Chère Jacqueline Schaeffer, vous avez contribué, depuis les années 1990, de façon majeure, à une réflexion sur le féminin. Aujourd’hui nous allons, ensemble, évoquer également le masculin.
Peut-être, dans un premier temps, pourrions-nous commencer par ce qui distingue les deux sexes, leur représentabilité ?
Le sexe masculin est visible, érectile, aisément représentable, sur le mode pictural ou sculptural. Son érectibilité peut donc symboliser l’activité et la puissance, la pulsion. Cependant, son extériorité signe sa vulnérabilité.
Le sexe féminin est plus difficilement représentable : ou bien il est inexistant, illustrant la théorie du monisme phallique, celle d’un sexe unique, ou bien il crève l’écran d’un tableau de Courbet.
Sur le plan de l’acte érotique, le sexe masculin est pénétrant, le féminin est pénétré. Ce qui ne correspond pas uniquement à la variable actif/passif, car Freud nous l’a bien précisé, la passivité féminine est active. Je préfère donc parler de réceptivité plutôt que de passivité.
Une étape décisive mais inachevée, pour les deux sexes, la puberté…
En effet, comme l’affirme Freud, le féminin, comme le masculin, au niveau génital, ne sont pas chose acquise à la puberté lors de la réalisation des premiers rapports sexuels. En effet, ce ne sont ni les transformations corporelles ni l’excitation sexuelle vécues au moment de la puberté qui élaborent la différence des sexes masculin-féminin au niveau de l’appareil psychique. L’identité sexuelle ne dépend pas, ou pas seulement, d’une construction sociale, comme le veulent les théories du genre, mais d’un développement libidinal lié aux investissements de la différence des sexes et aux identifications à des parents ou à des géniteurs des deux sexes.
La grande question de l’adolescence, c’est l’irruption du sexe féminin lors de la puberté. L’érogénéité profonde de cet organe ne peut être découverte que dans la relation sexuelle de jouissance. Le complexe de castration n’est plus tout à fait le même : il pousse aux filles, non pas un pénis, mais des seins, et elles saignent.
Comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe qu’est le vagin ? Comment, pour le garçon, utiliser son pénis dans l’acte sexuel ? Comment rencontrer un autre sexe, et son inquiétante étrangeté ? Les angoisses sont au rendez-vous !
Le désir sexuel expose tout un chacun au risque de l’autre, radicalement étranger. Un garçon éprouve attirance, excitation, fascination, peur ou effroi.
Qu’en est-il de l’angoisse de castration et de ses conséquences, pour le garçon et pour la fille ?
Elle surgit dès ce moment que Freud définit en tant que perception anatomique de la différence des sexes. Le garçon « ne voit rien, ou bien par un déni, il atténue sa perception ». Ce n’est qu’après-coup que la menace de castration produira chez lui « une terrible tempête émotionnelle ». Alors que la fille d’emblée « a jugé et décidé. Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir ».
Freud décrit donc ce surgissement d’altérité comme un traumatisme, qui mobilise, chez le garçon comme chez la fille, une intense énergie d’investissement et de contre-investissement. Comme on le sait, grâce à Ferenczi, c’est le traumatisme, qui permet de faire grandir le moi, comme le bec de l’oiseau fait mûrir le fruit. Ce choc donne lieu à une opération psychique très puissante, celle d’un « refoulement originaire » qui projette dans l’inconscient de l’amnésie infantile tout le contenu, pourtant intense, de ce vécu.
Du côté de la pensée, un enfant invente des théories sexuelles infantiles, qui tentent de répondre aux grandes questions de l’humanité que sont la conception, la naissance, la sexualité et la mort. Là où l’homme adulte fait appel à la science, à la religion, à la philosophie.
Une autre opération psychique est produite par ce choc de la perception de la différence des sexes : il s’agit d’un « déni » qui participe à la création d’une théorie sexuelle infantile très puissante : celle d’un monisme phallique, un seul sexe. La présence du pénis y est incontournable. Son absence rend le sexe féminin indésirable, et souvent objet de rejet.
Vous distinguez chez la femme, féminité et féminin. Vous dites de la féminité qu’elle renvoie au corps et à ses enveloppes, aux attributs de la séduction du corps alors que le féminin c’est la chair, l’intérieur, l’informe, inquiétant et porteur de fantasmes dangereux.
Mais qu’en est-il chez un homme ?
Je dirai que la différenciation essentielle se situe entre le versant phallique et le versant masculin. Revenons au phallique, avant de parler du masculin. Comme nous l’avons vu c’est l’angoisse de castration, opérateur central du conflit œdipien, qui est le chef d’orchestre d’une organisation essentielle : l’organisation phallique. Cette organisation défensive, poussée par l’angoisse de castration qui menace tous les humains pourvus d’un pénis, a consisté, depuis la nuit des temps à créer une théorie infantile, celle d’un sexe unique, érigé en phallus, glorifié et même divinisé dans certaines civilisations. Je la définis en tant que survalorisation d’un sexe unique : « on l’a ou on ne l’a pas ». Une défense donc en tout ou rien qui consiste à nier la différence des sexes, et donc à nier le féminin, assimilée à une « castration ».
Elle est cependant un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car le surinvestissement narcissique du pénis permet le dégagement de l’image prégénitale de la mère toute puissante, de l’emprise maternelle, avec la possibilité de se tourner vers le père.
Un garçon est en principe favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, à partir du moment où il a renoncé à une représentation-imago de « mère au pénis ».
L’angoisse de castration a un avantage important sur le plan symbolique car elle permet à un garçon de négocier la partie pour le tout et à renoncer à ses désirs incestueux pour préserver son pénis, avec l’appui de son identification paternelle. Elle sert également de verrou. Car Elle participe ainsi à réorganiser après-coup toutes les angoisses de perte antérieures, archaïques et pré-œdipiennnes qui fragilisaient le psychisme, comme celles de morcellement, d’effondrement, de dévoration ou de liquéfaction. Elle œuvre donc à la symbolisation du pénis en phallus et à la solidité des défenses.
Cependant elle reste une solution qui vise à annuler ce qui pose problème à la différence des sexes : le féminin.
Elle accorde à un porteur de pénis une assurance de pouvoir et une valeur de supériorité, qui aura tendance à persister, sous forme de domination masculine. Cela étant le phallique est un emblème et n’est pas le seul apanage des hommes, il se manifeste tout autant chez certaines femmes, imbues de pouvoir et de supériorité.
Le sexe masculin peut être exhibé, érigé et brandi à l’envi comme signe de puissance. Cependant, son extériorité constitue une fragilité, et le signe risque de devenir celui de l’impuissance. Car c’est celui, irréductible par excellence, de l’impuissance du moi de l’homme à commander ce qui est pour lui de la plus grande importance : l’érection de sa puissance virile. Jean Laplanche a énoncé, non sans humour : « Le fiasco est l'honneur de l'homme, car les bêtes ne le connaissent pas, qui s'accouplent « bêtement » ». C’est le domaine où l’inconscient s’impose de la façon la plus intempestive, « Le moi n'est pas maître en sa demeure » dit Freud. D’où, peut-être, cette extraordinaire valorisation, pour ne pas dire cette divinisation du phallus en majesté : un phallus ne peut pas connaître le fiasco.
Sur le plan symbolique, l’angoisse de castration, chez un homme, à tous les stades de sa vie, et dans tous les modes de son activité, reste une menace permanente d’estime de soi ou de perte du sentiment de puissance.
Vous évoquez une angoisse de castration féminine…
L’angoisse de castration féminine, niée par Freud, se manifeste lorsqu’une femme n’est pas désirée, ou ne l’est plus. C’est là que le masculin a un rôle prédominant. Si un homme ne reconnaît pas le féminin d’une femme, s’il ne la désire plus, de même, lors d’une perte d’amour ou d’une prise d’âge, celle-ci peut se sentir privée de sexe et se retrouver alors en position de petite fille, sans sexe, forcée à se construire en fonction de l’organisation phallique, par une envie du pénis.
Et qu’en est-il de la rencontre entre les sexes ?
Dans la rencontre entre les sexes, le phallique d’un homme veut dominer le féminin. Ce qui ne l’empêche pas d’admirer et d’aimer une femme, comme le lui permet un clivage fonctionnel. Mais cette valence phallique peut tendre parfois à sous-valoriser le féminin, et aller jusqu’à le nier, le rabaisser, le mépriser ou le haïr, du fait de la persistance de la variable phallique-châtré. N’oublions pas l’augmentation considérable du nombre de féminicides inter-familiaux !
En opposition, le masculin d’un homme veut rencontrer le féminin d’une femme, le découvrir et le lui faire découvrir, le révéler, le réveiller. C’est la co-construction d’un féminin par un masculin. Pour cela, il importe que l’homme puisse intégrer son propre féminin, par un processus qui met en œuvre sa bisexualité psychique, à savoir la reconnaissance de son identification féminine.
La régression au phallique est toujours une solution face aux angoisses de castration ou de féminin.
Chez un homme, le plaisir sexuel comme l’orgasme restent avant tout au service de la liaison, du principe de plaisir-déplaisir, et du retour dans le moi. Tandis que chez une femme, l’orgasme, quand il a la chance d’advenir est le starter de la jouissance, laquelle se situe au-delà du principe de plaisir-déplaisir. L’homme s’arrête tandis que, chez la femme, la poussée constante peut envahir son corps et mener la danse. Un homme n’a sexuellement accès le plus souvent qu’à un plaisir d’organe partiel. Il est donc voué, par l’exigence de cet organe à une quête sans fin. Il reste donc nostalgique de la jouissance pleine et entière. Le plus généralement, un homme est rarement fixé à une femme. Quand il se fixe, il y a des chances pour que cette femme soit ou devienne une mère. Les hommes restent rarement seuls alors que la solitude des femmes est un fait de société. Il existe trois types de frein à la tentation polygamique d’un homme : l’amour pour une femme, la peur des femmes ou … le surmoi.
Qu’en est-il aujourd’hui des symptômes sexuels de nos contemporains ?
Si autrefois seules les femmes de mauvaise vie étaient autorisées à jouir, favorisant le clivage des hommes entre la maman et la putain, de nos jours la jouissance est devenue un droit et une revendication. Ce qui n’est pas pour rassurer l’angoisse de castration des hommes, pour peu que leur investissement phallique et leur identification paternelle ne soient pas très bien assurés. Et chez les femmes, on peut même dire que la traque de l’orgasme à tout prix n’a fait que développer une envie du pénis-phallus, réfractaire à tout désir du pénis libidinal.
On constate actuellement, chez les hommes, des angoisses de déphallicisation, qui vont jusqu’à la dévalorisation de leur pénis, et dans les deux sexes, une perte du désir, un accroissement du retour à des sexualités régressives, addictives ou d’agirs, jusqu’au fantasme de pouvoir changer de sexe, une exacerbation des défenses anales, de contrôle. Ma clinique me confronte à des personnes souffrant d’apragmatisme sexuel, de vaginisme, d’absence de relations sexuelles.
Vous dites que c’est le féminin qui pose problème à la différence des sexes. Pouvez-vous préciser votre pensée ?
Un garçon comme une fille subissent tout d’abord une imprégnation maternelle. L’enjeu de la rencontre avec l’autre sexe est celui de l’altérité. L’angoisse de castration se double d’une angoisse de pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence. Le couple phallique-châtré doit tenter de s’élaborer vers la construction d’un couple masculin-féminin. Et si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est pour designer l’altérité du féminin, celle que le sujet, homme ou femme, doit apprivoiser en lui-même et en l’autre. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré par le clivage de la maman et la putain, ou, pourquoi pas…vers les homosexualités ?
Chez un homme, la jouissance pourrait advenir s’il parvient à laisser la poussée constante s’emparer de son pénis, à s’abandonner à elle, alors que son principe de plaisir peut l’amener à se contenter de fonctionner selon un régime périodisé, de tension et de décharge. L’orgasme de l’homme est alors faussement confondu avec la jouissance, alors qu’il consiste à fuir la jouissance et à revenir le plus vite possible dans le contrôle du moi. Pour désirer une femme avec un pénis libidinal, un homme devra parvenir à reconnaître en lui-même cette altérité du féminin qui puisse lui donner le désir de conquérir le féminin d’une femme et l’amener à le découvrir. Ce qui implique d’abandonner pour un temps les défenses de son moi, à surmonter les défenses d’un pénis-phallus qui tendrait surtout à vérifier sa solidité dans la relation sexuelle, et à ne pas être terrorisé par des fantasmes liés au danger du corps de la femme-mère.
C’est, à mon sens, cette expérience d’introjection pulsionnelle et d’élargissement du moi, donc intégrative, qui permet de dépasser l’ordre phallique.
Ainsi, l’enjeu de la rencontre avec l’autre sexe est celui de l’altérité du féminin ?
Oui, celle que le sujet, homme ou femme, doit apprivoiser en lui-même et en l’autre.
L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même.
Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. Au-delà du phallique, donc, le féminin.
Le « travail de féminin » au plan métapsychologique, mettrait à l’épreuve la capacité du moi des deux sexes à admettre et à se laisser pénétrer par de grandes quantités d’excitation non liées, sans effraction traumatique. Le moi s’en trouverait nourri, appelé à se développer, à s’enrichir, à s’accroître. C'est ce que j’ai nommé « les déliaisons non dangereuses ».
Alors ce « Messieurs encore un effort ! » … pour que soient dépassées les défenses anales et phalliques, avec la découverte d’un masculin, au-delà du couple phallique-châtré de la période de l’organisation phallique œdipienne.
Bibliographie:
- Badinter E. (2024) Messieurs, encore un effort ! Être mère n’a jamais été aussi difficile, Flammarion Plon.
- Ferenczi S (1985) Journal clinique, Payot.
- Freud S. (1912d/1998)) Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse : contributions à la psychologie de la vie amoureuse II. OCF.P, XI : 129-141. Paris, PUF.
- Schaeffer J. (1997) Le refus du féminin. Quadrige, PUF.
- Schaeffer J. (2022) Le féminin Un sexe autre. In Press.