Bernard Brusset

L’inconscient

 La définition négative de l’inconscient comme non-conscient lui donne un sens très large. Historiquement, les limites de la conscience et de la volonté ont conduit les philosophies du sujet à faire place à la notion d’inconscient, de préconscient ou de subconscient. Dans la problématique classique des rapports du corps et du psychique trois catégories sont généralement distinguées : la représentation (la connaissance), le vouloir (l’action volontaire) et la passion (l’affection) : toutes impliquent la dimension inconsciente.

L’intérêt pour les forces obscures en jeu dans les passions humaines, le rêve et la folie, pris une grande place au XIXe siècle, notamment dans le romantisme allemand, dans la philosophie et la littérature. La pratique et la théorie du magnétisme animal, illustrée par le médecin autrichien F.A.Mesmer (1734-1815), suscita un grand intérêt, de même que, sur le plan scientifique, la psychophysiologie expérimentale et la clinique des automatismes et des dissociations de la conscience. Avec le baquet de Mesmer, il s’agissait de capter, en vue de la guérison, les forces du “magnétisme animal”. Les traitements par l’hypnose en ont été l’héritage. Les effets spectaculaires de la suggestion hypnotique, notamment de la suggestion post-hypnotique qui induit l’hypnotisé à faire ensuite, en donnant de fausses raisons (la rationalisation), ce qui lui a été ordonné, illustrent l’existence de l’inconscient, son pouvoir d’abolition de la conscience et de la volonté dans la dépendance à l’autorité de l’hypnotiseur

 C’est dans ce contexte et avec ces références initiales que Freud établit la théorie psychanalytique de l’inconscient à partir du traitement des hystériques. En 1917, Freud écrivait à Groddeck : “L’inconscient est la médiation correcte entre le corporel et le spirituel, peut-être le “missing link” qui a manqué si longtemps.”

 A La Salpètrière, J.M. Charcot, célèbre neurologue spécialiste de l’hypnose des hystériques, accueillit Freud et l’incita à poursuivre ses travaux du côté de l’étiologie de l’hystérie. Les thèses de l’époque sur la dégénérescence et l’hérédosyphilis n’excluaient pas le rôle de “la chose génitale” et l’étiologie traumatique. Cette dernière conception fonda la méthode hypno-cathartique décrite par Freud et Breuer en 1895 (Etudes sur l’hystérie). Le cas d’une jeune fille hystérique (Anna O.), traitée en 1880 et 1881 par Breuer, suscita un grand intérêt chez Freud et ils publièrent ensemble la Communication préliminaire (1893, rééditée en 1895 dans Etudes sur l’hystérie). Des représentations liées à des traumas sexuels anciens, à défaut d’issues dans la vie psychique consciente, déterminaient de nombreux symptômes que les auteurs expliquèrent par des “réminiscences” non liquidées. La disparition des symptômes était attribuée à la catharsis par l’hypnose.

Devant l’effet thérapeutique souvent inconstant, partiel et provisoire de l’hypnose, Freud abandonna cette forme de traitement des hystériques, mais il continua à s’interroger sur le phénomène qui devait le conduire à la théorie du transfert, et d’abord à celle de la dynamique de l’inconscient pulsionnel. Surtout, il découvrit l’efficacité, dans la remémoration des traumas refoulés, d’une nouvelle méthode : la libre association des idées qui devint la règle fondamentale de la psychanalyse. Acceptant la demande d’une de ses patientes de la laisser parler, Freud renonça à l’activisme thérapeutique qui jusqu’alors multipliait les moyens supposés thérapeutiques : outre l’hypnose, les massages, les bains, les médicaments, les manipulations et les chantages. C’est à partir de là que la psychanalyse, comme pratique thérapeutique de l’interprétation, fut découverte et instituée : “Il s’agissait maintenant de concevoir le matériel que les idées incidentes des patients fournissaient, comme s’il renvoyait à un sens caché, de deviner ce sens à partir de lui. L’expérience montra bientôt que le médecin analysant se comporte ici de la façon la plus appropriée s’il s’abandonne lui-même, dans un état d’attention en égal suspens, à sa propre activité d’esprit inconsciente, évite le plus possible la réflexion et la formation d’attentes conscientes, ne veut, de ce qu’il a entendu, rien fixer de façon particulière dans sa mémoire, et capte de la sorte l’inconscient du patient avec son propre inconscient.” (Freud, 1923). Cette phrase qui définit la méthode par le fonctionnement psychique attendu du patient, et aussi celui de l’analyste, est fondatrice. Elle a donné lieu à de nombreux commentaires. Elle situe clairement la pratique de la psychanalyse dans un mode de relation particulier qui suppose l’effacement de l’analyste comme personne au service de l’écoute métapsychologique de la parole du patient. En découle logiquement l’importance de la formation de l’analyste et ce qui deviendra la deuxième règle fondamentale de la psychanalyse : l’analyse personnelle du futur analyste. (règle définie par Ferenczi).

La théorisation ouverte et sans cesse remaniée de l’inconscient psychanalytique chez Freud et chez ses héritiers est directement liée à l’expérience de la pratique psychanalytique, de ses échecs, de ses difficultés et de ses succès. Elle est d’abord une théorie de cette pratique, mais elle utilise de nombreuses sources de connaissance de l’âme humaine dans les sciences, la culture, les mythes, les arts.

 La découverte initiale de l’inconscient par Freud a eu trois sources principales : le traitement des hystériques, son auto-analyse et l’interprétation des rêves, y compris celle de ses propres rêves. La structure bi-face des symptômes névrotiques se retrouve dans la psychopathologie de la vie quotidienne de sorte que l’interprétation des actes manqués, des lapsus, des oublis, des mots d’esprit, obéit aux mêmes règles de l’interprétation. Ainsi s’est trouvé constituée une clinique psychanalytique des manifestations de l’inconscient.

La théorie de l’appareil psychique et la métapsychologie

Sa formation scientifique de chercheur en neuro-anatomie et en neurophysiologie, et son désir que la psychanalyse soit scientifique au sens du positivisme des sciences naturelles, incita Freud à chercher des modèles d’explication dans la psychophysiologie de son époque qui renouvelait profondément la question de “l’inconscient cérébral”. Comme l’a montré M. Gauchet (1992), le modèle du réflexe et de l’organisation hiérarchique du Système Nerveux Central, les recherches sur l’aphasie (dont celles de Freud) et sur les localisations cérébrales, ouvraient de larges perspectives pour l’explication scientifique des phénomènes d’automatisme et de contrainte. Dans le même temps, la découverte des lois de la transformation de l’énergie d’une part, et la théorie de l’Evolution de Darwin d’autre part, offraient des modèles transposables au cerveau, et, par extrapolation, au psychisme.

 ”L’esquisse d’une psychologie scientifique à l’usage des neurologues” (1895), texte que Freud adressa à son ami Fliess et dont il refusa la publication, constitue en référence à ces modèles une première élaboration de ce qui deviendra “l’appareil psychique”. Cette construction sera reprise autrement dans le chapitre VII de L’interprétation du rêve (1900) et surtout dans le texte de 1911 sur “les deux principes du cours des événements psychiques”. Ce texte fondateur élargit la référence au modèle du réflexe aux implications psychogénétiques, cliniques et anthropologiques de la théorie de l’inconscient pulsionnel.

Le texte de 1895, qui comporte en germe bien des aspects du développement ultérieur de la théorie freudienne, a donné lieu à des évaluations contemporaines contradictoires. Selon Pribram (Pribram et Gill,1986), la neuropsychologie de Freud est un exemple privilégié de recherches scientifiques conduites dans l’interface des disciplines biologiques et psychologiques, alors que pour Gill la métapsychologie freudienne reconduit implicitement la neuropsychologie du Projet (“l’Esquisse”) et doit être rejetée car la psychanalyse n’appartient pas aux sciences naturelles.

Ce débat se poursuit sous divers aspects. Les spéculations de Freud et de Ferenczi sur “l’inconscient biologique”, la transmission des caractères acquis, la répétition de la phylogenèse dans l’ontogenèse, appartiennent depuis longtemps à l’histoire des idées. Cependant, certains voient dans les progrès des neurosciences une voie à suivre pour donner à la psychanalyse un fondement scientifique (O. Kernberg par exemple), d’autres préconisent la rupture avec les sciences naturelles dans l’affirmation de sa spécificité épistémologique (M.Gill par exemple). D’autres encore (J.D. Nasio par exemple), dans une position extrême, préconisent la réduction de la psychanalyse à la théorie d’une pratique, à une métapsychologie qui ne saurait fonder un nouveau savoir anthropologique, ni même une interprétation convaincante des productions artistiques et de la culture. A la limite, l’inconscient psychanalytique, co-construit par le patient et par l’analyste, n’existerait que dans la cure. Ce point de vue constructiviste, radicalement réducteur, fait disparaître la psychopathologie psychanalytique et l’apport de la psychanalyse à la culture et à l’anthropologie. Il en est de même dans certaines dérives contemporaines de la psychanalyse : personnaliste, phénoménologique, narrative, herméneutique.

A l’opposé, certains psychanalystes, tout en récusant tout syncrétisme et tout parallélisme, attendent des sciences un enrichissement des modèles du changement psychique et de la métapsychologie des traces mnésiques (les mémoires inconscientes), des représentations et des affects, donc de la théorie de l’inconscient qui ne saurait être réduit à la cure (G.Pragier et S.Faure-Pragier, 2007).

 Les psychologies cognitives contemporaines, s’affranchissant des réductions du béhaviorisme, prennent en compte la richesse et la complexité de la conscience dans les divers modes de traitement de l’information venue des organes des sens, de la perception, de la mémoire et des émotions. Les recherches sur la perception, sur la mémoire, sur les localisations cérébrales, notamment par l’imagerie cérébrale fonctionnelle chez des patients cérébrolésés, montrent bien que l’activité cognitive consciente est accompagnée d’une grande activité cognitive subconsciente de niveau élevé. Le rapprochement avec certaines formulations initiales de Freud peut sembler accréditer l’idée que Freud n’a pas découvert l’inconscient mais la conscience dans ses niveaux inapparents (L. Naccache, 2006). Plus radicale était la thèse de Changeux de réduction du psychique au neuronal. Les niveaux différents de la conscience et de l’attention peuvent être mis en rapport avec l’activation des zones correspondantes du cerveau et ces auteurs y voient l’origine de l’activité psychique – et rarement ses effets. Dans le même sens, la réduction de l’étiologie de la pathologie mentale aux facteurs biologiques et sociaux, conscients et inconscients, fait disparaître le psychisme individuel inconscient dans son histoire singulière, ainsi que la causalité psychique inconsciente qui est au fondement de la psychanalyse.

A l’inconscient des passions et des pulsions, en rapport avec le cerveau des neuromédiateurs, est opposé un inconscient intellectuel, calculateur conçu par la psychologie cognitive de l’intelligence artificielle et de l’informatique sur les mêmes principes de fonctionnement que l’ordinateur. Mais d’autres types de traitement de l’information (par exemple connexionnistes) ont été mis en évidence et la question actuelle est plutôt de concevoir des ordinateurs sur le modèle du cerveau.

La biologie de la conscience et la neuropsychologie moderne distinguent des niveaux de fonctionnement différents dans des modèles de la causalité plus complexes. Les débats sont vifs entre psychologies cognitives et neurosciences (cf. G.Edelman,1992)

Les thèses de J.Fodor (1983) illustrent bien la solution par le dualisme de fonctionnement : les systèmes modulaires, périphériques, automatiques, obligatoires, rapides, câblés, syntaxiques, procéduraux sont l’objet électif de la neuropsychologie. Ils sont opposés à un système global, “holistique”, sémantique, celui des significations, de l’activité de penser, de la réflexion (penser la pensée), posant la question fondamentale, celle du “fantôme dans la machine”, de l’agent, du sujet. Quoi qu’il en soit, dans les psychologies cognitives, les notions freudiennes de pulsionnel et de conflit intrapsychique disparaissent au profit de l’idée de la concurrence entre les modes de traitement de l’information et entre les programmes d’action.

La théorie freudienne de l’inconscient

Le grand apport de Freud est d’avoir établi que, sous la négativité manifeste des symptômes névrotiques (crise et conversion hystériques, phobies, obsessions, déficit fonctionnel, souffrance, angoisse), il y a une positivité cachée, celle de la réalisation déguisée d’un fantasme inconscient sous couvert de symbolisation et des mécanismes de défense, dont essentiellement le refoulement. Loin de n’être qu’une dimension, un postulat opératoire, une référence dans la psychologie, la psychopathologie et la culture, l’inconscient freudien implique fondamentalement le conflit et la défense. Il rend compte de la conflictualité intrapsychique que manifestent les “formations de l’inconscient” et, à partir des données de la cure, de nombreuses formes de la psychopathologie, mais aussi à partir du développement libidinal (fixations et régressions) et de la sexualité infantile (dont le complexe d’Œdipe).

Comme le montre l’insistance de Freud sur la métaphore de l’investigation archéologique, il y a un réalisme de l’inconscient et l’on a pu dire que les représentations de chose sont des représentations-choses qui sont des sources d’excitation. Freud a souvent insisté sur la “réalité psychique”, contestant par anticipation les nombreuses tentatives ultérieures de réduire la psychanalyse à la phénoménologie existentielle et l’inconscient à une simple dimension de la personne ou de l’interrelation entre les personnes.

 Le chapitre sur l’inconscient dans la métapsychologie de 1915, explicite clairement le fondement méthodologique et les paramètres organisateurs de la conception freudienne : ” Comment parvenir à la connaissance de l’inconscient ? Nous ne le connaissons naturellement que comme du conscient, après qu’il a subi une transposition ou traduction en du conscient. Le travail psychanalytique nous fait quotidiennement faire l’expérience qu’une telle traduction est possible. Pour ce faire, il est exigé que l’analysé surmonte certaines résistances, celles-là mêmes qui, de cela, ont fait jadis un refoulé, en l’écartant du conscient.” Après ce préambule méthodologique, l’exposé de Freud aboutit à fonder les trois paramètres de la métapsychologie :

- le point de vue dynamique : la poussée exercée sur la conscience par les actes psychiques inconscients, c’est-à-dire par les représentations de traces mnésiques et de pulsions finalisées par des buts, détermine des “formations de l’inconscient” : symptômes névrotiques, lapsus, actes manqués, oublis, mais aussi idées incidentes, résultats de pensées dont l’élaboration n’est pas consciente,

- le point de vue topique : Il s’agit de systèmes de fonctionnement différents et même inverses. Le refoulement (première censure) sépare l’inconscient (Ics) du conscient (Cs) et du préconscient (Pcs) (eux-mêmes séparés par une seconde censure). Le refoulement agit par le retrait d’investissement des représentations tandis que l’affect libéré se transforme en angoisse. Le “retour du refoulé” se fait sous forme de “rejetons de l’inconscient”, par exemple sous couvert d’une formation substitutive comme la phobie. Les contenus de l’Ics sont les représentations de choses (et d’objets) pulsionnellement investies qui correspondent à des traces mnésiques en rapport avec la sexualité infantile (génitale et prégénitale). Il y a plusieurs mémoires et des traductions ou transformations entre les différents registres. Les contenus du Pcs sont à la fois des représentations de choses et des représentations de mots, d’où les transformations possibles par la psychanalyse comme “cure de parole”.

- le point économique : il rend compte des investissements, des rapports de force et du travail de transformation. Le refoulement des représentations inconscientes est maintenu par les contre-investissements. Selon l’avantage pris par le pulsionnel ou par les défenses, on distingue les formations substitutives (la phobie), les formations de compromis (la conversion hystérique), et les formations réactionnelles dont, par exemple, les traits de caractère.

 Les grandes caractéristiques du système Ics s’opposent à celles des systèmes Cs et Pcs. dont “le contenu est issu, pour une partie, de la vie pulsionnelle (par l’intermédiaire de l’Ics), pour une autre partie de la perception.” Dans le système Pcs règne le processus secondaire par lequel s’articulent les représentations de mots et les représentations de choses (et d’objets).

 Dans le noyau de l’inconscient, les “motions pulsionnelles sont coordonnées les unes aux autres, existent sans être influencées les unes à côté des autres, ne se contredisent pas les unes les autres : il n’y a, dans ce système, pas de négation, pas de doute, pas de degrés de certitude. Tout cela ne sera mis en place que par le travail de la censure entre Ics et Pcs…. Dans l’inconscient, il n’y a que des contenus plus ou moins fortement investis.” Et plus loin : “Résumons : absence de contradiction, processus primaires (mobilité des investissements), atemporalité et remplacement de la réalité extérieure par la réalité psychique sont les caractères que nous pouvons nous attendre à trouver dans les processus appartenant au système Ics.”

Dans la métapsychologie freudienne, les “représentations de choses” de niveaux hétérogènes sont porteuses d’intentionnalités, elles sont définies par leur investissement pulsionnel et leur pouvoir de déterminer l’action, la perception, la pensée consciente et sa subversion par les émergences de l’inconscient pulsionnel. A la logique commune conforme au principe de réalité (le temps, l’espace, le principe de non-contradiction) correspondent les processus secondaires. Ils sont dialectiquement articulés, dans le fonctionnement normal, avec les processus primaires de condensation et de déplacement régis par le principe de plaisir, caractérisés par la mobilité. Dans les processus primaires, l’énergie libre vise à la réalisation hallucinatoire du désir selon le principe de plaisir. Ils tendent à subvertir les processus secondaires régis par le principe de réalité et trouvent expression privilégiée dans le rêve rendu possible par la déconnexion de la réalité extérieure que réalise le sommeil. A l’état de veille, les contenus refoulés de l’inconscient cherchent à faire retour dans la conscience et dans l’action. Ils ne le peuvent que sous forme de “formations de compromis” après avoir été soumis aux déformations de la censure.

 Si cette première topique comporte des systèmes régis par des principes de fonctionnement différents (conscient, préconscient, inconscient), dans la deuxième topique décrite en 1923, après “le tournant de 1920″ qui introduisait la pulsion de mort opposée aux pulsions de vie (Au-delà du principe de plaisir), les instances du moi, du ça et du surmoi interagissent comme des personnes. Le moi, en partie inconscient, est le stratège qui trouve ou non des issues aux contradictions, aux rapports de force entre les motions pulsionnelles du ça, les interdits parentaux intériorisés en surmoi et les exigences de la réalité. Le ça, détermination indéterminée, dans le dernier schéma de Freud en 1932 (“la décomposition de la personnalité psychique”) est ouvert sur le somatique conformément à la conception de l’inspirateur de Freud pour cette notion G. Groddeck. Cette ouverture illustre le fait que la vie psychique inconsciente ne peut être qu’approchée à partir de ses manifestations positives et négatives et comporte une dimension inconnaissable. L’inconscient du ça est généralement décrit par Freud comme hors représentation et donc hors symbolique. Son accessibilité clinique dans la cure des organisations non-névrotiques ne va pas sans poser des problèmes techniques. A propos du fétichisme (1927) et de la psychose, Freud a décrit la Négation (1925), le clivage, la projection et le rejet primaire (ou forclusion), d’une manière qui a prolongé ses premiers travaux à propos du cas de l’Homme aux loups et de celui du Président Schreber.

 Cette deuxième topique (ça, moi, surmoi) est complémentaire de la première topique. Elle cherche à rendre compte d’autres formes et d’autres niveaux du fonctionnement psychique et de la pathologie mentale. La notion d’inconscient s’en trouve modifiée : le terme inconscient est devenu un adjectif qui qualifie le ça et, en partie, le moi et le surmoi. Les caractéristiques de l’inconscient selon la première topique sont attribuées au ça de la deuxième topique, cependant, il ne s’agit plus des représentations investies par les pulsions mais des “motions pulsionnelles” finalisées par l’agir et des objets introjectés (ou imagos) qui sont des systèmes d’excitation visant la décharge. L’investissement n’est plus extérieur mais inhérent aux motions pulsionnelles régies par les processus primaires. Les motions pulsionnelles sont ou non élaborées en représentations et le dualisme pulsionnel détermine l’ambivalence fondamentale que M.Klein théorisera en conflit manichéen du bon et du mauvais objet, de l’amour et de la haine. La “pulsion de mort”, au sens le plus restreint, rend compte de la clinique du vide, de la mort psychique, du désinvestissement, de la désobjectalisation, du narcissisme primaire absolu, mais aussi de la compulsion de répétition, de la réaction thérapeutique négative. Elle détermine les phénomènes de déliaison, de déchaînement des affects, de rupture des enchaînements de pensée, de désorganisation. Elle trouve élaboration par intrication avec les pulsions de vie, ne serait-ce que sous forme de pulsions destructrices, de violence, de sadomasochisme. Elle joue également un grand rôle dans la créativité et dans la sublimation et, de manière générale, dans le “travail du négatif” : travail du rêve, du deuil, identification, formes d’opposition à la démesure potentielle du pulsionnel. Outre le refoulement, le désaveu, la forclusion, la négation, il s’agit de la désobjectalisation, et aussi de l’hallucination négative (A. Green,1993).

La confrontation de la psychanalyse avec les modes d’organisation pervers, psychotiques ou aux confins de la psychose, a conduit ensuite M. Klein à de nouveaux développements.

L’inconscient selon M.Klein : l’archaïque de l’amour et de la haine

 La clinique de référence, notamment celle de la psychanalyse par le jeu chez des enfants psychotiques ou aux confins de la psychose, et l’intérêt porté à l’inhibition et à la dépression, ont amené Mélanie Klein à voir dans la névrose une organisation défensive contre les conflits psychotiques précoces qui définissent l’inconscient “archaïque”. Le noyau mélancolique, tout en constituant un mode d’aménagement de l’ambivalence pulsionnelle, témoigne de l’échec de l’élaboration de la position dépressive, donc de l’insuffisance de l’introjection du bon objet et de la constitution du monde interne qui en est la finalité. D’une manière générale, les relations d’objet fantasmatiques centrées sur la mère, l’oralité, la destructivité, la scène primitive et l’œdipe précoce donnent le rôle déterminant aux conflits archaïques inconscients et à leur élaboration. Les mécanismes de clivage et de projection, qui se laissent voir plus ou moins directement dans la névrose phobique, constituent des régressions partielles à la position paranoïde-schizoïde au sein même de la position dépressive. D’où le vécu d’allure persécutoire des symptômes phobiques graves. C’est ainsi que Klein interprète comme “phobie archaïque” l’angoisse du huitième mois décrite chez l’enfant par Spitz. L’élaboration de la position dépressive par la réparation, la symbolisation, la créativité et d’une certaine façon l’organisation névrotique, permet l’intégration de l’ambivalence et de la culpabilité. Le clivage dépressif des objets totaux en bon et mauvais fait suite au clivage des objets partiels caractéristique de la position paranoïde-schizoïde. Les fantasmes de scène primitive perdent leur caractère destructeur et effrayant, et l’envie peut laisser place à la gratitude. D’où également la substitution du refoulement à la projection et de l’isolation au clivage tandis que l’angoisse ne porte plus sur l’être mais sur l’avoir : l’angoisse de destruction et d’anéantissement est transformée au cours du premier développement en angoisse de castration. Dans la névrose comme dans la normalité, les relations d’objet internes et externes et les identifications sont différenciées selon le sexe et structurées par l’œdipe, et non plus seulement selon leur qualité bonne ou mauvaise, idéalisée ou persécutrice. La névrose, en tant que mode d’élaboration des conflits psychotiques précoces, tend à perdre sa spécificité : elle est envisagée dans sa valeur fonctionnelle du côté de la normalité et comme facteur de celle-ci. Alors que chez Freud la névrose est d’abord le négatif de la perversion ou plutôt de la potentialité perverse polymorphe de l’enfant décrite en 1905, elle est chez Klein le négatif de la psychose. A partir de là, les modèles de l’identification projective ont profondément renouvelé la théorie du transfert et de l’inconscient interpsychique (Cf. B. Brusset, 2013). Cette perspective théorique a trouvé dans la théorie des états limites son prolongement logique, notamment dans les théorisations novatrices des héritiers et des successeurs anglais de l’œuvre de Klein, comme Winnicott et Bion. Tous les deux se réfèrent aux premières relations mère-enfant. A partir des phénomènes de régression dans la cure et de l’observation de l’enfant, Winnicott (1954) a montré l’importance d’une part, du holding de la mère-environnement dans la différenciation du Self et, d’autre part, de l’activité transitionnelle de symbolisation primaire dans l’aire intermédiaire, celle du jeu et de la créativité. La pratique psychanalytique, notamment dans les états limites, s’en est trouvée fortement enrichie. Il en a été de même avec les apports de Bion, notamment la « capacité de rêverie de la mère » et « les attaques contre les liens », liens dont il proposé une théorisation donnant un nouveau développement à la notion kleinienne d’identification projective.

Les trois acceptions de la notion d’inconscient

 Dès 1960, J. Laplanche a vivement contesté la thèse de Lacan selon laquelle l’inconscient, considéré comme “discours de l’Autre”, est constitué de chaînes signifiantes et “structuré comme un langage”. Selon lui, c’est plutôt le langage qui est structuré comme l’inconscient, pour autant que l’on superpose déplacement et condensation avec métaphore et métonymie. L’inconscient, fermé sur lui-même et répétitif, n’est pas une structure. Il est fait d’éléments mnésiques refoulés qui ne renvoient qu’à eux-mêmes, pris dans le processus primaire de la circulation non freinée de l’investissement, soit les représentations de choses selon Freud. Ces éléments mnésiques sont coupés de toute communication, mais l’analyse les transforme en communication (J. Laplanche,1981).

Au terme d’une critique méthodique des fondements biologiques erronés sur lesquels Freud voulait asseoir la théorie des pulsions et de la sexualité infantile, cet auteur (2007) en est venu à distinguer, en quelque sorte, trois inconscients : l’inconscient refoulé, l’inconscient enclavé et l’inconscient mytho-symbolique. Le premier est l’inconscient freudien accessible par la méthode psychanalytique de levée ou de contournement du refoulement. Il résulte des effets des “messages énigmatiques” au sein de la “situation anthropologique fondamentale” de la communication des adultes avec les enfants (dépourvus de montages instinctifs, ils sont dans la dépendance due à leur prématurité). Les messages des adultes sont “compromis” par leur propre sexualité infantile activée dans la relation à l’enfant dans lequel ils implantent à leur insu, de manière plus ou moins traumatique, des “signifiants sexuels énigmatiques”. Ceux-ci sont secondairement actualisés et vivifiés, notamment par la puberté, et donnent lieu à des effets après-coup qui appellent de nouvelles traductions.

L’”inconscient enclavé”, autrement appelé “subconscient”, est l’inconscient dénié, clivé, qui, chez les psychotiques, semble directement lisible, comme retourné en doigt de gant. Il est inscrit sans avoir pu être traduit et intégré et garde de ce fait une dimension inter et transgénérationnel.

Les mythes et les symboles offerts par la culture constituent des “aides à la traduction”. Ils donnent lieu par ailleurs à des utilisations de la psychanalyse hors de sa méthode, c’est-à-dire sans l’association-dissociation des idées qui permet la levée des résistances et le retour du refoulé. L’inconscient mytho-symbolique n’est alors que l’implicite, le latent, toujours susceptible d’une lecture structuraliste ou herméneutique (ce qui relativise la place du complexe d’Œdipe, mais non l’inceste et le meurtre). Ces thèses de J. Laplanche, intellectuellement cohérentes et séduisantes, mettent en cause l’endogénéité de la sexualité infantile qui n’est plus que l’effet de la séduction originaire dans la “situation anthropologique fondamentale” de l’enfant avec des adultes. Même en postulant l’existence d’une réactivité somatique aux effets de la séduction, cette théorie suppose le renoncement à la théorie freudienne de la pulsion dans ses rapports avec le corporel et le somatique. Dans une autre orientation de pensée, attentive aux dernières conceptions de Freud, “l’inconscient refoulé”, fait de représentations peut être distingué de “l’inconscient du ça” fait de motions pulsionnelles hors représentation et d’objets partiels introjectés sources d’excitation. Un schéma rend compte de ce que A.Green (1982 et 1990) a appelé “la double limite” : elle s’établit d’une part par la projection hors de soi du mauvais et du dangereux, et, d’autre part par le refoulement de l’inacceptable en soi. Le refoulement comme zone-frontière est figuré par une limite horizontale, celle de l’intrapsychique ; une limite verticale placée à l’extrémité de la première correspond au déni, au clivage et à la projection. Celle-ci tend à réduire les représentations désinvesties aux perceptions : elle met en jeu les différences moi-autrui (self et objet), interne-externe, dedans-dehors. C’est par la médiation de l’objet, de l’analyste dans la cure, que l’inconscient du ça finalisé par l’agir peut trouver figuration et élaboration symbolisante au service de l’enrichissement de la vie psychique, donc de la partie névrotique de la personnalité. En effet, dans les états limites notamment, et d’une manière plus générale dans les organisations non-névrotiques, la double limite est instable en fonction des résistances et du transfert. L’irreprésentable de l’inconscient donne tout son poids aux notations de Freud sur le caractère définitivement inaccessible de l’inconscient qui ne peut être connu que par ses rejetons ou reconstruit à partir de ses effets d’organisation et de désorganisation des fantasmes et du transfert.

La psychanalyse contemporaine, attentive aux rapports du transfert de l’analysant et du contre-transfert de l’analyste, notamment dans les organisations non-névrotiques, en est venue à concevoir une métapsychologie des liens et même une troisième topique (cf. B.Brusset, 2013). La théorie freudienne de l’inconscient est fondée sur la conflictualité intrapsychique telle qu’elle résulte des rapports psyché-soma. La pulsion, définie par Freud comme “concept limite”, comme source interne d’excitation d’origine somatique, est aussi décrite comme mesure de l’exigence de travail imposé au psychique du fait de son lien au corporel. Or, avec les apports post-freudiens, il est possible d’ajouter exigence de travail du fait de son lien à l’Autre, aux objets, ce qui introduit la dimension interpsychique comme composante inconsciente de l’intersubjectivité, des liens d’amour, de haine, de passion et de possession, de connaissance et d’ignorance. La métapsychologie des liens permet de rendre compte des altérations des limites dedans-dehors, soi et objet, représentation et perception qui sont caractéristiques des organisations non-névrotiques typiques de la psychopathologie contemporaine.

Ainsi, en psychanalyse, à partir de l’expérience clinique, l’inconscient reste objet d’interrogation et de théorisation ouverte.

 

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