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Psychanalyse et psychothérapie psychanalytique

Auteur(s) : Christo Joannidis
Mots clés : cadre – contre-transfert – dispositif – face-à-face – formation psychanalytique – neutralité analytique – pratique psychanalytique – processus analytique – psychanalyse – psychothérapie (psychanalytique) – régression – silence analytique – transfert

Cet article, issu de la revue Psychoanalytic psychotherapy vol. 20, n° 1, pp. 30-39, mars 2006 tente de traiter des similitudes et des différences entre la psychothérapie psychanalytique et la psychanalyse en tant que pratique. Prenant comme point de départ les points techniques évidents, que l’auteur écarte comme étant périphériques, il atteint cette position qu’il considère comme étant le domaine fondamental de l’assertion, c’est-à-dire l’arène de transfert et de contre-transfert. En se concentrant sur la position de contre-transfert du professionnel dans ce processus, l’auteur distingue les différences déterminantes de ces deux approches et espère démontrer qu’elles sont plus complémentaires qu’opposées.

En élaborant l’interaction complexe entre le Moi et l’Autre – ce qu’il considère comme étant une dialectique fondamentale du racisme – le philosophe français V. Jankélévitch écrit : « Tu es presque comme moi. La similitude entre nous est si évidente qu’au regard des autres, tu es mon frère. Mais pour être franc, tu n’es pas mon frère. Mon identité, en relation avec toi, consiste précisément dans les façons selon lesquelles je suis différent de toi. Cependant, plus tu me ressembles, plus il est difficile pour quelqu’un de voir ces différences cruciales. Notre ressemblance menace d’effacer tout ce qui est particulier en moi. Donc, tu es mon faux frère. Je n’ai pas d’alternative si ce n’est celle de te haïr, puisque en développant une haine contre toi, je défends tout ce qui est unique en moi » (Berman, 1994).

Freud emploie le terme « narcissisme des petites différences » afin de décrire la même constellation, dans laquelle nous pouvons distinguer outre la haine, une certaine hostilité et de puissantes projections :

– soit, idéalisation du Moi avec dénigrement concomitant de l’Autre, ainsi que peur de contamination, au cas où une personne s’approche de lui,

– soit, le contraire, idéalisation de l’Autre, dénigrement et rejet du Moi, avec une simulation sans fin de l’Autre ainsi que le souhait d’être accepté comme étant l’Autre.

En effet, il s’agit ici des pierres angulaires aisément reconnaissables du racisme. Avec de telles pensées qui servent de cadre, cet article tentera d’approcher le vaste continuum d’interventions psychologiques formalisées, que l’on appelle « thérapies psychanalytiquement orientées », au sein duquel les différentiations sont toujours celles du degré et jamais celles de l’absolu. L’absence d’un point de coupure absolu fait que le but initial d’une définition claire, en ce qui concerne ce qu’est la psychanalyse et ce qu’est la psychothérapie psychanalytique (et non pas la psychothérapie de soutien ou expressive), est essentiellement inaccessible (Wallerstein, 1988a).

Il est important sur ce point de mentionner le point de vue maximaliste avancé par certains analystes selon lesquels la psychothérapie psychanalytique n’existe pas. Ils revendiquent que tout ce qu’un analyste fait est, soit de la psychanalyse, soit quelque chose de totalement différent, par conséquent n’ayant aucun rapport avec cette discussion. De la même manière, tout ce qu’un psychanalyste exprime est une « interprétation ». Selon eux, toute modification de technique ou d’axe d’intérêt, tout « paramètre » – à partir du moment où cela s’intègre dans la position et le cadre analytique – relève toujours de la psychanalyse (Aisenstein, 2003).

Ceci n’est pas une position facile à maintenir, puisqu’elle a tendance à minimiser ou même à effacer des différences dans sa tentative de garantir la cohérence, la continuité et la pertinence des prestations thérapeutiques que la psychanalyse fournit à la société dans son ensemble. Cela est une réminiscence de « totalisation », le terme que les philosophes utilisent pour la réduction de l’Autre au Même, des instances où « rien ne peut rester en dehors, car la simple idée de « condition d’extériorité » est considérée « suspecte » (Adorno et Horkheimer, 1979).

Ainsi, sans recours à des définitions artificielles, nous amorçons cette investigation avec un sens de fertile confusion. Ce qui suit peut sembler légèrement exagéré, étant donné que je me focaliserai – par le truchement de la juxtaposition – sur les limites supposées de chaque espace, cependant l’objectif sera toujours une tentative visant à clarifier la zone où les frontières se chevauchent.

Principes fondamentaux communs

Les deux approches ont un certain nombre de principes communs et ce sont justement ces aspects communs qui portent parfois à confusion. Une tentative d’identifier ces dogmes partagés pourrait créer la catégorisation suivante :

1. Écrits de Freud comme point de départ.

2. Croyance en l’existence de l’Inconscient et de son investigation en tant qu’objectif principal.

3. Croyance en l’existence du transfert et de son utilité dans la compréhension de ce qui se produit dans le travail.

4. Expérience personnelle d’un voyage analytique en tant que partie incontestable de la formation.

5. Utilité de la neutralité et de l’interprétation verbale comme technique et le fait d’éviter la suggestion, le soutien ou les actions.

6. Croyance en ce que le modus operandi du processus est basé sur une transformation structurelle interne progressive (ce que l’on nomme le changement psychique).

Paramètres de technique évidente

Des variations dans la technique évidente et l’orientation théorique sont souvent employées en tant que preuve de la différence dans la nature du processus, cependant, un regard plus scrupuleux pourrait révéler que ce n’est pas dans ces zones que nous pouvons localiser les différences élusives.

1. Fréquence : bien que les deux extrémités de la frise (soit une séance par semaine, soit cinq séances par semaine) puissent aider à différencier, aucune per se ne peut garantir la caractérisation, particulièrement quand la fréquence se trouve au milieu de la frise. Il existe des cas de rencontres deux fois par semaine qui portent toutes les marques d’une véritable analyse et d’autres cas de cinq séances hebdomadaires, portant celles d’une psychothérapie.

2. Tête-à-tête opposé à l’utilisation du divan : bien que la question de la perception et les dynamiques complexes qu’elle engendre dans la zone du transfert – contre-transfert, de la régression, de la neutralité, etc. (comme nous le développerons plus loin dans l’article) puisse souvent être utilisée en tant que trait distinctif entre la psychanalyse et la psychothérapie, il n’est pas rare de trouver des analyses en tête à tête de diverses fréquences, rapportées à la fois dans la bibliographie et de façon anecdotique. De là, la question reste ouverte de savoir si oui ou non cela constitue un facteur de différenciation.

3. Durée : la durée du processus peut varier entre quelques mois et plusieurs années, tant en psychanalyse qu’en psychothérapie psychanalytique, sans aucunement modifier la nature essentielle du travail. Par conséquent, il est difficile de considérer ce paramètre en tant qu’élément de différenciation entre les deux.

4. Approches théoriques – One psychoanalysis or many (une ou plusieurs psychanalyses) (Wallerstein, 1988b) : il existe une vaste documentation traitant de cette question et, comme le titre de Wallerstein le propose, l’argument selon lequel il existe une seule entité identifiable pouvant revendiquer de façon légitime le nom de psychanalyse, ou bien, diverses positions et pratiques théoriques qui peuvent de manière concomitante revendiquer ce même nom, reste controversé. Toute liste des écoles de pensées actuelles devrait inclure de telles positions différentes comme ce que l’on nomme l’analyse classique, la psychologie de soi, les trois groupes britanniques, les écoles lacaniennes, l’analyse relationnelle-interpersonnelle et de nombreuses encore. Il peut être particulièrement difficile de discerner des différences essentielles qui pourraient exclure de façon convaincante la psychothérapie psychanalytique d’une telle liste.

Formation/qualifications

La société au sein de laquelle un individu a reçu son éducation, énonce clairement ce pour quoi la formation est offerte. Elle énonce également le titre précis de la qualification conforme à ces diplômes.

Cette réalité ne peut malheureusement pas éradiquer l’éventualité, en raison de mauvaise conscience, si ce n’est volontairement par mauvaise foi, qui peut sous-tendre les cas où quelqu’un usurpe un titre qui ne lui est pas donné, à titre d’exemple un psychanalyste qui se fait appeler psychothérapeute – Kernberg (1999), nomme ceci la « psychothérapie sauvage » – et son contraire très connu, que Freud nomme « analyse sauvage ». Sans aucun doute, cela est en corrélation avec la relation de l’objet interne que le professionnel en question maintient avec la discipline per se.

h2>Points fondamentaux du processus et dynamiques latentes

Un grand éventail d’objectifs et de critères finaux a été proposé pour le processus analytique, à partir du « malheur humain ordinaire » jusqu’à l’ego remplaçant l’identité, jusqu’au changement structurel interne, jusqu’à la rétraction de projections et la résolution du transfert avant que la conclusion puisse être envisagée, etc. Dans tout cela, nous devons également inclure une vision du processus qui manque pour ainsi dire d’objectif, qui conceptualise le processus comme étant un fragment qui commence et prend fin par le truchement de ruptures et forme une partie de l’interminable continuum de la recherche du soi, ou comme Hinshelwood (1997) l’a exprimé, d’une route vers l’être moral. Lorsqu’une personne se place vis-à-vis de cet éventail d’objectifs ou de manques, il pourra définir le processus qui s’en suivra.

De même, la position que le professionnel prend vis-à-vis de la nature et l’emphase de ses interventions (comme nous le décrirons plus loin dans l’article), ainsi que la constellation cognitive et affective (tant conscient qu’inconscient) qui découleront de son positionnement, sont d’une importance vitale. Le terme « cadre de contre-transfert » a été utilisé en raison de cet état d’esprit complexe de plusieurs couches, dans lequel se trouve le professionnel (Faimberg, 1992), et, ce que revendique l’article, c’est qu’il s’agit en fait de la zone où pourraient probablement se rencontrer les différences entre les deux disciplines.

Afin d’aborder ces zones de différentiation, plaçons-nous maintenant sur un plan subjectif imaginaire. Qu’est-ce qu’un membre ordinaire d’une société psychanalytique, au sein de laquelle il a achevé sa formation, dirait-il sur lui-même ? Qu’est-ce qu’il est qu’il n’est pas, et qu’est-ce que à quoi il (idéalement) ne s’engage pas, durant son travail ?

Il ne se tiendrait pas à un objectif spécifique. Ni l’éradication des symptômes, ni nécessairement l’abolition du mal psychique ne rentreraient dans ses attributions. Il n’aurait d’autre tâche que celle de fournir un environnement très distinct dans lequel peut avoir lieu un voyage de connaissance de soi. Il croirait, comme d’autres dans cette profession, que ce processus de connaissance de soi est per se thérapeutique (Spillius 2002).

Il ne prendrait pas la responsabilité des interventions visant à empêcher le jeu d’un comportement. Il considérerait le patient comme étant l’agent responsable, dans ce voyage de recherche et de découverte, et lui-même comme n’étant rien d’autre que le « témoin discret du mal psychique » (Khan, 1989, p. 210-211).

Il essaierait de ne pas se laisser aller à une attention flottante librement et à ses propres et libres associations d’idées, sachant très bien qu’il pourrait consciemment manquer certains détails, ainsi que des communications non verbales possibles venant de la personne analysée. Il penserait qu’une communication cruciale l’atteindrait par le biais des routes de l’inconscient.

Il ne reculerait pas devant la connaissance qu’il est inévitable qu’il sera transformé dans l’objet, fortement chargé négativement pour la personne analysée. Par conséquent, il essaierait d’éviter de se plier à sa tendance naturelle de devenir attentionné, sensé, réconfortant et de soulager l’anxiété du patient, voire son propre besoin de devenir un objet chargé positivement.

Il n’hésiterait pas à travailler avec l’incertain, le confus, l’incompréhensible et le non-verbalisable – phénomène qu’inonde l’espace analytique – et s’y tiendrait aussi longtemps qu’il le faut. S’il ne comprend pas et n’interprète pas aujourd’hui, il lui est toujours possible de le reporter à demain. Il ne sentirait aucune pression de formuler hâtivement des interprétations intégrantes/articulées et de les offrir à la personne analysée afin de l’aider à contenir son anxiété et ainsi évoluer dans le processus analytique.

En essayant de se focaliser – avec autant de consistance que possible – sur les dynamiques de transfert comme elles surviennent au cours de la séance, il ne céderait pas aux pressions en vue de l’interprétation d’extra-transfert qui émane de l’inévitable intrusion massive de la réalité externe du patient.

Il ne serait pas formé et ainsi préparé – et donc, ne se sentirait pas compétent face – aux rencontres en tête à tête et aux exigences de s’écarter de la neutralité que ces situations imposent. La proéminence de son visage avec le reflet de miroir de sa communication inconsciente (Trevarthen, 2004) aussi bien que la présence manifeste de son corps réel avec son potentiel pour une expressivité non-verbale (Scheflen, 1964) introduira inévitablement des moments de révélation du soi et ainsi tâchera de manière subliminale l’interaction du transfert – contre-transfert. En d’autres termes, sa formation ne l’aurait pas nécessairement préparé convenablement à l’interaction complexe entre la perception et la représentation mentale qu’engendrent ces situations. Il n’aurait pas non plus été formé aux moyens à travers lesquels un individu ressaisit la neutralité de ces écarts qui inévitablement surviendront.

Il n’aurait pas été formé à réfléchir et encore moins à « donner une signification » sur le cadre et sur sa propre formation analytique, à une pause de six jours régulièrement répétée (ou de six jours, si le traitement est de deux fois par semaine) qui existe entre les séances psychothérapiques, et particulièrement en ce qui concerne son impact sur l’espace analytique.

Il ne serait pas obligatoirement formé pour gérer des modifications de technique psychanalytique, lorsque sa compréhension théorique demeure inaltérée. Des informations provenant des sources IPA (Kilborne, 2005) révèlent qu’extrêmement peu de sociétés psychanalytiques incluent dans la formation qu’elles offrent des séminaires spéciaux de psychothérapie. Il connaîtrait très peu des rôles changeants du silence lors de séances en tête à tête, séances peu fréquentes.

Son identité professionnelle se sentirait rassurée afin de l’aider face aux sentiments d’aliénation ou de frustration lorsqu’il est empêché de pratiquer ce à quoi il a été formé. Ce sentiment de sécurité pourrait même éventuellement le préparer à aller à « contre-courant » si le besoin se présente.

Imaginons de surcroît ce qu’un membre d’une société de psychothérapie psychanalytique pense de lui-même. Qu’est-ce qu’il est qu’il n’est pas, et qu’est-ce que à quoi il (idéalement) ne s’engage pas, durant son travail ?

Son objectif serait non seulement la découverte du soi caché de son patient et de son inconscient, mais aussi son éventuelle évolution thérapeutique, ainsi qu’une intégration plus solide de son monde intérieur. Il ne se permettrait pas de pénétrer dans l’espace analytique sans mémoire, ni désir, ni direction.

Il n’aurait pas à attendre la mise en place d’une profonde relation de transfert, ou en effet, une régression inappropriée – chose qui ne peut être obtenue que dans des séances quotidiennes – afin de former sa position analytique et commencer à travailler. Les interprétations de transfert ne constitueraient pas ses interventions exclusives.

Il ne se limiterait pas à comprendre et à faire la cartographie du paysage inconscient, mais il se permettrait aussi de placer la même intensité sur la présentation consciente affective, et ainsi finirait par travailler simultanément avec les deux. La neutralité analytique et le silence analytique ne porteraient pas le caractère absolu et la signification spécifique qui leur sont donnés lors d’un processus psychanalytique (avec le risque accru qu’ils se transforment en une idée « surévaluée »). Il ne serait pas nécessairement inquiet si ses sentiments d’attention et d’intérêt à l’égard du patient venaient à être par inadvertance révélés.

Bien que son passé théorique et ses lectures, ainsi que son comportement et sa compréhension analytiques ne différeraient pas de ceux d’un psychanalyste, il n’aurait pas été formé dans l’unique expérience de travail dans un environnement caractérisé par des rencontres d’une continuité quotidienne, d’une régression profonde et de l’unique, sinon poétique, qualité que ces éléments engendrent.

Il n’aurait pas toujours le luxe de temps illimité que d’autres processus pourraient avoir (et pour de bonnes et valables raisons), d’où sa focalisation sur des thèmes spécifiques et des dynamiques d’inconscient (ou du moins de la présence du spectre de la fin des séances, dès le début) qui pourraient risquer d’imposer une certaine direction au processus.

Il serait préparé à affronter des moments où il se bat avec le doute qu’il vient juste de trahir des principes analytiques, en faisant quelque chose de « pas très approprié », alors qu’en même temps, il se sentirait trahi par sa propre technique analytique qui ne semble « pas très appropriée » pour la situation en question.

Les indications du caractère analysable chez l’éventuel patient, ainsi que les diagnostics concernant sa structure psychique et sa disponibilité émotionnelle différent considérablement de ceux d’un candidat à l’analyse. De là, sa propre disponibilité psychique et mentale, sa position de contre-transfert (Faimberg, 1992) ainsi que la technique qu’il devra employer, requièrent une certaine adaptation.

Il est proposé que le caractère triangulaire inhérent à toute relation analytique peut avec le temps alterner avec une dualité intersubjective en psychothérapie. Dans un récent essai (2000), Pontalis fait une référence espiègle de la description qu’Homère donne de la fameuse ruse d’Ulysse, et remarque qu’en psychothérapie psychanalytique l’individu cherche à être « Quelqu’un » (un être humain face à un autre être humain), alors qu’en psychanalyse, l’individu cherche à n’être « Personne ». Nous ne pourrons jamais mettre assez l’accent sur le rôle vital que joue le contre-transfert du professionnel afin de définir la nature relative du processus dans lequel nous sommes engagés.

Des pensées conscientes aussi bien qu’inconscientes, des images, des émotions et des attentes moulent l’état d’esprit du professionnel et les constellations de relation de l’objet interne avec lesquels il entre dans le processus. Ces forces complexes émanent de l’historique/formation du professionnel et de son vécu intérieur personnel, de pair avec les attentes conscientes et inconscientes du patient et incitent à la mise en œuvre de transfert (c’est-à-dire par le biais d’emploi répété de l’identification projective), testent la position de contre-transfert dans ses limites, alors qu’ils imposent une forme au processus. Il s’agit de cette lutte lors du contre-transfert qui permettra au caractère du processus d’émerger et ainsi de définir sa nature.

Tout ceci est bien connu (Bibring 1954 ; Churcher et Sedlak 2001 ; Frisch 2003 ; Blatt et Shahar, 2004) et quelque peu théorique, mais laisse de côté une dimension supplémentaire extrêmement importante, c’est-à-dire, les questions d’identité politique et professionnelle cachées sous la trame. Dans le monde entier, il existe des sociétés scientifiques et des instituts qui forment déjà des professionnels hautement qualifiés selon l’une ou l’autre approche. Cependant, il existe également ceux qui gardent une position hostile à l’égard de la pensée psychanalytique, et il existe une intarissable source commune de patients et de candidats à la formation (Frisch, 2003). L’anxiété et l’insécurité nous touchent manifestement et provoquent et incitent au narcissisme de différences mineures, tel un phénomène inconsciemment déterminé.

De surcroît, ce narcissisme est en opposition par rapport à la tendance qui pousse à se mettre ensemble dans une tentative d’affronter une – dès maintenant – menace commune. Ces processus peuvent être observés en groupes, de façon toute aussi déterminante que ceux observés chez des individus. Commentant sur les dynamiques de groupes, Bion (1961) écrit : « La défense que le schisme fourni contre l’idée menaçant le développement peut être envisagée dans l’opération de groupes schismatiques, en apparence opposés, mais en fait visant à promouvoir le même dessein. Un groupe adhère au groupe dépendant…[et] vulgarise les idées établies en les dépouillant de toute qualité qui pourrait exiger des efforts douloureux, et ainsi assure de nombreuses adhésions de ceux qui s’opposent aux douleurs du développement… Le groupe respectif, supposé soutenir la nouvelle idée, devient si précis dans ses exigences qu’il cesse de se renouveler. Par conséquent, les deux groupes évitent la douloureuse rencontre entre le primitif et le sophistiqué, ce qui est l’essence du conflit de développement. »

La recherche de l’intégration, qui représente une constellation spécifique et inconsciente d’objet-relation, se trouve dans un équilibre précaire avec le narcissisme mentionné ci-dessus, lequel représente une constellation inconsciente de l’objet-relation tout à fait différente. Les processus intégrants s’appuient sur des tests de réalité et impliquent la reconnaissance ainsi que l’acceptation de ce que je suis, et de manière plus critique de ce que je ne suis pas et de ce que je ne peux pas faire. L’acceptation de mes limites est un processus réparateur interne par le biais duquel je reconnais que l’Autre peut m’offrir quelque chose de valeur qu’il possède et moi non. Inévitablement, ce sont des questions comme celles-ci qu’affrontent les groupes qui s’identifient avec l’une des deux approches cliniques, au moment où l’un rencontre l’autre avec leurs disciplines respectives et la perspective de sa survie, la société à l’intérieur de laquelle ils fonctionnent et en dernier, mais pas de moindre importance, le patient.

La pensée psychanalytique est si vaste, si riche et si sûre d’elle-même qu’elle est ouverte et n’appartient pas à un seul groupe ou à une seule technique. C’est un comportement envers la vie, pas très différent de « l’exetasis » (enquête) de Socrate ou le « K » de Bion (le mouvement vers la connaissance, la recherche de la connaissance) et par conséquent, elle est vivante et constamment changeante, contrairement à l’état où la possession du savoir peut devenir statique et stérile.

La psychanalyse et la psychothérapie psychanalytique ensemble se partagent un espace commun, auquel a été donné une variété de noms, parmi lesquels « le comportement analytique » se démarque. En 1922, Freud donna la définition tripartite suivante : « La psychanalyse est le nom, 1) d’une procédure visant l’investigation de processus mentaux qui sont presque inaccessibles d’une autre manière, 2), d’une méthode (basée sur cette investigation) en ce qui concerne le traitement de désordres névrotiques, et 3) d’une collecte d’informations psychologiques obtenues à cette fin, qui est progressivement insérée dans une nouvelle discipline scientifique. »

Conformément à la déclaration ci-dessus, la psychanalyse en tant que pratique penche vers le premier élément, et la psychothérapie psychanalytique semble pencher vers le deuxième, tandis que les deux se partagent le troisième élément comme étant leur base sûre, ainsi que leur source de pouvoir.

La psychothérapie psychanalytique exprime la tendance vers un accueil de valeur, une connaissance de nouvelles conditions, obtenue grâce à de durs efforts, et emploie des modifications afin de satisfaire différents besoins qui proviennent d’une psychopathologie plus vaste. Elle permet même la décision consciente de tenir compte d’un degré de besoin de satisfaction (étant un paramètre sévèrement contrôlé) contrairement à la position interprétative d’une position théorique plus ancienne basée sur la privation. Finalement, elle prend en compte des modifications de cadre, imposées par des dispositions du secteur public de la santé ainsi que par des réalités financières changeantes, dans une tentative de satisfaire une population de patients aussi vaste que possible. Elle est également influencée par des découvertes scientifiques dans des disciplines connexes comme la psychologie de développement et la neurobiologie, s’enrichissant et se développant ainsi davantage.

En revanche, la psychanalyse en tant que pratique, traitant le psychique et non le psychologique, exprime la tendance opposée mais qui n’a pour autant pas moins de valeur. La psychanalyse en tant que pratique exprime le « non-conciliant », l’inattendu, le subversif, l’espace ineffable de la ruine psychique, ainsi que l’« Ailleurs » qui rétrospectivement donne un sens à l’« Ici ». Elle évalue et préserve son autosuffisance et la richesse de son propre potentiel génératif. Elle impose des exigences considérables à l’analyste, puisqu’elle exige de lui d’entrer volontairement dans des zones d’abandon mutuel de la raison, quelque chose que seulement peu d’entre nous parviennent à faire, et pas avec toutes les personnes que nous analysons. C’est souvent nous qui sommes terrorisés et qui nous cachons derrière des simplifications exagérées et des rationalisations.

La psychanalyse est un « pharmakon » (un mot grec qui signifie à la fois médication et poison). Si la psychothérapie psychanalytique est thérapeutique, la psychanalyse en tant que pratique empoisonne, comme la peste que Freud a rapportée aux rives lointaines de l’Atlantique. C’est donc un signe de normalité et de santé mentale lorsque quelqu’un la craint et y résiste.

Une psychanalyse qui est facile et populaire est tout autant dépourvue de ses droits qu’une psychanalyse isolée dans sa tour d’ivoire onirique, coupée des exigences de la réalité extérieure. Toutefois, il est bien de garder en tête les éthiques d’Épicure qui nous rappellent que : « Vains sont les mots de tout philosophe s’il n’existe aucune passion humaine à laquelle ils peuvent servir comme fonction thérapeutique ».

Références

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