© Société Psychanalytique de Paris

Séminaire : Histoire de la SPP, vie institutionnelle et vie scientifique

Auteur(s) : Anne Ber-Schiavetta
Mots clés :

A partir de Novembre 2021, un groupe de recherches commencera à se réunir sur le thème suivant :

Histoire de la SPP, vie institutionnelle et vie scientifique.

Ses animateurs sont Anne Ber-Schiavetta, Thierry Bokanowski, Marie-José Gelamur Le Baud et Martin Joubert. 

Nous nous proposons d’approfondir et de renouveler la connaissance de l’histoire de la SPP. Les travaux existants – notamment ceux d’Alain de Mijolla – ainsi que les témoignages recueillis auprès de nombreux psychanalystes s’enrichiront au moyen de l’exploration des archives institutionnelles de notre Société. Leur examen – pratiqué depuis 2017, en vue de rejoindre le fonds déjà livré en 2000 aux Archives Nationales – a permis de mesurer leur importance. 

En effet, ces « sources primaires », ces documents produits par les acteurs de l’histoire de la Société au moment même de leur action, mettent en évidence la dimension et l’intérêt de sa vie institutionnelle. Or celle-ci constitue une strate de l’histoire générale laissée le plus souvent « à l’écart de la discussion », négligée, voire oubliée au profit de la valorisation de la production scientifique, la part noble par excellence. 

La mise à jour des interactions réciproques entre vie institutionnelle et vie scientifique et des changements qui s’opèrent à ce sujet au cours du temps, pourrait contribuer à un enrichissement notable de la réflexivité des membres et des AeF, susciter une compréhension plus juste de l’histoire et du fonctionnement de la SPP et peut-être au-delà, du mouvement psychanalytique dans son ensemble. 

La mobilisation dans ce sens d’un groupe de psychanalystes intéressés par un tel travail, nécessairement critique, soucieux d’éviter le piège de la transparence, tant des écrits et témoignages existants que de ces archives, est une innovation. Elle pourrait d’ailleurs contribuer à réduire l’ignorance réciproque entre chercheurs des deux disciplines, historiens et psychanalystes.

Pour approcher ce domaine, le préalable indispensable consistera à prendre connaissance de « l’existant ». Différents axes de travail se définiront progressivement suivant les centres d’intérêts des participants.

Le groupe est ouvert aux membres et aux AeF (SPP et API) intéressés. 

Il se réunira le 3° Jeudi du mois. 

La première rencontre se fera par Zoom, le jeudi 18 Novembre 2021, à 21h.

Pour s’informer, pour s‘inscrire : anne.ber.schiavetta@gmail.com 


Présentation du Centre psychothérapique de la Velotte à l’appui des concepts de Paul-Claude Racamier

Auteur(s) : Vincent REBIÈRE
Mots clés :

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CONFERENCES de SAINTE-ANNE – 11 octobre 2021

  1. Introduction 

Paul-Claude Racamier, né en 1924 et décédé en 1996, fut l’un des psychanalystes français les plus créatif et engagé dans le traitement des patients psychotiques. Membre titulaire de la SPP, il en dirigea l’Institut de Formation, et fut l’un des fondateurs du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale. Auteur entre autres du Psychanalyste sans Divan, mais aussi du Génie des Origines, il créa à Besançon, il y a 54 ans, le Centre psychothérapique de la Velotte.

Son Œuvre théorique est immense, allant du concept de maternalité psychotique avec les premières hospitalisations mère-enfant (première action parlante !), jusqu’à des concepts novateurs tels que ceux de perversion narcissique et d’incestualité, terminologies dont il est à l’origine. 

Intéressé par les fonctionnements psychotiques, schizophréniques, son attention se porte dans les années 60 sur le dispositif institutionnel et son cadre. « C’est l’institution tout entière, c’est-à-dire l’ensemble organisé de l’équipe traitante et des malades en un ou plusieurs dispositifs différenciés, c’est cet ensemble même qui doit être constamment étudié, analysé, orienté, voire même soigné », écrit-il dans le Psychanalyste sans divan. « Tout se passe comme si le territoire du moi du schizophrène s’étendait à la personne de ses parents, et plus généralement des proches auxquels il est symbiotiquement lié ». 

Il évoque des circuits médiatisés, des « relais » en tant qu’intermédiaires, « agents par qui la communication s’établit ». Il peut s’agir de personnes de l’entourage familial, mais aussi de l’entourage soignant, tout comme des objets de la réalité investis de façon toute particulière. 

Paul-Claude Racamier reformule clairement ce concept dans un article  de la Revue française de psychanalyse (1990) : En Psychanalyste et sans séance, où il écrit : « le travail de la psychose ne s’opère pas entièrement dans le sein de la psyché du sujet : il s’étend, s’extériorise et s’expulse, il se réverbère et se ramifie activement autour du sujet, dans son entourage, dans sa famille et jusque dans son milieu thérapeutique ».

Vous l’aurez compris, la psychose correspond dans ce prisme à une exportation de la vie psychique à l’extérieur de soi-même : sur l’entourage familial, l’entourage soignant, et des objets banals de la réalité (argent, vêtements, documents administratifs…) ce qu’il nommera plus tard les « vecteurs incestuels ».

Dès lors, la « cure des scissions » dans une équipe soignante est essentielle, de même que l’attention portée au CADRE institutionnel. Précisons que, pour P.C. Racamier, ce cadre est une transposition du cadre psychanalytique classique à celui de l’institution dans son ensemble, avec la dimension collective du groupe.

Ainsi, selon lui, un cadre comporte des repères précis tels que :

  • les lieux : chaque espace topographique correspond à une dimension psychique et thérapeutique, et pas à une autre ;
  • les temps : les temps au cours de la journée sont bien différenciés, de même que ceux de la semaine, ainsi que les moments de transition notamment du matin et du soir ;
  • les rituels ; 
  • les jalons : les seuils de la cure (pré-admission préparée, admission, trois premiers mois de cure et bilan, …, jusqu’au travail de départ, de préparation à la sortie)
  • les personnes constituant l’équipe thérapeutique (soignants, médecins, cuisinier, secrétaire, …) qui ne sont pas interchangeables ;
  • les règles (dont la règle de la transparence), qui s ‘appliquent à tous sans exception.
  1. Vidéo de présentation 

Voyons comment est constitué le cadre topographique de la Velotte, à l’aide d’une vidéo de présentation (commentaires réalisés en direct à l’oral durant la projection)

  1. Vignette clinique 

Imaginons-nous dans la salle de groupe (dernière séquence de la vidéo) : nous y sommes installés en cercle, avec le président de séance qui passe à tour de rôle la parole à chacun des inscrits.

C’est le tour à présent de Léon de parler de lui au sein du groupe, c’est-à-dire de prendre la parole en son nom au niveau de la vie collective. Il se soigne à la Velotte depuis une année déjà, non sans difficultés dont je parlerai ensuite.

Il prend donc la parole, ne sait pas trop quoi dire ; il ne sait pas quoi penser de sa semaine, il a l’impression qu’il est un peu perdu en ce moment, qu’il n’a plus besoin de la Velotte, plus besoin de se soigner…

Ses camarades et l’équipe s’expriment alors pour évoquer ses piques agressives des dernières semaines, sa façon de mépriser les remarques qui lui sont faites, et de disqualifier le soin. Les échanges vont bon train et montrent de façon publique que Léon ne se situe plus sur le terrain du soin. 

Devant ce florilège d’interventions, je propose alors ce que P.C. Racamier nommait un “démarquage” : En pratique, il s’agit d’un vote à main levée pour/contre/ou abstention de l’ensemble des personnes présentes au groupe, participants tout autant que soignants, pour indiquer à un patient qu’il n’effectue plus les efforts de mobilisation pour se soigner tout en profitant du gîte et du couvert et en dégradant l’ambiance collective. C’est donc le cas de Léon et les votes donnent 10 pour, 2 contre, et 3 abstentions. Léon est donc “démarqué” pour la semaine à venir ; il s’agit d’un signal qui lui est donné par le collectif, sans aucune sanction punitive. Léon a compris le signal car lui-même vote pour son démarquage.

Remontons le temps : lorsque Léon nous écrit pour la première fois, il a 25 ans et souffre d’une « schizophrénie paranoïde », d’après le courrier de son médecin psychiatre, et selon les classifications diagnostiques actuelles.

Ses parents se sont séparés quand il avait 7 ans. Sa mère, qui a souffert de troubles psychotiques depuis que Léon a eu 3 ans, meurt dans un accident de la route. Trois mois après ce drame, ce jeune homme m’écrit son premier courrier.

La pré-admission :

Lorsque nous le recevons à la Velotte, il vient accompagné de son père qui soutient sa démarche. Il est touchant lors de cette première rencontre, expliquant bien les moments paranoïaques qu’il peut vivre, tout en les critiquant partiellement. Une discordance affective majeure m’apparaît chez Léon lors de notre entretien, avec une carapace émotionnelle le protégeant contre l’émergence de toute tristesse, notamment à l’évocation du décès de sa mère. Dans cet entretien, il peut alors me faire ressentir qu’il m’efface, qu’il me fait disparaître dans un mécanisme probable d’hallucination négative.

Je lui propose une journée de visite à l’issue du rendez-vous, journée qui aura lieu un mois après. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette journée est difficile à vivre pour l’ensemble du groupe. En effet, il fait en sorte d’agacer tout le monde en prenant toute la place, en posant des questions intimes aux participants et en mangeant beaucoup. Nous remarquons également à quel point il inverse les rôles dès son arrivée à 10h (et non 11h) en nous accueillant un par un dans la maison par exemple, ou en prenant la place de notre animateur en poterie, comme s’il s’y connaissait, alors qu’il n’en a jamais fait. Pour nous comme pour le groupe des participants, cette visite est vécue comme intrusive, envahissante et effervescente. Personne n’a vraiment accroché, et personne n’a envie de le voir intégrer la Velotte.

Mais, dès le lendemain, Léon nous envoie un courrier très succinct pour nous donner ses impressions largement positives sur cette journée. Il s’est senti bien accueilli, et se voit bien venir s’y soigner !!

Face à cette grande divergence de points de vue, je lui écris un courrier dont voici globalement le contenu :

« Léon, j’ai bien reçu votre lettre faisant suite à la journée de visite. Je dois vous dire que le groupe des participants et l’équipe vous ont trouvé très pénible ce jour-là. Vous avez été envahissant sous différentes formes, indiscret et sans gêne. Ce n’est pourtant pas du tout ce que vous m’aviez montré de vous lors du premier rendez-vous. Cela donne même l’idée que vous avez tout fait pour que l’on ne vous prenne pas à la Velotte ! Je vous propose donc que nous reparlions de tout cela lors d’une prochaine rencontre, à telle date… ».

Nous voyons là l’importance de l’entrée en scène du groupe en tant qu’ambassadeur de la réalité, en tant que tiers témoin de l’envahissement de Léon. Le groupe a servi de surface réfléchissante extérieure, renvoyant la réalité des faits.

Lors du second rendez-vous, je m’appuie sur les exemples concrets apportés par le groupe pour dire au jeune homme tout ce que l’Equipe et les participants ont ressenti. Léon, très docile, donne beaucoup d’excuses extérieures à lui-même (ses médicaments qui ne lui conviennent pas, son père qui fait tout à sa place…) et finit par se montrer touchant en se disant perdu sans son père, qu’il vit comme un homme brillant et doué. Il aimerait que la Velotte l’aide à se séparer de lui, pour ne plus se laisser porter.

C’est ainsi que trois mois après la première journée de visite, Léon se retrouve à en faire une deuxième. Il se montre alors sous un nouveau jour, avec des efforts pour rester plus à sa place, et laissant davantage transparaître son angoisse.

Et cela se confirme avec la lettre qui en suit, assez longue et bien sentie, où il redit son envie de venir se soigner ici, tout en se posant la question de ce qu’en ont pensé les autres, et en montrant les efforts qu’il a déjà faits chez son père (le ménage par exemple).

Nous lui donnons donc une date d’admission.

Le déroulement de la cure (en bref) :

Si nous suivions de près la cure de Léon, du début à la fin, nous aurions le tournis ! En préparant ce travail, j’ai été particulièrement frappé par la longue liste de faits et d’épisodes où le cadre de soin a été malmené et secoué, donnant l’impression que les choses ne changeraient jamais. Léon s’est montré en effet particulièrement habile dans l’art d’agacer son entourage, avec des gros sabots et de façon répétée.

Nous pourrions parler de « deux Léon », qui se reflètent dans les vécus contre-transférentiels très contrastés de l’équipe. Il y a celui qui envahit par des questions complexes d’argent et ses idées de grandeur, son flot de paroles, ses remarques acerbes, des photographies à caractère pornographique cachées un peu partout dans la maison… Et il y a celui qui est capable de nous émouvoir, qui se montre tendre, et qui espère un jour pouvoir pleurer. 

Je n’ajouterai pas davantage de détails car notre temps est limité, mais vous pouvez palper les limites que le cadre de la Velotte indique à nos participants, à l’occasion de chaque seuil franchi. Celui du démarquage, du vote dont je vous parlais tout à l’heure, en est un de plus. 

Que se passera-t-il donc par la suite pour Léon ? :

Finalement, la semaine suivante, lors de la réunion du groupe, il est “re-marqué” par le même type de vote, car il s’est remis dans le coup, et va entrer dans les mois qui suivront dans un authentique mouvement de tristesse et de désillusion, évoquant enfin la perte dramatique de sa mère et des souvenirs avec elle. Sa progression psychique lui permettra plus tard de préparer un départ de la Velotte, de façon progressive, sans se détruire ou nous détruire.

  1. Approche psychanalytique des psychoses selon Paul-Claude Racamier :

On voit bien dans cette vignette clinique la nécessité d’un cadre pour désamalgamer, défaire les amalgames, les ligatures dans lesquelles le patient psychotique est pris, dans l’interdit de penser et de ressentir, dans l’impossibilité d’avoir son propre espace psychique par rapport à sa famille. La fermeté de notre cadre permet de faire front au lien tyrannique entretenu par Léon avec autrui, et permet de le rencontrer authentiquement, de rencontrer son angoisse, sa tristesse.

Le cadre a des vertus contre-incestuelles : il permet le décollement familial, en repérant les mélanges entre le patient et ses parents, mélanges totalement invisibles si l’on ne s’y intéresse pas. C’est d’ailleurs le cas pour Léon lorsqu’en réalisant son budget, les soignants découvrent de nombreuses transactions financières du père vers le compte bancaire de son fils, sans que jamais cela ne soit parlé avec nous. Ou bien encore, la question des traitements médicamenteux dont la liste est scrupuleusement tenue par le père qui s’autorise à des modifications thérapeutiques pour Léon quand ce dernier rentre en week-end chez lui.

L’incestuel pour P.C. Racamier, c’est l’inceste psychique, l’intrusion psychique par des éléments qui n’appartiennent pas à l’individu, qui sont d’une autre génération. Il s’agit bien souvent d’une emprise psychique, d’une séduction narcissique éternelle qui interdit le patient psychotique de toute autonomie : 

  • Autonomie de mouvement : il devient inerte, voire catatonique ;
  • Autonomie de désir : il ne peut tomber amoureux sans risquer de crever la peau du narcissisme parental ; il n’y a pas de fantasme !
  • Autonomie d’action : le psychotique ne parvient ni à initier ni à finir.

J’insiste sur la notion de séduction narcissique. Elle est indispensable dans les premiers mois de vie de l’enfant. Elle est un accord parfait entre lui et sa mère, sans faille et sans tension entre les deux partenaires unifiés. Bien sûr, les cris, les pleurs, les demandes de l’enfant créent de multiples perturbations, mais que la mère va réguler, absorber, contenir, la mère suffisamment bonne au sens de Winnicott.

Cette relation d’unisson premier prendra fin lorsque l’enfant tournera le dos à la mère, pour s’ouvrir au monde, au tiers, au père. Mère et enfant sont tous deux actifs dans ce processus de deuil, la mère étant admirative de la poussée, de la croissance de son enfant. Il s’agit du s’agit du deuil originaire, concept largement développé par Paul-Claude Racamier. Selon lui, il s’agit d’un travail à vie, d’un processus de séparation qui commence et ne finit jamais. On passe sa vie à se séparer de ses parents, des imagos parentaux intériorisés, à se différencier de ses origines. Cette étape première va conditionner et être suivie par les nombreuses étapes de séparation/individuation/différentiation qui jalonnent nos vies, et qui permettra de supporter les petits et grands deuils, les renoncements, les désillusions qui ne manqueront pas de nous toucher…

Quand ce travail de deuil est refusé par le parent, travail sans doute refusé par un moi trop vulnérable, il peut être défiguré et expulsé chez l’autre : l’enfant devient alors porteur d’un deuil qui ne lui appartient pas ; il est le “portefaix”, le “figurant prédestiné” familial. Le déni d’un deuil, son expulsion d’une génération à une autre ouvre malheureusement aux dilemmes, à l’impossibilité de penser par soi-même, d’exister, et conduit à l’émergence psychotique, à la catastrophe psychotique. Cet amalgame entre génération est celui du terrain de l’incestualité.

Cela nous amène à parler de la notion de l’Antœdipe :

Paul-Claude Racamier définit cette notion comme l’organisation essentielle et spécifique du conflit des origines, préludant à l’œdipe, mais se situant en son contrepoint.

  • Ce qui se situe au cœur de l’œdipe, c’est le conflit œdipien, l’ambivalence amour-haine à l’égard des imagos parentaux.
  • Ce qui se situe au cœur de l’antœdipe, c’est le conflit des origines, le conflit d’autonomie : existe-t-il un espace psychique pour l’enfant entre ses deux parents ? La dualité entre pulsion d’autoconservation et pulsion de croissance peut-elle permettre à l’enfant d’aller du côté de la croissance psychique, d’une existence différenciée, non aliénée, vers une existence propre ?

Dans la forme antœdipienne furieuse, il existe une indifférenciation des êtres, des générations, et des sexes, un empêchement du travail de deuil et des découvertes qui vont avec. Dans cette forme furieuse, il ne peut pas y avoir de lien œdipien de bon aloi, et Paul-Claude Racamier indique que c’est la porte ouverte à la genèse de la psychose, aux perversions, à la psychopathie…

Au contraire, la forme antœdipienne tempérée permet l’accès à l’œdipe. Elle autorise une séduction narcissique de bon aloi et non éternelle, donnant à l’enfant une assiette narcissique discrète, à la jointure de l’objectal et le narcissique, entre l’individuel et le familial, entre la vie et la non-vie. 

C’est au contact des patients psychotiques et à partir de son expérience qu’il a imaginé puis précisé ce concept d’antœdipe, qu’il a d’abord théorisé dans son versant furieux à partir des formes pathologiques, mais dont il a ensuite pu en extraire l’aspect universel dans le fonctionnement psychique. Pour lui, il existe un balancement permanent entre antœdipe et œdipe. Chez le patient psychotique, l’antœdipe est empêché de façon tempérée : la question des origines est niée, les identifications à la famille sont aliénantes, le collage aux parents entrave l’accès à l’œdipe. Dans ce cas de figure, il n’y a pas de désir ; l’incestuel est anti-libidinal et proche de la notion de pulsion de mort.

Tout au contraire :

L’ambiguïté :

Winnicott parle d’espace transitionnel, Paul-Claude Racamier d’espace ambigu, ce sont des notions très proches, mais en même temps différentes, notamment avec une résonnance thérapeutique institutionnelle dans la configuration de Paul-Claude Racamier.

Citons-le : « Nous avons appris, grâce à Freud, que là où nous disons “ou”, l’inconscient énonce “et”. Si nous entendons dire : “je l’aime ou je le hais”, nous comprenons : “je l’aime et je le hais”. Telle est la formule de l’ambivalence. Si l’on tenait à tirer Freud par la manche, on pourrait toujours lui demander pourquoi il n’a pas étendu au registre de l’existence son assertion fondamentale sur le passage d’une conjonction à l’autre. Il aurait ainsi ajouté le registre de la psychose à celui de la névrose. En effet, si l’on applique cette translation à la formule de Hamlet, on obtient “être et ne pas être”, qui est la définition la plus condensée qui soit de l’ambiguïté ».

L’objet transitionnel, comme l’ours en peluche décrit par Winnicott, est foncièrement ambigu. Il est à la fois de l’enfant et de la mère : vient-il de l’enfant ou vient-il de la mère ? C’est indécidable et le choix n’est pas à faire. L’ambigu relève donc d’une double affirmation et permet la coexistence de propositions que l’on pourrait parfois avoir tendance à juger comme inconciliables. Elle travaille aux frontières du moi et du non-moi, elle regarde à la fois des deux côtés de cette frontière vivante dont elle constitue la jointure. 

L’ambiguïté est une interface. Elle entretient dans le moi une capacité d’oscillation qui est vitale, une sorte de respiration de l’âme, et cette respiration va se propager jusque dans les ramifications les plus déliées de la vie psychique. Dans une métaphore anatomique, elle pourrait nous faire penser aux deux feuillets de la plèvre, feuillet viscéral et feuillet pariétal, différents et pourtant indissociables, glissant l’un sur l’autre pour permettre la fonction respiratoire.

Paul-Claude Racamier insiste sur la vertu des contraires : nous hébergeons psychiquement en permanence des contrastes en régime névrotique. Ces derniers deviennent des paradoxes en régime psychotique, inconciliables et déchirants, déchirant même parfois les équipes soignantes ! On comprend bien dès lors la « cure des scissions », l’attention portée au risque de clivage des équipes en institution avec ce type de patients.

Les polarités contrastées sont essentielles dans le travail institutionnel, non pas pour faire bouger à tout prix, mais pour donner la possibilité de changer. 

L’action parlante est un exemple de cette bonne ambiguïté trouvée entre le patient psychotique et l’équipe médico-soignante. Pour PCR, l’action parlante est une interprétation mise en acte. Il insiste sur le fait que les paroles n’ont que peu de poids chez les psychotiques et qu’il nous faut trouver avec eux une invention partagée, une action “qui parle” chez ces patients qui nous font taire. Il s’agit d’une cocréation entre le patient et l’équipe à valeur économique et à valorisation narcissique. 

Différents exemples sont donnés au cours de la discussion (le « cochonnet » de Jacques, les 15 minutes de silence, le démarquage,…)

En conclusion :

Je reprendrai deux notions en guise de conclusion. 

La première reprend cette citation de Racamier dans le chapitre consacré au cadre dans l’Esprit des soins : « entrer dans un cadre, c’est entrer dans sa tête »… On comprend l’importance mise à préciser et tenir ce cadre rigoureusement avec les patients psychotiques et leur famille.

La seconde tient à cette notion fine qu’est l’ambiguïté : passer de la ligature (qui empêche de penser) au lien (qui permet d’associer). Transformer le passage à l’acte (qui tait) en une action parlante (une action qui permet de parler). Enfin, être ensemble pour se séparer, sans se détruire ou détruire l’autre…

BIBLIOGRAPHIE :

  • RACAMIER P.C. 1993. Le psychanalyste sans divan, Paris, Payot.
  • RACAMIER P.C. 2020. L’esprit des soins, Les éditions de la Velotte (possibilité de commander à la Velotte : lavelotte@wanadoo.fr )
  • RACAMIER P.C. 1995. L’inceste et l’incestuel, Paris, Les éditions du Collège.
  • RACAMIER P.C. 1990. En psychanalyste et sans séance, Revue française de psychanalyse, vol. 54, n°5.
  • REBIERE V. 2014. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, Erès, n°62. Quels fondements au travail psychanalytique groupal ?


Le corps de l’enfant dans la cure

Auteur(s) : Françoise Cointot
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Compte rendu de la Conférence d’Introduction à la Psychanalyse du 23 Juin 2021 de

Françoise Cointot : « Le corps de l’enfant dans la cure »

Résumé rédigé par Mathieu Petit-Garnier, ASM 13, Institut Edouard Claparède.

Rendre compte de la conférence prononcée par Françoise Cointot dans le cadre du cycle enfants et adolescents des CIP est avant tout rendre honneur à la qualité de sa transmission. Pour reprendre les termes de Marie Laure Léandri, dans sa présentation de la conférencière, Françoise Cointot fait partie des psychanalystes sachant tenir les deux rênes de la sensibilité clinique et de la rigueur théorique. On peut ajouter à ces atouts la vivacité dont les cas exposés dans cette conférence témoignent.

Françoise Cointot a débuté sa carrière auprès de Roger Mises puis a travaillé au Centre Alfred Binet avec Gérard Lucas. Elle est aujourd’hui membre titulaire de la SPP, membre de la SEPEA[1] et psychosomaticienne formée à l’IPSO[2]. Elle exerce depuis plusieurs années à Saint Malo où elle a, entre autres, dirigé le Centre thérapeutique pour adolescents Françoise Dolto. Auteure de divers articles de psychanalyse dans des revues de référence, elle a coordonné en 2016 avec Jacques Angelergues un numéro des Monographies et Débats de psychanalyse intitulé « Le principe de plaisir »[3]

Trois axes organisateurs du travail de Françoise Cointot sont soulignés dans la présentation : la dynamique transféro-contre-transférentiel, le travail du négatif et enfin la mentalisation et ces vicissitudes. On retrouve dans ce dernier point l’influence de la pensée dite de l’école psychosomatique de Paris[4] qui tient une place importante dans son approche.

Le corps est au centre de la psychanalyse de l’enfant nous rappelle Françoise Cointot en préambule. C’est là une de ses différences fondamentales avec la psychanalyse de l’adulte. Les manifestations corporelles de l’enfant font partie du matériel clinique que ce soit « comme point d’appel de la demande initiale de consultation, comme point d’émergence au décours de la cure, comme trace historique ou mnésique ou comme manifestation somatique ».

L’enfant « va traduire ou trahir beaucoup de son fonctionnement à travers son corps ». Quantité d’excitation en quête de représentation, le corps de l’enfant est souvent d’abord du côté de la force avant de pouvoir passer vers celui du sens. Ce point de vue économique amenait Léon Kreisler, cité à plusieurs reprises, à insister sur la relation entre homéostasie biologique et régime psychoaffectif.[5]

L’enfant, comme l’ont montré Bion et Winnicott, par son immaturité, doit fonctionner avec une topique psychique encore inachevée qui le rend dépendant des qualités de son environnement. Son corps est en grande partie non maîtrisé et traversé par des excitations internes et des séductions externes (au sens de Jean Laplanche) qu’il ne peut contenir seul. C’est la qualité de son environnement et la mise en place progressive de l’auto-érotisme qui vont lui permettre d’investir son corps comme objet.

Le symptôme psychosomatique est à considérer comme l’expression corporelle d’un conflit intrapsychique ou intersubjectif. Chez le nourrisson, ces difficultés d’organisation prennent la forme de troubles fonctionnels s’exprimant dans l’alimentation, le sommeil, la respiration ou la peau et s’accompagnent parfois d’une hyper maturité du Moi. Chez l’adolescent, la poussée pubertaire peut provoquer un surcroit d’excitations non-élaborables qui viendront en après-coup réinterroger le premier développement et ses achoppements. Certains adolescents régressent vers des points de fixation somatiques en lien avec l’histoire de leur première enfance. Françoise Cointot précise que les symptômes comportementaux ou caractériels peuvent former, dans cette régression du psychique vers le somatique, des paliers évitant une plus grande désorganisation somatique. Le symptôme psychosomatique peut à son tour être le dernier palier avant une désorganisation psychique plus profonde.

Un psychanalyste, a fortiori quand il s’occupe d’enfants ou d’adolescents, n’écoute pas seulement le discours mais est également réceptif à ce qui s’exprime corporellement. Andrée Green écrivait : « L’analyste n’entend pas seulement avec son oreille fut-ce la troisième mais avec son corps tout entier ».

Pour illustrer son propos, Françoise Cointot développe la passionnante cure de Victor, un adolescent déscolarisé souffrant de céphalées intenses sur un terrain préalable de tumeurs cérébrales bénignes récidivantes depuis l’âge de neuf ans. Avec engagement et patience l’analyste soutient chez le jeune Victor l’intérêt pour sa vie psychique et lui permet de sortir d’un fonctionnement d’allure opératoire. La séparation de ses parents apparaît visiblement traumatique à plusieurs égards. Mais, loin de pouvoir d’emblée utiliser une quelconque interprétation de ces éléments, l’adolescent a d’abord besoin de trouver dans la relation à son analyste un objet résistant à son indifférence et à ses attaques. C’est le passage d’une négativité latente vers une remise en question plus explicite du cadre et du sens de son traitement qui permet à Victor d’éprouver la reconnaissance par Françoise Cointot de cette nécessaire agressivité. Ce passage mutatif de la dynamique transféro-contre transférentielle lui permet de se dégager de la parole médicale-parentale pour s’approprier sa cure psychanalytique. Un véritable processus analytique s’engage alors dans lequel le travail du rêve et le plaisir du fonctionnement vont prendre progressivement le pas sur les symptômes psychosomatiques que constituaient les céphalées. La reconnaissance de ses affects puis de ses fantasmes amènent Victor vers un fonctionnement de meilleure qualité intégrant les aspect libidinaux et agressifs de sa vie psychique. On peut ainsi rétrospectivement voir dans la décompensation psychosomatique de Victor le signe d’une insuffisante mise en place du pare-excitation lors des échanges primaires. C’est cette fragilité de sa constitution psychosomatique qui a conduit à un débordement des défenses obsessionnelles précaires installées pendant la phase de latence. Les excitations générées par la crise familiale puis la poussée pubertaire ont débordé le système de défense de Victor, ses céphalées telles des « crises de la pensée » devenant le seul représentant de ce débordement.

À la suite de ce bel exposé, Françoise Cointot, livre l’étonnant cas de Cassandre, adolescente lui ayant été adressée pour des angoisses et des difficultés relationnelles auxquelles s’associaient de multiples plaintes somatiques assez imprécises. Prenant à revers le cliché d’une psychosomatique psychanalytique qui rabattrait toute symptomatologie somatique sur la réalité psychique, cette cure nous montre que le mal être psychique peut masquer une souffrance somatique non identifiée et non reconnue. En effet, c’est à la demande de l’analyste troublée par l’atypicité des plaintes de sa patiente que Cassandre passe un examen neurologique. L’examen révèle une tumeur médullaire bénigne mais nécessitant une opération en urgence. La formation médicale initiale de Françoise Cointot a évidemment soutenu son intuition clinique mais c’est sa position d’analyste qui lui a permis d’écouter et de regarder autrement Cassandre. Celle-ci dira en après-coup avoir renoncé depuis des années à parler de ses douleurs neurologiques à des adultes qui, pensait-elle, ne la croiraient plus. Françoise Cointot prendra en compte la difficulté transférentielle induite par ces circonstances : comment aider sa patiente à ne pas l’investir comme celle qui l’aurait sauvée ?

La conférence suivie sur zoom par une centaine d’auditeurs se poursuit par des questions qui permettent à Françoise Cointot de préciser certains points de la théorie psychosomatique et de la technique psychanalytique, clôturant avec générosité le cycle 2020/21.

[1]
[1] Societé Européenne pour la psychanalyse de l’enfant de et de l’adolescent

[2]
[2] Institut de Psychosomatique

[3]
[3] Angelergues J. Cointot F., 2016, Le principe de plaisir, coll. Monographies et débats en psychanalyse, PUF.

[4]
[4] Nayrou F., Szwec G., 2017, La psychosomatique, Coll. Débats en psychanalyse, PUF.

[5]
[5] Kreisler, L, 1987, Le nouvel enfant du désordre psychosomatique Edition Privat
Kreisler, L. 1987, Notations sur le corps de l’enfant dans la gaieté, l’indifférence et la dépression, in Soulé M, Cramer, B- Bonjour Gaieté : la genèse du rire et de la gaieté du jeune enfant, ESF, 1987- pp 99-111


Dossier : statut des psychologues et enjeux autour du soin psychique

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Statut des psychologues et enjeux autour du soin psychique.

L’arrêté du 10 Mars 2021 promulgué par le Ministère des Solidarités et de la Santé, relatif à la définition de l’expertise spécifique des psychologues mentionnée dans le code de la santé publique, remet en cause le statut des psychologues, leur indépendance technique en conditionnant leur exercice clinique.

Les attaques contre la psychanalyse, la psychiatrie, les psychologues et les prises en charge psychodynamiques n’ont pas cessé depuis plusieurs années.

C’est une nouvelle fois la liberté des pratiques qui est en jeu, et au delà des psychologues, c’est l’ensemble des professionnels du soin psychique qui se trouve concerné par cet arrêté.

La SPP souhaite mettre à disposition les documents récents relatifs à cette situation alarmante afin d’aider chacun à se faire son opinion. Nous réfléchissons à  l’opportunité et à la pertinence pour notre Société de prendre position  sur cette question.

Vous trouverez entre autres (documents pdf) :

Les courriers émanant des différents syndicats de psychologues et de médecins psychiatres…


Dossier autisme et psychanalyse

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Mots clés :

Par son vote du 13 décembre 2016, l’Assemblée Nationale n’a pas adopté la résolution proposée par le député Fasquelle concernant l’autisme infantile et sa prise en charge.

Vous pouvez regarder les débats à l’assemblée nationale

Réactions préalables au débat

L’examen par l’Assemblée Nationale le 8 décembre 2016 d’une proposition de résolution concernant l’autisme infantile et sa prise en charge mérite que l’on rappelle certains principes et rectifie certaines confusions.

Le bureau et le conseil d’administration de la SPP en ont débattu, et une concertation s’est faite avec d’autres associations de psychanalyse réunies dans un groupe de contact.

Avec onze* de ces associations, la SPP s’associe à la lettre de Bernard Golse, président de la CIPPA  et en informe les parlementaires en soulignant le caractère fondamental des principes que sont :

–      la liberté de choix pour les usagers,

–      la liberté du choix thérapeutique des professionnels,

–      la liberté de la recherche scientifique.

Autres réactions de professionnels et de parents

* Associations psychanalytiques signataires :

Analyse freudienne : Docteur Robert Lévy
Association lacanienne internationale : Docteur Marc Darmon
Association psychanalytique de France : Professeur Jacques André
Cercle freudien : Claude Spielmann
Ecole de psychanalyse des Forums du Champ lacanien : Docteur Françoise Josselin
Espace analytique : Docteur Gisèle Chaboudez
Fédépsy : Docteur Jean-Richard Freymann, Professeur Michel Patris
Fondation européenne pour la psychanalyse : Professeur Gérard Pommier
Quatrième groupe : Brigitte Dollé-Monglond
Société de psychanalyse freudienne : Professeur Patrick Guyomard
Société psychanalytique de Paris : Docteur Denys Ribas
Société psychanalytique de recherche et de formation : Docteur Daniel Zaoui

Secrétaire du groupe de contact : Jacques Sédat ')}


La vie psychique, quand la mort est imminente

Auteur(s) : Geneviève Welsh
Mots clés : mort

À la mémoire d’Annie Gutmann (1939-2021), psychanalyste.
Ses travaux et nos discussions ont eu leur part dans ma réflexion,
notamment lors du colloque « Résister » de 2008,
auquel a fait suite le livre « Résister et vivre » Ophrys 2010.

 

Pour commencer…

Je remercie les organisateurs, Bénédicte Bonnet-Vidon, Charlotte Costantino et Laurent Muldworf de m’avoir proposé de vous parler ce soir… bien qu’il s’agisse d’un sujet particulièrement grave. Mais après tout, c’est moi qui ai choisi ce thème, avant la survenue de la pandémie : la vie psychique quand la mort est imminente dans le cas d’un attentat terroriste.

Nous pouvons vivre de longues périodes sans avoir l’impression que la mort est imminente si nous avons la chance de vivre en temps de paix ; ailleurs dans d’autres pays où la guerre, les coups d’état, la dictature et les attentats font des ravages terriblement plus fréquents, l’imminence de la mort est quotidienne. On sait que 96% des victimes du terrorisme se trouvent dans des zones de conflit, notamment en Afghanistan[1].

Le titre de la conférence vous a peut-être fait attendre une réflexion en rapport avec l’actualité ?

Depuis la pandémie, qui n’a pas été saisi par l’idée d’une mort imminente, la sienne, celle de ses proches ? En ce moment même, peut être que certains d’entre vous ont des proches entre la vie et la mort, sont aux côtés —ou trop loin— de quelqu’un qui va mourir, l’accompagnent dans ce que Michel de M’Uzan a appelé « le travail du trépas »[2]. D’autres encore sont personnellement endeuillés. Certains d’entre vous ont peut-être personnellement vécu une situation de mort imminente à un moment ou un autre de leur vie.

J’ai conscience de vous inviter à réfléchir à une question poignante. Ce n’est vraiment pas la même chose de « savoir » que nous sommes mortels et de voir la mort se profiler, non pas celle des autres là-bas, dans longtemps, mais de la voir poindre tout près, bientôt, pour soi ou pour un proche. Et la pandémie nous incite comme les situations de tragédies collectives, guerre, catastrophes, attentats, à une réflexion qui doit avoir une dimension collective surtout dans ce qu’il y a d’inédit, d’impensé. Notre travail de pensée, individuel et collectif a une fonction anti traumatique !

La question que je souhaite explorer est la suivante : dans l’instant où la mort semble imminente, peut-on affirmer qu’il n’y aurait plus de vie psychique, que le cerveau serait mort ou éteint[3] et comme on peut le penser à partir de la clinique de la sidération ? Les exemples tirés de mes observations cliniques, de témoignages de rescapés et de la littérature psychanalytique, me font penser qu’il peut y avoir dans certains cas une forme de vie psychique dans ces situations extrêmes.

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh

Pour cela je vous invite à un itinéraire qui tentera de répondre à cette question selon différentes perspectives :

  • Dans l’attentat, la mort imminente surgit sans aucun signal d’alarme, il y a déshumanisation
  • Le clinicien psychiatre : il relève les premiers symptômes de l’exposition à un évènement potentiellement traumatique et tente de trouver un dispositif qui permette d’éviter l’évolution vers l’état de stress post traumatique (ESPT)
  • Réflexions après avoir rencontré des rescapés des attentats de 2015-2016
  • Aperçu historique d’études portant sur la mort imminente
  • Témoignages, écrits de rescapés de guerre, de prise d’otage ou d’attentat
  • Quelques hypothèses psychanalytiques : quelle forme de vie psychique quand la mort est imminente

1. Mort imminente face à une menace mortelle portée par un groupe d’humains : le terrorisme

Je me concentrerai sur la question de la vie psychique quand la mort imminente peut venir d’une menace extérieure : être tué, par des humains dont la logique est voisine de celle de l’extermination. À cela correspond la notion de « traumatismes intentionnels ». « On veut/ on va me tuer », plutôt que « je vais mourir ». Mais à la différence de la guerre où l’on peut faire face à l’ennemi les armes à la main pour défendre la patrie, un idéal, l’attentat terroriste impose la mort et la terreur d’être tuable. Être tuable, pour ce qu’on est, de façon imprévisible, sans recours, à la terrasse d’un café, dans un magasin, dans la rue, une église, une école, une salle de concert ou un stade. C’est une logique qui tue en déshumanisant, à la différence des règlements de compte, des meurtres passionnels, du banditisme ou des fusillades scolaires. Je pense à la lettre écrite par Mohamed Atta peu de temps avant 9/11, dans laquelle il parle d’égorger des humains, proprement, avec un couteau bien aiguisé, comme lorsqu’on égorge « un animal ».

Je n’aborderai pas les traumatismes cumulatifs passés, comme ceux des camps d’extermination nazis ou de l’extermination par les Khmers rouges, ni de ceux des pays où les attentats sont multiples. Je ne me sens légitime à parler que d’une clinique dont j’ai l’expérience et je donnerai des exemples d’évènements circonscrits dans le temps et l’espace, les attentats de novembre 2015-2016, qui ont déclenché pour un temps une terreur collective. Comme si, après l’attaque de Charlie Hebdo, nous avions été durablement pris en embuscade par d’invisibles tireurs, ou côtoyés par des inconnus qui pouvaient soudain actionner leurs bombes. Dans ce type de situation de trauma intentionnel partagé, les professionnels et les patients sont dans le même bateau face à la tempête des angoisses de persécution. L’asymétrie habituelle entre patient et professionnel s’estompe. La particularité de la rencontre avec les rescapés des attentats tient donc à ceci : nous professionnels avions comme tout le monde peur que « ça recommence », qu’on ne retrouve pas les terroristes, que d’autres prennent le relais. Sans parler de la résurgence des catastrophes passées.

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh

2. Clinique psychiatrique : état de stress aigu, adapté et dépassé, dissociation

Dans le cas d’une situation de mort imminente de ce type, la clinique psychiatrique dans la phase la plus immédiate, est celle de la réaction aigüe à un facteur de stress : parmi les critères de cette réaction, je relève la dissociation[1] : « durant l’événement ou après avoir vécu l’événement perturbant, l’individu a présenté trois (ou plus) des symptômes dissociatifs suivants :

  • Un sentiment subjectif de torpeur, de détachement ou une absence de réactivité émotionnelle,
  • Une réduction de la conscience de son environnement (par exemple « être dans le brouillard »),
  • Une impression de déréalisation, de dépersonnalisation
  • Une amnésie dissociative (par exemple l’incapacité de se souvenir d’un aspect important de l’événement) »

Cette réaction immédiate de stress peut être adaptée (75% des cas) ou dépassée (25%). Dans le stress aigu dépassé, il peut y avoir quatre tableaux : sidération, agitation, fuite panique et conduite automatique. Selon les individus, après un même évènement, on pourra observer une réaction adaptative — celle du stress aigu— ou inadaptative —celle du stress dépassé.

Enfin, il y a aussi des réactions pathologiques : névrotique, psychotique[1]

Ces manifestations « dissociatives » rendent compte de la difficulté psychique, au moment de l’événement traumatisant, à synthétiser les différents paramètres de l’environnement : les perceptions du temps, de l’espace et de ses propres sensations corporelles sont alors considérablement altérées. Il en résulte des dysfonctionnements psychiques (amnésies, dépersonnalisation…) et somatoformes (incapacité à parler, à bouger, anesthésies…) qui, bien souvent, entravent considérablement la capacité du sujet à faire face de façon adéquate à la situation dangereuse. Il faut supposer qu’elles sont parfois surmontées si nous pensons à Valentin Feldmann, qui, en juillet 42, au moment d’être fusillé par les nazis s’est écrié : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs !… »

La gravité de la « dissociation péritraumatique », qui correspond à la réaction de stress dépassé, constituerait le plus important facteur de risque de développement d’un trouble post-traumatique, devant le genre (féminin/masculin), l’âge, les antécédents de dépression ou la gravité de l’événement traumatisant

À l’Hôtel-Dieu, après quelques jours, selon N. Dantchev[2], les impliqués pris en charge présentaient encore des « signes d’état de stress aigu, avec hypervigilance massive, rémanences sensorielles des perceptions liées aux attaques, ruminations croissantes des scénarios alternatifs, conscientisation croissante du péril vital vécu. Par la suite, après une à deux semaines, ont été observés, de manière quasi systématique, un effondrement d’épuisement avec décharges émotionnelles, un syndrome de répétition avec reviviscences envahissantes et conduites d’évitement plus ou moins invalidantes. La particulière violence des assauts et des menaces a été, pour nombre des personnes exposées, associée à une dimension tenant habituellement du récit des exactions de guerre sur les civils. Toujours selon Dantchev « la survenue d’ESPT augmente au cours des premiers mois après des événements traumatisants classés comme « intentionnels » tels que des attentats, alors qu’elle diminue après des événements traumatiques non intentionnels ». Ce qui pourrait s’expliquer par la difficulté à intégrer la question de l’intention d’anéantissement de l’identité même du sujet.

Sur le plan physiologique : dès le début d’une situation de danger, notre organisme va produire massivement des hormones de stress, afin de nous préparer à la fuite ou au combat. La forte production d’adrénaline stimule le système cardio-vasculaire et la respiration, la forte production de cortisol stimule la production d’énergie. Cette surproduction d’hormones de stress va booster l’organisme, lui donner des capacités extraordinaires et se traduire par différentes modifications du cerveau : l’amygdale cérébrale est isolée du cortex, ce qui entraîne une déconnexion de la victime d’avec ses perceptions sensorielles, algiques, et émotionnelles. Il y a comme une anesthésie émotionnelle et une sortie de la temporalité. Ce sont ces éléments qui correspondent à la « dissociation traumatique ».

De nombreux travaux neuroscientifiques s’intéressent aux réactions de stress : ceux de M. Meaney[1] chez les rongeurs insistent sur la plus ou moins grande vulnérabilité au stress en fonction des soins maternels. D’autres parlent des mécanismes qu’a développés le cerveau pour s’auto-informer de son fonctionnement. La question de la conscience : selon Edelman[2], le nombre d’états de conscience que l’on peut éprouver en quelques millisecondes est immense et, à chaque moment, la conscience est d’une seule pièce. Toute l’expérience passée est engagée pour former la conscience intégrée de ce moment singulier – c’est ce qu’il nomme le « présent remémoré́ ». Un autre chercheur Vilayanur S Ramachandran[3] suggère que le cerveau, au lieu de produire de simples représentations sensorielles, le cerveau s’est mis à créer des représentations de représentations qui vont rendre possible la pensée symbolique. Ces études, prises dans une perspective complémentariste, peuvent éclairer la question des ressources du cerveau en cas de danger.

Au total, la clinique psychiatrique a identifié et défini une image clinique typique, permettant de repérer la gravité de la réaction à la menace de mort imminente. Elle permet aussi les recherches épidémiologiques et l’appréciation de la validité des traitements. Elle est complémentaire des recherches neuroscientifiques.

3. Mes observations après les attentats de 2015-2016

Juste après le 13 novembre 2015, les services d’urgence hospitaliers, débordés par l’afflux de blessés somatiques et psychiques ont sollicité du renfort. Identifiée comme psychiatre dans deux dispositifs d’urgence hospitaliers parisiens, j’ai rencontré une trentaine de personnes plusieurs jours après le Bataclan, le Stade de France, le petit Cambodge. Plus tard, ce sera comme analyste à mon cabinet, et au Centre Kestemberg qui fait partie du pôle psychanalytique de l’association de santé mentale du 13ème arrondissement de Paris ASM13 où j’ai reçu, en 2016, quelques personnes après l’attentat de Nice. La première ligne est celle des urgentistes et des cellules d’urgence médico psychologique, CUMP, organisées sur place en poste d’urgence médicopsychologique (PUMP) pour le triage et le traitement des réactions de stress aigu. Je suis intervenue dans un service d’urgence de l’AP-HP, dispositif de deuxième ligne où d’emblée des distinctions sont faites entre impliqués « directs », avec ou sans blessures physiques et impliqués « indirects » selon qu’ils ont été directement exposés à un risque mortel ou non.

Un premier temps de clinique psychiatrique

Mon rôle était de relever les symptômes et de rédiger des certificats descriptifs. Il fallait, en effet, sur réquisition, une reconnaissance médicale de l’impact du traumatisme, organisant un stade médico-légal permettant lors du procès à venir d’y prendre une part. Cette étape est nécessaire pour faire reconnaître les « blessures invisibles » à côté des blessures du corps.

Pour le certificat, on doit remplir plusieurs cases à partir de ce qu’a dit le patient et qu’on va inférer dans le langage de la clinique psychiatrique :

  • Il déclare avoir été victime tel jour, dans tel lieu
  • La réaction psychologique immédiate
  • La réaction psychologique ultérieure
  • L’état observé ce jour
  • Le retentissement psychologique est sévère et justifie d’une incapacité totale de travail de
  • Certificat remis à l’autorité requérante (Ministère de l’Intérieur, officier de police judiciaire) et en main propre

On voit donc qu’ici la clinique psychiatrique pour ces personnes était au service de la reconnaissance par l’institution médicale et par la justice de manifestations psychologiques immédiates. L’accent mis par les psychiatres sur le fait d’avoir vécu de façon « normale » un évènement complètement anormal, que les réactions psychologiques correspondaient aussi à des modifications biologiques, visait à assurer au patient qu’il n’était pas devenu fou, qu’il était d’emblée reconnu « victime », qu’il risquait de développer tel ou tel symptôme. Il était assuré que l’État veillerait à la réparation par indemnisation et les impliqués ont même obtenu la possibilité d’avoir la reconnaissance d’un statut analogue à celui des anciens combattants. Ainsi la clinique psychiatrique était-elle pour une part au service d’un processus politiquement défini, désignant en creux les coupables qui un jour ou l’autre feraient face à la justice.

Il y avait également deux pages à remplir pour l’observation médicale proprement dite. A l’issue de la consultation, il était possible d’orienter de façon personnalisée, rarement, vers une institution connue, ou le plus souvent, faute de temps et d’organisation de l’aval de ces consultations, de remettre une liste de dizaines de services de traumatologie ou de victimologie, à charge pour le rescapé de choisir parmi de multiples services généralement débordés. L’adressage des patients n’a pas été organisé dans les meilleures conditions, c’est un fait qu’il faut clairement souligner quand on sait le devenir possible des traumas non élaborés.

Bien sûr, je n’ai rencontré qu’un petit échantillon, en comparaison du total des personnes arrivées aux urgences : à l’Hôtel Dieu, un total de 646 impliqués a été accueilli au cours des quatre semaines qui ont suivi les attentats, dont 424 blessés et impliqués directs, 67 endeuillés et proches et 155 impliqués indirects.[1]

Une fois effectuée la partie psychiatrique, la consultation se poursuivait et mon écoute d’analyste différait de celle des collègues psychiatres. Ce qui m’a frappée surtout, c’est que je m’attendais à trouver toutes ces personnes encore sidérées, perdus, non « revenus de leur effroi », mais ce n’était

[1] Dantchev 2016 op cit

pas le cas chez les « impliqués directs ou indirects », qu’on me demandait de recevoir, je le précise, aléatoirement.

Le point de départ de ma réflexion se situe précisément en ce point : en les écoutant, je me suis aperçu que le psychisme reste plus vivant que je ne l’aurais cru si j’avais continué à me baser uniquement sur la sémiologie du psychotrauma et sur les théorisations psychanalytiques tirées des traces du trauma dans la cure des rescapés de génocide ou de violences intrafamiliales.

En revanche, je n’ai pas été surprise de ressentir l’impact émotionnel de ces récits sur mon écoute et d’éprouver l’intérêt d’être en binôme et de faire partie d’un collectif. C’est un temps nécessaire, se laisser affecter par ce que le rescapé nous fait vivre. Non seulement nous avons témoigné en tant que professionnel ayant rédigé un certificat de blessure psychique, mais nous sommes aussi des « témoignaires », selon Régine Waintrater[1], c’est-à-dire des humains témoins de la dimension déshumanisante de l’évènement et nous aidons à organiser un récit. De ce fait, nous commençons à rétablir le lien social que l’attentat a attaqué. Si nous pensons aussi que le traumatisme réel confronte aux fantasmes de l’enfance et semble les confirmer et qu’il confirme que les secours et les protections peuvent manquer, alors nous avons à rétablir une présence secourable.

Brèves rencontres

Au cours de ces brèves rencontres, uniques pour la plupart, une fois passé le temps nécessaire pour recueillir les éléments du certificat et accueillir le débordement d’émotions lors de l’évocation de l’impact, je me suis contentée de demander « et avant? » et, dans tous les cas sauf un, ils ont parlé de leurs vies, de leurs difficultés, de leurs rêves, des questions sur les conséquences de ce qu’ils avaient vécu : je me retrouvais dans la position plus familière d’une consultation psychanalytique. Chez la plupart, revenait l’expression : « je viens de me rendre compte que la vie peut s’arrêter d’un coup ». Il leur faudrait ne pas remettre à plus tard tel ou tel projet, notamment une psychothérapie à laquelle certains avaient déjà pensé.

Je ne peux malheureusement pas proposer de vignettes cliniques, pour des raisons de confidentialité. En revanche, je peux témoigner de ce que j’ai constaté : j’ai pratiquement chaque fois constaté qu’ils faisaient spontanément état de ce qu’ils avaient senti, pensé, organisé pour survivre dans le temps de l’attaque :

– la fréquence de situations où les rescapés ont « fait le mort », parfois au milieu de cadavres.

– le sang-froid pour protéger les autres et le maintenir le lien aux objets bien présents dans leur psychisme, trouver comment se calmer au milieu du danger par la respiration notamment.

– l’organisation instantanée de déni et/ ou de clivage : je vais mourir/je ne vais pas mourir/ je rassure ceux qui sont autour de moi ; mais aussi le retour du clivé dans un temps ultérieur où la menace surgit à nouveau au présent et sans tenir compte du lieu.

– l’anticipation des conséquences : je ne vais plus pouvoir réaliser l’ensemble des projets

– sauf dans un cas, l’absence de haine exprimée pour les terroristes ou d’idée de vengeance.

– l’associativité possible : « ce que j’ai vécu me fait penser à… mon père, à ma crainte d’être abandonnée par mon copain endeuillé, un accident qu’a eu ma mère, la perte d’un ami… »
Alors que penser ? Le psychisme a été choqué mais le récit qui s’organise en après coup indique qu’il était vivant. Le psychisme de l’analyste est alors un contenant qui n’a pas été détruit par les attentats, qui peut penser l’événement à partir d’un récit, sans être anéanti. Il permet à la personne de s’identifier à la fonction réflexive de l’analyste.

[1] Waintrater R., 2010, Sortir du génocide, témoigner pour réapprendre à vivre, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 288p

pas le cas chez les « impliqués directs ou indirects », qu’on me demandait de recevoir, je le précise, aléatoirement.

Le point de départ de ma réflexion se situe précisément en ce point : en les écoutant, je me suis aperçu que le psychisme reste plus vivant que je ne l’aurais cru si j’avais continué à me baser uniquement sur la sémiologie du psychotrauma et sur les théorisations psychanalytiques tirées des traces du trauma dans la cure des rescapés de génocide ou de violences intrafamiliales.

En revanche, je n’ai pas été surprise de ressentir l’impact émotionnel de ces récits sur mon écoute et d’éprouver l’intérêt d’être en binôme et de faire partie d’un collectif. C’est un temps nécessaire, se laisser affecter par ce que le rescapé nous fait vivre. Non seulement nous avons témoigné en tant que professionnel ayant rédigé un certificat de blessure psychique, mais nous sommes aussi des « témoignaires », selon Régine Waintrater[1], c’est-à-dire des humains témoins de la dimension déshumanisante de l’évènement et nous aidons à organiser un récit. De ce fait, nous commençons à rétablir le lien social que l’attentat a attaqué. Si nous pensons aussi que le traumatisme réel confronte aux fantasmes de l’enfance et semble les confirmer et qu’il confirme que les secours et les protections peuvent manquer, alors nous avons à rétablir une présence secourable.

Brèves rencontres

Au cours de ces brèves rencontres, uniques pour la plupart, une fois passé le temps nécessaire pour recueillir les éléments du certificat et accueillir le débordement d’émotions lors de l’évocation de l’impact, je me suis contentée de demander « et avant? » et, dans tous les cas sauf un, ils ont parlé de leurs vies, de leurs difficultés, de leurs rêves, des questions sur les conséquences de ce qu’ils avaient vécu : je me retrouvais dans la position plus familière d’une consultation psychanalytique. Chez la plupart, revenait l’expression : « je viens de me rendre compte que la vie peut s’arrêter d’un coup ». Il leur faudrait ne pas remettre à plus tard tel ou tel projet, notamment une psychothérapie à laquelle certains avaient déjà pensé.

Je ne peux malheureusement pas proposer de vignettes cliniques, pour des raisons de confidentialité. En revanche, je peux témoigner de ce que j’ai constaté : j’ai pratiquement chaque fois constaté qu’ils faisaient spontanément état de ce qu’ils avaient senti, pensé, organisé pour survivre dans le temps de l’attaque :

– la fréquence de situations où les rescapés ont « fait le mort », parfois au milieu de cadavres.

– le sang-froid pour protéger les autres et le maintenir le lien aux objets bien présents dans leur psychisme, trouver comment se calmer au milieu du danger par la respiration notamment.

– l’organisation instantanée de déni et/ ou de clivage : je vais mourir/je ne vais pas mourir/ je rassure ceux qui sont autour de moi ; mais aussi le retour du clivé dans un temps ultérieur où la menace surgit à nouveau au présent et sans tenir compte du lieu.

– l’anticipation des conséquences : je ne vais plus pouvoir réaliser l’ensemble des projets

– sauf dans un cas, l’absence de haine exprimée pour les terroristes ou d’idée de vengeance.

– l’associativité possible : « ce que j’ai vécu me fait penser à… mon père, à ma crainte d’être abandonnée par mon copain endeuillé, un accident qu’a eu ma mère, la perte d’un ami… »
Alors que penser ? Le psychisme a été choqué mais le récit qui s’organise en après coup indique qu’il était vivant. Le psychisme de l’analyste est alors un contenant qui n’a pas été détruit par les attentats, qui peut penser l’événement à partir d’un récit, sans être anéanti. Il permet à la personne de s’identifier à la fonction réflexive de l’analyste.

Explorant le champ de la mort imminente, je me suis demandé d’où venait cette expression.

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh
4. Origines de l’expression et de l’intérêt pour la « mort imminente » : Egger, Pfister, Moody

Avant d’aller plus loin faisons un détour : d’où vient l’expression « mort imminente », qui s’y est intéressé, comment et pourquoi ? Élargissons un instant le champ des situations de mort imminente.

En 1896, un philosophe français Victor Egger s’intéresse aux problèmes de la mémoire et prend connaissance des articles publiés par un géologue suisse, Albert Heim. Ce géologue a recensé des récits faits par des alpinistes rescapés de chutes potentiellement mortelles en montagne.[1] : « L’idée de la mort imminente et soudaine provoque un moi vif qui consiste en images significatives et rapides ». C’est cette accélération des processus mnésiques qui le frappe : « dans une foule de cas, l’âme revoit tout le cours de sa vie passée »[2]. Mais aussi le sentiment de béatitude, d’anesthésie, contrastant avec la conservation de la vue et de l’ouïe.
Les observations d’Albert Heim sont reprises par le psychanalyste Oskar Pfister qui fait lui aussi état d’expériences personnelles de chutes en montagne dans un article (non traduit en français) de 1930 dont le titre pourrait se dire ainsi : « Le penser et le fantasmer en situation de choc lors d’un danger extrême de mort »[3]. Il dit qu’on s’attendrait à ce que la volonté de conservation de l’individu soit mise en jeu avec une extrême intensité et oblige la pensée à se mettre au service de la vie. Or ajoute-t-il, on sait que l’effroi a un effet paralysant. D’où la question de ce qui va l’emporter : ce qui accélère ? ou ce qui freine ? Il fait l’hypothèse qu’une partie du psychisme va être occupée à prendre des mesures de protection et qu’une autre va se réfugier dans des « fantasmes autistiques ». Ce qui nous intéresse ici, c’est que dès la fin du XIXème siècle, un psychanalyste prête attention à cette clinique de l’extrême et fait l’hypothèse d’une dynamique de survie.

Le psychanalyste C.G. Jung a lui aussi fait part d’une expérience de mort imminente après un infarctus du myocarde en 1944[1] : il a eu des délires et des visions glorieuses du globe terrestre, d’un rocher suivies d’un effondrement : “ Alors que j’approchais des marches menant à l’entrée du rocher, une chose étrange s’est produite : j’avais l’impression que tout était en train de s’effondrer ; tout ce que je vivais ou souhaitais ou pensais, toute la fantasmagorie de l’existence terrestre, s’est effondrée ou a été dépouillée de moi, ce qui est un processus extrêmement douloureux ».

Plus tard, en 1975, Raymond Moody a décrit les Near Death Experiences, NDE à partir de récits de centaines de survivants[2] : elles surviennent en cas de mort clinique apparente ou de coma, avec leur cortège de manifestations largement popularisées : la décorporation, le tunnel, la lumière, la rencontre avec les défunts, la vision panoramique du passé et la décision du retour. Elles ont été rapprochées de l’expérience de Jung et sont actuellement discutées d’une part par les tenants d’une approche spirituelle qui y voient la preuve de l’existence de l’au-delà et de la vie après la mort, et d’autre part par ceux qui n’y voient que les conséquences de phénomènes neurobiologiques notamment l’hypoxie cérébrale. En regardant de plus près les témoignages des personnes[3] dont parle Moody, j’ai été frappée par la fréquence du phénomène de « sortie du corps », qu’on peut retrouver dans des récits de viol, et j’ai constaté que le sens qu’ils donnaient à cette expérience était très personnel même si le cortège des manifestations était semblable chez chacun.

Tout récemment, en France, dans le numéro 1 de la revue d’études sur la mort de 2020, [4]les auteurs tentent de situer les expériences de mort imminente comme des « formes extrêmes de symbolisation » en les réintégrant dans la clinique de la réanimation, des accouchements et dans la clinique psychanalytique : les travaux très intéressants de Pascal Le Maléfan, basés sur une théorisation lacanienne, « rétablissent la primauté de la subjectivité dans la confrontation à la perception effrayante de la mort propre »[5].

Faisons maintenant un autre détour, avant de poser nos hypothèses sur l’abord psychanalytique de ce que peut être la vie psychique en cas de mort imminente.

5. Témoignages : mort imminente   guerre, attentats : Genevoix, Bion, Oyalon, Lançon

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh

Dans « La mort de près » [1] Maurice Genevoix revient à l’âge de 82 ans sur ce qu’il a vécu quand il était jeune officier pendant la première guerre mondiale. La trace des moments de mort imminente est devenue pour lui « la trame tissée à la chaîne » de ses jours. Au combat, l’imminence de la mort est telle qu’elle « cesse d’être perçue comme un concept, mais tout à coup et continuellement, comme une présence aussi réelle que celle d’un frelon qui va bourdonnant tout autour de votre tête, et qui va piquer ». Il décrit un premier moment d’effroi où il entend venir la balle qui l’atteint, il pense qu’il va mourir… il ne se rend pas tout de suite compte que son ceinturon a miraculeusement arrêté la balle. C’est dans cet instant suspendu hors du temps qu’il vit l’effroi : « le tumulte et le défilé d’images ». Plus tard, un autre moment : il entend arriver un obus qui ne le « voit pas », qui le dépasse pour exploser ailleurs, il pense qu’il a la baraka, qu’il ne va pas mourir mais au même instant, il développe l’hallucination d’être fendu du sternum au pubis. Il associe cette hallucination à un souvenir d’enfance : on lui a fait mettre sa jambe cassée, pour la fortifier, dans un seau contenant le sang d’un bœuf égorgé devant lui. Plus tard encore, il est cette fois-ci gravement blessé au bras mais il ne comprend pas l’affolement qu’il a légitimement suscité en raison d’une hémorragie menaçante. Il vit dans un « état d’apesanteur », fixant une étoile dans la nuit tandis qu’on le transporte vers l’hôpital. Et il conclut : ce qui l’a terrorisé et a laissé des traces durables dans ses cauchemars c’est la « feinte de la mort » qui lui a joué le tour de lui faire vivre sa mort « pour de faux », ce n’est pas le moment où il a réellement risqué de mourir. Et l’on peut s’interroger et si le « pour de faux » de la mort c’est-à-dire l’absence de blessure mortelle, avait déclenché chez Genevoix une activité hyper-condensée de la mémoire et des images semblable à celle des NDE ?

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh

Bion pendant la guerre : « je suis mort le 8 août 1918 »[1]

Je pense aussi à Bion, officier de tank pendant la première guerre mondiale et plus tard psychanalyste pionnier du travail avec les petits groupes et de la théorisation concernant la psychose. Au cours de la première guerre mondiale, il est sur le champ de bataille dans la Somme. Une grenade, il le sent, est sur le point d’arriver sur lui. Dans l’horreur et le silence il attend l’explosion ; pour se calmer, il regarde sa montre : il est 10h12 ; il scrute les environs. Rien. Quand il veut regarder à nouveau sa montre, il pense qu’il est midi et constate, stupéfait, qu’il est 10H15 ; la peur revient et il se demande s’il pourra tenir jusqu’au soir ? Désespéré, il décide de ne plus penser ni au passé ni au futur et se met à chercher les azimuts de tous les objets présents dans son champ de vision. À son grand soulagement, il sent que sa peur diminue.

Dans cet exemple d’imminence de la mort, il reconnait un double travail : le travail de la pensée imposé au psychisme lorsqu’il rencontre des signaux qui ne peuvent prendre sens, ce qu’il appellera plus tard des « signifiants bruts » en attente de transformation et, simultanément, la nécessité de fuir le travail de pensée en se réfugiant dans un mode opératoire.

Autre exemple : « Nous marchions lentement devant les chars et attendions les obus. La tension avait un curieux effet : toute cette angoisse était de trop, je me sentais comme un enfant qui a passé sa journée à pleurer et veut que sa mère vienne le border. J’éprouvais un curieux réconfort à m’allonger sur le talus au bord de la route – c’était comme si je reposais calmement dans les bras de quelqu’un ». Pour Régine Waintrater[2], « l’hallucination fugace opérant via l’exacerbation de la sensorialité est ici une défense adaptée dans un environnement de chaos et de non-sens, ce que Bion théorisera plus tard comme la fonction curative et créatrice de l’hallucinose”.

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh

« Bulles psychiques »

Ofra Ayalon, est une psychologue israélienne. Dans le chapitre « Children’s responses to terrorist attacks »[1], elle parle d’enfants pris en otages dans une école : au bout de 16 heures, 22 enfants ont été tués, d’autres ont été blessés. Elle décrit chez les enfants rescapés des réactions classiques de déni et de dissociation, mais aussi des rêveries diurnes sur la maison et le foyer, des fantasmes concernant une personne aimée, des souvenirs d’enfance. Elle souligne la complexité des mécanismes de dissociation que les survivants développent quand ils imaginent, ont des rêveries ou font l’expérience d’être ailleurs et dans un autre temps. C’est le cas de Shula qui avait 16 ans au moment de la prise d’otage. Shula a passé des heures, entourée d’hommes armés d’explosifs et proférant des menaces de mort. Elle dit qu’elle était comme dans une « bulle » : « ils pouvaient nous ordonner de rester debout ou assis, de manger ou de boire, d’aller aux toilettes ou d’attendre, mais ils ne pouvaient pas contrôler mon imagination. Je me souviens d’être restée assise pendant des heures en faisant l’expérience sensorielle d’être à la maison un soir de fête, j’entendais mon père et mes frères chanter, je voyais les bougies et je sentais l’odeur du repas ».

À la suite de ce massacre, Ayalon a continué à travailler dans ce domaine. Pour la conduite des interviews des rescapés, elle a proposé un nouveau paradigme, visant à faire des enfants survivants des « collaborateurs actifs », ce qui leur permet de passer d’une position de victime passive à une première étape de réhabilitation et d’empowerment. Son hypothèse est que chacun, adulte ou enfant, est équipé de ressources pour s’en sortir, et qu’il s’agit d’identifier ces ressources et leurs limites. De ce fait, les questions qu’elle pose aux survivants se formulent ainsi : « pendant que vous étiez otages, qu’avez-vous fait qui puisse vous aider ou vous gêner ? ». Et aussi : « qu’est-ce que les autres ont fait, pendant ou après, qui a pu vous aider ou vous gêner ? ». Les observations faites par Ayalon lui ont fait développer au cours des décennies suivantes une approche spécifique des traumatisés, de type « coping », y compris avec les jeunes enfants, en tenant compte non seulement de la passivation des victimes mais aussi de leurs ressources.

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh

« Ce peu de chose » :

C’est le texte de Philippe Lançon qui m’a donné l’exemple le plus détaillé de ce qui peut se passer dans la vie psychique quand la mort est imminente.

À la rédaction du journal Charlie Hebdo, l’attaque terroriste islamiste du 7 Janvier 2015 a fait en quelques minutes 12 morts et 11 blessés. Au cours de l’attaque, le journaliste Philippe Lançon est sévèrement blessé au visage. Il sera l’un des 7 rescapés. Dans son livre, le Lambeau, paru en 2018[1], il parle de l’instant de l’attaque et de l’effroi comme de la « réduction au minimum de l’écart séparant la dernière seconde de vie de l’événement qui va l’interrompre, une mort administrée sans préavis. Dans cet écart il n’y a pas de place pour grand-chose. Pourtant ce peu de chose n’en finit pas. Tout le reste, quand on survit, lui est soumis ».

Je vais relever quelques passages du récit des deux minutes de l’attaque qui survient alors que la réunion était animée, les discussions vives et drôles. Soudain… des « petits bruits secs » comme des pétards…une farce ? Non. Franck, le garde du corps de Charb dégaine son arme et tout se ralentit. Une « chose » envahit la pièce. Voyant Franck dégainer, Lançon pense : « Plus vite ! Plus vite », mais… tout est au ralenti. Puis il se recroqueville « ne voyant plus rien ni personne, coincé comme au fond d’un caisson ou d’un rêve », essayant de tomber sans se faire mal, avant d’entendre le bruit des balles. En entendant le tireur dire « Allah Akbar », l’impression de farce se superpose à « la chose » qui a fait dégainer Franck. Allongé, il voit deux jambes noires et le bout d’un fusil, il entend le souffle du tireur. « J’ai fermé les yeux, puis je les ai de nouveau ouverts, comme un enfant qui croit que nul ne le verra s’il fait le mort. J’étais cet enfant que j’avais été, je l’étais de nouveau en été maintes fois reprise : « Le traumatisme psychique résulte de l’invasion de l’espace mental du sujet par le réel de la mort, le néant comme expérience ». Sidération, état d’anéantissement soudain, pétrification, blanc : dans le temps de l’évènement, il n’y aurait plus de place ni pour les affects, ni pour les mots. Un souvenir sans mémoire. Sous l’impact du trauma, Michèle Bertrand[1] dit que « le sujet est brutalement ramené à une situation de nourrisson qui ne sait pas ce qui lui arrive, vit une situation d’effroi et de terreur, une agonie, une douleur sans fin ».

Clivage, réflexivité, symbolisation, réponse de l’objet

Mon hypothèse est qu’il n’y a pas toujours d’anéantissement de la vie psychique dans ces situations aux limites de la symbolisation.

René Roussillon remarque qu’il est habituel en psychanalyse de lire à propos de l’expérience traumatique qu’elle est « sans représentation ». Mais il note qu’elle est « réputée avoir provoqué effroi, vécu de mort imminente, autant d’affects extrêmes qui ne peuvent se concevoir s’il n’y a pas

un minimum de représentation. Pas d’effroi sans représentation, pas de vécu de mort imminente sans représentation d’un danger »[1]. Comment comprendre cette apparente contradiction ?

Peut-être en supposant qu’il y a chez certains rescapés un spectre de mécanismes, plus ou moins combinés, attestant d’une vie psychique face à l’imminence de la mort sous la menace, aux limites de la symbolisation. Dans ces instants où le risque d’effondrement est majeur, serait-il possible que l’effondrement ait déjà été symbolisé et dans ce cas, y aurait-il en instantané une « remobilisation des capacités d’élaboration »[2] ? Comme le dit une inscription au Mont Athos : « si vous mourez avant de mourir, quand vous mourrez vous ne mourrez pas ». Il serait possible de trouver en après coup des représentations d’un état dans lequel il n’y avait sans doute pas de représentation ou des phénomènes que Bion nomme « protomentaux » en attente de représentation.

Quels mécanismes peut-on supposer à l’œuvre ? Sans que cela soit exhaustif, je relèverai :

La réflexivité : dans les témoignages et écrits que j’ai cités, il semble que Genevoix, Lançon, Bion parlent de ce qu’ils ont vécu à partir d’une instance qui se maintient face à la mort imminente ou se développe en après coup : cela suppose qu’une instance observante se maintient. C’est elle qui fait décrire à Lançon par exemple une double représentation de la disparition possible par l’invisibilité ou le coup de grâce. Il dit qu’il a pu penser ces deux aspects apparemment incompatibles.

  • Le clivage peut assurer un mode de vie psychique détaché de la réalité, comme dans le cas de Shula qui décrit la « bulle » dans laquelle elle imagine la scène familiale. A partir des témoignages de sujets ayant traversé des expériences traumatiques avec vécu de mort imminente, Roussillon [3] tire la confirmation qu’il y a un processus de retrait de la subjectivité, en quelque sorte une forme de « clivage au moi ». Et quand le clivé fait retour, un arsenal de défenses contre le retour du clivé organise le tableau clinique post-traumatique. Déjà Ferenczi, le psychanalyste hongrois qui a ouvert le champ de la réflexion sur le traumatisme psychique,[4] notait : “Il semble vraiment que sous la pression d’un danger imminent, un morceau de notre soi se clive comme instance auto-perceptive, instance voulant s’aider soi-même et ceci vraisemblablement dès la petite et même la très petite enfance.” Le clivage est alors une tentative désespérée d’auto-étayage qui signe l’absence de réponse de l’objet face à une situation de détresse. La partie clivée du Moi, en tant « qu’intelligence pure » sert d’instance auto-perceptive, c’est-à-dire qu’elle mesure l’étendue des dommages en même temps qu’’elle ne laisse accéder à la perception que ce qui est supportable (p. 144). Ces phénomènes d’auto-symbolisation sont des formations symptomatiques transitoires représentant “l’auto-observation symbolisée du fonctionnement psychique ». Si nous avons pu apprendre dès la petite enfance un clivage de détresse, alors il pourrait servir à nouveau.
  • Combinant le clivage et la réflexivité j’ai relevé chez plusieurs exilés rescapés de viol ou de torture un mécanisme permettant de lutter contre la menace d’anéantissement : la sortie hors du corps, telle cette femme qui dit qu’elle sort de son corps pendant qu’elle est violée pour aller se réfugier ailleurs, dans les bras de sa sœur ainée.

L’hallucination : ainsi Genevoix qui hallucine son corps fendu en deux par l’obus et associe ce moment à un souvenir d’enfance. Bion lui hallucine le talus comme le sein maternel sur lequel face à la menace, il va pouvoir se reposer. Pour les Botella[1], l’ « hallucinatoire » est un processus dynamique constant du psychisme, de nature non-psychotique et doté de capacités expressives bien que relevant d’un fonctionnement archaïque.

  • Les mécanismes autistiques dont parlait Pfister sont repris par Le Malefan qui a recueilli le récit d’une femme rescapée d’un tsunami : « je me suis accrochée à la grille d’aération, je la regardais tellement que je n’étais plus que ça ». Ce qu’on peut aussi rapprocher de Bion, cherchant à calculer les azimuts en attendant l’impact de la grenade.

Il resterait bien entendu encore plusieurs mécanismes à explorer notamment la relation des rescapés à leurs croyances : dans le cas des exilés rescapés de naufrage que j’ai rencontrés, l’invocation du nom de Dieu et une ultime prière reviennent invariablement.

Ainsi l’évènement potentiellement traumatique risque de ne pas produire uniquement un effet désorganisateur sur le registre des processus secondaires, il bouscule toute l’organisation du Moi. Le Moi peut plus ou moins se déformer et recourir à des processus archaïques pour maintenir une symbolisation qui peut inclure l’absence de symbolisation. Mon hypothèse est que l’aptitude à la déformation régie par ces différents mécanismes dépend comme le dit Roussillon « de l’appareillage inné du sujet, de l’environnement premier et en particulier de l’environnement maternant »[2].

Je serai tentée de faire un parallèle entre la réponse de l’objet primaire, qui préparerait plus ou moins à l’adaptation au stress extrême d’une part, et les travaux du chercheur en neurosciences Michael Meaney sur les conditions environnementales et de maternage chez les rongeurs. Il a montré qu’ils influencent le développement du cerveau et ont identifié des variations phénotypiques attribuables à la variation de la qualité des soins maternels, chez les rongeurs. Les soins maternels ont un impact direct sur les marques épigénétiques et l’expression des gènes impliqués dans les réponses neuronales et endocriniennes, face au stress et à l’apprentissage. Ces études ont été les premières à décrire l’influence de l’environnement social sur la structure et la fonction génomique.

Généralement, pour que nous puissions vivre sans penser à notre mort prochaine, un déni du déni de la mort nous maintiendrait-il dans un certain clivage, un « je sais bien mais quand même » ? Un fantasme inconscient d’immortalité nous permettrait de vivre, mais parfois il se confronte à la réalité Ainsi nos vies oscillent-elles entre le deuil du soi immortel et le désir de goûter l’éternité. Comme le disait le philosophe Spinoza dans sa démonstration concernant l’âme humaine :« Et cependant nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels »[3]. Et le poète Arthur Rimbaud d’affirmer : « elle est retrouvée. Quoi ? L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil.[4]

En 1915, dans le texte de Freud d’une grande actualité, « Considérations sur la guerre et la mort », Freud affirmait : “personne, au fond, ne croit à sa propre mort : dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité”. La pandémie aujourd’hui nous rapproche de notre mortalité et nous pousse à la réflexion collective : prêtons attention à la vie psychique aux extrêmes, en réanimation ou en soins intensifs des services covid et à l’impact de ces situations sur la vie psychique des professionnels de santé. Et n’oublions pas que les enfants sont confrontés eux aussi à la mort imminente.

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh

Pour terminer, écoutez Didon dans l’aria de Purcell : elle a avalé du poison après avoir été abandonnée par Énée et sent la mort venir. Dans un ultime élan vers un objet, elle appelle une main, un giron pour y poser sa tête, Belinda, sa confidente. Écoutez Didon et écoutez les personnes qui ont échappé à une mort imminente et ceux qui y font face : il peut y avoir encore de la vie.

https://youtu.be/bf92jTgicGg

La vie psychique, quand la mort est imminente - Geneviève Welsh

[1] Institut pour l’Économie et la Paix, index global du terrorisme, cité par Jean Marc Four le 25 novembre 2020

[2] De M’Uzan,1977, in « De l’art à la mort : itinéraire psychanalytique », Paris, Gallimard,224p

[3] Comme a pu le dire B. Cyrulnik, émission « Musiquez moi » France Musique, dimanche 4 avril 2021

[5] Chidiac N, Crocq L, Le psychotrauma II. La réaction immédiate et la période post-immédiate, Annales medio-psychologiques (2010),

[6]Dantchev N. & coll Retour d’expérience des attentats du 13 novembre 2015. Prise en charge psychologique hospitalière des impliqués », Dantchev et al 2016, Ann. Fr. Med. Urgence (2016) 6:55-61

[7] Meaney M., 1998, Maternal care during infancy regulates the development of neural systems mediating the expression of fearfulness in the rat, Proc Natl Acad Sci USA, 28 ; 95(9), 5235-5340

[8] Edelman G.M., 2008, Biologie de la conscience, Paris Odile Jacob, 370 p

[9] Ramachandran V., 2011, Le cerveau fait de l’esprit, Trad. Delporte C., Paris, Dunod, 400p

[1] Waintrater R., 2010, Sortir du génocide, témoigner pour réapprendre à vivre, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 288p

[1] Heim A.1892, Bulletin du club alpin suisse, notes sur la mort causée par des chutes accidentelles

[2] Egger, V. 1896, le Moi des mourants, revue philosophique de la France et de l’étranger, p 26-38, p 337-368

[3] Pfister O. Schockdenken und Schockphantasien bei höchster Lebensgefahr, in Internazionale Zeitschrift für Psychoanalysis,16, p. 430-455. Je dois la traduction du titre et de l’article à Michèle Cornillot.

[1] Jung C.G., Ma vie souvenirs rêves et pensées, trad Lelay Y, Cahen R, Poche 1991

[2]Moody R.1975 La Vie après la vie (Life After Life, 1975), Lumières nouvelles sur la vie après la vie (Reflections on Life After life, 1977) et La Lumière de l’au-delà (The Light Beyond, 1988)

[3]Life after life, 1992 Cascom film de Shockey P.  D’après le livre de Moody R.

[4]Expériences de mort imminente, 2020, Revue d’études sur la mort, Esprit du temps éditeur.

[5] Bacqué MF, Éditorial de la revue citée

[1] Genevoix M., 1972, La table ronde, Paris, 141 pages

[1] Bion R.W. The long week-end,1897-1919, part of a life, Free association Book, 1987

[2] Waintrater R. 2014 Bion et la guerre, Le Coq Héron, p 51-61

[1] Knafo D. Editor, 2004 « Living with terror, working with trauma : a clinician’s handbook », Jason Aronson

[1] Lançon P., 2018, Le Lambeau, Gallimard

[1] Rosenblum R. Si la mort vous effleure, in Psychanalyse et terrorisme, l’effroi peut-il s’élaborer, PUF2017 p 21

[1] Op cit p 23

[1] Bonnard F., Dayan J., Villa F., 2020, TSPT, psychanalyse et neurosciences, revue Études sur la mort, 2, p 21-37

[1] Bertrand M., 1990, La pensée et le trauma, Paris, L’harmattan, 254p

[1] Roussillon R. 2016, Aux limites de la symbolisation, Paris, Dunod, p.9.

[2] Bertrand M., op cit, p13

[3]Roussillon R. 2017, « Survivre à l’effroi » in Psychanalyse et terrorisme, l’effroi peut-il s’élaborer ? PUF p 69

[4] Ferenczi S. 1932, Journal Clinique, Payot, p 98

[1] Botella C&S, 2007, La figurabilité psychique, in Press

[2] Roussillon op cit p 12

[3] Spinoza B. 1677, Éthique V, scolie de la proposition 23, 1993, version numérique, Editions Vigdor, trad Misrahi R.

[4]Rimbaud A. 1872, Eternité, derniers vers


Réalité psychique et vérité chez l’adolescent

Auteur(s) : Sylvie Reignier
Mots clés : adolescent/adolescence

CIP du 24 Mars 2021

Comment favoriser et soutenir la rencontre d’un sujet avec lui-même dans cette période de vie si bouleversante qu’est l’adolescence, assortie de son cortège de transformations ? Comment permettre à l’adolescent de résoudre ce saisissant paradoxe de changer, tout en restant lui-même, déployer de nouvelles potentialités, tout en maintenant son sentiment de continuité d’exister ? Partant de ces questionnements, c’est à un voyage aux sources de la vie pulsionnelle, à l’origine des fondations sensori-motrices et corporelles du bébé que nous a conviés Sylvie Reignier au cours de cette nouvelle soirée des Conférences d’Introduction à la Psychanalyse de la SPP. Elle nous a ainsi engagés à la suivre dans l’écoute contre-transférentielle du corps qui caractérise sa pratique analytique avec les adolescents.

En préambule de ce voyage, précisons que c’est dans une ouverture à la pensée de Mélanie Klein et de ses successeurs que s’inscrit le travail de Sylvie Reignier, marqué par sa collaboration féconde avec Florence Guignard. L’apport de ces auteurs pour la compréhension de la vie émotionnelle des nourrissons, a ainsi particulièrement mobilisé ses intérêts et coloré sa pratique auprès des enfants et des adolescents présentant des pathologies des premiers développements. Sylvie Reignier, psychanalyste membre de la SPP est aussi membre formatrice de la SEPEA, membre de la CIPA (Coordination Internationale entre Psychothérapeutes Psychanalystes et membres associés s’occupant de Personnes autistes) et membre formateur de l’AEPPC (Association pour l’Enseignement de la psychothérapie psychanalytique Corporelle). Ses investissements témoignent, comme l’a souligné Julie Augoyard dans sa belle présentation, d’une pratique clinique rigoureuse alliant la métapsychologie freudienne à la richesse d’une clinique créative.

Le patient se doit d’être loyal envers lui-même, disait Freud. Sylvie Reignier nous montre combien cette loyauté est soumise à des aléas. Penser peut être douloureux, en particulier chez l’adolescent, qui se trouve confronté à la poussée pulsionnelle et à la force des reviviscences infantiles. Ainsi, son Moi doit-il être suffisamment solide pour supporter la levée, même partielle, de ses défenses, les insuffisances de ses objets internes et externes, la complexité des relations qu’il entretient avec eux. La proposition d’une psychothérapie peut constituer une menace lorsque l’équilibre psychique durement acquis demeure fragile. Certains adolescents privilégient en effet l’évacuation de la pensée et l’attaque des clivages organisateurs, provoquant dans le même temps confusion et attaque de la pensée de l’analyste. Sylvie Reignier, guidée par sa boussole contre-transférentielle, nous propose une réflexion autour de deux éléments favorisant le maintien d’une capacité de rêverie chez l’analyste : d’une part l’écoute des vécus corporels constitutifs du Moi originaire, premier temps des développements de la pensée, et, d’autre part, l’écoute du groupe (interne et externe) qui anime la vie intérieure du sujet.

En appui sur la conceptualisation du Moi corporel par Geneviève Haag, ainsi que sur ces deux espaces d’intimités et de mouvements identificatoires que sont le maternel et le féminin primaire, décrits par Florence Guignard, Sylvie Reignier nous montre l’importance de l’écoute du corps et du sensoriel dans la dynamique transféro/contre-transférentielle. Rien du corps ne peut advenir s’il n’est pas passé par l’objet, nous dit-elle. Les sensations primaires du Moi corporel sont contenues dans le regard de l’autre. Elles ne deviendront des vécus sensoriels et ne feront traces qu’une fois transformées par la rêverie maternelle. L’éprouvé corporel doit être qualifié pour pouvoir ensuite se figurer, se représenter. Sylvie Reignier propose d’adjoindre la dimension sensorielle à la règle fondamentale : « Dire tout ce qui vient comme pensées, images, émotions et sensations ». C’est la manière dont ont été accueillies les « sensations-angoisses » des tout premiers moments de la vie (angoisses de tomber sans fin, de se vider, se répandre, de perdre une partie de soi dans la séparation d’avec l’objet, l’angoisse d’être envahi, intrusé) et la perception que le bébé s’est fait de cet accueil qui donnent, selon elle, sa couleur à la dynamique transféro/contre-transférentielle. L’intégration dans le Moi de ces tout premiers mouvements pulsionnels et tonico-émotionnels, dépend pour le sujet de l’intégration réussie de ses enveloppes psychiques et de ses identifications. Ce travail d’introjection identificatoire, s’il est perturbé, peut, en après coup, confronter l’adolescent à des impasses. Aussi, lorsqu’un contact avec un patient demeure difficile, il peut être fécond de situer cette dynamique de la rencontre dans la lignée des modalités précoces de relations sensorielles et kinesthésiques à l’objet. Les éléments anamnestiques recueillis dans les premiers temps ou au fil des consultations constituent souvent de précieuses indications sur le dialogue tonique et émotionnel premier.

L’exemple clinique d’une adolescente anorexique illustre cette écoute attentive du contre-transfert qui, en écho à des éléments recueillis de l’histoire infantile de la patiente, a conduit l’analyste à penser son opposition apparente, non comme un mouvement hostile mais comme une répétition de la rencontre initiale avec l’objet primaire. Ce n’est pas tant le refus de la patiente de s’engager dans la relation qui est en jeu ici, mais plutôt son incertitude sur la manière dont l’objet, vécu à la fois comme aidant et refusant, va l’investir. L’analyste saisit alors l’identification primaire à l’objet rejetant, dans laquelle se trouve prise la patiente.

Une deuxième vignette clinique évoque un adolescent de treize ans chez lequel la constitution d’un tiers structurant fait défaut. Nous saisissons avec cet exemple, combien l’excitation pubertaire, en réveillant une fantasmatique de détresse et de haine issue des temps primitifs, peut conduire à un passage à l’acte. Sylvie Reignier, avec Donald Meltzer en point d’appui, propose de penser ce passage à l’acte d’ordre sexuel, d’une part comme un mouvement d’attaque de l’intérieur du corps maternel mais aussi comme un désir de se réfugier, même sadiquement, dans le corps de l’autre. Cette vignette souligne combien la quête d’immédiateté du plaisir, les modes d’évacuation de la douleur par la décharge, sont une voie privilégiée du traitement de l’excitation à l’adolescence.

Les troubles de l’identité sexuée, dans leur dimension d’impatience à agir, à changer, s’inscrivent eux aussi dans cette voie et c’est en ce sens que le troisième exemple clinique issu d’un traitement de supervision nous est présenté. C’est à partir d’un important travail de contre-transfert autour du corps et des sensations primaires que l’analyste, tout en assurant sa fonction de holding auprès d’une adolescente se désignant comme garçon, va permettre que se déploie un fantasme de bisexualité sans interdit, ni déni. L’écoute de la patiente et l’accueil de ses mouvements de dépression primaire traduits dans des évocations corporelles douloureuses ou inquiétantes, ont permis à l’analyste de maintenir un lien transférentiel de bonne qualité. La cohérence identitaire que semblait lui assurer le fantasme transgenre ainsi que sa référence au groupe de pairs « trans » dans la réalité, se sont mus au fil du processus, en des vécus de doute sur l’authenticité des affects et des expériences, autre forme de troubles identitaires.

Si la question du corps dans toutes ses dimensions apparaît cruciale dans le traitement psychanalytique des adolescents, celle du groupe, à laquelle elle peut se trouver enchevêtrée, occupe une place non moins centrale. C’est avec James Gammill et Wilfred Bion que Sylvie Reignier nous propose de poursuivre son cheminement sur l’influence du groupe à l’adolescence. Le groupe est porteur de solution pour nombre d’adolescents ; solution qui peut s’avérer tout autant protectrice qu’anti-pensée. Partant de la contre-vérité psychique, définie comme une prolifération de « mensonges » visant à créer une barrière contre la réalité psychique, donc contre la vérité des expériences émotionnelles, James Gammill montre combien celle-ci peut constituer une modalité de défense active dans la mentalité de groupe. C’est à propos de ce dernier concept, défini par Bion, que Sylvie Reignier nous propose une réflexion étayée sur un bilan psychologique. La mentalité de groupe est constituée de représentations le plus souvent inconscientes qui s’imposent à ses participants, sorte d’agrégat des constructions et des défenses de chacun face aux angoisses qui naissent de toute tentative d’évolution, vécue comme un danger. James Gammill met en évidence la naissance très précoce de la contre-vérité psychique dès la petite enfance chez certains adolescents. Elle apparaît ainsi comme une solution pour ne pas sombrer dans le désespoir, l’impuissance et l’humiliation. Sylvie Reignier s’interroge sur l’importance des groupes à l’adolescence et leur résonance avec la mentalité de groupe interne. Héritage des temps précoces du développement individuel, cette mentalité de groupe draine des éléments pulsionnels et émotionnels primitifs issus des liens symbiotiques. Les éléments du bilan psychologique témoignent de la force d’une assignation à son groupe interne chez un adolescent de 16 ans, dont la souffrance doit être tue sous peine de révéler une trop grande fragilité. La contre-vérité psychique, en tant que mécanisme de défense primaire contre la douleur psychique est ici prise en charge par le groupe familial en dépit des divergences apparentes.

Sylvie Reignier nous montre au fil de ses allers-retours entre adolescence et premiers temps de la vie, la force des mécanismes primaires, qu’ils soient individuels ou portés par le groupe, qui naissent des premiers échanges sensori-moteurs. Nous l’avons suivie dans son travail clinique au plus près des mouvements contre-transférentiels qu’elle nous a généreusement transmis.

Compte rendu établi par :

Karine Gauthier
Membre de la SPP
16 rue Lacretelle
75015 Paris


Commentaire de la 2ème présentation clinique : « La mariée mise à nue par ses célibataires même »

Auteur(s) : Guy Cabrol
Mots clés : sexualité

De la sexualité parlée en séance à la sexualité parlée en grand groupe.

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Deuxième présentation clinique : « De la grande honte (ou de l’éhonté) à la petite honte » ou comment parler de l’intime dans la cure ?

Auteur(s) : Claire Maurice
Mots clés : sexualité

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