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Dépression et différence des sexes

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : angoisse (de perte) – dépendance – dépression/dépressions – dépressions (du milieu de la vie) – féminin – perte – perte (objectale) – perte narcissique – sexes (différence des -)

Il y a deux fois plus de femmes dépressives que d’hommes disait-on récemment à la télévision. Alors pourquoi ? 

C’est cette différence des sexes que j’interroge dans mon travail depuis de nombreuses années. 

Freud, en 1937, à la fin de sa vie, désigne comme une énigme, comme un roc sur lequel se brisent les efforts de la psychanalyse, le refus du féminin. C’est le titre que j’ai choisi pour mon livre. 

Pourquoi le féminin ? Je dirai : parce que le féminin c’est ce qui pose problème à la différence des sexes. Parce que le sexe féminin est ce qui est le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe invisible, secret, étranger et donc porteur de tous les fantasmes dangereux. Parce qu’il renvoie, aux hommes comme à beaucoup de femmes, une image de sexe châtré, qui demande à être élaborée dans le sens de la découverte de l’altérité de l’autre sexe. 

Donc je pense pour ma part que ce que Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes. 

Il faut savoir, pour commencer, que depuis la nuit des temps, les scientifiques, chercheurs, philosophes et autres penseurs ont étudié les phénomènes de l’humain, de la pensée et du social sans tenir compte de la différence des sexes. Celle-ci, par exemple, n’a jamais été un objet officiel de la philosophie. De surcroît, jusqu’au 19° siècle, les femmes ont été exclues des domaines du savoir.

Je dirai que, même en psychanalyse, beaucoup d’entités structurelles ou psychopathologiques ne sont pas examinées théoriquement en fonction de cette différence, même si l’approche clinique en tient compte. Dans une hystérie, une névrose obsessionnelle, par exemple, on sait que les manifestations et la gravité varient en fonction de cette différence des sexes. 

À plus forte raison lorsqu’on parle des structures borderline, personnalités narcissiques et autres. Et pourtant, même si la différence des sexes est fonction de l’organisation névrotique liée au conflit oedipien, cela n’exclut pas le fait que ces configurations dites non névrotiques ou dont la frange névrotique est faible, ne se présentent pas de la même manière selon qu’on est garçon ou fille, homme ou femme. 

La dépression, qui est une souffrance à prévalence narcissique en est un exemple, et beaucoup des ouvrages que j’ai consultés n’insistent pas sur cette différence, que je tenterai d’aborder avec vous ce soir. On parle de la dépression du bébé, de l’enfant, de l’adolescent, du vieillard, du post-partum. Rarement de la dépression de la femme différenciée de celle de l’homme. 

Ce que je vais en dire est à entendre comme une prévalence et non pas une radicalité, car on peut trouver des formes féminines de dépression chez bien des hommes, lorsque leur défense phallique est effondrée. Tous sexes confondus, l’abandon de la défense qu’est le refus du féminin peut les faire échouer sur une même rive. 

Il m’adviendra de parler le plus souvent de l’état dépressif, celui qu’on appelle « la déprime », et qu’il convient de différencier de la dépression, qui en est la forme pathologique. Je pense que l’état dépressif est de moins en moins toléré par la société actuelle, qui force vers un idéal de bonheur, d’accomplissement individuel, et accentue le narcissisme et l’Idéal du Moi au détriment du Surmoi. Les sentiments de honte l’emportent sur ceux de culpabilité. L’intolérance aux états dépressifs conduit hélas à une surconsommation d’antidépresseurs, qui ne font qu’amputer les sujets du recours à leurs propres ressources psychiques. 

L’état dépressif nous amène à parler de la perte, de la perte d’objet, de l’objet de la perte. Et de la situation de dépendance. 

Je dirai que la forme de dépendance, le sens de la perte, l’objet de la perte, l’atteinte objectale ou narcissique, l’expression de la douleur ou de la souffrance ont souvent des manifestations différentes d’un sexe à l’autre. 

La situation de dépendance

Elle est inscrite constitutivement, peut-on dire, dans la néoténie du petit être humain, c’est à dire sa naissance prématurée, là où s’enracinent les expériences primaires de détresse et de satisfaction. Tout développement psychique tend à éloigner le sujet de cette dépendance. 

Quelles sont les ressources internes et les satisfactions substitutives qui le permettent ?

Dans les premiers temps, elles sont assurées, lorsque le rythme de présence-absence de la mère est bien tempéré, par les premières activités psychiques du bébé que sont l’hallucination de la satisfaction et l’autoérotisme. 

Freud écrit, dans les Trois Essais sur la théorie sexuelle, en 1905 : l’objet sein, celui de la pulsion sexuelle, est perdu au moment où l’enfant a la possibilité de se représenter la personne globale à laquelle appartenait l’organe qui lui procurait la satisfaction. La pulsion sexuelle devient alors autoérotique ». Donc l’objet ne peut exister qu’en tant qu’objet perdu. 

C’est à ce moment que Mélanie Klein situe la position dépressive, laquelle si elle est bien élaborée, et bien encadrée par un milieu sécurisant, protège contre les états dépressifs ultérieurs. 

Plus tard, la construction de l’objet interne sera renforcée par l’activité représentative et l’épreuve de réalité. 

Mais la première expérience d’indépendance du corps maternel, sur le plan moteur corporel et fantasmatique, c’est l’organisation de l’analité qui la procure. C’est la fonction sphinctérienne qui fournit psychiquement la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet. Elle produit du lien, et fournit au moi les capacités de tri, de fractionnement, de périodisation, de temporalité. Elle participe donc à la construction de l’identité subjective, à la différenciation moi/non moi, et donc en grande part au champ de la symbolisation. Ce qui est observable c’est le moment où l’enfant est capable de dire « non », « moi tout seul », de donner ou refuser. 

Mais c’est la logique phallique, l’angoisse de castration et le complexe d’Oedipe qui vont réorganiser et re-symboliser après coup ce premier travail dans le sens de l’identité sexuée et sexuelle, dans la différence des sexes et des générations. C’est cette organisation qui assure un plus fort dégagement de la dépendance au corps maternel, par la triangulation, par les identifications et par la création d’un surmoi impersonnel. 

Dans ces premiers temps, que se passe-t-il au niveau de la différence des sexes ? 

La mère n’investit pas narcissiquement de la même manière un garçon ou une fille. 

Le garçon peut satisfaire davantage son narcissisme phallique, mais si la mère s’approprie le pénis du garçon, sans retour à sa vie érotique adulte, si le père est disqualifié, l’investissement par le garçon de son propre pénis ne peut pas s’étayer sur une identification paternelle. Le risque est que l’organisation phallique ne puisse se constituer, et que le garçon se trouve entravé dans son développement sexuel, ou qu’advienne un autre risque identitaire plus grave, de type psychotique. 

Tandis que pour la mère, la fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut la renvoyer soit à la rivalité, soit à l’angoisse d’une représentation de « castration » féminine, mais aussi à la représentation substitutive que celle-ci recouvre : à savoir l’angoisse de la jouissance féminine et celle de l’inceste.

L’inceste entre mère et fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental. 

La mère, lorsqu’elle retrouve sa vie érotique, en faisant dormir son enfant, exerce une censure par le silence sur l’érogénéité du sexe de la petite fille, instaurant le refoulement primaire du vagin (D. Braunschweig, M. Fain). Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant. 

La mère soumet alors la fille à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement du vagin, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses et sera préparé à l’éveil du désir par l’amant. J’utilise volontiers le conte de la Belle au bois dormant.

La dépendance de la fille à la mère dure donc davantage. Et il faudra, comme Freud le décrit, un changement d’objet, à la fois par l’investissement du père et de l’investissement par le père, pour que la fille se développe dans le sens du féminin de la différence des sexes. 

Les angoisses de perte

Freud décrit, dans Inhibition, symptôme et angoisse, en 1926, le trajet de l’élaboration des angoisses de perte en fonction des situations de danger. Depuis la détresse du nourrisson, le danger de la perte d’objet liée à la dépendance des premières années, puis l’angoisse de castration du conflit oedipien jusqu’à l’angoisse devant le Surmoi à la période de latence. Donc depuis les angoisses de perte du tout jusqu’à celles des pertes partielles symboliques qui permettent de sauver le tout. 

La perte des excréments, érotisée, ne devient une angoisse prégénitale préoccupante que dans les structures à tendance psychotique. Dans un développement libidinal disons normal, elle sert davantage à organiser une logique anale d’équivalences d’organes et de pertes partielles, que Freud a développée dans son article de 1917 sur les Transpositions des pulsions.

L’angoisse de castration de la phase phallique ne peut se trouver que rassurée par l’équivalence de la perte du pénis sur la perte des excréments, puisqu’il s’agit d’une opération contrôlable par le sphincter anal, et d’un objet partiel dont le retour est assuré, périodiquement. 

Le moment de l’Œdipe confronte le petit sujet humain à la perception anatomique de la différence des sexes, et met en question son identité sexuelle face à l’autre sexe. La rencontre du sexuel a un effet traumatique et mobilise des défenses. Celles-ci, pour le dire brièvement, sont d’une part la solution phallique, qui consiste à dire qu’il n’y a qu’un sexe, le pénis, dont on est soit pourvu soit châtré, et d’autre part la solution identificatoire, qui engage l’enfant dans une identification croisée aux deux parents de sexe différents. 

C’est ainsi que le complexe d’Oedipe permet à l’enfant de renoncer à ses vœux incestueux. L’oedipe est antagoniste de l’inceste. La constitution du Surmoi, héritier du complexe d’Oedipe, instance morale, agent de la culpabilité, en fait le gardien vigilant de toute transgression incestueuse ou des vœux meurtriers. 

Cet opérateur oedipien à la fois interdicteur et protecteur, sert de cran d’arrêt et de réorganisation de beaucoup d’angoisses archaïques antérieures, aussi bien des angoisses sans nom, celles que certaines manifestations psychotiques permettent de qualifier d’anéantissement, de liquéfaction, de ré-engloutissement dans le corps maternel, que des angoisses orales ou anales. Celles décrites par M. Klein ou Winnicott, par exemple. 

Une bonne organisation oedipienne, si le milieu familial est suffisamment fiable et encadrant, peut donc également protéger de toute chute dépressive.

Le destin du complexe d’Oedipe est différent selon le sexe de chacun. Les angoisses de perte et les défenses contre ces angoisses sont différentes, ce qui va orienter différemment le destin de l’état dépressif. 

Chez le garçon, la perte va se symboliser davantage sur l’angoisse de castration, ce qui peut servir de cran d’arrêt, de butée à la chute dépressive. 

Chez la fille la perte sera davantage celle du tout, donc le risque dépressif est prévalent. 

Cette organisation défensive qu’est la phase phallique, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est un des moyens de s’arracher à l’emprise de l’imago maternelle 

Le garçon, en principe, est favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, parce qu’il peut négocier, via l’angoisse de castration, la symbolisation de la partie pour le tout, avec l’appui de son identification paternelle. 

Il renonce à ses vœux incestueux de manière violente, pour sauver son pénis. La menace de l’angoisse de castration le fait sortir du conflit oedipien. 

Quant à la fille, elle n’a pas d’angoisse de castration, puisque, selon Freud, celle-ci « est déjà accomplie ». Mais elle a un complexe de castration, une « envie du pénis », et c’est ce qui la fait entrer dans le conflit oedipien. Elle y entre pour acquérir un pénis, grâce à papa, qui lui donnera plus tard un enfant substitutif du pénis, et elle en sort difficilement, quelque fois jamais, par la faute de maman. Je caricature, bien évidemment. 

Mais qu’en est-il d’un féminin érotique ? La négociation est-elle possible, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ?

Chez les filles, les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction, comme le théorise Mélanie Klein. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé. 

Freud oppose l’angoisse de castration des hommes à l’angoisse de séparation, de perte d’objet et d’amour chez les femmes. Il soutient que l’absence d’angoisse de castration chez les filles les expose bien davantage à des angoisses de perte du tout, du tout de l’être davantage que du tout de l’avoir. La perte d’objet et la perte d’amour les rend davantage menacées par la dépression.

On a ainsi pu dire que les filles, les femmes manquaient d’angoisse de castration. En fait, cette angoisse de castration des femmes se déplace sur la valeur phallique de leur corps tout entier. Ce qui rend les femmes dépendantes du regard et de l’amour de l’objet. Si le surinvestissement narcissique des garçons et des hommes porte sur le pénis, c’est leur corps tout entier que les filles et les femmes peuvent investir comme « tout entier phallique », accroché à la réassurance du regard de l’autre. C’est là que je différencie la « féminité », toute de surface et de séduction, du « féminin », tout intérieur.

Attente et déception

L’état dépressif peut être lié à une attente déçue, que celle-ci soit consciente ou inconsciente. Winnicott dit que la pire des choses qui puisse arriver à un petit d’homme n’est pas tant la déficience de l’environnement que l’espoir suscité et toujours déçu. 

Le garçon, l’homme, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise le plus souvent, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente et de la perte. Son narcissisme est phallique. 

La fille, la femme, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. Et comme ces attentes sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut l’ancrage d’un solide masochisme primaire. Son narcissisme est d’essence corporelle. 

Mais surtout sa dépendance à son objet primaire, de même sexe qu’elle, et nécessaire au support identificatoire, rend son autonomie beaucoup plus tardive. Comment, pour la fille, s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps se met à se rapprocher et à ressembler au corps de la mère ?

Elle est donc vouée à un changement d’objet qui l’oriente vers le père oedipien, et elle est dépendante d’un homme pour la révélation et l’éveil de son sexe féminin. 

La dépendance féminine

J’ai précisé que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce qui, selon Freud, la fait virer en objet de haine, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en ouvrant, en révélant son sexe féminin que l’homme pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les femmes à la nuit des mères, aux « reines de la nuit ». 

La vraie révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe féminin ne pourra avoir lieu que dans la relation sexuelle de jouissance. L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. 

Le couple masculin-féminin se construit par une co-création, dans la découverte du sexe féminin, lequel ne peut venir à existence qu’à travers la conquête et l’arrachement par le masculin de l’homme des défenses anales et phalliques de la femme. Dans ce même temps se construit le masculin de l’homme, par le lâchage de ses propres défenses anales et phalliques. Forte est ma surprise de constater, au cours de certains colloques, que le masculin persiste à être assimilé au phallique sans la moindre prise en compte qu’il puisse être son antagoniste ! 

La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. 

Sa dépendance amoureuse rend la femme davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité « à compromis » de l’homme adulte.

C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour, et se trouve très menacée de dépression en cas de perte d’objet amoureux. 

L’objet de la perte objectale

L’opéra a bien mis en évidence la dissymétrie de la position féminine et masculine face à l’abandon. 

« Si tu me quittes, je te tue », dit Don José à Carmen. 

Alors que Mme Butterfly s’écrie : « Si tu me quittes, je me tue ». 

L’homme abandonné tue l’objet, en général fantasmatiquement, la femme abandonnée se fait objet perdu.

La perte de l’investissement amoureux et le sentiment d’échec qui l’accompagne réveillent les traces de l‘échec oedipien et le deuil du désir oedipien est à reprendre à nouveau. La dévalorisation par perte de l’amour d’objet, vécue comme un trauma narcissique, peut désorganiser le système féminin de valorisation – complétude par le pénis de l’autre – et chez l’homme réactualiser toute la problématique de la castration. 

Le mode de séparation radical et symbolisant, mis en œuvre par le garçon pour sortir du conflit oedipien, reste une tactique exemplaire pour l’homme contre toutes les angoisses de perte objectale ultérieures, une perte amoureuse par exemple. L’objet de la perte masculine peut se confondre avec son angoisse de castration, qui sert de cran d’arrêt à la chute dépressive, et limite les dégâts. 

« Si tu me quittes, je te tue… ou bien je te remplace »

L’objet d’amour perdu peut se négocier en tant qu’objet partiel interchangeable, et la défense consiste à rassurer la puissance phallique. On connaît l’adage : « Une de perdue, dix de retrouvées ». La quête phallique reprend ses droits. Dans le cœur de tout homme, un don Juan sommeille. Il existe trois types de frein à la tentation polygamique des hommes : ce sont l’amour pour une femme, la peur des femmes, ou… le surmoi. 

Tandis que chez une femme la perte d’un amour peut signifier perdre le tout, être renvoyée au néant, n’être plus rien. 

Je dirai que la dépression féminine est liée à la déception de l’attente, à la difficulté de symbolisation de son sexe féminin. Lorsque son masochisme érogène primaire n’est pas bien ancré, la chute peut être profonde et virer à la mélancolie. L’attente déçue du désir d’un homme, l’attente déçue d’un enfant la confronte à un sentiment de vide. Le vide d’un corps qui n’est plus habité par un narcissisme corporel, qui n’est plus éclairé par le regard de désir d’un homme, ou par la tendresse d’un enfant. La dépendance, qui pouvait se dissimuler dans la présence, se dévoile et se découvre brutalement lorsque le manque se précise, lorsque la confirmation par l’objet et par son regard disparaît. On peut dire que pour la femme, la perte objectale se confond avec une perte narcissique totale. 

« Si tu me quittes, je me tue… ou bien je reste seule »

La solitude des femmes est un fait de société, qu’elle soit choisie ou subie. Les hommes restent rarement seuls. Le premier objet a été maternel…, et il le reste.

La disparition, l’effacement ou l’usure de l’amour éprouvé pour un objet constituent une épreuve. Le désinvestissement laisse un vide, et se trouvent perdus un support, une occasion d’attente, de fantasmatisation, d’exaltation, d’excitation, d’auto excitation. 

La souffrance est un objet intérieur qui peut parfois être précieux, excitant et le lamento féminin peut aussi être une jouissance. Ce qui retrouve le lien avec le masochisme érotique féminin. 

« Ah je voudrais ne vous avoir jamais vu ! écrit la Religieuse portugaise, pour dire aussitôt : « J’aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de vous avoir jamais vu » (Lettre troisième).

L’objet de la perte narcissique

Le narcissisme phallique du garçon, prenant appui sur l’identification au père, se prolonge dans l’Idéal du moi, lequel peut s’avérer bien plus cruel que le surmoi. 

L’atteinte narcissique phallique, la chute d’idéal semblent plus fréquentes chez les hommes, dans le sens d’une dépression d’infériorité, d’impuissance, d’insuffisance. La souffrance d’une dévalorisation de soi naît du sentiment d’être confrontés à des exigences qu’ils ne sauraient satisfaire, sommés de se construire sur des modèles idéaux de perfection et de réussite. On parlait lundi dernier au journal télévisé de burn out, de « pétage de plomb » face à aux exigences de performance. 

Quand la maîtrise anale fait défaut, ou quand le narcissisme phallique et l’Idéal du moi sont menacés, c’est alors que le garçon ou l’homme adulte risquent la chute dépressive.

Un garçon a volé un objet dans une boutique. Le vendeur, pour lui donner une leçon, va en parler à son père. Le garçon est accablé par le regard profondément humilié et déçu de son père. Il est effondré par la honte, et la chute de son idéal, confondu avec celui de son père, le conduit à une tentative de suicide.

La perte d’une situation de pouvoir, la victoire d’un rival, la panne de puissance sexuelle, la mise à la retraite, le déclin de l’âge exposent un homme au risque d’une dépression d’infériorité, de dévalorisation, de sentiment d’inutilité. Elle peut se produire aussi lors d’un trop plein de succès et du sentiment d’en être indigne.

La dépression de l’homme, du fait de la blessure narcissique, fait souvent l’objet d’un déni, car elle est le signe soit d’une régression à la dépendance infantile, qui retrouve contact avec le corps maternel et les menaces incestueuses frappées d’interdits, soit à une identification à la passivité féminine qui fait l’objet du refus du féminin, en tant qu’identifiée à une castration. Le fantasme homosexuel fondamental, celui d’être une fille pour sa mère, conjoint les deux menaces. 

La dépression lui est donc difficile à vivre et à mentaliser. La défense se manifeste souvent dans le comportement, les réactions de prestance, les troubles de l’humeur ou par des décompensations somatiques. 

Chez les femmes, la blessure narcissique touche le corps tout entier, celui du féminin érotique privé de réassurance par le regard ou le désir, celui du maternel blessé, et la dépression prend davantage la couleur du vide. L’atteinte du narcissisme corporel va de pair avec une fragilité somatique et des tendances dépressives plus marquées.

 Une patiente a été abandonnée par son amant plus jeune qu’elle. Elle est possédée, obsédée. Elle a maigri de 15 Kg et éprouve un mal constant au bas ventre. Elle pense à mourir. Quand elle aperçoit cet homme, son intérieur descend dans le sol, elle se vide, elle n’est plus rien. C’est comme une drogue, mais c’est doux à l’intérieur, dit-elle et on perçoit qu’elle ne souhaite pas s’en débarrasser. Elle ne peut ressentir de haine, car se couper de lui c’est se couper d’une partie d’elle-même, s’amputer. Elle ne comprend pas. Comment n’a-t-elle rien senti, rien vu venir, n’a-t-elle pas perçu qu’il y avait une autre femme ? « Je veux savoir, dit-elle, mais je ne veux pas l’entendre ».

L’amant s’est arraché d’elle, sans doute comme un enfant qui s’émancipe, mais en emportant une partie de son corps. A sa place manquante elle a créé un cancer pour combler le vide, pour souffrir. Pourrait-on oser dire que cette relation fusionnelle qui a fait le vide de toute altérité, a fait place à une incorporation mélancolique ?

L’expérience du stade du miroir, selon Lacan, paraît apte à éclairer la constitution du narcissisme féminin. L’enfant regarde le regard de sa mère le regardant en confirmant ce qu’il voit dans le miroir. C’est un temps de reconnaissance par l’objet de l’image spéculaire. Le miroir des yeux de la mère, selon Winnicott rejoint cette confirmation. 

La femme, dont le narcissisme ne peut s’étayer sur la confirmation phallique, reste davantage dépendante de l’objet qui l’a confirmée dans son image narcissique, et elle construit son objet libidinal en fonction de ce désir d’être désirée. 

Si la femme n’est dépendante que de son image dans le miroir, si elle n’a pas constitué des objets internes suffisamment valorisants, et qu’un objet aimant ne lui donne pas, par le brillant de son regard, un autre miroir, elle risque, lors de toute séparation, la chute dépressive. Lors d’une rupture amoureuse, d’une trahison, d’un deuil, ce qui manque brutalement c’est ce regard, et la femme peut perdre alors du même coup ses repères symboliques, comme si elle n’était plus rien.

Les femmes actuelles savent ou ressentent que leurs « angoisses de féminin » ne peuvent s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation de type « phallique ». Elles savent et ressentent surtout que le fait de ne pas être désirées ou de ne plus être désirées par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille forcée à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve de la perception de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ». 

Les dépressions du milieu de la vie

La perte de séduction chez la femme, la perte de puissance sexuelle chez l’homme représentent des expériences de castration au sens fort du terme. 

Dans les crises du milieu de vie, le versant psychique est celui des représentations du sexuel et de la mort. Ce qui nécessite une réélaboration du complexe de castration et de la position dépressive des moments de crise antérieurs.

Chez les hommes

Lors de ces crises, l’angoisse de castration s’intrique étroitement à l’angoisse de mort, qui n’en est qu’un équivalent, comme le dit Freud.

La lutte anti-dépressive et les défenses mises en œuvre s’orientent bien souvent dans le sens du déni et d’une suractivité d’allure hypomaniaque. Mais le sentiment que la mort n’est plus une abstraction devient inévitable. 

Bien des hommes, aiguillonnés par cette angoisse de castration, provoquent une crise du couple, et se lancent dans de nouvelles amours avec des femmes bien plus jeunes qu’eux, souvent de l’âge de leurs enfants. La conquête d’une femme jeune, se pliant aux caprices du désir, et si possible en admiration, redore le blason narcissique phallique de l’homme. Et elle concourt à assurer le maintien de la puissance de leur capacité érotique, excitée par des motions incestueuses inconscientes.

D’autres se lancent dans de nouvelles paternités. Une nouvelle paternité induit un sentiment de renaissance, avec le sentiment que l’enfant procure à l’homme une attestation visible de sa virilité, et assure une prolongation de sa vie au-delà de la mort. 

Par ailleurs, la position d’un père face à un fils qui entame une vie sexuelle et amoureuse le met en situation de reviviscence du conflit de rivalité oedipienne. Lui qui était en tête de la famille se retrouve soudain en seconde position, comme il l’était par rapport à son propre père, en position infantile face à un fils devenu un homme et en puissance de devenir un père. L’angoisse de castration est ré-acerbée. 

Lorsqu’il s’agit d’une fille, les sentiments de jalousie, de trahison renvoient également aux tourments de la période oedipienne. L’image de père séducteur et idéalisé qu’il a gardé l’illusion d’être à tout jamais, comme celle qu’il avait d’être le préféré de sa mère, chute de son piédestal. Un autre homme est advenu. L’angoisse de castration réactive des tentations incestueuses qui peuvent se porter sur les amies de sa fille ou sur d’autres jeunes femmes de son âge. 

Chez les femmes

La cinquantaine est souvent marquée par une dépression, soit passagère, soit définitive, parfois accompagnée d’angoisse, d’une dévalorisation hostile de sa propre image et d’une perte d’auto-estime. Ce qui a été possédé est perdu, ce qui a été espéré n’est pas arrivé. 

A la ménopause, en lien avec des pertes réelles à subir, de nombreux renoncements sont à accomplir chez la femme : ceux de l’enfantement, de la jeunesse, de la mère archaïque et de la mère oedipienne, de l’enfance des enfants devenus grands, des parents disparus ou proches de la mort, etc. 

L’arrêt de la fonction des organes de procréation peut être vécue, dans la période de crise, comme une castration réellement advenue. 

Une femme revit également son angoisse de castration féminine, qui est celle de ne plus être désirable et désirée. 

Elle revit ses angoisses d’adolescence : l’image du corps et sa capacité de séduire redeviennent un facteur central dans le regard qu’elle porte sur elle-même, et dans son auto-estime qui auparavant dépendaient du regard des autres. 

Les patientes racontent leur sentiment catastrophique d’être devenues transparentes, subitement invisibles dans la rue, d’avoir perdu ce regard anonyme des passants.

Cette blessure narcissique peut renvoyer la femme, non seulement à l’époque de la puberté, mais à celle de la déception de la petite fille de la phase phallique, qui se vit comme n’ayant pas de sexe. Elle ne se sent alors plus capable ni d’être une mère, ni d’être une femme, et elle n’est pas davantage un homme. 

Les affects envieux visent les hommes pour lesquels il est possible de refaire leur vie avec une jeune femme et des enfants. 

Ils visent également les jeunes femmes, qui ont tous ces possibles devant elles. L’ombre d’une femme jeune et belle tombe sur le moi, ce qui peut entraîner des sentiments hostiles vis à vis d’une fille. « Miroir, mon beau miroir, dis-moi.. ». On connaît la réponse. L’objet de rivalité ce n’est plus désormais la mère, mais la fille. 

Le sentiment du vide peut devenir lancinant. Vide pour les femmes chez qui la maternité avait été le centre de leur identité et qui avaient projeté tout leur narcissisme phallique sur leurs enfants. Vide surtout pour les femmes qui n’ont pas eu d’enfants. 

Le départ des enfants risque de réactiver ce vécu de vide. C’est le « syndrome du nid vide ».

Il y a souvent refuge dans la maladie, dans les souffrances physiques, et dans les somatisations. Le narcissisme blessé reprend sa place et dégrade la libido ou la détourne. 

Les affects dépressifs et la douleur psychique peuvent être déniés, souvent par une mise en acte, une suractivité, ou une exacerbation hystérique. 

Comment tenter de conclure ?

L’engagement total d’une femme dans la relation amoureuse, corps et âme, qui se rencontre aussi bien chez certains hommes, ressemble fort à celui des premiers temps de la vie avec l’objet primaire. Et l’état dépressif peut renvoyer au deuil qui accompagne toute expérience d’altérité. L’autre, c’est celui qui naît dans la haine, celui qui vient rompre la fusion, c’est aussi bien le père, le bébé frère ou sœur ou … la mère oedipienne. 

Pourquoi tout à coup est-on envahi par un sentiment de tristesse ou de désespoir, alors qu’il ne s’est rien passé de grave, seulement une allusion à un passé douloureux ou trop heureux qui convoque la nostalgie ? Alors qu’« on a tout pour être heureux », selon la formule consacrée, pourquoi surgit soudain le sentiment que rien ne va plus, que la joie de vivre s’est envolée, que le sens de la vie s’est enfui, que le moteur de la libido est en panne, que la croyance à l’illusion n’est plus possible, que l’avenir n’a plus d’intérêt ? 

Il est impossible de ne pas évoquer un effet d’après coup de cette relation primaire. Le deuil impossible de l’objet maternel.

L’état dépressif, qu’on appelait mélancolie, la bile noire, est un mal connu depuis la nuit des temps, qui a eu ses moments de noblesse et d’exaltation chez les écrivains et musiciens romantiques, chez les peintres. Le spleen, le blues.

L’angoisse et l’état dépressif sont des expériences constitutives de l’être, liées à l’intériorisation et à la maturation de l’humain, une tentative de maîtriser les conflits, la déception ou la perte 

Le sentiment dépressif (La grande tristezza de Dante) ne naît pas d’une circonstance particulière mais de l’existence elle-même. Il est dû à l’inévitable confrontation de l’humain à l’existence, aux séparations, arrachements, pertes, au sentiment de nos insuffisances, à la présence du mal, à l’inéluctabilité de la mort et du vieillissement, à l’expérience du non-sens, à l’atteinte des limites. 

C’est une situation de crise existentielle qui peut aller dans le sens d’une chute dépressive ou être l’occasion d’un remaniement narcissique et objectal. 

Elle constitue, comme on le sait, l’épreuve rencontrée et surmontée par des personnalités hors du commun : héros, mystiques, artistes, grands philosophes, « génies créateurs. »

Didier Anzieu note que les grandes découvertes et les livres les plus importants de Freud accompagnaient des moments de dépression (trouble de mémoire sur l’Acropole, mort de son père, arrêt du tabac).

Tomber amoureux constitue bien souvent le mode habituel de sortir d’un état dépressif. C’est le fonctionnement amoureux qui se trouve surtout investi. Christian David a parlé des « perversions affectives ».

Il est intéressant de comparer la Mélancolie de Dürer, noire et prostrée dans sa tristesse, et celle de Cranach, une femme tout de rouge vêtue, qui soumet tous les éléments de la première à un traitement plus sexuel. Où l’on voit comment l’hystérie peut venir, chez la femme tout particulièrement, habiller de rouge la noire dépression, et chasser le « soleil noir de la mélancolie ».

Mais il peut s’avérer plus bénéfique au plan de l’économie psychique, de faire appel aux vertus des activités sublimatoires pour pallier les pertes objectales ou narcissiques, et recueillir le parfum de la nostalgie qui est dans leur sillage. Une liberté trouvée ou retrouvée de jouir des plaisirs de la vie, de réinvestir la sensorialité et les autoérotismes, comme nous y convie l’écrivain Colette. Un élan qui peut s’adresser à des objets de nature, à des paysages, à des œuvres d’art, mais aussi à de nouveaux liens de tendresse. Une pratique littéraire ou artistique. 

L’engagement dans une démarche psychanalytique permet aussi un nouvel investissement objectal et narcissique allant vers la consolation, l’acceptation des limitations, et le renoncement aux illusions. Le bénéfice narcissique escompté étant celui de la découverte du travail psychique, de l’intériorité, et d’une nouvelle capacité à supporter tout ce qui advient dans l’existence et à tirer plaisir de la vie. 

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 13 novembre 2008

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