Société Psychanalytique de Paris

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A partir de La crainte de l’effondrement de Winnicott

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À partir de La crainte de l’effondrement de Winnicott                                                  

Point de départ clinique : un non traumatisme.

Mon illustration portera sur la dernière séance d’une psychothérapie, séance dont la particularité est que la patiente n’y est pas venue.

Dans sa psychothérapie en face à face, B., une grande femme brune un peu trop corpulente – mais sa taille en augmentant l’effet – se trompe répétitivement lorsque je m’absente une semaine lors des congés scolaires : elle ne vient pas quand je suis là, se heurte à une porte close la semaine suivante et ne vient pas la semaine qui suit. Boude-t-elle alors ou une passivité de mort se montrait-elle déjà face au sentiment d’un combat perdu d’avance pour qu’elle reste investie… Pourtant cette femme chaleureuse et spontanée investit quant à elle bien son traitement et y est agréablement associative. Elle compte sur sa psychothérapie pour quitter l’aspect commercial où elle réussit dans son métier et y passer du côté créatif par l’écriture. Elle souhaite aussi arriver à renouer un lien de couple durable.

Elle apporte un souvenir-écran de son enfance, à l’époque de l’apprentissage de la lecture. Elle n’avait pas fait signer par sa mère le reproche écrit à l’encre rouge dans son cahier d’écolière par l’institutrice et se souvient de son immense soulagement lorsque sa mère lui dit le matin qu’elle était malade et n’irait pas à l’école pour quelques temps. C’était une étrange maladie. Il n’était pas nécessaire de rester au lit, mais il ne fallait pas passer devant la fenêtre du couloir de la salle de bain, trop exposée à un tireur embusqué. La bataille d’Alger avait commencé.

B. se souvient de sa tortue qui lui tenait compagnie et sur la carapace de laquelle étaient peintes en bleu blanc rouge les lettres OAS. Elle a été assez heureuse que l’exil dont ses parents ne sont toujours pas remis lui permette de faire ses études à Strasbourg et ne partage pas leurs idées politiques. Il ne lui serait pas venu à l’idée de se considérer comme traumatisée. Nous élaborerons sa surprise que ses parents soient restés quelques semaines de plus ensemble dans le danger après avoir organisé le départ de leurs deux filles, dégageant la scène primitive des urgences matérielles du rapatriement.

Sa culpabilité et son hystérie – le rouge de l’encre a déplacé le rouge du sang des victimes – ont opéré des reliaisons protectrices du traumatisme de l’exode, de l’impuissance devant la catastrophe dans un sentiment familial de trahison. Pourtant, et justifiée en apparence par la conjoncture économique défavorable à l’époque, son évolution professionnelle tourne dans un premier temps à la catastrophe avec une longue période de chômage. Elle réalisera cependant finalement son projet.

Sur le plan affectif, l’investissement de son corps et le fait de mieux assumer ce qui en elle excite les hommes va lui permettre des aventures… mais pas au-delà, en tout cas pas la possibilité de construire un couple et une famille. Le temps passe et l’horloge biologique n’ignore pas la temporalité, amoindrissant l’espoir d’avoir un enfant. Trahison des promesses du travail analytique ? Peut-être aussi ma patiente sait-elle avoir une passivité de vie qui lui permet de s’offrir à l’autre, mais elle est aussi parfois un peu trop passive quand ses amants la désinvestissent …, passivité de mort.

Pourtant B. continue son élaboration et parle de ses fringales, proches d’épisodes boulimiques qu’elle refusait jusqu’ici de combattre pour ne pas renouer avec les persécutions de sa mère, petite et menue, à l’adolescence, qui voulait qu’elle soit mince pour séduire un mari. Elle va reconstruire les raisons de certaines obsessions maternelles. L’abord de ces différents empiètements psychiques me semblait témoigner d’un authentique travail analytique et lorsque B. souhaita terminer son traitement, cela me sembla une bonne idée. Un mois avant l’arrêt, B. s’effondra et nous poursuivîmes les séances pendant un an qui permirent d’élaborer les aspects négatifs ainsi révélés et en particulier sa déception amoureuse envers moi qui ne lui ai offert ni le mariage, ni l’enfant espéré. Investissant un projet d’achat d’appartement qui cette fois serait à son nom – elle habitait jusque-là un studio appartenant à ses parents – elle souhaita à nouveau arrêter et cela me sembla à nouveau favorable, avec cette prise d’indépendance assez richement évocatrice. À l’avant dernière séance, B. arriva en larmes, rien n’allait plus. Il me sembla que c’était une réplique du séisme de l’année précédente, plutôt qu’un nouveau séisme et je le lui dis, maintenant le principe que la prochaine séance serait la dernière et pensant pouvoir compter sur cette séance de fin. Évidemment, elle ne vint pas et ne répondit pas à deux courriers…

La répétition a-t-elle gagnée, et laquelle ? Ma patiente s’est-elle débrouillée pour que je lui oppose une fin de non-recevoir, qu’on lui impose in fine à nouveau de partir sans avoir le choix, comme dans son enfance ? Ou n’a-t-elle pas supporté que je refuse de continuer à réincarner une mère un peu maquerelle qui veut en apparence rendre sa fille désirable pour un homme mais est en même temps complice, de par l’échec de celle-ci, du fait qu’elles ne se quitteront pas… C’est alors la fixation homosexuelle à la mère qui aurait été la plus forte.

Je n’ai pas le sentiment que cette rupture ait le sens de garder le lien par la dette restée en suspens – ce qui accroîtrait la dimension parentale. Il me semble plus que cet acte agit une destruction irréversible du lien, dans la répétition d’un départ définitif sans au-revoir ni adieu. Dans cette hypothèse, la séparation a-t-elle réactivé une désintrication trop poussée, révélant la dimension adhésive méconnue par moi, et libérant une pulsion de mort désobjectalisante ? Et que reste-t-il alors pour ma patiente de l’objet analytique et du travail accompli ? Ou simplement y a-t-elle gagné son indépendance, par une guerre-éclair de libération menée et gagnée contre moi ?

Interroger l’activité et la passivité est ici précieux. Si dans l’enfance, sa passivité fut dans la réalité totale face aux « évènements » d’Algérie, comme on disait, et aux silences des adultes et des autorités sur la faillite de leurs engagements, elle est active dans le mode de départ qu’elle m’impose et la spoliation d’argent assez symbolique qu’elle m’inflige. Loin d’être une victoire du masochisme – j’obtiens le rejet et je vomi l’analyse – c’est peut-être alors une identification réussie à l’agresseur qui permet ici, comme souvent, une sortie sadique du traumatisme. Donc une intrication pulsionnelle et une dérivation externe de la destructivité. Elle a effectivement réussi à me châtrer de mon sentiment d’avoir bien travaillé, c’était peut-être le but, mais elle m’a aussi suffisamment marqué pour que je me souvienne d’elle aujourd’hui pour ce travail, blessant ma confiance dans sa confiance et laissant une trace dans mon narcissisme professionnel, médium pas si malléable que cela. Ou plutôt médium vivant qui, comme la peau lors d’un tatouage, fait mal quand on y inscrit une trace, convoquant l’économie masochique de l’analyste. Si c’est le cas, alors tant pis pour le narcissisme, c’est plutôt une bonne version.

Quelques années plus tard, je recevrai une carte, avec une marque de gratitude. Postée d’un autre pays…

Citer ce matériel clinique est aussi pour moi l’occasion de souligner combien les conséquences de la guerre d’Algérie continuent de faire l’objet d’un déni dans la mémoire française, mais aussi dans les travaux psychanalytiques. Une catastrophe encore pas totalement advenue et confrontée ?

Winnicott et « La crainte de l’effondrement « 

En anglais, « breakdown », qui évoque la panne de l’automobile par l’idée de rupture d’un mécanisme ou de manque d’énergie, est utilisé pour décrire la santé qui s’altère, décline, la raison qui sombre, la personne dont le discours s’arrête court ou qui fond en larmes ou tombe malade de fatigue, s’écroule, s’effondre et parvient ainsi à l’arrêt complet. D’après The concise Oxford Dictionary, « Breakdown : collapse, stoppage ; failure of health or power ».

« Fear of breakdown » propose une compréhension nouvelle de ce symptôme que présentent certains patients, et qui apparaît au cours de l’analyse, parfois en ayant longtemps été masqué, lorsque la dépendance s’est installée. « Breakdown » est convoqué pour signifier qu’il s’agit moins d’une défense que de l’état impensable sous-jacent à l’organisation d’une défense. Il ne s’agit ici pas d’angoisse de castration, mais ce qui « est signalé par le phénomène plus psychotique examiné ici, un effondrement de l’institution du Self unitaire. Le moi organise des défenses contre l’effondrement de l’organisation du moi, et c’est l’organisation du moi qui est menacée. » Winnicott donne alors sa version de la Hilflosigkeit : « Mais le moi ne peut s’organiser contre l’échec de l’environnement dans la mesure où la dépendance fait partie de la vie. »

Cette dépendance est absolue au début de la vie.

Les agonies primitives (angoisses disséquantes primitives) prennent plusieurs figurations :

  • Retour à un stade de non-intégration (défense : dépersonnalisation)
  • Tomber à jamais (défense : self-holding)
  • Perte de la complicité psychosomatique, échec de l’installation dans le soma (défense : dépersonnalisation)
  • Perte du sens du réel (défense : recours au narcissisme primaire, etc.)
  • Perte de la capacité d’être en relation avec les objets (défense : états autistiques, relation exclusive avec les auto-phénomènes)

Il est intéressant de voir que Winnicott convoque immédiatement les défenses correspondantes et il précise que la maladie psychotique n’est pas l’effondrement mais la défense qui protège souvent avec succès de l’agony primitive. Il expose alors sa proposition : « Je soutiens que la crainte clinique de l’effondrement est la crainte d’un effondrement qui a déjà été éprouvé. C’est la crainte de l’angoisse disséquante qui fut, à l’origine, responsable de l’organisation défensive que le patient affiche comme un syndrome pathologique. »

Winnicott affirme qu’il y a des moments où un patient a besoin qu’on lui dise « que l’effondrement, dont la crainte détruit sa vie, a déjà eu lieu. C’est un fait qu’il porte lointainement caché dans l’inconscient. » (Winnicott, idem, p.209).

Remarquons que Winnicott rejoint sans le dire le tournant freudien des années 20 et la seconde topique : en effet cet inconscient n’est pour lui pas celui, refoulé, de la névrose (et de la première topique), ni de la neurophysiologie que Freud prend en compte, ni l’Inconscient collectif de Jung : « …inconscient veut dire que le moi est incapable d’intégrer quelque chose, de l’enclore. Le moi est trop immature pour rassembler l’ensemble des phénomènes dans l’aire de l’omnipotence personnelle. » (Winnicott, idem, p.210).

Remarquons un mot qui n’est pas dit : « contenance ». On sait – et combien je le regrette – que Winnicott et Bion n’ont jamais confronté leurs pensées. Le texte semble avoir été écrit – en plusieurs temps – dans les années 62-65, et avant la mort de Winnicott selon Masud Kahn.

« Ici il faut se demander pourquoi le patient continue d’être tourmenté par ce qui appartient au passé. La réponse doit être que l’épreuve de l’angoisse disséquante primitive ne peut se mettre au passé si le moi n’a pu d’abord la recueillir dans l’expérience temporelle de son propre présent, et sous le contrôle omnipotent actuel (qui prend la fonction de soutien du moi auxiliaire de la mère [l’analyste]) ».

Autrement dit, le patient doit continuer de chercher le détail du passé qui n’a pas encore été éprouvé. Il le cherche dans le futur, telle est l’allure que prend sa quête. Sauf si le thérapeute peut travailler avec succès parce que pour lui ce détail est déjà un fait, le patient doit continuer de craindre de trouver ce qu’il cherche compulsivement dans le futur.

D’un autre côté, si le patient est prêt à accepter cette vérité d’un genre bizarre que ce dont il n’a pas encore fait l’épreuve s’est cependant produit dans le passé, la voie est alors ouverte pour que l’angoisse disséquante soit éprouvée dans le transfert, en réaction aux faillites et aux erreurs de l’analyste. Le patient peut se débrouiller avec ces erreurs, quand elles sont à dose raisonnable ; quant à chaque faillite technique, le patient peut la mettre au compte du contre-transfert. Autrement dit, il recueille peu à peu la faillite originelle de l’environnement facilitateur dans l’aire de son omnipotence et dans l’expérience de l’omnipotence propre à l’état de dépendance (fait transférentiel).

Tout cela est très difficile, c’est douloureux, cela prend du temps, mais en tous cas ce n’est pas vain. Ce qui est vain, c’est l’autre choix, que nous allons maintenant considérer » (Winnicott, idem, p.210-211).

Discussion 

1.

Remarquons tout d’abord que la traduction par Gribinski de agony par angoisses disséquantes est inventive et pas du tout neutre. Elle évoque ce qui est mis en pièces – pulsion de mort – que c’est l’angoisse elle-même qui clive et morcèle, avec cette curieuse association inverse : on dissèque un mort. La mort est déjà arrivée.

Primitive Agonies. Comme il n’existe pas d’équivalent réellement satisfaisant pour agony qui désigne généralement une angoisse extrême, proche du supplice (mais on peut aussi parler d’agony of joy), nous nous en sommes tenus au terme d’agonie. On pensera ici au sens originel du mot : lutte, d’où dérive une angoisse, une agitation de l’âme, une profonde détresse, qui ne sont pas nécessairement liées, comme dans le sens actuel courant, à la mort (N. d. T.)

Je pense plutôt qu’agony qui n’a pas exactement en anglais le même sens de fin de vie qu’en français, exprime un éprouvé agonique sans aucun sens. Ce concept a été repris par Tustin qui décrit les terreurs associées au « trou noir », à un « effroi sans nom » (Bion) en précisant : « La peur réaliste de mourir paraît bien pâle à côté de ces affres. » . En effet ce vécu d’anéantissement est antérieur à toute représentation du temps, et donc un effroi sans fin. Winnicott le précise : c’est un état impensable contre lequel la défense est organisée. On peut alors y relier le chemin qui amène André Green à la position phobique centrale, de priorité donnée à l’évitement d’une douleur psychique.

2.

Soulignons que Winnicott écrit : « Il ne s’agit ici pas d’angoisse de castration, mais ce qui est signalé par le phénomène plus psychotique examiné ici, un effondrement de l’institution du Self unitaire. Le moi organise des défenses contre l’effondrement de l’organisation du moi, et c’est l’organisation du moi qui est menacée. »

Alors que Winnicott est un adversaire convaincu de la pulsion de mort, avatar pour lui du péché originel, c’est à Benno Rosenberg que je vais faire appel, concernant cette théorie de l’angoisse. Celui-ci a consacré beaucoup de son travail à tenter de pousser plus loin que Freud n’avait pu le faire lui-même la mise en cohérence de la métapsychologie avec la seconde théorie des pulsions et l’introduction de la pulsion de mort. Alors que justement, « Inhibition symptôme et angoisse «, avec la nouvelle théorie de l’angoisse, angoisse signal et non plus transformation directe de la libido, semble revenir en arrière.

Son livre Le moi et son angoisse [4] , qui vient d’être heureusement réédité, aboutit à centrer l’angoisse dans le moi – « le moi est le lieu de l’angoisse » – et à comprendre le signal d’angoisse comme la réaction défensive du moi devant la menace de la pulsion de mort sur son unité, qu’il désigne comme un préclivage. L’angoisse névrotique reste alors déclenchée par la libido, dans la mesure où celle-ci ouvre un conflit déchirant pour ce pauvre moi condamné à servir ses trois maîtres inconciliables : le ça, le surmoi et la réalité. On voit combien cette conception rejoint en fait celle de Winnicott au-delà de leur désaccord sur la pulsion de mort.

Dans une logique interne B. Rosenberg arrive à une aporie quand il pense la naissance du moi : Comment la pulsion de mort séparatrice qui permet donc qu’une partie du ça survinvestie libidinalement se différencie du ça, ne va pas immédiatement après la mettre en pièce. Là ou Freud fait appel au père de la préhistoire et à la phylogénèse, je crois que la solution est du côté de Winnicott et Bion : l’investissement par l’objet est intricateur des pulsions de l’enfant.

Cela s’éloigne aussi de la pensée habituelle de Mélanie Klein, qui postule une existence d’emblée du moi et donc pense que la pire angoisse est l’angoisse de morcellement. Mais celle-ci est une horreur qui se représente à celui qui la subit. Cependant j’avais retrouvé en m’intéressant au démantèlement autistique que Mélanie Klein [5]  suivait Ferenczi dans une note : « Ferenczi, dans Notes et fragments (1930), suggère que tout être vivant a tendance à réagir aux stimuli désagréables par la fragmentation, qui pourrait être une expression de la pulsion de mort. Il est possible que des mécanismes complexes (les organismes vivants) ne puissent se maintenir comme entités que sous l’influence des conditions extérieures. Quand ces conditions deviennent défavorables, l’organisme tombe en morceaux. » (M. Klein, p. 279).

Or c’est justement à l’aube de la construction psychique dans une interdépendance totale avec l’environnement que Winnicott se situe.

Je ne suis pas le seul à lire Winnicott en pensant en seconde théorie des pulsions. André Green a montré la profondeur de sa clinique et de ses interrogations qui ont nourri sa propre théorisation. Ainsi le célèbre article La mère morte [6] est dans la ligne de la Crainte de l’effondrement. André Green va souligner quant à lui l’excitation qui s’installe au bord du trou laissé par le désinvestissement par l’objet.

3. Une autre répétition

Winnicott subvertit en revanche la répétition comme base d’un au-delà du principe de plaisir en lui donnant sens : une quête compulsive dans le futur.

    Elle est espoir d’une autre issue.

    Elle inverse le cauchemar de la névrose traumatique qui voit revenir à l’identique un

     éprouvé.

    Elle est espoir d’accomplissement du non advenu.

On est très loin de la répétition comme instinct de l’instinct, socle des deux pulsions pour Francis Pasche, et beaucoup plus proche de certaines positions de René Roussillon sur le transfert par retournement (ce qu’illustre très bien mon introduction clinique).

Winnicott décrit alors « L’analyse pour rien » [7]

L’analyste et le patient « prennent du plaisir à l’analyse d’une névrose, mais en réalité il s’agit d’une maladie psychotique et le plaisir vient d’une connivence. […] Mais chacune des avancées se termine en ravage. Le patient met la chose en morceau et dit : “Et maintenant ?” » (Winnicott, p. 211) [7].

Winnicott comprend que l’on ne puisse blâmer les deux protagonistes de remettre à plus tard le dénouement essentiel. Mais c’est pour ajouter avec une férocité certaine : « À moins bien sûr qu’un analyste ne taquine le poisson psychotique avec la très longue ligne de la névrose, en espérant ainsi éviter de l’attraper à la faveur d’un coup du destin, comme la mort d’un des deux membres du couple ou la faillite financière du patient. »

Dans l’hypothèse favorable où analyste et patient souhaitent vraiment terminer l’analyse : « Hélas ! Il n’y a pas de fin que l’on ait touché le fond, et que l’on ait fait l’épreuve de la chose la plus redoutée. » L’effondrement physique ou psychique est une possibilité, mais il importe que s’y associe compréhension chez l’analyste et insight du patient, et de nombreux patients « sont des personnes de valeur et ne peuvent se permettre de s’effondrer, c’est-à-dire de se retrouver à l’hôpital psychiatrique. » (Winnicott, idem, p. 211) [7].

Je pense au héros de « L’Arrangement « d’Elia Kazan, dont la vie de publicitaire à succès professionnels et extraconjugaux, de « Mad Men », se réoriente vers une possibilité d’aimer après un accident peut-être suicidaire et un passage par une hospitalisation psychiatrique…

Winnicott souligne alors que l’effondrement a pu avoir lieu vers les débuts de la vie du sujet : « Le patient doit s’en “souvenir”, mais il n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’a pas encore eu lieu, et cette chose du passé n’a pas encore eu lieu parce que le patient n’était pas là pour que cela ait lieu en lui. Dans ce cas la seule façon de se souvenir est que le patient fasse pour la première fois, dans le présent c’est à dire dans le transfert, l’épreuve de cette chose passée. Cette chose passée et à venir devient alors une question d’ici et maintenant, éprouvée pour la première fois. » (Winnicott, idem, p. 210-211) [7].

Il pose alors une équivalence avec la levée de refoulement dans l’analyse freudienne classique des névrosés.

Remarque :

Quel statut pour les traces mnésiques de ces souvenirs, en attente d’un moi pour les éprouver ?

La question théorique est donc ailleurs et elle est fondamentale : quel est le lieu psychique où ont été conservées les traces mnésiques du patient ?

Quelle était la nature du processus qui les rendait indisponibles ? Refoulement ? Non. – Déni et clivage ? Probablement pas. Forclusion non plus : rien ne fait retour du dehors. Répression ? C’est la réponse de Claude Smadja. Elle est cohérente avec tout son travail théorique. Pourtant, je suis un peu gêné par la force hégémonique de cette répression qui à mes yeux impliquerait plutôt une organisation trop rigide qu’une désorganisation.

De ce fait il me semble intéressant de revenir au parallèle avec la métapsychologie des états autistiques et à la notion de clivage passif du démantèlement. Le démantèlement est d’ailleurs une désorganisation réversible. Le clivage passif est désinvestissement pur du lien : il ne crée pas de frontière, il n’est pas solution de continuité comme le clivage actif (André Green l’a souligné).

On comprend mieux alors le paradoxe et l’imperfection de la formulation de ma question : chercher un lieu suppose un espace conservé, espace à l’unité évidente et aux propriétés intactes. Mon hypothèse suppose que le lieu perdu des traces retrouvées est alors faux : L’évidence d’un espace psychique (avec son hétérogénéité Ics/Cs, ses différenciations Ca/Moi/Surmoi est perdue. La tri-dimensionnalité qui permettait de contenir des objets laisse la place à la bi-dimensionnalité et au collage.

Le paradoxe se dénoue à mes yeux ainsi : ce ne sont pas les traces qui sont perdues mais la première topique, moins les contenus que les contenants.

D’autres applications sont alors proposées : La crainte de la mort et le vide

Winnicott applique à la crainte de la mort sa thèse, faisant référence aux religions qui la dénient en enseignant qu’il y a une vie après la mort. Lorsqu’un patient est la proie d’une crainte particulièrement importante de la mort, Winnicott y voit une compulsion : celle de la mort qui a eu lieu sans être éprouvée. À ce moment de son texte, Winnicott fait appel à un poète, comme chaque fois qu’il rejoint dans la clinique un au-delà du principe de plaisir qu’il refuse dans l’œuvre freudienne, en appelant à John Keats et son Ode to a Nightingale, qui le décrit comme « half in love with easefull Death », à demi épris de la mort apaisante, facile. La traduction de Michel Gribinski propose « presque amoureux de la mort tranquille. »

Mais dans son commentaire il refuse justement cette pente douce vers la mort comme une attirance humaine – comme dans un film de Bresson: « [Keats] désirait avec ardeur, selon l’idée que j’avance ici, la quiétude qui serait la sienne s’il pouvait se “souvenir” d’avoir fait l’épreuve de mourir ; mais pour se souvenir, l’épreuve était à faire maintenant. » Mais lorsqu’il nous propose ainsi ce démenti, c’est pour prendre alors l’exemple de la patiente schizophrène qui lui demandait : « Tout ce que je vous demande est de m’aider à me suicider pour la vraie raison et non pour la fausse » et il ajoute : « Je n’y ai pas réussi et elle s’est tuée en désespérant de trouver la solution. Son but, je le vois maintenant, était d’obtenir de moi que je formule qu’elle était morte dans sa petite enfance. À partir de cela je pense que nous aurions pu, elle et moi, lui permettre d’ajourner la mort de son corps jusqu’à ce que l’âge affirme son droit. » (Winnicott, p.213) [8]

Cette mort est l’équivalent d’un anéantissement et arrivé à une époque où le moi « était trop immature pour en faire l’expérience ». Pour cette patiente Winnicott convoque une panique maternelle après la naissance et des complications obstétricales graves lors de celle-ci, liée à un placenta prævia non diagnostiqué – donc des perturbations néonatales. La continuité d’être du patient fut interrompue par les réactions infantiles à l’empiétement : « C’était des facteurs de l’environnement que des défaillances de l’environnement facilitateur autorisèrent à empiéter. » (Winnicott, idem, p.213) [8].

Notons que Winnicott, si l’on croit la correspondance et les indiscrétions de son analyste Strachey avec sa femme, cherchait à retrouver pour lui-même des traces de l’époque de sa naissance, avec la possibilité d’avoir alors uriné sur sa mère, pour tenter d’élucider ses difficultés sexuelles…

Le vide

Le passage sur le vide montre en revanche un Winnicott soulignant la nécessité d’accepter le vide pour qu’une réceptivité authentique puisse advenir en reliant ceci pour une patiente qui s’exclamait : « Rien n’arrive dans cette analyse ! » à des sensations de nature sexuelle et féminine, ressenties fugacement et qui s’évanouissaient. On voit qu’il ne dénie ici en rien le sexuel du féminin – à l’opposé de ce que pourrait faire penser le concept du « féminin pur » dans les deux sexes, première expérience de l’Être [9]. Il ne va cependant pas jusqu’à évoquer une connaissance précoce du vagin à propos de ces « sensations senties » (« She had been feeling feelings »).

On pourrait penser qu’il se situe alors dans un transfert maternel quand il se sent « …dans le transfert, bien près d’être la cause actuelle de l’avortement de sa sexualité féminine ». Mais l’analyse fait alors apparaître un père absent qui, lorsqu’il devint présent, refusa le Self féminin de sa fille, qui ne pouvait lui offrir « rien de masculin qui fut stimulant ». Il souligne que plus qu’un traumatisme, c’est plutôt l’absence de quelque chose qui aurait dû se produire : « Tout ce à quoi se ramenait son expérience était de remarquer que quelque chose aurait pu être. »

Nous ne suivrons pas tout à fait Winnicott dans son affirmation d’une trace non traumatique, de non advenue…

En fait comme lorsque l’analyste construit et actualise la mère folle qui entend une fille alors qu’elle a un garçon dans l’article qui se termine par le « féminin pur », c’est bien l’absence physique puis l’homosexualité narcissique du père qui sont proposées comme traumatiques. Cette implication parentale découverte dans le transfert – avec sa part d’accusation sur la réalité de la carence de l’environnement – est bien sûr beaucoup plus riche qu’un constat du rien de la patiente comme absence de pénis et castration…

Winnicott revient ensuite au vide et le relie à des problématiques plus graves d’avidité compulsive ou folle/ou d’anorexie, et d’impossibilité d’apprendre :

« Au fondement de tout apprentissage se trouve le vide (cela vaut aussi pour ce qui est de manger). Mais si le vide n’a pas été éprouvé comme tel au début, alors il se transforme en un état à la fois redouté et compulsivement recherché. » (Winnicott, idem, p. 215) [8].

On voit combien Winnicott rejoint la métapsychologie freudienne et une conception pulsionnelle du fonctionnement psychique en récusant un langage en pulsions partielles. Il n’est pas le seul à s’exprimer cliniquement – René Diatkine aimait ainsi à dire : « La lecture se mange. » Mais il revient aussi à l’un de ses apports essentiels qui le démarque de Mélanie Klein : La psyché connaît un état primitif de non-intégration, avant toute angoisse de morcellement, qui permet des éprouvés en union avec la psyché de l’objet primaire – sans qu’il n’y ait alors aucune idée de l’union. La capacité de retrouvailles possibles avec ce registre lui semble un prérequis à la créativité humaine.

Il termine son texte en soulignant « qu’il n’y a qu’à partir de la non-existence que l’existence peut commencer » convoquant alors narcissisme primaire, développement psychosomatique et développement du moi, et situant temporellement ce développement du sujet à partir d’une racine du moi, « …bien avant quoique que ce soit qui pourrait pratiquement porter le nom de Self»

Rappelons en effet qu’un self implique non seulement une unité topique mais aussi une continuité temporelle acquise.

Retour à l’origine. Scène primitive et fantasme d’auto-engendrement

Enfin, Winnicott, qui récuse le caractère conservateur des pulsions et le retour à l’inanimé, y voyant un avatar du péché originel, fait cependant appel au poète T.S. Eliot en exergue de son autobiographie :

« Costing not less than everything’

‘What we call the beginnig is often the end

And to make an end is to make a beginning.

The end is what we start from. » [1]

Coûtant rien de moins que tout / Ce que nous appelons le commencement est souvent la fin / Et faire une fin, commencer / La fin, c’est de là que nous partons »)

Le caractère circulaire de la temporalité, présent dans le bel article – posthume – de Winnicott n’est pas sans interroger la possible valeur défensive du mortifère en face de la scène primitive, à moins que cela n’en révèle au contraire une censure de l’amante mortifère. – L’objet mort ou le narcissisme blessé de la mère qui désinvestit l’enfant peuvent-ils être investis par l’enfant ?

Une autoanalyse ?

Adam Phillips signale que Winnicott a envoyé à l’âge de 67 ans un poème « The Tree » (L’arbre) à son beau-frère, référence à l’arbre de la maison de son enfance dans lequel il aimait faire ses devoirs et qui contient les vers suivants :

  • « Mother below is weeping
  • weeping
  • weeping
  • Thus I knew her
  • Once, stretched out on her lap
  • as now at dead tree
  • I learned to make her smile
  • to stem her tears
  • to undo her guilt
  • to cure her inward death
  • To enliven her was my living. » [2]

(« Ma mère sous l’arbre pleure /  pleure / pleure / C’est ainsi que je l’ai connue / Un jour, étendu sur ses genoux / Comme aujourd’hui dans l’arbre mort / J’ai appris à la faire sourire / À arrêter ses larmes / À abolir sa culpabilité / À guérir sa mort intérieure / La ranimer me faisait vivre » (Trad. Marie-Claire Durieux)

(Publié le 21 juillet 2015)

BIBLIOGRAPHIE

(1) WINNICOTT D.W. (non daté), « Fear of Breakdown », in Psycho-Analytics Explorations, Karnacs Books, 1989 et in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, trad. Fr par Michel Gribinski, Gallimard, 2000, pp 205-216
(2) RIBAS, D. 2008, Destins de la fracture algérienne dans la mémoire française, in Revue française de psychanalyse, vol. 72, n° 4 (2008) (http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RFP_724_1069)
(3) TUSTIN, F. « Autisme et psychose de l’enfant », édit. du Seuil, Paris, 1977, p.37
(4) ROSENBERG, B., « Le moi et son angoisse », in Revue Française de Psychanalyse, coll. Monographies de Psychanalyse, PUF, Paris 1997
(5) KLEIN, M. 1946, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes », in Développement de la psychanalyse, PUF, Paris, p.279 – (Edition anglaise : pp. 296-7)
(6) GREEN, A. « La mère morte » in Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Les Éditions de Minuit, Paris 1985
(7) WINNICOTT D.W. « L’analyse pour rien », in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, trad. Fr par Michel Gribinski, Gallimard, Paris 2000, p.211
(8) WINNICOTT D.W. « D’autres applications de cette théorie », in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, trad. Fr par Michel Gribinski, Gallimard, Paris 2000, p.213
(9) WINNICOTT D.W. (1971) « Le clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme », in Jeu et Réalité. Gallimard, Paris 1975, pp 101-119.

Le silence et l’élaboration psychique

Le silence et l’élaboration psychique

François Duparc

La question du silence et de sa valeur, élaborative ou non, est un enjeu central pour la technique de la libre association en psychanalyse. Comme l’a écrit Josiane Chambrier-Slama (« Travail du négatif, silence et élaboration » : ci-joint) dans son intervention sur le silence et l’élaboration, la clinique de l’analyste est émaillée “de silences de nature différente, qui scandent le processus d’élaboration, tant du côté du patient, que du côté de l’analyste.”

Du côté du patient

Au début de la cure, le patient se voit expliqué la règle du “tout dire”, mais ce ne doit pas être un impératif catégorique, au service d’une transparence totale, comme si l’analyste était une mère intrusive qui voudrait tout savoir.

La parole et le silence alternent, normalement, et “le silence est habité par des mots, ne serait-ce que de façon potentielle”, nous dit Nicole Carels, dans un article de qualité sur ce thème (1982, repris en 2007). “Il ne s’agit pas de parler de choses et d’autres, mais de laisser libre cours à l’intériorité, à ce qui justement est tu dans les conversations ordinaires”, comme le dit pertinemment David Le Breton dans son étude sur le silence (1997), à propos du silence en psychanalyse.

Par moments, le patient peut avoir un peu de mal à parler, à se confier à la parole ; il rencontre une gène, ou adopte un silence hystérique face à un matériel sexuel refoulé, ce qui traduit un conflit entre un désir de séduction et un interdit, entre des attitudes de provocation masculine et de réceptivité féminine. Mais ce silence, simple “respiration de la parole” (F.Duparc 1988), permet néanmoins l’expression de l’affect. Il est donc de bon augure pour la mise en place du transfert et le travail analytique.

Ce type de silence permet en effet l’émergence du corps et de l’affect à l’intérieur du discours, et rend possible le travail de liaison et d’élaboration de l’analyse, grâce à une résonance entre les différents niveaux de la représentation : la parole qui se tait, la mimique ou les émotions, les mouvements du corps sur le divan, puis l’émergence du rêve sous la forme d’images ou de rêveries, et sa reprise par le langage. À ce niveau, le silence est une forme métaphorique du sommeil qui permet l’émergence des rêves, et le désir de les raconter au réveil à un interlocuteur de choix, pour leur donner sens. C’est l’aspect dynamique de la régression, qui entraîne en après-coup une élaboration des traumatismes, des souvenirs refoulés, et l’émergence du désir.

Mais le patient peut aussi parler comme un moulin à paroles, avec une façade intellectuelle défensive. “Un moulin à paroles, c’est un muet qui s’ignore”, disait Serge Viderman en 1979. Il s’agit alors d’une défense temporaire, phobique, contre l’irruption d’affects trop “chauds”, ou bien d’un mécanisme obsessionnel anti-hystérique plus systématique. L’analité est alors au premier plan, du fait de la peur d’attaquer l’autre avec sa parole, ou de livrer un secret intime, un trésor. Le refoulement reste malgré tout prédominant.

Cette saturation par la parole peut être aussi une façon de lutter contre la peur du vide, contre le silence de l’analyste vécu comme un abandon : une défense maniaque contre la dépression. Le patient parle alors pour répondre au désir de l’analyste, mais dans un mécanisme au service du déni, dans une forme de masochisme qui peut conduire à des cures inachevées, ou interminables.

Depuis les travaux d’André Green sur les états-limites, nous savons combien il peut être important que l’analyste intervienne et ne reste pas dans un silence systématique pour de tels patients. Il s’agirait pour eux, comme le dit Bernard Brusset dans sa présentation de notre journée, d’un silence en miroir qui pourrait accréditer l’image d’un analyste tout puissant qui abandonne le patient, faisant le jeu de la pulsion de mort (qui travaille en silence), et de la dépression. On a connu jusqu’à des suicides, liés à ce silence systématique et à une idéologie de la neutralité qui a causé bien des ravages chez des sujets limites.

Dans les cas les plus graves en effet, le sujet, qu’il parle abondamment ou laisse émerger des “blancs” dans sa parole, tient un discours en faux-self qui a fonction de carapace narcissique et d’emprise anale, et constitue l’équivalent d’un silence bavard. Il s’agit en général d’un clivage du moi, d’une omnipotence qui vise à neutraliser l’analyste, avec un transfert négatif à la limite de la persécution. La tonalité de la voix est souvent mécanique, et sans affect.

Dans un premier temps, ces patients peuvent parler énormément, mais il s’agit d’une parole qui équivaut pour l’analyste à un silence, à une parole vide. Pour autant, il est difficile d’en déduire une structure défensive ; un aspect phobique est sans doute présent, ou une défense maniaque par un flot de paroles qui fait penser à ce que Ferenczi avait décrit en 1918 comme “L’abus de la liberté d’associer”, qui l’a conduit par la suite à la technique active, en dialogue avec Freud.

D’autres patients traduisent par un silence prolongé leur incapacité à confier leurs affects, du fait d’un noyau autistique trop marqué. Ils maintiennent ainsi à l’abri leurs rêveries schizoïdes, qu’ils vont parfois livrer après la séance, dans un écrit, à la place d’associations libres lors de la séance, par peur de l’intrusion de l’autre, ou d’une parole qui pourrait traduire une demande, une dépendance à l’autre. Certains, qui ont déjà fait un travail psychothérapique ou analytique, reviennent pour poursuivre un travail analytique après un temps de latence, fréquent chez les sujets-limites proches de la psychose, pour qui le refoulement n’a pu s’installer qu’après un long temps de silence, aux limites de l’agir. Cette mise en latence n’est pas sans évoquer le silence du refoulement, mais il s’agit d’un silence plus opaque, proche du “blanc” de l’hallucination négative, de la psychose blanche, chez des sujets qui ont vécu ce que Jean Bergeret a appelé une pseudo-latence, dans l’après-coup d’une crise d’adolescence manquée.

Ces deux formes d’agir sur la parole et le silence nous amènent à revenir sur la règle de la parole, à partir de ses abus. Un aménagement du cadre peut être parfois envisagé, nous y reviendrons. Mais c’est évidemment une question qui se pose de façon unique, pour chaque patient, et nécessite une évaluation diagnostique, structurale, au-delà des nosologies habituelles en psychanalyse (souvent absentes, en réaction contre le DSM), ainsi qu’une stratégie d’accueil et d’interprétation.

Au cours d’une cure, ces différents silences vont pouvoir évoluer, ou alterner. Dans les cas les plus névrotiques, nous l’avons vu, il s’agit de la respiration de la parole, et du silence comme musique de l’affect. Dans les cas-limites au contraire, le silence, au-delà des mots, fait appel à l’attention au corps, aux émotions primaires, et au vécu contre-transférentiel de l’analyste qui seul va lui permettre la saisie d’un matériel traumatique.

Pour terminer, nous évoquerons une dernière forme de silence, spécifique à l’analyse, après une interprétation mutative qui lève le refoulement. Ce type de silence traduit la capacité d’écouter l’affect en résonance, la réaction de l’autre, de l’inconscient et de l’analyste. On peut parler d’un silence qui authentifie le contenu latent de la parole, d’un silence introjectif qui suit une construction analytique permettant la résonance des différents niveaux de la représentation, depuis le corps jusqu’au langage. Ce sont ces pauses, ces silences mutatifs qui représentent le mieux le rythme si particulier d’une analyse, et font toute sa beauté, traduisant sa puissance élaborative.

Le silence de l’analyste

Le silence de l’analyste, son “attention flottante” est une aire de réceptivité, liée à sa bisexualité (sa féminité, ou une forme de masochisme gardien de la vie ?) Il est un paramètre de la cure analytique, et fait partie de la neutralité de l’analyste.

Son interprétation, à l’inverse, est une activité psychique au service de la construction à deux, de la pénétration ou de la contenance (masculin-féminin). L’analyste ne doit cependant pas intervenir par une parole vide, sur le contenu manifeste, mais seulement au niveau du contenu latent, disait André Green (2005), du moins en ce qui concerne les structures névrotiques.

Lorsque le patient est dans un mouvement de résistance, si celle-ci est la manifestation du refoulement, l’intervention de l’analyste a pour rôle de rétablir le lien avec l’affect, avec le matériel refoulé. Et de rétablir le vrai silence, celui de l’écoute, le cadre pour la libre association, comme le sommeil est le cadre du rêve. Mais nous avons vu que l’analyste ne doit pas non plus garder un silence systématique, en complicité avec le refoulement du patient, abandonnant celui-ci dans ses vécus traumatiques irreprésentables, et à sa détresse (Hilflosigkeit).

L’attention de l’analyste au silence du patient vient aussi du fait que le silence constitue souvent un matériel en soi : la respiration de la parole, son rythme musical, nous l’avons vu, sont un langage du corps, un langage non-verbal qui pourra être ensuite mis en parole grâce à la chimère analytique (Michel de M’Uzan). Comme le rêve, fait d’images, est traduit en mots ; comme le gribouillis du squiggle (Winnicott) devient une image, par l’interprétation du contre-transfert. C’est d’ailleurs dans le silence que l’analyste peut le mieux écouter son contre-transfert, notamment émotionnel ou corporel.

Nous rejoignons le fait que l’analyste, pour maintenir une suffisante neutralité, doit en général garder le silence sur sa vie privée, sur son contre-transfert. Il ne doit faire état de ce dernier que lorsqu’une construction s’impose, face à un silence qui traduit l’impossibilité d’exprimer en mots certaines traces traumatiques. Ces traces, agies sur le cadre, ou en identification projective dans le contre-transfert, doivent être élaborées par le tiers que constitue le langage.

Dans le même sens, rappelons que le silence de l’analyste se doit de respecter aussi la confidentialité des propos du patient par le secret professionnel, qui fait partie de l’asymétrie de la parole en psychanalyse : il s’agit probablement d’une reprise symbolique de la différence des générations, qui ferait de la parole imprudente de l’analyste une transgression de cette asymétrie nécessaire pour une reprise de son élaboration psychique par le patient.

Mais il est des cas où l’analyste doit parler malgré tout de son patient, notamment lorsqu’il s’agit d’un cas qui le dépasse, en le confrontant par exemple à un abus de la règle de libre association — soit l’abus de la liberté d’associer, comme nous l’avons vu — ou encore à un silence opaque et blanc, sans émotions perceptibles. L’analyste va alors assez souvent recourir à un tiers, à une supervision, ou à un groupe clinique (comme Josiane Chambrier l’a évoqué). S’agit-il alors d’une transgression de la règle de la neutralité et du silence ? Non, s’il s’agit d’éviter que le contre-transfert ne soit agi sur le cadre, ou renvoyé en rétorsion au patient par le silence blanc ou hostile de l’analyste.

Une autre stratégie peut être le recours à des aménagements prudents, justifiés lorsqu’ils sont le seul moyen d’assurer un contre-investissement des traces traumatiques agies sous l’effet de la compulsion de répétition, et qu’ils permettent un premier transfert minimal (ou “de base”) sur le cadre analytique. Ceci peut constituer une solution pour limiter le recours à l’agir, et la paralysie durable de la cure. Ces stratégies reprennent les techniques actives de Ferenczi ou l’usage de jeux et d’objets transitionnels de Winnicott, mais dans une perspective freudienne.

J’ai personnellement évoqué la nécessité, dans certains cas de défense maniaque, notamment face à une manie blanche avec un risque psychosomatique, d’une “scansion” de la parole. Il ne s’agit pas d’une technique active consistant à interrompre la séance, comme le faisait Lacan pour dégager le transfert ; Lacan ne supportait pas le silence des patients, il n’aimait que les signifiants, et il est même parti en guerre contre l’affect, heureusement réhabilité en France par André Green. Il s’agit plutôt d’une invitation faite au patient d’écouter un moment, dans le silence, la résonance émotionnelle ou corporelle du récit traumatique qu’il amène sans affect apparent. L’attention portée au silence, au langage du corps, permet d’écouter ce sur quoi le patient fait silence : ses émotions.

Par contre, cette technique de la scansion n’est pas adaptée lorsqu’il y a un manque de transfert de base suffisant, ce qui se voit dans les mécanismes de défense auto-érotique ou en carapace évoquant un noyau schizoïde. Et il n’est pas rare, nous l’avons vu, qu’un patient n’amène que dans une seconde tranche d’analyse la partie la moins névrotique de sa structure psychique, clivée jusque-là.

Dans cette phase où le patient parle “en caparace”, pour ne rien dire, et où son analyste ressent son propre silence comme une complicité émotionnelle incestueuse, l’attention prêtée au corps, à l’agir et à la musique du langage est cependant parfois insuffisante. Face aux états-limites de la psychose ou de la pensée psychosomatique, l’indication d’une relaxation analytique peut alors se poser, pour écouter aussi le corps, sans que cela soit vécu comme une intrusion. Le protocole conserve le divan, mais le face-à-face maintenu permet une attention accrue aux tensions corporelles, aux émotions, qui constituent un matériel en soi, relié plus ou moins facilement par l’analyste ou par le patient, au matériel verbal.

Mais l’idéal reste bien sûr que l’analyste, sans mémoire ni désir (Bion) puisse laisser émerger l’émotion ou l’affect sur l’écran blanc de son silence, par l’effet de l’identification projective et de la communication d’inconscient à inconscient, et qu’il s’en serve pour une interprétation qui dégage le sujet de son agir sur la parole. Les cas-limites font particulièrement appel au silence et aux vécus contre-transférentiels de l’analyste, dans son corps, ses émotions, pour permettre à celui-ci la saisie d’un matériel traumatique agi (par le silence, l’identification projective, ou des mini actings) mais irreprésentable par la parole pour le patient.

L’analyste, à partir des affects et des images suscitées en lui, devra faire appel à la construction, ou à des interprétations parfois psychodramatiques, pour faire “sentir” au patient le transfert et la dimension émotionnelle qui lui manquent, qui font chez lui l’objet d’un déni. L’intonation, le rythme, l’alternance de la parole et du silence, sont alors au premier plan.

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Winnicott D.W. (1975); Fragment d’une Analyse, Payot 1983.

Publié le 06.07.2015

La part du silence

Laurent Danon-Boileau

La part du silence

Le trop parler est un péché de jeunesse largement répandu chez les analystes. Au début de sa pratique, chacun d’entre nous semble poussé par une hâte constante à faire part de ce qu’il a compris, proposant alors une interprétation secourable à un patient qui souffre en silence. Tout cela procède assurément de bons sentiments, mais nous avons appris à nos dépends que l’enfer en est souvent pavé. Pour un analyste, la difficulté première semble donc être de résister à la tentation de la parole. Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que les ans nous mettent jamais à l’abri de cette tentation là. Or le silence est parfois, plus que la parole, une manière de témoigner à l’autre sa présence, comme la considération que l’on porte à la personne qu’il est. C’est également une manière de marquer la place de toutes ces « voix chères qui se sont tues » sans chercher à en masquer bruyamment les  effets douloureux.

Il est toutefois un courant analytique qui pour partie tend à légitimer une parole excessive. C’est l’intersubjectivisme. Cette  dérive insidieuse incite à résumer le processus analytique à un travail de co-pensée constamment référé au partage psychique et au ‘nous’. Indirectement, cette manière de voir fait obstacle à l’idée d’une perlaboration faite par le seul patient. Or sans cette dimension de solitude face à l’autre, que peut-il en être du nécessaire  travail de renoncement et de deuil ? C’est évidemment là que le silence devient essentiel. Il est la  manifestation première du refusement de l’analyste. Il est également  une manière de souligner la nécessaire discontinuité entre la scène où se déploie la parole et la pensée de l’un, et celle où se déploie parole et la pensée de l’autre. Sans le marquage de cette discontinuité entre les deux scènes,  la notion d’objet finit par perdre toute consistance. L’ espace que creuse le silence est ainsi nécessaire pour  marquer l’exigence faite au patient de forger sa capacité à être seul et silencieux devant sa mère elle aussi silencieuse. 

En se taisant, tout en restant dans le cadre du dialogue, l’analyste suscite chez le patient l’intérêt pour la gestation muette. Le silence devient emblème de et incitation à  un allongement du circuit de la pulsion. Il favorise aussi l’accueil nécessaire d’un temps  où il fait noir, tandis que personne ne  parle. En cela, il souligne l’exigence incontournable d’un avant coup bête et douloureux, sans lequel il ne saurait y avoir d’après coup ni de « je n’avais jamais pensé à cela ».

Toutefois, contrairement au transfert, au processus analytique, au cadre, à la règle fondamentale, le silence n’est pas un thème psychanalytique. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas le devenir mais seulement qu’il ne l’est pas de fondation.   Dans la vie courante, la   valeur du silence dépend évidemment du lieu où il s’inscrit, comme d’ailleurs de la langue que l’on parle. En français, dans une conversation à bâtons rompus, un long silence fait tache. Il est rapidement vécu comme inquisiteur par celui à  qui l’on s’adresse, lequel se sent alors sommé de se justifier. Dans un récit suivi, en revanche, il devient une manière de dramatiser par effet oratoire l’importance que l’on souhaite accorder  aux propos qui font suite.  Reste évidemment, que quelle que soit la langue, on n’attend pas d’un homme seul qu’il fasse autre chose que se taire. C’est plutôt s’il se met à parler que l’on s’inquiète pour sa santé psychique. Par cette remarque triviale je veux seulement souligner que c’est la co-présence de deux interlocuteurs au sein d’un même espace qui crée les conditions d’une excitation dont la parole constitue la décharge. C’est dans ce cadre que le silence devient signe remarquable d’abstinence.

Pourtant, dans la définition non dénuée de provocation et d’humour que Freud donne de l’analyse en 26, il n’est pas question de silence. Entre les protagonistes, dit-il, « Il ne se passe rien d’autre que ceci : ils causent. »  Mais alors que devient  le silence ? D’où vient que Freud ne dise  pas des deux protagonistes « ils se taisent, et parfois ils causent » ? Faudrait-il voir dans cette définition de la psychanalyse une légitimation anticipée de la cure intersubjective bavarde que l’on fustigeait tantôt?  Loin s’en faut.  L’une des différences symptomatiques les plus notables  entre le dialogue banal et celui qui s’organise en analyse est précisément la place qu’occupe le silence. Il frappe d’emblée comme symptôme : on ne peut pas le manquer. Et comme outil, il est évidemment décisif. Tant du côté de l’analysant que du côté de l’analyste. Toutefois, selon la topique, et selon l’économie en jeu, son advenue peut être l’effet d’une retenue ou d’un désarroi.  Apprécier la tonalité de l’échange où  le silence s’établit est évidemment un préalable décisif pour saisir son effet signifiant tant dans le discours de l’un que dans l’écoute de l’autre.

Je voudrais revenir un instant sur certains aspects du signifiant silence le plus notable, celui qui s’établit de ce que l’un est silencieux devant l’autre et que l’autre lui répond par un égal silence.  C’est un des rares moments où  analyste et patient font recours au même signifiant au même moment et où la lisibilité de ce signifiant spécifique  est crucialement tributaire du parallélisme.  Assurément, sa valeur et  son effet change  selon le dispositif. Le silence partagé ne se pratique ni ne s’entend de la même façon dans le cadre divan/fauteuil et en face à face. En face à face, la mutuelle perception visuelle rend son effet d’absence tout ensemble plus supportable et plus persécutant que lorsque   le patient est allongé. 

Il vient d’être question du silence des deux mais il en est un autre, celui qui s’observe  quand l’un se tait pour que l’autre parle. Dans les bons cas, son effet  répond évidemment aux exigences de maturation qu’ évoque Valéry dans Palme poème qui clôt le recueil intitulé Charmes (c’est à dire Carmen : chant, poème  mais aussi  enchantement, envoutement,  sortilège, ou dans nos termes à nous : « parole de transfert ») republié justement en 1926 dans une version revue et augmentée. A cette date, Valéry écrit: « Patience !Patience !/Patience dans l’Azur/Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr » ( Patience : attente mais aussi souffrance ;  chance qu’il faut entendre ici dans son sens originaire d’occasion possible, et non d’occasion avérée). Laisser se déployer la pensée, la perlaboration silencieuse du patient pour qu’advienne, peut-être, la chance d’un fruit mur, c’est en cela que consiste la difficile tâche de l’analyste. Et il est vrai que la tentation est parfois grande d’interrompre cette maturation par une interprétation inopportune. Toutefois, dans certaines cures qui marchent bien, voire trop bien, ce silence de la part de l’analyste, mériterait peut-être aussi d’être questionné. A mon sens on peut également craindre qu’il puisse parfois autoriser  un relatif contournement des effets de Thanatos .   Le silence de l’analyste qui écoute un patient dérouler son discours au rythme d’une associativité  trop heureuse, peut finalement conforter une communauté de déni du négatif. Il convient alors que la parole interprétante sache rompre les charmes lentement tissés au fil du silence. A débattre, évidemment. Comme le reste d’ailleurs. Cependant, si l’on devait faire figurer dans une Lettre à un jeune analyste  des conseils faisant pendant à ceux que Rilke dispense au jeune poète,  je crains que l’on ne puisse se contenter d’inviter seulement celui-là  à ne jamais perdre une occasion de se taire. Tout simplement parce que, dès lors qu’on le réfère à la technique de la cure ou à la nature du processus psychique, le silence  devient sujet à renversement. Comme le transfert, il devient moteur  et obstacle. Et son  effet psychique  peut être aussi efficace qu’il peut être délétère. Bien entendu, du côté du patient   le silence devient obstacle  lorsque celui-ci hésite à dire et se soustrait à la règle fondamentale.  Mais le   silence de l’analyste peut  aussi être obstacle dès lors qu’il devient fauteur d’une répétition sans écart. « Le silence éternel  des espaces infinis m’effraie »  écrivait Pascal. Effrayer, mot dans lequel on se doit de faire sonner, bien sûr,  le terme d’effroi . Schreck. Il est sans doute des patients qui  on pu dire « Le silence éternel  de mon analyste m’effraie ». Peut-être que pour ceux là, le travail de l’analyste aurait pu consister à favoriser par la parole le bruissement des représentations intermédiaires voire celui d’une sexualité infantile rendue silencieuse, justement, par le poids des deuils et des traumas.

Notre objet est donc la quête d’un silence bien tempéré, qui s’établisse heureusement , loin de l’effroi des espaces infinis, au plus près de la lente maturation des fruits mûrs. Jusqu’ici, j’ai la faiblesse de penser que je fais consensus. Toutefois, la question est de savoir sur quoi l’on se fonde pour régler le curseur. A partir de combien de temps, au juste, le silence d’un analyste devient-il éternel ,  effrayant, sidérant ? Evidemment, s’il s’agissait seulement de durée, la réponse serait aisée mais on  peut craindre que la différence entre un silence d’analyste à la  Valéry et à la Pascal ne se mesure pas en minutes. Notre question est là :   comment encourager un silence qui favorise la retenue, figure la castration symbolique, voire le refoulement,  l’attention en égal suspens, la tolérance à une pensée indéfinie et mouvante, à la « capacité négative » à l’ouverture à  la régrédience,  un silence, enfin qui fasse  signe vers l’attente d’un surcroît de symbolisation ? Mais comment y parvenir, tout en se gardant d’un silence qui, à l’inverse, deviendrait seulement  fauteur  d’effroi,  et renforcerait chez le patient la terreur qu’inspire   le non dit le non-discible  ou l’impensable? Ici,   une polarité s’esquisse, fut elle un peu spécieuse. Elle permet d’opposer un silence « en première topique »  qui sursoie à la parole et à l’ éconduction qu’elle implique, un silence qui  favorise le circuit long- lequel s’oppose au contraire à  un silence en « seconde topique » engendrant l’écrasement de toute pensée, de toute rêverie, et favorisant sur ses bords le recours à une décharge muette. Quand la structure encadrante pour penser disparaît,  dans l’hilflogiskheit, le silence signe tout ensemble la disparition du nebenmesch et  le désêtre du sujet. Bien évidemment, dans ces instants, la parole ne fournit pas à tout coup une issue de secours. Il est des moments où l’analyste est placé face à un dilemme : s’il se tait son silence est celui des espaces infinis, s’il parle sa parole  est  fauteuse d’ envahissement. 

La question se pose avec une particulière acuité dans le temps où l’analyste est sensible à des manifestations de l’inconscient du patient sans pouvoir encore qualifier , fût-ce pour lui-même, ce qui s’inscrit alors dans son contre transfert. Dans ces moments là, assurément, il lui faut garder le silence. Ce silence est une manière de dire « J’accepte de ne pas comprendre ce que tu me confies, et de le recevoir sans savoir ce que c’est » Assurément, même si elle engendre une excitation, cette attitude silencieuse est décisive, et toute parole interprétante ferait effet de décharge malencontreuse.  Mais comment faire aussi que ce silence puisse témoigner  qu’il se passe quelque chose à quoi, comme analyste, l’on n’est ni insensible ni indifférent?  

La question du silence de l’analyste est décisive.  Celle  que pose le silence du patient n’est pas moindre. Chez lui comme chez l’analyste,  son incidence sur le processus, et sa valeur comme symptôme,  dépendent de la topique ou de l’économie qui, dans l’instant, gouvernent la psyché.

En première topique, ce silence peut être un moment décisif, une manière de signifier  « je me tais  parce que je parviens enfin à penser seul devant toi  sans me sentir tenu de te faire part immédiatement de ce que je découvre».  Mais ce peut être aussi, plus problématique, « Je me tais parce que notre silence est une exquise communion dans l’informe et l’indéfini». Ou bien encore «Je me tais pour maitriser ton attention et la distraire de son égal suspens , surtout si je lâche un mot isolé toutes les cinq minutes »  . Enfin ce peut être aussi l’expression d’une résistance : « Je me tais parce que j’aurais honte de parler » « Je me tais parce que nous approchons de l’essentiel et que je ne sais comment le dire »  ou encore « Je me tais parce que je pense à toi et que je n’ose t’en faire l’aveu».

En seconde topique, ou dans un moment de cure où la  tiercéité s’effrite, le silence du patient peut en revanche signifier : « Je m’effondre en silence. Et je me tais pour que tu me sauves par ta parole» ou pire  « Je meurs en silence, et dans ce mouvement d’oblation, je veux que toi l’objet tu vives, tu  penses et tu parles»   à moins que ce ne soit: « Toute parole entre nous est menace d’inceste mortel» voire enfin, dans un mouvement d’ultime et  mélancolique héroïsme , tel le célèbre loup de Vigny: « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse ». Laisser un loup qui meurt dans le silence dont il s’entoure ne me paraît pas nécessairement une manière d’encourager le déploiement de son processus psychique.

Donc, le silence, oui. Mais quand, et comment ?  Et quelle écoute de l’écoute pour le silence? Comme la parole interprétative, le silence exige le respect du Kairos, du moment voulu. Mais quels en sont les indices ?  Telles sont, parmi d’autres, les questions qui provoquent régulièrement la réflexion au long d’une cure ou dans l’après coup d’une séance.  Et comme toujours il n’y a pas de réponse à priori ni dans l’absolu. Toutefois, pour faire signe vers cette concrétion complexe  qu’organise le temps analytique entre silence douleur secret parole fruits mûrs et histoire du sujet, j’aimerais citer un fragment de prose de  Bernard Noël, paru dans  un recueil publié chez POL en 2002   . Il  s’intitule justement La face du silence. Noël y  écrit : « On se tait. On s’y oblige. On flotte enfin, sans savoir, sans visage. On est creux. Mais le vide appelle son contraire : un mot jaillit, un autre. Plus tard, c’est une concrétion par le travers du temps. Plus tard encore : Qui a parlé ? se demande-t-on. Une voix monte sous le masque de silence, un autre silence établit son creux derrière la voix, ainsi je n’est nulle part, sinon en blanc parmi ces mots troués. »

Respecter chez le patient les silences d’un ‘je’ qui « n’est nulle part   sinon en  blanc parmi (ses) mots troués. », sans entraver pourtant  sa  progressive « concrétion par le travers du temps » telle sont les injonctions contradictoires qui pèsent sur la séance et la quête d’un sujet- lequel , progressivement, doit  s’y trouver,  c’est à dire s’y retrouver en parvenant à créer son histoire.

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Mots clés : Silence, éconduction, perlaboration, topique.

Résumé : Le silence, tant celui de l’analysant que celui de l’analyste, est une exigence, fragile et menacée, du processus psychique qui se déploie dans la cure. Reste que sa valeur comme symptôme et son incidence sur l’élaboration dépendent crucialement du statut économique qui gouverne l’instant où il apparaît.

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Nous devons le  thème du silence qui nous rassemble aujourd’hui à Bernard Brusset. Ce  choix répond à une préoccupation pédagogique. Brusset est formateur de longue date. Il a été directeur de l’Institut de Psychanalyse, et son expérience de la supervision l’a convaincu que le trop parler est un péché de jeunesse largement répandu chez les analystes. Au début de sa pratique, chacun d’entre nous semble poussé par une hâte constante à faire part de ce qu’il a compris, proposant alors une interprétation secourable à un patient qui souffre en silence. Tout cela procède assurément de bons sentiments, mais nous avons appris à nos dépends que l’enfer en est souvent pavé. Pour un analyste, la difficulté première semble  donc être de résister à la tentation de la parole.  Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que les ans nous mettent jamais à l’abri de cette tentation là. 

Il est par ailleurs un courant analytique qui, aux yeux de Brusset notamment, tend à légitimer une parole excessive. C’est l’intersubjectivisme. Cette dérive insidieuse incite à résumer le processus analytique à un travail de co-pensée constamment référé au partage psychique et au ‘nous’. Indirectement, cette manière de voir fait obstacle à l’idée d’une perlaboration faite par le seul patient. Or sans cette dimension de solitude face à l’autre, que peut-il en être du nécessaire  travail de renoncement et de deuil ? C’est évidemment là que le silence devient essentiel. Il est la manifestation première du refusement de l’analyste. Il est également  une manière de souligner la nécessaire discontinuité entre la scène où se déploie la parole et la pensée de l’un, et celle où se déploie parole et la pensée de l’autre. Sans le marquage de cette discontinuité entre les deux scènes, la notion d’objet finit par perdre toute consistance. L’espace que creuse le silence est ainsi nécessaire pour  marquer l’exigence faite au patient de forger sa capacité à être seul et silencieux devant sa mère elle aussi silencieuse. 

En se taisant, tout en restant dans le cadre du dialogue analytique, l’analyste suscite chez le patient l’intérêt pour la retenue. Le silence devient alors emblème de et incitation à un allongement du circuit de la pulsion. Il favorise aussi l’accueil nécessaire d’un temps  où il fait sombre, faute de parole éclairante. En cela, il souligne l’exigence incontournable d’un avant coup bête et douloureux, sans lequel il ne saurait y avoir d’après coup ni de « je n’avais jamais pensé à cela ».

Toutefois, contrairement au transfert, au processus analytique, au cadre, à la règle fondamentale, le silence n’est pas un thème psychanalytique. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas le devenir mais seulement qu’il ne l’est pas de fondation.   Dans la vie courante, la   valeur du silence dépend évidemment du lieu où il s’inscrit, comme d’ailleurs de la langue que l’on parle. En français, dans une conversation à bâtons rompus, un long silence fait tache. Il est rapidement vécu comme inquisiteur par celui à  qui l’on s’adresse, lequel se sent alors sommé de se justifier. Dans un récit suivi, en revanche, il devient une manière de dramatiser par effet oratoire l’importance que l’on souhaite accorder  aux propos qui font suite.  Reste évidemment, que quelle que soit la langue, on n’attend pas d’un homme seul qu’il fasse autre chose que se taire. C’est plutôt s’il se met à parler que l’on s’inquiète pour sa santé psychique. Par cette remarque triviale je veux seulement souligner que c’est la co-présence de deux interlocuteurs au sein d’un même espace qui crée les conditions d’une excitation dont la parole constitue la décharge. C’est dans ce cadre que le silence devient signe remarquable d’une retenue abstinente.

Pourtant, dans la définition non dénuée de provocation et d’humour que Freud donne de l’analyse en 26, il n’est pas question de silence. Entre les protagonistes, dit-il, « Il ne se passe rien d’autre que ceci : ils causent. »  Mais alors que devient  le silence ? D’où vient que Freud ne dise pas des deux protagonistes « ils se taisent, et parfois ils causent » ? Faudrait-il voir dans cette définition de la psychanalyse une légitimation anticipée de la cure intersubjective bavarde que fustige volontiers Brusset ?  Loin s’en faut.  L’une des différences symptomatiques les plus notables  entre le dialogue banal et celui qui s’organise en analyse est précisément la place qu’occupe le silence. Il frappe d’emblée comme symptôme : on ne peut pas le manquer. Et comme outil, il est évidemment décisif. Tant du côté de l’analysant que du côté de l’analyste. Toutefois, selon la topique, et selon l’économie en jeu, son advenue peut être l’effet d’une retenue ou d’un désarroi. Apprécier la tonalité de l’échange où le silence s’établit est évidemment un préalable décisif pour saisir son effet signifiant tant dans le discours de l’un que dans l’écoute de l’autre.

Je voudrais revenir un instant sur certains aspects du signifiant silence le plus notable, celui qui s’établit de ce que l’un est silencieux devant l’autre et que l’autre lui répond par un égal silence.  C’est un des rares moments où  analyste et patient font recours au même signifiant au même moment et où la lisibilité de ce signifiant spécifique  est crucialement tributaire du parallélisme.  Assurément, sa valeur et son effet change selon le dispositif. Le silence partagé ne se pratique ni ne s’entend de la même façon dans le cadre divan/fauteuil et en face à face. En face à face, la mutuelle perception visuelle rend son effet d’absence tout ensemble plus supportable et plus persécutant que lorsque le patient est allongé. 

Il vient d’être question du silence des deux mais il en est un autre, celui qui s’observe  quand l’un se tait pour que l’autre parle. Dans les bons cas, son effet  répond évidemment aux exigences de maturation qu’évoque Valéry dans Palme poème qui clôt le recueil intitulé Charmes (c’est à dire Carmen : chant, poème  mais aussi  enchantement, envoutement,  sortilège, ou dans nos termes à nous : « parole de transfert ») republié justement en 1926 dans une version revue et augmentée. A cette date, Valéry écrit on s’en souvient : « Patience !Patience !/Patience dans l’Azur/Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr » ( Patience : attente mais aussi souffrance ;  chance qu’il faut entendre ici dans son sens originaire d’occasion possible, et non d’occasion avérée). Laisser se déployer la pensée, la perlaboration silencieuse du patient pour qu’advienne, peut-être, la chance d’un fruit mur, c’est en cela que consiste la difficile tâche de l’analyste. Et il est vrai que la tentation est parfois grande d’interrompre cette maturation par une interprétation inopportune. Toutefois, dans certaines cures qui marchent bien, voire trop bien, ce silence de retenue de la part de l’analyste, mériterait peut-être aussi d’être questionné. A mon sens on peut également craindre qu’il puisse parfois autoriser un relatif contournement des effets de Thanatos. Le silence de l’analyste qui écoute son patient dérouler un discours au rythme d’une associativité trop heureuse, peut finalement conforter une communauté de déni du négatif. Il convient alors que la parole interprétante sache rompre les charmes lentement tissés au fil du silence. A débattre, évidemment. Comme le reste d’ailleurs. Cependant, si l’on devait faire figurer dans une Lettre à un jeune analyste des conseils faisant pendant à ceux que Rilke dispense au jeune poète, je crains que l’on ne puisse se contenter d’inviter seulement ce jeune analyste à ne jamais perdre une occasion de se taire. Tout simplement parce que, dès lors qu’on le réfère à la technique de la cure ou à la nature du processus psychique, le silence  devient sujet à renversement. Comme le transfert, il devient moteur  et obstacle. Et son  effet psychique  peut être aussi efficace qu’il peut être délétère. Bien entendu, du côté du patient le silence devient obstacle lorsque celui-ci hésite à dire et se soustrait à la règle fondamentale.  Mais le silence de l’analyste peut aussi être obstacle dès lors qu’il devient fauteur d’une répétition sans écart. « Le silence éternel  des espaces infinis m’effraie »  écrivait Pascal. Effrayer, mot dans lequel on se doit de faire sonner, bien sûr,  le terme d’effroi . Schreck. Il est sans doute des patients qui  on pu dire « Le silence éternel de mon analyste m’effraie ». Peut-être que pour ceux là, le travail de l’analyste aurait pu consister à favoriser par la parole le bruissement et les représentations d’une sexualité infantile rendue silencieuse par le poids des deuils et des traumas.

Notre objet est donc la quête d’un silence bien tempéré, qui s’établisse heureusement, loin de l’effroi des espaces infinis, au plus près de la lente maturation des fruits mûrs. Jusqu’ici, j’ai la faiblesse de penser que je fais consensus. Toutefois, la question est de savoir sur quoi l’on se fonde pour régler le curseur. A partir de combien de temps, au juste, le silence d’un analyste devient-il éternel,  effrayant, sidérant ? Evidemment, s’il s’agissait seulement de durée, la réponse serait aisée mais on peut craindre que la différence entre un silence d’analyste à la Valéry et à la Pascal ne se mesure pas en minutes. Notre question est là :   comment encourager un silence qui favorise la retenue, figure la castration symbolique, voire le refoulement,  l’attention en égal suspens, la tolérance à une pensée indéfinie et mouvante, l’ouverture à  la régrédience,  un silence, enfin qui fasse signe également vers l’attente d’un surcroît de symbolisation ? Mais comment y parvenir, tout en se gardant d’un silence qui, à l’inverse, deviendrait seulement  fauteur  d’effroi,  et renforcerait chez le patient la terreur qu’inspire le non dit le non-discible  ou l’impensable ? Ici,  une polarité s’esquisse, fut elle un peu spécieuse. Elle permet d’opposer un silence « en première topique »  qui sursoie à la parole et à l’éconduction qu’elle implique, un silence qui  favorise le circuit long, lequel s’oppose au contraire à  un silence en « seconde topique » engendrant l’écrasement de toute pensée de toute rêverie et favorisant sur ses bords le recours à une décharge muette. Quand la structure encadrante pour penser disparaît, dans l’hilflogiskheit, le silence signe tout ensemble la disparition du nebenmesch et le désêtre du sujet. Bien évidemment, dans ces instants, la parole ne fournit pas à tout coup une issue de secours. Il est des moments où l’analyste est placé face à un dilemme : s’il se tait son silence est celui des espaces infinis, s’il parle sa parole est fauteuse d’ envahissement. 

La question se pose avec une particulière acuité dans le temps où l’analyste est sensible à des manifestations de l’inconscient du patient sans pouvoir encore qualifier, fût-ce pour lui-même, ce qui s’inscrit alors dans son contre transfert. Dans ces moments là, assurément, il lui faut garder le silence. Ce silence est une manière de dire « J’accepte de ne pas comprendre ce que tu me confies, et de le recevoir sans savoir ce que c’est ». Assurément, même si elle engendre une excitation, cette retenue silencieuse est décisive, et toute parole interprétante ferait effet de décharge malencontreuse.  Mais comment faire  malgré tout pour que ce silence puisse témoigner qu’il se passe quelque chose à quoi, comme analyste, l’on n’est ni insensible ni indifférent ?  C’est je crois une question qui reviendra dans les remarquables présentations de Josiane Chambrier et de  Christine Saint-Paul Laffont.

J’ai insisté sur la question du silence de l’analyste. Dans notre réunion il sera évidemment question aussi du silence du patient. Comme pour l’analyste,  son incidence sur le processus, et sa valeur comme symptôme, dépendent de la topique ou de l’économie qui, dans l’instant, gouvernent sa psyché. En première topique, ce silence peut être un moment décisif, une manière de signifier  « je me tais  parce que je parviens enfin à penser seul devant toi  sans me sentir tenu de te faire part immédiatement de ce que je découvre».  Mais ce peut être aussi, plus problématique, « Je me tais parce que notre silence est une exquise communion dans l’informe et l’indéfini». Ou bien encore «Je me tais pour maitriser ton attention et la distraire de son égal suspens , surtout si je lâche un mot isolé toutes les cinq minutes » . Enfin ce peut être aussi l’expression d’une résistance : « Je me tais parce que j’aurais honte de parler » « Je me tais parce que nous approchons de l’essentiel et que je ne sais comment le dire »  ou encore « Je me tais parce que je pense à toi et que je n’ose t’en faire l’aveu ». En revanche, en seconde topique, ou dans un moment de cure où la tiercéité s’effrite, le silence du patient peut cette fois signifier : « Je m’effondre en silence. Et je me tais pour que tu me sauves par ta parole» ou pire  « Je meurs en silence, et dans ce mouvement d’oblation, je veux que toi l’objet tu vives, tu  penses et tu parles » à moins que ce ne soit : « Toute parole entre nous est menace d’inceste mortel » voire enfin, dans un mouvement d’ultime et  mélancolique héroïsme, tel le célèbre loup de Vigny : « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse ». Laisser un loup qui meurt dans le silence ne me paraît pas nécessairement une manière d’encourager le déploiement de son processus psychique.

Donc, le silence, oui. Mais quand, et comment ?  Et quelle écoute de l’écoute pour le silence? Comme la parole interprétative, le silence exige le respect du Kairos, du moment voulu. Mais quels en sont les indices ? Telles sont, parmi d’autres, les questions qui vont provoquer notre réflexion commune tout au long de ce week end.  Et je m’en voudrais de conclure avant que nous n’ayons commencé. Toutefois pour faire signe vers cette concrétion complexe  qu’organise le temps analytique entre silence douleur secret parole fruits mûrs et histoire du sujet, j’aimerais citer un fragment de prose de  Bernard Noël, paru dans  un recueil publié chez POL en 2002. Il s’intitule justement La face du silence. Noël y  écrit : « On se tait. On s’y oblige. On flotte enfin, sans savoir, sans visage. On est creux. Mais le vide appelle son contraire : un mot jaillit, un autre. Plus tard, c’est une concrétion par le travers du temps. Plus tard encore : Qui a parlé ? se demande-t-on. Une voix monte sous le masque de silence, un autre silence établit son creux derrière la voix, ainsi je n’est nulle part, sinon en blanc parmi ces mots troués. »

Respecter chez le patient les silences d’un ‘je’ qui « n’est nulle part sinon en  blanc parmi (ses) mots troués. », sans entraver pourtant sa progressive « concrétion par le travers du temps » telle sont les injonctions contradictoires qui pèsent sur la séance et la quête d’un sujet qui, progressivement, doit s’y trouver, s’y retrouver et  parvenir à créer son histoire.


Publié le 06.07.2015

 

Le silence en psychanalyse et l’élaboration psychique

Les premières « Rencontres de la SPP »

Il a eu lieu les 15 et 16 avril 2015. Il a été organisé par B. Brusset, P. Decourt et S. Lambertucci-Mann. Les présentations cliniques et leurs commentaires ne peuvent pas être publiées, mais on trouvera ici l’argument initialement envoyé à tous les participants et ici enrichi, par B.Brusset, l’introduction théorique revue par l’auteur, L. Danon-Boileau, un texte de F. Duparc suite à son commentaire du cas clinique présenté par J. Chambrier-Slama, un texte de celle-ci, enfin un texte de C. Bouchard, antérieurement publié dans la Rev Franç. Psychanal. de 2004, n° consacré à l’élaboration psychique. Il est au fondement de son intervention en commentaire du cas clinique présenté par Christine Saint-Paul Laffont.

« Le silence en psychanalyse et l’élaboration psychique »
Bernard Brusset  (à partir de l’argument pour le Colloque)

1. L’évolution des idées 

Dans l’histoire de la psychanalyse, le silence de l’analyste a été l’objet de débats dans la mesure où il est un effet dans la pratique des options théoriques, mais aussi, en France notamment, l’objet d’une sorte de consensus implicite qui a un temps prévalu. Il arrive qu’il tende actuellement à s’inverser en excès d’interventions. La critique de l’arbitraire interprétatif (Lacan : « vous interprétez, mais qu’en savez-vous ? ») allait dans le même sens que la rupture avec l’analyse didactique, donc de la distinction claire de la formation et de l’analyse personnelle.

 Le silence n’a pas été spécifiquement théorisé par Freud, sinon pour condamner l’analyse sauvage, mais il est lié à la notion de perlaboration comme processus du changement structurel intrapsychique. La perlaboration par le patient de l’interprétation de l’analyste, au moins dans la forme décrite par Freud en 1914 (“Remémoration, répétition, perlaboration“), suppose une symbolisation souple et efficace pour faire face aux pulsions et que le moi après l’interprétation, abandonne le refoulement et assume le retour du refoulé. Le silence qui va de paire avec la réserve et l’effacement de l’analyste, laissant au patient l’initiative de la parole, distingue fondamentalement la psychanalyse de l’hypnose et de la suggestion, mais la pratique de Freud n’était guère silencieuse. Avec Dora, il est loisible de penser que le silence aurait pu favoriser la perception et la prise en compte du transfert qu’il a regretté avoir ignoré dix ans plus tard).

 L’adéquation initiale de la théorie et de la pratique dans la référence au rêve et au “baquet du psychanalyste” (Laplanche) conçu sur le même modèle a été élargie, avec la deuxième topique, à une autre logique impliquant, en deçà de la représentation, les motions pulsionnelles du « ça » finalisées par l’agir, le dualisme pulsionnel, le moi inconscient et les défenses primaires. Le transfert et le jeu économique des investissements ont eu dans la théorie du changement psychique un rôle accru. La modification des rapports du moi-surmoi et du ça a redéfini la perlaboration comme subjectivation (wo es war soll ich werden) à condition que la représentance ne soit pas compromise par l’effet des traumatismes et par la compulsion de répétition.

 En 1926 (Inhibition, symptôme et angoisse), il s’agit de surmonter les résistances du moi, mais aussi la résistance du ça. A ce sujet, Freud insiste sur la patience et le rôle du temps “en fonction d’une résistance inconnue”. En cas de réaction thérapeutique négative (Le moi et le ça,1923), des “efforts communs” du patient et de l’analyste sont nécessaires, et dans “Constructions dans lanalyse” (1937), Freud évoque le travail psychique conjoint du patient et de l’analyste, mais sur deux scènes séparées et, peut-on ajouter, dans une implication fort différente.

 La place donnée au Moi inconscient alimentera, notamment aux Etats-Unis, la théorie de l’analyse des résistances comme temps premier de la cure (Greenson, Fenichel). En 1949, R. Fliess, examinant les types de silence, les a décrit, dans le cadre d’une théorie des relations d’objet, du langage et du Moi, comme trois types fondamentaux de langage régressif (uréthral, anal, oral), mais déjà auparavant Ferenczi et Abraham, l’avait rattaché à la rétention anale. A l’idée du silence comme défense, Reik et Glover ont opposé le silence d’ouverture, la réponse la plus convaincante à l’interprétation juste de l’analyste. Reik (1926) fut le premier à défendre l’idée de la valeur technique positive du silence.

 La référence aux relations de l’enfant avec ses parents, et aux relations d’objet du moi, est ensuite venue au premier plan, de sorte que l’implication de l’analyste dans la cure devint une question centrale. A partir de 1950, la prise en compte du contre-transfert, longtemps réduit à un avatar de la cure, pris une place croissante dans la théorie. L’idée provocante de Ida Mac Alpine de la production du transfert par l’analyste, et par la situation analytique, conduisait nécessairement à une interrogation renouvelée sur les interventions de l’analyste, la dimension de la suggestion, les risques d’endoctrinement, et corrélativement sur l’usage du silence comme garant de l’abstinence, de la neutralité. Le silence est, pour l’analyste, le temps de l’analyse du contre-transfert qui peut être un moyen de connaissance de l’inconscient du patient (P. Heimann).

 De M. Klein à J. Lacan, on est passé de la disparition du silence à son statut de principe fondateur. La question est celle de son rapport avec l’interprétation. La répétition de l’interprétation sous des angles divers préconisée par M. Klein peut entraîner la surenchère interprétative avec le risque du double discours. Cette exclusion du silence par M. Klein est corrélative de l’absence de prise en compte dans la théorie de la perte d’objet, du manque, de la négativité, donc des différents niveaux et des conditions du processus qui va de l’inconscient à la mise en scène fantasmatique et à la parole en analyse. De plus, en matière de psychanalyse de l’enfant il est évident que le silence a une toute autre place.

 Selon Lacan, au moins au début de son œuvre, le travail du langage sur lui-même dans la parole adressée à l’analyste silencieux et le repérage de l’équivoque du signifiant suffiraient pour que l’analysant fasse son analyse – ou ne la fasse pas. Une conception tributaire de la linguistique structurale à l’opposé de la pragmatique de la communication.

 Inversement l’évolution vers des conceptions, relationnelles, dialogiques, personnalistes et empathiques de la psychanalyse, notamment aux Etats-Unis, ont exclu le silence et rapproché psychanalyse et psychothérapie. Cette dérive, alimentée par le pluralisme théorique, a valorisé de diverses manières l’empathie comme base clinique commune. Elle a donné lieu récemment en France à une critique systématique (L. Kahn, 2014) et le rappel des invariants fondamentaux de la psychanalyse lui a été opposé. La neutralité (sinon l’indifférenz), la réserve et le silence rendent possibles et analysables les phénomènes de transfert et de contre-transfert.

 Ainsi, d’une manière générale, depuis quelques décennies, les publications sur l’implication de l’analyste au travail se sont multipliées dans diverses directions de sorte que la question de la place du silence dans la pratique et dans la théorie de l’action de la psychanalyse se pose de manière nouvelle. Mais, d’abord qu’en est-il du silence du patient ?

2. Les silences du patient 

Sans envisager ici la grande diversité des significations du silence, il faut d’abord considérer qu’il est d’abord l’effet de la règle fondamentale d’exclure tout discours préparé pour donner expression verbale, aussi spontanée que possible, aux pensées, aux images, aux émotions telles qu’elles viennent à l’esprit en séance. Un certain recueillement silencieux est souhaitable comme toile de fond. Ainsi le silence de l’analysant loin de n’être qu’une forme de résistance est la condition de l’activité imaginaire dans laquelle il est immergé (comme dans l’endormissement, selon la comparaison de Freud). Cette forme de pensée peut être complexe, multidimensionnelle voire chaotique, aux limites du pensable dans la prédominance des affects positifs ou négatifs, de sorte que, souvent, ne pourra en être exprimé verbalement qu’un aspect. Mais dans la durée, émerge ce qui est déterminé par l’inconscient pulsionnel. La position allongée, excluant la perception visuelle de l’analyste, favorise le transfert comme quiproquo anachronique.

 Selon Freud, le mutisme, dans les rêves et ailleurs, est indice, symbole de la mort (le silence de la pulsion de mort dans le ça). De plus, avec un patient silencieux, l’analyste n’est pas en mesure de connaître les effets de son propre silence, qu’il ne peut qu’imaginer, conjecturer ou s’irriter du non respect de la règle fondamentale du tout dire, non respect qui le met en échec rendant l’analyse impossible. Mais il y a lieu de distinguer (avec Winnicott, 1963) la non-communication et le refus de communiquer ainsi que les raisons de l’un et de l’autre.

En cas de processus analytique de type névrotique, le silence crée l’espace pour la manifestation de l’autre scène, celle de l’inconscient, comme toile de fond des associations d’idées. Mais il peut être une réaction négative à l’absence de réponse de l’analyste aux demandes explicites et de réactions aux contenus manifestes, avant de  prendre valeur incitatrice de l’association des idées. Idéalement, le silence est comme l’ombre portée de la parole, son corrélat dans la communication préverbale et dans le registre des affects, surtout si les rares interventions de l’analyste donnent au patient le sentiment de vérité et la preuve de la qualité de son attention avec effet de réparation narcissique. Le silence peut signifier selon le contexte, la fusion, la bienveillance, la complicité, mais aussi l’indifférence, le rejet. Idéalement, “il est le lieu de l’effacement du manifeste pour que se révèle le latent.”

Le silence est le temps de l’élaboration psychique chez l’analysant et, autrement, chez l’analyste. La perlaboration résulte du travail de l’écart entre l’entendu (l’interprétation) et la pensée consciente, entre l’expérience sensible et le fantasme inconscient dans la réalité psychique : d’où l’importance du point de vue économique. Ce travail de confrontation peut être analogue à un travail de deuil. En outre, la symbolisation requiert le travail du négatif (la métaphore, le symbole comme meurtre de la chose).

Il en va autrement dans les fonctionnements psychiques non névrotiques que certaines traditions de l’histoire de la psychanalyse ont déclarés inanalysables du fait de l’absence de transfert ou de transfert atypiques : narcissique, psychotique, limite ou subverti par les identifications projectives. L’analyse n’est possible que par la participation de l’analyste au processus de la cure : exclut-elle ou réduit-elle le temps du silence, quelle devient sa place, sa fonction dans la pratique et dans la théorie du changement psychique ?

3. Le silence de l’analyste

Il est un aspect impossible à abstraire sans artifice de la position de l’analyste faite d’effacement, de réserve, de neutralité, l’initiative de la parole étant conférée au patient pour que, par les effets de la parole et de la pensée associative, il devienne analysant. Cet aspect du cadre spécifique dissuade les formes ordinaires de la communication, le narratif, l’informatif et les échanges interactifs (interlocutoires). Ses refus sont destinés à produire cette forme spécifique de communication qui passe par le silence. Celui-ci exprime et rend possible la disponibilité de l’ “écoute en égal suspens » : une réceptivité qui suppose une forme d’identification imaginaire et, chez le patient et chez lui, un travail conscient et préconscient ouvert aux manifestations de l’inconscient. Et donc la tolérance à l’incompréhension, à la confusion, quitte pour en sortir à renoncer  un temps au savoir et au désir selon le conseil de Bion. Sont ainsi exclues, outre les conseils et les jugements, les interventions sur les contenus manifestes, les explications, les suggestions, et aussi la substitution à celles du patient de ses propres associations,… L’évitement du silence peut être une défense de l’analyste par exemple par difficulté à assumer le transfert comme relation de transfert (c’est-à-dire incluant le contre-transfert), la passivité de la réceptivité, l’effet de la peur du transfert négatif et de l’interruption de l’analyse par le patient, ou encore le désir de contrôler le processus, sinon celui d’exercer une emprise sur le patient. Souvent, au début du cursus de formation psychanalytique, l’expérience prolongée de la psychothérapie en face à face et de la psychothérapie d’enfants et d’adolescents, conduit les jeunes analystes à des interventions trop centrées sur les contenus manifestes, explicatives ou supposées “contenantes” ou dites d’étayage.

Le but du silence de l’analyste est de faciliter l’association des idées et la mise en représentation chez le patient. A vrai dire, silence et interprétation sont inséparables, comme deux aspects complémentaires du travail analytique. La germination de l’interprétation dans le discours intérieur de l’analyste suppose une forme de réflexion, de régrédience et de progrédience, qui donne fécondité à l’écoute flottante. Et si le silence de l’analyste est pour lui réserve, prudence, patience (ou effet de sa perplexité), pour le patient il est toujours chargé de sens à la mesure du transfert. Le temps du silence de l’analyste est lieu de projections pour le patient et l’imprévisibilité de sa parole accentue la nécessaire asymétrie de la relation. C’est une forme de résistance difficile à analyser celle des patients dont la parole est prolixe et incessante, la succession des thèmes se substituant à l’association et excluant l’idée incidente,  de sorte que l’analyste se trouve dépossédé de sa fonction par l’absence de silence. Il est dans l’alternative d’interrompre brutalement son patient ou de rester silencieux, mais alors parfois très longtemps, voire jusqu’à la fin. Il peut évidemment s’agir de faire vivre à l’analyste une situation dont il a souffert par répétition à rôles inversés. Au mieux, il s’agit d’une forme d’auto-analyse faite dans le dispositif et en présence de l’analyste assigné de force à demeurer silencieux, comme si le transfert sur la parole et sur le cadre se faisait au dépens du transfert sur l’analyste. Mais l’analyse peut s’en trouver empêchée de sorte que le retour en face à face, au moins provisoire, peut  être nécessaire.

Mais, le silence de l’analyste peut caricaturer son effacement et sa neutralité technique et induire une inhibition de la pensée du patient qui l’enferme dans son propre silence et parfois dans sa dépression : le silence dépressif. La situation analytique ne produit pas les effets qui en sont attendus. La frustration n’entraîne pas la régression narcissique, la remémoration, la pensée associative. Cette situation peut avoir fonction de collusion avec le patient pour éviter l’analyse : le silence du patient devient en miroir une rétorsion vis-à-vis du silence de l’analyste et l’analyse n’a pas lieu. Au pire, le silence de l’analyste a un effet désorganisateur sur les dialogues intérieurs du patient, un peu comme dans le roman de Nathalie Sarraute, “Le silence” (1993) : six personnages ne peuvent poursuivre leur dialogue du fait du silence d’un septième. Le vide au cœur de l’échange fait naître une spirale négative où chacun est entraîné jusqu’à la destruction de toute communication.

L’analyste silencieux peut entériner la croyance du patient en une relation idéale par transfert narcissique, il peut incarner un Idéal du moi grandiose tel qu’il est supposé tout savoir, présent et inaccessible, laissant l’impression que toute parole ne peut être que dérisoire, ce qui alimente l’auto-dépréciation dépressive. A son silence perçu comme regard surmoïque sur soi ne peut répondre que la sidération, l’inhibition mortifère de la pensée. Le patient se sent alors incapable d’exister dans un silence qui, n’attestant pas son existence singulière, le dissout. Le silence peut accréditer l’image de toute-puissance qui, par capture imaginaire, détourne le patient d’investir sa propre activité de pensée. Il peut s’agir ailleurs de l’actualisation régressive de la peur pré-phobique des espaces dissimulés et derrière soi comme dans le silence de la nuit, de l’inquiétante étrangeté ou de la présence de la mort qui peut y être liée, au delà de la parole : le silence de mort opposé au silence vivant ….

 L’analyse peut conduire à l’expérience décisive du « désêtre » comme subversion radicale de la conscience de soi. Elle est ainsi reformulée par J. Kristeva (2007) : « Les moments de grâce de la cure ne sont-ils pas ceux où tout « self » s’avère faux, voire personne, et où les signes qui m’enchaînent contactent la chair sensible ? « Je » m’absente et « ça » parle. A force de parler de la sorte, je m’affronte au silence : silence de l’analyste, silence de l’angoisse. Mais encore et toujours – tant que dure le transfert – au silence de l’attente de sens : le silence du possible recommencement. »

Elle précise dans « La haine et le pardon » (2005): « Le silence systématique constitue l’analysant en objet passif ou désinvesti, et déclenche parfois une surinterprétation sans repère de sa part, qui le précipite dans la paranoïa. »

 Faut-il savoir parler pour ne rien dire sinon pour attester d’une présence, d’une écoute, d’une patience ? La solution est certainement de parler pour créer le silence, restituer au patient dans une reformulation exacte du peu qu’il a dit, assumer la castration symbolique, celle de ne pas savoir : soit l’opportunité paradoxale des défaillances de l’analyste. Une de ses patientes ressent le silence de son analyste comme l’effet de son pouvoir de le faire taire et de le rendre impuissant, c’est-à-dire de le châtrer, mais tandis que beaucoup d’autres significations transférentielles sont en jeu notamment dans la communication extra-verbale, le silence excessif de l’analyste empêche l’analyse. C’est en raison de cette même constatation que, autour de 1980, beaucoup d’autres analystes en sont venus à mettre en question le silence érigé en principe. Green écrit en 1979 : “C’est en me refusant à cette situation mortifiante pour moi et pour mon patient que j’ai décidé de mettre en question la règle d’or du silence de l’analyste.” (La folie privée, p. 326).

Dans un compte-rendu détaillé de sa « psychanalyse empathique », en face à face, avec D. Anzieu, S. Tisseron (2013) a montré comment elle avait réparé les effets négatifs d’une première analyse avec un analyste silencieux et permis de faire face aux traumatismes précoces de son histoire. Il note cependant que l’excès de réactivité émotionnelle de l’analyste peut entraver la pensée associative de l’analysant et l’expression du transfert négatif.

 Pour évaluer l’opportunité du silence et la dose de silence souhaitable, il faut clarifier sa place dans la théorie de la communication analytique et de l’élaboration psychique en analyse, dans la cure-type et dans ses variantes, dont la relation en face à face.

4. L’implication de l’analyste dans le processus

La centration des réflexions contemporaines sur les fonctionnements limites et psychotiques ont mis en lumière la clinique du vide chez le patient de sorte que le silence de l’analyste ne peut être que stérile surtout s’il s’agit d’une première analyse ou d’une psychothérapie. L’analyste est confronté au double risque d’un vécu d’intrusion ou d’abandon auquel il doit faire face dans une implication personnelle qui relève davantage de l’engagement à partir de ses perceptions contre-transférentielles que d’une technique. Tel est le cas dans le modèle du squiggle game selon Winnicott. Après le temps de la transitionnalité, de la “symbiose thérapeutique” (Searles), du co-fonctionnement associatif, vient idéalement celui de la différenciation intersubjective, de la prise en compte de la différence, autrement dit le temps de l’analyse du contre-transfert pour l’analyste et, pour le patient, le temps de l’élaboration psychique, de l’appropriation subjective de ce que produit en lui ce qui a été dit, en d’autres termes de la progressive subjectivation. L’usage du silence de l’analyste ne peut être que restreint et mesuré dans la bonne distance et des interventions de type psychothérapique sont souvent nécessaires. Les interventions de reliance des contenus morcelés, dissociés, visent au renforcement de l’activité psychique consciente et préconsciente de représentation et de symbolisation. Elles sont un temps antérieur à la possibilité même de l’interprétation, celle de l’accès à l’inconscient pulsionnel. Cette implication régrédiente et progrédiente de l’analyste requiert un travail préconscient ouvert à l’inconscient tel qu’il est en jeu dans la relation de transfert. Elle prend la forme de la transitionnalité  en deçà du jeu de la projection et de l’introjection, de la ré-introjection des identifications projectives après élaboration symbolisante. L’implication de l’analyste passe par des temps de silence, d’investigation, de compréhension empathique et d’interprétation, mais aussi des temps de désimplication silencieuse ouvert à la réflexion et à la théorisation. Ce temps de distanciation de l’analyste est généralement envisagé comme élaboration du contre-transfert. Un temps qui n’est pas pris en compte dans “l’analyse mutuelle” ni dans les intersubjectivismes contemporains…

En résumé

Le silence est, diversement, partie intégrante de la communication spécifiquement psychanalytique. Il rend possible l’élaboration psychique, mais celle-ci comporte, dans la pratique et dans la théorie, plusieurs modalités et plusieurs modèles, de la névrose aux fonctionnements psychiques non-névrotiques. La notion de perlaboration garde-t-elle un sens ou peut-elle être dissoute dans la notion plus globale de travail psychique ? Le silence de l’analyste et la perlaboration au sens strict, sont-ils exclus en cas de fonctionnement psychique non-névrotique caractérisé par le déni, le clivage, la projection, le silence de la réalité psychique dans la “vie opératoire”, la faillite de la représentation, et, au niveau psychotique, l’identification projective, l’abolition symbolique, la déliaison ? Que devient la notion de “perlaboration” dans le cadre large du “travail psychique”, notamment à deux ? Doit-elle être réservée à l’analyse dite classique comme modèle métapsychologique du changement structurel intrapsychique ? Il correspond au niveau de fonctionnement psychique de type névrotique, impliquant le jeu de la résistance et du retour du refoulé, la répétition, la remémoration et l’après-coup – donc la symbolisation. En d’autres termes, peut-on considérer que la notion de perlaboration, déjà prolongée par Freud en travail de deuil, a été relayée ou complétée par d’autres modèles théoriques de l’élaboration psychique : l’élaboration de la position dépressive, la subjectivation, le travail psychique en double, comme objet analytique ou comme tiers, la “chimère” dans une logique de couple. Peut-on parler de la perlaboration dans l’intersubjectivité et non plus seulement de celle, intrasubjective, du patient ? Faut-il distinguer le travail psychique commun et le temps de la perlaboration individuelle de part et d’autre de l’expérience interpsychique ?

On peut ne pas être d’accord avec J.L. Donnet qui écrit en 2005 : “La perlaboration doit, me semble-t-il, garder son sens premier, la référence à un temps intrasubjectif, fondamentalement soustrait à l’influence consciente et même inconsciente de l’analyste. Certes, la perlaboration peut prendre en compte l’idée du travail en commun (sorte de perlaboration toujours préliminaire)…mais pour (le patient), elle prend sa valeur fondamentale dans l’expérience radicalement singulière de sa propre réalité psychique… l’irremplaçable moment du silence introjectif.”

Quelques références :

  • Barande R. Du temps d’un silence,  Rev Franç. Psychanal., 1961, 25,1,177-220.
  • Barande R. Essai métapsychologique sur le silence, Rev Franç. Psychanal., 27, 1, 1963, 53-114
  • Bouchard C. Processus analytique et insaisissable perlaboration, Rev Franç. Psychanal., 2000, 4,  1077-1092.
  • Brusset B. Psychanalyse et psychothérapie, Site de la SPP.
  • Cahn R. (1991) Du sujet, Rev Franç. Psychanal., 40, 6, 1371-1490.
  • Denis P. A propos du silence de l’analyste, in Rives et dérives du contre-transfert, Paris, PUF, 2010.
  • De M’Uzan M. La bouche de linconscient, Paris, Gallimard, 1994.
  • Donnet J.L. Le silence de la perlaboration, Rev Franç. Psychanal., LXIV, 2000, 4, 1115-1120, et La situation analysante, Paris, PUF, 2005,111-116.
  • Duparc F. L’élaboration psychique, préface de André Green : “un analyste au travail”. Paris, L’Esprit du temps, 1998, (Conclusion : “la perlaboration ou le temps du sens”).
  • Fliess R. Silence et verbalisation : un supplément à la théorie de la “règle analytique”, Int. J. Psa. 1949, 30, 21-30
  • Freud S.
    • (1914) Remémoration, répétition, perlaboration, OCF XII, 2005
    • (1923) Le Moi et le Ca, OCF XVI, 1991.
    • (1926) Inhibition, symptôme et angoisse OCF XVII, 1992.
    • (1937) Constructions dans l’analyse, 0CF XX, 2010.
  • Green A. (1979) Le silence du psychanalyste, In La folie privée, Paris, Gallimard, 1990, 317-346.
  • Kahn L. Le psychanalyste apathique et le patient post-moderne, Paris,
  • Kristeva J. La haine et le pardon, Paris, Fayard, 2005, (p. 313).
  • Kristeva J. Parler en psychanalyse : des symboles à la chair et retour, Rev Franç. Psychanal, 2007, 5.
  • Nacht S. Présence de l’analyste, Paris, PUF, 1963, 203 p , Analyse par M. Benassy in Rev Franç. Psychanal,1967, 31, 2, 293- 298.
  • Nacht S. Le silence, facteur d’intégration, Rev Franç. Psychanal, 1967, 24, 2-3, 271-280.
  • Nasio J.D. (Dir.) Le silence en psychanalyse, Paris, Payot, 1987 : il comporte une bibliographie sur le silence en psychanalyse de 1916 à 1997, extraits de Freud et de Lacan.
  • T. Reik T. (1926), Au début est le silence, in “Ecouter avec la troisième oreille”, Desclée de Brouwer, et In Le silence en psychanalyse, J.D. Nasio (dir.)Paris, Payot, 1987.
  • Searles H. (1986) Mon expérience des états limites, Paris, Gallimard, 1994.
  • Tisseron S. Fragments dune psychanalyse empathique, Paris Albin Michel, 2013.
  • Winnicott D.W. Deux notes sur l’usage du silence, (1963) In La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 1990, 60-67.
  • Winnicott (1968) (In l’utilisation de l’objet …) savoir attendre : le regret d’avoir trop interprété….attendre que le patient formule ses propres interprétations….

 Publié le 06.07.2015

Le risque de la perte. Angoisses et dépression au féminin

Jacqueline Schaeffer

L’une des « deux ambitions qui me dévorent », écrit Freud à Fliess, le 25 mai 1895, est de « tirer de la psychopathologie quelque gain pour la psychologie normale ».

Je vais tenter de le suivre. En poursuivant le chemin que j’explore, depuis de nombreuses années, celui de la différence des sexes, et celui du féminin qui en est l’enjeu.

Notons tout d’abord que, depuis la nuit des temps, les scientifiques, chercheurs, philosophes et autres penseurs ont étudié les phénomènes de l’humain, de la pensée et du social sans tenir compte de la différence des sexes. Celle-ci, par exemple, n’a jamais été un objet officiel de la philosophie[1].

Jusques et y compris en psychanalyse, on constate que, théoriquement, beaucoup d’entités structurelles ou psychopathologiques ne sont pas examinées en fonction de cette différence, même si l’approche clinique peut en tenir compte. Dans les cas d’une hystérie, d’une névrose obsessionnelle, par exemple, on sait pourtant qu’elle en influence les manifestations et les indices de gravité.

A plus forte raison, lorsqu’on parle de personnalités borderline, narcissiques, dysharmoniques ou psychotiques, on invoque rarement le différentiel des sexes. Et pourtant, quand bien même il reste davantage référé à l’organisation névrotique liée au conflit oedipien, cela n’exclut pas le fait que ces configurations dites non-névrotiques, ou dont la frange névrotique est faible, ne se présentent pas de la même manière selon qu’on est garçon ou fille, homme ou femme.

La dépression, qui est une souffrance à prévalence narcissique en est un exemple, et la plupart des écrits n’insistent pas sur cette différence. On parle de dépression du bébé, de l’enfant, de l’adolescent, du vieillard, du post-partum. Rarement de la dépression de la femme différenciée de celle de l’homme.

Et pourtant, on n’entre pas en dépression, et on n’en sort pas de la même manière selon qu’on est garçon ou fille, homme ou femme. Je l’entend bien sûr dans le sens d’une prévalence et non d’une radicalité, car il est possible de trouver des formes féminines de dépression chez bien des hommes, lorsque leur défense phallique se trouve en danger ou mise à mal. Tous sexes confondus, l’effondrement de ce rempart, de ce roc qu’est le « refus du féminin » peut faire échouer les humains sur une même rive.

La pratique quotidienne, tout autant que les études épidémiologiques révèlent une fréquence double de la dépression chez la femme. Il convient de s’interroger sur les modalités de ce constat différentiel.

Il convient bien sûr de différencier l’état dépressif, celui qu’on appelle « la déprime », de la forme pathologique qu’est la dépression. L’état dépressif semble de moins en moins toléré par la société actuelle, qui force vers un idéal de bonheur, d’accomplissement individuel, et accentue le narcissisme, le culte du corps, et l’idéal du moi au détriment du surmoi et de la relation objectale et oedipienne. Les sentiments de honte l’emportent sur ceux de culpabilité. L’intolérance aux états dépressifs peut conduire à une surconsommation d’antidépresseurs, qui ne font qu’amputer les sujets du recours à leurs propres ressources psychiques.

L’état dépressif nous amène à parler de la perte, et de la situation de dépendance.

LA SITUATION DE DEPENDANCE

Elle est inscrite constitutivement, peut-on dire, dans la « néoténie » du petit être humain, à savoir l’état de prématurité de sa naissance, là où s’enracinent les expériences primaires de détresse et de satisfaction.

La dépendance, aliénation indispensable dans les premiers temps de la vie, est également une chance d’expérimenter dans la relation primaire, par la voix, les mimiques, les gestes et les affects, l’échange relationnel d’appel et de réponse, qui permet le développement pulsionnel de l’enfant, tel que Freud le décrit dans « Pulsions et destin des pulsions » [2].

Cependant, si la dépendance se prolonge excessivement et se fixe, elle expose tout être humain au risque soit de la haine, soit de la dépression.

Tout développement psychique, toute cure psychanalytique, tendent à libérer un sujet, dans la mesure du possible, de liens de dépendance aliénants et plus particulièrement de ceux des imagos.

Quelles sont les ressources internes et les satisfactions substitutives qui le permettent ?

Dans les premiers temps, elles sont assurées, lorsque le rythme de présence-absence de la mère est bien tempéré, par les premières activités psychiques du bébé que sont l’hallucination de la satisfaction et l’autoérotisme.

Freud précise que l’objet sein, celui de la pulsion sexuelle, est perdu au moment où « il devint possible à l’enfant de former la représentation globale de la personne à laquelle appartenait l’organe qui lui procurait la satisfaction… La pulsion sexuelle devient alors autoérotique » [3].

Donc l’objet ne peut exister qu’en tant qu’objet perdu.

C’est sensiblement le moment où Mélanie Klein situe l’advenue de la « position dépressive ». L’objet dans sa totalité risque d’être endommagé par les attaques projectives du sujet. Si cette phase, dans ses nombreuses évolutions, est bien élaborée et bien encadrée par un environnement sécurisant, elle protège contre les états dépressifs ultérieurs.

Plus tard, la construction de l’objet interne sera renforcée par l’activité représentative et l’épreuve de réalité.

La véritable expérience d’indépendance du corps maternel, sur le plan moteur corporel et fantasmatique, c’est l’organisation de l’analité qui la promeut. C’est la fonction sphinctérienne qui fournit psychiquement la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet. Donc de négocier. Là se forge le caractère.

Bien des femmes, lorsque leur structure est à prévalence hystérique, ne parviennent pas à une solide organisation de leur analité, ce qui rend leur indépendance précaire.

Mais c’est la logique phallique, l’angoisse de castration et le complexe d’Oedipe qui vont réorganiser et re-symboliser après coup ce premier développement dans le sens de l’identité sexuée et sexuelle, dans celui de la différence des sexes et des générations. C’est cette organisation qui assure un plus fort dégagement de la dépendance au corps maternel, par la triangulation, par les identifications croisées et par l’instauration du surmoi. Chez la femme, ce surmoi est décrit par Freud comme insuffisamment « impersonnalisé », car, héritage paternel, il reste prisonnier de l’attachement oedipien de la fille au père.

LA MERE, MESSAGERE DE L’ATTENTE

Une patiente : « J’attends quelque chose qu’il ne va jamais me donner. Le problème de ma vie, c’est d’attendre »

Et Annie Ernaux, dans Passion simple [4] : « A partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi »

Cette attente surgit dès l’aube de la vie féminine.

La mère, lorsqu’elle retrouve sa vie érotique, en incitant son enfant à dormir,  exerce une censure, dite « censure de l’amante » [5], par le silence sur l’érogénéité du sexe de la petite fille , instaurant un « refoulement primaire du vagin ». Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant.

La fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut renvoyer la mère soit à la rivalité, soit à l’angoisse d’une représentation de « castration » féminine, mais aussi à la représentation substitutive que celle-ci recouvre : à savoir l’angoisse de la jouissance féminine et celle de l’inceste. L’inceste mère-fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental. Le tabou de l’inceste est, littéralement, le tabou du non-séparé.

La  mère soumet alors la fille, dans la plupart des cas,  à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement primaire du vagin, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses, dans l’attente de son éveil. Le conte de la Belle au Bois dormant, au sexe dormant, en offre une illustration issue du fond des âges.

Pour que la Belle s’endorme tranquille, protégée par ce refoulement primaire, il faut qu’elle puisse investir l’attente.

Si la mère, messagère de la castration, pour Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! »  Elle est donc messagère de l’attente.

Le garçon, l’homme, destiné en principe à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise davantage, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente et de la perte.

La fille, la femme, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois ; elle attend un amant, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre.

Mais la femme attend, avant tout, l’amour. “L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est un épisode dans la vie des hommes”, écrit Madame de Staël.

L’état dépressif peut être lié à une attente déçue, que celle-ci soit consciente ou inconsciente. Winnicott affirme que la pire des choses qui puisse arriver à un petit d’homme n’est pas tant la déficience de l’environnement que l’espoir suscité et toujours déçu. Il existe un lien fort probable entre la déception de l’attente et la dépression chez la femme.

Car toute attente est une excitation douloureuse. Celles de la femme sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, en principe jamais perdu dans la réalité. Il lui faut donc l’ancrage d’un solide masochisme érogène primaire [6]. Celui-ci permet d’investir érotiquement la tension  douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, l’écart de la satisfaction hallucinatoire du désir par rapport à l’attente de la satisfaction réelle, et ultérieurement, de supporter le plaisir-douleur de la jouissance sexuelle.

La dépendance de la fille à la mère archaïque préoedipienne, époque dite  minoé-mycénienne, a une durée que Freud reconnaît avoir longtemps sous-estimée : « Un certain nombre d’êtres féminins restent attachés a leur lien originaire avec la mère et ne parviennent jamais a le détourner véritablement sur l’homme »[7].

Comment, pour la fille, s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps se met à se rapprocher et à ressembler au corps de la mère ?

J’avance l’hypothèse que la fille est soumise non seulement à des fantasmes, mais à des vécus d’incorporation. La relation de mère à fille est de corps à corps, mais aussi de chair à chair, et cela peut être réciproque. On sait que certaines mères, lorsque leur fille accouche, ont des symptômes – d’identification hystérique, certes – de lactation et de contractions utérines.

C’est du fait de ce vécu d’incorporation, à mon sens, que la violence et l’agressivité peuvent se déchaîner : Freud parle d’hostilité et de reproches, Lacan de « ravage ». Un mouvement d’affrontement paraît nécessaire pour se « décorporer » d’un objet primaire, d’un objet perdu dont on n’a pas pu faire le deuil, pour pouvoir enfin s’en séparer. Joyce Mc Dougall parlait d’un corps pour deux. Il peut y avoir aussi un utérus pour deux, parfois responsable de situations de frigidité et de stérilité. Un corps maternel peut être séquestré avec violence, comme on sait, dans le corps d’une fille anorexique, et réciproquement.

Comment oser affronter le corps à corps avec la mère, quand il y a le risque de se perdre avec elle ? Peut-on y trouver écho dans ce qui a été défini chez les femmes en tant que « noyau mélancolique féminin », par Monique Cournut-Janin[8]  ou « féminin mélancolique », par Catherine Chabert[9] ?

C’est l’introjection pulsionnelle qui permet le dégagement d’une  dépendance objectale, alors que l’incorporation de l’objet crée ou renforce un lien d’imago.

Le paradoxe du destin féminin tient à la difficulté de se dégager d’un objet primaire maternel, du fait d’une nécessaire identification et d’une tout aussi nécessaire désidentification. La séparation porte le risque de perdre une partie de soi, et donc l’advenue d’un état dépressif.

LES ANGOISSES DE PERTE ET DE SEPARATION

Freud décrit, en 1926 [10], le trajet de l’élaboration des angoisses de perte en fonction des situations de danger. Depuis la détresse du nourrisson, le danger de la perte d’objet liée à la dépendance des premières années, puis l’angoisse de castration du conflit oedipien jusqu’à l’angoisse devant le surmoi à la période de latence. Donc depuis les angoisses de perte du tout jusqu’à celles des  pertes partielles symboliques qui permettent de sauver le tout. L’angoisse principale, pour César et Sarà Botella [11], étant celle de perte de la représentation.

Le complexe d’Oedipe permet à l’enfant de renoncer à ses vœux incestueux, car  l’oedipe est antagoniste de l’inceste.

Cet opérateur oedipien, dont le surmoi héritier est à la fois interdicteur et protecteur, sert d’ancrage et permet la réorganisation de nombre d’angoisses archaïques antérieures, orales ou anales, par la création d’un signal, et par l’activité représentationnelle. Ce qui se produit plus difficilement au niveau des angoisses sans nom, celles que certaines manifestations psychotiques permettent de qualifier d’anéantissement, de liquéfaction, de réengloutissement dans le corps maternel.

Une organisation oedipienne suffisamment bonne, un environnement suffisamment fiable et encadrant, peuvent protéger de toute chute dépressive. Les difficultés dans l’élaboration de la perte se révèlent par l’intensité des angoisses de séparation. La capacité de disposer, chez les personnalités névrotiques, d’une scène intérieure et d’un système de représentations ancré dans la réalité psychique permet de perdre de vue un objet d’amour sans être menacé de sa disparition. La constitution de l’objet interne y pourvoit. Contrairement à celles dont l’attachement à la perception de l’objet est indispensable pour que soit maintenue la continuité de leur existence, « relation fétichique à l’objet », selon Evelyne Kestemberg [12].

Mais qu’en est-il, au niveau de la différence des sexes, du statut et des traces de l’absence et de la perte dans les expériences  de séparation ?

Freud oppose l’angoisse de castration des hommes à l’angoisse de perte d’objet et d’amour chez les femmes. « C’est précisément chez la femme que la situation de danger de la perte d’objet semble être restée la plus efficiente… il ne s’agit plus de l’absence éprouvée ou de la perte réelle de l’objet, mais de la perte d’amour de la part de l’objet »[13]. L’absence d’angoisse de castration chez les filles peut les exposer à des angoisses de perte du tout, un tout qui est davantage celui de l’être que celui de l’avoir.

Une femme ne peut se donner pleinement sans amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Sa dépendance amoureuse la rend davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité «  à compromis » de l’homme adulte.

C’est pourquoi elle est plus exposée à la déception, et se trouve tellement menacée de dépression en cas de perte d’objet amoureux.

Que veut la femme ? Qu’on la veuille. Etre désirée, être aimée. Ce qui n’est pas toujours différencié chez elle. En italien, ti voglio, « je te veux » ne signifie-t-il pas aussi bien « je te désire » que « je t’aime » ?

Mais quel est l’objet de la perte, en fonction de cette différence des sexes ?

Ecoutons l’Opéra, qui a bien mis en évidence la dissymétrie de la position masculine ou féminine face à l’abandon.

« Si tu me quittes, je te tue ! », crie Don José à Carmen.

Et Mme Butterfly : « Si tu me quittes, je me tue ! ».

L’homme abandonné tue l’objet, en général fantasmatiquement, la femme abandonnée se fait objet perdu.

La perte de l’investissement amoureux et le sentiment d’échec qui l’accompagne réveillent les traces de l‘échec oedipien. Le deuil du désir oedipien est à reprendre à nouveau. La dévalorisation par perte de l’amour d’objet, vécue comme un trauma narcissique, peut désorganiser le système féminin de valorisation, et chez l’homme réactualiser toute la problématique de la castration.

Le mode de défense contre la séparation, radical et symbolisant, mis en œuvre par le garçon pour sortir du conflit oedipien, lequel « vole en éclats », selon Freud, reste une tactique exemplaire pour l’homme contre toutes les angoisses de perte objectale ultérieures, une perte amoureuse par exemple. L’objet de la perte masculine peut se négocier par son angoisse de castration, qui sert de cran d’arrêt à la chute dépressive, et limite les dégâts.

« Si tu me quittes, je te tue… ou bien je te remplace »

On connaît l’adage : « Une de perdue, dix de retrouvées ». La quête phallique reprend ses droits. Dans le cœur de tout homme, un don Juan sommeille. Il existe trois types de frein à la tentation polygamique des hommes : l’amour d’une femme, la peur des femmes ou … le surmoi.

Chez une femme, bien souvent, la perte d’un amour peut signifier perdre le tout, être renvoyée au néant, n’être plus rien.

Une patiente a été abandonnée par son amant plus jeune qu’elle. Elle est possédée, obsédée. Elle a maigri de 15 kg et éprouve un mal constant au bas-ventre. Elle pense à mourir. Quand elle aperçoit cet homme, son intérieur descend dans le sol, dit-elle, elle se vide, elle n’est plus rien.  « C’est comme une drogue, mais c’est doux à l’intérieur », dit-elle, et on perçoit qu’elle ne souhaite pas s’en débarrasser. Elle ne veut pas ressentir de haine, car ce serait  se couper de lui et se couper d’une partie d’elle-même, s’amputer. Elle ne comprend pas. Comment n’a-t-elle rien senti, rien vu venir, comment n’a-t-elle pas perçu qu’il y avait une autre femme ? « Je veux savoir, dit-elle, mais je ne veux pas l’entendre ».

On peut noter qu’aucune angoisse signal n’a pu se produire, et qu’aucune représentation, rêve ou fantasme n’ont pu anticiper la séparation, et constituer des traces garantissant la pérennité d’un objet interne permettant de convoquer l’objet absent, en s’assurant de sa propre continuité psychique.

L’amant s’est arraché d’elle, sans doute comme un enfant qui s’émancipe, mais en emportant une partie de son corps. On a découvert chez elle un cancer de l’utérus.

Oserait-on penser qu’il ait fallu ainsi à la fois combler le vide et souffrir ? Et que cette relation fusionnelle, faisant le vide de toute altérité, aurait fait place à une incorporation mélancolique sous forme de somatisation ? Ce serait en désaccord avec des théories éprouvées qui nient un sens primaire de la somatisation. Il serait plus pertinent de penser qu’une  dépression plus « essentielle », donc « non sentie » et « impossible à voir venir », ait précédé une telle somatisation.

La dépression de la femme serait également liée à la déception de l’attente, et à la difficulté de symbolisation de son sexe féminin. Lorsque son masochisme érogène primaire n’est pas bien ancré, qu’il ne sert pas de cran d’arrêt, la chute peut s’avérer profonde et virer à la mélancolie, ou à la somatisation. L’attente déçue du désir d’un homme, l’attente déçue d’un enfant la confronte à un sentiment de vide : vide d’un corps qui n’est plus habité par un narcissisme corporel, qui n’est plus éclairé par le regard de désir d’un homme, ou par la tendresse d’un enfant.

La dépendance, qui pouvait se dissimuler dans la présence,  se dévoile et se découvre brutalement lorsque le manque se précise, lorsque la confirmation par l’objet et par son regard disparaît.

Toute situation de perte peut engendrer un excès de désespoir, de colère, d’autoaccusation mais aussi de menace persécutrice : la projection de la haine peut transformer l’autre en mauvais objet, mais aussi s’acharner contre le moi sous la forme mélancolique d’une angoisse de séparation définitive : ne plus jamais être aimée, être quittée ou abandonnée pour toujours.

Se révèle alors, chez la femme, une perte objectale confondue avec une perte narcissique totale.

« Si tu me quittes, je me tue, ou je m’abîme, … ou bien je reste seule »

La solitude des femmes est un fait de société, qu’elle soit choisie ou subie. Les hommes restent rarement seuls : l’objet femme a tout d’abord été maternel, … et il tend à le rester.

La disparition, l’effacement ou l’usure de l’amour éprouvé pour un objet constituent une épreuve. Le désinvestissement laisse un vide, et se trouvent perdus un support, une occasion d’attente, de fantasmatisation, d’exaltation, d’excitation, d’auto-excitation.

Le mal d’amour est un objet intérieur qui peut parfois être précieux, excitant, et le lamento féminin peut aussi être une jouissance. Ce qui retrouve le lien avec le masochisme érotique féminin.

« Ah je voudrais ne vous avoir jamais vu ! » écrit la Religieuse portugaise, qui s’écrie aussitôt : « J’aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu » (Lettre troisième) [14].

L’IRRUPTION DU FEMININ

Au moment de la perception de la différence anatomique des sexes, que Freud qualifie de traumatisme, comment la fille peut-elle se faire reconnaître comme être sexué en l’absence de ce pénis qu’elle perçoit comme porteur de toute la valorisation narcissique ? Comment se faire désirer, se faire aimer ?

Sa ruse inconsciente sera d’annuler cette différence qui fait problème, et d’adopter la logique phallique. L’ « envie du pénis » est narcissique, non érotique, car la fille sait très bien que l’absence de pénis ne l’empêche pas de ressentir toutes sortes de sensations voluptueuses. Elle sent bien aussi que son autoérotisme est l’objet d’un conflit, un conflit qui a un lien avec les objets parentaux, oedipiens.

Issue d’une théorie sexuelle infantile, celle de la survalorisation narcissique d’un sexe unique, le pénis, l’organisation phallique est une défense en tout ou rien qui consiste à nier la différence des sexes, et donc le féminin, assimilé à une  « castration ».

Si Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan en fait le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance, ne peut-on en inférer une tactique défensive impérieuse face  à l’effraction de la découverte de la différence des sexes ? Comme nous le constatons dans le social, elle tend à le maintenir.

Cette organisation est cependant un passage obligé, pour les deux sexes, car elle permet le dégagement de l’imago prégénitale de la mère toute puissante et de l’emprise maternelle.

Le garçon, en principe, est favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, à partir du moment où est levé le déni de la « mère au pénis » de sa théorie sexuelle infantile, et parce qu’il peut parvenir, grâce à son angoisse de castration, à symboliser la partie pour le tout, en s’étayant sur son identification paternelle.  Il renonce à ses vœux incestueux de manière violente, pour sauver  son pénis, l’angoisse de castration le fait sortir du conflit oedipien. L’organisation phallique le sauve de toute menace dépressive.

Chez les filles, les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction, comme le théorise Mélanie Klein, à la suite d’Ernest Jones, qui tous deux situaient la menace du côté de la mère. L’angoisse féminine se manifeste davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé.

Puisque la mère ne lui a pas donné de pénis, ce qui lui vaut, selon Freud,  les plus haineux reproches, son  besoin de reconnaissance la fille va l’adresser à son père. C’est ce qui la fait entrer dans le conflit oedipien. Elle y entre, selon Freud,  pour  acquérir un pénis, grâce à papa, qui lui donnera plus tard un enfant substitut du pénis, et elle en sort difficilement, parfois jamais, par la faute de maman. Je caricature, bien évidemment.

La première et nécessaire transgression de la fille, c’est sa trahison de la mère primitive, la castration de l’imago maternelle phallique. Le lien d’amour-haine signe la difficulté de ce dégagement. Une petite fille ne peut devenir femme que contre  le féminin maternel. .

Cependant, la petite fille freudienne n’attend-elle du père oedipien que la promesse d’un bébé, censé réparer son préjudice du manque de pénis ? N’attendrait-elle pas davantage d’en être aimée en tant que fille ? Le désir d’enfant, pour Freud, précède le désir érotique.

Le conflit oedipien permet l’organisation de la bisexualité et celle de l’ambivalence reliant  l’amour et la haine. La liaison et la déliaison s’attachent à l’une et à l’autre figure parentale, dans une alternance parfois douloureuse mais parfois étayante car l’appui sur l’un permet d’aborder le conflit avec l’autre. La scène primitive, et son vécu de solitude et de séparation, devient alors un fantasme anti-dépresseur.

LA PUBERTE

A la puberté, la grande découverte c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement  phallique du pénis. Le vagin n’est pas un organe infantile. Les petites filles n’ignorent pas qu’elles ont un creux. Elles peuvent éprouver des sensations internes, liées à des  émois oedipiens, mais aussi aux traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, première séductrice, selon Freud.

Mais la vraie révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe ne peut avoir lieu que dans la relation sexuelle, celle de jouissance.

L’éveil de la puberté surgit bien avant que soit élaborée la capacité d’assumer une relation sexuelle. Comme le suggère Winnicott, l’activité sexuelle intervient plutôt comme une façon de se débarrasser de la sexualité que de tenter de la vivre.

C’est la grande question de l’adolescence : comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel  organe qu’est le vagin ?

Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir.

Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment rencontrer le féminin, cet autre sexe ? L’angoisse de castration va se doubler des « angoisses de féminin » [15], celles de l’ouverture du corps féminin et de la pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence des sexes.

Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisque il lui  pousse, non pas un pénis, mais des seins ? Des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement  de la scène primitive et d’une réalisation incestueuse devenue possible.

Les angoisses d’intrusion de la fille vont devoir s’élaborer en angoisses de pénétration. Les fantasmes de viol, fréquents à l’adolescence, signent ce passage.

C’est au moment d’investir la pénétration sexuelle et le vagin érotique que peuvent réapparaître chez l’adolescente des carences d’intériorisation et des menaces d’effraction narcissique, des angoisses de féminin. La puberté a alors un effet traumatique. L’état dépressif peut s’y manifester, ainsi que toutes les défenses phobiques ou caractérielles.

Les pathologies à prédominance féminine à l’adolescence que sont l’anorexie et la boulimie concernent les angoisses de féminin, celles de l’ouverture et de la fermeture du corps, et témoignent de l’échec de leur élaboration. La boulimique y répond par l’acte de remplir, l’anorexique par celui de fermer toutes les issues, les orifices. Tomber enceinte peut également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues. L’arrêt des règles vient ponctuer ce mode de contrôle des angoisses d’ouverture du corps des femmes.

Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce qui, selon Freud, la fait virer en objet de haine, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. Elle présidera seulement  à son  refoulement primaire. Mais la haine permet surtout la différenciation, puisque l’objet, selon Freud, naît dans la haine, et c’est par elle que la fille peut se séparer de la mère, en étant l’auteur et non plus la victime de la séparation et de l’abandon. L’autre, né dans la haine, c’est aussi celui qui vient rompre la fusion, ce peut être aussi bien le père, le bébé frère ou sœur ou … la mère oedipienne.

Mais, si le changement d’objet vers le père a pu se produire, c’est en réveillant, en révélant l’érogénéité de son sexe féminin, dans la relation sexuelle de jouissance, qu’un amant pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les femmes à la nuit des mères, aux reines de la nuit.

LE NARCISSISME

La rencontre érotique qui est au rendez-vous de l’amour met le corps à l’épreuve de l’autre, avec des risques pour le moi et pour le narcissisme. De quelle nature sont les liens entre le corps et le narcissisme ? Qu’est-ce que le narcissisme doit au corps ?

Le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis. Il prend appui sur l’identification au père, se prolonge dans l’idéal du moi, lequel peut s’avérer plus cruel que le surmoi, et davantage encore s’il est étayé sur un surmoi précoce ou un moi-idéal.

L’atteinte narcissique phallique, la chute d’idéal semblent plus fréquentes chez les hommes, dans le sens d’une dépression d’infériorité, d’impuissance, d’insuffisance, lors de la perte d’une situation de pouvoir, la victoire d’un rival, la panne de puissance sexuelle, la mise à la retraite, le déclin de l’âge. Ce risque dépressif peut se produire aussi lors d’un trop plein de succès et du sentiment d’en être indigne. La défense se manifeste souvent dans le comportement, les réactions de prestance, les troubles de l’humeur ou par des décompensations somatiques.

Le narcissisme féminin est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. Il porte sur leur corps tout entier, mais celui-ci est soumis à la réassurance du regard de l’autre. Ce qui les rend dépendantes du regard, du désir et de l’amour de l’objet.

Le désir masculin, ancré sur la capacité de symbolisation de la partie pour le tout, est tenté par le fétichisme. Celui du découpage de parties désirables sur le tout de la femme : des seins, un cou, une cambrure, des jambes, « tu as de beaux yeux, tu sais ! ». Ce que les femmes savent fort bien utiliser comme appât.

Le désir féminin est plus intériorisé, moins représentable, comme l’est son sexe. Une femme en réfère à son intériorité, même si elle ne lui est révélée que dans l’échange des regards et dans l’union des corps.

Le besoin de reconnaissance du narcissisme phallique c’est d’être admiré, celui du narcissisme féminin est d’être désirée.

LE CORPS ET LA CHAIR

On a coutume de différencier le corps et le soma, en fonction des travaux portant sur les affections dites psychosomatiques. Concernant la femme, je ferai une distinction entre le corps et la chair.

Le conflit entre le corps et la chair dessine l’écart entre la féminité et le féminin. La féminité est toute de surface et de séduction, celle de l’apparence, du leurre et de la mascarade, des charmants accessoires de la séduction. Celle qui enveloppe et pare le corps, celle qui est visible, qui s’exhibe, et fait bon ménage avec le phallique et l’angoisse de castration. A l’opposé, le féminin est tout intérieur, secret, porteur de tous les fantasmes dangereux et des angoisses de féminin. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair. La chair c’est l’invisible, ce qui palpite sous la peau, et toutes les fluidités qui en sortent. C’est aussi le jardin des délices, celui de toutes les sensorialités.

La chair, c’est ce qui apparaît quand le corps est entaillé, coupé, qu’il suinte, saigne. D’où le lien avec l’angoisse de castration et le sexe féminin. Ce sexe que certains homosexuels nomment « la plaie ».

Le pénis est d’essence corporelle, il a une forme, un contour, une enveloppe, une peau. Il a à pénétrer dans la chair du sexe féminin, lequel est informe, irreprésentable. D’où la terreur ou l’horreur qu’il peut inspirer. L’angoisse de castration peut en construire des représentations de sexe châtré, et celles, plus angoissantes, d’engloutissement, de vagin constrictor ou denté. Jusqu’à celles de « l’origine du monde », le sexe de la mère, tabou absolu. L’homme s’arrête ante portas face à la terreur de la porte des mères.

La chair renvoie aussi à la représentation de la charogne, comme le poème de Baudelaire l’exprime si sublimement :

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine


Qui vous mangera de baisers,


Que j’ai gardé la forme et l’essence divine


De mes amours décomposés !

La chair est totale du côté du maternel. Seule une femme peut parler de « la chair de sa chair ». L’homme a un contact corporel avec le corps de son enfant, la femme a un contact charnel, d’où la difficulté de la séparation, et la possible perversion maternelle portée sur un enfant objet partiel, partie détachée d’elle-même. D’où le danger pour l’individuation de l’enfant.

Freud écrit : « Là où la pulsion de mort émerge sans objectif sexuel, même dans sa furie la plus aveugle, il est impossible de méconnaître que sa satisfaction se rattache à une jouissance narcissique extraordinairement élevée, dans la mesure où elle montre au moi l’accomplissement de ses anciens désirs d’omnipotence. Tempérée et maîtrisée, inhibée dans son but, la pulsion de destruction, orientée vers les objets, est alors forcée à procurer au moi la satisfaction de ses besoins et la maîtrise de la nature » [16].

Une question. Pourrait-on dire que cette jouissance narcissique intense, primaire, ne serait autre que celle, archaïque, de la chair d’avant la construction du corps, préalable au double retournement et à l’organisation oedipienne ? C’est dire qu’il serait nécessaire que la pulsion de mort soit tempérée, inhibée dans son but, orientée vers les objets, pour que cette jouissance entre dans la variable plaisir/déplaisir ?

Le narcissisme secondaire serait pris dans le retour sur le moi de l’investissement de l’objet, de ses soins, de sa séduction, et de la projection narcissique parentale qui fasse de l’enfant His majesty the baby.  La sexualité infantile pourrait alors s’y déployer.

LE MASOCHISME EROTIQUE FEMININ

La chair féminine et sa difficulté de symbolisation nous mènent à la question du masochisme.

Qu’en est-il d’un féminin érotique ? La négociation de la partie pour le tout étant difficilement possible, comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? Une symbolisation, une psychisation du sexe féminin est-elle possible ? [17]

Osons le dire, c’est par un mouvement, qui joint le scandale du féminin à un autre scandale : celui du masochisme.

Le mouvement de retournement de l’activité à la passivité active, celle du mouvement masochique féminin, a été décrit par Catherine Parat pour spécifier  l’Oedipe féminin [18].

J’ai théorisé un masochisme érotique féminin [19]. Celui que révèle, dans le deuxième temps particulièrement refoulé du fantasme «Un enfant est battu » [20], la petite fille oedipienne, comme l’adolescente qui chante : « Fais-moi mal, Johnny Johnny ! ».

Freud perçoit le caractère érotique oedipien du désir masochiste de la fille dans son article  qu’il décline longuement, en 1919. C’est la culpabilité de ce désir oedipien qui amène la fille à l’exprimer, sur le mode régressif : Papa bats-moi ! Papa, viole-moi !

Mais rapidement Freud revient à sa théorie phallique. En 1926 [21], c’est son clitoris  que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses ! La théorie phallique avait eu chaud !

Le masochisme érogène primaire, première liaison, celle de la pulsion de mort sert de point de fixation et de butée à la désorganisation mortifère. Grâce à la coexcitation sexuelle, la femme peut investir un masochisme érotique féminin, nécessaire à la rencontre érotique et amoureuse avec un amant. S’abandonner à la pulsion et à l’objet qui le porte, se faire pénétrer dans sa chair nécessite une telle liaison masochique. Celle qui permet de lier la douleur à la jouissance féminine, celle qui transforme en libido  tout ce qui excite et provoque douleur, au-delà du principe de plaisir. Ce masochisme est une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités d’excitations libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour que celui-ci puisse se défaire, et il nécessite un objet fiable. Il s’agit donc d’un puissant facteur antidépressif.

Il illustre la troisième voie, moyenne réfléchie, décrite par Freud dans « Pulsions et destin des pulsions », succédant à la voie active et à la voie passive : « Est cherchée comme objet une personne étrangère qui, en raison de la transformation de but intervenue, doit assumer rôle du sujet… ce qu’on appelle communément masochisme ». Plus tard, dans « Un enfant est battu »  : « Le fantasme de la seconde phase – « être soi-même battue par le père » particulièrement refoulée, est « un composé de conscience de culpabilité et d’érotisme » .

Ce qui m’importe pour illustrer le masochisme érotique féminin, c’est le fait que : « Etre soi-même battue par le père » devienne : « Je me fais en fantasme battre par le père », c’est à dire : « Moi sujet je me fais objet de la pulsion érotique de mon père, et j’en jouis »

Ce qui fait dire une femme amoureuse à son amant : « Emmène-moi où tu veux aller, je t’appartiens, possède-moi, vainc-moi ! » Le véritable but du masochisme érotique féminin c’est la jouissance.

Ce que Freud décrit par « masochisme féminin », c’est celui de certains hommes qui érotisent les dites situations de douleur et d’humiliation des femmes. C’est une version masturbatoire d’allure fétichiste. Quant au « masochisme moral », fort répandu chez les femmes, il peut être contre-investi par le masochisme érotique féminin, mais il assure la resexualisation des objets oedipiens.

 Le masochisme érotique féminin est d’une autre nature, il est constitutif du féminin, au-delà du phallique, et contribue à une relation érotique entre un masculin et un féminin.

Le masochisme, « gardien du secret », selon Karl Abraham, participe à la mise en forme du dedans, de l’intériorité, du retour sur soi. Il est pour la cure un indispensable auxiliaire. Il préside à un féminin non réduit à la logique phallique.  Le phallique investit le visible et l’extérieur, le masochisme investit l’intérieur, l’intériorisation.

« Il y a une sorte de gloire du subissement chez la femme,  écrit Marguerite Duras, mais que beaucoup de femmes nient. C’est le règne du subissement. Je regrette que beaucoup de femmes ignorent tout de ça… Je crois que s’il n’y a pas ça, il y a une sexualité infirme chez les femmes, incomplète. C’est comme si on portait son propre moyen-âge, comme si on portait en soi sa barbarie première, intacte, qui était ensablée avec le temps, depuis des siècles » [22].

Ce masochisme, « gardien de vie », selon Benno Rosenberg[23], serait-il également gardien du narcissisme féminin et de la jouissance ?

L’ANGOISSE DE CASTRATION AU FEMININ

L’expérience du  « stade du miroir », selon Lacan, paraît apte à éclairer la constitution du narcissisme, masculin comme féminin. L’enfant regarde le regard de sa mère le regardant, en confirmant ce qu’il voit dans le miroir. C’est un temps de reconnaissance par l’objet de l’image spéculaire.

La reconnaissance par le père réel instaure une différence avec le regard « miroir » de la mère, selon Winnicott, et oriente vers un autre regard, celui qui va marquer de son sceau le destin féminin de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Un père oedipien qui peut dire : « Tu es une jolie petite fille », hommage à la féminité, mais aussi : « Un jour ton prince viendra », pour l’attente du féminin.

Cet investissement paternel est ce qui peut empêcher le risque dépressif du sentiment d’absence de sexe, ou de sexe châtré.

Une femme, dont le narcissisme ne peut s’étayer sur la confirmation phallique, reste davantage dépendante de l’objet qui l’a confirmée dans son image narcissique et elle construit son objet libidinal en fonction de ce désir d’être désirée.

Mais si elle n’est dépendante que de son image dans le miroir, si elle n’a pas constitué des objets internes suffisamment valorisants, et qu’un objet aimant ne lui donne pas, par le brillant de son regard, un autre miroir, elle risque, lors de toute séparation, la chute dépressive. Lors d’une rupture amoureuse, d’une trahison, d’un deuil, ce qui manque brutalement c’est ce regard, et la femme peut perdre alors du même coup ses repères symboliques, comme si elle n’était plus rien.

Les femmes actuelles, celles qui ont vécu la libération de leur corps et la maîtrise de la procréation, savent et peuvent ressentir que leurs angoisses de féminin ne peuvent   s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation de type dit « phallique ». Et particulièrement que le fait de ne pas être désirées ou de ne plus être désirées par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille contrainte à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve de la perception de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ». Fort heureusement, la capacité aux sublimations peut prendre le relais.

LES DEPRESSIONS DU MILIEU DE LA VIE

Dans les crises du milieu de vie, les représentations s’acheminent inévitablement vers le destin de la sexualité et vers l’inexorable de la mort. Ce qui nécessite une réélaboration du complexe de castration et de la position dépressive des moments de crise antérieurs.

Cette crise est souvent marquée par une dépression, soit passagère, soit définitive, parfois accompagnée d’angoisse, d’une dévalorisation hostile de sa propre image et d’une perte d’auto-estime.  Ce qui a été possédé est perdu, ce qui a été espéré n’est pas arrivé.

A la ménopause, en lien avec des pertes réelles à subir, de nombreux renoncements sont à accomplir chez la femme : ils concernent l’enfantement, la jeunesse, la mère archaïque et la mère oedipienne, l’enfance des enfants devenus grands, les parents disparus ou proches de la mort, etc.

L’arrêt de la fonction des organes de procréation peut être vécue, dans la période de crise,  comme une castration réellement advenue.

Une femme revit également son angoisse de castration féminine, qui est celle de ne plus être désirable et désirée. Elle revit ses angoisses d’adolescence : l’image du corps et sa capacité de séduire redeviennent un facteur central dans le regard qu’elle porte sur elle-même et dans son auto-estime, qui auparavant dépendaient du regard des autres.

Les patientes racontent leur sentiment catastrophique d’être devenues transparentes, subitement invisibles dans la rue, d’avoir perdu ce regard anonyme des passants.

« Souvent, je m’arrête éberluée devant cette chose incroyable qui me sert de visage… écrit Simone de Beauvoir. Peut-être les gens qui me croisent voient-ils simplement une quinquagénaire qui n’est ni bien ni mal, elle a l’âge qu’elle a. Mais moi je vois mon ancienne tête où une vérole s’est mise dont je  ne guérirai pas ». [24]

Cette blessure narcissique peut renvoyer la femme, non seulement à l’époque de la puberté, mais à celle de la déception de la petite fille de la phase phallique, qui se vit comme n’ayant pas de sexe. Elle ne se sent alors plus capable ni d’être une mère, ni d’être une femme, et elle n’est pas davantage un homme.

Les affects envieux visent les hommes pour lesquels il est possible de refaire leur vie avec une jeune femme et des enfants. Ils visent également les jeunes femmes, qui ont tous ces possibles devant elles. L’ombre d’une femme jeune et belle tombe sur le moi, ce qui peut entraîner des sentiments hostiles vis à vis d’une fille. « Miroir, mon beau miroir, dis-moi… ». On connaît la réponse. L’objet de rivalité ce n’est plus désormais la mère, mais la fille.

Le sentiment du vide peut devenir lancinant. Vide pour les femmes chez qui la maternité avait été le centre de leur identité et qui avaient projeté tout leur narcissisme phallique sur leurs enfants. Vide surtout pour les femmes qui n’ont pas eu d’enfants. Le départ des enfants risque de réactiver ce vécu de vide. C’est le « syndrome du nid vide ».

Il y a souvent refuge dans la maladie, dans les souffrances physiques, et dans les somatisations. Le narcissisme blessé reprend sa place et dégrade la libido ou la détourne. Les affects dépressifs et la douleur psychique peuvent être déniés, souvent par une mise en acte, une suractivité, ou une exacerbation hystérique.

L’ALTERITE DU FEMININ

J’ai exploré le « refus du féminin »  sur le versant de l’altérité, celle de la différence des sexes. Certains auteurs, comme André Green et Jean- Luc Donnet,  l’ont théorisé du coté du maternel.

Jean Luc Donnet [25] m’a transmis, dans un échange, que « Si Freud renvoie ce refus du féminin dans le champ du biologique, c’est parce qu’il ne croit pas que l’incidence des identifications puisse expliquer un phénomène aussi typique et répétitif. Il s’agirait chez Freud d’un mouvement contre-transférentiel qui lui fait repousser et dénier l’impact de l’identification primaire à la mère, ou, plutôt, qui lui fait attribuer au roc du biologique ce qui relève de la force de séparation-individuation qui la rejette : on retrouve alors l’incidence de la pulsion de mort ».

La grande question de la puberté, de l’adolescence, et peut-être celle de toute vie de couple,  c’est l’enjeu du corps à corps avec l’autre, qu’il soit du même sexe ou du sexe dit opposé. Et si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est à mon sens pour désigner la difficile intégration de l’altérité du  féminin, celle que le sujet, homme ou femme, doit apprivoiser en lui-même et en l’autre, avant et afin de parvenir à toute rencontre.

Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré vers le clivage de la maman et la putain, ou, pourquoi pas… vers les homosexualités ?

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes.

Au-delà du phallique, donc, le féminin [26].

COMMENT TENTER DE CONCLURE ?

L’engagement total d’une femme dans la relation amoureuse, corps et âme, qui se rencontre tout autant chez certains hommes, ressemble fort à celui des premiers temps de la vie avec l’objet primaire. Et l’état dépressif peut renvoyer au deuil qui accompagne toute expérience d’altérité.

Pourquoi tout à coup est-on envahi par un sentiment de tristesse ou de désespoir, alors qu’il ne s’est rien passé de grave, seulement une allusion à un passé douloureux ou trop heureux qui convoque la nostalgie ?

Alors qu’« on a tout pour être heureux », selon la formule consacrée, pourquoi surgit soudain le sentiment que rien ne va plus, que la joie de vivre s’est envolée, que le sens de la vie s’est enfui, que le moteur de la libido est en panne, que la croyance à l’illusion n’est plus possible, que l’avenir n’a plus d’intérêt ?

Il est impossible de ne pas évoquer un effet d’après-coup de cette relation primaire : le deuil impossible de l’objet maternel.

L’angoisse et l’état dépressif sont des expériences constitutives de l’être, liées à l’intériorisation et à la maturation de l’humain, une tentative de maîtriser les conflits, la déception ou la perte.

Le sentiment dépressif  (la Grande tristezza  selon Dante) ne naît pas d’une circonstance particulière mais de l’existence elle-même. Il est dû à l’inévitable confrontation de l’humain à la vie, aux séparations, arrachements, pertes, au sentiment de nos insuffisances, à la présence du mal, à l’inéluctabilité de la mort et du vieillissement, à l’expérience du non-sens, à l’atteinte des limites. Elle a valeur d’un « signal », celui d’une difficulté apparue insurmontable à affronter ces épreuves.

Cette situation de crise existentielle peut aller dans le sens d’une chute dépressive, ou être l’occasion d’un remaniement narcissique et objectal.

Elle constitue, comme on le sait, l’épreuve rencontrée et surmontée par des personnalités hors du commun : héros, mystiques, artistes, grands philosophes, « génies créateurs », où certaines femmes se sont illustrées [27].

Didier Anzieu note que les grandes découvertes et les livres les plus importants de Freud accompagnaient des moments de dépression (trouble de mémoire sur l’Acropole, mort de son père, arrêt du tabac).

Tomber amoureux constitue bien souvent le mode habituel de sortir d’un état dépressif. C’est le fonctionnement amoureux qui se trouve surtout investi. Christian David en a qualifié le surinvestissement de « perversion affective » [28]. C’est souvent le mode d’entrée et de sortie de la dépression, chez les femmes.

Mais il peut s’avérer plus bénéfique, au plan de l’économie psychique, de faire appel aux vertus des activités dites sublimatoires pour pallier  les pertes objectales ou narcissiques, et recueillir le parfum de la nostalgie qui est dans leur sillage.

Une liberté trouvée ou retrouvée de jouir des plaisirs de la vie, de réinvestir la sensorialité et les autoérotismes ; un élan qui peut s’adresser à des objets de nature, à des paysages, à des œuvres d’art, mais aussi à de nouveaux liens de tendresse, ceux d’une grand-maternité, par exemple ; une pratique littéraire ou artistique.

L’engagement dans une démarche psychanalytique permet aussi un nouvel investissement objectal et narcissique orientant vers la consolation, l’acceptation des limitations, et le renoncement aux illusions. Le bénéfice narcissique escompté étant celui de la découverte du travail psychique, de l’intériorité, et d’une nouvelle capacité à supporter tout ce qui advient dans l’existence et à tirer plaisir de la vie.

Peut-on avancer que c’est grâce à de telles capacités de surmonter les épreuves, les angoisses et les risques dépressifs, qu’une majorité de femmes aurait, comme il est établi, une espérance de vie supérieure à celle des hommes ?


[1] G. Fraisse  (1996), La différence des sexes , Paris, PUF.

[2] S. Freud (1915a), « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

[3] S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1987, p. 164-165.

[4]  A. Ernaux (1991), Passion simple, Paris, Gallimard,

[5] Braunschweig D., Fain M. (1975), La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, PUF.

[6] S. Freud  (1924), « Le problème économique du masochisme », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

[7] S. Freud (1931), « Sur la sexualité féminine », La vie sexuelle, Paris,  PUF, 1970, p. 140.

[8] M. Cournut (1998), Féminin et féminité ,  Paris, PUF, Coll Epîtres.

[9] C. Chabert (2003), Féminin mélancolique, Petite Bibliothèque de psychanalyse, Paris, PUF.

[10] Freud S. (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1968.

[11] Botella C. et S. (2007 ), La figurabilité psychique, In Press éditions.

[12] E. Kestemberg (2001), « La relation fétichique à l’objet », in La psychose froide, Paris,   PUF.

[14]  C. Aveline (1986), Et tout le reste n’est rien : la Religieuse portugaise : avec le texte de ses lettres, Paris, Mercure de France.

[15] J. Schaeffer (1997), « Mal-être dans la sexualité », Le mal-être (Angoisse et violence) Débats de Psychanalyse   , Paris, PUF.

[16] S. Freud (1920), « Au-delà du principe de plaisir », Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

[17] J. Schaeffer (2008), « Une symbolisation du sexe féminin est-elle possible ? »

Corps, acte et symbolisation, dir. B. Chouvier, R. Roussillon, Bruxelles,  Ed. De Boeck Université,

[18] C. Parat (1959),  “La place du mouvement masochique dans l’évolution de la femme”, Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.

[19] J. Schaeffer, Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine)  (1997) , coll. « Epîtres », et (2008), coll. « Quadrige, Essais, Débats », Postface de René Roussillon, Paris, PUF.

[20] S. Freud (1919), « Un enfant est battu », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

[21] S. Freud  (1925), « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, PUF,   1970.

[22] M. Duras (1980), L’homme assis dans le couloir, Paris, Editions de Minuit.

[23] B. Rosenberg (1991), « Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie », Monographies de la Revue française de Psychanalyse, Paris, PUF.

[24] S. de Beauvoir (1963), La force des choses, Paris, Ed. Gallimard.

[25] Autres extraits : « La contrainte qui fait que l’alternative qu’implique la différence anatomique mâle-femelle risque de se trouver réalisée, et, en quelque sorte, accomplie, à travers l’alternative phallique-châtré de l’organisation phallique. Le dépassement de cette alternative se trouve dans la révélation du vagin comme « logis du pénis. Ce qu’il désigne, à tort ou à raison, comme refus de la féminité découle essentiellement des difficultés si fréquentes et parfois indépassables pour sortir des effets contraignants de la logique de la castration. Difficulté à donner une forme pleinement psychique au rapport d’altérité masculin-féminin, à la psychisation optimale de la différence biologique.

[26] J. Schaeffer (2013), Préface de Le refus du féminin 6° éd., coll. « Quadrige » Essais, Débats, Postface de R. Roussillon : « « Le refus du féminin et l’objet ». 1ère éd. (1997),  coll. « Epîtres », Paris, PUF.

[27] J. Kristeva (1997 à 2002), Le génie féminin : H. Arendt, M. Klein, Colette, Paris, Fayard.

[28] C. David  (1971), L’état amoureux, Paris, Payot, 1971

Publié le 10.06.2015

Adolescences, états critiques du moi

Conférence du 26 novembre 2014

Guy Lavallée

Adolescences, états critiques du moi : la vie traumatique

Avant de parler de trauma et de vie traumatique, posons-nous d’abord cette question : le petit humain est-il fait pour vivre ? On peut en douter, et pourtant il vit : cela fait son génie mais aussi sa folie ! Nous sommes le fruit du hasard et de la nécessité nous dit le biologiste Jacques Monod dans son livre éponyme.

 « Un bébé sans sa mère ça n’existe pas !» s’exclame un jour Winnicott excédé par l’oubli de cette vérité de base par ses collègues kleiniens. Le livre du philosophe Lucien Malson : « Les enfants sauvages » lui donne raison. Ces enfants sauvages vivant dès la naissance sans objet primaire, hors environnement protecteur et terreau culturel ne deviennent tout simplement rien, pas même des bêtes. Un exemple : si on ne parle pas du tout à un enfant ou devant lui jusqu’à un âge avancé (la puberté) il ne parlera jamais.

L’homme est un éternel prématuré au début totalement dépendant de son environnement. Le petit homme doit tout apprendre du monde et en même temps construire à l’aide de son potentiel génétique issu de la loterie Mendelienne ses propres solutions aux problèmes qu’il rencontre.

« Le cerveau est un organe virtuel …» écrivait déjà Charcot en 1885[1]. Rien de psychique ne peut exister sans un support neurologique ad-hoc, mais en même temps tout fonctionnement neurologique doit se psychiser. En grossissant le trait, on pourrait dire que même une personne atteinte de Trisomie 21 peut se pervertir, se névroser, ou se psychotiser ! En un mot elle doit se subjectiver !

D’un côté la génétique forme un cadre immuable et indépassable, de l’autre la plasticité cérébrale permet le changement psychique.

Ce que l’on constate dans la clinique psychanalytique de l’adulte, c’est que les humains produisent une palette de solutions hautement individualisées, plus ou moins heureuses, plus ou moins autoconservatoires, en couches successives qui témoignent de l’extraordinaire vitalité humaine, de sa créativité et de ses capacités à survivre puis le plus souvent à vivre, et même, parfois, à trouver un certain bonheur.

De la même façon qu’Anna Arendt parle de la banalité du mal, on pourrait soutenir la banalité du trauma. Le petit humain affronterait son propre développement toujours non préparé, et énergétiquement débordé, sans solution génétiquement « programmée », donc sur un mode traumatique et seul un environnement faste et un terrain génétique suffisamment bon permettraient un devenir psychique du traumatique, c’est-à-dire permettraient de sortir du fonctionnement traumatique, qui serait premier.

Bion a proposé un schéma de la psychisation de ses éléments Beta pure perception  non symbolisable donc traumatique, en éléments Alpha « détoxifiés » aptes à la symbolisation. Cette transformation est permise par ce qu’il nomme « la capacité de rêverie de la mère » et du psychanalyste. Le schéma de Bion développé par mes soins est le suivant : la mère ou l’analyste prend en lui les éléments Béta non psychisables toxiques pour l’enfant, il les éprouve, s’en laisse imprégner, puis les transforme en éléments détoxifiés, des éléments Alpha dit Bion ; et il les restitue sous une forme intégrable et supportable pour l’enfant, ou pour le patient. Le temps de l’éprouvé est le plus difficile car, comment par exemple, éprouver l’angoisse de mort du tout-petit, ou de notre patient ? (Or c’est l’exemple que prend Bion). Ces éléments Alpha détoxifiés sont aptes à servir de matériaux symbolisants, maniables par l’enfant lui-même. Il y a donc là une fonction antitraumatique des parents ou du psychanalyste.

Le passage par un objet soignant qui met sa psyché au service du patient et mobilise une fonction transformatrice réfléchissante est donc nécessaire pour qu’il y ait psychothérapie. Du point de vue du patient, il y a relation à soi et détour par l’autre. Cela peut avoir lieu dans la vie, c’est toute la dimension auto-soignante de l’existence, ou dans le cabinet du psychanalyste.

Remarquons que l’autisme qui est lié à un terrain génétique particulier, génère un fonctionnement traumatique. Chez l’autiste les perceptions elles-mêmes, purs éléments Béta, sont traumatiques, faute d’un pare-excitation adéquat qui en filtre l’intensité et faute de la possibilité d’utiliser l’environnement humain pour le psychiser. L’autiste ne parvient pas à utiliser l’objet primaire pour transformer les éléments Béta en élément Alpha. Pour l’autiste, faute d’enveloppes psychiques, le regard d’autrui est traumatique : il le transperce ; la voix est traumatique : elle lui crie du bruit dans les oreilles ; le toucher humain est traumatique : il n’est pas doux mais urticant etc.. La parenté avec les traumas d’accident ou de guerre, où le pare excitation sensoriel et psychique a volé en éclat, est frappante.

Dans ma clinique de l’adulte le mot traumatique me vient lors du récit d’évènements « débordants », mais surtout lorsqu’un patient a été soumis répétitivement à des actions psychiquement destructrices d’un objet important. André Green dans son séminaire clinique hebdomadaire n’utilisait pas beaucoup le mot traumatique, il disposait d’une large théorie concernant les états limites et leurs blessures spécifiques qui lui évitait d’avoir recours à ce mot. Je crois, quant à moi, qu’on peut considérer que les états limites relèvent d’un vécu traumatique de l’enfance et de l’adolescence.

La question du trauma, vous le savez, est une pomme de discorde dans la psychanalyse. Nier le trauma, c’est nier les souffrances parfois extrêmes des patients qui vivent sous ce régime, c’est pratiquer une « psychologie de bisounours » comme me l’a dit une patiente ; au contraire, s’en saisir sans nuance amène à accuser nos parents et le monde de ce que nous sommes devenus, et à renoncer à devenir le sujet de notre propre vie. D’autre part la question du trauma a amené à des thérapies naïves et dangereuses, très souvent fondées sur l’idée de revivre les traumatismes et de les abréagir, thérapies qui ont souvent précipité des décompensations psychotiques.

Face à cette complexité, mon fil sera donc mon expérience clinique. Elle nous permettra de distinguer des régimes de fonctionnement traumatiques et d’autres où le traumatique inhérent au développement humain, moins intense, a pu être perlaboré et subjectivé dans des organisations viables de type névrotique, et a permis au moi de se ressaisir à son profit de ses expériences avec un minimum de culpabilité.

 Le but étant toujours à l’issue d’un travail analytique de pouvoir se dire : « mon monde est à moi et il est en moi dans un espace psychique inviolable ». C’est ma conception de la construction de notre réalité psychique. « L’impact du traumatique sur moi est à moi et désormais j’en fais du moi. Mes parents, mon environnement, ont été ce qu’ils ont été, je m’en suis dégagé, j’ai fait le tri de l’acceptable et de l’inacceptable, je m’en suis désaliéné et ce qu’il m’en reste est à moi. »

Le travail psychanalytique parce qu’il est perlaboratif de la force pulsionnelle et du sens émotionnel et historique, est en lui-même antitraumatique, sous certaines conditions d’ajustement du cadre et du psychanalyste à chaque patient.

Notons que dans l’histoire de la psychanalyse, les psychanalystes qui vont cliniquement tenter de penser le trauma et ses conséquences sur la technique analytique, sont souvent les plus remarquables thérapeutes. Ferenczi le premier parce qu’on lui confie des patients « impossibles » que personne ne peut et ne veut soigner. Le questionnement winnicottien a la même source : il accepte des patients qui sont les échecs des autres, et il cherche créativement à s’ajuster au patient. Sans vouloir me comparer à ces immenses cliniciens, ce sont souvent les patients qui ont été les échecs des autres, parfois adressés par d’éminents collègues, qui m’ont mis en crise et m’ont fait progresser. Certains de ces patients sont aujourd’hui parmi mes meilleures réussites thérapeutiques, ce sont eux qui ont complété ma formation psychanalytique de base, je leur dois ce que je suis devenu. Je pense ici aux grands adolescents en crise psychotiques, aux organisations caractérielles avec prématuration du moi, aux états critiques du moi à l’intérieur d’une organisation névrotique, et surtout aux états limites. Pour eux je pourrais reprendre la dédicace de Winnicott dans son livre « Jeu et réalité »: « A mes patients qui ont payé pour m’instruire ».

Ma compréhension des états limites doit beaucoup à la patiente que j’ai nommé Iphigénie (ou Eugénie) dans les nombreux articles que j’ai consacrés, en fait, à ma propre mise en crise et à sa perlaboration, dans le but de me rendre capable d’aider cette patiente. Et ce fut efficient. Elle est aujourd’hui sortie de ses états limites, dégagée de son angoisse de mort, complètement transformée, « new begining » aurait dit Balint. Je m’étais promis de ne pas seulement laisser une trace de la crise partagée mais de rendre aussi hommage à ma patiente. Il est donc possible de « guérir » d’une enfance et d’une adolescence traumatique générant de graves états limites ! Mais mes précédents articles, par exemple : « La psychanalyse à l’épreuve des états autodestructeurs » témoignent du chemin qu’analyste et patients doivent parcourir ensemble ![2] Dans mon expérience, l’état-limite a été un enfant hypersensible, vif, en quête d’amour, investissant beaucoup et très intelligent.

À partir du trauma d’accident ou de guerre

Le trauma d’accident ou de guerre fait « loupe » sur l’état traumatique, la plaie traumatique pourrait-on dire. Il nous rappelle que selon la formule de Michel Fain : « personne n’est à l’abri du malheur »

Les traumas de guerre sont des situations traumatiques extrêmes qui ont longtemps été déniées par la hiérarchie de l’armée. Les soldats se taisaient honteux : « je ne suis pas assez courageux, c’est de ma faute, j’ai échoué dans ma mission » etc… Le déni social diminuant, on s’est aperçu que tous les combattants étaient, plus ou moins, traumatisés. On retrouve la même culpabilité dans les traumas d’accident d’avion par exemple : les passagers survivants revivent sans fin l’accident, le jour ils ont des flashs hallucinatoires, la nuit des cauchemars récurrents avec hallucinations et se sentent coupables d’avoir survécu. On entend par exemple : « ça n’est pas moi qui aurait dû survivre, ma fille qui était avec moi est morte j’aurais dû lui laisser mon siège », où : « mon voisin de siège est mort, j’aurais dû l’extraire de la carlingue quand elle brulait, je n’ai pas réussi » etc…etc  Plus subtilement le père d’une famille entièrement survivante dit que l’accident a donné un nouveau sens à sa vie , « on m’a donné une nouvelle chance, une deuxième vie, je me dois de faire quelque chose pour les autres… (réparation sublimatoire, résilience) ».

La fin du monde physique et psychique

Un autre élément doit être pris en compte pour comprendre l’essence du trauma : quelque chose est arrivé qui n’aurait jamais dû se passer. L’humain est devenu inhumain : il donne la mort. Le corps a perdu sa forme, son enveloppe, emportant avec lui toute idée de narcissisme et de maintien de la vie. Dans les traumas de catastrophe naturelle, le monde physique lui-même se désintègre (tremblement de terre, inondations). Il règne un climat de fin du moi, du corps, du monde, qui fait basculer la vie dans la destructivité extrême. Cela ne devrait pas arriver, de façon à laisser l’homme vivre sa vie dans un environnement constant et sécurisant dans sa continuité, et maintenir sa destructivité interne à l’état de fantasme.

Le traumatisé état limite est aux prises avec des imagos parentales terrifiantes disqualifiantes, inhumaines, sans empathie, sans pitié, une « armée du bien » qui donne plus la mort que la vie.

Le « collapsus topique » de Claude Janin[3]

 Le monde, les autres, doivent survivre à nos souhaits et fantasme destructeurs. Un père, dont le fils en pleine crise œdipienne souhaite la mort ne doit pas mourir, fut-ce par accident, encore moins par suicide. Sinon il y a ce que mon collègue lyonnais Claude Janin nomme un « collapsus topique ». Du point de vue du moi, il y a réalisation d’un fantasme qui n’aurait à aucun prix dû être réalisé, un basculement dans le réel, une confusion entre dedans et dehors. Est-ce que c’est moi (le fils) est ce que c’est lui (le père), est-ce que c’est moi ou est-ce que c’est le monde ? Le trauma est-il dehors (hors de mon pouvoir) ou dedans, dans la marque qu’il a impactée en moi en confusion avec mes souhaits destructeurs, résultat de ma pensée magique ?

La reviviscence du trauma, qui va revenir sur un mode hallucinatoire (« Flash » diurnes, hallucinations nocturnes) redouble l’incertitude : est-ce dedans ou dehors est-ce moi ou pas moi ? L’hallucinatoire positif en effet implique une continuité ou une indistinction dedans-dehors, sujet-objet, représentation -perception (C.et S. Botella)

Le terme Collapsus est issu du latin et désigne un effondrement, le fait de tomber en ruine, de tomber ensemble. La topique est une « géographie » des espaces psychiques. Dans un collapsus topique le sujet ne sait plus quelle est la source de son excitation : dedans ou dehors, hors de lui ou en lui. Deux espaces se confondent il se produit un effondrement du sujet « collé » à son objet traumatique. Cet effondrement est psychotisant selon de multiples modalités, et avec divers degrés de gravité.

 S’il ne s’effondre pas dans un état psychotique avec tentative de reconstruction délirante, le traumatisé entre en état limite, il lutte contre le trauma, il lutte contre ses objets démiurgique. Il y a lutte entre réalité interne et externe, lutte pour rétablir une épreuve de réalité, pour distinguer les faits externes et l’impact hallucinatoire qu’ils ont eu sur le moi. Dans mon expérience clinique, les états limites sont des traumatisés. Et il va falloir les aider à faire cette distinction dedans/dehors, sujet-objet. Ils pourront ensuite à la façon d’une organisation névrotique construire leur réalité psychique hors collapsus, hors empiétement, la patiente que j’ai évoquée en porte témoignage.

Appropriation culpabilisante, emprise démiurgique sur l’objet.

Notons que l’état traumatique implique après coup une appropriation culpabilisante de l’évènement : c’est de ma faute, c’est moi qui.. ! Des rescapés des camps de la mort se sont donné la mort. Les forces spéciales américaine, les Navy Seals, les Rangers, qui sont des troupes de choc ont eu en 2012 plus de morts par suicide qu’au combat. Les suicides ayant lieu de retour du front dans leur famille en état de Stress post traumatique. Il y a donc retour autodestructeur sur soi de la destructivité qu’on en ait été acteur ou victime ! Robert Antelme en fera sa vision de l’espoir, Nazis et Prisonnier des camps sont de la même espèce humaine ; il dit en substance : nous étions comme eux de la même espèce humaine et ça ils ne pouvaient pas nous l’enlever ! La pensée du « comme eux » qui caractérise l’espèce humaine est évidemment à double tranchant puisque c’est se reconnaitre aussi soi-même potentiellement Nazi !

Notons ici, avec la figure du Nazi, une autre dimension du trauma : la tentative de disqualification par un objet en position d’emprise totale sur un sujet : tu ne vaux rien et tu n’es rien, tu n’es pas un homme, tu es « désespècé » aurait peut-être dit Anzieu, tu n’existe pas en tant que sujet, tu es ma chose et je fais ce que je veux de toi… Là encore la parenté avec l’état limite est frappante il a été l’enfant terrorisé de parents disqualifiants, « mon père c’est l’Ubris » me disait Iphigénie, elle se vivait comme une marionnette sous l’emprise totale de son père qui en tirait les fils, elle était aux prises avec l’inhumanité de l’humain. Elle a pu finalement, une dizaine d’années plus tard, affronter son père, lui dire le mal qu’il lui a fait, et qu’il lui arrive encore de lui faire, lui dire aussi son amour et recevoir le sien. « Je suis guérie ! » m’annonça-t-elle alors, et c’était vrai, le travail analytique pu se terminer !

Une autre chose mérite d’être soulignée, l’évènement traumatique ou la répétition d’événements traumatiques qui se cumulent, ne peuvent pas être refoulés et devenir du passé. Le pare-excitation ayant été « enfoncé » le monde du dehors est entré au-dedans et s’y est incrusté, psychiquement et parfois réellement (blessures physiques).

L’évènement traumatique ne parvient pas à entrer dans la catégorie de l’après coup, il est toujours actuel, il génère une névrose actuelle, le trauma surliés par l’hallucinatoire positif devient un éternel présent.

Théorie pulsionnelle hallucinatoire et traumatisme

Je vous donne quelques éléments de ma théorie de l’hallucinatoire qui dialectise l’hallucinatoire positif et négatif pour que vous me compreniez. Je m’explique : l’hallucinatoire positif de liaison fait partie, pour moi, de la pulsion de vie freudienne et l’hallucinatoire négatif déliant, effaçant, fonctionnant en entropie, de la pulsion de mort. Quand ces deux pulsions sont organisées et intriquées l’hallucinatoire positif se réduit à un « quantum » qui donne une présence variable aux figurations, quand à l’hallucinatoire négatif il devient limitant, contenant, pare-excitant, il fait écran.

Quand il y a trauma, les deux pulsions cessent d’être intriquées. L’hallucinatoire positif désintriqué produit de la surliaison (par exemple flashs hallucinatoires, hallucinations nocturnes…) L’hallucinatoire négatif désintriqué, quant à lui, n’est plus contenant, pare-excitant, il ne remplit plus sa fonction d’écran psychique : les limites du moi sont pulvérisées enfoncées détruites, et l’hallucinatoire négatif redevient entropique, effaçant, destructeur. L’hallucinatoire positif et négatif cessent alors d’être au service du principe de plaisir. « Le principe de liaison prime le principe de plaisir » affirmait fermement André Green.

Différents destins du traumatique

Dans le fonctionnement traumatique, dans la vie traumatique, l’élément traumatique va soit subir un régime de surliaison hallucinatoire et positif, il revient sans cesse -il s’agit là du trauma avéré en positif- ou alors il va subir un régime de déliaison et d’effacement hallucinatoire et négatif, les représentations du trauma semblent avoir disparue c’est le trauma « froid », forclos, qui va amener à des états psychotiques blancs, véritables mutilations du moi par clivage/effacement, ou encore à des somatisations, ou encore à des répétitions en « aveugle ».

Si le trauma s’installe en négatif, il crée une mémoire amnésique, il disparait, produit un blanc, un vide, à la place de l’insupportable, mais l’inconscient tire les fils du comportement d’un tel individu dont la vie s’organise alors autour de ce trou, qui doit à toute fin, être comblé ou évité.

 Le patient traumatisé de Claude Balier : François. Son fonctionnement hallucinatoire, dans l’hallucinatoire de transfert, lors d’un processus thérapeutique [4]

Je vais donner un exemple que j’emprunte à Claude Balier d’un trauma forclos, blanchi, que le patient répète «  en aveugle », et de son rapport à l’hallucinatoire dans un processus thérapeutique. François est un jeune homme soigné alors qu’il purge une peine de prison pour avoir tenté de sodomiser des petits garçons, mais il n’a d’abord aucun souvenir d’avoir été lui-même sodomisé répétitivement par son père ! Le souvenir du trauma cumulatif : les sodomies par le père, va revenir pendant la thérapie, et lui permettra de cesser de tenter de sodomiser chez un autre celui qu’il était à l’époque : un petit garçon !

 François a été soumis dès l’enfance à des traumas dans un milieu frustre, par un père alcoolique violentant sexuellement toute sa famille. En thérapie avec Claude Balier en face à face, il va retrouver sur un mode hallucinatoire le visage de son père en superposition avec celui de Balier et la scène de la sodomie par le père. L’hallucinatoire positif va faire réapparaitre le trauma à la suite d’un frayage « en roue libre » psychotisant, mais qui va permettre de traverser les topiques et de sortir le souvenir de sa forclusion.

Le criminel cherchait inconsciemment dans son acte à retrouver sa propre expérience qui était forclose, le patient va en retrouver le souvenir dans, nous dit Balier : une “fantasmagorie onirique”. Pendant la thérapie, après avoir dormi et rêvé, François ne peut reprendre pied dans le monde: Balier nous dit “Après le réveil, la réalité est imprégnée, déformée, par les affects et les images du rêve”. François écrit: “je deviens fou, j’ai la tête qui va éclater. Même à la radio, il y a des voix de chanteur qui me font peur et me donnent des frissons. C’est horrible”. Dès lors une tentative d’automutilation est chargée de modifier la réalité et de se recentrer sur le corps vécu pour faire cesser une menace psychotique. François a l’impression qu’il a quelque chose dans le ventre qui le menace, au comble de l’angoisse dans sa cellule il se coupe le bras. En voyant couler le sang il est soulagé: il pense que le monstre qu’il avait en lui est en train de sortir. Ce monstre en lui c’est son père sodomite forclos mais il ne le sait pas encore!

Petit à petit les cauchemars vont se rapprocher de ses pensées concernant son père, jusqu’à lui permettre de retrouver au contact de Balier la scène de la sodomie par le père.

On pourrait tracer ce schéma du destin du trauma chez François

– François, en réaction aux sodomies de son père, produit un blanc hallucinatoire et négatif qui efface le trauma qui devient forclos, et il s’identifie à son père-agresseur. Avec la puberté l’excitation sadomasochiste est réactivée. Il y a, dans l’agir, un retournement pulsionnel passif-actif par la répétition du trauma en aveugle : il tente de sodomiser des petits garçons.

– Dans la thérapie avec Balier, le face à face thérapeutique dans l’hallucinatoire de transfert, crée des liaisons qui vont inverser l’hallucinatoire négatif en excès en hallucinatoire positif désintriqué, désorganisé.

– L’hallucinatoire positif de surliaison désorganisé libéré, génère un micro état psychotique qui traverse les topiques et fraye ainsi un chemin vers le souvenir traumatique et le dégage de sa forclusion.

– Il y a retour de la figuration du trauma en un face à face avec le thérapeute et en « superposition » hallucinatoire avec lui dans ce que je nomme « l’hallucinatoire de transfert ». Le patient « voit » le visage de son père superposé au visage de Balier et peut enfin « l’affronter ».

– Enfin, l’hallucinatoire, positif et négatif, se réorganise, se réintrique, la « matrice énergétique » est rétablie, les états psychotiques cessent et la répétition en aveugle aussi.

Claude Balier lors d’un échange personnel m’a confié que ce patient n’avait pas récidivé, c’est donc une véritable réussite thérapeutique de son hôpital de jour en prison.

Soulignons l’intensité du transfert sur la situation de soin. Remarquons la parenté et les différences avec les états limites, qui eux ne procèdent pas par forclusion, ils ne répètent pas en aveugle le trauma mais luttent contre sans fin. Mais leur vie est elle aussi saturée de « mauvaiseté », et ils revivent en analyse une répétition transférentielle presque sans atténuation. Ils revivent avec nous leur trauma et nous semblons en être la source. Face à un trauma créé par des parents, l’état limite se bat pour ne pas succomber, il maintient à vif le trauma, en une sorte de névrose actuelle dans un véritable champ de bataille en lui et hors de lui saturé d’angoisse portant le risque de mort de son moi.

Le patient de Balier répète en aveugle, il fait subir à autrui ce qu’il a subi dans un retournement pulsionnel passif-actif qui permet au moi un triomphe illusoire. Cette façon de faire subir à autrui ce qui nous a fait souffrir est en fait assez répandue, puisqu’il suffit d’un retournement pulsionnel passif-actif pour y parvenir, sans mettre à jour le trauma qui reste forclos. Or le retournement pulsionnel passif actif fait partie des tout premiers modes d’organisation pulsionnels selon Freud.

Remarquons aussi la parenté avec ce que Green nomme les « états critiques du moi » avec leurs deux solutions extrêmes : dépression ou délire. Le patient limite ne délire pas mais craint de s’effondrer, le patient de Balier en thérapie est au bord du délire, mais Balier parle de « fantasmagorie onirique » et non pas de délire. Dans tous ces cas la personne est en régime de survie.

Mon grand-père qui avait combattu à Verdun, après la fin de la guerre de 14-18, la nuit, se réveillait souvent en hurlant, saisissait ma grand-mère en criant « les boches, les boches » ! Ma mère, ses sœurs, apeurées accourraient. Il ne délirait pas, il revoyait en rêve sur un mode hallucinatoire des « boches » qui attaquaient sa tranchée par surprise la nuit. Ici on ne saurait parler de délire mais d’hallucinations de choses vraies !

Comme chez François le réveil ne parvient pas toujours à mettre fin à l’effroi halluciné en rêve, l’épreuve de réalité ne se rétablit pas toujours et pas tout de suite. La pensée primaire, la pensée magique à forte charge hallucinatoire règne à nouveau en maître.

Toutes ces personnes sont contraintes, pour chercher de l’aide de passer par la constitution dans la thérapie analytique (ou dans la vie : mon grand-père qui agresse sa femme aimée prise pour un boche!) d’une névrose traumatique de transfert.

Traumas d’enfance

Voyons maintenant, selon moi, quelles seraient les thèmes, les arrières plans d’éléments souvent traumatiques de l’enfance et de l’adolescence. Je laisse de côté le bébé, d’autres plus compétents en parleront.

La vitalité de l’enfant en bonne santé est extraordinaire, c’est de la pulsion de vie à l’état pur. La vitalité du petit homme, sans souci pour l’objet, ne doit pas être confondue avec de l’agressivité, elle est bien du côté de l’Éros, j’oserais dire de l’Amour.

 Le moi redoute de disparaitre dès qu’il commence à se former, mais il est contraint de vivre cette disparition de façon transitoire ne serait-ce que dans l’endormissement. Plus le moi se construit plus il a peur de s’effondrer. La dépression à tout âge qui donne le sentiment de la ruine des objets aimés et du moi est sans doute ce que le moi redoute le plus : affects de tristesse, chagrins sans fin, mélancolie qui tire vers l’arrière, vers le néant des origines.

L’enfant vit grâce à la « couverture » parentale, couverture dans tous les sens du terme : chaleur affective, limite, enveloppement protecteur, toit protecteur, veille permanente pour le secourir, et intervention rapide en cas de détresse ! Une des données qui me frappe chez l’enfant en période de latence c’est la lutte de la pensée magique, (ou dit autrement : pensée animique) et de la pensée rationnelle. La pensée magique a bien des mérites puisqu’elle permet de maintenir l’illusion d’un pouvoir mégalomaniaque, tout puissant sur le monde et les objets. Par exemple une patiente adulte se souvient : « petite, tant que je pensais à ma mère je savais qu’elle ne serait pas triste et qu’elle ne mourrait pas ». Il lui suffisait de penser à sa mère -qui était déprimée- de faire quelques rituels et elle protégeait sa mère «  à distance ». L’enfant peut donc souhaiter conserver cette pensée, mais d’un autre côté la pensée magique ne permet pas d’être rassuré par une épreuve de réalité, elle ouvre à tous les effrois. Les adultes font souvent croire des horreurs à l’enfant et il est facilement terrorisé. Le régime de la terreur est un régime traumatique. Les états limites, qui ont été des enfants hypersensibles, ont vécu dans l’effroi du monde et au moins d’un objet démiurgique qui leur semblait avoir vie et mort sur eux au lieu de les protéger.

En écrivant ces lignes, il m’est revenu un moment de terreur personnel alors que j’étais déjà un grand enfant. J’avais lu en passant dans la rue, sur un journal situé sur un présentoir chez le marchand, un titre : « Aujourd’hui, la fin du monde ! » c’était certainement, une énième version des prédictions de Nostradamus ! Mais incapable de rationaliser, une angoisse de mort s’installa en moi : mes chers parents et moi allaient disparaitre tout allait disparaitre…Notez la parenté avec le trauma de catastrophe. Le soir venu, une fois couché, la lumière éteinte, privé de perceptions, mon activité projective flamba, le souvenir du titre me revint, je finis par appeler à l’aide mes parents. Ma mère se leva et vint me secourir, elle trouva les mots pour me rassurer : je pouvais dormir sans crainte, c’était des bobards, le monde allait continuer à exister, et nous nous retrouverons tous demain matin.

Dans mon analyse personnelle en ré-évoquant ce souvenir je me suis demandé si un autre élément ne se collapsait pas à ma terreur. Nous étions en vacances et je dormais dans la même grande pièce que mes parents. N’avais-je pas entendu le soir, la nuit, des bruits inquiétants, mes parents étaient jeunes et toujours amoureux ; peut-être attendaient-ils que je dorme pour s’aimer ? La scène primitive est perçue comme une énigme par l’enfant et les bruits qu’elle produit plus souvent ressentis comme des bruits de souffrance ou de lutte que de jouissance, seul l’état d’adolescence permettra de faire la différence. On voit alors la double source de l’état traumatique avec angoisse de mort : la scène primitive énigmatique générée par mes parents d’un côté, la pensée de la fin du monde de l’autre, il se produit un collapsus l’un est assimilé à l’autre et mon effondrement menace, à la faveur du noir l’activité projective redouble et la terreur l’emporte. Dans ce cas précis l’intervention de ma mère et sa capacité de rêverie ont désamorcé la terreur et il n’y eut pas de trauma, mais, à mon âge je m’en souviens encore néanmoins.

Confronté aux terreurs enfantines d’endormissement certains parents refusent d’intervenir : ils disent « c’est de la comédie ! » et laissent l’enfant agoniser le soir répétitivement, pendant des jours, des semaines, des mois. Dans la nuit noire, l’enfant enfermé dans son lit, sans représentations psychiques, sans images mentales, s’accroche alors à son corps propre comme seul objet : battement du cœur, respiration, sensations digestives etc. Ces sensations, nous les retrouverons à l’âge adulte dans les symptômes que le même enfant, devenu notre patient trentenaire, a vu soudain éclore et le déborder: tachycardie, étouffement, douleur au ventre sur fond d’angoisse de mort imminente, terreur des espaces clos dont on ne peut sortir (le lit du bébé impuissant) attaques de panique « insensées » dit la psychiatrie. Il faut du temps pour apaiser ces états, qui ont un sens, cela se soigne grâce à notre capacité de rêverie, dans l’après-coup. Ce sont des thérapies analytiques qui nécessitent beaucoup de capacité de construction chez l’analyste! Ces patients-là dont le moi s’est construit prématurément, et qui ont très vite été indépendants, sont des traumatisés dans l’après-coup de l’enfance et de l’adolescence et ils vivent dès lors dans le régime de la névrose actuelle, ils ont l’impression de ne pas pouvoir penser ! Une de ces patientes me dit joignant le geste à la parole : « quand ma mère me parle ça passe par l’oreille  et ça va directement là (dans le corps sous forme de douleur) » Au fur et à mesure que les symptômes somatiques, véritables resomatisations de l’affect s’apaisent, ces patients développent des capacités à penser importantes qui étaient restées bloquées dans leur développement prématuré. Il faut comprendre que quand il y a resomatisation de l’affect le sens émotionnel est perdu, le symptôme semble alors insensé, le sens émotionnel est à reconstruire dans le travail analytique en face à face.

Traumas d’adolescence

Voyons maintenant en quelques mots ce qu’il en est de l’adolescent.

L’adolescence n’est pas une simple crise. La puberté impose une mutation, une métamorphose, avec débordement de l’excitation, érotique et destructrice, sans préparation, donc inéluctablement traumatique ; elle contraint, impose, que ses réquisits, son programme, soient menés à bien, même s’il faut toute la vie pour cela. Tout ne peut pas se perlaborer dans notre tête, l’expérimentation par l’action est nécessaire :  première masturbation, premier orgasme, première éjaculation, premier baiser, premiers attouchements, premier rapport sexuel etc…puis première grossesse et première paternité ! La sexualisation massive imposée par la puberté change le monde objectal, il devient l’objet d’excitation et de désir, la « couverture » parentale prend un sens incestueux et doit disparaitre. Le roi est nu ! « Qu’est-ce que ça veut dire ? » se demande l’adolescent à propos des transformations corporelles qui le modifient, « qu’est-ce que je vais en faire ? » « Qui suis-je ? » « Qui vais-je aimer ? » et est-ce qu’on peut m’aimer tel que je me vois maintenant. Je voudrais le rappeler : l’espoir d’aimer et d’être aimé est la condition sine qua non pour que la mutation adolescente puisse s’accomplir. L’espoir est une clef, il place devant l’adolescent, dans le futur et en attente, l’espoir des retrouvailles hallucinatoires avec l’objet à jamais perdu de la satisfaction qui est bien pourtant derrière lui ! Un jour mon prince ou ma princesse viendra, mais il sera en chair et en os, ni prince ni princesse et j’aurais avec lui ou elle un commerce sexuel satisfaisant mais je l’aimerai aussi d’idéal (d’un idéal modifié qui ne sera plus celui de l’enfance ) et de tendresse (d’une tendresse modifiée qui ne sera plus la tendresse primaire, mais le fruit de la position dépressive).[5]

Plus banalement l’adolescent se dit sans le dire : l’excitation est en moi, mais ce sont les objets au dehors qui m’excitent. L’excitation est-elle dedans ou dehors ? Le risque de Collapsus est bien réel. Il faut donc que l’adolescent puisse commencer à distinguer ce qui vient de lui et ce qui vient de l’autre. Or, dans de nombreuses configurations psychiques rencontrées en institution, ça n’a rien d’évident ! L’adolescent va aller vers de nouvelles quêtes objectales et sera devant la nécessité de s’approprier son enfance pour pouvoir dire : « Moi ». Nécessité de se faire l’agent de ce à quoi on a été assujetti dans l’enfance, appropriation subjectivante, processus de subjectivation dit Raymond Cahn .

Ces transformations traumatiques portées par l’excitation débordante de la sexualité génitale que chaque être humain vit comme une première ne s’apaiseront que par la prise de conscience de sa banalité : « tout le monde doit vivre ça » et par l’émergence d’un nouveau régime d’idéal plus tempéré, qui suppose un lent travail de deuil des objets merveilleux de l’enfance. La sexualité génitale qui, d’abord, fait peur et semble être la folle du logis va s’avérer être le plus puissant facteur de liaison objectal dans le maximum de différence : la différence des sexes ; mais il faudra du temps pour que cela advienne, et dans les névroses cela n’advient pas toujours. Un amour heureux peut tout guérir de la souffrance adolescente mais faut-il pouvoir en construire les réquisits en soi et le trouver dans le monde !

 Notons que la « guérison » des états limites après un long travail analytique à l’âge adulte va leur donner la possibilité d’aimer et d’être aimé et de fonder une famille heureuse. Contrairement aux névrosés qui ont peur de leurs pulsions, dans les états limite adolescents la sexualité génitale ne fait pas peur, le danger vient du dehors, des objets, pas du dedans pulsionnel.

Pour les états limite l’avenir est porteur non pas d’espoir mais de catastrophe. J’y vois la preuve que l’espoir est une construction et que si notre moi n’éprouve pas ce que vivent les états limites c’est qu’il vit dans une aire d’illusion qu’il a construit et qui lui rend la vie supportable. Le moi ne peut pas vivre sans espoir et sans aire d’illusion. Le trauma casse l’espoir et rompt l’aire d’illusion du maintien et de la continuité de la vie.

Quant à la destructivité, si elle avait dans l’enfance la forme du risque de mort du moi, elle prend à l’adolescence le risque du meurtre des objets d’amour et, par retournement, de soi-même. C’est le temps des risques psychiques maximum : mouvement mélancolique, tentative de suicide, anorexie, dissociations psychotiques etc…C’est le temps des accidents, de la tentation des drogues, des risques violents.  Sur l’adolescence, je suis totalement winicottien : la survivance de l’objet à la fois dedans et dehors à la destructivité fantasmée et réelle de l’adolescent est un réquisit d’une adolescence possible. Pour moi, l’exemple princeps de l’adolescence impossible pour un garçon c’est le suicide du père en pleine réactivation oedipienne à d’adolescence, et le symétrique pour la fille, c’est-à-dire le suicide de la mère.

Les traumas de désinvestissement

Ce sont des traumas par absence, par manque, par retrait, par désinvestissement qui se répètent une partie de la vie. Le modèle en est « la mère morte », la mère « occupée ailleurs » d’André Green. Dans son modèle princeps la mère désinvestit un enfant (elle devient morte pour lui) et surinvestit une autre enfant souvent malade, mais beaucoup d’autres situations peuvent avoir les mêmes effets. J’ai et j’ai eu beaucoup de patients, surtout des femmes, qui vivent de ce fait des souffrances narcissiques sans fond. Pour ces femmes le miroir maternel primaire et aussi secondaire disparait ou se vide, elles se sentent « effacées », ne peuvent plus s’y re-trouver, s’y re-connaitre : le miroir psychique est vide, c’est le néant. Parfois ça n’est pas le néant mais la mère est dite  « insaisissable », elle ne peut être tenue dans les bras dans l’amour ou atteinte par les coups dans la haine, elle est lisse, se dérobe. Ou encore le miroir est égarant, déformant, c’est le règne de l’incohérence, de la distorsion, de la disqualification . Cela donne des transferts d’égarement caractéristiques… qui égarent parfois l’analyste !

L’apport d’André Green pour comprendre cette large gamme de traumas négatifs est extrêmement précieux, je vous y renvoie.

Il va sans dire que ces patientes ont besoin d’une « présence sensible » d’un psychanalyste capable de faire face au retour permanent d’un transfert maternel négatif et de le perlaborer. Il s’agit de remettre en route le négatif pour le faire travailler.

L’appétence à la destructivité : un procédé antitraumatique ?

A noter l’appétence de tout un chacun pour le récit de faits divers ou la vision des catastrophes sur l’écran pare-excitant de la télévision qui tend à représenter comme extérieur à soi des éléments traumatiques : visions répétées en boucle de l’attentat du 11 septembre, crime, accident d’avion etc… Comme les angoissants contes de fée pour les enfants, le fait divers apporte au moi une préparation « antitraumatique » au trauma qu’il pourrait avoir à subir et il maintient le traumatique au « dehors », en évitant le collapsus, dans un système de représentation, sur un écran physique et psychique. Mais cette appétence aux représentations traumatiques suggère aussi qu’en tout être humain se cachent une destructivité et une autodestructivité qui est soulagée par sa représentation au dehors. C’est peut-être aussi parce que le moi a été hanté par la crainte de son propre anéantissement pendant l’enfance et l’adolescence que le traumatique représenté (polar, films de guerre ou de catastrophe, vampires, histoires de revenant…) a cette fonction antitraumatique : « j’y ai échappé, je suis très fort, ça ne m’arrivera pas ! » se dit naïvement le moi, qui ne veut pas admettre qu’il n’est pas à l’abri du malheur !

Un ami me dit qu’il dort mieux si, le soir, il voit à la télévision un polar bien sanglant, que s’il regarde une comédie !

Deux pensées pour conclure

La question du trauma permet de mieux penser le problème de l’aliénation qui parcourt mon propos ; c’est un enjeu important un enjeu clef auquel renvoie en positif le concept de subjectivation. La psychanalyse doit impérativement aboutir à une désaliénation des patients. Ma patiente Iphigénie tout en me disant que je lui ai « sauvé la vie » (ce qui est vrai !) a réussi à se désaliéner de moi, elle a acquis une formidable liberté de penser et de faire, ça n’était pourtant pas simple pour elle !

Ma deuxième pensée concerne la technique analytique. Le patient qui vit sous un régime traumatique, positif ou négatif, a besoin que son analyste l’aide à identifier, décrire, circonscrire le trauma. Il a besoin d’un travail qui remette au dehors en en identifiant la source, les éléments traumatiques qui se sont « incrustés » dans la psyché du patient. Il y a donc là un travail en « Outsight » ou l’activité projective du patient replace au dehors ce qui n’appartient au moi que par effraction. Une fois que ce travail de séparation dedans/ dehors, sujets/objets est engagé le patient peut commencer à reprendre en lui ce qui est supportable, détoxifié par le travail analytique en commun pour en faire du Moi. Si on ne procède pas ainsi on se fait complice du collapsus et on fait porter au patient tout le poids culpabilisant de la situation pathogène. Une patiente traumatisée à qui je faisais remarquer que c’était aussi en elle que… selon une façon bien classique d’interroger sa réalité psychique s’écria : « mais vous ne vous rendez pas compte : si c’est en moi, alors c’est que je suis folle et que ça ne changera jamais ! », ce jour-là je l’avais désespérée !

Avec ces patients on va donc travailler dans un lent mouvement dialectique entre outsight et insight, réalité du dehors et réalité du dedans, leur réalité psychique étant à construire, ou à reconstruire.

C’est sur cet avertissement clinique que je souhaite conclure, en espérant que les jeunes générations sauront s’en saisir et en comprendre le sens, sans pour autant tourner le dos aux grands principes classiques de la psychanalyse, qui, une fois bien intégrés, gardent toute leur valeur.

 Dans un monde psychanalytique idéal chaque patient devrait pouvoir trouver un cadre ajusté et un travail du psychanalyste non moins ajusté. L’analysant est aussi notre patient, un travail analytique se fait à deux ! Penser un perpétuel ajustement c’est le défi que doit relever la psychanalyse contemporaine.

Deux notes en complément

Trauma et position réceptive passive.

Le régime de fonctionnement traumatique ne permet pas de constituer en symétrie de la position projective-active, une position réceptive passive. La passivité introjective est trop dangereuse, elle semble laisser la porte ouverte aux traumas. La vie de ces personnes se construit uniquement dans la progrédience, la régrédience n’y pas de place, or selon Michel Fain : « L’alternance de mouvements de progrédience et de régrédience est garante de la vie psychique et somatique » et selon moi garante aussi de tout processus de soin. On devine que là encore les thérapies analytiques ne vont pas être simples, elles vont devoir se dérouler sur le modèle de celles des adolescents essentiellement sur le mode progrédient, en face à face, parfois de façon intensive, parfois à une séance par semaine et parfois encore par intermittence. L’empathie, « l’hystérie primaire » (Michel Fain) générée par l’analyste, sa capacité de rêverie remplaçant la régrédience pour engager une dynamique du changement chez le patient.

Si la position réceptive passive est si importante c’est que c’est elle qui règle les modalités d’une introjection dans le moi enrichissante, non traumatique, basées sur la satisfaction. Soulignons que la satisfaction dans les deux sexes est toujours passivisante. Dans la position réceptive passive, le retour au calme après l’excitation se fait sur le mode autoérotique et non sur le mode autocalmant. Autrement dit le calme est soit le fruit d’une acmé dont découle une apaisante satisfaction, qui permet une introjection de l’expérience, autoprotectrice du moi, ou au contraire le fruit d’un retour au calme par épuisement par le biais d’une « défonce » du moi (autocalmante). G. Szwec a intitulé son livre sur les procédés autocalmants : « Les galériens volontaires », tout un programme, et sans doute une partie de l’humanité !

Les psychosomaticiens de l’Ipsos ont mis en évidence la domination des conduites autocalmantes (M.Fain, C.Smadja, G.Szwec) sur les autoérotismes dans les troubles psychosomatiques, ils se sont intéressés à la névrose actuelle, mais je pense que ces questions débordent la psychosomatique.

Trauma et Prématuration du moi.

Michel Fain a fait l’hypothèse que, faute d’un environnement faste, le moi pourrait naitre de façon prématuré. La complexification de l’organisation défensive du moi s’en trouve réduite au minimum vital. Une fois adultes ces patients semblent avoir échappé aux traumas ils se sont donné très vite les moyens d’y faire face mais les défenses du moi demeurent drastiques. Par exemple : constante opposition phallique /châtrée, jugements en « up or down », pour auto-ériger le moi, et rabaisser l’objet. Le narcissisme phallique et surtout la « perversion narcissique » (Racamier) visent, faute d’avoir pu constituer un narcissisme primaire et secondaire satisfaisant, à se nourrir du narcissisme des autres. Dans les cas de figure les plus destructeurs, certains parents « pervers narcissiques » laissent sur leur chemin leur enfant comme des coquilles vides. C’est un « narcissisme de comportement » dit Michel Fain, il n’est pas intégré. Là encore chez ces personnes au moi nés trop vite, si elles viennent chercher du secours la position réceptive-passive est très difficile, et c’est dans les avancées de l’analyse que les traumas reviennent et les trouvent démunis de défenses ad-hoc.



[1] Citation complète qui préfigure la notion de plasticité cérébrale: « Le cerveau est un organe virtuel, en voie continuelle de développement avec des groupes de cellules toujours disponibles » Notes conservées au fond Charcot BUPMC-Hôpital de la Salpêtrière

[2] Revue Française de Psychosomatique 32/2007

[3] Claude Janin, « Figures et destins du traumatisme » PUF 1996 ( en réédition)

[4] Claude Balier « Psychanalyse des comportements violents »2006; « La violence en Abyme »2005 PUF

[5] C.f. mon récent article de la revue Adolescence. « L’espoir et l’idéal », 2014, 32,1,151-164

Publié le 12.01.2015.

La chose, un reste inassimilable

Conférence du 18 décembre 2014

Françoise Coblence

La chose, un reste inassimilable

Qu’est-ce que « la chose » et en quoi a-t-elle à voir avec le traumatisme ?

1. La chose : Freud et Lacan

Dans les années 1959-1960, il revient à Lacan (Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse) d’avoir isolé « la chose » (Das Ding) dans sa lecture de l’Esquisse (ou Projet de psychologie = manuscrit écrit en 1895 dans le feu de la correspondance passionnée avec Fliess et jamais publié par Freud, mais riche de pistes passionnantes dont certaines ne seront jamais vraiment reprises).

Pour parler de « chose », deux mots en allemand : das Ding et die Sache.

Freud emploie en général Sache notamment dans l’expression « représentation de chose » (Sachvorstellung), liée (et opposée) à la représentation de mot (Wortvorstellung). Depuis son texte sur la Conception des aphasies (1891) jusqu’au Moi et le ça (1923) en passant par les textes de la Métapsychologie de 1915, Freud conçoit la représentation de chose comme un investissement (ou réinvestissement) des traces mnésiques dérivées des choses (des objets) alors que la représentation de mot englobe l’image sonore du mot et l’image visuelle de la chose. La représentation de mot est sur le trajet de la prise de conscience ; la représentation inconsciente est la seule représentation de chose. Mais on reste ici dans le domaine de la représentation, cad que la chose est posée devant (vor-stellt).

L’emploi de das Ding dans l’Esquisse :

Freud introduit « la chose » pour nommer ce qui dans le complexe perceptif est la partie incompréhensible, inassimilable et qui échappe au jugement.

« Au commencement des processus de pensée dérivés, il y a la formation du jugement à laquelle le moi parvient par une découverte faite dans son organisation, la coïncidence partielle entre les investissements de perception et les informations venues du corps. C’est ainsi que les complexes de perception se séparent en une partie constante, incomprise, la chose, et une partie changeante, compréhensible, la propriété ou le mouvement de la chose » (Esquisse, Puf, 2006, p. 688)

De la chose, on ne sait rien. On ne connaît d’elle que ses propriétés (qui changent), son mouvement. Ou, pour le dire autrement, la réalité est complexe et hétérogène, pour une part accessible au moi, pour une autre part inaccessible. Ce qui est accessible, ce sont les propriétés que le moi a  déjà expérimentées, les qualités de l’objet : il est chaud, doux, etc ; mais le substrat de ces propriétés, ce que la chose serait « en elle-même », le noyau, est inaccessible.

Quel est l’enjeu de cette dissociation ? Nous sommes, pour l’enfant de l’Esquisse – et dans la problématique du développement du moi- au moment de la formation du jugement. Freud reviendra sur les fonctions du jugement en 1925 dans La négation (Die Verneinung).

Juger c’est :

– attribuer (ou pas) une propriété à une chose (= jugement d’attribution), par exemple savoir si une chose est bonne ou nuisible, si on peut la recevoir (l’introduire en moi, la manger) ou l’expulser, la cracher;

– c’est attribuer (ou pas) l’existence d’une représentation dans la réalité (= jugement d’existence) : une chose (ein Ding) présente dans le moi existe-t-elle aussi au dehors, cad peut-elle être retrouvée dans la perception ? c’est toute la question de l’objet de la satisfaction hallucinatoire qui est posée ici. Le jugement est chargé de reconnaître l’objet (objet perdu de la satisfaction). Or comment re-connaître ce qui, par essence, échappe à la compréhension et à la connaissance ?

On peut être surpris et trouver paradoxal que ce soit le constant qui soit incompréhensible et le changeant qui soit compréhensible. Mais au fond c’est assez logique : nous comprenons et percevons ce qui change justement parce que cela change, par comparaison, en prenant conscience des variations. L’opaque est dans le semblable, dans ce qui ne change pas.

Mais, si l’on suit l’Esquisse, il faut ajouter que la part compréhensible n’est pas d’origine ; elle ne le devient que lorsque les expériences corporelles, les sensations, les images de mouvement propres au sujet sont présentes pour le moi. L’incompréhension dépasse donc largement le noyau de la chose : elle concerne également les propriétés, ou elle les a d’abord concernée. Freud écrit : « tant que les expériences corporelles font défaut, la partie variable du complexe de perception reste incomprise, c.-à.-d qu’elle peut être reproduite, mais qu’elle n’indique pas de direction pour d’autres voies de pensée. C’est ainsi par ex., que toutes les expériences sexuelles ne peuvent manifester aucun effet (…) tant que l’individu ne connaît pas de sensation sexuelle, c.-à.-d en général jusqu’au début de la puberté » (Freud, Esquisse, p. 641, mes italiques). L’opacité ne concerne donc pas seulement la chose. Elle est à la fois plus importante, mais également du même coup plus mouvante – je dirai plus dynamisante -, car nous tenons peut-être là, au sein de cet incompris, une part commune à la chose et à ses propriétés, donc une voie d’accès (partiel, indirect, incomplet, etc) à la chose.

Lacan comprend « la chose » comme l’élément qui reste étranger au sujet (l’enfant de l’Esquisse) dans l’expérience qu’il fait de l’autre semblable, le Nebenmensch si important dans l’Esquisse, celui au contact duquel l’être humain apprend à reconnaître (p. 639). L’objet recherché, l’objet de la satisfaction est toujours déjà perdu comme tel. Il ne sera jamais retrouvé (Lacan, p. 65). On le retrouve tout au plus comme regret. Ce n’est pas lui que l’on retrouve, mais ses coordonnées de plaisir, l’état de souhait et d’attente, la quête, la tension. Au fond, ce n’est pas un objet de la perception mais un objet de la satisfaction hallucinatoire, ce qui constitue notre horizon d’attente et d’attention (Lacan, p. 66). Lacan peut donc dire tout aussi bien que nous qualifions cet objet de perdu car il s’agit de le retrouver. Mais l’objet n’a jamais été perdu, quoiqu’il s’agisse essentiellement de le retrouver (Lacan, p. 72). Toujours perdu ou jamais perdu, jamais retrouvé mais toujours recherché : c’est la quête qui nous constitue, non l’existence de cet objet. Sara et César Botella (La figurabilité psychique, 2001) formulent cette contradiction par une formule saisissante : l’objet est « seulement dedans-aussi dehors ». Ils entendent par là que pour une pensée qu’ils nomment « animique » (au sens où représentations, perceptions et motricité y sont équivalents), par exemple l’hallucination du rêve qui est à la fois pensée et perception, pour cette pensée animique donc, l’objet est perçu « seulement en moi ». Dans un second temps, avec l’épreuve de réalité, l’objet est perçu « aussi dehors », l’objet étant ainsi retrouvé au dehors.

A cette structure paradoxale de l’objet (dedans/dehors, retrouvé/jamais perdu), il faut ajouter qu’il n’est jamais totalement connu. On connaîtra un objet extérieur (un sein par ex, le sein de la mère) qui ne sera jamais l’objet de la satisfaction hallucinatoire. Sara Botella comprend donc  « la chose » comme « la part hallucinatoire de la perception, ce vers quoi tend la pulsion par la voie la plus immédiate de l’hallucination, un objet – ou une part de fraction de chaque perception- à jamais inaccessible au moi  et inassimilable par lui ». Mais elle insiste sur une différence avec Lacan qui me paraît essentielle : ce que nous cherchons à trouver/retrouver ce n’est pas LA chose (das Ding) mais UNE chose (ein Ding). Car Lacan conçoit das Ding comme le « hors signifié » (p. 67), l’Autre absolu du sujet (p. 65), quelque chose d’universel et d’originaire, un « secret incommensurablement véritable », séparé des racines corporelles et de l’objet de la satisfaction hallucinatoire. En ce sens, LA chose rejoint l’Autre (le grand Autre), une altérité d’un sujet plus philosophique que psychologique, ou même anthropologique. D’ailleurs, de façon significative, Lacan renvoie à Kant la fonction de Das Ding (p. 68) : Kant fait de « la Chose en soi » le fondement inconnaissable (mais nécessaire) de tout phénomène.

La Chose devient une entité hypostasiée, entité quasi théologique, l’énigme par excellence.

2. Dominique Scarfone 

La chose et l’actuel

Dans son rapport au CPLF de Montréal, Scarfone distingue entre deux sens de l’actuel, ou deux moments (RFP, 2014-5). Le premier correspond à l’irruption d’un événement qui se présente comme obstacle, comme énigme, comme opacité ; le second qui en serait la liaison possible dans une représentation, qui lui donnerait un sens, qui en ferait l’histoire, l’inscrivant dans une dimension temporelle. Car malgré le sens que nous donnons à l’actuel (dans les actualités), l’actuel au sens 1 n’est pas inscrit dans le temps. Il surgit, est inassimilable. C’est en ce sens qu’on peut le dire traumatique car excédant toujours les capacités de représentation, les excédant et surgissant à côté, en un temps d’impréparation du sujet (de l’infans). Ce sens 1 de l’actuel est le sens que Freud donne à actuel dans les névroses actuelles (opposées aux névroses de transfert, c. à d. susceptibles de donner lieu à un transfert comme l’hystérie ou la névrose obsessionnelle). Les névroses actuelles (névrose d’angoisse, neurasthénie) trouvent leur origine dans l’actualité de l’insatisfaction sexuelle des individus, une insatisfaction, ou un excès quantitatif qui ne peut trouver de voie psychique et se décharge en pure angoisse ou en somatisations.   

Mais Freud est conscient du fait qu’il n’y a pas de pures névroses de transfert : il y a un reste irréductible, un noyau de névrose actuelle dans toute névrose. Freud compare ce noyau au grain de sable autour duquel le coquillage se forme et qui se trouve au centre de la perle, ou encore à une torsade métallique autour de laquelle les représentations inconscientes sont enfilées comme des guirlandes de fleurs (Fragment d’une analyse d’hystérie, 1905, OCP, VI, 261-263). Le cas Dora permet de comprendre ce noyau de névrose actuelle comme un « reste » organique, ou somatique. Relisant le cas Dora avec l’apport de la psychosomatique, Christian David et Michel de M’Uzan ont fait l’hypothèse que le noyau somatique serait, chez Dora, un foyer allergique (Revue de psychosomatique, n°12, 1997). Les migraines de l’enfance accapareraient une énergie qui ne sera réintégrée dans le contingent hystérique que lors de sa conversion dans l’aphonie : autour de la toux va alors s’organiser « l’habillage psychique », c. à d. le symptôme hystérique. Mais ce symptôme est lui-même en appui sur le corps érogène comme Freud le rappelle en faisant le portrait de Dora en « suçoteuse ». Dora se souvient d’elle assise par terre suçotant son pouce gauche, tandis qu’elle tiraillait en même temps de la main droite le lobe de l’oreille de son frère assis à côté d’elle. Ici, on a affaire à un mode complet d’autosatisfaction par suçotement. Toute l’analyse que propose Freud de la « complaisance somatique » de la bouche montre bien comment s’articulent le noyau somatique, lié à la succion du sein, et ses remaniements successifs qui font de la bouche et des lèvres une zone érogène complexe (OCP, VI, 232). L’habillage psychique aurait une certaine contingence (et une mobilité, une plasticité) ; le noyau organique aurait cette opacité de la chose, sa fixité qui le rend difficilement mobilisable, on pourrait dire sa viscosité (terme que Freud emploie à propos de la libido). Une fois « psychiquement habillé », il devient difficile de retrouver le noyau somatique ou organique « en lui-même ». Mais il est le « reste » d’actuel ou d’organique de toute névrose de transfert, un reste qui résiste à l’analyse : qqch  de comparable au roc biologique que Freud évoque à la fin de « Analyse avec fin, analyse sans fin » ou, au contraire, une chose inséparable de son vêtement avec lequel elle a une affinité certaine ?  

Actuel de l’Annonciation

A côté des névroses actuelles et du noyau organique, Scarfone donne d’autres exemples qui permettent de comprendre ce qu’il entend par cet actuel énigmatique, non élaboré, hétérogène à la scène psychique. Ces exemples montrent aussi comment on peut passer du sens 1 au sens 2, tout en sachant que de l’inconnaissable, un reste inassimilable demeure nécessairement. Et selon lui, il faut que ce reste demeure inassimilable, sinon on est dans une espèce de transparence absolue et de toute puissance  insupportables. Donc on pourrait dire que l’opacité de la chose est traumatique, mais qu’il serait non moins traumatique de vouloir la percer à jour. Le reste est inévitable.

Un premier exemple montre le côté « lumineux » de l’actuel ; il est emprunté à une scène d’Annonciation dans la chapelle San Giorgio à Padoue : au beau milieu de la scène de l’Annonciation un oculus, une ouverture dans l’architecture, éblouit l’œil, l’empêche de voir la peinture. Mais on se rend compte que la position de cette ouverture est exploitée par le peintre pour montrer qqch qu’il n’a pas à peindre : l’irruption d’une autre dimension ; on pourrait dire l’entrée en scène de la divinité qu’est censée raconter les scènes de l’Annonciation ; se manifeste la présence d’un invisible dans le visible. De nombreux peintres ont cherché à traduire cette hétéronomie spatiale, l’irruption d’une autre dimension dans l’espace de la représentation que le Quattrocento italien ordonne avec la construction perspectiviste. L’historien de l’art Daniel Arasse montre comment l’architecture réelle (colonnes, rebords, fenêtres) se conjugue avec l’architecture feinte, ou peinte, pour désorganiser le récit (Arasse, L’Annonciation italienne, Hazan, 1999). Les peintres (Altichiero, Masaccio, Lorenzetti, Fra Angelico, et d’autres) ont donc exploité les variations et la contingence du réel – de la chose-  pour figurer l’intrusion de cet invisible, le « me voici » de l’ange.

La chose et le sexuel

Mais cet actuel n’est pas toujours un événement aussi lumineux. On peut s’appuyer sur deux philosophes pour articuler cet actuel non pas exactement au traumatisme sexuel comme le fait Freud dans les névroses actuelles, mais au traumatisme de l’enfance, à la violence que Ferenczi a  pu le décrire dans la Confusion de langue.

Emmanuel Levinas consacre de très belles pages à décrire la Chose, le « il y a » comme la rencontre horrible avec l’impersonnel et avec le ressassement stérile de l’insomnie, l’espace nocturne où nous sommes livrés au grouillement informe. Sa réflexion, écrit-il dans Ethique et infini (1982) part de souvenirs d’enfance : « on dort seul, les grandes personnes continuent la vie ; l’enfant ressent le silence de sa chambre à coucher comme ”bruissant” » (Lévinas, p. 37-38). Pour le psychanalyste, le « remue-ménage derrière la cloison » est évidemment directement évocateur. Mais de quoi est-il évocateur : de « la chose » ou de ce qu’elle induit : une scène primitive, mais une scène déjà, ou qui pourra s’élaborer comme telle et engendrer de multiples transformations?  On voit là comment la chose peut se lier à des représentations, même si ces dernières n’en épuisent jamais l’énigme.

L’autre philosophe sur lequel s’appuie Scarfone est Jean-François Lyotard qui décrit l’enfance (l’infantia, cad le temps de l’enfance sans parole) comme un temps d’impréparation totale. L’infans, n’est pas dans le temps : comme l’écrit Lyotard, il n’est pas (ou pas encore) « emporté dans le chassé croisé du trop tôt trop tard » (Lyotard, La Confession d’Augustin, Galilée ,1998, p. 47). 

Toute la question sera de savoir comment peuvent s’inscrire et se répéter dans la cure le trauma de ces moments, dans des répétitions sans fin, où le fait de savoir (étant adulte) la violence de ce qui a été subi ne calme ni l’effraction de ce qui a été subi, l’effraction d’un sexuel des adultes incompréhensible, assimilable à un viol même si aucune violence physique n’est faite à l’enfant.

3. La chose comme l’énigme du sexuel (Laplanche)

J’ai commencé par ces références philosophiques, mais vous aurez peut-être compris que le psychanalyste qui est si proche de ces idées (et que d’ailleurs Lyotard cite) c’est Jean Laplanche et sa théorie du sexuel énigmatique, sexuel intromis par l’adulte (la mère, première séductrice) chez l’enfant. « Le sexuel ainsi intromis n’arrive pas à se faire psychique, il reste actuel et s’enkyste en tant que tel comme noyau traumatique susceptible de répétition » (Scarfone). La situation qui justifie ce que Laplanche nomme « primat de l’autre en psychanalyse », est aussi dite par lui « situation anthropologique fondamentale » où intervient la séduction généralisée. C’est une position de dissymétrie essentielle où, de par sa constitution psychique de départ, l’enfant se trouve dans l’incapacité de traduire intégralement les messages « énigmatiques », « compromis » par le sexuel inconscient de sa mère et des adultes en général. On peut relire dans cette lumière le cas Dora puisque Dora en suçoteuse nous ramène à des scènes très précoces d’allaitement et de mise en activité précoce de la zone érogène buccale.

Pour s’assurer contre le malentendu toujours possible concernant le sexuel infantile, Laplanche a proposé d’opter pour le terme allemand de sexual quand il s’agit du sexuel infantile en tant que « sexuel élargi au sens freudien », distinct par conséquent de la sexualité infantile entendue comme version enfantine de la sexualité en général. Dans son rapport sur le sexuel infantile pour le CPLF de Lyon (2015), Dominique Suchet reprend cette distinction.

De notre perspective aujourd’hui, la Chose correspond à ce que Laplanche nomme les « restes non traduits », restes qui vont constituer pour lui les objet-sources des pulsions. Le terme de traduction se réfère à la conception de Freud de la mémoire présentée dans une lettre à Fliess du 6 décembre 1896, et dans laquelle Freud écrit que « notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement, une retranscription ». Et il ajoute : « ce qu’il y a de nouveau dans ma théorie, c’est l’affirmation que la mémoire n’est pas présente une fois, mais plusieurs fois, consignée en diverses sortes de signes » (Correspondance avec Fliess, Puf, 2006, p. 264). Dans la conception de Laplanche, la « situation anthropologique fondamentale » ne décrit pas seulement l’enfant arrivant dans un monde d’adultes, « mais concerne la part infans de chacun confronté au sexual de l’autre. Cet infans jamais complètement dépassé est encore et toujours confronté à la tâche de s’arranger avec un complexe de perception porteur d’un reste « chosique » » (Scarfone).  La référence à Laplanche montre la nature pulsionnelle de la chose et, bien sûr, sa dimension fondamentalement énigmatique, l’énigme du sexuel.

Comme souvent la littérature nous en offre une belle expression avec la nouvelle de Henry James,  « La bête dans la jungle ». James décrit cette « bête » comme « la chose la plus profonde à l’intérieur de soi » (the deepest thing within you). La bête que le héros Marcher redoute et qu’il convoque pour écarter l’idée de mariage est d’abord décrite comme extérieure (« une chose imprévisible, cachée entre les plis et les replis des mois et des années, telle une bête fauve tapie dans la jungle »), puis incarnée par l’héroïne May comme figure de la mort, sphinx et lys, mais aussi intérieure en Marcher (sa peur de l’amour, son narcissisme) comme l’analyse si bien André Green (L’aventure négative, Hermann, 2009) : pour reprendre la formule de Sara et César Botella : « seulement dedans-aussi dehors ».

4. Il y a une autre présentation de l’actuel et de la Chose : le rêve

Pour le rêve aussi, il existe un « noyau dur » de la présence, reste non représenté, non représentable  (non présentable ?) que Freud appelle l’ombilic du rêve, « le point où il repose sur le non-connu » (Freud, Interprétation du rêve, Puf, p. 578). « Dans les rêves les mieux interprétés, écrit Freud, on doit laisser un point dans l’obscurité, parce que l’on remarque que commence là une pelote de pensées de rêve qui ne se laisse pas démêler, mais qui n’a pas non plus livré de contributions supplémentaires au contenu du rêve ». Les pensées du rêve restent sans achèvement dans l’interprétation et débouchent dans le réseau inextricable de notre monde de pensée. L’ombilic du rêve est le point le plus dense de cet entrelacs, d’où le désir du rêve s’élève comme un champignon à partir de son mycélium. Le cas du rêve permet de bien comprendre la force d’attraction qu’exerce ce noyau, et l’hétérogénéité entre le noyau et la « pelote » des pensées que les images du rêve ne « traduisent » pas (il n’y a pas de langue originaire) mais présentent ou (re)présentent sans première fois assignable. Ici la chose est un « noyau dur » de présence, un reste dont l’opacité est à respecter, et non pas un traumatique inassimilable. 

Mais « noyau dur » ne veut pas dire que ce noyau soit une « chose » inconnaissable et statique : on peut le concevoir plutôt comme une limite, certes indépassable mais mouvante, changeant avec les pensées et le travail du rêve, fonction aussi de la séance et des interprétations de l’analyste? René Diatkine proposait de voir dans l’incompris/incompréhensible du rêve « un cas de figure illustrant une propriété générale de l’activité mentale à produire des systèmes non finis » (Diatkine, RFP, 5-6, 1974, p. 774).

Au fond, cette question reconduit l’interrogation sur la nature de la chose : est-elle une entité énigmatique ou un noyau pulsionnel, quantitatif  et indifférent dont on ne peut rien dire sinon souligner l’attraction qu’il exerce sur les pensées du rêve ? Car l’analogie freudienne du rêve se formant à partir de ce point le plus dense comme le champignon à partir du mycélium peut nous conduire à imaginer une certaine « affinité » entre le noyau (le dispositif pulsionnel lui-même) et le matériel plus ou moins contingent auquel il se lie dans et par le travail du rêve. Le rêve nous présente-t-il, ou (re)présente-t-il, quelque chose de ce noyau ? Il y aurait en tout cas des indices, indices d’une excitation dont nous pourrions « souder la trace » à une forme expressive (Scarfone, RFP, 5-2014, p. 1375) et il arrive que, dans le travail du rêve, la soudure se donne à voir.

5. On comprend donc les exigences contradictoires de la cure : il faut à la fois « lier » la chose dans les représentations (pour pouvoir les élaborer) et respecter la dimension inassimilable de l’énigme. On dira, de façon plus quotidienne, qu’il est bon que l’analyste ne comprenne pas tout de son patient. La transparence serait insupportable. Le droit au secret est la condition pour pouvoir penser disait Piera Aulagnier dans un célèbre texte (NRP, n°14, 1976), et cela reste vrai de l’analyse. Le « dire tout ce qui vient à l’esprit » de la règle fondamentale n’est évidemment pas un ordre de tout dire, mais on voit bien cependant quelle tension instaure cette règle si elle est prise dans un sens surmoïque persécutant.

Le modèle de l’Oculus réintégré dans le récit de l’Annonciation montre ce que signifie lier la chose. Mais le reste demeure, comme l’ombilic non interprétable du rêve. Un exemple clinique de cette opacité qui demeure est donné par Scarfone par son cas Solange. Un agir de l’analyste que Scarfone replace dans un contexte contre transférentiel, autour de la jambe amputée du père de Solange et de la prothèse qu’il laissait dans le placard (RFP, 5-2014, 1415). De son côté, Scarfone enfant allait contempler à la dérobée dans un tiroir la prothèse du bras que son grand père avait perdu pendant la 1ere Guerre mondiale. Jusqu’alors il n’avait, dit-il, perçu dans ces deux histoires qu’une coïncidence jusqu’au moment où il s’est REVU étendant le bras vers Solange : « j’ai vu mon geste surgir à la manière d’un rêve, émergeant du mycelium de nos deux histoires d’enfance, nouées à l’intersection d’un « membre manquant » (RFP, 2014-5, 1417).

Publié le 09.01.2015

 

Psychanalyse et personnages

Thérèse Tremblais-Dupré

L’auteur s’intéresse, dans son livre[1], à certains personnages de la littérature, éternels adolescents, qui, au seuil de l’entrée dans l’âge adulte, sombrent dans une conduite pathologique et mortifère : Albert et Herminien du Château d’Argol de Julien Gracq, Louis Lambert d’Honoré de Balzac, Richard II de William Shakespeare, Daniel O’Donnovan, Le Voyageur sur la terre de Julien Green. Elle s’interroge sur ce que ces personnages révèlent de la relation maternelle « blessée » de leurs créateurs.
Elle ouvre ici un questionnement technique sur le sens et l’effet de l’intrusion culturelle dans la psyché de l’analyste au cours du travail analytique.

Les personnages que je vais évoquer ici se sont présentés à mon esprit, comme en écho silencieux, alors que j’entendais, à travers mon écoute analytique, la souffrance psychique que rencontraient certains jeunes gens attardés dans une adolescence sans fin, confrontés au sexe et à la mort. Don littéraire imprévu, aide venue en tiers associatif, miracle du langage qui saisit la charge pulsionnelle et le traduit en mots. « Les poètes savent mieux que nous » disait Freud.
Le long passage qui mène l’adolescent de la fin de la phase de latence à l’âge adulte est marqué par le désarroi et l’incohérence psychique ; l’intrusion dans un nouveau corps promis à la vie génitale des émois et plaisirs réactivés de l’enfance, face à un monde inconnu, source d’élans et d’angoisses, la conscience d’un temps nouveau dont l’écoulement laisse entrevoir la finitude, provoque une rupture. Le jeune pubère oscille entre de nouvelles identifications, le rejet des valeurs et des affections antérieures, la solitude, la révolte, l’agressivité, les ambitions diffuses, l’exaltation et le désespoir. La révélation de la sexualité génitale est parfois vécue comme un traumatisme, réveillant des angoisses de castration et de mort. Elle ravive les blessures anciennes et les angoisses primitives qui font obstacle au processus d’évolution heureuse et entretient les régressions délétères.
Le thème ancien de la quête initiatique des Objets Merveilleux relate sous une forme mythique ce combat aveugle du préadolescent pris entre des forces antagonistes avant d’accéder, à travers des dangers multiples à son insertion dans la suite des générations, conquérir son autonomie et vivre une nouvelle naissance. Les héros du château d’Argol de Julien Gracq[2] ne savent pas renoncer aux Objets Merveilleux de l’enfance.
Le renforcement des forces du Moi va s’opposer à l’irruption libidinale chez l’adolescent qui tâche de transformer en pensée abstraite la préoccupation intense de ses mouvements pulsionnels. Il va découvrir le plaisir du fonctionnement mental, les capacités inventives d’une pensée encore érotisée, dans une recherche « volcanique », tentant de lier le corps et l’esprit, l’émoi pulsionnel et l’abstraction, les forces de l’instinct et leur sublimation. Parfois, l’adolescent annule son corps sexué au profit de l’esprit, se réfugie dans l’ascétisme, l’isolement. Le surgissement du désir peut entraîner, dans l’écroulement des défenses la dépression grave, la dissociation psychotique. C’est l’histoire de Louis Lambert telle que nous la raconte Balzac.
Pour échapper à l’angoisse de la castration, dans le déni de la loi paternelle et le cramponnement à une toute puissance infantile, l’aménagement pervers, chez certains adolescents, tente de contourner l’affrontement avec le sexe opposé, clivant le désir et l’affect, régressant dans les satisfactions érotiques d’objets partiels de l’enfance, dans la drogue ou la délinquance sexuelle. Ainsi Dom Juan du Festin de Pierre de Molière court-il, dans son défi à la loi paternelle et son obsession fétichiste, vers sa mort.
La recherche d’identité est la préoccupation centrale de l’adolescence. Le « Qui suis-je ? » le fait advenir dans son autonomie et son statut de sujet de son désir. Daniel O’Donovan n’a pas trouvé son identité. Sans lien avec une enfance oubliée, étranger au monde, le Voyageur sur la Terre de Julien Green sombre dans le délire hallucinatoire et se suicide.
La dépression adolescente s’aggrave souvent d’une tonalité mélancolique dans le sens où c’est l’estime de soi qui est atteinte. L’attachement narcissique du sujet à un objet idéalisé le fait régresser jusqu’à s’identifier à lui et retourner contre soi-même, s’il vient à le perdre, l’hostilité qu’il ressent à son endroit. Il est souvent difficile de comprendre de quelle blessure morale, offense, déception familiale ou sociale, la « désillusion » a ainsi amené l’adolescent à cette « perte du Moi ». Richard II ne peut ni renoncer à la couronne ni la défendre, et identifié à elle, s’autodétruit dans un délire mélancolique.
La précision clinique de la pathologie de ces personnages, transcendée par le génie de leurs auteurs m’a amenée à les interroger sur la fonction de ces fictions mythiques de ces jeunes gens promus à la mort psychique et physique. Catharsis ? Conjuration d’un danger de folie dans lequel leur tension créatrice pouvait les jeter ? À travers leurs personnages, c’est leur propre blessure maternelle, singulière pour chacun d’eux, qui se fait jour et leur souffrance qu’ils nous transmettent.
Ces auteurs portent la blessure du maternel : Si, chez Julien Gracq, elle est évoquée comme fantasme de l’origine, c’est d’une blessure réelle qu’ont souffert trois d’entre eux, la frustration d’une mère absente tournée vers un rival préféré : Balzac, le mal-aimé, est abandonné à sa naissance par sa mère, toute occupée au deuil d’un premier fils, né un an plus tôt puis par un second fils, bâtard celui-là. Molière perd sa mère à l’âge de sa puberté, suivie dans la mort l’année suivante, par son frère Louis, son cadet né un an après lui. Julien Green est élevé par une mère quasi psychotique, fixée d’une façon délirante sur son propre frère, l’oncle de Julien. Cette absence doublée de trahison, provoque le lancinement d’une « insupportable présence » dans la psyché, une séduction délétère, un appel chargé d’agressivité et de culpabilité ouvrant, dans la relation au rival, la porte à la dépression et à la paranoïa. Skakespeare dont l’enfance nous échappe, s’identifie à un jeune roi incapable de soutenir une « terre nourricière » et détrôné par un rival. Comme Molière pour Dom Juan, Shakespeare écrit Richard II l’année de la mort de son fils.
Balzac et Molière participent, dans leur œuvre, à une construction commune. L’un et l’autre ont bâti une philosophie de la vie — ce qui est dans le génie français — un autre monde — pour pallier quel sein manquant ? Balzac dit de l’un de ses personnages : « Il voulait, comme Molière, être un profond philosophe avant de faire des comédies ». L’un et l’autre sont animés d’une activité créatrice impérieuse et dévorante, luttant dans un combat où la maladie et la mort les emporteront.
Shakespeare et Julien Green — est-ce une préoccupation typiquement anglaise ? — ont un attachement viscéral à leur patrie. Le premier, avec Richard II, veut, en mettant en scène un deuil impossible, commencer pour son pays le deuil des malheurs où l’ont plongé les guerres fratricides. Julien Green, né en France d’une famille américaine sudiste, d’ascendance irlandaise par sa mère, et bien qu’il ait tenu à s’engager à dix-sept ans à titre étranger dans l’armée française lors de la Première Guerre mondiale — a toujours voulu garder sa nationalité américaine. « On n’abandonne pas, disait-il, sa patrie vaincue ». Il reste expatrié. L’écho de la Guerre d’Indépendance et de son déchirement identitaire résonne à travers le Voyageur sur la Terre.
Quant à Julien Gracq, il continue à contempler la réverbération des nuages sur les remous de la Loire. Il s’efforce d’ôter tout point de repère sur lui-même en livrant avec humour aux critiques la Fiche signalétique des personnages de ses romans :
Epoque : quaternaire récent. Lieu de naissance : non précisé. Date de naissance : inconnue. Nationalité : frontalière. Parents : éloignés. Etat-civil : célibataire. Enfants à charge : néant. Profession : sans. Activités : en vacances. Situation militaire : marginale. Moyens d’existence : hypothétiques. Domicile : n’habitent jamais chez eux. Résidences secondaires : mer et forêt. Voiture : modèle à propulsion secrète. Yacht : gondole ou canonnière. Sports pratiqués : rêve éveillé, somnambulisme.
Pourtant peut-on dire que ce thème d’une crise juvénile de rencontre avec la mort psychique qui, comme dit Pierre Mâle « tient l’adolescent sur une crête fragile d’où il peut à tout moment tomber dans la psychose ou revenir dans la vie normale »[3] a été pour ces auteurs un adieu à la part angoissée de leur enfance, à leur peur de la folie, pour l’exorcisant, se consacrer à leur création ?
Quelle part a-t-elle constitué dans le mystère du surgissement de leur génie, qui peut puiser dans les vécus successifs de leur psyché, dans les fantasmes les plus profonds ?
« Les ouvrages, répond Balzac, se forment dans les âmes aussi mystérieusement que les truffes dans les plaines parfumées du Périgord. »
A cette boutade, je ne peux renoncer à ajouter l’histoire de John Ford Nash, raconté par Sylvia Nazan. Un cerveau d’exception : De la schizophrénie au Prix Nobel. Ce curieux génie mathématique, vénéré à Princeton, sombre à trente ans dans la schizophrénie. Il converse avec les extra-terrestres et se voit « comme le pied gauche de Dieu ». Sorti de son délire trente ans plus tard, il reçoit le Prix Nobel pour son ouvrage d’économie. Et comme on l’interrogeait, comment lui, le logicien, le rationnel avait pu croire à ces êtres étranges, il répond : « Mes idées sur ces êtres surnaturels me sont venues de la même manière que mes idées de mathématiques. Je les ai donc prises au sérieux. »[4]
C’est au cours de mon travail psychanalytique axé sur certains aspects de la psychopathologie adolescente que les œuvres présentées ici se sont offertes à mon esprit : Albert et Herminien, Louis Lambert, Dom Juan, Richard II, Daniel O’Donovan sont des adolescents qui n’ont pas supporté la mutation de leur puberté. Ils n’ont pu opérer le changement psychique qui les aurait menés vers de nouveaux objets. Ils ont sombré dans la mort psychique et physique.
Quel rôle faut-il attribuer à l’association littéraire au cours de notre écoute contretransférentielle, à ce surgissement de personnages, de répliques, de situations qui se glissent en écho silencieusement, alors que nous sommes confrontés à certaines structures difficiles à cerner ? On peut sans doute y voir une défense du Moi, un écran contre une identification trop proche, ou, au contraire, une approche assimilatrice, dans une tentative de déchiffrage des actings adolescents.
Les adolescents viennent devant nous tenter de décoder leur théâtre intérieur qui reste pour eux énigmatique : angoisses, révoltes, retraits, exaltation, désespoir qui sont pas pour eux, le plus souvent, traduisibles en mots. C’est à travers leur corps qu’ils nous offrent, imperceptiblement, leurs tentatives d’identification qui restent longtemps « mimétiques ». Les variations de l’apparence, chez les filles surtout, passant d’une séance à l’autre d’une négligence affectée à la coquetterie appuyée, sont une façon de nous provoquer, de guetter notre réaction, de même que les malaises corporels, les hypocondries, sont autant de symptômes qui traduisent l’impossibilité de penser leur souffrance psychique. À leur tour, il leur arrive d’évoquer un personnage d’un film, l’admiration pour un sportif ou une vedette, et c’est là que l’interprétation peut advenir, non en appuyant sur la tentative identificatoire, ce qui serait séduction de notre part, rapproché agressif, mais plutôt en leur permettant à travers une image, une évocation poétique, l’association et une levée des fantasmes.
Ainsi certains jeunes gens se présentent à nous, le visage mutilé par des scarifications, des blessures, exhibition archaïque et sadomasochique d’une attaque contre le corps de la mère vampirisant. Obsédé par le personnage de Dracula, un jeune adolescent me racontait le film de Murnau où « un petit bonhomme, portant un cercueil sur son dos, tentait d’atteindre un château hanté ». Je lui dis alors « et lorsqu’il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Il s’arrêta. J’ajoutai que cette phrase avait été un mot de passe « culte » pour des poètes, les surréalistes. Il devint pensif et s’en alla. La séance suivante, il me parla de la naissance de sa sœur, deux ans après lui, et qui était morte dans un accident. Le caractère défensif de ces pratiques de mutilation lié au fantasme de bisexualité, put alors être travaillé dans la relation analytique, avec son contenu de culpabilité devant le désir et à la crainte de destruction réciproque, la mutilation ayant pour but de « fasciner les filles et, en même temps, les tenir à l’écart. »
Ainsi l’intensité figurative provoquée en nous par ce surgissement culturel, suivi de sa formulation apparaît comme l’ouverture d’un espace transitionnel rassemblant l’émoi et le langage, le fantasme et le Moi et permettant la communication entre deux psyché. L’objet culturel, tiercéité, a pour effet de conjuguer le rapproché et la distance, de faire évoluer l’expression langagière souvent figée, fétichisée de l’adolescent sous la censure exercée sur une pensée trop sexualisée. Redonnant l’érotisme au langage, il amène le fonctionnement imaginaire de l’adolescent.
Ces réflexions nous ramènent au personnage du double, si important dans la vie adolescente : l’attachement à un double, alter ego, « amie de cœur » chez les filles, confident, permet le passage nécessaire et structurant est un passage nécessaire et structurant dans la sortie de la latence chez la fille comme chez le garçon. S’opère là un nouveau « stade spéculaire », se retrouver dans un autre, le même et différent, c’est à la fois retrouver la relation primitive maternelle « objet absent en nostalgie » (Rosolato) pour en même temps s’en « arracher » et se tourner vers la vie. L’attachement homosexuel, souvent passionnel, « parce que c’était moi, parce que c’était lui », est à la fois complétude narcissique, Idéal du Moi, recherche d’identité et d’individuation et défense ou temporalisation avant la rencontre avec le nouvel objet d’amour et la réalisation sexuelle.
La fracture de cette relation, trahison, frustration, désillusion est une des causes de la dépression adolescente, comme si l’atteinte de l’image spéculaire laissait un vide intense et une blessure narcissique mettant en danger le Moi adolescent, ravivant la blessure prégénitale.
Il est intéressant de constater que les auteurs dont j’ai présenté les œuvres, ont utilisé le thème du double, opérant ainsi un double dédoublement qui leur permet l’écriture et la création, triomphe sur l’abandon maternel. « Le double, triomphe contre la mort », écrit Rank. Pour Julien Gracq, l’évocation de la quête de l’Objet inatteignable perdu amène à l’interdestruction des deux moitiés du double Albert et Herminien dans la révélation du « secret de la féminité », castration fascinante où succombe la rivalité homosexuelle. Pour Julien Green, le double halluciné tutélaire, image maternelle, se retourne en destructeur et pousse Daniel O’Connor au suicide. Balzac, double de Louis Lambert au collège de Vendôme, laisse celui-ci sombrer dans la schizophrénie, pour se consacrer à l’écriture. Richard II-Shakespeare succombe devant la trahison de Bolingbroke, obscurément son Idéal du Moi qui lui ravit la « mère symbolique », sa patrie. Pour Molière, la figuration fulgurante de son caractère apparaît dans la fusion des deux personnages, Dom Juan et Sganarelle ; ce dernier survit à la disparition psychotique d’un Dom Juan, grâce à son ancrage anal dans la réalité.
Pour revenir à la technique analytique, La « théâtralité » du psychodrame où les adolescents choisissent le thème et distribuent les rôles permet, par l’introduction, dans l’action, d’un « double » la mobilisation de leurs projections inconscientes et de l’expression ambivalence de leurs identifications.
Au cours du « travail en double » en face à face, pour certains adolescents en perte de possibilité de représentation, mais comme « perception primitive immédiate d’un autre psychisme comparable à la perception endopsychique d’un rêve » (C. Botella). L’évocation poétique peut s’apparenter à un rêve commun qui permettrait à l’adolescent de conjuguer les contradictions de leur psyché, la rencontre de la haine et de l’amour, de la nuit et du jour, du principe de plaisir et du principe de réalité.
[1] Tremblais-Dupré T. La mère absente, Une lecture psychanalytique de Julien Gracq, Balzac, Molière, Shakespear, Julien Green. Editions du Rocher, 2002.

[2] GRACQ Julien, La Pléiade.

[3] MÂLE Pierre, Psychothérapie de l’adolescent, PUF, Quadrige, 1999. La crise juvénile, Payot, 1982.

[4] NAZAN Sylvia, Un cerveau d’exception : De la schizophrénie au Prix Nobel, Calmann-Lévy