La « transmission transgénérationnelle » est un concept déroutant dont on aspire à mieux comprendre les ressorts. Comment la définiriez-vous ?
On parle de « transmission transgénérationnelle » lorsque des évènements traumatiques produisent des effets sur les descendants des victimes de ces tragédies, en sautant une ou plusieurs générations, mais sans aller généralement au-delà de trois ou quatre générations.
Elle diffère de la transmission « intergénérationnelle » à plusieurs titres : cette dernière se fait de génération en génération, sans « saut » de génération ; elle n’est pas spécifiquement liée à des événements traumatiques, mais peut concerner le langage, des techniques… ; il arrive qu’elle couvre des générations, sans limite dans le temps, parfois depuis le néolithique, voire le paléolithique.
Difficile de partir de Freud sur ce sujet puisqu’il n’en dit mot…
Il est vrai Freud n’a pas parlé de « transmission transgénérationnelle ». Mais jusqu’à la fin de sa vie, il a eu la conviction que toutes les traces du passé d’un sujet, et des générations qui l’avaient précédé, étaient conservées dans son inconscient. Il l’évoque notamment dans Le moi et le ça (p. 254), Moïse et le monothéisme (p. 272) ou encore dans Résultats, idées, problèmes (p. 286).
Pour préciser les mécanismes de la transmission transgénérationnelle, vous vous appuyez sur trois livres : Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon ; Un roman russe et Kolkhoze d’Emmanuel Carrère. Pourquoi ?
Il n’est pas possible de raconter des histoires intégrales de cas sans trahir le secret promis au patient. C’est pourquoi actuellement, je prends des biais : je me sers d’œuvres littéraires ou de biographies, plutôt que de cas cliniques. Le fait que ces récits soient publiés pourraient aussi avoir un lien avec le thème de la transmission transgénérationnelle, ses non-dits et la difficulté d’en sortir.
D’après vous, ce que patients et écrivains nous disent est qu’il n’y a pas de fantômes dans les chambres d’enfant.
En effet, les psychanalystes d’enfant ont rarement affaire à des enfants perturbés par la transmission transgénérationnelle, car le secret concernant les traumatismes vécus par les grands-parents est dissimulé aux enfants, précisément pour les protéger de la honte et de la culpabilité qui leur sont liés.
Emmanuel Carrère décrit une enfance heureuse, marquée par un amour réciproque entre sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, et lui, seul garçon d’une fratrie de trois (Carrère, 2007, p. 317). Adèle Yon dit, quant à elle, peu de choses de son enfance.
Dans son livre Fantômes dans la chambre d’enfants, Selma Fraiberg raconte bien que dans des séances de psychothérapie mère-bébé, certaines mères projettent un « monstre » sur leur bébé (p. 110). Mais les objets projetés relèvent de la génération de la mère, donc d’une transmission intergénérationnelle. Et ils ont été refoulés mais leur disparition n’a pas été déniée.
Néanmoins, il est important pour les analystes d’enfants de s’intéresser au cours des entretiens préliminaires non seulement aux parents, mais aussi aux grands-parents et aux arrière-grands-parents, parce que l’influence de leur histoire sur les générations suivantes est souvent silencieuse, et ne s’exprimera que plus tard. En aidant les parents à parler de l’histoire de leur famille, on peut prévenir la survenue chez leur enfant, parvenu à l’âge adulte, des désordres semblables à ceux dont ont souffert Adèle Yon ou Emmanuel Carrère.
Lors de ces premiers entretiens, beaucoup de psychologues non analystes cherchent à reconstituer l’arbre généalogique de leur patient pour mieux connaître son histoire familiale. Que pensez-vous de cette pratique ?
Je n’y suis pas favorable. Il est préférable de demander aux parents de parler de leurs parents ou grands-parents, s’ils le souhaitent bien sûr. Il est plus intéressant d’écouter les gens eux-mêmes que de reconstituer leur arbre généalogique car ce qui importe est la façon dont ils racontent leur histoire.
Alors quand apparaissent ces « fantômes » ?
À l’adolescence et à l’âge adulte. C’est seulement quand Adèle a treize ans que la peur d’être folle comme son arrière-grand-mère, Betsy, s’installe durablement en elle. Devenue adolescente, alors qu’elle commence à fumer du cannabis, ses grands-parents lui expliquent qu’il y a des antécédents de maladie mentale dans la famille et que ça pourrait la rendre folle. Plus tard, elle a des moments de dépersonnalisation qui lui font craindre de devenir schizophrène comme Betsy.
Emmanuel Carrère, malgré une carrière littéraire brillante, est sujet à des accès dépressifs graves. Dans son livre Un roman russe, il se demande pourquoi il se raconte des histoires d’enfermement, où un homme est maltraité et violé par d’autres hommes, et pourquoi il est souvent au bord de les mettre en acte (p. 18). Il a la conviction que cet aspect de sa personnalité est lié à son identification à son grand-père maternel, Georges.
Pourquoi les symptômes apparaissent-ils souvent à l’adolescence ?
Parce qu’à l’adolescence, il faut se libérer des parents qui protègent, après avoir « tué » symboliquement, durant la période œdipienne, les parents persécuteurs. En se débarrassant des parents protecteurs, les adolescents ne peuvent plus bénéficier de ce que ces parents mettaient en place pour leur éviter de connaître la vérité terrible, honteuse de ce qui est arrivé aux grands-parents. C’est alors que les symptômes commencent à apparaître.
Ce qui me frappe dans ces phénomènes de transmissions transgénérationnelles, c’est la bonne santé, au moins apparente, de la première génération, de celle qui suit la survenue du traumatisme, comme l’illustre Hélène Carrère d’Encausse, la mère d’Emmanuel Carrère, auteur de best-sellers sur la Russie et secrétaire perpétuel de l’Académie française.
Derrière cette reconnaissance publique, se cache un événement honteux. A la libération de Bordeaux, en 1944, Georges Zourabichvili, le père d’Hélène Carrère d’Encausse et le grand-père maternel d’Emmanuel, a été enlevé chez lui par un groupe de résistants. On ne l’a jamais retrouvé. Pendant l’occupation, Georges avait travaillé comme interprète pour les Allemands dans les services économiques du régime de Vichy, qui géraient les biens juifs confisqués. Il a donc sans doute été éliminé comme collaborateur (Carrère, 2007, p. 69). Hélène a alors quinze ans. Sa propre mère, Nathalie, est si désemparée, qu’Hélène devient, du jour au lendemain, « l’homme de la maison » (Carrère, 2025, p. 128). Hélène prend soin de son frère cadet, Nicolas, et lui dissimule pendant plusieurs années l’avis officiel de la mairie de Bordeaux qui déclare Georges mort, sur la foi de plusieurs témoignages concordants (ibid, p. 130).
C’est le traitement radical que la première génération fait subir à l’évènement traumatique qui explique sa bonne santé apparente. Elle fait comme si ce qui était arrivé à la génération précédente n’avait jamais eu lieu ; elle ne veut plus en entendre parler. Pourtant elle ne l’a jamais oublié. La réalité de la tragédie fait donc l’objet de sa part d’un « clivage fonctionnel » : elle existe et elle n’existe pas. Concept introduit par Gérard Bayle, le clivage fonctionnel est compatible avec une parfaite santé mentale apparente. Il peut produire sur la génération suivante un « clivage structurel », qui, lui, produit des effets pathologiques comme des sentiments de dépersonnalisation ou des états psychotiques (Bayle, 1996, p. 1418 et sq.). C’est pour empêcher la survenue d’un clivage structurel qu’il importe de lever le déni.
Comment comprendre que les fantômes viennent hanter la deuxième génération ?
Ni Emmanuel Carrère, ni Adèle Yon ne croient aux fantômes. Pourtant tous deux sont persuadés d’être hantés par le « fantôme » de leur aïeul. En lisant des lettres de son grand-père, Emmanuel est stupéfait de découvrir que ce dernier s’est rasé la moustache pour tenter d’échapper à la vengeance des résistants : son premier succès littéraire, La moustache, raconte l’histoire d’un homme qui s’est rasé la moustache, sans que personne n’y prête attention !
Cette notion de « fantôme » apparait dans la psychanalyse française à partir des travaux de Maria Torok. Elle propose d’appliquer au travail de deuil le concept d’« introjection » développé par Ferenczi – c’est-à-dire la tendance du névrosé à inclure dans sa sphère d’intérêts une part aussi grande que possible du monde extérieur (Ferenczi, 1909, p. 100) – et elle l’oppose à celui d’« incorporation ». Un travail d’introjection permet la lente récupération par le moi endeuillé des pulsions qui étaient investies dans l’objet perdu. Mais cet objet peut aussi être « incorporé » dans le moi de façon « instantanée et magique » (Torok, 1968, p. 720-723).
Elle précise, avec Nicolas Abraham, les raisons pour lesquelles un objet est incorporé et non introjecté : lorsque narcissiquement indispensable, il est perdu soudainement, alors qu’il est interdit d’en parler. Ils écrivent dans Deuil ou mélancolie : « le deuil indicible installe à l’intérieur du sujet un caveau secret. Dans la crypte repose, vivant, reconstitué à partir de souvenirs de mots, d’images et d’affects, le corrélat objectal de la perte, en tant que personne complète ».
Une incorporation serait donc due à un deuil inavouable qui succéderait à un clivage du moi par suite d’une expérience objectale entachée de honte. Le transgénérationnel n’apparaît pas directement chez Abraham et Torok, qui disent seulement que, pour qu’il y ait une crypte, il faut que la honte soit le fait d’un objet jouant le rôle d’idéal du moi, dont il faut couvrir la honte (Abraham, Torok, 1972, p. 263-267).
Dans le dernier quart du siècle dernier, de nombreux travaux ont développé les idées de crypte et de fantôme, comme ceux de Jean Cournut, d’Alain de Mijolla, d’Haydée Faimberg et de Jean-José Baranes.
L’ampleur extraordinaire qu’a pris alors l’application de la notion de « fantôme » au transgénérationnel peut être due au fait qu’elle coïncide avec la redécouverte de la Shoah, qui avait fait l’objet d’une occultation étonnante après la deuxième guerre mondiale. Perel Wilgowicz décrit sous le nom de « vampirisme » l’effet des deuils non faits des ascendants disparus dans les camps d’extermination. Longtemps les rescapés des camps d’extermination n’ont pas pu en parler, ou n’ont pas été écoutés quand ils tentaient de le faire. Dans Le vampirisme, P. Wilgowicz écrit : « cet "indicible" continue à œuvrer à bas-bruit jusque chez leurs descendants de la troisième génération » (p. 182-196).
Cela ne nous explique pas par quel mécanisme se font la transmission de telles cryptes…
Les phénomènes de « fantôme » ou de « vampire » obligent à se demander comment un effacement peut se transmettre. Peut-il l’être par l’« identification primaire » qui explique, d’après Freud, la transmission de traumatismes depuis la préhistoire ? Il définit cette « identification primaire » dans Le Moi et le ça comme « une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet » et la décrit comme une identification « aux parents » (après l’avoir restreinte au père) (p. 243-244).
Les travaux d’André Green sur le narcissisme de mort aident à répondre à ces interrogations. L’effacement des traces mnésiques crée des zones de « blanc » dans le narcissisme qu’André Green appelle « narcissisme négatif » (Green, 1983) ou « narcissisme de mort » (Green, 1993). L’idée de « narcissisme de mort » est la conséquence de l’application au narcissisme de la seconde théorie des pulsions. La pulsion de mort crée dans le narcissisme des zones de désinvestissement, qui isolent des zones de narcissisme investi libidinalement. Ce sont ces zones de narcissisme négatif qui se transmettent dans l’identification primaire (Green, 1983, p. 278). Via ce mécanisme, se transmettraient donc les effacements des traumatismes que nous ne reconnaissons pas.
Pour rompre cette transmission transgénérationnelle, la levée du déni apparaît à la fois indispensable et délicate.
Emmanuel Carrère et Adèle Yon sont convaincus qu’il leur faut découvrir l’histoire de l’aïeul qui les hante, non seulement pour se libérer de leurs symptômes, mais aussi pour en libérer les générations précédentes. Emmanuel Carrère écrit à propos de sa mère : « ce silence, ce déni sont vitaux pour elle. Les rompre, c’est la tuer, du moins en est-elle persuadée, et je me suis persuadé de mon côté qu’il est, pour elle et moi, indispensable de le faire. Avant sa mort à elle, et avant d’avoir, moi, atteint l’âge du disparu – faute de quoi je redoute qu’il me faille comme lui disparaître » (Carrère, 2007, p. 71). On peut penser que le suicide de son cousin germain, le fils du frère cadet d’Hélène Carrère d’Encausse, renforce la détermination d’Emmanuel à révéler l’histoire de son grand-père : « c’est le silence sur cette souffrance, plus encore que sur sa disparition, qui a fait de lui un fantôme qui hante nos vies à tous » (Ibid, p. 391-397).
Le livre d’Adèle Yon s’ouvre également sur un suicide, celui d’un fils de Betsy. Pour la grand-mère d’Adèle, il est évident que le suicide de son frère est une conséquence de l’histoire de Betsy (Yon, 2025, p. 59). Mais rien dans le texte ne vient à l'appui de cette hypothèse. Quant aux symptômes d'Adèle Yon, ils sont bien plus à mettre au compte de l'excitation de son père à son contact à l'évocation de Betsy qu'à celui du silence fait sur Betsy dans la famille.
En tout cas, la façon dont le déni est levé n’est pas anodine. Au départ, Hélène Carrère d’Encausse accompagne son fils dans l’enquête qu’il mène pour mieux comprendre ce qui est arrivé à son grand-père en lui transmettant des lettres qu’elle a conservées. C’est lorsqu’elle réalise qu’Emmanuel Carrère veut écrire l’histoire de son grand-père qu’elle s’y oppose. Elle voit dans ce projet une volonté de rendre sa honte publique et restera brouillée avec lui plusieurs années après la publication de ce roman russe.
Il peut arriver que les parents eux-mêmes se décident à révéler brusquement aux enfants ce qui était jusque-là caché. Le risque est alors que les enfants soient à leur tour la proie de la honte et que la brutalité de la révélation ne crée de nouveaux traumatismes.
Dans Mourir d’écrire, Rachel Rosenblum a souligné que rendre publics des vécus traumatiques n’était pas sans risque : la publication de ce qui leur était arrivé pendant la Shoah non seulement n’a pas aidé certains survivants mais les a conduits au suicide.
Entre un silence susceptible de créer des zones de désinvestissement et une parole susceptible de créer des traumatismes, la voie est étroite…
Oui on peut avoir le sentiment que quoiqu’on fasse, on fait mal ! Ce qui est peut-être le plus important est que parents ou enfants ne cherchent pas à parler pour jeter le traumatisme à la figure de l’autre génération, mais qu’ils puissent d’abord y penser pour eux-mêmes.
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