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Les rêveries (reveries) du psychanalyste en séance

Auteur(s) : César Botella
Mots clés : Ferro (Antonino) – Freud (Sigmund) – Meltzer (Donald) – méthode psychanalytique – Ogden (Thomas) – rêve – rêverie

La psychanalyse a évolué depuis Freud notamment au niveau de sa pratique. Bien que les principes de la méthode freudienne demeurent valables, sa complexification n’a eu de cesse en particulier depuis les trois dernières décennies. Elle est la conséquence d’un déplacement progressif du centre d’intérêt du fonctionnement de l’analysant à celui de l’analyste. D’abord avec la découverte que le rôle du contre-transfert de l’analyste, tel que Freud l’avait publié en 1910 dans sa communication au 2e Congrès International de Psychanalyse1, n’était pas une simple réponse au transfert de l’analysant mais qu’il pouvait même influencer l’origine de ce dernier (Neyraut, 1974) 2. Puis, un pas de plus a été fait en considérant que la notion de contre-transfert s’avérait insuffisante pour comprendre le vaste domaine du psychisme de l’analyste mobilisé par l’analysant et d’une façon plus large par la situation si particulière qu’est la séance d’analyse avec les potentialités régressives et régrédientes qu’elle porte en elle du fait des conditions du cadre analytique. A condition, bien entendu, que l’analyste respecte ce dernier sans l’éviter et sans craindre que son maintien ne produise d’autres modes de pensée que ceux de la pensée rationnelle. C’est pourquoi l’analyste qui pratique la scansion n’aura pas du tout l’accès ou très exceptionnellement au monde de l’activité régrédiente de sa pensée

Parmi ces potentialités régressives-régrédientes la rêverie a été la première notion à être développée. Son étude appliquée à la pensée de l’analyste en séance représente un élargissement de la méthode freudienne. Différemment conçue selon les auteurs, il nous a semblé qu’un débat méritait d’être organisé à propos de la rêverie de l’analyste. Nous avons fait un choix d’auteurs tenant compte à la fois de leurs conceptions originales et, selon l’un des principes qui guident Débats sans frontières, de leur origine géographique différente. Ainsi, vous trouverez les contributions de :

  • Thomas Ogden, qui pratique à San Francisco (American Psychoanalytic Association) ;
  • Antonino Ferro, qui exerce à Pavia (Società Psychanalitica Italiana) ;
  • Michael Parsons, psychanalyste à Londres (British Psycho-Analytical Society) ;
  • César Botella, qui travaille à Paris (Société Psychanalytique de Paris).

Une brève introduction facilitera la compréhension des enjeux de ce débat.

Freud emploie le terme allemand de « Tagtraum ». Il est traduit en français par « rêve éveillé » ou par « rêve diurne » (en anglais par day-dream), ainsi que par rêverie. Il est utilisé d’une façon synonyme à celui de fantasme (Phantasie) ou fantasme diurne (Tagesphantasie), que ce soit dans L’interprétation des rêves (Die Traumdeutung) (1900) ou dans « La création littéraire et le rêve éveillé » (Der Dichter une das Phantasie) (1907), ou « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité » (Hysterischen Phantasien une ihre Beziehung zur Bisexualität) (1908). Pour Freud, la rêverie (diurne), jusqu’à un certain point, a la même fonction que celle de la nuit, notamment la réalisation de désirs infantiles. Toutes deux se distinguent néanmoins en ce que l’élaboration secondaire occupe une plus grande place dans la rêverie, et également en ce que, immanquablement, « sa majesté le moi » en est le héros. Ajoutons que l’articulation entre les deux est complexe. Nous ne pouvons pas la développer ici. Contentons-nous de signaler, parmi d’autres liens, qu’une rêverie de la veille organise souvent le rêve nocturne au niveau de l’élaboration secondaire, et devient parfois ce que Freud nomme la « façade du rêve ».

Dans un premier temps, les analystes ne prêteront pas une grande attention à la notion de rêverie qui sera occultée par l’attention portée au rêve, plus précisément à l’interprétation du récit du rêve. Ce ne sera qu’à partir des années soixante, que la rêverie gagnera progressivement une place dans les écrits analytiques et que le vaste domaine des liens entre rêve et rêverie deviendra un objet d’étude.

Les premiers seront les psychanalystes des USA et du Canada. Successivement, R. Greenson en 1967 et 1970[ref] Greenson R. R. (1970). The exceptional position of the dream in psychoanalytic practice. The Psychoanalytic Quarterly, vol 39, n° 4. [/ref] ; I. Ramzy en 19743 ; J. Flannery en 19794 et D. H. Frayn en 1987. Pourtant, c’est sans doute dans la continuité de Bion5 que le terme rêverie a pris son véritable essor. Mais attention, une première difficulté surgit. Bion utilise le terme anglais reverie. Certes, il vient du français rêverie. Toutefois, cela ne veut pas dire que dans les deux langues sa signification soit identique.

Rêverie implique en français l’idée d’un scénario, du déroulement d’une histoire. Tandis que reverie est plus proche d’imagination. C’est une nuance déterminante notamment par rapport à la formulation bionienne «capacité de reverie de la mère», conceptualisée par Bion à partir de 1962 dans Aux sources de l’expérience, pour signifier une activité maternelle rendant psychiquement possibles les expériences émotionnelles du nourrisson. Elle fut très vite appliquée au travail de l’analyste6, en particulier par Donald Meltzer[ref] Meltzer D. (1984). Dream-Life. Trad. française collective : Le monde vivant du rêve, Césura Lyon, 1993. [/ref], Thomas Ogden7 et Antonino Ferro8. Vous trouverez les contributions de Thomas Ogden et d’Antonino Ferro dans ce débat. Je n’entrerai donc pas dans les détails et les nuances entre ces auteurs, le lecteur se fera lui-même une idée. Disons simplement qu’Ogden utilise directement le terme de «reverie», que Meltzer et Ferro préfèrent celui de «pensée onirique diurne». Mais pour les trois auteurs, la reverie serait une activité intersubjective entre patient et analyste, «radicalement bi-personnelle» selon l’expression d’ A. Ferro s’inspirant de Willy et Madeleine Baranger9, psychanalystes de l’ Associacion Psicoanalitica Argentina.

De son côté, Thomas Ogden esquisse une définition de la reverie au sens courant du terme : «rêves de jour», comprenant un récit se déroulant comme une histoire ; mais aussi des «phrases qui traversent notre esprit», ou encore des «images émergeant en demi-sommeil» ; jusqu’à inclure «nos sensations corporelles, nos perceptions flottantes». Comme on le voit, ces manifestations ne peuvent pas correspondre à la notion française de rêverie. En fait, chez Ogden, la notion est vaste et sa définition demeure floue, peut-être volontairement étant donné que la notion de reverie répond chez lui, je crois, plus à l’aboutissement de processus différents qui peuvent être forts singuliers, parfois opposés.

De leur côté, Meltzer et Ferro ne font pas de véritables distinctions entre les reveries et ce qu’ils nomment des « flashes », c’est-à-dire des images « visuelles soudaines ». Il semble donc que la dynamique et la topique de ces diverses manifestations devraient être différenciées, ce qui n’empêcherait pas, selon Ogden, que l’analyste puisse les utiliser dans le même sens au sein de la cure analytique. En ce qui concerne son utilisation en séance d’analyse, Meltzer10 fait plutôt de la reverie un acte préconscient, pratiqué volontairement, comme une réponse de l’analyste à l’écoute du rêve du patient, ce qui équivaudrait à re-rêver le rêve afin d’accéder, selon lui, a une meilleure compréhension du patient. Il ne s’agit donc plus de l’analyse du récit du rêve telle que Freud l’a décrite. A. Ferro, se servant moins, comme nous venons de dire, de la dénomination reverie, préfère la formulation « pensée onirique diurne », s’intéressant surtout à l’idée de « dérivé narratif de la pensée onirique diurne ».

En fait, les considérations de Meltzer et de Ferro autour de la reverie aboutissent à un renversement de la théorie freudienne du rêve : « veille et sommeil est une distinction qui n’a plus de sens » (D. Meltzer). L’articulation du travail psychique du jour et de celui de la nuit, dont D. Braunschweig et M. Fain, de la Société Psychanalytique de Paris, dans leur ouvrage princeps de 1975, La nuit, le jour »11 ont su tirer tant d’enseignements, serait obsolète. Le rêve de la nuit serait équivalent, selon Ferro, à une «re-reverie» de ce qui a été « filmé, alphabétisé, et conservé durant la veille». Dès lors, l’importance du désir infantile inconscient, principal organisateur du rêve selon la métapsychologie 1900, s’efface. Peut-être qu’en cela Ferro suit autant Bion, que le Freud de 193212 considérant que la fonction première du rêve serait celle d’élaborer les traumas de l’enfance.

La conception de Parsons mérite une mention à part. Théoriquement, elle se fonde aussi sur Bion mais s’élargit avec la notion winnicottienne de préoccupation maternelle primaire ; tout en réservant une place privilégiée aux fondements freudiens.

Quant à ma propre contribution, disons que je m’efforce depuis un certain temps à élargir la notion de rêverie et de reverie avec celle de Travail de Figurabilité, dont la rêverie ne serait qu’une des formes possibles13. Mais, laissons la parole aux auteurs eux-mêmes.

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