l’essence du maternel, la maternité, où s’était finalement inaugurée l’analyse de mon analysante, les pères, les vrais, incarnés, avaient plutôt une place réduite. 

Je revois les affairés qui s’essoufflent dans des allées et venues incessantes, les bras chargés de courses oubliées, les inquiets qui se font les relais de leur femme pour guetter le passage du médecin, les photographes qui bombardent leur enfant et leur femme à longueur de journée, prenant leur part dans le spéculaire, ceux qui s’ennuient et sortent fumer tous les quarts d’heure, pensifs à l’idée de ce qui les attend, ceux qui se mettent sans ambages au lit avec leur femme, le bébé au milieu, avec parfois un bouquet de fleurs devant, et ceux qui s’y mettent car ils sont trop grands pour entrer dans le berceau, les fiers, les admiratifs, ceux qui boivent le bébé des yeux, ceux qui ont peur de casser l’enfant, ceux qui en oublient leur femme, ceux qui lui donnent leurs recommandations : « Prends le comme ça, pas comme ça, attention à la tête, n’oublie pas de lui parler souvent, c’est bon pour son intelligence, tu crois que c’est bon de manger des salsifis, pour le lait… ? », bref chacun d’eux s’arrange à sa manière avec son ambivalence , sommé d’aimer son rival sur le champ, et de faire avec la frustration que le corps qui porte le maternel est d’abord celui de leur femme.

Autant de figures qui montrent que dans le meilleur des cas, le père est là. En effet, l’exercice de la fonction maternelle nécessite un « appui référent ». Il lui faut un regard, regard qui perçoit mais aussi qui veille. Le maternel suffisamment bon ne peut s’exercer par une personne qui n’aurait d’autre recours que de se percevoir toute seule. L’idée d’un paternel de supervision pourrait ici s’entendre, par l’image qu’il produit d’un emboîtement. Quelque chose qui « surplombe », peut-être comme l’analyste derrière son analysant.

En règle générale, quand nous avons commencé à travailler là, les pères étaient perçus comme des gêneurs car potentiellement porteurs de pénis et fantasmatiquement amenés à s’en servir. N’étaient-ils pas responsables de l’outrage qui avait amené leur femme ici ?

Ainsi, la salle de change leur était interdite. Cela s’est modifié par la suite, du fait de diverses influences dont la notre, mais nous avions l’impression que sur eux étaient projetés tous les débordements pulsionnels dont le maternel contient l’irruption pour son exercice adéquat.

 

Ce qui avait tendance à leur être disputé, c’était précisément l’aspect surmoïque du paternel dont l’exercice est traditionnellement revendiqué par le personnel, digne représentant du socius. Un conflit pour la place du père s’opérait par le truchement de cette situation exceptionnelle.

Par exemple, juste après la naissance, l’enfant est posé sur le corps de la mère quelques instants, puis il est emporté pour la toilette. C’est un bébé propre et habillé, socialisé, c’est-à-dire débarrassé des oripeaux du pulsionnel, qui est rendu à la mère.

Après le raz de marée de l’accouchement, où explosent la violence du corps, la douleur et la haine, le sang et parfois les excréments, les mots crus et les cris, voilà que revient un « enfant » déjà socialisé.

Dans cette maternité, j’animais régulièrement un groupe de paroles. Je réunissais une dizaine de femmes proches du terme (8e mois). Une sage-femme était présente et nous parlions associativement de tout ce qui pouvait advenir. Vous savez la liberté de propos des femmes à ce moment de leur vie. Les pères avaient la possibilité de venir s’ils le désiraient.

J’étais frappé par la puissance qui se dégageait de ces femmes assises en cercle, ventres fièrement brandis, tandis que les uns ou deux futurs pères présents, mal à l’aise, se recroquevillaient, s’effaçaient, impressionnés par ce déploiement de forces et visiblement en proie à une forte angoisse de castration.

Nous avions réfléchi au moyen de prendre en compte cet effacement des pères et de leur offrir un espace à eux.

Cette réflexion nous avait amené à la constitution d’un groupe de pères animé par un gynécologue. (Un père originaire ?). Il s’agissait de partager, par la technique, pour ces hommes, ce qui se passait dans le corps de leur femme.

Plusieurs arguments nous avaient alors guidés :

La constatation d’un surinvestissement du spéculaire de leur part (le pénis se voit), surinvestissement accentué par la technologisation médicale, notamment lors des échographies. (On a décrit des pères collés à l’écran, presque près à plonger dedans, comme s’ ils réalisaient le fantasme originaire de retour au sein maternel).

En second lieu, l’observation de groupes d’hommes, type « banquet des anciens » ou « fête du club de pétanque », groupes bien décrits par Michel Fain. Je le cite : « Quelle est la structure de ce groupe éphémère (effet mère ?) ? A sa surface règne une illusion commune : une réunion au sommet de chefs de clan s’apprêtant à partager leur bétail féminin, dans une sorte de réalisation hallucinatoire en commun. Ce groupe s’uniformise, fasciné par un personnage fantasmatique phallique dont la puissance est brunie par l’analité. Les liens libidinaux ainsi créés doivent être suffisamment forts pour écarter la panique liée à la menace de castration ».

Comme à l’école primaire, notre groupe de futurs pères se liait d’une homosexualité de bon aloi, avec à sa tête ce gynécologue qui ne s’épargnait pas les plaisanteries parfois douteuses qui font la joie des garçons à l’âge de latence, quand ils sont en groupe et protégés du regard des filles.

Dans ce groupe, nous semblait-il, l’ambivalence des pères face au ventre redouté de leurs femmes et à leur contenu, pouvait trouver un support, par la pénétration spéculaire commune, et le piétinement partiel, anal, cadré et autorisé du puissant mystère féminin, préservant ainsi l’actualité du courant tendre, et le passage du fœtus à l’enfant.

Mais revenons à nos universités.

Le maternel naît donc de l’expérience de satisfaction. Le bébé fait l’expérience d’être satisfait et l’autre secourable fait l’expérience de satisfaire le bébé. C’est l’avancée fondamentale de Freud, dans « L’esquisse » (1895). On pourrait parler d’attente, de préconception comme Bion ou de potentiel comme Winnicott. Quand il naît, cette « esquisse » d’humain justement, par le fait même de sa venue, est en attente de quelque chose et il exprime ce quelque chose par sa détresse. Devant la détresse du nourrisson, apparaît l’impératif de l’intervention de l’autre, à un moment d’ailleurs où celui-ci n’est pas encore constitué comme tel. C’est cette intervention de l’autre secourable, du « nebenmensch » qui va permettre l’expérience de satisfaction. C’est sans doute ce moment, « l’expérience de satisfaction », qui constitue le temps essentiel de la construction de la pulsion et donc de ses destins et donc du psychisme. Le maternel est lié à la naissance de la pulsion. Notons que Freud ne précise pas qui est cet autre secourable, il prend soin de ne jamais le spécifier comme mère. Il parle d’aide étrangère, de personne qui apporte son aide, d’être humain proche. Ce n’est pas la personne qui importe, mais la fonction. 

En tous cas, c’est l’établissement de l’expérience de satisfaction qui prend en charge la continuité narcissique. Elle est l’expérience de la continuité d’être.

Dans « l’avenir d’une illusion » (1927), revenant vers la mère comme premier objet d’amour en tant qu’elle satisfait la faim et qu’elle protège l’enfant contre toutes sortes de dangers externes et internes (le premier pare- angoisse), Freud promeut néanmoins le père, plus fort dit-il, à qui cette fonction, comme objet protecteur, dès lors, reste dévolue durant toute l’enfance. Ainsi le Maternel devient le manifeste d’un paternel profond. Dans une note de 1923, il parlera « des parents ». Mais nous en sommes là au potentiel et nous proposons que le maternel, s’il s’éprouve d’abord sur le corps de la mère, est un espace fantasmatique composite où le paternel est présent comme tiers potentiel.

L’ombre paternelle permettrait de penser le maternel comme une sorte de « trinité » ( trois dans un) et le rendrait interactif par nature (Penot) , comme l’illustre par exemple le tableau de Léonard :La vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne, tout de gestes et de regards. 

André Green, en dialogue avec les anthropologues propose la notion d’oedipe comme « modèle », il en fait une situation fondamentale à partir d’un retour au corps. « Il n’y a pas de relation duelle car la relation primitive inclut directement le père dans les fantasmes et les pensées de la mère. Cette part de paternel au sein d’une trinité permettrait des mouvements, jeux, permutations rendant possible à chacun l’occupation de la position tierce. On voit alors la richesse potentielle du système en termes de passivité, renversements, rendant compte d’un maternel ouvert, où pour énigmatique qu’il apparaisse au petit, le sexuel s’invite bel et bien à la table des négociations. A l’affirmation de Laplanche : « Quand l’enfant crie c’est de l’auto conservation, quand le maternel répond, c’est déjà du sexuel » on pourrait ajouter c’est déjà du bisexuel. En effet, si la bisexualité psychique se construit tout au long d’un processus, son enjeu futur est contenu dans le maternel, en termes de masculin féminin, actif passif, phallique-châtré.

C’est bisexuellement que la mère investit chaque zone érogène de son enfant.

Par exemple, lors de la tétée, on voit avec quelle énergie active, le bébé prend le sein. Il a faim, il y va, tandis qu’en même temps la caresse qu’il reçoit de la mère est d’ordre passif.

Le trajet somato-psychique des auto-érotismes est bisexuel, et fonde le narcissisme primaire individuel, lequel est anticipé par la mère sur le modèle du miroir lacanien. Le terrain se prépare de la future rencontre avec le corps de l’autre sexe, en l’occurrence le corps du père sur lequel la bisexualité est alors ressentie à travers les sensations de soi et de l’autre. 

C’est à ce moment, anticipé par la mère que s’actualisera la bisexualité.

Ainsi, nous serions déjà en présence d’une pré-organisation disponible et qui permettrait à la masse psychique première de l’enfant de petit à petit s’organiser, de cheminer vers l’oedipe et de faire émerger un individu. 

Tous ces visiteurs du maternel introduisent dans cette fonction, une manière d’incertitude qui est au cœur de notre travail psychanalytique.

Ce qu’on appelle les capacités maternelles : tendresse, amour inconditionnel, hypersensibilité, disponibilité illimitée, indestructibilité, liées à la possibilité de ressentir, de s’identifier à certains vécus traumatiques du bébé et de savoir y répondre, toutes ces capacités sont à articuler à la dépression post- partum, à la psychose puerpérale voire à l’infanticide et à la congélation des nouveaux nés. Le Maternel se décline sur un spectre partiellement mesurable à l’intensité paternelle en son sein.

Mise en latence et désexualisation. On considère donc que, pour répondre à l’état traumatique premier du tout petit, la mère doit pouvoir faire état d’une régression identificatoire. Cela est possible seulement si elle peut suspendre suffisamment l’investissement sexuel évoqué plus haut. Son activité psychique sera alors centrée sur un noyau masochique organisable du fait d’une mise en latence du sexuel qui lui permettra d’accepter de son enfant ce qu’elle n’accepterait de personne, d’être utilisée comme objet, comme le suggère Winnicott.

Pour que cette mise en latence soit possible, et qu’advienne l’amour d’objet, il faut que chacun des parents ait traversé la situation oedipienne avec suffisamment de bonheur, il faut qu’ils aient eux-mêmes l’expérience de la mise en latence entre 7 et 11ans. 

Ce retour de latence (ou seconde latence) autour d’un nouveau né, permet aux parents d’apprendre de lui, de l’écouter, d’en être curieux. Elle permet tout ce qui a été tant de fois décrit de la préoccupation maternelle primaire et sur laquelle je ne reviens pas. 

D’un point de vue sociétal, beaucoup d’analystes semblent s’accorder sur le fait que la phase de latence définie par Freud en 1905 est en voie de disparition, ce qui évidemment n’est pas sans avoir quelques conséquences sur le plan économique. 

Florence Guignard (2007), souligne les caractéristiques de cette disparition : La force du Moi se construit par l’introjection de valeurs hédoniques plutôt que par l’introjection d’un surmoi parental (donc défaite du paternel). Sur le plan des investissements sublimatoires qui caractérisent la phase de latence, « les pulsions épistémophiliques » ne s’organisent plus essentiellement autour des fantasmes originaires de scène primitive qui orientent la curiosité mais vers un système de logique binaire, qui ramènerait le sujet au niveau primaire du principe de plaisir / déplaisir : bon à avaler, mauvais à recracher ». 

Une absence de phase de latence, de seconde latence chez les parents d’un jeune enfant aura donc une influence notable.

On peut voir alors s’installer un maternel discontinu, excitatoire et dont l’organisation économique est débordée.

Il est courant de rencontrer dans les maternités de jeunes mères ayant des difficultés à allaiter leur enfant au sein. 

Evoquée ou non, on s’aperçoit que cette difficulté est souvent liée à un vécu d’indécence de leur part, à un plaisir suspect voire incestueux.

Les histoires d’allaitement font parfois souffrir les psychanalystes qui interviennent en maternité, pour peu qu’ils s’identifient aux nouveaux nés.

Certaines mères font un choix très clair : ou elles choisissent le biberon, plus distancié selon elles, ou elles choisissent le sein. Les difficultés surviennent quand une mère souhaite allaiter au sein pour des raisons, disons de puériculture, mais que tout en elles le refuse. L’enfant est mal tenu, le sein est sadiquement empoigné et fourré de force dans une bouche qui se dérobe. Il s’ensuit des pleurs des deux côtés, puis des crevasses, puis des abandons dans la douleur et la haine.

Il suffit parfois pour le thérapeute, face à ce traumatisme, de ne rien faire au sens de la « capacité négative » décrite par Bion, de s’asseoir au bord du lit et de parler avec la mère, de choses et d’autres, de partager une histoire, de faire une histoire dans le hic et nunc, peut-être une histoire à rêver debout, pour voir l’enfant commencer à téter sans qu’on y prenne garde. Une rêverie est devenue possible. C’est comme si on passait alors des seins au pluriel érotique si l’on peut dire, adressé à un bébé- amant prématuré, au sein maternel désexualisé, selon une distinction qu’avait faite Lebovici dans un article célèbre (le sein et les seins). Il y a eu comme un freinage, au cœur du passage de l’excitation à la pulsion. C’est bien connu, on ne peut jouer quand on est trop excité. Allaiter, dans le giron de la latence, je vous le dis, c’est un jeu d’enfant.

Il y a, dans cette mise en latence, une suspension référée à l’ordre paternel, favorisant une inscription symbolisante et traçant les limites d’un tiers à venir. L’attente, elle, est d’ordre masochique féminin. La latence, signifiée par l’attente, permet l’installation des rythmes, annonciateurs d’une temporalité. 

Si le maternel s’inaugure dans le secours apporté à l’enfant, il se poursuit par sa croissance.

En effet, un enfant croît et veut croître. C’est sa disposition naturelle. Après l’illusion première et nécessaire, il tourne le dos, il questionne le maternel sur sa capacité au deuil originaire. Il questionne le maternel sur sa capacité à accepter cette souffrance là.

Les différents destins de l’activité pulsionnelle de la mère, en présence du père : deuil de l’oedipe, (sa traversée) et tendresse qui en découle, identification au désarroi du bébé, désexualisation, sublimation font d’elle l’autre du processus dans lequel est engagé l’enfant.

De l’autre secourable, elle devient l’autre du processus, l’autre de la croissance.

Ces processus psychiques complexes, qui partent de la fonction d’ « autre secourable »et vont vers celle de partenaire dans la croissance, vont amener chez l’enfant la capacité, la possibilité de désinvestir la perception. Pouvoir désinvestir la perception est primordial pour investir la vie psychique. 

Cette possibilité de désinvestissement de la perception a deux conséquences :

Premièrement, l’endormissement, et du coup l’investissement du travail de rêve et de jeu.

Et, deuxièmement, la capacité à ne pas s’endormir à chaque traumatisme. C’est-à-dire la capacité à se tenir éveillé, à être attentif au monde. « Faire ses nuits », mais aussi « faire ses jours », comme le dit joliment Bernard Chervet.

Nous allons, à ce sujet, nous étayer sur « la censure de l’amante ». 

Le concept de « censure de l’amante », élaboré en 1971 par Michel Fain et Denise Braunschweig a fait fortune. De quoi s’agit-il ?

 Il marque la façon dont la mère peut moduler sa présence à l’enfant lorsqu’elle lui procure des soins corporels ou nourriciers.

Quand, au cours de ces soins, sa rêverie la porte vers sa vie amoureuse avec le père de l’enfant, cet éprouvé, indépendant de l’enfant, amène celui-ci à construire un premier état de triangulation. Cet état servira de base à la future triangulation oedipienne.

Il s’agit donc de l’effet des mouvements internes de la mère qui invite son enfant à organiser la place d’un tiers dans le cadre de leur relation « réelle » à deux. C’est ce mouvement qui permet à la mère de contre investir l’émoi érotique que fait naître le contact avec le corps de l’enfant, en même temps, qu’il en protège l’enfant.

Par ailleurs, un processus se construit là, dans le travail de rêve. Par sa capacité à « rêver » au père de l’enfant, la mère invite ce dernier à rêver lui-même, afin de retrouver sur un mode hallucinatoire, ce qui lui est momentanément retiré, et donc à dormir. Dans ce « momentanément », quelque chose s’ébauche d’une absence qui dessine les contours d’une présence tierce. Nous sommes à l’aube de la négation (d’un « non-mère »), la négation comme matrice de l’image paternelle. En d’autres termes, la rêverie de la mère assure la fonction de gardienne du sommeil de l’enfant. L’oscillation entre deux identités, celles de mère et d’amante et donc l’introduction d’une certaine discontinuité, assure une continuité du sommeil.

Donc, un jeu oscillatoire de présences et d’absences, constitue un des enjeux du maternel et s’organise d’une présence paternelle. 

Mais si la mère peut endormir son enfant, ou plutôt ne pas l’empêcher de dormir, il lui faut aussi le maintenir éveillé.

Là encore est convoquée la notion de mise en latence. Ce qui est suspendu là, ce qui est différé c’est la régression onirique. En anticipant ce qui est naturel chez son enfant, c’est-à-dire « croître », elle lui indique la voie de cette croissance. Mais « croître » comporte des risques. Et, l’engageant sur la voie du processus, elle lui en signifie les risques et notamment la menace de castration, au nom du père. Le paternel en elle, porte à la fois la croissance et la menace. 

Grâce à sa capacité identificatoire hystérique aux menaces ressenties par son enfant par tout ce qui est susceptible de l’éveiller, elle peut le conduire vers les réalités externes, vers sa perception sensorielle et tous les objets qui en découlent. Elle fait en sorte qu’il ne s’excite pas outre mesure. Elle soutient chez lui le devenir et l’objectalité, à un rythme convenable, qui ne dépasse pas ses capacités. Le parcours est fléché mais sécurisé. 

En offrant un étayage à son enfant à travers sa sensorialité et la capacité d’installer des auto-érotismes, un narcissisme corporel, elle lui permet de différer, d’annoncer un futur, un autre temps, qui sera celui de la fonction paternelle et de la bisexualité. Ce fait d’attente suppose la transmission d’un certain masochisme d’ordre féminin, ce qui peut d’ailleurs pouvoir dire que la structure du désir est d’essence masochique.

Un contre- exemple clinique nous est fourni par Grunberger dans un essai de 1956 sur « la situation analytique et le processus de guérison », exemple que je reprends car il témoigne des difficultés de nombreux « Don Juans » que nous recevons.

Il s’agit d’un patient appelé Jean, dont la problématique semble se centrer autour de la crainte de perdre sa virilité, crainte combattue par une activité sexuelle effrénée. C’est pourtant un homme décidé, maître de lui, capable d’initiative…avec néanmoins la caractéristique de s’effacer au dernier moment après qu’il se soit imposé à ceux qu’il a pour tâche de diriger, finissant par adopter une sorte d’attitude d’éminence grise.

Jean apportait la preuve dans son analyse, qu’il avait atteint un degré de maturation satisfaisant en ce qui concernait ses pulsions partielles prégénitales. « Adulte, note Grunberger., les situations oedipiennes l’attiraient spécialement et dans les relations de ce genre, il se montrait parfaitement puissant, si certaines conditions pour son narcissisme se trouvaient réalisées. »

Alors pourquoi, dans une situation où l’oedipe se trouvait dépassé, le patient vivait-il toujours celui-ci avec une telle intensité ?

Grunberger conclut que sa blessure avait pour cause son incapacité orgastique infantile.

En état d’excitation sexuelle précoce et prématurée entretenu par une promiscuité maternelle, et dont le père n’était pas signifié, l’enfant s’était heurté, « non pas aux barrières de l’inceste, mais à l’insuffisance organique de pouvoir le réaliser ». 

Le problème pour lui n’était pas « puis-je le faire ou non ? » ni « y ai-je droit ou non ? », mais : « En suis-je capable ou non ? »

C’était donc pour tenter de maintenir refoulée la blessure narcissique causée par son incapacité qu’il accentuait la situation oedipienne dans son analyse et la jouait dans sa vie.

 « Je suis puissant, se disait le patient, le seul obstacle qui m’empêche de me satisfaire est mon père, c’est une force majeure, mais mon intégrité narcissique est préservée ».

La véritable blessure est donc celle d’entendre une petite voix dire, comme le rapporte l’homme aux rats : « Avec le petit, on pourrait bien faire ça, mais Ernst est trop maladroit, il raterait sûrement son coup ».

L’absence de père dans le maternel, l’absence de mise en latence, confrontait cet homme à l’obligation dans laquelle il se trouvait de rejouer en permanence des pseudos situations oedipiennes dans lesquelles il brandissait le père désespérément pour maintenir caché le sentiment de sa petitesse.

J’ai, jusque là impliqué la présence paternelle, les qualités paternelles, dans le maternel, mis en scène principalement par la mère. Je n’ai pas, par ailleurs ignoré la matérialité du père auprès de la mère. Mais j’ai inféré une relation du père à l’enfant de nature indirecte. Si on suppose que le corps du père est absent de la relation primordiale, c’est par la mère que se manifeste sa présence. La manière dont la mère intègre le père de l’enfant et le surmoi en général montre sa façon d’investir l’enfant et en second lieu, induit ce que sera le père pour lui. 

Dans la psyché maternelle, le lien de la mère avec son propre père va bien entendu prendre une place essentielle dans le processus.

Les choses tendent à se complexifier avec la présence maintenant beaucoup plus classique du corps du père dés l’origine.

Il y a toujours eu des pères prenant une position maternelle. Cependant il semble qu’on assiste depuis quelques années à un remaniement de la place du corps du père, et cela d’emblée. Ainsi, si le père est celui qui, par son apparition, prive de la mère, il est aussi celui qui offre un plaisir corporel d’une autre nature. Cela signifie qu’il est investi indépendamment de son passage par la psyché de la mère. Dans ces conditions, l’enfant est confronté d’emblée à deux objets virtuellement distincts, par les différentes expériences corporelles qu’il a vécues. Après l’identification au père de la préhistoire personnelle, il n’y aurait non pas une, l’identification à la mère sur le mode de l’oralité, mais deux identifications, la seconde étant l’identification au père réel sur un autre mode pulsionnel.

La question est la suivante et portée à la discussion :

Cette différence perçue par l’enfant d’emblée, indépendamment d’un passage par la psyché de la mère, sans latence, aurait-elle une incidence sur l’organisation du fantasme de scène primitive, préalable au devenir de la conflictualité oedipienne ? Il semblerait qu’il ne s’agisse ni d’oedipe précoce ni de prématurité car la différence des sexes perçue, n’implique pas, à ce stade de relation sexuelle entre eux (que celle-ci soit orale, anale ou génitale). Cette évolution dépendra de la maturation progressive du moi. La question concerne donc la capacité à quitter la perception pour organiser le fantasme de scène originaire. Quitter la perception et donc investir la pensée, en serait l’enjeu.

Le lien se fait avec des patients qui ont les plus grandes difficultés à quitter le perceptif pour recourir à une symbolisation primaire. On peut repérer chez certains une véritable panique sur le divan. 

Ne pas perdre l’objet primaire, situé hors de la vue, impliquerait pour l’analyste une présence qui, si elle n’est pas visuelle implique d’autres modes sensoriels comme la voix. Le but d’un tel travail pour ces patients serait de pouvoir organiser une scène primitive fantasmatique et une possibilité de latence. 

Je voudrais dire quelques mots pour terminer, du concept de rêverie maternelle empruntée à Bion.

Ce concept est élaboré à partir de patients pour lesquels la fonction paternelle a fait faillite, patients pris dans des angoisses primitives, angoisse de mort, de destruction, de liquéfaction… d’avant le langage et qu’il s’agit de transformer.

La rêverie maternelle, au-delà des apparences, inclut le père à l’intérieur de la mère, tiers psychique symbolisé entre elle et son enfant, qui lui permet de se détacher des angoisses de mort de son enfant, projetées sur elle.

J’ai eu quelques années en analyse Audrey, patiente sur laquelle aucune interprétation n’avait de prise. Peut-être l’avais-je allongée prématurément, influencé par son affirmation que oui, elle avait déjà fait une analyse. Ma parole était systématiquement déniée, violemment rejetée ou ignorée. J’étais par ailleurs frappé de son amabilité souriante et de la tonalité enfantine de son attitude au début et à la fin des séances. Etrangeté de l’ange.

Ses propos ne quittaient pas la perception, dans le sens où elle me relatait par le menu tout ce qu’elle avait vécu entre deux séances.

Dans les premiers temps je me vivais comme mauvais et plein de haine pour elle, allant même jusqu’à souhaiter son départ et redoutant les séances que nous avions ensemble.

Je me sentais tendu et persécuté par elle. Il me fallu du temps pour penser que cette négativité ne s’adressait pas à moi mais à ma parole, au son de ma voix peut-être et au-delà à la fonction interprétative. Mais il me semblait que ce n’était pas même les mots qui lui faisaient horreur, simplement la manifestation de ma présence derrière elle. Je me dis que j’étais une mère prédatrice, dangereuse et que la haine par moi éprouvée était la sienne prise à l’intérieur de moi. C’était comme si la moindre de mes paroles la confrontait à un effondrement, en tous cas à un grand danger.

C’est là qu’intervient la rêverie maternelle de l’analyste, qui renonce à toute interprétation signifiante. Le tiers est cette « capacité négative » à l’intérieur de lui qui lui enjoint de renoncer à toute interprétation signifiante pour entendre, dans un propos anodin ce qui échappe au langage, sans autre boussole que ce qui s’éprouve à l’état brut, sans recourir au savoir analytique. C’est là la signification de la provocation bionnienne du « sans mémoire, sana attente et sans compréhension », qui considère que chaque séance est un commencement et que rien ne doit en être attendu.

Concernant Audrey, je pensais à un champ de bataille, peut-être à un vieux film : Les croix de bois. Quelqu’un déterrait à moitié un mort, peut-être le détroussait-il, il l’emportait sur son dos. 

Je dis : « Je porte un mort ». Je retrouvais le roi des aulnes.

Rien ne se dit de plus à cette séance. J’entendis couler des pleurs. Je sentais que nous allions commencer à penser ensemble. 

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 12 avril 2012

La douleur psychique comme passage et transition

Je trouve intéressante la notion de passage et transition, choisie comme thème d’étude de Séminaire doctoral cette année. Passage, transition, cela évoque une dynamique, que ce soit une mutation, l’annonce d’une transformation, ou l’accès à une région psychique jusqu’alors inaccessible. Or il est très important que de tels moments existent dans le décours d’une psychothérapie ou d’une psychanalyse. Ils s’opposent à l’immobilisation du fonctionnement psychique : non pas seulement à des défenses pathologiques figées, mais aussi à la fixation aux traumas, et à la répétition mortifère.

Le titre proposé pour ma communication : la douleur psychique comme passage et transition, paraitra peut-être paradoxal. En effet, dans un accès mélancolique, par exemple, ne rencontre- t-on pas une immobilisation dans la douleur psychique qui semble s’éterniser, et que le patient impuissant à en sortir rompt parfois par un brusque départ ou pire, un acte suicidaire ?

Cependant rien ne dit que la transition doive être brève. La brusque apparition de l’affect de douleur indique qu’un clivage cesse de fonctionner, que des parties du moi jusque- là clivées se rejoignent. Ce qui a bien le caractère d’un passage, d’une transition. Ce que je me propose d’examiner aujourd’hui avec vous.

La notion de douleur psychique

La douleur psychique est à distinguer de la souffrance névrotique, à la fois au point de vue phénoménal et métapsychologique.

Au point de vue phénoménal, les symptômes repérables sont les suivants :

1) La souffrance psychique conserve un certain degré de liaison, au double sens de liaison de pensée et relation aux autres,

2) et elle reste inscrite dans la logique du principe de plaisir-déplaisir.

La douleur psychique est au contraire « au-delà du principe de plaisir ». Indicible, elle ne se raconte pas. Elle peut être « silencieuse », au sens où l’affect n’est pas visible : la douleur reste alors inconsciente mais se révèle dans des symptômes psychiques ou somatiques. Elle peut se manifester par des symptômes qui évoquent une souffrance névrotique, mais sont en réalité des modes de défense contre l’effondrement. Elle peut enfin être consciente et ressentie comme un affect insupportable, ôtant au sujet tout intérêt pour le monde extérieur et les autres, paralysant l’activité mentale, et absorbant toute la vie psychique recentrée sur l’affect douloureux.

Cela m’amène à la 2ecaractéristique phénoménale de la douleur : elle est hors de la pensée et du langage, qu’il s’agisse de douleur corporelle ou de douleur psychique, le seul langage est celui de la plainte.

Aucun récit, commentaire ou réflexivité n’est possible autour de la douleur, qu’elle soit physique ou psychique. Les philosophes Epicuriens recommandaient de faire appel à la mémoire, aux bons souvenirs, pour atténuer la douleur. Mais est-ce vraiment possible, sinon lorsque la douleur s’est déjà atténuée, a cédé le pas à un affect plus tolérable ? La parole et la pensée sont autant une issue à la douleur que les symptômes de sa récession.

Lorsque Victor Hugo écrit « À Villequier », il n’est plus sous le coup de la douleur sidérante que lui causa la perte de sa fille. L’esprit n’est plus en état de commotion ni de paralysie, il est déjà en train de négocier non plus une douleur, mais une souffrance psychique en réintégrant cet événement dans la temporalité et le langage. Même si le poème laisse entendre, derrière les mots, le cri de douleur qui en est l’origine, c’est déjà une transformation. L’écriture est la mise en œuvre d’un processus qui transforme en activité ce qui fut vécu comme une passivité absolue, il cherche à donner du sens à ce qui ne pouvait en avoir.

La douleur est hors du temps. Elle ne s’inscrit pas dans une histoire, mais dans une actualité qui n’a pas de limites temporelles. Lorsque la douleur est au premier plan, on peut parler d’agonie psychique (au sens de Winnicott). Comme plusieurs auteurs l’ont souligné (Winnicott, Roussillon) cette expérience est hors de la temporalité. C’est pourquoi elle apparaît comme sans fin et sans limites.

La douleur est hors du sens.Non pas absurde, car l’absurde fait référence à une logique potentielle, même si elle est défaillante. La douleur est un réel qui se vit sans avoir de sens.

 Une théorie freudienne de la douleur

J.B. Pontalis a été le premier à s’interroger sur le concept psychanalytique de la douleur psychique, et sur la spécificité de cet affect par rapport à d’autres affects comme le déplaisir ou l’angoisse. Il pose une question fondamentale : peut-on situer la douleur dans la gamme des affects pénibles, déplaisants, ou faut-il lui reconnaître une fonction prototypique, voire la valeur d’une expérience irréductible ?

La contribution de Freud à cette conceptualisation est importante. La notion de douleur apparaît très tôt dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), et fait encore l’objet d’une réflexion dans Inhibition, Symptôme et Angoisse (1926). Mais, ajoute Pontalis, elle est présente aussi en creux tout au long du parcours freudien, avec « L’introduction du narcissisme, la conception du traumatisme comme effraction et l’introduction de la pulsion de mort (Au-delà du principe de plaisir), la question du masochisme primaire, la réaction thérapeutique négative, enfin le choix d’un ancrage dans la douleur « préféré à un changement perçu comme insupportable renoncement ».

Dans l’Esquisse,l’expérience primaire de douleur est explicitement opposée à l’expérience primaire de satisfaction. La douleur (Schmerz), note Pontalis, s’oppose non au plaisir, mais au couple plaisir-déplaisir (Lust-Unlust), au principe de plaisir-déplaisir. Certes la distinction n’est pas toujours maintenue avec rigueur : dans Deuil et mélancolie, Freud parlera de « déplaisir de douleur ». Mais la bipolarité est posée en ces termes aux principes mêmes du fonctionnement psychique. « Il y a là un dualisme aussi fondamental que les dualismes pulsionnels ultérieurs, et qui s’inscrit aussi dans le corps, dans deux expériences corporelles élémentaires et irrécusables » : le couple plaisir-douleur, d’où la psychologie associationniste tentait déjà de faire dériver toute la complexité de la vie affective.

Dans l’Esquisse, Freud décrit comme modèle de l’émergence du désir l’expérience primaire de satisfaction. Il lui oppose l’expérience primaire de douleur (Schmerzerlebnis). La douleur est un affect tout autre que le déplaisir : c’est un phénomène de ruptures de barrières, survenant lorsque des quantités d’énergie excessives font effraction dans les dispositifs protecteurs. La douleur se caractérise par « l’irruption de quantités excessives d’excitation », et elle « laisse derrière elle des frayages permanents à la manière d’un coup de foudre ». Il peut arriver que ces facilitations suppriment tout à fait la résistance des barrières de contact.

La douleur est effraction ; elle suppose l’existence de limites : limites du corps, limites du moi, et elle les met en question. L’investissement ainsi accru appelle une décharge, qui se produit à l’intérieur : intérieur du corps et intérieur du psychisme.

Freud a toujours soutenu que l’affect était le produit d’une décharge interne. Il fait dans l’Esquissel’hypothèse de neurones sécréteurs équivalents pour la décharge interne aux neurones moteurs pour la décharge externe. Si l’affect est le produit d’une décharge interne, l’expérience de la douleur renvoie au modèle de l’affect de façon plus explicite encore que l’expérience de satisfaction.

Dans le Manuscrit G, (7/1/1895) consacré à la mélancolie, Freud utilise des termes comme hémorragie interne, trou, qui seront repris dans Deuil et mélancolie(1915). Il parle d’un appauvrissement en excitation, mais cet appauvrissement se présente comme une aspiration qui gagne progressivement les neurones associés, ce qui provoque une douleur. Ainsi le trou est fait par effraction, c’est une déchirure due à un trop d’excitation, ce n’est pas un manque.

Le principe de plaisir-déplaisir est tout autre que l’expérience de douleur. C’est le terme de souffrance qui convient pour décrire les affects dérivant du déplaisir. La souffrance indique un déplaisir, voire un conflit psychique, tel que le déplaisir éprouvé en un lieu a pour contrepartie une prime de plaisir en un autre lieu intra -psychique. La seconde topique en particulier, avec sa distinction entre les instances du moi, permet de comprendre comment ce qui est plaisir au regard d’une instance (le surmoi par exemple) peut générer un déplaisir pour une autre instance (le moi par exemple).

Ce serait également vrai du traumatisme, selon Pontalis, puisque l’on a des névroses de destinée, ou des comportements traumatophiliques. Je ne le suivrai pas sur ce point, car le moi qui s’organise dans une névrose de destinée ou manifeste une traumatophilie relève d’une problématique plus complexe. Le masochisme qui suit en partie la logique de la souffrance et du plaisir-déplaisir, peut en effet s’entremêler avec une répétition mortifère sans issue. Ce n’est pas alors seulement un conflit entre plaisir et déplaisir, mais un conflit plus radical entre pulsions de vie et pulsions de mort ou de déliaison.

DansDeuil et mélancolie(1915) apparaît un autre modèle de la douleur psychique, celui de la perte de l’objet. A l’origine du processus de deuil est la perte de l’objet d’amour. L’épreuve de réalité montre que l’objet n’existe plus, ou qu’il n’aime plus. Mais le moi n’abandonne pas facilement une position libidinale, pas même alors qu’un substitut lui fait déjà signe, et se révolte contre la perte. « Cette rébellion peut être si intense qu’on en vienne à se détourner de la réalité et à maintenir l’objet par une psychose hallucinatoire de désir ». La reconnaissance de la réalité finit par l’emporter, mais cela demande une grande dépense de temps et d’énergie. Le processus de deuil s’accomplit fragment par fragment. Chaque souvenir attaché à l’objet est alors surinvesti, et sur chacun est effectué le détachement de la libido. Pendant ce temps, l’existence de l’objet se poursuit psychiquement. La douleur n’est pas seulement le déplaisir causé par le manque de satisfaction ou le fait que la satisfaction soit différée. Elle est d’une nature différente.

La douleur présente certains traits caractéristiques : humeur profondément dépressive, perte de l’intérêt pour le monde extérieur, perte de la capacité d’amour, inhibition de l’activité. La perte de l’objet vide le monde des intérêts libidinaux. Comme le dit le poète, « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».

On retrouve ces traits communs dans le deuil et la mélancolie. Mais cette dernière se manifeste en outre par l’abaissement du sentiment de soi, un total appauvrissement du moi: le mélancolique présente son moi comme indigne, il s’accable de reproches, même si, curieusement, il n’en éprouve aucune honte, mais en tire une certaine jouissance, ce qui donne à penser que son « délire de petitesse » est la forme inversée d’un délire mégalomaniaque.

Ce modèle de la perte de l’objet s’oppose-t-il à celui de l’effraction ? On pourrait le croire, si Freud ne recourait pas aux mêmes métaphores de la blessure ouverte, attirant à elle toutes les énergies d’investissement dans une sorte de fuite hémorragique. Le passage de l’un à l’autre modèle serait –il celui d’une description en termes économiques à une description en termes topiques ?

Le premier modèle de la douleur, l’effraction, fait retour avec Au-delà du principe de plaisir.

La douleur-effraction est conçue sur le modèle de la douleur physique, effraction d’une enveloppe protectrice.

Freud reprend la définition de la douleur-effraction en 1920 pour caractériser le traumatisme. Il revient à une définition presque unifiée de la douleur, à partir de la notion d’effraction des dispositifs pare-excitations. La douleur physique résulte de l’effraction du pare-excitation sur une étendue limitée. La douleur psychique est la conséquence d’une effraction étendue du pare-excitations.

L’effraction est désignée comme traumatisme. Le traumatisme est provoqué par l’afflux d’excitations (externe ou interne) qui n’a pu être lié. Car il y a deux modes selon lesquels un système traite l’excitation : soit le flux est libre, et tend à la décharge, soit il peut être lié psychiquement. Certes l’usage des termes reste encore flottant. C’est ainsi que Freud parle du « déplaisir spécifique de la douleur physique ».

La névrose traumatique est ainsi considérée comme l’effet « d’une vaste rupture de la barrière de défense ». Il y a « surcharge énergétique des systèmes qui sont les premiers appelés à subir l’excitation », et qui constituent la dernière ligne de défense contre cette dernière.

Ainsi, d’un point de vue métapsychologique, on peut dire que la douleur se situe au niveau du moi, mais d’un moi qui se vit à un niveau plus primaire que le moi investi narcissiquement, du moi libidinal ; elle se situe à un niveau qui est celui des pulsions non sexuelles du moi, les pulsions d’autoconservation. La douleur réactive, ou traduit le retour d’une expérience originelle au plus près de la mort physique ou de la mort psychique.

Destins du moi

Le destin du moi est lié à la manière dont s’est constitué le moi

Selon Freud, le moi se constitue contre le non- moi, puis contre l’objet, et l’éveil du moi se fait dans la haine. Il y a une construction psychique corrélative et du moi et de l’objet. Qu’il y ait eu des défaillances dans cette constitution du moi et de l’objet à différents moments de la construction psychique, et le destin du sujet en sera marqué.

Cependant, n’y a-t-il pas en outre une expérience originaire dans laquelle le soi doit s’arracher à lui-même, se dédoubler en quelque sorte, pour se constituer ? C’est l’hypothèse que fait Michel de M’Uzan. Le soi archaïque émerge d’un chaos primordial, traversé d’énormes quantités d’énergie n’obéissant qu’au principe de la décharge. Cela serait incompatible avec la poursuite de la vie s’il n’était contrarié par l’investissement de l’objet, et avant cela l’invention d’un double, le jumeau paraphrénique. C’est par l’avènement de ce jumeau et de la relation antagonique avec lui que le soi archaïque va pouvoir s’extraire du chaos primordial. Avant même la constitution d’une identité propre, se soutenant d’un antagonisme avec le non-moi, puis avec l’objet, le soi-même archaïque doit d’abord se différencier d’avec lui-même ». Il y a là un travail psychique complexe de personnation. Cela n’est pas accessible directement, mais peut être inféré a posteriori lors d’expériences de dépersonnalisation. Or de cela, le sujet garde les traces psychiques tout au long de son histoire. Le soi originaire et son double sont distincts du monde des objets. Ils ne sont pas investis par l’énergie sexuelle (libido) mais par les pulsions du moi non sexuelles, les pulsions d’autoconservation, qui sont les représentants pulsionnels d’un programme génétique d’autoconservation.

Ainsi, deux filières de l’identité se développent concurremment, l’une sexuelle, l’autre non sexuelle. A la seconde participent l’investissement narcissique du moi, l’investissement narcissique de l’image du moi, le tout s’appuyant sur l’énergie libidinale, le développement des processus de pensée, c’est-à-direl’investissement libidinal des représentations, l’investissement de l’autre, les relations interpersonnelles dans leur dimension inconsciente et consciente, etc. Mais la trace de ce dégagement originaire du soi à soi subsiste et peut faire soudain irruption dans des expériences extrêmes, la proximité de la mort, par exemple, ou l’expérience extrême de déshumanisation qui mène aux limites de la dépersonnalisation.

L’identité propre est ainsi issue d’un clivage originaire, et la perte d’identité, ressentie comme perte de soi, esquisse la figure d’une mélancolie primaire ou archi-mélancolie.

Prenons le cas de la mélancolie.

Comparant le deuil pathologique au deuil « normal », Freudfait l’observation suivante : le mélancolique présente les mêmes signes de douleur que l’endeuillé, mais avec un trait distinct : à savoir une diminution de son sentiment de soi (Selbstgefühl) et un considérable appauvrissement du moi. « Dans le deuil le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même ». Le sujet s’auto-déprécie, s’estime sans valeur. Ce qui frappe dans son discours, c’est la haine de soi, mais il n’y a pas vraiment de justification objective à ce jugement sévère à l’égard de lui-même. Il n’y a pas non plus de honte, mais le sentiment d’une injustice. Cela amène Freud à faire l’hypothèse que ces reproches s’adressent en réalité à une personne qui fut aimée, mais qui a déçu. Au lieu de chercher un autre objet, la libido s’est retirée dans le moi, et a servi une identification du moi avec l’objet. On sait que pour Freud, l’identification est par régression un substitut à l’amour. Ainsi le ressentiment et la haine se retournent contre le sujet. « L’ombre de l’objet est ainsi tombée sur le moi » et la perte de l’objet s’est transformée en perte du moi. Le conflit avec la personne aimée s’est ainsi transformé en conflit du moi avec le moi.

Mais cela suppose, dit Freud, que le choix d’objet avait été un choix narcissique, de sorte que le choix d’objet, en cas de difficulté, régresse au narcissisme. Les événements qui vont déclencher un épisode mélancolique débordent largement la perte d’objet ou la perte d’amour. Chaque fois que le sujet subit un préjudice, une humiliation, une déception, surgit un conflit entre amour et haine. Si l’amour pour l’objet s’est réfugié dans l’identification narcissique, alors la haine prend pour objet le moi.

Ainsi, dans cette première version, le choix d’objet narcissique permet, après la perte de l’objet (ou la déception qu’il inflige), la régression à l’identification narcissique, et la haine consécutive à la perte se retourne contre le moi.

Freud revient sur la mélancolie dans Psychologie collective et analyse du moi (1920). Dansle chapitre 6, il attribue la critique du moi à l’idéal du moi. La mélancolie montre le moi divisé, partagé en deux parties dont l’une s’acharne contre l’autre. Nous savons, dit Freud, que cette autre partie est celle qui a été transformée par l’identification à l’objet perdu, qui a incorporé cet objet perdu. Mais la partie si cruelle à l’égard du moi ne nous est pas inconnue. C’est l’instance critique appelée idéal du moi, héritier du narcissisme dans lequel le moi infantile se satisfait de lui-même. « L’homme, là où il ne peut être satisfait de son propre moi, peut tout de même trouver satisfaction dans un idéal du moi différencié du moi ».

Ainsi, dans cette deuxième version, la douleur mélancolique n’est plus l’effet de la haine du moi contre l’objet perdu auquel il s’est identifié, mais l’effet de la sévérité de l’idéal du moi à l’égard du moi (moi idéal qui a été ou est supposé avoir été perdu). Elle ne concerne plus la relation amoureuse à l’autre, mais le Moi. Ce n’est plus un conflit d’ambivalence transporté par régression et identification à l’intérieur du moi, mais un conflit dont l’enjeu est l’intégrité du moi. Le moi tyrannisé et condamné par son idéal, héritier du narcissisme primaire, c’est ce que J. Chasseguet-Smirgel désigne comme maladie de l’idéalité.

Catastrophes narcissiques

Ferenczi a ouvert d’autres voies : pour lui, la douleur psychique s’origine dans des expériences primaires qui s’avèrent être des catastrophes narcissiques. Ces catastrophes se produisent lorsque les premiers objets d’amour ne sont pas capables d’investir l’enfant, ou ne sont pas capables de le lui manifester ; or l’amour dont le moi est l’objet aux tous premiers moments de la vie, est primordial, car il lui permet de s’aimer lui-même.

Les assises narcissiques du moi ne peuvent se constituer que dans l’expérience d’un investissement d’amour du sujet par l’objet primaire. Lorsque, pour une raison ou une autre se produit une incapacité de l’objet primaire à remplir cette fonction, cela dit Ferenczi, laisse le champ libre aux pulsions de mort.

Ferenczi a noté (L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort) qu’au début de la vie, le nourrisson est beaucoup plus près du non-être que de l’être (idée qui sera reprise par Françoise Dolto). Il lui est facile de subir à nouveau l’attraction du non-être si les circonstances ne favorisent pas la prégnance des pulsions de vie. Pour lui, on a tort de croire qu’au début de la vie, les pulsions de vie sont les plus fortes. Au début de la vie intra- et extra-utérine, les organes et leurs fonctions s’épanouissent rapidement, mais seulement dans des conditions favorables de protection de l’embryon et de l’enfant. L’enfant est beaucoup plus près du non-être que l’adulte, et peut facilement s’anéantir à nouveau dans ce non-être, s’il ne fait pas suffisamment l’expérience d’une « prodigieuse dépense d’amour, de tendresse et de soins »de la part des parents. C’est l’amour des parents, leurs soins, pour tout dire leur investissement de l’enfant qui assure la solidité narcissique et favorise le développement des pulsions de vie. À l’inverse si l’enfant ne se sent pas investi, cela favorisera la tendance à la déliaison. Cela souligne l’importance des signaux envoyés à l’enfant par les premiers objets d’amour pour la constitution et la consolidation du moi.

Restant dans le thème de la construction du moi, je voudrais évoquer la théorie de Mélanie Klein et le rôle originel qu’elle attribue à la dépression, faisant de la douleur une expérience constitutive de l’être humain.

Le devenir de la position dépressive

Mélanie Klein montre le lien qui rattache la position dépressive infantile aux états maniaco-dépressifs.La position dépressive est pour elle une mélancolie in statu nascendi : l’objet dont il pleure la perte est le sein maternel (objet partiel) et tout ce qu’il représente : amour, bonté, sécurité. L’enfant sent qu’il a perdu tout cela, et ce croit-il pour n’avoir pas pu résister à ses pulsions destructrices à l’égard du sein de la mère. L’introjection de l’objet total fait naître deux séries de craintes : celles d’être détruit par les mauvais objets internes, celle de perdre les objets aimés, et le désir de les retrouver (nostalgie). Les moyens de défense qui sont élaborés pour combattre cette nostalgie sont désignés sous le nom de position maniaque. Ce qui me paraît important, c’est que pour Mélanie Klein, l’oscillation entre la position dépressive et la position maniaque est un élément essentiel du développement normal. L’idéalisation est une partie de la position maniaque, ainsi que le déni. Associés à l’ambivalence, ils permettent au moi de s’affirmer jusqu’à un certain point, face aux persécuteurs internes et face à une dépendance dangereuse à l’égard des objets aimés.

Quelle est la différence entre le deuil normal d’une part, le deuil pathologique et les états maniaco-dépressifs d’autre part ? Le maniaco-dépressif et celui (le mélancolique) qui échoue dans le travail du deuil, en dépit de leurs défenses qui peuvent être très différentes, ont en commun « de n’avoir pas pu, dans leur première enfance, établir leurs « bons » objets internes et se sentir en sécurité dans leur monde intérieur. Ils n’ont jamais surmonté véritablement la position dépressive infantile ».

Le deuil impossible

Chaque deuil – perte d’un être cher, ou perte de son amour – réactive l’expérience primaire de perte de l’objet. Mais cette expérience peut être négociée de façon bien différente selon l’histoire de la construction psychique.

Lorsque le moi et l’objet ont pu être constitués de façon satisfaisante, le processus de sortie du deuil est possible. Il peut être décrit en fonction des deux modalités évoquées par Freud : effraction et perte narcissique d’une part, relation à l’objet perdu d’autre part. Comment le moi, confronté au réel de la perte, en vient-il à l’accepter ? Faut-il invoquer la satisfaction narcissique d’être vivant, ou l’introjection des objets d’amour perdus (M. Klein) ? Il est difficile de dire pourquoion cesse un jour ou l’autre d’être endeuillé. Mais on sait comment, et quels sont les signes de cette sortie du deuil. Le processus de sortie du deuil est économiquement comparable à celui que Freud décrit dans les Formulations de 1911 : la liaison de l’énergie par petites quantités, fragment par fragment. Ainsi, chaque souvenir, chaque attente liant le sujet à l’objet est surinvesti au cours du processus de deuil. L’investissement de l’objet est ainsi remplacé par celui des représentations, pensées, souvenirs, récits se rapportant à lui. Le plaisir qu’apportent ces pensées, ces récits, leur trace matérielle ou mémorielle dans ce qui a été transmis, coexiste sans doute quelque temps avec la douleur de la perte, mais ouvrent aussi la porte à de nouveaux investissements, de nouveaux intérêts, d’autres rencontres.

Or ce travail, et la transformation qui en résulte, n’a pas lieu dans la mélancolie.

Le mélancolique se comporte comme si c’était lui-même qu’il avait perdu, c’est autour de cette perte que se cristallise la douleur. La métaphore de l’hémorragie figure bien ce « trou dans l’être » qui capture désormais toute l’énergie disponible et l’anéantit.

L’anamnèse du mélancolique révèle souvent les attachements successifs à des personnes qui ont été d’abord très fortement investies, très idéalisées, puis ensuite abandonnées. Elles avaient en effet déçu celui qui attendait d’en être reconnu pour pouvoir croire à sa propre valeur, ou d’en être aimé pour pouvoir s’aimer lui-même.

Cela nous amène aux réflexions suivantes :

L’investissement narcissique n’est pas un trait caractéristique de la seule mélancolie. Le narcissisme est toujours impliqué dans l’amour, Freud l’a bien montré. Dans la vie amoureuse, dit-il, « ne pas être aimé rabaisse le sentiment de soi (Selbstgefühl), être aimé l’élève ».

La haine de l’objet qui a déçu ne se confond pas avec la haine de soi, même dans la mélancolie. L’objet qui a déçu est certes haï, mais pas autant que le moi déchu. C’est sur ce dernier, que se déchaîne la haine la plus vive, pour n’avoir pas su ou pu atteindre son moi idéal.

C’est pourquoi le conflit entre moi et idéal du moi est plus violent et destructeur que le conflit entre le moi et son objet (incorporé).

Le caractère compulsif de la recherche d’identité nous indique qu’il y a eu échec dans la constitution du moi ou de l’image du moi.

L’image du moi nous renvoie au stade du miroir et à son rôle dans la constitution de l’identité. (cf Lacan : Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je).L’expérience du miroir est le moment où l’enfant s’approprie son reflet spéculaire comme étant lui-même. Et il est significatif, comme l’écrit Lacan, que cette assomption de l’image « situe l’instance du moi, dès avant sa détermination sociale, dans une ligne de fiction […] que ne rejoindra qu’asymptotiquement le devenir du sujet ». Il y a toujours originellement un écart entre cette image idéale et le moi réel de celui qui s’y reconnaît. Mais pour être réussie, l’expérience du miroir demande un troisième terme, comme l’a montré Winnicott : c’est la présence active d’un tiers (la mère par exemple) qui, par le jeu du regard permet à l’enfant de s’approprier ce reflet comme une image propre. « Aussi (…) le moi-idéal du sujet recouvrant le reflet spéculaire n’est-il moi-idéal que parce qu’il s’est trouvé authentifié par l’idéal du moi, lieu de l’imprégnation du modèle générique, et par conséquent, de la fonction symbolique qui intervient déjà comme cadre de référence », écrit M.-C. Lambotte. Et plus loin elle ajoute : « ce serait donc du défaut d’image de soi qu’il s’agirait dans la mélancolie, défaut plutôt que perte, qu’aurait investi, sous les traits de la mère, un idéal du moi dont le règne exclusif ne peut en aucun cas se trouver remis en cause ».Le non-regard de la mère, ce regard qui passe au-delà de l’enfant sans le voir, est une expérience dévastatrice pour la constitution du moi. Le sujet s’efforce indéfiniment de capter un regard qui ne le regarde pas, et ne lui permet pas de s’approprier l’image du miroir comme image de lui-même. « Si le visage de la mère ne répond pas, le miroir devient alors une chose qu’on peut regarder, mais dans laquelle on n’a pas à se regarder ».

Dès lors ce défaut d’image de soi va nourrir la poursuite inlassable d’objets « mis à la place de l’idéal du moi », selon l’expression de Freud, et dont on attend l’authentification de l’image spéculaire. C’est parce que l’image de soi lui fait défaut que le mélancolique s’attache autant à l’objet idéalisé. A travers les traits de cet objet, il tente de recomposer une image spéculaire qu’il cherche à s’incorporer. La déception le mène sans cesse à désinvestir un objet au profit d’un autre, qui le décevra aussi, inévitablement. Le désir de perfection prend racine dans la peur dépressive de la désintégration, écrit M. Klein. Ainsi, à l’horizon de la quête de l’image de soi, il y a la crainte de l’effondrement plutôt que l’angoisse de castration.

Mais la douleur mélancolique amène aussi à une interrogation. L’échec à investir l’image du moi, échec donc des pulsions libidinales, ne ramène –t-il pas le sujet au plus près de cette expérience primordiale de sa fragilité, de sa mortalité, où les pulsions d’autoconservation se retrouvent à l’état brut, sans pouvoir être liées par l’investissement libidinal qui se porte vers les objets et les représentations ? Si tout le développement psychique repose sur le déni et le clivage de l’expérience primordiale de séparation de soi à soi, pour que le moi puisse advenir ? Le clivage qui permet d’ignorer cette expérience ne tient plus, et la douleur surgit comme le signe de ce que le sujet s’est approché au plus près de la certitude de sa propre mort.

Conférence à l’Université de Paris – Nanterre, 2016

Destins de l’Œdipe dans les situations extrêmes

I – Quel est le destin de l’Œdipe dans les situations extrêmes ?

Ce qui caractérise l’organisation œdipienne, c’est une vie psychique qui se déroule dans le registre du principe de plaisir-déplaisir, une symbolisation primaire qui rend possible la réalisation hallucinatoire du désir et l’élaboration de fantasmes, enfin le déploiement de processus de pensée qui impliquent mise en sens et temporalité. Or tout cela est mis hors-jeu dans les situations extrêmes, et le travail thérapeutique pour aider les personnes qui ont vécu de telles situations à les surmonter, sera long, complexe et difficile.

1) Les expériences traumatiques ne le sont pas toutes de manière identique ni au même degré. Certaines expériences traumatiques sont universelles, et leur négociation structure le développement psychique. Par exemple, les vécus d’impuissance et de détresse. L’impuissance et la détresse sont inévitables, elles font partie de la vie, ce sont des expériences auxquelles tout un chacun est à un moment ou un autre confronté. Une grande partie de la vie fantasmatique et des traits de caractère, comme du travail de pensée, résultent de ces expériences d’impuissance, et des limites qu’elles nous font rencontrer.

Un autre exemple est la découverte traumatique de la sexualité par l’enfant, qui négocie ce trauma en élaborant les fantasmes « originaires ». La scène primordiale (fantasme sur son propre engendrement d’un père et d’une mère) ; la castration, (fantasme sur la différence des sexes) ; la séduction, (fantasme qui préside à la découverte en soi-même de la sexualité). Le mode de défense contre le déplaisir est principalement le refoulement.

2) Les expériences de confrontation à un danger de mort imminente sont-elles des situations extrêmes ? Telle est la thèse de G.N ; Fischer ((Le ressort invisible, vivre l’extrême, 1994). L’effroi qui saisit et paralyse la personne qui se voit sur le point de mourir est certainement désorganisateur. Sur le moment, cette personne perd tous ses moyens de penser et d’agir. Une fois le danger écarté, elle revit constamment l’événement traumatique, notamment dans des cauchemars. Par la suite, se manifeste un moyen de défense spécifique : le développement massif d’angoisse, qui joue le rôle de préparation et de pare-excitations, pour prémunir le psychisme de la reviviscence du trauma. Ce sont les symptômes de la névrose traumatique (Freud,Au-delà du principe de plaisir, 1920), ou ce que le DSM -V décrit comme PTSD (Post Traumatic Stress Disorders, troubles du stress post-traumatique). Le risque pour le moi est de sombrer dans la mélancolie, de se prendre en haine, de désinvestir tout ce qui donne goût à la vie. Le risque pour le psychisme est celui d’une déliaison mortifère « au-delà du principe de plaisir », qui se manifeste dans la compulsion de répétition. C’est donc un traumatisme grave, qui ne peut se négocier sans une aide psychothérapeutique.

3) Mais je réserverai le terme de situation extrême à un autre type d’expériences traumatiques. Le terme de situation extrême a été proposé par B. Bettelheim pour décrire son expérience concentrationnaire dans un article publié dès 1943 (Journal of Abnormal and Social Pathology,vol 38, N° 4, Octobre 1943).

Les prisonniers des camps de concentration étaient soumis à une entreprise systématique de désocialisation et de déshumanisation. Non seulement ils étaient affaiblis par des carences multiples et des travaux épuisants, insultés et humiliés sans cesse, mais on cherchait à détruire en eux l’humanité, les valeurs de solidarité, le respect de la vie. Bettelheim raconte qu’un prisonnier ayant fait tomber ses lunettes, un autre vint à son aide. Le prisonnier fut exécuté immédiatement sous les yeux de tous les autres.

II – Quels sont les traits caractéristiques de la situation extrême ?

1) Bettelheim a insisté sur son caractère paradoxal : « Nous nous trouvons dans une situation extrême quand nous sommes soudain catapultés dans un ensemble de conditions de vie où nos valeurs et nos mécanismes d’adaptation anciens ne fonctionnent plus, et que certains d’entre eux mettent en danger la vie qu’ils étaient censés protéger » (Bettelheim, 1963, Le cœur conscient, Gallimard, Paris).

2) Un deuxième trait est le sentiment d’impasse, souligné par R. Roussillon (« Les situations extrêmes et la clinique de la survivance psychique », in : J. Furtos et C. Laval (dir.),La santé mentale en actes, du clinique au politique, ERES, Ramonville Saint-Agne, 2005). En général, quand une expérience vécue arrive à la limite du tolérable, une solution est de prendre la fuite. Dans les situations extrêmes, cela n’est pas possible. On ne s’évade pas des camps, on n’échappe pas à la torture, on ne se sauve pas d’un génocide. Le fait d’être sans recours produit un sentiment d’impasse subjective.

Dans ces conditions, la vie psychique sous le régime du plaisir-déplaisir, la conflictualité psychique, qui caractérisent toutes deux l’organisation œdipienne, sont mises hors-jeu. À la place, le sujet est propulsé dans l’univers du paradoxe, du double-bind, qui épuise toute possibilité de se sentir satisfait ou satisfaisant.

3) Tout cela constitue une attaque contre les assises narcissiques. Les expériences extrêmes détruisent la confiance en soi, le sentiment de soi (Selbstgefühl). C’est aussi une rupture du contrat narcissique (Piera Aulagnier), soit l’alliance inconsciente du je avec le groupe, alliance qui permet de maintenir les investissements et l’autoconservation. De tels événements ne sont pas pensables, ils ne peuvent pas recevoir de signification, et cela laisse le sujet en proie aux forces de déliaison et à la pulsion de mort.

4) D’où un quatrième trait : la déliaison et la destructivité. Les processus primaires régis par le principe de plaisir-déplaisir ne sont pas seulement mis provisoirement hors-jeu. C’est la possibilité même d’une logique du principe de plaisir qui devient problématique. L’invalidation de cette logique laisse le champ libre à la destructivité, et surtout à l’auto – destructivité. La situation extrême provoque un état de désespoir absolu, un sentiment de solitude et de déréliction qui place le sujet hors de la communauté humaine, hors de l’ordre symbolique qui la fonde.

Ces « attaques contre les liens » (Bion) vont beaucoup plus loin qu’une perte de la dignité, même si une perte de la dignité figure parmi les atteintes narcissiques graves. Avec les situations extrêmes, on peut dire que la personne vit un état de déréliction qui l’isole de condition humaine, une solitude qui la place hors du symbolique.

Comment le psychisme survit-il à ces expériences extrêmes ?

Tout d’abord, on ne survit pas toujours. Certains se suicident, d’autres sont perdent le désir de vivre, ou sont atteints de maladies somatiques.

Pour ceux qui survivent, il faut rappeler avec Roussillon que survivre n’est pas vivre, même si c’est ne pas mourir. Les survivants sont en proie à une agonie psychique, au sens étymologique du terme « agonie », c’est-à-dire « lutte ». C’est une lutte entre pulsions de vie et pulsions de mort ou d’auto- destructivité.

III – Les symptômes de l’expérience extrême

La survie psychique se traduit par des symptômes de nature psychotique (même si les personnes ne sont pas psychotiques).

1) Dépersonnalisation

Des symptômes comme la déréalisation, la dépersonnalisation, dont Bettelheim a fait lui-même l’expérience. À l’origine de cette disposition, dit Ferenczi, il y a la douleur excessive, (forte, destructrice). L’être qui vit une douleur extrême est « hors de lui », ce dont témoignent symptomatiquement une absence de réactions émotionnelles, une sorte d’insensibilité. Etre « hors de soi ne signifie pas ne pas être (non-être), mais « ne pas être là ». Dans la situation extrême, dit-il encore, « il semble que la première réaction à un choc soit toujours une psychose passagère, c’est-à-dire une rupture avec la réalité, avec des hallucinations négatives ou positives, (généralement à dominante de persécution) (Ferenczi, Œuvres Complètes de Psychanalysetome 4, Paris, Payot, 1982, p. 94).

Dans une des notes de 1932 publiées sous le titre « Réflexions sur le traumatisme, » Ferenczi apporte un éclairage métapsychologique sur cette stratégie de survie : « l’homme abandonné des dieux échappe totalement à la réalité et se crée un autre monde dans lequel, délivré de la pesanteur terrestre, il peut atteindre ce qu’il veut » (Ferenczi, Œuvres Complètes de Psychanalysetome 4, Paris, Payot, 1982, p. 147).

2) Clivage du moi post-traumatique

C’est Ferenczi qui a le premier proposé la notion de clivage narcissique du moi. Que signifie le clivage ? Une partie de l’expérience vécue est oblitérée. Elle devient inaccessible à la conscience, non par refoulement mais par dissociation. La partie clivée n’en laisse pas moins des traces : elle peut de traduire par l’apparition de symptômes somatiques, ou encore par des hallucinations ou des idées délirantes. Le moi n’en reste pas indemne.

Un jeune homme rwandais qui avait vécu le génocide de 1994 donnait beaucoup de souci à ses proches ; il était mélancolique, avait des idées suicidaires, s’enfermait chez lui et refusait de voir ses parents. Or un jour, un magnétophone était resté en position d’enregistrement chez lui, et pendant la nuit, il enregistra les paroles du jeune homme. A son réveil, épouvanté par ce qu’il entendait comme venant de lui-même, le jeune homme s’empressa de détruire l’enregistrement et refusa d’en parler. Il n’avait jamais eu conscience d’avoir dit ces « horreurs ».

Dans cette stratégie de survie, le moi se coupe d’une partie de lui-même. Ce que Ferenczi désigne par « autotomie », par analogie avec les animaux pris au piège, qui se libèrent en arrachant le membre qui les retient prisonniers. On voit bien la différence avec la problématique œdipienne de la castration. La castration symbolique est le renoncement à un objet de désir, elle ne met pas en danger l’autoconservation. Dans les situations extrêmes, la coupure est de l’ordre de la mutilation. Elle représente la nécessité de se couper d’une expérience subjective centrale, de neutraliser en soi ce qui est connecté avec la zone de douleur ou de « terreur sans nom » insupportable. C’est cela qui est paradoxal, sacrifier une partie de soi pour pouvoir continuer à être.

C’est la mise hors-jeu du principe de plaisir au profit d’une logique de survie psychique.

IV – Le travail thérapeutique avec les survivants

Comme on l’a dit, la clinique des situations extrêmes concerne non le registre du désir caractérisant les organisations œdipiennes, mais le conflit entre destructivité et Eros, pulsions de déliaison et pulsions de vie.

1) Une première question est de savoir jusqu’où il est pertinent de s’affronter à ce que le psychisme a mis en place, pour pouvoir survivre. Le patient craint par-dessus tout de devoir revivre ce qu’il a vécu, sans savoir ce qu’est le monstre tapi dans les ténèbres. On ne peut procéder de manière normative.

Souvent, et malgré une douleur manifeste, il n’y a pas de demande de soin psychique, tant le patient craint d’être détruit sans ce qui s’est mis en place. Il convient donc de l’écouter, de comprendre comment est organisée sa stratégie de survie, et quelle en est la logique. Ecouter, ce n’est seulement prêter l’oreille, mais être attentif à tous les signes non verbaux, mimique, posture, gestes, ton de la voix qui sont aussi une façon (inconsciente) de communiquer avec le thérapeute. Ce qu’apporte alors l’analyste au patient, c’est la possibilité de ne plus être seul face à ce qu’il éprouve ou craint d’éprouver. C’est une fonction d’étayage, c’est créer un cadre suffisamment stable et contenant.

2) En un second temps, si la personne s’est retirée d’une partie de son expérience pour pouvoir survivre, il y a des parties d’elle-même auxquelles elle n’a plus accès.

C’est dans ces conditions, qu’on on peut voir s’établir un transfert paradoxal. Le patient fait vivre à l’analyste, par ses mises en actes, ce qu’il ne peut vivre lui-même : impuissance, désespoir, sentiment d’impasse, terreur. Le thérapeute peut alors prendre appui sur son contre-transfert pour verbaliser ce qu’il éprouve à ce moment, et cette forme de réflexivité par personne interposée peut, progressivement, amener le patient à s’interroger aussi. Mais c’est un progrès à double tranchant, car le moment où le patient entrevoit cette part de lui-même qui a pu lui échapper, est aussi une douleur insupportable. Recommencer à s’éprouver dans la détresse et l’agonie, dans la déchéance, c’est une partie de soi si horrible qu’on la refuse. L’analyste apparaît alors comme menaçant et haïssable. Accepter cette haine et tenir est cependant la seule voie possible.

Il est clair que la personne qui a vécu des situations extrêmes ne peut s’en sortir seule. Elle doit passer par un travail thérapeutique long et douloureux, et l’empathie de l’analyste est nécessaire, ainsi que la capacité à supporter la violence des affects. Le patient a besoin de s’assurer que son analyste ne sera pas détruit, pour pouvoir recouvrer ce qui était resté dans une région inaccessible, pour pouvoir l’affronter sans craindre qu’une catastrophe se produise.

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 23 mai 2013

Mémoires, enivrement du soi

1. Introduction

Cet article parle de la fonction mnésique dans une démarche comparative entre psychanalyse et neuropsychologie.

L’enivrement du soi

Dans l’étude que Søren Kierkegaard a faite du Don Giovanni de Mozartil fait de ce héros, comme Philippe Charru, un aventurier de l’éros. Freud fait du désir, nous le verrons, une recherche d’identité de perception, c’est-à-dire un effet de mémoire, un futur connecté au passé. L’extase musicale avec son frisson serait une plongée dans la polysensorialité primitive, sous emprise des mémoires premières, induisant un état de conscience modifié. Kierkegaard, considéré comme le père de l’existentialisme, est aussi le philosophe de l’angoisse. L’alerte qu’est le signal d’angoisse oblige à compléter l’implicite par le choix explicite, c’est-à-dire à se diriger vers ce que Stanislas Dehaene appelle « l’ignition de la conscience », tenter une sortie hors du déterminisme de nos mémoires.

Pour Kierkegaard, se recueillir et écouter le Don Giovanni de Mozart provoque un « enivrement de soi », un retour à ce qu’il en était de moi avant le langage, avant toute capacité de sémantisation des données sensorielles et procédurales. Le silence musical permet de laisser parler la chose en soi. Rêvasser sur la fantaisie en Ut mineur de Mozart, active ses propres mémoires, personnelle et collective. Nous verrons comment John Thor Cornelius reprend cette idée d’une plongée en mémoires en comparant les résultats de recherches neuropsychologiques aux travaux analytiques de Freud, Bion et Winnicott sur la naissance de la pensée.

Le modèle de l’Esquisse, préfiguration de la modularité de l’esprit ?

En 1877, Freud, étudiant boursier, a transcrit dans son Mémoire le résultat de ses travaux de dissection des fibres nerveuses de la lamproie marine (petromyzon). En 1977, Kandel publie ses travaux sur l’activité neuronale d’une limace de mer (aplysie). Entre ces deux dates sont advenues de nombreuses innovations technologiques, en l’occurrence la microscopie électronique. Ce qui était invisible pour Freud était visible pour Kandel. Près de vingt ans plus tard, à défaut de pouvoir vérifier expérimentalement ce qu’il imaginait du fonctionnement du mental, étant déjà engagé dans ses études cliniques sur l’hystérie, Freud en savait assez pour commencer à mettre en forme une théorie de la mémoire. Délaissant la méthode expérimentale, il privilégia la voie herméneutique : observation clinique, interprétation des faits, construction d’un modèle théorique.

Dans L’Esquisse, Freud propose un modèle d’apprentissage qui crée une mémoire par frayage. Il imagine un traitement mnésique des données sensorielles constituant un réseau de neurones supportant une fonction appelée « moi ». Ce premier essai freudien de neuropsychologie comporte plusieurs anticipations surprenantes. On peut voir une préfiguration de la théorie moderne, cybernétique, dans sa façon de concevoir le fonctionnement du cerveau : des réseaux distincts de neurones transforment les entrées sensorielles en sorties neurovégétatives et motrices d’une part, psychiques d’autre part. Jean-Pol Tassin nous enseigne qu’une centaine de milliard de neurones effecteurs est dédiée dans l’espèce humaine au traitement des données neurovégétatives et motrices, organisée en ce « large scale network »décrit par Fodor et Dehaene. Superposés à ces circuits de neurones effecteurs, des milliers de neurones modulateurs (facilitateurs ou inhibiteurs) élisent les réseaux à activer, les structures cérébrales à recruter pour élaborer une réponse adaptée à partir de la consultation extemporanée des différentes mémoires. Ce sont ces neurones modulateurs qui sollicitent la fonction mnésique et supportent l’activité psychique (les molécules psychotropes, mais aussi la sismothérapie, agissent sur ces circuits modulateurs et leurs requêtes mnésiques).

Concernant l’organisation progressive de la fonction mnésique dans l’Évolution, un autre aspect est important à prendre en compte selon Tassin : les neurones effecteurs travailleraient en mode analogique, rapide mais approximatif (automation, instinct). Les neurones modulateurs, eux, travaillent en mode numérisé, qu’il appelle cognitif, plus lent mais beaucoup plus précis, et dépendant de la maturation de certaines structures cérébrales d’installation tardive dans l’évolution (programmation, pulsion). Ce qui allonge le temps de traitement cognitif est, en terme évolutionniste, la complexité croissante imposée par la fonction méta, intégrative qu’est la conscience étendue de l’homme moderne et son outil privilégié qu’est la symbolisation. La manipulation mentale de concepts prend du temps. Il fallait donc un temporisateur qui assure la coïncidence des deux systèmes, analogique rapide et numérique lent : il existe dans le système, nous le verrons, une mémoire-tampon, elle-même complexifiée du fait de l’augmentation considérable des données corticales, sous-corticales, extra-corticales, à consulter. Il s’agit de maintenir dormants les éléments perceptifs pendant un temps nécessaire à la synchronisation des sorties des deux modes de traitement neuronal. Cette opération mnésique de rétention, de sphinctérisation, se décline en temps d’inscription, de stockage, de catégorisation, de compilation, de restitution. Cette durée computationnelle d’harmonisation analogique/numérique est un travail d’exploitation des mémoires, qui, nous le verrons serait l’apanage des formations limbiques.

La cure, anamnèse prolongée

Le mot « mémoire » figure peu comme entrée dans les dictionnaires de psychanalyse (Laplanche et Pontalis, Roudinesco, Le Guen ; seuls l’index thématique de Delrieu et celui de Mijolla comportent une entrée « mémoire »). Par contre, l’entrée dans la théorie freudienne de la mémoire est facile par les mots « oubli »et « traces mnésiques ».Cet accès indirect est en soi illustrant de la méthode freudienne : comme Kierkegaard l’a montré avec la musique de Mozart, les souvenirs ne se rappellent pas directement mais par voie détournée. Pour Freud, ce fut la méthode associative. La cure en effet peut être vue comme une « anamnèse prolongée » ainsi que l’exprime Georges Torris : il s’agit de ramener à la conscience claire et vécue des traces mnésiques inconscientes. L’expérience analytique vise à ce rappel progressif de souvenirs que le patient croyait perdus. Cette œuvre de d’accordage des mémoires épisodique et sémantique, constitutive d’une nouvelle mémoire autobiographique, s’appuie sur ce rappel à la conscience. Elle ne serait possible et profitable, selon Freud, que par ce levier qu’est l’analyse du transfert où est agie et affectée la restitution mnésique. La synchronisation des mémoires dépend aussi de l’élément affectif : la sémantisation n’est profitable qu’avec affectation. Il s’agit de mobiliser les représentations mentales en même temps que les affects éprouvés au moment de l’évocation. Le transfert et ses abréactions deviennent ici un lieu de mémoires, d’explicitation des implicites, où se produisent des réassemblages de souvenirs revus et corrigés donnant sens à l’histoire d’une personne, à l’intentionnalité masquée ainsi que le dit Brentano, aux fantasmes inconscients ainsi que le dit Freud. Une narrativité inédite s’organise par la restitution éprouvée dans le lien transférentiel. Ce travail de subjectivation compare le passé reconnu comme tel, la névrose infantile, au présent reconnu comme répétition, la névrose de transfert.

Il existe donc bien une théorie freudienne de la mémoire ; elle est complexe, s’appuie sur des apports antérieurs, philosophiques et physiologiques évoqués ailleurs, avant de trouver son propre développement alimenté par l’observation clinique. Il existe, nous le verrons, un renouveau d’intérêt pour elle de la part de la biologie et la neurophysiologie modernes.

2. Le modèle freudien de la fonction mnésique

La pensée associative, activatrice de mémoires

Pour Claude Le Guen, le fonctionnement de la mémoire est au centre de la méthode analytique. Faute, nous l’avons dit, en 1895, d’avoir les outils modernes nécessaires à une exploration psychologique expérimentale, Freud s’en remis à la méthode que Jean Ladrière nomme empirico-formelle, à savoir la construction d’un modèle théorique à partir de l’observation clinique. Il émit l’hypothèse que le phénomène de l’oubli, erreur apparente de mémoire, n’était en rien un effacement passif mais bien un filtre actif constitutif de la personnalité. Loin d’être une défaillance de l’esprit, l’oubli est une force active qui constitue une défense contre l’angoisse d’une représentation source de déplaisir. Disqualifiée, cette représentation est exfiltrée des réseaux de la conscience et stockée sous forme d’une trace mnésique impossible à rappeler, mais énergétiquement active sauvegardant un désir inconscient qui produira des rejetons. Freud comprend que le souvenir oublié n’est pas perdu, mais stocké en un réseau spécifique, hors d’atteinte car déqualifié par isolation de son affect et crypté, désynchronisé (processus primaires) d’avec les réseaux de la conscience. Il découvre chez ses patients la résistance au rappel du souvenir refoulé, c’est-à-dire la force d’inertie de ce réseau verrouillé qui s’oppose à la remémoration.

Ayant abandonné l’hypnose de Charcot, à l’instar de Bernheim et Delbœuf à Nancy où il séjourna, ayant essayé divers procédés (comme la Druckprozedur, pression de la main sur la tête), il saisit le parti qu’il peut tirer d’une voie indirecte originale, découverte avec ce que lui raconte Josef Breuer de sa patiente Bertha Pappenheim, en 1883 : le « chimney sweeping ». La pensée associative, qui utilise des circuits non-logiques, irrationnels, plus proche des processus primaires, de la rêverie, de l’extase musicale. La remémoration lui semble par ailleurs surdéterminée par le gradient des affects de plaisir et de déplaisir, l’un facilitateur, l’autre inhibiteur. L’état de pensée associative est un équilibre instable. Il y a dans la Lettre à Fliess du 6 décembre 1896, ce passage étonnant :

« Tu sais que je travaille sur l’hypothèse que notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement selon de nouvelles relations, une retranscription »

Cette conception dynamique du fonctionnement mnésique peut sembler anticiper non seulement ce cerveau modulaire, nous l’avons dit, mais aussi le connexionnisme moderne. On sait maintenant que cette opération de morcellement, de remaniement, de réappariement des traces mnésiques se produit au niveau des formations limbiques par un dialogue constant entre insula, amygdale, hippocampe, véritable bourse intégrant le cours des différentes actions mentales. Freud avait compris que la mémoire suppose cette pluralité d’inscriptions de traces mnésiques dans un état qu’il imagine « sans formes, sans images, sans affect ». Nous dirions maintenant en codé en langage de programmation neuronal.

Le rêve, réorganisateur de mémoires

DansL’interprétation des rêves, Freud affirme que mémoire et qualités sensorielles s’excluent. Ce point est important : écouter les fantaisies de Mozart avec un circuit neuronal dédié et en mémoriser la mélodie avec un second, désynchronisé du premier. Le système perception-conscience gère en permanence des myriades de qualités sensorielles (voir les qualia d’Edelman et Tononi, à rapprocher, nous le verrons, de la mémoire épisodique de Tulving) qu’il n’a pas pour tâche de mémoriser ; les éléments sensoriels mémorisés le seront, eux, sous forme codée, par d’autres réseaux. Les traces mnésiques, numérisées, sont en effet dépouillées de qualités dont sont porteuses les entrées sensorielles. Le travail régrédient des activités onirique et fantasmatique, de même que celui de la cure, nécessite une opération de décryptage, de rhabillage, de mise en forme et en image par figuration et dramatisation des traces mnésiques qui peuvent alors devenir souvenirs, c’est-à-dire être pris en charge à nouveau par les réseaux du système perception-conscience. Le rêve, dit Freud, réactive l’image mnésique de la perception associée à la satisfaction du besoin qui a mis fin originellement à l’excitation. Il est l’espace d’incubation hallucinatoire où naît le couple pulsion-objet cher à Green.

DansPsychopathologie de la vie quotidienne (1901), il est question d’un oubli spécifique, celui des noms propres (Signorelli) : ce remaniement périodique des traces mnésiques dont parle Freud est sensible aux assonances, aux proximités perceptives. Freud réalise ici, a contrario, l’effet du procédé d’isolation propre aux mécanismes inconscients gardiens des oublis : un maquillage des matériaux de la mémoire par condensation et déplacement. Il avait déjà repéré comment un souvenir peut en cacher un autre (Sur les souvenirs écrans, 1899), révélant avec éclat des éléments particuliers de la vie infantile.

Mémoires et investissements

Dans le texte fondamental de 1915, L’Inconscient, Freud reprend ce modèle du fonctionnement de la mémoire (trace mnésique-image mnésique-identité de perception). Il précise le lien entre activité onirique et travail de mémoires en prolongeant l’idée que le rêveur retrouve la perception liée à l’excitation et, par-là, l’affect lié à l’expérience de satisfaction ; il y a identité de perception et reliaison psychique, nous dirions maintenant synchronisation des réseaux. Il écrit dans cet article :

« C’est ce mouvement que nous appelons désir ; la réapparition de la perception est l’accomplissement du désir »

Et plus loin, dans ce même texte, il anticipe l’activité neuronale de codage de la neurophysiologie moderne :

« C’est le défaut de traduction que nous appelons, en clinique, le refoulement ».

Il complète également, dans ce texte, les éléments du remontage préconscient avec la notion, nouvelle, de représentation de chose et, surtout ici, celle d’investissement.

« Représentations conscientes et représentations inconscientes ne sont pas, comme nous l’avons estimé, des inscriptions distinctes du même contenu en des lieux psychiques distincts, ni même des états d’investissement distincts du même lieu, mais la représentation consciente comprend la représentation de chose plus la représentation de mot afférente, l’inconsciente est la représentation de chose seule. Le système Ics contient les investissements de chose des objets, les premiers et véritables investissements d’objet »

Ces premiers investissements d’objet (pensons au sourire du bébé comme premier organisateur de Spitz) renforcerait le fonctionnement mnésique individuel amorcé in utero. Le programme génétique d’Homo Sapiens, espèce à la réalité sociale augmentée, par ces premiers investissements d’objet, fait évoluer la nature des traces mnésiques du nourrisson qui deviennent moins informes, plus imagées. Leur nouvel état mental les rend accessibles au statut de représentation de chose. Freud ne renonce pas ici à sa notion initiale de trace mnésique : il en précise la nature plus imagée qu’il ne le pensait.

DansLe moi et le ça (1923), il va plus loin. Reprenant cette idée de trace mnésique, il précise les conditions de la remémoration, notamment du rôle d’attracteur que sont les impressions auditives relevant du préconscient (mémoire auditivo-verbale des neuropsychologues). Il y affirme ceci : « Il ne peut y avoir de fait conscient sans stade antérieur inconscient ». On peut voir dans cette formule un accent constructiviste : toute représentation mentale, tout affect est une reconstruction, une image de synthèse, à partir de traces mnésiques fragmentées.

Il précise ce point dans la Note sur le bloc-notes magique (1925), texte où il confirme la distinction entre réseaux de réception (système perception-conscience) et d’inscription. Freud, bien sûr, parle de « surfaces », « Flächen », ne pouvant alors utiliser le vocabulaire connexionniste de la neurophysiologie moderne. Nous reviendrons en conclusion sur la nécessaire mise à jour du glossaire freudien.

Une mémoire collective ?

Dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), Freud renforce le rôle du moi comme seule instance refoulante : les représentations refoulées, nous l’avons dit, sont mémorisées dans le ça où elles retournent à l’état codé de traces mnésiques, déqualifiées. Mais cet état codé des éléments refoulés est spécifique, et Freud insiste ici sur l’aspect quantitatif, ce quantum économique influent, exerçant une emprise forte sur le fonctionnement mental (rejetons, symptômes, oublis).

Dansl’Homme Moïse et le monothéisme(1939), enfin, Freud pose la sulfureuse question de l’aspect collectif de la mémoire humaine. Cette question est délicate, celle de l’héritage archaïque de l’homme que les GAFA et les fermes de trolls de St Pétersbourg savent si bien manipuler lors d’échéances électorales. Comment théoriser une transmission phylogénétique de comportements, et, plus encore, de contenus de conscience, de traces mnésiques d’expériences de générations antérieures ?

La question posée par ce dernier texte freudien nous amène aux limites entre, d’un côté psychanalyse et culture, de l’autre psychanalyse et biologie. Nous assistons, depuis la théorie de l’épigenèse, celle de l’anatomiste William Harvey (1651) et des embryologistes Friedrich Wolff (1759) et Ernst Haeckel (1828), popularisée par le livre de Jean-Pierre Changeux, L’Homme neuronal, à un retour des thèses lamarckiennes de l’hérédité des caractères acquis. Plus près de nos préoccupations, la célèbre étude hollandaise de Bas Heijmanssur la transmission transgénérationnelle des effets de situations de guerre traumatiques va dans ce sens.

Pour conclure ce survol du modèle construit par Freud du fonctionnement mnésique, nous pouvons nous fier à la récapitulation qu’en fit Claude Le Guen dans son très freudien dictionnaire : « Rien n’est radicalement oublié ; beaucoup d’éléments psychiques sont inaccessibles à la conscience ; l’oubli est la manifestation phénoménologique du refoulement ; souvent inconsciemment intentionnel, l’oubli vise à éviter le déplaisir et se trouve donc fondamentalement lié à l’affect []l’oubli est un phénomène fondamentalement actif et non une lacune ou une défaillance de la mémoire ».

Voyons à présent le modèle du neurocognitivisme moderne de la fonction mnésique. Si les progrès ont été considérables depuis Freud dans ce domaine, la communauté scientifique semble toujours réticente à accepter la théorie du refoulement ainsi que l’exprime, par exemple, Lionel Naccache dans son livre Le nouvel inconscient :

« Le curieux mécanisme de refoulement […]ruine irrévocablement tout espoir de rapprochement conceptuel ».

Car qui dit refoulement dit sexualité infantile. Au-delà de ce différend théorique fondamental, la thèse ici développée est que le modèle freudien n’a pas vieilli dans ses autres aspects face aux jeunes sciences de la cognition et qu’au prix d’un ajustement des vocabulaires de nombreuses proximités sont évidentes.

3. Le modèle neurocognitiviste actuel de la mémoire

« Je vois un ours, je tremble, j’ai peur »

Pour la neurophysiologie moderne, la description de la mémoire semble s’inspirer des conceptions de Théodule Ribot (Sorbonne, 1885) contre lesquelles s’insurgea Bergson. Ribot est considéré comme le père de la psychologie expérimentale par les auteurs anglo-saxons. Fidèle à sa doctrine selon laquelle la physiologie est première, il est proche de l’américain William James, autre auteur de référence ici. James lancera en 1884 une formule devenue célèbre : « Je vois un ours, je tremble, j’aipeur ». Le neuropsychologue californien Antonio Damasio, dans les années 1990, a pu vérifier expérimentalement par imagerie cérébrale cette séquence perception-comportement-affect. C’est l’encartage cérébral continu des états du corps, ici la proprioception, dans les aires pariétales droites de la somatognosie qui forme sensation et émotion, en réponse à un « stimulus émotionnellement compétent ». Un dialogue constant entre insula, amygdale et hippocampe permet, à partir des données polysensorielles, de constituer un instantané des états du corps, lequel est comparé aux éléments stockés dans les bases de données corticales. Pour un freudien, ce stockage en mémoires corticales se fait selon un indiçage émotionnel, savoir le quotient plaisir/déplaisir. Cette valence affective préside au codage lors de l’inscription mnésique. Ce mécanisme évoque la notion du Soi imbibé des états du corps sur laquelle nous reviendrons à partir des travaux de Schore, Winnicott et Bion, mais aussi Kohut.

Eric Kandel, mémoire à long terme, mémoire à court terme

Le renouvellement de la conception de la physiologie de la mémoire doit ensuite beaucoup aux travaux d’Erik Kandel sur l’Aplysie. Ayant fui l’Autriche nazie, Kandel se réfugie aux États-Unis. Devenu médecin, il étudie la psychanalyse et la neurobiologie. Il choisira finalement, à l’inverse de Freud, la neuropsychologie devenue une discipline à part entière grâce aux progrès de l’imagerie médicale et des statistiques. Kandel a d’abord compris et démontré que le fonctionnement de la mémoire consistait en une modification au niveau de l’espace inter-synaptique. Il élabore à partir de ses travaux la distinction entre mémoire à court terme et à long terme. Dans la mémoire à court terme, en effet, les modifications sont fonctionnelles, et consistent en des échanges biochimiques complexes de neurotransmetteurs, d’enzymes (créatines phosphokinases, CPK). Dans la mémoire à long terme (stimulations répétées) les modifications sont structurelles avec multiplication des synapses sous l’effet d’un « facteur de croissance synaptique » hormonal, dans l’apprentissage comme dans le développement. Ces travaux ont valu à Éric Kandel le prix Nobel de médecine en 2000. Ils accompagnent un tournant décisif en psychologie, mais aussi en anthropologie, en linguistique, en intelligence artificielle.

Endel Tulving, la mémoire épisodique

Dans les années 1960, le neuropsychologue canadien Endel Tulving fait une observation expérimentale qui le surprend : lorsqu’il est demandé à des personnes de se rappeler des mots liés à des événements de leur enfance, les résultats des tests sont améliorés en faisant intervenir la simple association d’idées. Il vient de découvrir expérimentalement ce que Freud a découvert empiriquement avec Bertha Pappenheim en 1893.La pensée associative facilite le rappel des souvenirs personnels. Cette découverte expérimentale conduit Tulving à proposer, en 1972, une distinction entre mémoire épisodique et mémoire sémantique.

En 1968, Richard Atkinson et Richard Shiffrinpropose un modèle à trois éléments (mémoires sensorielles, à court terme, à long terme). Sa particularité est d’évoquer une mémoire sensorielle gérant les entrées visuelles et auditives, d’une durée très brève (300 msec), qui possède une grande capacité et code l’information de façon directe. Les perceptions captées par les autres sens (olfaction, toucher) ont perdu de leur importance chez l’homme comme Freud l’a souligné avec sa théorie du refoulement organique

Au début des années 1980, Tulving propose un système à trois mémoires : procédurale, sémantique, épisodique. Il y a « emboîtement » des différents systèmes, auxquels sont associés des degrés divers d’états de consciences dont l’appellation est dérivée des thèses phénoménologiques de Husserl. La mémoire procédurale est anoétique. La mémoire sémantique est noétique. La mémoire épisodique est dite autonoétique (fig. 1). Nous savons par ailleurs que ce même terme « d’emboîtement » est utilisé par Paul-Claude Racamier à propos des mécanismes de défense contre l’angoisse, clivage et refoulement. L’angoisse, cet antonyme de la remémoration.

Cette séparation en trois systèmes mnésiques a permis plus tard de forger le concept de mémoire autobiographique. Initialement, en 1972, Tulving confondait mémoire épisodique et mémoire autobiographique. Plus tard, grâce à l’étude du célèbre patient KC, victime d’une amnésie antérograde par lésion cérébrale, un nouveau modèle fut proposé. Chez ce patient cérébrolésé, la perception du temps vécu subjectif et lourdement perturbée de même que sa conscience autonoétique. Le trouble s’étend aussi au futur : il est incapable de programmer sa journée. La conscience autonoétique se nourrit du passé, mais aussi du futur. Dans ce nouveau modèle Tulving distingua au sein d’une mémoire dite autobiographique une composante épisodique (événements spécifiques situés dans le temps et l’espace) et une composante sémantique (connaissances générales).

Théodule Ribot avait anticipé la mémoire épisodique :

« J’ai fait une centaine de fois le voyage de Paris à Brest. Toutes ces images se recouvrent, forment une masse indistincte, à proprement parler un même état vague. Dans le nombre, les voyages liés à quelque événement important, heureux ou malheureux, m’apparaissent seuls comme des souvenirs : ceux-là seuls qui éveillent des états de conscience secondaires sont localisés dans le temps, sont reconnus ».

Baddeley et Hitch, l’administrateur central

Dans la même période (1974), Alan Baddeley et Graham Hitch complètent le modèle avec le concept de mémoire à court terme (MCT), composé d’un administrateur central travaillant avec deux sous-systèmes esclaves (boucle phonologique, calepin visuo-spatial), et de la mémoire de travail (MT). Baddeley fera également la proposition d’intercaler un buffer épisodique entre structures à court terme et les structures à long terme. La MCT est une mémoire immédiate qui offre la capacité de retenir, pendant une durée comprise entre une et quelques dizaines de secondes, jusqu’à sept éléments d’information. La MCT et la MT effacent les données aussitôt après leur traitement ; ce sont des mémoires antérogrades. Par opposition, la MLT stocke les informations pendant une longue période et même pendant toute la vie. D’une capacité considérable, la MLT est dépositaire de nos souvenirs, de nos apprentissages, de notre histoire, en fin de compte de notre « sentiment de continuité du moi ».C’est une mémoire rétrograde très sollicitée au décours de la cure analytique. Elle se divise en deux parties : la mémoire implicite ou procédurale et la mémoire explicite ou déclarative.

Le modèle SPI

Au début des années 1990, Tulving opère la synthèse de ces modèles, y inclut un nouvel élément : un système de représentations perceptives (qui peut évoquer ce que Freud nomme « système perception-conscience »). Il propose finalement un montage à cinq systèmes qui constitue le modèle SPI (Sériel, Parallèle, Indépendant) (fig.5). L’encodage est sériel, le stockage est parallèle, la récupération dans un système mnésique est indépendante des autres systèmes. Toutes les mémoires fonctionnent en trois temps : encodage, stockage, récupération. L’attention évidemment facilite l’encodage (acquisition, inscription). Un indice facilite la récupération.

Cette mémoire multisystèmes repose sur des réseaux corticaux et sous-corticaux, mais aussi extra-corticaux et extra-corporels, largement interconnectés qui apparaissent à des âges différents, tant au niveau phylogénétique qu’un niveau ontologique. Le modèle unitaire du fonctionnement mnésique tel qu’on pouvait l’imaginer au temps de Freud est abandonné. La mémoire est maintenant perçue comme un ensemble de multisystèmes interdépendants. Le phénomène de l’oubli est rattaché ici soit à un déclin de l’information, un effacement, soit à une interférence avec les informations nouvellement acquises. Nous en arrivons au modèle complet actuel tel qu’on le trouve dans Les chemins de la mémoirede Francis Eustache et Béatrice Desgrangesoù les auteurs insistent sur les étroites et complexes inter-relations entre ces différents systèmes.

 

La mémoire épisodique, proprement humaine

La mémoire épisodique est pour Tulving le système neurocognitif le plus élaboré dans le développement phylogénétique et ontogénétique humain, permettant la reconstruction consciente d’événements personnels passés et une projection mentale dans un futur subjectif. Chez l’enfant, le cerveau apparaît comme une véritable « machine à apprendre » et tous les systèmes mnésiques apparaissent progressivement. Ce qui fait dire à Michèle Mazeau, neuropsychologue française :

« Ce sont les extraordinaires capacités d’apprentissage de l’enfant qui permettent cette spectaculaire accumulation de savoirs et de savoir-faire, apanage des communautés humaines ».

Le cerveau infantile ne dispose pas du système de mémoire épisodique avant l’âge de quatre ans alors que de nombreuses autres acquisitions sont antérieurement maîtrisées comme le langage ou les habiletés sociales et numériques. Y aurait-il un lien entre la période œdipienne et l’émergence de la mémoire épisodique ? Celle-ci implique une prise de conscience de l’identité et repose sur trois prérequis : un self constitué, une conscience autonoétique et la subjectivation du temps vécu. Alors devient fonctionnelle la mémoire autobiographique qui associe mémoire épisodique et conscience autonoétique. Il existe peu d’études expérimentales sur la mémoire autobiographique en raison de difficultés théoriques et méthodologiques inhérentes à ce fonctionnement mnésique particulier, spécifique des humains. Tulving a écrit :

« L’évolution biologique a mis bien longtemps à construire dans le cerveau une machine temporelle, et elle n’y est parvenue qu’une seule fois, mais avec de formidables conséquences ».

Pour Tulving, La perturbation de la mémoire épisodique chez les amnésiques atteints de lésions du lobe temporal interne est plus précisément due à une atteinte hippocampique, alors que les troubles de la mémoire sémantique révèlent une atteinte de régions corticales.

La cure, reconstruction autobiographique assistée

Deux dernières remarques pour finir sur la mémoire épisodique qui apparaît comme un concept de la neuropsychologie qui permet aux psychanalystes de s’y retrouver. La première est qu’il existe des études expérimentales (Convay, 1995, Piolino, 2000) consacrées aux facteurs qui influencent la formation et la rétention des souvenirs épisodiques et elles soulignent le rôle déterminant non seulement de l’affect, mais de la répétition et de l’imagerie visuelle (souvenirs flashes). La seconde est que la plupart des souvenirs épisodiques s’effaceraient dans la mémoire à long terme. Peu de souvenirs épisodiques pourraient être rappelés au-delà d’une semaine. Les trois derniers jours et les trois prochains jours constitueraient une fenêtre temporelle de conscience autonoétique qui nous permet de tenir nos objectifs et nos projets. La première remarque, sur le rôle de l’affect dans la remémoration, me semble conforter la théorie freudienne de l’abréaction nécessaire ainsi que la dynamique du transfert et du contre-transfert comme support de la remémoration. La seconde remarque sur la fenêtre temporelle de conscience autonoétique me semble valider le dispositif du divan dans sa régularité à trois séances par semaine. Le cadre analytique en effet, avec cette prévalence de l’affect et avec la méthode associative, exerce un effet facilitateur dans la restitution mnésique. La répétition à court terme des épisodes de plongée anamnestique, la prévalence de l’imagerie visuelle fantasmatique induite par le setting, le contact en face à face étant perdu, l’invitation à la verbalisation, sont les instruments d’une reconstruction assistée de la mémoire autobiographique.

4. Neurosepticisme

Ce terme de Neurosepticismeest le titre d’un livre de Denis Forest, philosophe des sciences officiant à Paris 1.

« J’appellerai neurosepticisme toute attitude de l’esprit qui interroge et met en doute la solidité, la portée, ou l’innocuité de la connaissance que produisent les neurosciences »(p. 13).

Sans répudier, bien sûr, tout le corpus de connaissances nouvelles sur le fonctionnement sur cerveau, il se pose la question du lien exact avec la vie de l’esprit. Examinant de près les protocoles expérimentaux, les méthodes, les résultats, il conseille au lecteur de garder une réserve afin de bien distinguer corrélation, causalité linéaire, causalité circulaire. Ce que montre l’IRM fonctionnelle, c’est un cerveau en activité, pas une pensée en évolution, encore moins une co-pensée pour reprendre l’expression de Daniel Widlöcher. Car l’activité mentale, nous l’avons vu avec les mémoires cénesthésiques, est aussi extra-cérébrale, de même, nous l’avons vu avec l’intersubjectivité, qu’elle est extra-corporelle au sens de sociale.

5. Regards croisés

Allan Schore, la cure est surtout une rencontre de mémoires implicites

Allan Schore est un neuropsychologue qui travaille à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA). Reprenant les travaux de Roger Sperry, prix Nobel en 1981, sur les spécialisations hémisphériques, il a écrit un article récent intitulé : « L’essentiel du processus analytique opère dans le cerveau droit du Soi implicite ». Il présente les interactions cliniques de la cure comme centrée davantage sur la gestion des affects et la communication implicite que sur une cure de parole. Dès lors, pour lui, le traitement des signaux émis par les mouvements du corps, l’expression faciale, l’inflexion de la voix, le rythme de parole, le ton des mots prononcés, seront encartés dans les aires cénesthésiques du cortex droit. Il fait le lien avec les travaux de Bowlby sur la mémoire sensorielle primordiale constitutive du lien d’attachement. Pour lui, le lien transférentiel offre l’occasion d’une réactivation de la mémoire implicite liée aux premières expériences d’attachement. Il fait de cette mémoire des états du corps le support d’une transmission transgénérationnelle, n’hésitant pas à imaginer des « marqueurs somatiques d’expériences traumatiques ». Il évoque la situation d’enactmentcomme un jeu d’identifications projectives évoluant dans le lien transfert/contre-transfert à l’insu du patient et de l’analyste, une sorte de collusion de Soi à Soi, un entre-Soi à l’effet transformationnel. Dans un autre article de 2003, il écrit :

« J’ai suggéré que le cortex orbito-frontal droit et ses connexions sous-corticales représentent ce que Freud a décrit comme étant le préconscient »

L’empathie, ce mode de connaissance réciproque implicite qui mobilise activement le préconscient, devient dans ce modèle le mode d’interaction prévalent. Voici comment Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis définissaient le préconscient en 1967 :

« Le préconscient désignerait ce qui est implicitementprésent dans l’activité mentale, sans être posé pour autant comme objet de conscience ; c’est ce que veut dire Freud quand il définit le préconscient comme « descriptivement » inconscient mais accessible à la conscience, alors que l’inconscient est séparé de la conscience ».

Le lien est possible ici avec d’une part l’intersubjectivité, d’autre part la théorie de l’esprit. Nous savons l’application aux troubles du spectre autistiques que la psychologue allemande Utah Frith fit en 1988 de la théorie de l’esprit que les éthologistes David Premack et Guy Woodruff ont proposée en 1978. Pour Allan Schore, le mécanisme-clé du processus analytique tient à la façon d’être implicitement et subjectivement avec le patient, c’est-à-dire, et nous allons le préciser avec John Thor Cornelius, à la mise en résonnance des activités hippocampiques de gestion des différentes mémoires.

John Thor Cornelius, l’hippocampe comme espace symbolique

En 2017, le psychanalyste américain John Thor Cornelius a publié dans L’International Journal of Psychoanalysis un article intitulé : « The hippocampus facilitates integration within a symbolic field », que je traduis par : « L’hippocampe facilite l’entrée intégrative dans le champ symbolique ». L’activité hippocampique est de tous les instants du quotidien et intervient pour résoudre un problème, organiser un récit à la première personne, et, surtout pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, l’activité de rêverie telle que décrite par Winnicott et Bion, vue ici comme requête mnésique. L’hippocampe solliciterait en permanence les bases de données mnésiques, corticales et sous-corticales, implicites et explicites, pour proposer en temps réel des cartes psychiques stables nécessaires à ce que les neuropsychologues appellent programmation de l’actionet les psychanalystes décharge motrice. Une lésion des lobes temporaux médians qui affecte l’hippocampe entraîne une amnésie antérograde, une impossibilité du récit à la première personne remplacé par une version devenue robotisée par perte de la dimension contextuelle et de la situation affective associée, et une déconnexion de la carte mentale temporo-spatiale, qui, nous l’avons vu avec la mémoire épisodique de Tulving, est indispensable à la programmation de l’action. C’est tout cet ensemble fortement intégré de ressources mnésiques éparses mobilisées par l’hippocampe qui génère la fonction symbolique. L’activité onirique fait partie de ces compétences en ce qu’elle a une fonction de reconsolidation des différentes mémoires.

Évoquant ce que dit Winnicott de la période transitionnelle du développement infantile, entre 8 et 18 mois, au cours de laquelle l’enfant, du fait de la maturité hippocampique, amorce l’accès à son espace symbolique personnel, Cornelius reproduit cette citation de Jeu et réalité où l’auteur explicite de façon poétique comment il voit l’activité limbique :

« Il m’arrive d’être dans la confusion, et alors je dois ramper hors de cette confusion, ou tenter de mettre les choses en ordre afin de savoir, au moins temporairement, où je me trouve. Je peux me croire en mer en train de prendre mes repères pour arriver au port (n’importe quel port dans une tempête) et quand je suis au sec, je cherche une maison construite sur un roc plutôt que sur du sable ; et, dans ma propre maison qui (comme je suis anglais) est mon château, je suis au septième ciel ».

De Wilfred Bion, Cornelius reprend la fonction alpha parentale qui aide l’enfant à organiser ses données perceptives brutes en symboles significatifs aptes à être codés en traces mnésiques facilement restituées si besoin. Pour Bion, le rôle du psychanalyste serait d’être à l’écoute des mémoires implicites et explicites de son patient et, pour ce faire, se forcer à demeurer, le temps de la séance, « sans mémoire et sans désir ». Bion veut sans doute dire « sans mémoire explicite », laissant œuvrer en sous-tâche les mémoires implicites.

Cette expression de Bion n’est pas sans rappeler l’élégante formule freudienne d’attention flottante (« Freigleichschwebende Aufmerksamkeit »). Toutes deux évoquent cet effort pour laisser librement travailler son hippocampe dans son opération de pioche mémorielle omnidirectionnelle, doublement récursive. Il agit comme une matrice informationnelle en doubles réseaux générant, patient et analyste réunis, une co-pensée, un nouveau récit autobiographique à la première personne. Ce travail psychique de sémantisation est rendu possible par connexion partagée, les deux hippocampes fabriquant un sens contextuel par extraction et comparaison d’éléments des différentes mémoires, de symboles codés provenant des mémoires réciproques de leurs porteurs. Ceci n’est pas sans évoquer ce que Madeleine et Willy Baranger (1961) ont écrit du champ analytique élargi, Antonio Ferro (1992) de l’agrégat fonctionnelet Michel de M’Uzan (2008) de la chimère des inconscients.

Semanza, Costantini et Mariani, le turn over de la cure

Dans une intervention au congrès international de neuropsychanalyse de 2001, les psychanalystes italiens Semanza, Costantini et Mariani ont passé en revue les différents types de mémoire et le turn overde leurs activations tout au long de la cure analytique. Ils affirment que la complexité des réseaux de la mémoire à long terme fait que « la remémoration n’est jamais isomorphe à l’expérience »,ce qui confirme l’intuition freudienne de Construction dans l’analyse(1937). À propos du renforcement dans la cure de l’interaction entre mémoire à court terme et mémoire à long terme, les auteurs font le lien avec les travaux du psychanalyste Arnold Modell, professeur à la Harvard Medical School, qui évoque la compatibilité de ce processus continuel de retranscription avec le modèle freudien de l’après-coup. Le déroulement de la cure mobilise fortement, nous l’avons vu, les mémoires épisodiques et sémantiques : le processus analytique vise à « une coproduction de sens entre l’analyste et le patient »et à l’engendrement partagé d’un nouveau récit autobiographique. L’innovation est ici le rôle que ces auteurs font jouer à cet élément particulier de la mémoire de travail proposé par Baddeley, savoir le « buffer épisodique ». C’est cette mémoire-tampon qui permettrait, à partir d’éléments retrouvés dans la mémoire épisodique, de créer de nouvelles liaisons entre représentations, entre affects et représentations. Elle serait le support du travail de reliaison psychique. Ils affirment qu’ainsi :

« La verbalisation et la construction de mémoire sémantique partagée permet la génération de nouvelles significations et d’interprétations mutatives ».

Ils insistent également pour dire combien les contenus de toutes ces mémoires sont plus ou moins mobilisables selon l’affect qui a présidé leur inscription, et la tonalité affective de l’interaction avec l’analyste.

Semanza, Costantini, Mariani accordent, dans le processus de la cure, une place particulière à la mémoire procédurale, plus archaïque que la mémoire déclarative. Partant du raisonnement de Kandelproposant que la mémoire procédurale coïncide avec la partie inconsciente du moi, aconflictuelle, les auteurs pensent qu’elle est le support des traits de caractère mobilisés dans la cure. L’intervention de cette mémoire automatique, inconsciente, dans l’évolution du transfert serait signe, nous l’avons vu avec l’exemple clinique, de régression et de recours aux mécanismes de défense primitifs, clivage et déni.

Enfin, ces auteurs insistent sur l’importance du travail concernant les rêves et surtout leur narration en séance. Ce travail onirique de remémoration, d’abord inconscient, puis préconscient, enfin conscient au moment de sa narration en séance, participe éminemment à la recomposition de la mémoire autobiographique à partir des données épisodiques et sémantiques.

Même si l’on considère avec respect les réserves posées par le neurosepticisme de Denis Forest quant aux progrès des neurosciences, il reste que ce modèle d’une mémoire multisystèmes est maintenant largement accepté. Dès lors, une question se pose : en quoi ces connaissances neurophysiologiques nouvelles sont-elles utiles au travail clinique du psychanalyste ? Deux réponses sont ici possibles. La première est que cela dépend de la position identitaire du psychanalyste, notamment son rapport à l’histoire des sciences. Si sa curiosité extra-analytique est réduite en proportion inverse de l’investissement narcissique exclusif qu’il met dans sa spécialité, il risque de négliger les apports de disciplines proches travaillant sur le même objet, l’activité mentale, et de s’enfermer dans une conception solipsiste de son activité. La seconde réponse découle de la première. Cet isolement épistémique du clinicien a pour corollaire une réduction de son champ symbolique dont nous savons toute l’importance dans l’intersubjectivité d’une part, dans le champ social d’autre part.

Conférences de Sainte-Anne, 11 février 2019

Jacques Boulanger est psychiatre et psychanalyste à Toulouse, membre de la Société Psychanalytique de Paris.

 

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  34. CONSTANTINI MV. MARIANI F. SEMANZA C. Congrès de la Société Internationale de Neuropsychanalyse,2001, La mémoire, Communication.
  35. MODELL, A. 1990. Other times, other realities,Toward a Theory of psychoanalytic treatment, Harvard University Press.
  36. KANDEL E. Biology and the future of psychoanalysis : a new intellectual framework for psychiatry revisited. Am J Psychiatry.2000 May;157(5):839-40.Biology versus psychoanalysis.

Antagonisme et conciliation entre féminin et maternel

Les mouvements féministes des années 1970 ont entraîné, comme on le sait, des progrès considérables, ceux notamment de pouvoir dissocier consciemment le désir érotique des femmes de leur désir de procréation, et de remettre le pouvoir de décision absolue d’avoir ou non des enfants à la femme. Mais peut-on dire qu’ils ont contribué pour autant au dégagement de l’emprise de la mère archaïque, et de l’accès au féminin dans la relation sexuelle de jouissance ?

Le destin d’une femme connaît, à mon sens, un antagonisme particulièrement conflictuel entre l’érotique, le maternel et la réalisation sociale, et ceci de manière continue. Ce qui – je le dirai plus loin – n’est pas le cas chez l’homme.

Je soutiens la thèse suivante : à la différence du maternel, lequel est périodique et temporel, le féminin érotique, de jouissance, est marqué par l’intemporalité de la pulsion sexuelle, par sa poussée constante. Le maternel est soumis à une horloge, le féminin est une poussée sans fin.

Les cinq étapes de l’antagonisme entre féminin et maternel 

L’expérience et la clinique témoignent de l’existence et du destin d’un double courant : celui du féminin érotique et celui du maternel. Tous deux ne font pas nécessairement bon ménage. 

Première étape : le bébé fille

Ce qui se joue alors est un antagonisme et une alternance des investissements érotiques et maternels de la mère.

L’identification primaire

Freud théorise une identification primaire mais il ne la différencie pas d’un premier investissement oral, cannibalique, qui vise, pour l’enfant, à ne faire qu’un avec la mère, où « être » et « avoir » ne se distinguent pas. On peut considérer cette identification comme un premier mouvement psychique d’intériorisation par retournement de ce qui a été transmis à l’enfant, par le psychisme maternel, du vécu d’incorporation orale d’un enfant dans son ventre, ne faisant qu’un avec elle, et du désir de la mère de prolonger cette complétude narcissique fusionnelle. 

Cette identification, lorsqu’elle a été vécue avec un bonheur réciproque, dans la lune de miel fusionnelle, sensuelle et narcissique – à condition que la « défusion » ait pu advenir, par l’alternance progressive de présence-absence de la mère -, cette identification fournit le fantasme en après-coup d’un paradis perdu. 

Elle fait le berceau des futures capacités maternelles de la petite fille et de la femme devenue mère, mais aussi celles du père.

La mère n’investit pas de la même manière un garçon ou une fille. Le garçon, en principe, satisfait davantage son narcissisme phallique, tandis que la fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut la renvoyer soit à la rivalité, soit à l’angoisse du fantasme de la « castration » féminine, mais aussi à d’autres angoisses plus archaïques, celle de la jouissance féminine et celle de l’inceste . L’inceste véritable concerne toujours la mère, il est lié au retour au ventre maternel. L’inceste entre mère et fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental.

Le refoulement primaire du vagin. La censure de l’amante 

La mère, lorsqu’elle reprend sa vie sexuelle de femme, exerce une censure sur le corps et la psyché du bébé fille, le silence sur l’érogénéité de son vagin, instaurant un refoulement primaire du vagin, selon la théorisation de Michel Fain et Denise Braunschweig. L’amante n’est plus mère.

Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant.

La mère soumet alors la fille, dans la plupart des cas, à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement primaire, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses, et sera préparé à l’éveil du désir par l’amant. Je l’illustre par le conte de la Belle au bois dormant, au sexe dormant.

Deuxième étape : la petite fille œdipienne

La messagère de l’attente

Pour que la Belle s’endorme en toute quiétude, à l’abri de cette censure du vagin érogène, il faut qu’elle puisse investir l’attente.

Si la mère, messagère de la castration, selon Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton prince viendra ! » La mère suffisamment bonne est donc messagère de l’attente.

 C’est tout d’abord la mère du bébé qui a su rythmer ses absences et ses retours de façon que son attente ne soit ni trop brève ni trop longue. Celle qui a permis que le petit enfant puisse organiser ses toutes premières opérations psychiques, celles de l’hallucination de la satisfaction et de l’autoérotisme, jusqu’à se créer un objet interne liant l’angoisse de la séparation. Celle qui favorise l’intrication pulsionnelle. 

Dans cette attente, la petite fille œdipienne va élaborer toutes sortes de théories sexuelles infantiles, et imaginer que tout irait mieux si elle-même avait un pénis. On passe du refoulement du vagin imposé par la censure de la mère à l’envie du pénis de la petite fille, défensive face à son sentiment d’absence de sexe lors de la perception de la différence des sexes. Le fantasme que ce qui lui manque « poussera » plus tard la met sur la voie de l’attente du Prince, qui remplacera son pénis manquant par un bébé.

C’est ainsi, dit Freud, que s’amorce le changement d’objet, et que la fille, déçue par la mère, se tourne vers le père. Le désir d’enfant, pour Freud, précède le désir érotique.

La maman et la putain

La petite fille ne peut devenir femme que contre le féminin maternel de sa mère. Un certain antagonisme paraît nécessaire à l’élaboration de certaines phases du développement de la libido de la petite fille, en fonction du maternel et du féminin érotique de sa mère. C’est le fantasme de la maman et la putain. Une fillette de neuf ans, qui jusque-là se laissait tapoter les fesses tendrement par sa mère, se retourne un jour brutalement contre elle, en la traitant de « gouine ». Ce qui désigne en après-coup la séduction maternelle, la relation primitive comme incestueuse. Se séparer de la mère, la perdre, c’est la penser en tant que femme, c’est entrer dans l’Œdipe. La fille désormais se tourne vers le père. Les jeux de mains avec la mère sont devenus des jeux de « vilaines ».

 Le trop de maternel, qui vise à l’exclusion de la figure paternelle et à l’utilisation de l’enfant comme complément narcissique, peut aller jusqu’à provoquer chez lui les troubles les plus graves de son identité et de sa future sexualité d’adulte. 

Mais le trop d’amante chez la mère peut susciter chez la petite fille une haine de l’amante, de la scène primitive, et de la sexualité pouvant aller jusqu’à une hystérie grave, à la frigidité et à de fréquentes décompensations somatiques.

Le changement d’objet. Le masochisme érotique

S’arracher à l’emprise de l’imago maternelle, c’est ce que l’enfant tente de faire à la phase phallique. Cette phase, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est un des moyens de dégagement de l’imago et de l’emprise maternelle. Le garçon y est en principe favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, et parce qu’il peut négocier, via l’angoisse de castration, la symbolisation de la partie pour le tout. Chez la fille la négociation est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? 

Le garçon, destiné en principe à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise le plus souvent, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attendra la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. 

Si le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis, chez les femmes c’est leur corps tout entier qui est investi, mais celui-ci est dépendant de la réassurance du regard de l’autre. Le narcissisme féminin est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. C’est ainsi que je différencie la féminité, celle du leurre et de la mascarade, qui fait bon ménage avec le phallique, et le « féminin », intérieur, invisible et inquiétant. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair.

Cette théorie de Freud selon laquelle la petite fille est un « petit homme » jusqu’à la puberté a suscité de nombreuses discussions et polémiques et la question n’est toujours pas close. Freud parle de la nécessité d’un changement d’objet, pour que la petite fille se transforme de « petit homme » en être féminin. Le pénis sera transformé en son substitut : un enfant du père. Les désirs érotiques féminins pour le père ne sont pas invoqués.

Mais s’agit-il seulement d’attendre du père un bébé, en réparation du préjudice de n’avoir pas reçu de la mère un pénis, pour se combler narcissiquement, ou ne s’agit-il pas davantage d’en attendre d’être aimée érotiquement ?

Freud perçoit cependant le caractère érotique œdipien du désir de la fille dans le deuxième temps tellement refoulé du fantasme « Un enfant est battu ». La culpabilité des désirs œdipiens amène la petite fille à les exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par son père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin. Mais rapidement Freud revient à sa théorie phallique. En 1926 , c’est son clitoris que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses !

La reconnaissance par le père réel de la féminité de la fille est de grande importance. C’est cette reconnaissance qui instaure la différence avec le regard « miroir » de la mère, celle qui oriente vers un autre regard, un regard qui va marquer de son sceau le destin de la féminité de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Le regard d’un père qui peut dire : « Tu es une jolie petite fille », mais aussi : « Un jour ton prince viendra ».

Il faudra donc un infléchissement du mouvement vers le père, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. 

Ce changement d’objet de l’investissement de l’attente, c’est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince Charmant, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient.

Troisième étape : l’adolescente 

L’éveil de la puberté, on le sait, surgit bien avant que ne soit élaborée la capacité d’assumer une relation sexuelle. Elle réactive des angoisses de confusion avec le corps maternel, et la possibilité de relation sexuelle réveille la menace de réalisation fantasmatique incestueuse avec le père. Comme le suggère Winnicott , l’activité sexuelle intervient comme une façon de se débarrasser de la sexualité plutôt que de tenter de la vivre. Le conflit œdipien flambe à nouveau et les angoisses de féminin doivent tendre à se dégager des angoisses primitives. 

La grande découverte de la puberté, pour les deux sexes, c’est celle du vagin dont Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Le vagin n’est pas un organe infantile. Non que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, ou ne ressentent des éprouvés sensoriels internes, suscités par des émois œdipiens, tout autant que par les traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, la première séductrice, dit Freud. Cependant, la véritable révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe féminin ne pourra avoir lieu que dans la relation sexuelle, celle de jouissance. 

Si cette organisation phallique est nécessaire, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan en fait le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance, c’est parce que cette organisation joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque œdipienne. Cette défense perdure, comme on le sait, dans le social et dans la relation de bien des couples. 

En revanche, lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents qui fait effraction, c’est l’entrée en scène du sexe féminin, le vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », selon la formule de Freud. 

Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir. Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisque des seins lui poussent, des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse ? Et comment s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps de la fille se met à ressembler au corps de la mère, parfois même jusqu’à s’y confondre en fantasme ?

Pour les deux sexes, donc, comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe qu’est le vagin ? L’angoisse de castration va se doubler d’une angoisse de pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence. Le couple phallique-châtré va devoir tenter de s’élaborer vers la construction d’un couple masculin-féminin.

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris la peur ou la haine du féminin ?

Chez les filles, chez les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé. 

Les pathologies à prédominance féminine que sont l’anorexie et la boulimie concernent les angoisses de féminin, celles de l’ouverture et de la fermeture du corps, et témoignent de l’échec de leur élaboration. Tomber enceinte précocement peut également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues.

Quatrième étape : la femme adulte

C’est le temps de la réalisation de sa vie sexuelle et de sa vie de mère.

Le périodique maternel

La femme est soumise tout au long de son existence à des expériences fortement énergétiques qui échappent au contrôle de son moi : règles, grossesse, accouchement, allaitement, ménopause, etc., qui ponctuent le trajet de sa vie de mère, et provoquent des orages non dépourvus d’ « angoisses de féminin ».

Mais toutes ces expériences sont soumises à une horloge féminine, celle des processus biologique et physiologique, bien souvent déréglée par des interférences d’ordre psychologique.

Ce périodique maternel s’oppose à la poussée constante de l’érotique féminin.

La poussée constante de la libido

Freud, en 1937, a désigné le « refus du féminin », dans les deux sexes, comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », et comme un « roc » . 

Mais, pourquoi le féminin ?

J’ai formulé, dans Le refus du féminin, plusieurs hypothèses.

Ce roc est refus de ce qui dans la différence des sexes s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique, à savoir le sexe féminin. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes car il peut leur renvoyer une image de sexe châtré qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

Cette capacité féminine rejoint ce qui définit contradictoirement la pulsion sexuelle : d’être à la fois ce qui nourrit et effracte le psychisme. Car sa motricité est « une force constante, écrit Freud, (à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion ». Et Lacan d’ajouter : « La constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme… Pas de jour ni de nuit, pas de printemps ni d’automne : c’est une force constante ». En effet, cette poussée constante ignore les saisons, celle de l’enfance, celle du vieillissement. Sa force peut varier, mais sa constance reste immuable.

C’est elle qui fait violence au moi, lequel doit se périodiser, se temporiser, et qui lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient pulsion, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’œstrus. La psychosexualité à poussée constante est un fait humain majeur. Ce qui évidemment tient compte du contexte relationnel dans lequel cette poussée libidinale s’exerce et de la réponse qui lui est faite. C’est elle qui génère le désir sexuel humain ainsi que ses perversions et ses heureuses sublimations. 

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social. 

Je dirai que l’amant de jouissance, celui qui révélera son féminin à la femme par la jouissance sexuelle, vient aussi en position de tiers séparateur. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à sa relation autoérotique et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ». 

Che vuoi ?, que veut la femme ? 

Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. Elle veut deux choses antagonistes. Son moi hait, déteste la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le « masculin » de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du « phallique », celui du « machisme » ordinaire, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son « féminin ». Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du « féminin ».

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui peut contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme, aussi bien au sens de la métaphore guerrière, qu’au sens de l’abandon et du lâchage de toutes les défenses, anales et phalliques. Ceci en raison de l’antagonisme entre la pulsion sexuelle et les défenses du moi, auquel elle fait violence. 

Le masochisme érotique de la femme appelle la soumission libidinale à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », ce qui nécessite une profonde confiance en un objet qui soit fiable, c’est-à-dire non pervers. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour que celui-ci puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation libidinale. Ce masochisme érotique féminin est le garant de la jouissance sexuelle.

Cinquième étape : la femme en ménopause

La survenue de la ménopause repose et exacerbe la question de l’antagonisme entre le féminin érotique et le maternel. Par négation de cet antagonisme, l’achèvement de la capacité de procréation peut-il entraîner le naufrage du féminin érotique ? Ou à l’inverse, un étayage sur cet antagonisme peut-il contribuer à exalter un féminin entravé ? Tout dépend de l’élaboration de ce passage, de ce tournant de la vie d’une femme. 

C’est la dernière étape, la plus difficile, car elle nécessite de nombreux deuils : celui de l’enfantement, celui de la jeunesse, celui de la mère archaïque et de la mère œdipienne, celui des enfants devenus grands, celui des parents disparus ou proches de la mort.

Comment rester femme, lorsque les éclats de la féminité déclinent, et que la maternité s’éteint ?

Si cette période est avant tout celle du deuil de la maternité, elle ne nécessite pas pour autant le deuil du féminin ni de la féminité, bien au contraire. 

Le dégagement du maternel

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la pulsion, poussée toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie aux angoisses de dévoration, d’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion, et à l’horreur de l’inceste. 

Si la ménopause est restée longtemps un sujet gênant, censuré, même en psychanalyse, c’est parce qu’elle concerne la génitalité d’une femme dont l’âge renvoie au sexe et à la jouissance d’une mère, lesquels sont le tabou par excellence. 

Et pourtant, ce peut être le moment pour les femmes, libérées de la procréation et du maternage, de dégager leur corps de celui de leur mère. Il y a possibilité pour elles de faire le deuil de ce que la mère n’a pas pu leur donner et qu’elles continuaient inconsciemment à attendre d’elle, attente qu’elles ont souvent prolongée à l’égard du compagnon, comme de l’analyste. Le sacrifice à la mère primitive archaïque que manifestent les pathologies du féminin, anorexie-boulimie, les phénomènes de frigidité peuvent ne plus avoir de raison d’être. L’érotisme féminin de jouissance peut parfois enfin se libérer. Reste alors le problème du partenaire. 

Des temps contradictoires

Ce que nous avons vu à propos du bébé fille par rapport à sa mère se reproduit chez la femme adulte devenue mère. Elle n’élève pas d’enfant dans la jouissance. La mère n’est plus amante, l’amante n’est plus mère. La réalisation sociale, dite « phallique » de la femme est antagoniste à celle de sa vie érotique, comme à celle de sa vie de mère. C’est le destin d’une femme que de se vivre déchirée entre ces contradictions et ces antagonismes. 

Ceci à la différence du destin de l’homme, pour qui la vie érotique, le projet paternel et la réalisation sociale vont dans le même sens, celui de la conquête, celui de l’accomplissement phallique.

Tant que la femme est mue par son désir de réalisation personnelle – aussi légitime et souhaitable soit-il, dans le milieu social et économique – son envie du pénis, ses défenses anales risquent d’opposer une résistance de rivalité à l’effraction de l’amant, celui de la jouissance.

La maternité, qui réalise également la plénitude, l’accomplissement et le comblement

« phallique » de la béance féminine, peut s’opposer à la pénétration de l’amant de jouissance. L’enfant, prolongement narcissique, substitut du pénis manquant, et « jouet érotique », comme le dit Freud, vient remplacer bien souvent le désir érotique pour un homme, relégué alors à la fonction de mari-père protecteur. 

S’il est extrêmement difficile, pour une femme, de créer, de se réaliser socialement dans le régime totalitaire qu’est bien souvent la famille, il n’est guère plus facile d’y vivre une relation de jouissance. L’une comme l’autre de ces réalisations ne peut se faire sans culpabilité, consciente ou inconsciente, sans un sentiment de trahison de la famille. Peut-être de la même manière qu’à l’adolescence.

Une relation de jouissance bien souvent reste non dite et interdite, tant elle peut représenter un triomphe sur la mère de l’adolescence, la trahison d’une mère au foyer insatisfaite, n’ayant pas rempli la promesse de la jouissance sexuelle fantasmée dans la scène primitive de la petite fille œdipienne. Et une trahison du mari-père protecteur.

Il est souhaitable qu’une conciliation ou réconciliation s’opère, chez la fille, entre le féminin érotique et le maternel, sur le corps de sa mère, pour que ces deux capacités féminines, tout en restant en tension, puissent s’allier sans clivage dans son futur corps de femme et de mère. Pour que le fait d’être pénétrée, de recevoir le pénis pour la jouissance sexuelle ne soit pas en conflit avec le fait de garder, nourrir et faire croître un enfant en elle. Et que toutes ces jouissances dans le même lieu ne soient plus un objet de scandale.

Sur la route de Madison : l’histoire d’une femme sans histoires, bonne épouse et bonne mère. Rencontre d’un amant de jouissance. Bouleversement total. Elle est déchirée : soit partir avec l’amant, soit choisir sa famille, ce qu’elle fait, dans une grande souffrance. Quinze ans plus tard, après sa mort, ses deux enfants devenus adultes et en couple, découvrent le journal de leur mère amante. Réactions diverses du garçon, furieux, et de la fille, bouleversée. Mais un changement va se produire. Alors que les deux couples étaient en conflit, au bord de la rupture, ils vont se retrouver amoureux. La mère amante a fait rejaillir le flot libidinal. 

L’essentiel n’est-il pas, pour une femme, d’avoir pu vivre, physiquement et psychiquement, ces trois expériences : être femme-sujet, mère et amante ? Et n’est-ce pas un destin exceptionnel que de les vivre toutes avec le même homme, et jusqu’à la fin de la vie ? 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 10 mai 2012

Références

  1. Cf. Schaeffer J., « Horror feminae », in Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) Paris, PUF, coll. “ Epîtres ”, 1997, Coll. « Quadrige » Essais, Débats, Postface de René Roussillon, 2008.
  2. D. Braunschweig., M. Fain, La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, PUF, 1975.
  3. Freud S. (1925), « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970.
  4. Winnicott D. (1966), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme ». Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 7, Paris, Gallimard, 1973.
  5. Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.

La terreur de la dépendance comme expérience fondatrice du maternel

Cette conférence, qui a eu lieu le 1er février 2012, a été publiée à Le Carnet psy, n° 168, février 2013.

Aborder le maternel nous place dans de multiples paradoxes qui font osciller les représentations entre des points extrêmes : ainsi les figures de mères terrifiantes ne manquent pas dans la littérature et la mythologie. L. Abensour dans le rapport du récent congrès du CPLF sur le maternel [1] mettait en évidence « une ombre derrière toutes les figures de mères », et la part de sauvagerie maternelle liée à « ce pouvoir exorbitant de donner la vie comme la mort ». Mère terrifiante donc, figure de sauvagerie et de toute puissance, d’un côté…

…et de l’autre, image fragile de « femme au bord de la crise de nerfs » pour qui la folie est la norme, si l’on prend pour base le paradoxe de Winnicott, fondement incontesté de tous les travaux sur la parentalité et sur la dite : « dépression du post-partum ».

Dépression post-partum

 Cette entité clinique a largement débordé le cadre des consultations et de la littérature spécialisée. Le «baby-blues» a connu un large succès médiatique, vraisemblablement fondé sur l’universalité de cet état, éprouvé à des degrés divers par toute jeune mère: dans les suivis des grossesses, il n’est pas rare que les futures mères soient prévenues par leur médecin, dans une intention prophylactique, de la survenue probable du « baby blues » quelques jours après l’accouchement. 

On pourrait dire : « vous serez déprimée, c’est normal ! » Un paradoxe donc. 

Paradoxe de la folie normale

« La préoccupation maternelle primaire », article bien connu de Winnicott [2] est souvent cité en référence, mais il me semble important de le reprendre dans ses détails. Pour que le bébé se développe de façon satisfaisante, « l’établissement de son moi doit reposer sur un sentiment continu d’exister » qui ne peut être procuré par la mère qu’à la condition qu’elle « parvienne à cette maladie normale qui lui permet de s’adapter aux tous premiers besoins du petit enfant avec délicatesse et sensibilité » (p. 171).

Une mère « normalement dévouée à son enfant » doit être « capable d’atteindre ce stade d’hypersensibilité… pour s‘en remettre ensuite » (p. 170) : c’est à cette condition qu’elle pourra s’identifier à son enfant et s’adapter de la façon la plus étroite à ses besoins. 

Être normale c’est être dans cet état pathologique. Mais Winnicott va plus loin en disant : « qu’il s’agit d’un état psychiatrique très particulier de la mère :

  • qu’il se développe graduellement pour atteindre un degré de sensibilité accrue pendant la grossesse et spécialement à la fin
  • qu’il dure encore quelques. semaines après la naissance de l’enfant ; 
  • que les mères ne s’en souviennent que difficilement lorsqu’elles en sont remises ; j’irais même jusqu’à prétendre, dit-il, qu’elles ont tendance à en refouler le souvenir. 

 Cet état organisé (qui serait une maladie, n’était la grossesse) pourrait être comparé à un état de retrait, à un état de dissociation, à une fuite, ou même à une perturbation se produisant à un niveau plus profond tel qu’un épisode schizoïde dans lequel un certain aspect de la personnalité prend temporairement le dessus. 

 (J’introduis le terme de « maladie » parce qu’une femme doit être en bonne santé pour, à la fois développer cet état et en sortir lorsque l’enfant l’en délivre. Si l’enfant venait à mourir, l’état de la mère se révèlerait brusquement pathologique) 

Le paradoxe est fort, et les mots choisis par Winnicott aussi : le bébé a besoin pour être normal que sa mère soit folle ; si elle ne l’est pas ce n’est pas normal ….et c’est le bébé qui rend cette folie normale.

Il me semble utile de nous référer à l’ensemble des positions de Winnicott, que j’ai rappelées assez largement, car elles me paraissent souvent considérées, et citées, comme des énoncés dont le sens n’est pas forcément bien compris. 

  • Je vais expliciter ce paradoxe folie/normalité à l’aide de quelques exemples qui nous feront entrer dans ce sens et en percevoir la réalité clinique car il ne s’agit pas chez Winnicott d’une figure de style, mais d’une description clinique
  • Le « normal » de la jeune parentalité est l’ « anormal » de toute autre relation. 

Si je dis en regardant mon interlocuteur : « mais qu’est-ce qu’il veut ? Pourquoi il me regarde de cette façon ? Pourquoi met-il ses doigts comme ça ? Est-ce que ça veut dire qu’il m’en veut, qu’il est fâché contre moi ? Il pense du mal de moi ? Il pense que je lui ai fait du mal, que je ne lui donne pas ce dont il a besoin ? Il a froid, ou il a faim, ou il voudrait être ailleurs ? Il ne veut pas de moi ? » 

Tout un chacun va immédiatement penser que je suis « parano », terme arrivé dans le domaine public et le vocabulaire courant. 

Un psychiatre va se demander si je commence un délire psychiatrique, chercher à savoir depuis quand cela a commencé, si cela a évolué ou augmenté et essayer d’évaluer à partir de quel moment il faudra penser à m’hospitaliser ; il cherchera à estimer quel lien est maintenu avec la réalité, à évaluer s’il s’agit d’un délire d’interprétation, de persécution, ou si je suis dans un état chronique de paranoïa sensitive ! 

Ainsi, si je scrute attentivement mon interlocuteur en me demandant ce qu’il me veut et si j’interprète tout comportement comme un signe qui m’est adressé, on va à coup sur penser que ce n’est pas normal ! 

Mais si je suis une jeune maman qui se demande si, quand son bébé pleure de cette façon ou se tortille, cela veut dire qu’il a froid, ou faim, si son lait est responsable du mal au ventre de son bébé, et qui scrute les moindres expressions de son visage pour les interpréter, on va au contraire se dire que c’est bien normal, qu’elle fait son travail psychique de maman qui apprend à connaitre son bébé. 

  • De la même façon si je reviens 20 fois vérifier que j’ai bien fermé la porte, ou éteint le gaz, on va me trouver hyper anxieuse. Un psychiatre va essayer d’évaluer s’il s’agit d’une névrose obsessionnelle, estimer quelle restriction de la vie sociale ou affective cela entraine (si par exemple je ne sors plus de chez moi de peur d’avoir oublié de fermer le gaz) 

Mais si je suis une jeune maman qui va 20 fois vérifier que son bébé dort, ou respire encore on va trouver cela tellement normal qu’on va m’offrir en cadeau de naissance un audi-baby pour que je puisse rester branchée en permanence sur mon bébé ; et on trouvera bien normal que toute vie sociale soit interrompue ! 

  • De même si je me mets à vouloir stériliser les boutons de porte, à évaluer l’environnement en termes de contamination on parlera de « folie de la ménagère » ou de névrose phobique 

Alors que bien évidemment l’extrême précaution sanitaire des jeunes mamans et l’assainissement de l’environnement sont considérés comme normaux, (pour ne pas parler de la prescription de stérilisation des biberons), et font au contraire l’objet des recommandations des professionnels.

  • si on est absorbé exclusivement par un seul sujet ou une seule personne, on va parler, d’obsession, de problématique monomaniaque… mais bien sûr on considèrera comme normal qu’une jeune maman soit exclusivement préoccupée par son tout jeune bébé et entièrement consacrée à lui. 
  • les modifications d’humeur sont tellement connues et admises comme normales chez la femme enceinte et ensuite chez la jeune mère qu’elles ont un nom, on ne les appelle pas « caprices » comme dans le vocabulaire courant, ou troubles caractériels ou dysthymiques comme dans le vocabulaire spécialisé. On les appelle « envies » de la femme enceinte, on les considère comme normales…tout le monde sait qu’elles existent et qu’il faut les respecter !

Les exemples peuvent être multipliés à l’infini de ce chevauchement du normal et du pathologique où on va s’inquiéter pour la santé psychique d’une personne présentant certains comportements qui seront considérés comme normaux chez la jeune mère. Selon Renaud [3] « même le chat pépère elle en dit du mal sous prétexte qu’il perd ses poils… depuis qu’elle est en cloque » 

Cette « maladie normale de la mère » n’est pas seulement contingente, elle est indispensable, car elle correspond à la nécessaire modification du champ perceptif et à l’élargissement des moyens de communication vers une prise en compte du langage corporel non-verbal. 

  • Mais la vraie folie est liée au fait que le corps devient habité, et habitacle pour un autre corps qui s’y développe : un corps étranger et faisant partie de soi. Tous les films de science-fiction type « alien » parlent de cette terreur de prise de possession de l’intérieur par un autre, et d’un étranger qui s’y développe. 

L’accouchement, quelles que soient les conditions réelles de la naissance, est toujours d’une extrême violence : même sans douleur, même « normal » c’est physiquement un arrachement violent et brutal, s’apparentant à une amputation. L’accouchement confronte à une expérience éminemment traumatique de perte des limites du soi : il va s’agir d’expulser une partie de soi, qui est un autre, un étranger qui a pris possession de l’intérieur et dont il faut de débarrasser sous peine de mort. 

Si on essayait de penser une métapsychologie psychanalytique de l’accouchement, on pourrait dire que les deux temps de l’accouchement ( travail et expulsion) renvoient à 2 niveaux de fonctionnement psychique : le temps du travail confronte au travail du corps, éventuellement à la douleur, en lien avec les niveaux névrotiques de l’organisation psychique), le temps de l’expulsion renvoie à des niveaux psychotiques de la personnalité il est vital et urgent sous peine de mort d’ expulser, d’arracher une partie de soi….

  • paradoxe qui percute vie et mort

 Lorsqu’on peut avoir accès aux représentations associées à la première perception du bébé, ce qui est assez rare car elles font l’objet d’un refoulement massif, il s’agit le plus souvent de représentations « folles », aux confins du vivant et du non vivant, de l’humain et de l’animal : par exemple l’ image d’une poupée blanchâtre et désarticulée, d’un bébé à tête d’aubergine, un bébé–aubergine, vision d’un bébé chat ensanglanté….et autres visions effrayantes d’un monde de cauchemar où des monstres pourraient sortir de ce chaudron de sorcière où se fabriquent les bébés. 

On voit bien comment les scénarios délirants peuvent se construire sur ce vécu : les bouffées délirantes, trois fois plus fréquentes dans la population des récentes accouchées que dans la population générale, ont reçu le nom spécifique de « psychoses puerpérales Elles sont l’illustration de cette folie « normale » que l’expérience psychique de la grossesse et de l’accouchement peut faire basculer dans la « vraie » folie 

La dépression 

Des travaux nombreux ont essayé de préciser le tableau clinique ; leurs résultats sont globalement concordants entre beaucoup de travaux américains (Tronick, Field, Murray…) et les travaux français (Guédeney, Le Nestour, Rosemblum, Cramer…)

Une rapide synthèse permet d’évaluer, suivant les travaux, entre 10 et 30% de taux des états dépressifs spécifiques du post-partum, avec un pic dans le premier trimestre et globalement la 1ère année du bébé. Sur cette « estimation », on « estime » à seulement 3% les états dépressifs reconnus comme tels et donc traités. 

Le tableau clinique n’est pas si diffèrent des tableaux de dépression névrotique mais la thématique exprimée englobe le bébé et la position maternelle : anxiété, tristesse, larmes, débordement, crainte de ne pas être à la hauteur, d’être une mauvaise mère, sentiment d’épuisement, insomnies…Les manifestations dépressives plus légères concernent elles prés de 70% des nouvelles mamans.[4]

  • Certaines semblent mieux armées que d’autres pour y résister, et dans cette rubrique il est particulièrement intéressant de constater l’impact des conditions extérieures, ou des facteurs prédisposant : l’absence de formation professionnelle, l’arrêt du travail définitif avant la naissance, un congé maternel de courte durée, la séparation du bébé et de la maman juste après la naissance, un faible niveau socio-économique ( 1/3 des mères à bas revenus…), l’absence de support familial, des relations conflictuelles avec le partenaire, l’absence de figures substitutives pouvant s’occuper du bébé, un déménagement récent…

Une vignette clinique permet d’illustrer un impact extérieur venant faire écho à une faille intérieure qui se trouve ainsi durablement renforcée.

Il s’agit d’une séance de début de thérapie pour une patiente qui a 2 enfants :

Elle parle de l’impression de tristesse que lui laisse son enfance, sans pouvoir la raccrocher à des traumatismes ou des événements déterminants. Elle était fille unique, et se souvient surtout de gris et d’ennui… Elle pensait qu’avoir des enfants serait avoir une harmonie. Elle souhaitait une proximité affective et se reproche d’avoir tout gâché …Elle voulait tellement que ce soit différent pour ses enfants de ce qu’elle a gardé comme impression de sa propre enfance…

  • Je souligne la très grande importance pour elle d’avoir des enfants, une famille, et lui demande combien elle voulait d’enfants.

Elle dit qu’elle en aurait voulu 4 …et fait un commentaire d’autodérision sur le fait qu’elle s’en sort si mal avec seulement 2

Je dis que c’est comme si elle avait été très déçue ? 

Et comme elle approuve vivement, je lui demande à quel moment elle a ressenti cette déception.

Elle raconte alors une première grossesse heureuse, mais Marc a été chouineur tout de suite à la naissance ; elle avait l’impression de ne jamais pouvoir le satisfaire…Elle a été soulagée de reprendre son boulot et se souvient de sa culpabilité lorsqu’elle traînait pour rentrer a la maison.

Je demande sur quoi portait cette déception

Elle me raconte alors un accouchement à 7M1/2, pour un bébé de 2Kg 4 n’ayant pas nécessité de couveuse ; mais l’allaitement a été difficile, il tétait 2 coups puis s’endormait épuisé …elle se débattait avec des bouts de sein qu’on lui avait donnés à la maternité, elle ne sait pas pourquoi …pour faciliter sûrement ? Elle se souvient d’une puéricultrice qui avait dit que si elle n’y arrivait pas c’est que « au fond elle ne voulait pas » …. Elle s’en souvient comme d’une matrone qui lui paraissait énorme et avait l’air de tout savoir. 

Elle s’était effondrée en pleurs et était passée au biberon en tirant son lait…Que pouvait-elle faire avec ses doutes face à cette certitude ….qui la jugeait incapable au fond. Les 2 fois elle est sortie de la maternité en se sentant incapable et différente des autres mères.

  • Je demande d’où venait ce modèle maternel chaleureux différent de son expérience personnelle qui lui avait donné envie d’avoir une famille nombreuse ?

Elle ne sait pas, peut être des amies peut –être la littérature… puis elle se souvient que chez sa grand-mère paternelle il y avait beaucoup d’enfants ; son père avait 12 frères et sœurs, il y avait plein de petits enfants, c’était super chaleureux …pour elle les enfants c’était la fête… on disait dans le village « quand Julie chante c’est qu’elle est enceinte »….sa grand-mère, rien ne semblait lui poser problème ….à la différence de sa mère pour qui tout pesait et qui n’avait aucun enthousiasme. D’ailleurs la grand-mère faisait des réflexions à la cantonade qui blessaient sûrement sa mère ; elle disait par exemple qu’ « avoir un seul enfant c’est comme n’en avoir aucun »

Je lui fais remarquer que c‘est comme un jugement qui dirait que « dans le fond » un et aucun c’est pareil ; comme avoir des difficultés pour allaiter un bébé, né un peu trop tôt et fatigable dans cette performance physique que cela représente pour le bébé, c’est « dans le fond » ne pas avoir envie d’allaiter. 

  • Je dis qu’en somme elle se serait trouvée confrontée à la maternité à une grand-mère matrone, qui lui aurait dit qu’elle n’était pas faite pour avoir des enfants, qu’elle n’était pas capable. C’est ce qui l’a empêchée de penser simplement que cette personne, même puéricultrice, disait des bêtises… car elle y a vu sa grand-mère.

 Dans cet exemple on peut dire que la rencontre entre l’attaque extérieure de la « matrone » et l’image intérieure de la grand-mère met l’attaque à l’intérieur. Tout se passe comme si la grand-mère qui a servi de modèle maternel idéalisé se retournait contre la jeune mère : contre cela il n’y a plus de défense possible. 

Une impressionnante crise d’identité

Toute expérience de la vie entraîne des modifications psychiques, et donc une crise d’identité relative, mais aucune ne suppose un changement aussi radical de position que l’accès à la parentalité.

Pour la mère cela fait suite à d’autres mutations brutales : 

  • la grossesse représente un changement corporel extrêmement rapide sans aucun équivalent dans l’histoire biologique normale d’une personne. L’expérience de la grossesse et de son déroulement constitue une nouveauté sans précédent dans l’histoire biologique normale d’un individu. . Dans ce temps extraordinairement court de 9 mois, la femme va voir son corps se transformer d’une façon radicale, pour se transformer à nouveau après l’accouchement, dont on vient de voir qu’il représente une expérience éminemment traumatique. 

Etre enceinte, c’est se confronter à l’ « incroyable mais vrai » gardé au fond de soi depuis les années d’enfance : quand tout enfant se demande comment on fait les bébés, il élabore ce que les psychanalystes appellent ses « théories sexuelles infantiles ». La grossesse est la véritable étape suivante de ces questionnements anciens, qui ont été diversement élaborés suivant les avatars de l’histoire personnelle de chacun, et se trouvent alors mis à l’épreuve de la réalité. (Sous tout désir de faire un enfant se cache le désir de vérifier et de voir « comment on fait », de vérifier cet incroyable ) 

Les symptômes durant la grossesse, ou la façon d’en vivre et supporter les désagréments, auront bien souvent un lien avec la survivance de ces anciennes théories infantiles qui ont une incidence directe sur les troubles de la naissance : derrière les blocages dits « faux travail », on va pouvoir retrouver les anciennes théories, de bébé-caca par exemple ; derrière les dites « envies » se dissimulent les anciennes théories orales sur la naissance. Les troubles de la grossesse chez la femme, mais également ceux décrits comme « couvade » chez l’homme (prendre du poids, douleurs intestinales, fistules anales et autre hémorroïdes) remettent à l’ordre du jour les anciennes théories sexuelles infantiles car cette étape en constitue la dernière phase, l’ultime observation confrontée aux théories anciennes. 

La grossesse est donc à la fois un bouleversement physique et psychique, qui se traduit obligatoirement par la fragilité émotionnelle de la jeune femme à cette période. 

  • L’autre point d’extrême fragilité dans ce bouleversement émotionnel est que l’arrivée d’un nouveau bébé, dans l’ensemble de la constellation familiale, va bouleverser la totalité de la chaîne générationnelle. Les rêves de la future jeune mère peuvent être très clairs dans leur contenu apparemment morbide et traumatisant du fait de l’abaissement des résistances que M. Bydlowski appelle « transparence psychique » : ainsi le rêve de mort de la mère est très fréquent chez les femmes enceintes.

 Mais il me semble utile de considérer le rêve non pas seulement classiquement, comme la réalisation d’un désir, mais comme le signe d’un travail d’élaboration : une tentative de traduire en langage du rêve les pensées concernant cette nouvelle situation psychique. Le rêve de mort de la mère devient ainsi la mise en langage du rêve de ce qui se passe sur un plan symbolique lorsque la jeune femme, enfant jusque là de sa mère, va devenir mère à son tour et prendre cette place de mère, c’est-à-dire précisément de sa mère, et ainsi la tuer (elle sera désormais la grand-mère) Je considère qu’il est dans ces cas toxique d’interpréter des fantasmes meurtriers. 

Le père est aussi confronté à ses anciennes théories sexuelles infantiles, pour lui aussi la chaîne générationnelle se repositionne, pour les enfants déjà là aussi …et nous avons donc une extraordinaire configuration de crise ! (Esther Bick a décrit ce qui se passe pour l’ensemble des membres de la famille en termes de crise d’identité). 

Ces idées ont été depuis Winnicott bien connues et explorées et constituent le socle que je tenais à rappeler avant d’exposer des idées plus personnelles et de proposer quelques hypothèses et propositions cliniques qui en découlent. . 

Impact de la dépendance

Winnicott origine la peur de la femme dans la non reconnaissance que « le bébé est sous la dépendance absolue de la mère et de sa capacité d’être en état de préoccupation ». 

Mais les femmes l’éprouvent également, tout particulièrement les mères, et selon moi cette peur peut aller jusqu’à la terreur : cette peur de la dépendance concerne toutes les jeunes mères et constitue le point de départ obligé des mutations psychiques de la maternité. 

  • Le traumatisme de la naissance pour les parents [5] 

La rencontre avec le bébé constitue une expérience traumatique débordant les capacités du psychisme pour y faire face : cela nécessite pour la mère un réaménagement fondamental et immédiat de tout son fonctionnement psychique. Cette découverte de la dépendance est brutale, il n’y a pas de gradation, ni d’apprentissage, ou d’évolution.

Qui plus est à la dépendance physique, se rajoute la dépendance psychique absolue, à laquelle seule l’expérience de la parentalité confronte: le bébé dépend de sa mère pour se construire psychiquement, pour devenir une personne. Le bébé est obligatoirement prématuré et cette découverte de la dépendance absolue et totale du bébé vis-à-vis des soins de ses parents pour sa survie est également brutale et sans préparation. 

Cette expérience de la dépendance absolue d’un autre vis-à-vis de soi, à la fois physique et psychique, est une expérience unique dans la vie et un choc traumatique pour la mère ou toute personne qui occupe la nécessaire fonction maternelle. On n’est pas « un peu » parent, on le devient d’un coup, brutalement, quand on a le bébé dans les bras 

Le bébé va se construire en fonction de ce qu’est sa mère, ce qui se manifestera à travers ce qu’elle fait avec lui et pour lui : le sentiment de responsabilité de la jeune mère est à juste titre écrasant [6] 

  • Faire face à cette situation entièrement nouvelle et singulière suppose une mutation profonde du psychisme parental et psychiquement un changement d’état: il n’y a pas de préparation possible, pas d’adaptation, du fait de cette transformation par l’expérience il deviendra radicalement différent de ce qu’il était auparavant, et par conséquent, différent de celui des non-parents.

 Mon hypothèse personnelle est que ce que j’appelle « traumatisme de la naissance pour les parents »,c’est-à-dire la découverte de la dépendance totale du bébé , constitue, le point commun sous-jacent à tous les troubles du post-partum : du « baby-blues » banal à la psychose puerpérale en passant par la dépression post-natale sévère, il s’agit de la manifestation de cette identité volée en éclat, et des tentatives pour y survivre, en mettant en place des systèmes défensifs qui vont à leur tour être invalidants. Tout cela traduit le bouleversement et l’impossibilité, ou la difficulté, du psychisme à se réorganiser pour faire face aux nouveaux aspects de la réalité : c’est la définition même du traumatisme.

Les réactions de la mère après la naissance d’un bébé peuvent être envisagées sous cet angle comme la traduction d’un bouleversement de l’organisation psychique.

Cette transformation est une véritable mutation psychique liée au saut dans l’inconnu que représente l’arrivée d’un bébé. Mais, lors d’un saut dans l’inconnu on va mobiliser aussi tous les moyens défensifs que l’on a à sa disposition : pensée magique, recours à des principes, rigidité, garde-fou, structures pré-pensées en fonction des défenses et non des besoins internes Je parle ici de la naissance dite normale c’est-à-dire à terme et sans problème : on n’a pas de mal à y rajouter le poids du traumatisme d’une naissance pathologique, prématurée par exemple

  • le traumatisme défini par Laplanche et Pontalis [7] est un «événement de la vie du sujet qui se définit par son intensité, l’incapacité où se trouve le sujet d’y répondre adéquatement, le bouleversement et les effets pathogènes durables qu’il provoque dans l’organisation psychique. Il se caractérise par un afflux d’excitations qui est excessif relativement à la tolérance du sujet et sa capacité de maîtriser et d’élaborer psychiquement ces excitations.» )
  • Les réactions de la mère sont la traduction d’un débordement de son organisation psychique.

Les aspects nouveaux externes peuvent alors faire l’objet de différentes formes de déni pour que puisse être préservée la survie de la construction psychique interne.

  • Dans les formes cliniques extrêmes des psychoses puerpérales, cela peut aller jusqu’à la construction d’un délire qui vient prendre la place de cette nouvelle réalité incluant le bébé.
  • Dans les formes psychopathiques, le lien avec la réalité sera maintenu mais toutes les formes de rejet actif du bébé, de la maltraitance à l’abandon, manifesteront l’incapacité de la mère à concevoir le bébé comme un être dont il faut prendre soin. 
  • Il est enfin de multiples situations cliniques où le bébé devient le support des projections de la mère dans un renversement de la relation de
    dépendance ayant une fonction de déni. 
  • Dans les situations moins pathologiques, ou considérées comme normales, les sentiments de responsabilité, de débordement, d’incapacité à être à la hauteur de la tâche, d’enfermement et de solitude, avec des degrés variant de l’inquiétude à la panique, sont une constante des thèmes abordés par les jeunes mères. Ils sont l’expression des réactions à l’impact de la dépendance.

Pourquoi m’appesantir tellement sur ces points, peut-être de simple évidence ? 

Simplement pour rappeler que lorsque nous recevons des jeunes parents (peu importe leur âge réel, en tant que parents ils ont l‘âge de leur bébé), nous avons à faire à des personnes traversant une crise d’identité majeure, venant de vivre un bouleversement d’une extrême violence 

La prise en considération de cet aspect traumatique nous amène alors, lorsque nous recevons de jeunes parents, à estimer l’aspect de crise psychique comme majeur: 

la clinique de la naissance de la famille, ainsi conçue, s’apparente à une clinique post-traumatique. 

 Paradoxe de la parentalité

Th. Benedek [8] parle dès 1949 de la parentalité comme « nouvelle phase de développement » : 

Tout faire pour son bébé pourra entraîner la mère à « en rajouter » dans sa responsabilité, en ne lui laissant plus la possibilité, ou en ne le pensant plus capable de se débrouiller seul pour quoi que ce soit, 

« Je suis devenue peureuse, alors qu’avant je n’avais peur de rien » est le témoignage de nombreuses femmes à partir de la maternité. La peur de faire du mal au bébé, ou qu’ « on » lui fasse du mal, traduit l’idée d’un monde devenu dangereux du fait de la perception de sa dépendance et de la responsabilité totale de la mère dans sa mission de le protéger. Les situations, également courantes, de peur d’oublier le bébé, ou de lui faire du mal peuvent aller jusqu’à des phobies d’impulsion très impressionnantes pour les parents. 

La découverte brutale du croisement de la dépendance du bébé et de la responsabilité parentale ouvre sur la terreur d’un pouvoir de vie et de mort : les phobies d’impulsion traduisent le choc de cette découverte, beaucoup plus qu’une agressivité inconsciente vis-à-vis du bébé. 

Les cas de phobies d’impulsion que j’ai été amenée à traiter se sont trouvés rapidement résolus par le travail sur la terreur et le sentiment d’une responsabilité exacerbée par la perception d’une dépendance extrême. 

Montrer aux parents que ce qu’ils prennent eux-mêmes pour incompétence ou agressivité inconsciente est en réalité une preuve d’amour excessive, déformée par leur angoisse de « mal faire », détournée en « faire du mal », permet de leur restituer une confiance en eux-mêmes. Se croyant trop mauvais, ils se découvrent trop bons, ce qui est plus facile sur le plan narcissique. Il est aussi utile pour le clinicien de se souvenir que, quelle que soit la pathologie de la famille ou de la personne, nous avons à faire à une surcharge du fait du traumatisme de la naissance en tant que parent, et que la pathologie est la norme à cette période.

Cela suppose de ne pas chercher du coté de la haine inconsciente, ce qui dans ces conditions me parait contrindiqué [9] (de même que dans les rêves des femmes enceintes que j’ai évoqués plus haut), mais de s’appuyer sur l’observation des manifestations spontanées du bébé, en particulier sur ses possibilités d’action autonome, et de les montrer aux parents. 

L’intérêt du travail conjoint parent-bébé est de pouvoir utiliser la scène agie entre les protagonistes comme une scène fantasmatique suscitant des associations et un matériel porteur de sens. Cela suppose que thérapeute et parents puissent regarder ensemble le bébé avec attention et que les parents étayent leur capacité d’observation sur celle du clinicien et les développent.

  • Quadrature du cercle de la parentalité :

Selon mes propres conceptions [10], l’entrée dans le processus de parentalité concerne en premier lieu l’élaboration et la transformation de ces premiers ressentis de terreur et l’acceptation de la dépendance absolue du bébé. 

Le 2ème aspect, signe la « mission impossible » de la parentalité, car cette acceptation de la dépendance doit s’accompagner, dans le même temps, de la reconnaissance des possibilités autonomes du bébé : il s’agit à nouveau d’une confrontation paradoxale 

En effet à l’intérieur de sa grande dépendance, le bébé a dés le début des secteurs où il peut se débrouiller seul : ils se développeront durant sa croissance psychique, c’est-à-dire tout au long de sa vie. Mais, on ne peut penser qu’il y aurait d’abord un temps de dépendance exclusive, pour ensuite voir advenir l’indépendance et l’activité. Les deux sont présents dés le début, dans des proportions qui évolueront vers davantage d’indépendance. Encore faut-il que la notion « d’indépendance » ait été reconnue comme fonction et soutenue dans son développement. Il n’y a pas un temps « x » où cela va pouvoir commencer, c’est présent dés le début : ainsi, le nouveau-né qui tête sa lèvre dans son sommeil met en place, de façon autonome, un mécanisme qui lui permet de continuer à dormir. Si quelqu’un faisait cela pour lui, ce serait dommageable car cela handicaperait gravement la construction de cette fonction et la construction parallèle de son image de lui, son identité profonde, liée à la confiance qu’il peut avoir en lui-même et en ses propres capacités. 

  • Ainsi, la maman de Sandra n’en peut plus, elle est épuisée par les soins continus qu’exige son bébé de 2 mois ; elle ne sait plus quoi faire pour l’éveiller, se transforme en superproductrice de spectacles, mais s’épuise, ne trouve plus rien à faire ni à dire. Tout est devenu si lourd qu’elle n’aspire qu’à se coucher dés que Sandra est couchée, à la confier en crèche et à reprendre son travail, mille fois moins fatigant que celui de maman. La maman dont tout dépend ne se sent plus à la hauteur de cette tache : elle a mal au dos, des crampes dans les bras, ne peut plus sortir seule, ni accomplir seule les taches dont elle s’était fait une joie avant la naissance (habiller Sandra, la nourrir…)

La scène s’allègera considérablement lorsque nous comprendrons qu’elle s’épuise à produire des spectacles de plus en plus intéressants pour Sandra, dans l’idée que Sandra ne peut les produire elle-même. La découverte que Sandra peut aussi être active par elle-même et s’intéresser à sa propre activité plus qu’aux performances de l’objet, lui permettra de voir une force et une solidité inconnues chez son bébé : elle pourra ainsi lui faire davantage confiance, et du même coup restaurer sa confiance en elle-même.

Les mamans terrifiées et hyper anxieuses vont considérer que le bébé ne peut rien réaliser sans elles et confondre toute difficulté ou toute frustration du bébé avec une manifestation de souffrance. 

  • La maman de Carole est hyper anxieuse. Elle considère que son bébé ne peut rien réaliser sans elle et elle veut lui épargner toute souffrance, mais aussi toute difficulté ou toute frustration, et même tout effort, confondu pour elle avec une souffrance. 

Carole est ainsi devenue experte dans l’art de faire bouger sa mère. Elle est très passive, ne prend pas les objets, ne joue pas avec ses mains, et à 6 mois, ne manifeste aucune velléité pour s’asseoir, ni pour bouger ou se déplacer d’aucune façon. Lorsqu’elle est mise assise et souhaite changer de position, elle se laisse simplement couler sur le coté et attend que sa mère l’installe dans une meilleure position. Sa maman avait arrêté de travailler pour s’occuper d’elle : avec ce système elle est occupée à temps plein et au-delà ! 

Au fil de nos rendez-vous, elle apprend à se rendre compte de ce qu’elle agit elle-même, et à voir ce que fait son bébé. Elle commence à pouvoir laisser un temps de latence avant d’intervenir, et nous voyons Carole commencer à s’intéresser à ce qu’elle fait elle-même. Elle dépend moins des spectacles de hochets, nounours etc. que sa mère organisait pour elle en permanence. 

Nous découvrons que leur vie est jalonnée de rituels complexes qui occupent tout le temps de la maman. Ainsi, elle endort Carole, lui entourant la tête de certaines peluches, recouvertes d’un lange doudou, qu’elle frotte sur son nez. La maman m’explique ce rituel au cours d’une séance où Carole a manifestement sommeil. Elle attrape une peluche faisant partie du matériel des séances, la frotte sur son nez et la rejette avec un hurlement de rage. La maman est catastrophée et écrasée de culpabilité de n’avoir pas pris ses peluches habituelles sans lesquelles elle pense qu’elle ne pourra parvenir à l’endormir. Mais nous remarquons, et je le commente, que Carole a attrapé un autre jouet, un cube en mousse molle recouvert de tissu. Il semble mieux convenir et elle le frotte sur son nez en fermant les yeux. La maman comprend alors avec mon aide que Carole a la capacité autonome de s’endormir : elle cherche activement à reconstituer ses conditions minimales habituelles, qui lui permettront de s’endormir en trouvant un objet aux caractéristiques tactiles similaires à celles de ses peluches d’endormissement. Elle n’a nul besoin que sa mère « l’endorme » ; elle est dans une « prison dorée » où tous ses désirs sont satisfaits avant même d’être exprimés. Elle n’a plus qu’à renoncer, y compris à les ressentir, et s’en remettre à sa mère pour toute satisfaction. 

Mais c’est un cercle vicieux qui s’installe très vite, car la passivité du bébé renforce la mère dans l’illusion qu’elle est indispensable, et son bébé incapable. De fait il le deviendra vite car c’est toute sa construction psychique qui sera ainsi entravée. 

Devenir parent suppose donc de pouvoir faire en même temps une chose : percevoir et accepter la dépendance, ce qui va dans le sens du holding, « tenir », et son contraire : percevoir et encourager l’indépendance, ce qui va dans le sens de « lâcher » . 

C’est à nouveau un paradoxe. 

  • résoudre le paradoxe de la double composante indispensable pour le bébé, d’un objet qui à la fois tienne et s’offre à être tenu, passe par le regard et l’articulation des expériences de tenu/lâché en continu dans les échanges relationnels entre les deux partenaires.

L’attention portée à l’autre permet d’ajuster le lâchage au moment où l’enfant est prêt à se saisir lui-même. L’attention est ce qui permet de lâcher sans lâcher, de lâcher tout en continuant à tenir. C’est l’attention qui permet de maintenir un lien souple et sûr et permet l’articulation dans un rythme souple et ajusté où il n’y a pas d’intrusion, d’invasion de l’espace de l‘autre, pas de contention. 

Cela suppose que le partenaire de la relation, soit présent et actif sur un mode particulier : être actif émotionnellement et psychiquement ne signifie pas obligatoirement agir. Il faut pour cela que la mère soit suffisamment solide pour ne pas avoir besoin d’être tenue par le bébé dans un renversement des rôles. Suffisamment « hors dépression », comme on dit « hors d’eau », car si on se noie soi-même et si on ne sait pas nager on ne peut porter secours à personne.

La capacité indispensable de l’objet est donc de participer activement sur un plan interne émotionnel, qui va constituer le guide de ces échanges rythmiques s’apparentant à une danse et une musique opérant comme un fil continu entre mère et bébé. 

L’attention permet de résoudre le paradoxe de la nécessité d’être actif sans action [11] et d’éviter le recours à des objets-prothèses permettant le déplacement de la confiance manquante dans ses propres capacités et qui constituent de véritables entraves au développement de cette nouvelle phase du psychisme. (Matelas de bain, baby relax, sièges en tout genre…évitent l’angoisse des parents par exemple de laisser le bébé se noyer, mais ne lui permettent pas de faire cette mutation psychique qui permet de prendre confiance dans les capacités du bébé et dans les siennes propres en tant que parents ; problématique sécuritaire d’entrave à l’autonomie et de déresponsabilisation que l’on voit se poursuivre jusqu’à l’adolescence [12]) 

Sur le plan intrapsychique

Je vais m’appuyer sur les récents développements qu’a proposés Julia Kristeva à travers le concept de reliance [13]: cette conception d’un érotisme maternel spécifique issu de l’expérience de la maternité, permet un éclairage et un approfondissement de mes propres propositions [14].

  • Sur le plan intrapsychique, la proposition de reliance, nous permet de préciser que la mère est confrontée à une modification de son économie pulsionnelle qui l’amène à déployer un érotisme spécifique. Julia Kristeva parle dans l’expérience de la maternité d’une « fulgurance », d’un « surgissement », d’une « saisie immédiate » qui correspond à ce que je traite comme traumatisme et débordement par le paradoxe, c’est-à-dire les aspects profondément contradictoires de l’expérience.

L’énergie sous-tendant la reliance, est ancrée dans le clivage originaire. Elle définit « une économie spécifique de la pulsion », non pas classiquement conçue comme pulsion inhibée quant au but, (« ni refoulement ni sublimation» nous dit Julia Kristeva), mais « contre-investie en représentation psychique, fixée donc en inscriptions ». Cela ancrerait ainsi le maternel dans les tout débuts de l’expérience de vie et de l’organisation pulsionnelle. Une part de la violence de cette expérience réside ainsi dans le surgissement d’aspects du fonctionnement somato-psychique liés à l’« inconscient non refoulé [15] », « mémoire amnésique » des psychanalystes. 

 « Expérience », « passion » « irréductible à une fonction symbolique comme l’est la fonction paternelle, » elle comporte « naturellement », nous dit Julia Kristeva, le vide et l’effondrement. Cette traversée du vide et de l’effondrement, à la fois vécu et tentation, résulte, selon mon propre éclairage, de la violence de la confrontation entre des extrêmes, qui entraîne un revécu des expériences originaires en termes d’être tenu ou d’être lâché [16]. 

Pour survivre, il est nécessaire de les faire coexister, de les relier, à l’aide de ce que Julia Kristeva montre bien comme une force pulsionnelle vitale, une « vocation » à l’investissement de l’état d’urgence de la vie. La métaphore du stabat mater qu’elle utilise illustre cette fonction maternelle essentielle de tenir.

  • Je rajouterai l’hypothèse que le maternel fait retrouver de façon traumatique, dans une régression et une identification très profonde avec le bébé, le versant instinct et attachement du pulsionnel des origines, avant qu’il ne se pulsionnalise et se sexualise [17]. 

Cette plongée régressive dans les premiers temps de la construction psychique, balayant les acquis développementaux, peut être une source interne de terreur sans nom et conduire à une sexualisation défensive de l‘investissement de l’objet-bébé lorsque le circuit pulsionnel s’emballe en « libido d’amante », sur le mode érotique déjà connu et disponible : c’est l’hypothèse que je ferais pour les moments de décharge orgastique au moment de l’allaitement [18] vécus par certaines mères.

Encore une fois c’est un paradoxe, car il ne s’agit pas selon moi d’un rapprochement trop grand qui se sexualiserait, contrairement à ce que les apparences, et la culpabilité des femmes vivant cette expérience, pourraient laisser entendre; au contraire cela représente une mise à distance de cette étrangeté profondément régressive et de l’inquiétante étrangeté de la fulgurance de la fusion corporelle avec le bébé dans le corps à corps de l’allaitement. 

Il s’agirait alors de prendre des voies connues (la sexualisation dans la décharge orgastique) plutôt que de risquer d’être happée dans la régression d’une désorganisation psychique qui ramènerait à la préhistoire de l’organisation pulsionnelle [19]. 

En conclusion

Se situer dans une perspective de clinique post-traumatique et dans les aléas et difficultés de la reliance, a des conséquences importantes sur le plan de la clinique de la parentalité.

Deux aspects me semblent essentiels dans l’abord thérapeutique:

  • Tout d’abord reconnaître, nommer, et aider les patientes à reconnaître et nommer le sens de traumatisme et de terreur que suscite l’expérience de la confrontation à la dépendance. 

Le plus souvent, cela n’apparaît pas spontanément sous cette forme et fait l’objet d’un refoulement, d’un déplacement, voire d’un déni. Ce travail de reconnaissance apporte un soulagement immédiat et ouvre la voie à une analyse des modalités défensives contre ces affects éprouvés et réprimés ou effacés : dans les termes proposés par Kristeva, cela ouvre le champ au travail de la reliance. 

Chez une maman qui «n’a pas senti ce dont parlent les autres femmes, ce grand élan de tendresse, non juste l’angoisse [20]», prédomine, selon moi, la terreur non reconnue comme telle : la solution de cette « mère au sac vide », froide et peu contenante, a été de « vider son sac » de tout affect pour effacer ces affects de terreur impossibles à relier. 

  • La perception des capacités du bébé diminue l’angoisse suscitée par sa dépendance. L’observation attentive du bébé est ici essentielle [21]; elle suppose de pouvoir suspendre la tendance à l’action/réaction en étayage sur la capacité d’observation du thérapeute qui va lui-même suspendre sa tendance à la réaction interprétative. L’étayage dans la relation transférentielle permet la remise en route du circuit pulsionnel entravé dans sa fonction de reliance et de supporter et élaborer l’impact de la violence des paradoxes dans l’expérience de la maternité.

 

Notes et références

  1. L’ombre du maternel. Revue Française de Psychanalyse, N°5, 2011.
  2. Winnicott, La préoccupation maternelle primaire, 1956, in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1980, pp. 168-175.
  3. Renaud, En cloque (1983).
  4. Ricchard E. Jones, Kristin H. Lopez: Human reproductive biology, Elsevier.
  5. R. Prat, Le miroir de la dépendance ou le traumatisme de la naissance vu du côté des parents. Devenir, Vol. 8, N° 4, 1996, pp. 7-21.
  6. C’est dans cette perspective que j’avais donné comme titre à mon livre : Responsable pas coupable, avant qu’il ne devienne Maman-bébé : duo ou duel ?, Érès, 2008.
  7. J. Laplanche et J.B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, p. 499, 1981.
  8. Therese F. BENEDEK, Parenthood as a developmental phase: a contribution to the libido theory. Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. 7, n° 3 (1959).
  9. À la différence du travail analytique individuel, le travail en thérapie conjointe vise à rétablir des conditions suffisantes de fonction maternelle pour que le bébé trouve un environnement n’entravant pas son développement : il y a une véritable contradiction d’intérêts et une urgence du timing développemental qu’on ne peut ignorer. 
  10. 1R. Prat (2008), Maman-bébé : duo ou duel ? Érès.
  11. La référence aux idées défendues par Emmi Pikler sur le rôle fondamental de l’activité spontanée du bébé dans son développement psychique, mises en application à la pouponnière hongroise de Lóczy, est ici très utile : voir E. Pikler : « Se mouvoir en liberté dès le premier âge », PUF, 1979, et association Pikler-Lóczy France : www.piklr.fr 
  12. R. Prat avec M. Cossart, S. Gabriel-Bataille, La précarité psychique. In : Delion, P. (dir.)., La méthode d’observation des bébés selon Esther Bick : la formation et les applications préventives et thérapeutiques. Ramonville Sainte-Agne, Erès, 2008, pp. 153.
  13. J. Kristeva : la reliance ou de l’érotisme maternel, ; conférence et film ; www.kristeva.fr 
  14. R. Prat (2011) : Mère terrifiante ou mère terrifiée ? la terreur de la dépendance comme expérience fondatrice du maternel ; bulletin de la SPP n°99, Avril/Mai 2011.
  15. M. Mancia (2007), Mémoire implicite et inconscient précoce non refoulé : leur rôle dans le transfert et dans le rêve. Revue française de Psychanalyse2007, vol. 71, n° 2, pp. 369-388.
  16. R. Prat (2007), La préhistoire de la vie psychique : son devenir et ses traces dans l’opéra de la rencontre et le processus thérapeutique. Revue Française de Psychanalyse, n° 1.
  17. R. Prat, P. Israël (2011), Aux limites d’être : points de vue développemental et métapsychologique, perspectives thérapeutiques. Revue Française de Psychanalyse, n°2.
  18. Von Sydow Kirsten, Sexuality During Pregnancy and After Childbirth: A Metacontent Analysis of 59 Studies. Journal of Psychosomatic Research 47, n°1, pp. 27-49, 1999.
  19. P. Israel et R. Prat, Aux limites d’être : point de vue développemental et métapsychologique, perspectives thérapeutiques. Revue Française de Psychanalyse 2/2011.
  20. C. Anzieu : exemple clinique de Rémi cité dans son rapport lors du 71ème CPLF, juin 2011, Paris.
  21. R. Prat, in : Perez Sanchez M., L’autonomie des bébés meyzieu. Césura, 1998, pp. 199-222, et Devenir, vol.12, n°3, 2000, pp. 19-45.