Société Psychanalytique de Paris

image_pdfimage_print

Hystérie

Christopher Bollas Hystérie 2018

L’hystérie qui a été à l’origine de la découverte de la psychanalyse existe-telle encore ?, se demandait Litsa Guttières Green dans un article paru en 2003.

ChristopherBollas est psychanalyste, membre des Instituts Psychanalytiques de New York et de Los Angeles, formé au sein de la Société Psychanalytique Britannique (émargeant au Middle Group). De plus, écrivain et dramaturge, il est l’auteur de très nombreux ouvrages psychanalytiques en langue anglaise mais reste relativement peu connu en France.

De ses quelques livrestraduits en français l’Hystérie semble le plus abouti.

Cet ouvrage, publié en anglais en 2000, est issu de séminaires consacrés à un réexamen de la question de l’hystérie dans les années 80-90, à partir du constat de la confusion induite par la généralisation du diagnostic d’états-limites.

Bollas définit alors ce qu’il appelle par « hystérie ».

L’hystérique peut être un homme ou une femme.

«Son corps lui impose une logique qu’il déteste. Ce corps qui suit des lois biologiques, il le remplace par un corps imaginaire et il manifeste sa détresse en s’en prenant à la vitalité de certaines de ses parties, sans guère s’intéresser à sa propre misère. Il ne lui oppose qu’indifférence. Sa sexualité est pour lui chose clivante et, bien qu’il refoule toutes les idées sexuelles, il découvre qu’elles se changent plutôt, paradoxalement en foyers incandescents: le refoulé s’efforce sans cesse de faire retour dans sa conscience. » (p. 9)

Bollas, s’emploie ensuite à trouver une théorie qui tisse l’ensemble de ces traits spécifiques en puisant chez les grands auteurs de la psychanalyse: Fairbairn, Winnicott, Masud Khan, Lacan, Laplanche, et …Freud.

« Ma théorie part de la conception freudienne de l’hystérie, quoique je mentionne des points de désaccord. Indubitablement j’ai été influencé par la théorie britannique de la relation d’objet, les écoles de Mélanie Klein et de Donald W. Winnicott, et par la théorie psychanalytique française, tout particulièrement les travaux de Jacques Lacan ». (p.10)

Mais cette théorie profondément repensée n’est plus comme chez Freud, centrée sur le père. Elle procède, en amont , des rapports des mères avec leurs tout-petits.

À partir de la notion du Soi, Bollas va développer une métapsychologie personnelle, accordant une grande importance aux relations d’objet infantiles, soulignant à quel point ces relations vont déterminer le caractère du tout-petit.

À la différence d’une conception étroitement limitée au monde interne de l’enfant de l’approche kleinienne , les enjeux intersubjectifs et environnementaux sont manifestes chez Bollas.

Il précise ce qu’il entend par « mère » considérée comme un processus avant d’être un objet: « bien que cela puisse effectivement décrire une composante réelle du maternage, on y inclura également des facteurs environnementaux qui perturbent le tout-petit, ainsi que les projections, de  l’enfant sur la mère, de vécus qui sont en définitive propres à la condition même de l’enfant ». (p. 19)

Il définit alors « les troubles du caractère » comme un aménagement du fonctionnement psychique, un certain ajustement opéré par rapport à la mère.

Situant l’hystérie dans les troubles du caractère, Bollas va différencier les différents diagnostics (narcissiques, pervers, états-limite, schizoïdes, hystérique) à partir de la relation avec l’objet primaire.

Il  va démontrer dans tout son ouvrage que pour l’hystérique: «…Ce qui fait défaut (ici), c’est un sens inconscient du désir maternel pour le corps sexué de l’enfant- en particulier pour ses parties génitales ». (p.25).

La mère de l’hystérique aime l’être de son tout- petit mais elle éprouve de l’aversion pour sa sexualité. Elle offre alors de réparer cela en déplaçant l’érotisation vers les zones non génitales du corps mais aussi en déplaçant son investissement sur toutes les « histoires » qu’elle raconte à son enfant.

Ceci produirait un vécu qui va sexualiser en surface l’ensemble du corps de l’enfant , vecteur érotique d’une libido décentrée du génital.  L’autoérotisme compensera le manque du désir maternel.

En constant désaveu à l’égard de son corps, l’hystérique s’excusera pour tout ce que lui impose la chair.  

L’hystérique fait de son corps l’agent privilégié de sa propre déchéance, parce que sa bio-logique lui fait monter à la tête des représentations à caractère sexuel. Ces idées sont soit refoulées soit converties dans le corps lequel est abhorré en silence sous le couvert de belle indifférence.» (p.285)

Tant que l’hystérique affiche un corps où la jouissance sexuelle n’est pas génitale, il (ou elle) arrive à maintenir le lien entre son existence corporelle et le désir de sa mère.  

« L’hystérique choisit de maintenir constamment en vie un enfant ingénu au plus profond de soi, s’acharnant jusqu’à son dernier souffle à exister comme un petit garçon ou une petite fille idéale. » (p.259)

Profondément ambivalent face au devenir adulte, l’hystérique tisse une relation ambivalente au père.

« Le père interne est ici une structure fragile. Confronté au besoin de s’adapter à la réalité, l’hystérique déteste la structure psychique qui arrache progressivement l’enfant aux bras ouverts de la Vierge-mère. » ( p.287) 

Avec des chapitres au titre hautement évocateurs où foisonnent des exemples cliniques (allant du petit Hans, Emmy ou Dora jusqu’aux derniers cas de supervision) Bollas va dérouler l’histoire psychique du Soi hystérique: refoulement, conversion, indifférence, transcendance, histrionisme.

Les deux derniers chapitres (Les drogués du transfert et Le thérapeute face à la séduction) s’adressent particulièrement aux psychanalystes au travail avec les hystériques et proposent des éléments de diagnostic s’appuyant sur le contre-transfert.

A contre courant de la classification du DSM où l’hystérie a disparu , éclatée en de multiples symptômes (de la personnalité histrionique à de la dissociation en passant par les troubles conversion) Christopher Bollas  réussit le pari de nous la présenter dans cet ouvrage , en une forme unifiée, intégrée et dynamique, à la croisée de la biologie, du développement psychique, de la relation d’objet, des forces de la culture et du symbole.

Brigitte MOISE-DURAND                                                                                         4 juillet 2018

Comment Freud n’a pas inventé la psychothérapie mais la psychanalyse

Situation actuelle de la psychanalyse en France

Depuis quelques dizaines d’années, la situation actuelle de la psychanalyse en France a bien changé, et je cite seulement pour mémoire et dans le désordre :

  • Les sciences contemporaines offrent des modèles neurobiologiques, cognitivistes, comportementaux, etc. qui sont bien loin de la vision de l’homme proposée par la psychanalyse.
  • Le « politiquement correct » surveille fantasme et réalité, tandis que l’informatisation empiète sur la nécessaire confidentialité.
  • L’information est hyperprésente mais aplatie.
  • Les conditions socio-économiques freinent pour nombre de personnes les disponibilités en temps et en argent nécessaires pour une psychanalyse.
  • La dimension, axiale en psychanalyse, du conflit psychique est dévalorisée, par exemple au bénéfice de la « fatigue de soi », de la dépression, de l’incapacité (et non plus de la culpabilité).

Conséquences – ou en tout cas constatation : dans le microcosme analytique, mais aussi dans le public, on dit que ce que l’on appelle traditionnellement la cure-type devient rare, que les cas de névrose diminuent, alors que le quotidien des analystes est confronté à des pathologies nouvelles, difficiles, aux limites de l’analysabilité. On tient volontiers ce discours pessimiste, ou bien on ne dit rien mais on s’arrange de variantes pudiquement appelées « techniques ». Il existe aussi des analystes qui, au motif que choisir d’aller consulter un psychanalyste est déjà un signe pathognomonique de névrose, « allongent » systématiquement mais sans précision de durée ni de fréquence des séances Il n’en reste pas moins que flotte et prédomine l’impression générale que la pratique analytique n’est plus ce qu’elle était : elle se joue souvent en face à face, ou allongé mais à moindre fréquence. On parle plus fréquemment de psychothérapie, psychanalytique bien sûr, mais encore faut-il le préciser, ce qui nous oblige à poser encore, et différemment peut-être, la question des conditions d’effectivité du processus analytique.

Marginalité des névroses ?

À propos de cette prétendue raréfaction de la névrose et de la cure type, je voudrais vous proposer une hypothèse pour nous induire à penser différemment peut-être la question. Quand on relit les Études sur l’Hystérie, on peut remarquer que les biographies des patientes étaient bigarrées, pleines de traumatismes affectifs, de maladies somatiques, d’effractions sexuelles, de secrets de famille, d’incestes, d’enfants morts, de mères dépressives, de décès abrupts, de deuils infaisables, de troubles obsessionnels-compulsifs, de phobie de tout et de n’importe quoi, de dépersonnalisations identitaires, et de défaillances qu’on N’appelait pas encore narcissiques. Quant aux fonctionnements psychiques, ils étaient inclassables, hystériques certes mais en fait à la limite des tableaux nosographiques classiques. Cas sans frontière, pathologies-limites, malades de leur enfance et de leur sexe, mais… tout simplement exemplaires des psychopathologies qui s’adressaient au « spécialiste des maladies nerveuses », et qui fréquentent encore maintenant, un peu au hasard des circuits, psychiatres, psychanalystes ou psychothérapeutes divers et variés. Les Études sur l’Hystérie ne relatent pas des cures-type de névroses standard. Qui allongerait aujourd’hui, impunément et impudemment, Emmy von N. ou Lucy R. ?

Ces questions pourraient peut-être nous induire à renverser le point de vue traditionnel, et à reconnaitre que ce sont les névroses qui se situent à la limite, à la marge d’un champ psychologique et psychopathologique beaucoup plus vaste, celui de la grande majorité des fonctionnements psychiques. Dans ce champ on trouve – plus ou moins mal centrés par un self hésitant entre le conflit et la dépression – du caractère, du comportement, de l’expression somatique, des troubles de la cohésion identitaire, des pathologies narcissiques, des dysharmonies d’évolution, des pertes d’objet, des mélancolies plus ou moins secrètes, etc. Ce champ comprend les pathologies des Études sur l’Hystérie ; il recouvre aussi à peu près et même davantage celui que Freud désignait en termes de névrose actuelle ou d’angoisse et dont il pensait que toute névrose de défense en gardait un noyau, noyau traumatique toujours à vif, et sans guère de chair névrotique autour. À inclure aussi les cas que nous disons « difficiles », les névroses dites par Freud « narcissiques », les cas-limites, les malades à expression somatique, et il faut ajouter évidemment les diverses formes de psychoses, de la blanche à la plus sombre, les psychopathies et les raffinements pervers. Tout, en somme !

Mais ce que l’on peut remarquer est que, dans cette étendue psychopathologique, Freud a différencié cliniquement et élaboré théoriquement le modèle névrotique à partir duquel il a inventé la psychanalyse. On pourrait même dire qu’il l’a construit, ce modèle théorique de la névrose ; construit au sens de Constructions en analyse, et de plus, construit en positif et en négatif, c’est-à-dire par rapport à la perversion et à la sexualité infantile.

Le modèle de référence

Cette hypothèse selon laquelle la névrose serait pour une bonne part un modèle théorico-clinique rarement rencontré à l’état pur dans la pratique a déjà été envisagée, par exemple, par Joyce Mc Dougall dans son Plaidoyer pour une certaine anormalité. Elle notait, déjà en 1978, que « le bon névrosé classique (si toutefois son existence à l’état pur est plus qu’un simple artifice de la théorie psychanalytique) se faisait rare ». Toujours dans cette hypothèse d’une névrose qui serait davantage un modèle théorique qu’une réalité clinique, on comprendrait la difficulté à entendre les « cas-limite », « à la limite entre névrose et psychose », et les structures narcissiques, dans la mesure où on désignait ainsi les « franges mal connues d’états pseudonévrotiques » (je cite le début de La folie privée d’A. Green), difficulté dans la mesure où l’on pensait ces fonctionnements à l’aune de la névrose, dans le paradigme névrotique.

Si l’on poursuit l’hypothèse, cette fois au point de vue technique, on peut supposer que l’abord de ces cas difficiles relatés dans les Études sur l’Hystérie, et tout particulièrement l’échec avec Anna O. , avaient peut-être incité Freud et Breuer à réviser leurs méthodes de travail : voir les patientes tous les jours, les allonger, leur faire des pressions sur le front et des massages « sur tout le corps », c’était trop intime, trop excitant, et pour les patientes et peut-être aussi pour le médecin. Alors : laisser parler les patientes, mais pas trop souvent et en face à face. C’était d’autant plus prudent que la situation, manifestement, les faisait flamber. En prenant ces précautions, Breuer et Freud venaient en somme d’inventer la psychothérapie qu’on n’appelait pas encore psychanalytique, méthode qui semblait convenir le mieux à l’ensemble des cas. Mais il y avait encore trop de sexe et de fausses liaisons : Breuer ne supportait pas et rompit. Freud, lui, insista. Dans le champ protéiforme de la psychopathologie, il isole, dans la pratique et surtout dans la théorie, ce tableau clinique particulier qu’il appelle « psychonévrose de défense », mettant l’accent sur l’intériorisation inconsciente du conflit psychique et des moyens de défense. Pour les cas en question, il continue de prendre le risque d’une approche plus intensive : on ne touche pas, on laisse associer librement, mais c’est le divan systématique et quotidien. Et c’est ainsi que Freud inventa la psychanalyse…

L’invention de la psychanalyse

Ce ne fut pas sans mal. L’analyse de Dora se solda par une rupture, faute de prise en compte plus complète du transfert. Après une première séance tapageuse, l’Homme aux Loups s’installa dans une docilité par trop passive, et Freud procéda à une scansion de la cure, ce qui fut profitable à la théorie, mais moins au patient, la suite l’a prouvé. Un seul, parmi les cas célèbres, démontra le bien-fondé de la méthode ; ce fut l’Homme aux Rats. Or, c’est celui pour lequel Freud formula explicitement, non pas une interdiction, ni une interprétation, ni une construction, mais ce que l’on pourrait appeler l’esprit d’un cadre. Alors que l’Homme aux Rats s’était levé, pendant une séance, ne supportant ni le divan ni la règle fondamentale du « tout dire », Freud lui précisa qu’il ne pouvait le dispenser de choses dont lui, Freud, pourtant inventeur de la méthode, ne disposait pas.

C’est évidemment cette focalisation sur le cas particulier de la névrose, isolé volontairement et très tôt, en 1894 (Les psychonévroses de défense) par rapport aux névroses actuelles et d’angoisse et, à vrai dire, dans le champ psychopathologique tout venant, qui permit à Freud d’élaborer l’ensemble théorique sur lequel nous continuons de nous étayer. Dans cette perspective, on comprend que, la névrose étant une clinique marginale, expérimentalement isolée et valorisée, la cure-type soit rare, appropriée à la névrose, certes, mais pas toujours adaptée, loin de là, aux psychopathologies de la vie quotidienne.

Ne laisser ainsi à la névrose – et à la cure-type – qu’une part clinique et pratique restreinte, a l’avantage d’expliquer la supposée raréfaction actuelle de la névrose. Celle-ci n’a peut-être jamais été très fréquente. Il s’agissait d’autres pathologies que, par référence au modèle théorique, on baptisait névroses et dont on s’aperçoit maintenant qu’elles n’en sont pas. Mais cette hypothèse présente un grand risque théorique, celui de dévaloriser le modèle métapsychologique de la névrose et de nous laisser en état de perte référentielle dans un vide, ou un trop plein, conceptuel, propice à tous les affolements pratiques (voir mon Épitre aux Œdipiens, PUF, 1997).

Une analogie me parait possible : la cure-type serait comme le mètre étalon dont le prototype est déposé en platine iridiée à Sèvres ; il existe, on ne le rencontre pas souvent, mais tout est mesurable et n’est mesurable qu’en fonction du système métrique.

En fonction donc du système névrotique, réapparaît la question du processus analytique et de ses conditions d’effectivité et de développement. Si le processus consiste à ce que, dans une névrose de transfert, un individu retrouve, ou trouve, la capacité d’investiguer, de nommer, de dramatiser, de défouler des phénomènes psychiques à peu près inaccessibles autrement, quels sont les moyens que l’on peut mettre en place pour avoir le plus de chance de favoriser ce processus et de créer ce que Jean-Luc Donnet appelle très justement une « situation analysante » ? La cure-type a montré, et montre toujours, qu’il est théoriquement possible de déclencher et d’entretenir un tel processus. Mais si la cure-type, dans le site classique et avec le dispositif que l’on connait, parait difficilement jouable, comment dans un continuum de pratiques différenciées instituer une situation analysante supportable et bénéfique ?

Le travail du psychanalyste

Dans ce qu’il est convenu d’appeler le mouvement analytique contemporain, les réponses sont variées, selon les cliniques et aussi, bien sûr, selon les options théoriques et institutionnelles. On peut cependant dire que les analystes de toutes tendances théoriques s’accordent sur le couple association libre du patient et parole de l’analyste, ainsi que sur le transfert-contre transfert. Ce qui avive entre analystes le narcissisme des petites différences, c’est par contre bien davantage la conception que l’on se fait du travail du psychanalyste. Ou bien on pense – pour le dire vite – que l’analyste est un Pygmalion, maître du temps et du jeu, dont la parole fait accéder le patient à la vérité ; ou bien, à l’opposé, on pense que l’analyste est l’officiant d’un plus haut service, induisant un processus qui va se dérouler dans un cadre donné au départ et qui s’applique aux deux protagonistes.

Ce sont ces deux options, schématiquement présentées ici, que l’on retrouve dans la conduite de la cure et dans l’insistance ou non sur le cadre. Cette insistance, en France, est la conséquence chez les uns, de ce qu’ils considèrent chez les autres comme abus de pouvoir, alors que les autres considèrent chez les uns le cadre comme une entrave à la créativité. On pourrait, dans cette perspective, définir le cadre comme un état d’esprit volontaire, volontariste même, un parti pris d’humilité pour qui connaît les tentations de la mégalomanie. Mais à dire : volontaire, se pose la question de reconnaitre le désir inconscient ainsi recouvert. Qu’est-ce que cela cache ? La meilleure réponse est, déjà citée, celle de Freud à l’Homme aux Rats : « je ne peux (le) dispenser de choses dont je ne dispose pas ».

Perception-régression

En fait l’essentiel du débat à propos du cadre porte sur deux points. Le premier, on vient de l’évoquer, est celui de l’arbitraire. Le deuxième porte sur une option théorico-pratique, à savoir : la régression est-elle nécessaire au progrès du processus analytique ? La régression, ou certains degrés de régression topique, temporelle et/ou formelle, requérant un temps de séance suffisant pour que s’établisse ce que l’on a justement appelé un « état de séance », analogue en quelque sorte au rêve, et favorable au processus ? Si l’on pense que cet état et ce temps de séance sont nécessaires, on bute sur l’opposition perception-régression, et on se trouve en plein cœur du débat concernant la psychothérapie psychanalytique, ou plus précisément l’opposition divan – face à face, et ce en quoi la perception du vis-à-vis freine les conditions de possibilité des régressions. Mais attention, que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : si l’état de séance nécessite un temps de séance, je n’ai pas dit que la régression se… minutait en temps réel !

Dans la pratique, comment se jouent ces deux paramètres de la situation analysante, le risque d’arbitraire d’une part, et la question métapsychologique du couple perception-régression d’autre part (et sa liaison avec le transfert et son interprétation) ?

En fait la discussion se situe à plusieurs niveaux :

  • Quid du processus analytique dans le face à face par rapport à la situation classique ? : c’est un débat intra et interanalytique, mais aussi, dans la définition même de la psychanalyse, un débat avec les pouvoirs publics (au sujet par exemple d’un diplôme éventuel de psychothérapeute).
  • Durée de la séance, fixée à l’avance, et respectée, ou scansion ; c’est le débat avec l’héritage lacanien.
  • Nombre de séances hebdomadaires : cinq séances pour les anglo-saxons et les standards de l’Association Psychanalytique Internationale, ou trois séances en France depuis Nacht (et Lacan avant la scission), c’est le débat théorique sur l’état de séance, et si l’on peut dire, l’état de cure, et pour la Société Psychanalytique de Paris le débat institutionnel avec l’API.

La formation du psychanalyste

J’y viens dans un instant ; il faut auparavant évoquer la même complexité à propos de la formation des analystes. Il est cohérent de penser que cette formation doit passer par l’expérience initiale, pour ne pas dire initiatique, celle de la découverte par le candidat, pour son propre compte, de la démarche qui fut celle de Freud. Et c’est là que l’on retrouve l’expérience de la névrose et de la cure-type. L’institution propose au candidat de connaître la situation, j’allais dire expérimentale, répondant au modèle théorico-clinique de la névrose, et de la mettre en pratique, espérant qu’ainsi, sur le divan, plusieurs fois par semaine, il développe une névrose de transfert ravivant sa névrose infantile.

Mais là encore, attention : je n’ai pas dit que l’analyse de formation drainait les seuls rares cas de cure classique. Je ne l’ai pas dit parce que la cure classique continue d’être pratiquée, et pas seulement avec une visée de formation. Je ne l’ai pas dit parce que, autre raison, on ne parle plus guère, à la SPP, d’analyse de formation, et encore moins d’analyse didactique, mais de cursus de formation que le candidat est admis, ou non, à suivre, alors qu’il est déjà en cours d’analyse.

Pour ce qui est des autres options de la SPP, je dirai en reprenant les trois points évoqués précédemment que :

  • On affirme la continuité psychanalytique des diverses modalités de la pratique, quand évidemment celle-ci est le fait d’un psychanalyste, et sous réserve d’une étude des indications.
  • La préférence est affirmée pour des séances à durée fixée à l’avance et respectée (Pas plusieurs rendez-vous à la même heure : c’est la question de l’arbitraire).
  • Quant au débat avec les anglo-saxons à propos du nombre de séances hebdomadaires, on peut estimer qu’il s’agit, là encore, de deux conceptions de l’analyse. La manière à quatre ou cinq séances hebdomadaires est certainement plus totalisante, l’analyse devenant dans la vie du patient la priorité. On ne s’étonnera pas de ce que, lorsqu’il s’agit de la formation, les tenants des quatre ou cinq séances instaurent souvent la présélection des candidats. L’aspirant-analyste présente sa demande de formation avant de commencer son analyse « didactique » ; il est, ou non, sélectionné, bon pour la formation, et tout au long de cette formation son analyste participera aux discussions le concernant. Je précise bien haut que sur la fréquence des séances, la présélection et le « reporting », la position de la SPP est différente de celles d’un nombre certain de sociétés composantes de l’API.

On n’est pas obligé d’être laxiste !

Bien évidemment si ces options sur la durée et la fréquence des séances apparaissent aussi pointilleuses, c’est qu’elles sont les indices d’un malaise général, en France et à l’étranger, dans la théorie et dans la pratique de la psychanalyse. Alors question : ce malaise ne serait-il pas une errance par perte de repère, ou, ce qui revient au même, par surabondance de repères et de modèles, et n’est-ce pas là précisément que la discussion sur la névrose et la cure classique prend tout son intérêt, comme si on ne pouvait confronter des pratiques et bâtir des systèmes théoriques que si l’on pose un modèle de base, une unité de mesure, un paradigme spécifique ? La question est d’autant plus pressante que la psychanalyse est confrontée actuellement à deux ordres de difficultés. Dans le public, la situation est étrange : plus l’analyse est un fait culturel reconnu, présent dans les mœurs et les médias, et plus sa pratique est dénigrée. À l’intérieur du mouvement analytique, on constate des approches cliniques variées, des divergences pratiques, des efflorescences théoriques et même des récupérations idéologiques. Certes, la diversité est une richesse et la discussion est du côté de la vie, mais à ne pas être une et indivisible, la psychanalyse a-t-elle des chances de survie ?

Dans cette perspective, il nous faut répondre :

  • quelles sont les indications de la cure classique, celles du face à face à moindre fréquence, et celles de la cure à haute fréquence, quelles sont les indications, les risques et les effets prévisibles ?
  • en quoi les psychothérapies dites analytiques pratiquées par des non-analystes (même quand ils ont été supervisés par des analystes) ne sont pas de l’analyse, et en quoi ces pratiques ne sont pas inoffensives (non pas du « cuivre » mais de la dynamite maniée par des apprentis sorciers) ?

On voit bien que pour prendre position il est nécessaire d’avoir un… mètre au sens du système métrique. Même si la névrose et la cure classique n’étaient que des modèles théorico-pratiques, dans le bazar psychothérapique actuel cette référence reste à proprement parler essentielle. En effet, ce que Freud a inventé, ce n’est pas la psychothérapie, mais la psychanalyse.

jeudi 14 décembre 2000

Féminin et refus du féminin

Freud, en 1937 [1], désigne le « refus du féminin » comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », comme un « roc d’origine », mais aussi comme un roc ultime sur lequel viennent se briser tous les efforts thérapeutiques.

Je ne retiens, ni pour le « féminin », ni pour le « masculin », une définition en termes de « genre ». En effet, ce terme de genre n’est pas une notion psychanalytique, puisque le propos de l’analyse n’est pas de l’admettre en tant que tel, mais de l’interroger en termes d’investissement narcissique ou objectal, ou bien en termes d’identifications. Je définis donc le féminin au sens conceptuel de l’un des termes d’une différence qui se construit, et qui est paradigmatique de toutes les différences : la différence des sexes.

On ne peut donc parler du seul féminin en le dissociant du masculin.

Ainsi, je n’utilise pas ce terme au sens d’un « originaire féminin » de la sexualité, comme le font Jacques André [2], ou Winnicott. Tous deux référent à un « originaire », qui ne se situe pas au niveau de l’avènement de la différence des sexes masculin-féminin pour le sujet, mais au temps des identifications au féminin maternel ou sexuel de la mère. J’opte pour les termes de réceptivité, du côté des soins, de passivité du côté de la séduction, et de féminité du côté des identifications. Mais je ne réserve le terme de « féminin » qu’au temps de l’épreuve d’altérité de l’effracteur nourricier de la différence des sexes, inaugurée dans le conflit œdipien, mais qui se réalise pleinement dans la relation sexuelle de jouissance. Et je différencie le féminin, intérieur, invisible, et la féminité, visible, qui fait bon ménage avec le phallique, celle du leurre, de la mascarade, et qui rassure l’angoisse de castration, aussi bien celle de l’homme que celle de la femme.

Pourquoi le féminin ?

Si, face aux difficultés et échecs rencontrés dans le travail analytique, Freud éprouve le besoin de théoriser un « roc », celui du « refus du féminin », un nouvel écueil, un Scylla après le Charybde de la pulsion de mort, c’est, à mon sens, une sorte de repentir, une manière de réintroduire du sexuel, de restituer à la pulsion sexuelle la capacité démoniaque qu’il lui avait ôtée, de lui redonner la même polarité disruptive qu’à la pulsion de mort.

Mais, pourquoi le féminin ? Pour tenter d’y répondre, j’ai formulé, dans Le refus du féminin [3], plusieurs hypothèses.

Féminin et différence des sexes

Une première hypothèse : est-que ce fameux roc est refus de ce qui, dans la différence des sexes s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique, à savoir le sexe féminin.

Rappelons que Freud décrit le développement de la psychosexualité à travers trois couples : actif/passif, au stade sadique-anal ; pénis universel/pénis châtré, au stade phallique ; et enfin, le couple masculin/féminin, lors de la puberté, au stade dit génital. Si l’actif-passif désigne un couple d’opposés ou de polarités, le phallique-châtré un fonctionnement par tout ou rien, seul le couple masculin-féminin désigne une véritable différence : la différence des sexes.

Cependant, les formulations que Freud utilise expriment à quel point ce « génital » se détache difficilement des précurseurs prégénitaux. Le vagin est « loué à l’anus », selon l’expression de Lou Andréas Salomé, reprise par Freud, en 1917 [4]. Le pénis est assimilé à la « verge d’excréments ». Le sexe féminin se définit en fonction du pénis, comme une annexe : « le vagin prend valeur comme logis du pénis ». Et quand Freud parle de l’homme de la relation sexuelle, il en parle comme d’un « appendice du pénis ».

Après avoir posé la différence des sexes, Freud la remet en question. En 1937, un quatrième couple surgit : bisexualité/refus du féminin dans les deux sexes.

Il importe de remarquer que tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes :

• d’une part, le refus du féminin est refus, je le répète, de ce qui est le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes parce qu’il leur renvoie une image de sexe châtré qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

• d’autre part, autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées du conflit œdipien, autant le fantasme de bisexualité, comme la bisexualité agie, constituent une défense vis à vis de l’élaboration de la différence des sexes au niveau de la relation sexuelle génitale.

Il semble donc que l’accession à la distinction des sexes ne constitue pas une plateforme de stabilité et de sécurité, et qu’il soit possible, ce que je fais, de prétendre que ce que Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes.

J’ai soutenu l’idée que c’est un travail du féminin, et un travail du masculin, qui assurent l’accès à la différence des sexes et son maintien, toujours conflictuel, et qui donc contribuent à la constitution de l’identité psychosexuelle. Celle-ci reste cependant instable, car il s’agit d’un travail constant, et constamment menacé de régression à l’opposition actif-passif ou au couple phallique-châtré, qui soulagent tous deux le moi en « exigence de travail » face à la poussée constante de la pulsion sexuelle.

Si, comme le dit Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme on le devient, je dirai que le féminin, comme le masculin, au niveau génital, ne sont pas chose acquise lors de la puberté, comme le dit Freud, avec la réalisation des premiers rapports sexuels, mais sont une conquête incessante, liée à la poussée constante libidinale. En effet, ce ne sont ni les transformations corporelles ni l’excitation sexuelle vécues au moment de la puberté qui élaborent la différence des sexes masculin-féminin, au niveau de l’appareil psychique. Il faudra attendre, comme la femme l’attendra, l’amant de jouissance” pour que le « féminin » génital soit arraché au corps de la femme. Il y aura là véritablement une expérience de différenciation sexuelle, de création du « féminin », qui donne enfin au moi la possibilité d’introjecter selon la poussée constante pulsionnelle dans la sexualité.

Féminin et grandes quantités pulsionnelles

Une deuxième hypothèse : c’est du côté du « féminin » que se retrouve le plus inévitablement ce qui définit contradictoirement la pulsion sexuelle : d’être à la fois ce qui nourrit et effracte le psychisme.

La théorie freudienne à laquelle je me réfère est une théorie pulsionnelle, celle de la libido, et du conflit qu’elle pose au moi. Elle postule un trajet : celui d’une excitation interne inévitable, qui, depuis sa source corporelle jusqu’à son but qui est la recherche de satisfaction, se psychise en devenant pulsion. « Sur le trajet de la source au but, la pulsion devient psychiquement active », écrit Freud en 1933 [5]. Si l’excitation ne parvient pas à se psychiser en pulsion, ou si la pulsion se dégrade en excitation, nous assistons à l’émergence de troubles dit « psychosomatiques », à des pathologies addictives, à des agirs, etc…

La pulsion sexuelle, la libido, a un caractère essentiel, celui qui la nomme : la poussée constante. Cette poussée est arrachée, par extraction violente, à partir et à l’encontre des poussées périodiques de l’instinct. « La pulsion est une excitation pour le psychisme », écrit Freud en 1915 [6] [elle] n’agit jamais comme une force d’impact momentanée, mais toujours comme une force constante et, en 1933 [7] , il ajoute : « une force constante.. [à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion ». Jacques Lacan [8] y insiste : « La constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme… La pulsion n’a pas de montée ni de descente. C’est une force constante ».

Le fait que la pulsion pousse constamment, alors que le moi est nécessairement périodisé, temporel, lui impose, dit Freud, une « exigence de travail ». C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient du pulsionnel, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’œstrus, et se transforme en psychosexualité à poussée constante, fait humain majeur.

Le signal de l’apparition de la poussée constante sexuelle dans le moi, c’est d’abord l’angoisse. Le moi « n’est pas maître en sa demeure ». Envahi par la libido, il la ressent comme un « corps étranger interne ». Dès les origines de la vie, le moi est obligé à l’angoisse, parce qu’il n’a pas le choix : c’est ce qui l’effracte qui va le nourrir.

À la différence du besoin, lequel peut être satisfait par une « action spécifique », appropriée, dit Freud, la libido par nature ne peut jamais l’être. « On devrait envisager, écrit Freud en 1912 [9], que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction ! ». Se déclarer satisfait d’un objet d’amour ou de sublimation, c’est le travail du moi.

C’est la poussée constante libidinale qui définit l’humain, et le désir. Si la pulsion venait à être satisfaite, par l’arrêt du défilement incessant des quantum d’affect le long des chaînes de représentations, « un peu comme une charge électrique à la surface des corps », écrit Freud, pourquoi continuerait-elle à pousser, que deviendrait le désir ?

C’est la difficulté de théoriser le sexuel féminin, par l’inévitable poussée constante de grandes quantités libidinales, qui inspire à Freud la notion d’un « refus du féminin » indépassable, sous l’aspect de l’envie du pénis ou du refus de la passivité homosexuelle.

Ce que Freud, en effet, ne théorise pas, c’est ce qu’il en est des grandes quantités d’excitation non liées lorsqu’elles sont admises dans le moi sans effraction traumatique, sans sidération du moi, c’est à dire avec une effraction nourricière. C’est là que se situe le pôle de l’introjection des grandes quantités libidinales coûte que coûte, dont le féminin libidinal génital est une des formes de réalisation. C’est là que se situent également les « angoisses de féminin ». Les théories freudiennes de l’angoisse ne permettent pas de penser le « féminin ». Et pourtant, Freud, toujours plein d’intuitions, n’écrivait-il pas à Fliess, en novembre 1899 : « Je ne sais encore quoi faire de la +++ féminine, ce qui me rend méfiant à l’égard de tout l’ensemble » ?

Féminin et génital

Une troisième hypothèse est que Freud induit, par ce terme de roc, un point de vue pessimiste sur la sexualité, et qui désigne, sans le dire explicitement, aussi bien l’impuissance sexuelle que celle de l’analyste à y remédier.

En effet, Freud estime que la femme en resterait rivée à son envie du pénis – ce qui n’est pas faux, pour une part –, et l’homme à son angoisse homosexuelle d’être pénétré. Je dirai qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une défense prégénitale contre l’angoisse de pénétration génitale. Celle d’un vagin qui doit se laisser pénétrer ou qu’il s’agit de pénétrer par un pénis libidinal. Il s’agit donc bien encore de la différence des sexes, au niveau de la relation sexuelle elle-même.

J’ai différencié un refus du féminin, roc dépassable, qui cède et va vers l’ouverture, celle qui est nécessaire à la pénétration et à la jouissance sexuelle, et un « refus du féminin », roc indépassable, qui ne négocie pas, fermeture coûte que coûte au pulsionnel et à l’étranger, et qui conduit à la frigidité dans les deux sexes. Notre thèse est que, plus le moi admet de pulsion sexuelle en son sein, plus il est riche, et mieux il vit.

Le féminin érotique et la relation sexuelle de jouissance constituent la représentation incontestablement la plus refoulée, la plus « tabou », même chez les analystes, lesquels sont plus à l’aise sur le terrain de la sexualité infantile, toute scandaleuse qu’elle soit. « L’étude de l’acte sexuel m’a préoccupé, écrit Freud à Fliess, en octobre 1895. J’y ai découvert la pompe à volupté… ainsi que d’autres curiosités, mais motus là-dessus pour le moment ! ».

Ailleurs, en 1915 [10], Freud écrit : « il est incontestable que l’amour sexuel joue dans la vie un rôle immense et la conjonction, dans les joies amoureuses, de satisfactions psychiques et physiques constitue l’un des points culminants de cette jouissance. Seule la science se fait encore scrupule de l’avouer » (je souligne).

C’est dans cette relation sexuelle de jouissance que se crée le féminin érotique génital, le féminin le plus accompli de la femme, ainsi que le masculin de l’homme.

Les trois « effracteurs nourriciers » coûte que coûte

Nous avons proposé, avec Claude Goldstein [11] , un trajet de la psychosexualité qui passe par trois effracteurs nourriciers, coûte que coûte. Ce sont trois épreuves de réalité, majeures, inévitables, structurantes. Et qui imposent une évidence : que le moi n’est vraiment « pas maître en sa demeure ».

Le premier effracteur nourricier, c’est la poussée constante de la libido.

Le deuxième, c’est l’épreuve de la différence des sexes, et ses exigences de réalité. C’est celui qui arrachera violemment le pénis et le vagin aux modèles prégénitaux. C’est dans la différence des sexes que la poussée constante est le plus au travail.

Le troisième effracteur, c’est l’amant de la relation sexuelle de jouissance : celui qui crée le « féminin » génital de la femme, préparé par les deux précédentes épreuves, et qui réélabore en après coup toutes les figures antérieures de l’étranger effracteur et nourricier, pulsionnel et objectal, et celle du père œdipien.

À chacun de ces moments se remet au travail la lutte inévitable, nourricière et constituante, entre le moi et la pulsion.

La triple solution et les trois pôles du moi

Si le moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il ne peut être régi constamment par elle. Il faut bien qu’il vive, qu’il dorme, qu’il pense et qu’il s’organise.

Le moi a pour fonction de transformer la poussée constante en poussées périodiques. Il introduit la temporalité, la rythmicité. Il peut s’organiser pour ne rien percevoir consciemment de cette poussée constante qui le violente, ou pour la ressentir le moins possible, au moyen de ses mécanismes de défense, lesquels, pour Freud, sont des destins pulsionnels, mais qui sont davantage contre-pulsionnels, utilisant l’énergie de la poussée constante pour la canaliser ou la contrer. La poussée constante libidinale n’est pleinement perceptible que lorsqu’elle échappe au contrôle du moi, par exemple dans la passion jalouse, dans la jouissance sexuelle. Elle est également perceptible, sous son seul aspect de poussée constante, mais déqualifiée, délibidinalisée, par exemple dans la passion envieuse, d’emprise, de pouvoir ou de destructivité, dans les addictions, dans la frigidité coûte que coûte, etc…

Le moi doit donc se périodiser, en transformant, fractionnant, triant, qualifiant, temporisant cette poussée constante. Il peut se laisser ouvrir à la pulsion un peu, beaucoup, à la folie ou pas du tout, selon une triple solution, toujours combinée :

• au pôle du moi que nous nommons « anal », il en accepte une partie et négocie : c’est la solution névrotique, celle du refoulement secondaire. La fonction de l’analité produit du lien, qui doit au fonctionnement sphinctérien la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet.

• au pôle que nous nommons « fécal », le moi se refuse coûte que coûte et se ferme à l’invasion pulsionnelle : c’est la solution répressive, celle du déni, de la haine de la pulsion. C’est une analité coûte que coûte, qui ne négocie pas, et donc perd sa fonction anale de sphinctérisation [12] , en se solidifiant, en se rigidifiant, en refusant de se démettre. Si ce pôle est prédominant, le travail du négatif à base de déni, de clivage, de forclusion, la dégradation de la pulsion en excitation, la fécalisation de l’objet sont prévalents. Les stratégies de défense sont davantage celles de survie, de maintien de la cohésion narcissique et identitaire.

• au pôle que nous nommons « libidinal », le moi s’ouvre et se soumet coûte que coûte : c’est la solution introjective. Le moi, dans certaines expériences, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités de libido. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, de jouissance sexuelle.

S’il y a un lieu où l’entrée de la poussée constante dans le moi peut être perçue, se déployer et être vécue comme une expérience enrichissante c’est dans la relation sexuelle de jouissance, dans l’arrachement de la poussée constante libidinale à la poussée périodique de l’instinct et du besoin. La cocréation du féminin et du masculin adulte, et la jouissance sexuelle font partie de ces expériences mutatives, qui provoquent des remaniements de l’économie psychique, et enrichissent le moi de représentations riches d’affects.

La relation sexuelle génitale

Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. « Che vuoi ?  » La femme veut deux choses antagonistes. Son moi déteste, hait la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le « masculin » de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du « phallique », théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son « féminin ». Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du « féminin ».

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre le moi et la libido.

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la “défaite”, dans toute la polysémie du terme.

L’énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée plus elle a besoin d’être désirée ; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant ; plus elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée. La défaite féminine c’est la puissance de la femme.

L’ « énigme du masochisme »

Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre cette « énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ». Ce lien n’est que l’effet du vouloir de se débarrasser du défilement incessant des grandes quantités libidinales, lesquelles ne peuvent être introjectées qu’à l’aide du masochisme.

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois dormant. Si, comme le dit Freud, la mère, messagère de la castration, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il t’arrivera des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ». La mère « suffisamment bonne », c’est à dire « adéquate, sans plus », est donc messagère de l’attente. Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin de la fillette à l’abri, sous la tendre couverture maternelle du refoulement primaire du vagin, que l’amant viendra lever, réveiller, révéler. Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Cependant, l’attente est excitation douloureuse, et son investissement va mobiliser l’entrée en scène du noyau d’organisation qu’est le masochisme primaire, érogène. Le masochisme primaire, nécessaire à la liaison d’une poussée constante libidinale trop forte, effractrice et nourricière pour le moi, permet d’investir érotiquement la tension douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, et sert de point de fixation et de butée à la désorganisation mortifère.

Le lien entre l’excitation érotique, la violence faite au moi, et la douleur de la perte discontinue de l’objet primaire maternel inscrit définitivement le désir sexuel dans cet investissement du rapport jouissance-douleur, de l’écart de la satisfaction hallucinatoire du désir par rapport à l’attente de la satisfaction réelle, et ceci sous le sceau du masochisme primaire.

L’infléchissement vers le père du mouvement masochique permettra que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. Le changement d’objet fera du masochisme érogène primaire, nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique, secondaire qui conduira la fille au désir d’être pénétrée par le pénis du père. La culpabilité de ce désir œdipien amène la petite fille à l’exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’« Un enfant est battu ».

Ce changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme, cette promesse de pénétration, c’est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince Charmant, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient…

L’apport du masochisme érotique dans la relation sexuelle subit un contre-investissement, aussi bien dans la vie quotidienne qu’en psychanalyse. Pourquoi est-ce si difficile d’admettre que chaque pénétration soit une effraction, fût-elle nourricière ? Et que c’est une épreuve, pour le moi d’une femme, de chuter, d’être pénétrée par un étranger ? Cette blessure-là, le sens populaire la connaît bien, mais dans l’anal : « Il faudrait me passer sur le corps. »

Freud n’a nié ni la blessure du moi ni la blessure sexuelle. Il a théorisé des événements tels que le fantasme de mutilation du sexe féminin, le sentiment de préjudice, l’envie du pénis, la blessure de la défloration, tous sous l’angle de l’angoisse et du complexe de castration. Mais il n’a pas envisagé le masochisme dans l’expérience de la relation sexuelle et dans la jouissance.

J’ai proposé un masochisme érotique féminin, qui participe au génital féminin.

Le masochisme érotique féminin

Je m’éloigne de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance entre un masculin et un féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique, psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit, fait obstacle au masochisme moral. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées. Grâce à ce masochisme érotique, le moi de la femme peut s’approprier l’arrachement de la jouissance.

Ce masochisme, chez la femme, est celui de la soumission à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », à condition d’avoir une profonde confiance en l’objet.

L’amant de jouissance investit le masochisme de la femme en la défiant, en lui parlant, en lui arrachant ses défenses, ses tabous, sa soumission. Parce qu’il lui donne son sexe et la jouissance, donc un plaisir extrême, et parce qu’il élargit infiniment son territoire de représentations affectées, la femme sollicite de lui l’effraction et l’abus de pouvoir sexuel.

Ce masochisme érotique est donc le gardien de la jouissance sexuelle. Il est aussi, comme le dit Freud, le meilleur « gardien de vie ».

La Belle et la Sphinge

L’amant, à condition que son moi ait pu se soumettre à la poussée constante libidinale, va la porter dans le corps de la femme, pour ouvrir, créer son « féminin », en le lui arrachant. Pour cela, il devra affronter, chez elle, son conflit entre sa libido et les résistances de son moi.

Ce « féminin », mystérieux et dangereux, profondément tapi dans les gorges, comme la Sphinge à l’entrée de Thèbes, comment lui arracher ses secrets, ses défenses et sa soumission ? Comment faire d’une Sphinge menaçante, « étrangleuse », anale (l’étymologie est la même de Sphinx et sphincter [13]), une femme libidinale, dont le sexe exige d’être vaincu, possédé, mais dont le moi, le narcissisme anal déteste, hait la défaite ? Un sexe qui dit « ouvre-moi ! », tandis que le moi dit « tu ne m’arracheras rien ! », ou « rien de ce que je ne veux pas te donner ! ».

Il s’agit de découvrir en la Sphinge, tapie dans les défenses du territoire de son moi, l’ « âme en peine » [14]. Âme en peine, parce que sexe en souffrance d’être possédé, sans défenses, appel à la pénétration effractive de grandes quantités libidinales. Sexe protégé mais tenu prisonnier par le refoulement primaire, et par de nombreux refoulements secondaires, et qui devra en passer par le masochisme et la soumission à l’homme pour être libéré, et créé.

Malgré sa résistance, l’effraction par la poussée constante de la libido s’avère plus facile pour le sexe de la femme, dont c’est le destin d’être ouvert. L’ouverture de son « féminin » ne dépend pas d’elle, mais d’un objet sexuel identifié à la poussée constante. C’est la raison pour laquelle l’accès à sa génitalité est à la fois plus aisé, parce qu’elle y est aidée par l’homme, et plus problématique que celle de l’homme, car la « Belle au bois dormant » doit rencontrer son Prince, l’homme de sa jouissance. C’est ce qui fait de la femme une « âme en peine », dépendante, davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité « à compromis » de l’homme adulte.

La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Mais la jouissance sexuelle, mêlée de tendresse, apporte un tel bénéfice de plaisir que l’ « âme en peine » peut devenir une « âme en joie ».

Le travail de féminin

L’amant est à la sexualité de la femme ce que la pulsion a été pour le moi : l’exigence d’accepter l’étranger, à la fois inquiétant et familier. Elle est donc, malgré elle, contrainte à un travail de féminin qui consiste :

• à élaborer ses angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitale. Le fantasme de viol, très érotisé, vient souvent marquer le passage d’un mode d’angoisse à l’autre ;
•  à érotiser l’effraction nourricière de la pénétration, vers la fusion érotique ;
• et à faire de l’introjection du pénis un après-coup de l’introjection pulsionnelle.. Le masochisme érotique féminin y contribue.

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social.

Je dirai que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».

La relation génitale, lorsque la jouissance sexuelle est arrachée à la femme par l’amant, permet d’accomplir le degré le plus évolué du changement d’objet, arrachant la femme à sa relation autoérotique et à sa mère archaïque et réalisant, grâce à un nouvel objet, les promesses du père œdipien. Il s’agit donc d’un double changement d’objet, celui de la mère prégénitale au père œdipien, c’est à dire à la mère génitale, et celui du père œdipien à l’amant de jouissance.

La promesse du père œdipien, celle de l’amant de la mère dans la scène primitive que l’enfant prête au couple des parents, ne peut être retrouvée et réalisée que par l’amant de jouissance. C’est ainsi que la jeune fille, souvent déçue de la relation réelle des parents, qu’elle a tant idéalisée dans la construction de sa scène primitive, pourra dépasser sa mère œdipienne, et s’en dégager, en se disant : « je jouirai plus qu’elle ». Ou elle pourra se dire, dans la logique de l’enfant substitut du pénis manquant : « j’aurai autant d’enfants qu’elle, ou davantage », etc… Faire de son compagnon un bon père comme l’a ou comme ne l’a pas été son père, c’est souvent le déposséder de sa capacité d’amant au profit de sa seule paternité.

Le travail de masculin

Le travail de masculin de l’homme consiste à laisser la poussée constante s’emparer de son pénis, alors que son principe de plaisir peut l’amener à se contenter de fonctionner selon un régime périodisé, de tension et de décharge. Ce qui, bien évidemment, ne signifie pas avoir une activité sexuelle constante, mais la capacité, pour l’homme, de pouvoir désirer constamment une femme, avec un pénis libidinal, que sa peur de sa propre mère archaïque, de sa propre jouissance ou de celle de la femme ne conduisent pas seulement à la décharge ou au retour dans le moi, mais à la découverte et à la création du « féminin » de la femme. C’est à dire de se démettre, pour un temps, du contrôle de son moi. Et de pouvoir surmonter les fantasmes d’un pénis qui tend surtout à vérifier sa solidité dans la relation sexuelle, ou de ne pas être terrorisé par des fantasmes liés au danger du corps de la femme-mère.

« Quel est celui qui, au nom du plaisir, ne mollit pas dès les premiers pas un peu sérieux vers sa jouissance ? » écrit Jacques Lacan [15]. J’ajouterai : vers la jouissance de l’autre ?

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, à l’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion. C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la jouissance sexuelle. Je cite Freud, en 1912 : « Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par-là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur ». Sic !

Une femme sait quand on la désire constamment, c’est ainsi qu’elle se sent aimée. Elle sait aussi qu’une relation sexuelle à poussée constante ne s’use pas, et qu’elle creuse de plus en plus son féminin.

La dissymétrie de la différence des sexes s’enrichit par des identifications. L’homme va aussi se sentir dominé par la capacité de la femme à la soumission, à la réceptivité et à la pénétration. Plus la femme est soumise sexuellement, plus elle a de puissance sur son amant. Plus loin l’homme parvient à défaire la femme, plus il est puissant.

Le « refus du féminin » quand même

Le génital adulte, tel le rocher de Sisyphe, est constamment à gravir, à construire et à maintenir, du fait de la poussée permanente de la pulsion sexuelle et du désir. Car le « féminin » est constamment en mouvement d’élaboration et de régression vers le « refus du féminin ». Le « féminin » est toujours à reconquérir par le « masculin ».

Une énorme part du mystère féminin vient de l’envie du pénis mêlée au vœu d’être possédée. Le « refus du féminin », défense narcissique, ne peut que se réveiller et reprendre ses droits après la possession, après la chute.

La reprise narcissique par la femme de son « refus du féminin » est un des moteurs de la poussée constante du pénis de l’homme, qui aura, à chaque pénétration, à la reconquérir. Cela contribue à rendre la femme désirable, et à maintenir le « masculin » de l’homme dans son désir de conquête, constamment renouvelé, du « féminin » de la femme.

Pour conclure

La sexualité de jouissance est une création psychique authentique. Elle n’est pas seule phénoménologie. Aucun événement de la vie d’un adulte n’est comparable à une relation de jouissance, qui est un des plus puissants moyens de mettre l’humain aussi directement en contact avec les couches les plus profondes de la vie psychique, où règnent souverainement les processus primaires, d’exalter les antagonismes constitutifs du psychisme et le masochisme.

Il s’agit d’une épreuve initiatique, pour un homme comme pour une femme : celle d’un acte sexuel par lequel la poussée constante de la pulsion s’empare de leurs moi, pour en arracher la jouissance ; celle d’une soumission à la pulsion et à l’objet érotique ; celle d’une relation entre un « masculin » et un « féminin » qui se génitalisent mutuellement dans leur rencontre, mais dans une asymétrie constitutive de la différence des sexes.

C’est, à mon sens, cette expérience d’introjection pulsionnelle et d’élargissement du moi, donc intégrative, qui permet de dépasser l’ordre phallique. Et je me différencie ici de la thèse de Michel de M’Uzan, selon laquelle le féminin de la femme ne peut s’accomplir que par l’intégration du phallique.

Grâce à un travail élaboratif, qui lie le masochisme érotique au désir et à la tendresse, le moi de la femme ressort très renforcé d’avoir trouvé enfin un sexe féminin, qui jusque-là était « loué à l’anus ». Le moi de l’homme se trouve également très enrichi d’avoir acquis un pénis libidinal, à désir constant, qui peut l’éloigner des angoisses d’un « petit objet détachable », « verge d’excrément » ou pénis phallique menacé de castration. C’est cette relation qui crée le vagin et le pénis de la perte de contrôle dans la jouissance sexuelle. Il s’agit donc bien d’une expérience mutative, de réorganisation narcissique et objectale, à laquelle la psychanalyse n’a pas dévolu ses lettres de noblesse, comme au complexe d’Œdipe, que pourtant elle restructure et prolonge.

La différence des sexes, c’est la première différence, paradigmatique de toutes les différences, dit l’anthropologue, Françoise Héritier. C’est par la sexualité et par la différence des sexes que le petit être surgit au monde. Le premier regard posé sur lui interroge la différence des sexes. C’est la perception de la différence des sexes qui pousse l’enfant, comme on le sait, à une intense activité de pensée, qui le conduit à élaborer des théories sexuelles infantiles. La différence sexuelle fait violence au moi et à son narcissisme, et c’est cette effraction nourricière qui participe à la construction non seulement de la psychosexualité, mais de la pensée. La pensée c’est la pensée de la différence.

11 mai 2000

Références

[1]Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, Puf, 1985.
[2]André J. (1994), La sexualité féminine, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? » .
[3]Schaeffer J. (1997), Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) , Paris, Puf, Coll. « Epîtres ». Trad. espagnole : El rechazo de lo feminino (La Esfinge y su alma en pena) , Madrid, Biblioteca Nueva, 2000. Une traduction anglaise est disponible, inédite actuellement.
[4]Freud S. (1917), « Sur les transpositions des pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal », in : La vie sexuelle, Puf, 1970.
[5]Freud S. (1933), La féminité, in : Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse, Paris, Gallimard, Coll. « Connaissance de l’inconscient », 1984.
[6]Freud S. (1915a), « Pulsions et destins des pulsions », in : Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
[7]Freud S. (1933), La féminité, Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse, Paris, Gallimard, Coll. « Connaissance de l’inconscient », 1984.ref]
[8] Lacan J. (1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.
[9]Freud S. (1912), « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ». Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, in : La vie sexuelle, Paris, Puf, 1970.
[10]Freud S. (1915b), « Observations sur l’amour de transfert », in : La technique psychanalytique, Paris, Puf, 1953.
[11] Goldstein C. (1995), « Maîtrise de la pulsion ou maîtrise par la pulsion ? », Revue française de Psychanalyse, 1995/3, Paris, Puf. – Schaeffer J. (1997), Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) , op. cit.
[12]Cf. Schaeffer J., Goldstein C. (1999), « “Anal” et “fécal”. La contre-pulsion », Revue française de Psychanalyse, numéro spécial Congrès, Paris, Puf.
[13] Étymologie relevée par Grunberger B., Le narcissisme, Paris, Payot, 1971, p. 326.
[14]Cf. Delcourt M. (1981), Œdipe, ou la légende du conquérant, Paris, Les Belles Lettres, Coll. « Confluents psychanalytiques ».
[15]Cf. Laznik-Penot M.C. (1990), La mise en place du concept de jouissance, Revue française de psychanalyse, 1990/1, Paris, Puf.

Transfert et contre-transfert en psychanalyse à l’adolescence

« La relation avec l’environnement, l’intégration et l’équilibre des pulsions et des défenses d’origine orale et anale, la dominance persistante des processus primaires représentés par la faim, le besoin, la peur, la forme même et la direction de l’agressivité semblent amener, chez l’adolescent, le retour de formes expressives qui ont été très anciennement constituées et que nous aurons à envisager. »
Pierre Mâle.

Du contre-transfert

Le contre-transfert, c’est-à-dire tout le fonctionnement mental de l’analyste est évidemment fortement sollicité comme nous le savons dans les cures mais particulièrement à l’adolescence où la question de l’identité, en particulier, est au centre du travail psychique nécessaire à cet âge et donc automatiquement au sein même de la situation analysante. La présence et le secours du fonctionnement mental de l’analyste (A. Green) interviennent alors en tant qu’objet intégrateur (M. Klein et W. Bion) et en tant qu’environnement facilitateur (D. W. Winnicott).

Le contretransfert est l’ensemble des réactions inconscientes de l’analyste à la personne, et plus particulièrement au transfert de l’analysant. La perception inconsciente chez l’analyste de l’inconscient du patient est, selon Paula Heimann, beaucoup plus fine et devance sa conception consciente de la situation. Il s’agit pour l’analyste de supporter les rôles que font jouer le moi, le surmoi du patient et les objets extérieurs que le patient lui attribue ou projette sur lui quand il met en scène ses conflits dans la relation analytique. Disons que la question de l’identité se perlabore souvent chez l’adulte quand leurs enfants deviennent clairement génitalement sexués et l’affichent vivement sous l’influence de la pulsion. La tendance au rejet réciproque est ce qu’il y a de plus courant entre adolescents et adultes. La séparation aménagée lors du temps de la latence peut être de part et d’autre annulée et récusée.

Il nous faut, à nous analystes, des qualités particulières perlaboratives face aux vécus pulsionnels et objectaux vifs et souvent confus, propres à nos patients adolescents et face aux réponses familiales et sociales qu’ils reçoivent. Le psychanalyste ne peut poursuivre sa tâche que s’il s’interroge avec d’autres. En particulier pour éviter les aveuglements, le déni et l’omnipotence.

Je postulerai ici que l’objet extérieur qu’il représente peut réinstaller des capacités auto-érotiques, éviter l’expulsion de la réalité psychique, saturée de part et d’autre, adolescent et environnement, d’un trop de sexualisation endogène, anti-identitaire.

L’adolescence

Rappelons que Freud, en particulier dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, considèrera la puberté comme la phase organisatrice qui, sous le primat de la génitalité, tourne la pulsion sexuelle autoérotique vers l’objet sexuel. E. Jones envisagera l’adolescence comme une période de transformation qui récapitule l’évolution psychosexuelle des premières années. A l’adolescence, l’émergence pulsionnelle érotique et agressive éloigne des premiers liens et ces séparations peuvent être vécus comme perte d’objet et perte narcissique. Perte de la mère refuge à la puberté ou perte de l’investissement odipien et de la dépendance aux parents à la seconde phase de l’adolescence.

Du point de vue intrapsychique, l’adolescence peut se concevoir comme une situation déterminée d’instante pression sous l’influence de la puissante revendication pulsionnelle, libidinale et agressive, en quête d’un objet exogamique dans un climat interne de perte ou même de meurtre des objets parentaux. Elle est un après-coup. C’est ce que l’on sait le moins ou à quoi l’on résiste. La tendance adultomorphe dans la conception de l’adolescence chez les adultes est générale.

Or cette quête de l’objet nécessite pour advenir une appropriation corporelle et psychique qui s’origine dans la toute première année du développement où perception, image du corps et sentiment d’identité se construisent à partir des objets parentaux. C’est à dire que c’est vraisemblablement grâce à une régression que la sexuation génitale s’opère, reprenant les identifications maintenant génitalisées sur un mode ambivalent où l’oralité primaire et l’analité font resurgir les angoisses, la culpabilité et la dépression.

L’adolescent et son corps : la puberté et sa valeur de traumatisme

Le rêve d’une jeune patiente situera mieux la profondeur du traumatisme pubertaire lorsque l’archaïsme est au premier plan. Cette jeune fille de quinze ans ne pouvait plus sortir de chez elle et toute scolarité menée au lycée lui était maintenant interdite du fait des angoisses et de la dépression.

« Je suis seule et je regarde, effrayée, depuis la balustrade dans une tour noire et haute. Je me sens petite et pourtant j’ai bien ma taille actuelle. J’attends et vois revenir de la ville nocturne et éclairée ma petite chienne qui court. Ce qui est effrayant, c’est son ventre qui n’a plus de peau. Seulement une fine membrane translucide qui donne le sentiment d’une fragilité extrême et enveloppe les organes internes. J’aurais pu croire qu’elle était enceinte mais je devais me résoudre au fait qu’elle était écorchée vive ».

Chez cette jeune fille l’éclatement pubertaire est donc une véritable menace pour le moi corporel. Son sentiment d’intégrité narcissique est directement bouleversé au détriment de tout plaisir de fonctionnement. La valeur érogène des activités de maîtrise et des activités cognitives du moi se trouvent effacées. La membrane de délimitation entre le moi et le non moi se trouvent fragilisée à l’extrême devant les dangers d’intrusion.

Sa situation d’isolement dans la tour noire soulignait pour moi la tentative de surmonter des sentiments de panique mais en même temps cela représentait comme une carence de l’environnement dans la recherche d’un refuge représenté comme inhabité. On pourrait dire mieux : devant le bouleversement de la puberté les objets internes ne sont d’aucun secours chez cette jeune fille.

À l’adolescence, l’image du corps est au service de la représentation d’une limite protectrice. Les doutes concernant le corps et son image se traduisent par les sentiments d’étrangeté, les troubles de la perception du corps telles les dysmorphophobies et les bouffées hypocondriaques. L’émergence soudaine de la pulsion sexuelle réactive la crainte de menace de castration et le sentiment de culpabilité. Les crises d’angoisse et leurs incidents transitoires de déréalisation ou de dépersonnalisation sont les pertes temporaires des limites internes et externes dues à l’irruption traumatique des pulsions ressenties comme étrangères. L’utilisation prévalante des mécanismes projectifs se laisse entrevoir grâce à l’association fréquente avec des positions persécutrices de type paranoïde. L’hypocondrie par exemple, fréquente à cet âge, apparaît comme un symptôme charnière où « l’angoisse et les mécanismes de défenses mis en œuvre pour l’endiguer trouvent à se localiser dans une lutte contre la dépersonnalisation » comme l’écrivent Ebtinger et Sichel en 1971.

Ce sont les données transfero-contre-transférentielles qui nous permettent de comprendre les difficultés identitaire d’une appropriation du corps monosexué à l’adolescence. La possibilité d’une réappropriation psychique du corps se fait grâce à la médiation d’un objet transférentiel reconnu dans sa finitude. Ce sont, particulièrement à l’adolescence, les pulsions libidinales et agressives elles-mêmes qui poussent à un travail de désappropriation et d’expulsion parce que celles-ci ne sont pas prêtes à pouvoir être intégrées par le moi. À partir de là, les affects et les sensations qui envahissent la psyché semblent à l’origine d’actes plutôt que de représentations. Il s’agit pour les adolescents de trouver des stratégies qui répondent à leurs préoccupations qui prennent alors, en masse et comme automatiquement, le corps, comme cible des projections et des actes de maitrise.

Il peut y avoir une migration de l’énergie pulsionnelle vers le pôle corporel. L’activité musculaire est de contention et de fuite. Les zones sphinctériennes sont utilisées comme lieux de rétention plus que d’expulsion. L’estomac même, retourné dans sa fonction même digestive, est sphinctérisé et expulsif. Dans le miroir le corps devient objet extérieur scruté. Le miroir ne répond plus que selon les logiques primitives. Dans le miroir, le corps est objet partiel.

Quant aux représentations, il semble qu’elles soient l’occasion d’un travail qui évoque le clivage au sein du moi. Elles ne paraissent d’aucun secours parce qu’inconscientes, le corps s’y substituant, tant que l’analyse ne permette son travail de liaison/déliaison/reliaison.

Le traitement est utilisé d’une manière où l’objet dynamise tout à la fois le désir et les défenses au sein d’une utilisation des mouvements identifiants et projectifs, en même temps que s’établit l’investissement des traces mnésiques. Cette utilisation de l’objet éloigne alors du manque dépressif répétitif à l’origine du désespoir et des actes compulsifs clivés des émois sous-jacents et de la conscience du conflit lui-même qui en sont pourtant l’origine. Il est notable par exemple qu’après une lutte initiale vis à vis du non-moi, ce qui installera l’espace d’échange entre une jeune patiente et moi furent les objets esthétiques investis par mon regard et offerts à son regard. Cette patiente remarqua un jour une statuette humaine et zoomorphe d’origine Hopi, son étrangeté lui fit exprimer une inquiétude magique. Elle y projeta, sur l’objet, ses propres pensées projetées sur son corps mais là en révélant l’atmosphère interne paranoïde particulièrement envahissante.

Le travail qui est ici travail sur les représentations et les affects restaure l’investissement libidinal de la pensée et éloigne de la fuite vers le corps. Il semble que nous sommes là relativement proches, au sein même de l’utilisation des séances dans leur économie des mouvements de projection et de silence, de l’expérience de la découverte par les patients des variations de l’Auto-érotisme entre dynamique hypocondriaque et procédés auto-calmants.

En 1926, dans Inhibition, symptôme, angoisse, Freud en introduisant sa conception de la détresse du Moi relie la névrose actuelle et la névrose traumatique. L’importance que va prendre à partir de cette date la libido narcissique permet d’envisager la libido du Moi sur son versant négatif associé aux effets de la destructivité interne et à ceux de la désintrication pulsionnelle. L’économie pulsionnelle donne une valeur reconnaissable à l’objet. Selon A. Green, l’objet est à la fois contenu dans la pulsion et la révèle et à la fois intricateur et vecteur d’une défense contre les forces de déliaison de la pulsion de mort. Il semble alors que le narcissisme négatif révèle l’altération de la valeur fonctionnelle de l’objet.

La clinique que j’envisage à l’adolescence est vraisemblablement si bruyante du fait de la misère d’objet à cet âge conjugué à une fragilité du préconscient. Celui-ci devient plus perméable des deux côtés sur ses deux faces : conscient préconscient et inconscient préconscient. Freud en 1912, discutant la conception de Stekel du conflit psychique au cours d’une réunion du mercredi soir, observe que si l’on trouve dans les névroses des adultes des éléments combinés de troubles psychiques et des troubles toxiques, chez les individus juvéniles, les éléments toxiques peuvent être rencontrés seuls, c’est à dire n’ayant pas encore organisés une névrose ou une psychose, par exemple ; en fait une psychisation de l’évènement. La « toxicité », je veux dire cette notion chez Freud, apparaît alors sous la double influence du pubertaire et de ses remaniements mais aussi de l’expression du négatif et de la pulsion de mort opposée aux pulsions d’auto-conservation.

Je propose d’avoir à l’esprit la question du remaniement de la relation à l’objet tel que le transfert, (mais dirions-nous transfert ou investissement ?), le révèle dans la cure des adolescents. Il faut considérer que, si cette misère d’objet peut parfois se référer à des carences réelles, elle est en rapport étroit avec la fonction autodestructrice. Chez les adolescents, il y a souvent une grande capacité à la perception endopsychique du refoulé ainsi que des formations compulsionnelles de la pensée. Progressivement, il est souhaitable que nous avancions grâce au lieu de l’analyse vers une compréhension qui permet de distinguer et d’établir le dedans et le dehors, l’intrapsychique et l’intersubjectif.

Ainsi les abîmes de certains affects poussent à l’autodestruction et à la désobjectalisation. Il faut considérer de plus que le changement que subit l’objet extérieur, dans sa perception et une anticipation anxieuse du sujet adolescent, révèle, parfois violemment, les pulsions de manière inacceptable pour le moi de l’adolescent.

Lorsqu’ils viennent nous voir, les adolescents sont souvent en carence de projection et la menace qui pèse sur eux est la perte de la réalité externe et interne.

La place progressivement centrale du rêve, dans chaque cure, se déploie à partir d’un certain moment au cours du traitement avec ces adolescents. C’est particulièrement important ici – bien que nullement spécifique – soulignant un fait. Ce fait révèle la qualité contenante de l’objet et de la situation analytique et la transformation de l’économie du fonctionnement psychique. James Gammil a justement montré comment toute situation, importante émotionnellement, doit passer par une internalisation, y compris par sa représentation dans la vie onirique, pour qu’elle devienne significative pour le Moi.

Au cours du travail psychanalytique avec les adolescents de nombreuses figures de substitution du Moi viennent à se découvrir. De même, dans le cours de la cure, se tente la reconquête du Moi au sein d’une éclosion progressive de l’identité. Ceci est caractéristique à l’adolescence. L’identité peut être conçue dès lors comme placée entre substitution et accomplissement, attribution et existence. Peut-être, est-ce là ce que recouvre la notion de vulnérabilité à l’adolescence.

Je parviens aujourd’hui à l’idée que l’éveil au « processus adolescent » peut parfois comporter en lui-même un potentiel destructeur pour les racines mêmes de la psyché, surtout quand l’évènement, alors traumatique, est vécu par le Moi comme venant de l’extérieur. C’est dire qu’il existe une force antinarcissique dans l’évènement pubertaire lui-même ouvrant, comme sur un gouffre, sur une carence du monde et nécessitant le besoin urgent d’une latence, à moins de rencontrer la décharge, l’automatisme, la robotisation, tous moyens anesthésiants.

La panique d’une régression sans appui peut bien surgir du fait de rejoindre un état, là où conscience et perception sont identiques, comme en équation. Sentiments et langage peuvent revenir au présymbolique. L’importance de l’appui est, ici, à souligner. Il prend toute sa signification au sein même des fonctions du cadre analytique. Il y a plus investissement de la personne de l’analyste que transfert, en tous les cas au début des traitements. S’il y a transfert c’est sur le processus analytique lui-même et les capacités de liaison qu’il implique.

J. Grotstein insiste, par exemple, sur l’importance de l’arrière-plan qui est une qualité de l’objet contenant. L’expérience du back-ground object, objet sur lequel l’enfant peut appuyer son dos, lui permet d’acquérir la sensation d’un squelette et d’une solidité interne. Nous pouvons rencontrer, à l’adolescence, certains investissements du corps propre, en particulier de l’arbre musculaire et de la peau, qui évoquent une recherche avide et excessive d’un « contenant-auto », une carapace, par défaut d’intégration du contenant interne. Ce sera, dans ces cas, seulement à mesure que le langage de pensée (du rêve) se développera grâce aux liaisons entre restes des représentations internes avec les processus internes que, peu à peu, ces processus internes seront susceptibles de devenir perçus, reconnaissables. Perçus, reconnus, ils pourront devenir pare-excitants. « C’est ainsi que, déjà, la conscience s’était émancipée de sa seule fonction d’organe du sens des perceptions pour devenir organe des sens d’une partie des processus de pensée », nous dit Freud.

Le traumatisme, chez certains de ces patients, peut avoir ravi le corps et fait chuter dans le risque d’une atemporalité narcissique. Ce que l’on peut alors comprendre comme des « procédés auto-calmants », décrits par l’école psychosomatique de Paris, recouvre en fait une répression émotionnelle et pulsionnelle tyrannique pour une partie primordiale de la vie psychique : celle de la sexuation et de l’identité. Dans ce cas le transfert répète la nécessité d’abandonner l’objet, ici l’analyste. La dissociation émotionnelle, quant à elle, vis à vis du traumatisme se travaille dans l’éclosion d’une « folie à deux », maladie normale, admise, encadrée et partagée.

Le psychanalyste qui s’occupe des adolescents se trouve ainsi confronté aux cryptes narcissiques de survie des patients de cet âge. Ceux-ci dévoilent, peu à peu en s’en dégageant, la contrainte identitaire plus qu’identificatoire, sournoisement à l’œuvre, à laquelle s’ajoute immanquablement une introjection de la culpabilité d’un visiteur du Moi excessif, tyrannique, le Surmoi primaire. L’inadéquation, du fait de la restriction des émotions et des pulsions, est à l’œuvre dans l’expression des défenses de bien des patients à l’adolescence. Nous pourrions, à partir de là, être tentés de considérer que l’environnement facilitateur a manqué précocement à ces patients. Ceci s’exprime transférentiellement en termes de messages indigents et indigestes d’un passé transgénérationnel opaque.

Nous pouvons plutôt penser que la puberté, par exemple, met le narcissisme « à découvert » du fait d’un vécu particulier. Celui d’un désinvestissement par l’objet primaire avec lequel il s’agirait de rester en liaison. Ce qui devient un facteur d’angoisse actuelle comparable à la position schizo-paranoïde.

La dépression et la dépressivité à l’adolescence

Les diverses symptomatologies dépressives si courantes à l’adolescence renvoient à un « moins » de l’énergie d’investissement. Que cet investissement soit objectal ou narcissique. Cette énergie peut être considérée comme perdue. Pour l’adolescent, c’est en revenir au sentiment d’impuissance de l’enfant, à sa détresse qui vient du monde psychique interne, de lui-même. Ce fait psychique colore le monde externe d’inquiétude, d’étrangeté, de panique et de persécution. L’impuissance à s’aimer et à aimer abandonne un reste aux relations : une dépouille traduite par des comportements hétéro- et auto-agressifs mal appropriés. Cela en rajoute à la blessure d’estime du moi.

Il faut souligner ici que le déprimé interprète et est sensible aux signes (surinvestissement du réel). Cela explique bien des méconnaissances voire des occultations et même des tendances interprétatives en surface et rationnalisantes chez ceux qui côtoient ou rencontrent des adolescents déprimés.

Ces tendances interprétatives sur les deux faces de la relation sont une source de paradoxe. F. Pasche insistait sur le fait par exemple que « les satisfactions d’ordre libidinal et objectal venant d’un parent ou d’un substitut ne peuvent améliorer l’état du déprimé, elles ne peuvent que l’aggraver ». Cela est en relation étroite avec la fragilité de l’équilibre narcissique du sujet déprimé et particulièrement devant ce qui s’anticipe comme régression à l’objet. Cet élément compte, a fortiori, quand il s’agit d’adolescents qui, tout en pouvant être atteint par un état dépressif, n’en sont pas moins concernés par le travail de la perte propre au processus inauguré par la puberté. Cela, rajoutons-le, en même temps que les pairs restent un point d’ancrage et de référence au processus lui-même et un pôle identificatoire par l’intermédiaire du groupe. Au travail de la perte et de la séparation, chez l’adolescent se surajoute, lorsqu’il est déprimé, la haine pour l’objet qui peut l’entrainer, moyennant la tendance au clivage des objets, aux plus proches frontières de la dépersonnalisation. Cette situation psychique en cascade va influencer évidemment les relations avec l’entourage familial mais aussi les tentatives de liens amoureux.

Toutes ces considérations préliminaires influencent le traitement.

Un traitement est toujours une relation amorçant le transfert. C’est encore plus le cas à l’adolescence du fait de la résonance des effets de l’objet sur le moi. Les relations d’objet à cet âge sont le lit du fleuve qu’est l’adolescent lui-même. L’adolescence, c’est la réalité des relations et des liens réinterprétés.

La réflexion que nous menons pour comprendre le point de vue intrapsychique de l’adolescent et de ses relations objectales et narcissiques a pour conséquence d’influencer techniquement les indications de traitement et de repérer les embûches et les leurres qui existent au sein de la mise en place d’une relation thérapeutique avec un adolescent plus ou moins gravement malade. La capacité du psychanalyste à être présent, à se prescrire comme représentation de soi pensant et écoutant est décisive pour l’installation d’une relation transférentielle pour qu’un adolescent sorte de la dépression et devienne créatif. Il lui faut aussi survivre à la haine d’objet présente en l’adolescent déprimé. La dépression sans objet fait craindre l’acte suicidaire tandis que la dépression gardant des représentations objectales permet des déplacements utilisables dans la thérapie. Le travail interprétatif en est facilité. La reprise dans le transfert des positions identificatoires est davantage rendue possible.

L’indication du traitement s’appuiera sur l’évaluation de la situation psychopathologique de l’adolescent et sur la tolérance de l’environnement. La visée, outre la sédation d’une souffrance trop vive, est celle de permettre l’établissement, le maintien ou la reprise de la dynamique du travail psychique dans le sens du processus adolescent.

Les psychothérapies à l’adolescence sont réalisables. Que ce soit sous la forme du face à face individuel, de la cure psychanalytique ou par l’intermédiaire du psychodrame analytique qui est particulièrement indiqué à cet âge. Leurs indications sont nombreuses et le plus souvent acceptées avec intérêt par les adolescents dans mon expérience. Les psychothérapies psychanalytiques sont particulièrement indiquées dans les situations qui viennent traduire des névroses et des états limites.

L’adolescence en analyse dès lors pourrait être considérée comme un après coup, comme une construction de la névrose infantile sur fond traumatique mais aussi souvent une transition narcissique, où l’impact des objets est au premier plan, vers la névrose de transfert. La misère d’objet, dans les situations où l’objet perdu se présente ou se perçoit du côté de la dépression ou de la persécution, rend en fait le sujet incapable de prévenir l’angoisse due à l’exigence pulsionnelle. La désertification de la pensée secourable est du coup une conséquence considérable des excès de la douleur. L’identification projective, fortement sollicitée, cherchera à « expulser » les accrétions de stimuli. Sous l’influence de l’excès de l’identification projective pathologique et de l’idéalisation, le Moi peut se désintégrer du fait de la réactualisation des clivages morcelants.

Les interactions familiales pathologiques sont, nous pouvons le constater, fortement réactivées à ce moment de « naissance à soi-même » qu’est la puberté : poussée de la réalité somatique. Si le corps, par exemple, est attaqué via l’oralité c’est qu’il est considéré par le Surmoi tyrannique comme le fauteur de trouble (séparation pathologique) et la source de l’échec à soulager et à être soulagé (réparation pathologique). La cure, dans ces cas, révèle des mouvements d’investissement qui prouvent la place primordiale et particulière du perceptif dans ce nouvel espace, potentiellement intégrateur et donc inconnu jusque-là. Pourquoi ? En fait, l’intégration de la bisexualité psychique est nécessaire pour l’expérience complète de la toute première position œdipienne à prédominance orale. Cette intégration vient d’une élaboration réussie de la « position dépressive » autour de la perte du sein. Or la communication intérieure en rapport avec l’internalisation du sein crée un espace intérieur qui est le lieu des projections dans un langage régressif. Celui des images visuelles, des désirs et des conflits en attente d’apaisement. C’est un tel mouvement qui est suscité par la rencontre avec le travail analytique.

Ces perturbations adolescentes qui sont des troubles de la génitalité renvoient donc à des insuffisances du holding, terme cher à D. W. Winnicott, c’est à dire le portage du tout-petit et sa fonction psychique. Comment en effet devenir soi si l’on n’a pas intégré, soi et l’objet, une relation passant du même au semblable ? Et comment intégrer l’exogamie, contemporaine de l’adolescence, si cette dernière est annonciatrice d’un arrachement narcissique plutôt que d’une séparation? Ne pas pouvoir accéder aux ressources adolescentes et donc à l’âge adulte survient par méconnaissance, non par ruse. Au cœur de certains sujets, ne s’est pas construit l’arrière-plan dans l’« investissement transférentiel » que se développeront de nouvelles ressources se désagrégeant du «même». Encore faut-il toute la patience réciproque à l’éclosion in situ de ce qui révèlera finalement l’avant-coup d’une telle place-forte !

Il faut, par exemple, être en mesure de supporter le désespoir impliqué par la reconnaissance douloureuse du faux et de la vanité des mouvements réparateurs maniaques. Un « trop tard » ou un «à quoi bon», peut être prononcé. Ce mouvement de désespoir est distinct de la déception liée à l’altérité. Le désenchantement dont il s’agit, ici – qui est l’annonce du désenchaînement – est bien en deçà de la déception qui, elle, consent au disponible.

Melanie Klein avait compris la particularité du sens (vectorisation) de la dépression au sein d’un clivage morcelant. Si l’effort réparateur vise à rétablir un « objet parfait-entier », le désir cherche dans ce cas le contrôle sadique de l’objet et son humiliation. La réparation peut donc bien à son tour engager un mouvement schizoïde et tout puissant. La lutte contre le morcellement combinée à l’impuissance de la réparation est de surcroît une source d’états de mort psychique. Cette lutte, elle-même, renforce le pôle schizoïde des défenses. Au sein de cette térébrante et vertigineuse tourmente des doutes, venue du clivage morcelant, de la méfiance et de la confusion, surgit un discours dont l’émanation est difficilement repérable. Ce discours est directement prononcé par le Surmoi précoce et omnipotent qui est le véritable épieur d’une position aliénante. La cure s’achemine entre idéalisation, fascination et terreur de la perte.

Qu’est-ce qui permet l’intégration des émotions primitives dans le sens de ce que le processus d’adolescence requiert pour l’acceptation d’une identité monosexuée séparée et liant les parties infantiles et adultes ? La confusion de langues et l’identification à l’agresseur, comme nous l’apprenons avec ces jeunes patients, substituent au contenant psychique, des aménagements pseudo ou « comme si ». Ceux-ci, à leur tour, poussent à l’intolérance vis à vis des différences des sexes et des générations.

La spoliation des capacités d’apprendre par l’expérience émotionnelle est le miroir d’un groupe interne aliénant. Ce groupe, auquel parfois adhère les parents réels, semble hanté pour chacun de ses membres – qui sont des prolongements solidaires, annexés et narcissiques – par le spectre de la dépression primaire, omniprésente en même temps que méconnue, infigurable. L’impasse, ainsi constituée, clôt l’univers du sujet. Son expression en cercle se révèle alors en économie de survie et épié. Comment en effet un groupe, hanté par la dépression primaire, peut-il accueillir l’expression nécessaire de l’agressivité primaire permettant l’intégration d’un vrai self et de l’autonomie ?

La place progressivement centrale du rêve, dans chaque cure, se déploie à partir d’un certain moment au cours du traitement avec ces adolescents. C’est particulièrement important ici – bien que nullement spécifique – soulignant un fait. Ce fait révèle la qualité contenante de l’objet et de la situation analytique et la transformation de l’économie du fonctionnement psychique. James Gammil a justement montré comment toute situation, importante émotionnellement, doit passer par une internalisation, y compris par sa représentation dans la vie onirique, pour qu’elle devienne significative pour le Moi.

Ajoutons que l’aptitude à une riche élaboration dans la vie onirique, comme l’écrivent M. Fain et C. David, « témoigne d’un contact intime avec un objet qui s’est mis à portée du sujet, qui s’est laissé introduire dans son monde conceptuel ».

mars 2000

Le désir d’enfant comme substitut du pénis manquant : une théorie stérile de la féminité

Ayant entrepris, depuis une dizaine d’années, une recherche psychanalytique sur l’infertilité féminine, il me parait possible aujourd’hui d’interroger la description de la féminité proposée par Freud, à partir de 1925, avec laquelle je me trouve en désaccord, à causes de mes découvertes cliniques. Je résumerai donc rapidement celle-ci, puis je préciserai les dénis qu’opère, à mon sens la théorie freudienne, et qui ressemblent à ceux qui caractérisent le discours des patientes souffrant de stérilité. Je tenterai d’expliquer les raisons pour lesquelles Freud a brusquement modifié sa conception d’un Œdipe universel. Je proposerai enfin une conception, à mon avis plus féconde, du développement heureux du féminin-maternel aujourd’hui.

Recherches sur la stérilité féminine

Avoir un enfant suppose la conjonction heureuse de différents paramètres chez les deux membres du couple : certes, le corps peut empêcher la conception, mais le psychisme joue souvent un rôle majeur. Causes ou effets du diagnostic de stérilité, des perturbations psychiques peuvent justifier une psychothérapie, voire une psychanalyse. A travers différentes expériences cliniques, je tenterai de mettre à jour les conflits qui risquent d’entraver la réalisation d’un désir d’enfant.

En préambule, je rappellerai que la problématique qui se dessine peut se rencontrer, bien sûr, sans provoquer de stérilité ; la naissance de l’enfant peut alors apaiser ou non les conflits que je vais décrire.

L’étude clinique de l’infécondité évoque ce que P. C. Racamier (1995) décrit comme “incestuel”. Les patientes infécondes, que l’on peut globalement considérer comme des “névroses de caractère”, semblent organisées de manière défensive à l’égard d’un noyau dépressif. La souffrance narcissique n’est pas ressentie consciemment, mais fait l’objet d’un déni qui s’exerce à l’égard du fonctionnement psychique dans son ensemble. Ce déni porte sur la vie pulsionnelle.

Pour A. Green (1993), il s’agit, dans ces pathologies, d’utiliser le clivage et la négation de l’image, qui entraînent un sentiment d’insuffisance et de manque, pour “obturer les expressions d’une pulsionnalité redoutant toujours de s’exprimer, sans médiatisation, et comme telle, susceptible de mettre en péril l’idéalisation de soi”. Ainsi, s’agirait-il d’isoler, plutôt que de refouler, la vie pulsionnelle. Le désir insatisfait d’enfant aboutirait à un sentiment de privation déclenchant la violence pulsionnelle. Celle-ci étant souvent intolérable, on comprend que les traitements médicaux demandés aient un caractère de nécessité et d’urgence pour l’intéressée.

Chez ces femmes, la relation à la mère domine les entretiens. Elle est le principal objet d’un amour forcément déçu. C’est pour lui plaire qu’il faudrait avoir un enfant, mais celui-ci, dans leur fantasme inconscient risquerait de les détruire. La mère, ressentie comme puissante par ses maternités, exerce une emprise qui provoque une rage envieuse.

En revanche, ne paraissant pas soumise au père qui ne compte guère pour elle, cette mère ne donne pas la représentation de la féminité à laquelle une fille doit pouvoir s’identifier afin de désirer son père, dans un mouvement œdipien qui lui permettra plus tard d’aimer d’autres hommes. Ici, la mère n’a pas besoin du père, semble-t-il, et elle investit exclusivement ses enfants considérés comme des prolongements d’elle-même, sans reconnaître leur existence propre. On est frappé par la fréquence des éléments transgénérationnels : la mère à souvent vécue une souffrance analogue, échouant elle-même à combler la grand-mère toujours inassouvie. Ailleurs la mère souffre du rejet du grand-père qui préfère un fils, et manifeste une envie du pénis source de blessure narcissique profonde que sa fille tente en vain d’apaiser. Si bien que la question de la réalité historique sur laquelle il est si difficile de se prononcer, parait ici plus claire : plusieurs générations de femmes sont impliquées pour aboutir à l’inconception. D’ailleurs la faiblesse du refoulement entrave l’organisation des fantasmes originaires qui ne se retrouvent pas à l’origine d’un remaniement suffisant de la réalité.

Échouant ainsi à se distancier de l’imago maternelle, nos patientes demeurent dans une relation où l’homosexualité inconsciente reste primaire. Elle n’est pas liée, comme l’homosexualité secondaire, à l’identification au père dans la relation à trois qui définit la situation œdipienne. La carence paternelle entrave la structuration du psychisme qui demeure enfermé dans une relation essentiellement duelle. Ainsi fait défaut l’image d’une mère féminine tournée vers un homme, tandis que l’imago maternelle archaïque occupe l’espace psychique et empêche la fille de s’identifier elle-même à une maternité qui l’aliène et qu’elle a besoin d’attaquer pour se sentir relativement indépendante.

Avec l’importance de l’homosexualité, nous insistons sur l’impact de l’identification à une mère acceptant sa féminité pour assurer une évolution normale de la sexualité féminine.

Le père occupe souvent une place marginale dans le psychisme de nos patientes ; il ne serait qu’un simple instrument de conception pour la mère, pensent-elles. Elles en viennent même à déprécier cet homme qui n’a pas pu s’imposer. Si le père joue un rôle habituellement séparateur du couple mère-bébé, il semble, dans nos cas, l’avoir fait insuffisamment, ne réclamant pas pour lui une part du temps de la mère et se soumettant au contraire à celle-ci. Pour nos patientes, il apparaît souvent comme un enfant de plus, et non pas comme celui qui impose un certain ordre, une loi qui sépare les générations.

Il existe donc un déni, bien souvent mime une “communauté du déni” du rôle du père. Absent ou indifférent à son enfant, il a laissé à la mère la possibilité de reporter sur ce dernier tous ses investissements, ici plus narcissiques qu’érotiques

Aussi, en l’absence de structuration œdipienne suffisante, le Surmoi est-il défaillant, remplacé par un Idéal du Moi assez conventionnel et persécuteur. Le fonctionnement psychique est peu investi, pauvre en fantasmes et en rêves, l’action étant privilégiée. On ne s’étonnera pas du choix de traitements médicaux pénibles, tant temporiser parait inacceptable à ces patientes

Ainsi ce n’est donc pas une problématique hystérique que j’ai rencontrée, contrairement à mon attente. Ce n’est pas un enfant œdipien qui ne peut être conçu, mais un bébé fait avec la mère, par la mère, et dessiné paradoxalement à tenter de se séparer d’elle. Ne pouvant s’identifier à une mère qui serait une femme -une amante-, mes patientes veulent être mères pour cesser d’être filles, ce qui échoue, sans doute aussi du fait de la violence des projections de leur hostilité inconsciente sur l’enfant imaginaire.

Le déroulement de la thérapie est assez typique de ce genre de situation. La patiente, qui accepte avec difficulté de parler de sa stérilité, veille soigneusement à ne pas s’engager dans une relation affective. La crainte de dépendance et le risque que comporte pour elle tout lien affectif, sont ici au premier plan et provoquent une défense contre l’amour de transfert.

Rencontrer un analyste permet souvent, par des prises de conscience pourtant limitées, l’ébranlement du système défensif de l’inconception. Une prise en charge assez brève aboutit alors soit à une grossesse soit à un renoncement. “Guérir” une stérilité n’est pas toujours “faire” un enfant. Accepter le refus jusque-là inconscient de la maternité peut être aussi l’issue la plus favorable à cette situation d’infécondité dont il faut rappeler qu’elle n’est pas une maladie. Encore faut-il que médecins et intéressées acceptent de prendre en compte l’importance de l’inconception dans les aléas de la procréation.

La cure analytique permet l’évolution de ces patientes. Dans l’inconception, il semble y avoir une absence d’investissement narcissique de l’appareil reproductif (et sexuel dans son ensemble) en rapport probable avec un défaut d’investissement par la mère de ces capacités chez sa fille. La réceptivité et la capacité de contenir, marquées de passivité, sont pour cela refusées généralement consciemment, sans qu’apparaissent au sujet les conséquences de ce refus sur sa fécondité. C’est le réinvestissement d’un cadre contenant, à travers, souvent, la réceptivité de l’analyste, qui permettra la guérison de la stérilité. L’interprétation en termes de sentiment de castration doit se limiter longtemps à la blessure narcissique. La réintroduction du père libère la fertilité de la patiente, sans que pour autant, la rivalité œdipienne avec la mère puisse encore être mise en représentation.

La théorie freudienne de la féminité

Il est temps de revenir maintenant à Freud. Le déni du rôle paternel et la carence du fantasme de scène primitive chez mes patientes, m’ont évoqué les femmes qu’il a décrit dans ses travaux tardifs.

Alors comment expliquer la rencontre, inattendue au cours de notre recherche, entre les conceptualisations élaborées chez des patientes atteintes de stérilité et celles du statut métapsychologique de la femme tel que Freud le formule dans ses textes rédigés à partir de 1929. Bien que les conceptions de Freud ne se soient pas appuyées sur l’étude clinique de patientes stériles, ses descriptions, si controversées, s’appliquent justement à leur cas. Que penser d’une telle rencontre ? Y aurait-il, entre Freud et nos patientes un trait commun ? Partageraient-ils un même déni du féminin ? Nous tenterons de défendre cette hypothèse

La description du lien préœdipien mère-fille dans les écrits des années 30 est en accord avec mes observations. Le père n’y existe guère : comme intrus peut-être, mais jamais comme rival. Il n’y a que mères et filles en présence, jusqu’au moment où, pour Freud, la fille peut éventuellement entrer dans l’Œdipe. Le moteur de cette évolution serait la seule déception de ne pas posséder de pénis. Il en résulterait que le père ne serait désiré que comme “prolongement” d’un pénis, aux fins de procurer un enfant, désiré non pour lui-même, mais comme substitut du pénis manquant.

Dans une première phase correspondant au monisme phallique, où le vagin serait ignoré dans les deux sexes, Freud insiste sur la difficulté de l’évolution de la fillette et décrit la fille “comme un petit homme”. Elle va devoir quitter cet état agréable pour accepter celui de femme. Il lui faudra donc “changer de sexe”, changer de zone érogène – le clitoris masculin doit être abandonné pour le vagin -, changer de buts pulsionnels en renonçant à l’activité pour la passivité, changer surtout d’objet.

Pourquoi la mère tant aimée se retrouvera-t-elle haïe ? Ce n’est pas, à ce stade, par rivalité, car Freud rejette l’explication constitutionnelle de l’Œdipe : il n’y a pas d’instinct qui pousserait la fille vers le père. Ainsi, ce n’est pas l’Œdipe qui provoque le changement d’objet, mais l’inverse : c’est parce que la fille se détourne de sa mère qu’elle investit son père. La cause majeure en est la découverte de sa “castration”, l’envie du pénis un jour aperçu, “elle sait qu’elle ne l’a pas, elle veut l’avoir”. Ainsi, la femme “reconnaît le fait de sa castration” et développe l’hostilité à l’égard de la mère qui en est rendue responsable ; celle-ci se double de mépris quand elle prend conscience que “la mère aussi est châtrée”. Désirant un pénis, elle se rabat sur un projet d’enfant, et pour cela, se tourne vers le père. L’enfant réparerait la castration qui serait le moteur principal du changement d’objet d’amour.

Si bien que l’image de la femme se modifie. Elle n’est plus l’être autosuffisant, inaccessible, envié par l’homme amoureux que Freud décrivait en 1914. Brusquement elle est devenue un être blessé, victime d’une infériorité d’organe, que l’homme méprise et qui se méprise elle-même. Quant à sa jouissance, elle va devoir abandonner sa source, le clitoris, le “petit bois nécessaire à l’allumage”. Tout petit pénis embryologique, Freud ne doute pas que la femme ne le compare au grand et ne le juge inférieur. Elle l’abandonnerait en quelque sorte par dépit, renforçant un interdit masturbatoire qui est, lui, semblable à celui du garçon.

L’Œdipe apparaît alors comme le calme après la tourmente : “elle entre dans l’Œdipe comme dans un port” et elle n’aura aucune raison psychique d’en sortir. L’Œdipe échappe au destin masculin et, en l’absence de sa dissolution, le Surmoi, héritier du complexe, n’apparaîtra pas aussi puissamment que chez l’homme.

La femme, être inférieur, reste ainsi, en l’absence de surmoi développé, un être jaloux (par envie) et vaniteux (par compensation), tenté d’affirmer dans un “complexe de masculinité” la présence, malgré tout, de ce pénis absent convoité.

Cette théorie pourrait-elle s’appliquer au défaut de l’Œdipe de mes patientes ?

— Est-ce le désir d’enfant qui leur aurait manqué ?

Certes non, puisqu’elles acceptent dans ce but les traitements les plus éprouvants. Mais ce désir ne les éloigne pas de leur mère pour les tourner vers leur père. Au contraire, vouloir un enfant correspond à un espoir d’autonomie à l’égard d’une mère qu’elles ressentent comme toute puissante et n’investissant.qu’elles, leurs filles ?

— Est-ce alors l’envie du pénis qui aurait fait défaut à ces femmes infécondes ?

Non plus, mais l’envie du pénis n’est pas, chez elles, une étape vers le père et la féminité. Elle est, au contraire l’expression d’un refus du féminin. Ne pouvant admettre une passivité qui les soumettrait encore à leur mère, elles tentent de lui échapper par une activité pseudo-masculine qui est défensive. Il s’agit d’une revendication phallique liée à l’échec de la féminité, et visant à conforter le narcissisme.

Faut-il alors critiquer la théorie de Freud ? Pourquoi pas ?

Je ne reviendrai pas sur certaines objections classiques. On sait combien cette théorie du monisme phallique et la méconnaissance du vagin qu’elle suppose, a été critiquée avec pertinence, en particulier dans les travaux de Janine Chasseguet-Smirgel (1984) qui relève de multiples représentations du vagin chez l’enfant dans le matériel de Freud. Le vagin et le désir de pénétration qu’il implique sont bien présents chez le petit Hans. Dans Les deux arbres du jardin, J. Chasseguet-Smirgel (1986) expose de façon lumineuse l’impasse de la castration féminine comme moteur de l’Œdipe.

Je voudrai insister surtout sur le vaste déni qu’opère la théorie freudienne. Dés 1925, Freud annule le rôle fondateur du désir de la fille pour le père. L’Œdipe cesse d’être universel, ce qui prévaut, c’est l’anatomie.

Freud opère ainsi un retour vers sa neurotica, dont l’abandon lui avait pourtant permis de découvrir l’inconscient. A nouveau, il situe hors de la réalité psychique, dans la réalité externe, la cause d’un mouvement psychique. Ce fût autrefois la séduction par l’adulte, c’est maintenant la matérialité du manque de pénis.

Pour Freud, c’est cette perception qui est cause de l’éloignement de la fille, rejetant brusquement une mère dont elle reconnaît la castration. Voilà le motif du changement d’objet. L’amour se tourne vers le père, seulement comme pourvoyeur d’un enfant lui-même substitut du pénis manquant. Que de déplacements !

Ainsi Freud dénie-t-il le désir des parents l’un pour l’autre :

  • La femme n’a pas de jouissance : elle subit le coït.
  • Elle n’a pas d’amour pour son mari ; ce qu’elle désire, c’est l’enfant.

Ainsi se trouvent déniés tant l’Œdipe de la fille que celui du garçon.

Si l’enfant, pour Freud — surtout le garçon — est le seul apte à combler le désir féminin, on voit combien la théorie lui évite maintenant la confrontation à un père œdipien. Pourquoi le garçon rivaliserait-il avec lui puisque le père est si peu désiré de la mère, n’ayant que le statut d’un intermédiaire délaissé sitôt obtenu l’objet convoité qu’est l’enfant ? Celui-ci n’a pas à ressentir d’impuissance, à se désoler de ne posséder qu’un petit pénis incapable de satisfaire la mère : la théorie fait de lui, malgré sa faiblesse, l’objet privilégié de ce désir.

Chez Freud, il n’y a plus de femme amante qui délaisserait un moment son fils pour obéir à son amour pour son mari. L’absence de “censure de l’amante” (D. Braunschweig et M. Fain, 1975), le déni de la jouissance de la femme, font de l’enfant le partenaire privilégié, réalisant ainsi une grande victoire narcissique sur la castration.

Faut-il voir, dans cette répudiation du conflit des générations, devenu inutile dès lors que l’enfant est d’emblée victorieux, un déni de la castration ? Est-ce cette certitude d’être le seul objet susceptible de combler la mère qui donne à Freud la liberté de transgresser la morale traditionnelle en inventant la psychanalyse ?

Hypothèses sur les causes de ce bouleversement théorique

Pourquoi Freud a-t-il ainsi abandonné son savoir concernant le père libidinal excitant de la fillette, pourtant si clair dans Un enfant est battu (Freud, 1919). Dans les textes de 1925 rédigés quelques années seulement après le précédent, des éléments historiques, récemment révélés, semblent confirmer notre critique de la “deuxième théorie freudienne de la féminité”. On peut ainsi situer avec Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes (Freud, 1925), un tournant majeur de la pensée de Freud concernant la sexualité féminine. L’explication anatomique qu’il propose alors, et qui modifiera, nous le verrons, sa conception de l’Œdipe et du lien au père, ne se situe pas dans la continuité de ses théories sur la sexualité.

Contrairement à d’autres remaniements théoriques, cette nouvelle élaboration ne paraît pas induite par une nécessité interne à la mise en jeu des équilibres dynamiques et elle frappe par sa soudaineté. A la suggestion d’une connaissance refoulée du vagin, Freud rétorqua le 8 décembre 1924 à K. Abraham : “Je ne sais absolument rien à ce sujet. Aussi bien, j’avoue en général volontiers que l’aspect féminin du problème est pour moi extrêmement obscur !”

Or, quelques mois plus tard, Freud “sait”. Il a découvert une explication cohérente grâce à laquelle il organise le développement de la féminité. Vision soudaine de l’explication causale, qui préfigure celle-ci : la vision, par la fille, du sexe masculin bouleverse son identité ; la certitude de sa “castration” provoque l’immédiate envie du pénis. “Elle a vu cela, elle sait qu’elle ne l’a pas, elle veut l’avoir”. Brutalité du changement, renvoyant à la soudaineté de l’explication apparue à Freud.

On voit que l’envie du pénis est le moteur de toute cette évolution.

La lecture du livre de Peter Gay (1988) nous avait mis sur une voie nouvelle (G. Pragier et S. Faure-Pragier, 1993), puisqu’il signale que Freud avait pris Anna en analyse, en 1918 – ce que nous savions vaguement par une lettre adressée à E. Weiss en 1935. À l’issue de son analyse, on sait qu’Anna avait fait, le 31 mai 1922, une conférence sur Fantasmes de fustigation et rêverie diurne. Or le texte Un enfant est battu (Freud, 1919) portait sur le même thème. Faut-il y voir déjà une influence du cas clinique d’Anna ? Celle-ci aurait été intégrée dans la pensée de son père, qui poursuivait alors sa recherche sur le développement œdipien. Dans sa conférence de 1922, Anna présente en trois étapes le fantasme de fustigation entraînant un paroxysme de plaisir onaniste.

Le premier stade est celui de l’amour incestueux père-fille. Par régression à l’organisation sadique anale, il se transforme en scènes de fustigation pour exprimer “Father loves only me”. Les fantasmes datent de l’âge de 5-6 ans, avant l’entrée à l’école. Puis ils font place, vers 8-10 ans, à de “belles histoires”, que l’enfant ne relie pas aux fantasmes précédents. Pour la biographe E. Young-Bruehl, l’analyse montre alors une identité de structure “entre deux événements psychiques”, qualifiés d’analogiques par Anna. Dans son texte, les belles histoires commencent par une faute, commise par un jeune homme faible, qui se trouve alors à la merci d’un homme fort et plus âgé. Dans des scènes de plus en plus tendues, le jeune homme est menacé de châtiments, jusqu’à une scène finale de réconciliation et d’harmonie dans laquelle il obtient son pardon.

Pour Anna, “dans le fantasme de fustigation, ce sont les pulsions sexuelles directes qui sont satisfaites, tandis que dans les belles histoires, ce sont les pulsions à but inhibé, comme Freud les nomme, qui trouvent leur satisfaction”. Elle tentera donc de privilégier les histoires, d’abord par l’écriture de nouvelles et de poèmes, puis par le travail psychanalytique. Rappelons que pour Freud, en 1919, le rôle masculin tenu par la rêveuse n’est pas synonyme de comportement viril, ni d’homosexualité, mais, au contraire, moyen d’échapper à la sexualité.

Anna arrête l’analyse avec son père en 1922, elle sera contrainte de la reprendre en 1924, après la réapparition des “fantasmes” contre lesquels son moi lutte avec énergie. Elle développera ce rôle du Moi dans son livre de 1936, Le Moi et les mécanismes de défense.

Si Anna combat ses sentiments œdipiens, son père est dans une position différente. L’amour excessif de Freud pour Anna ne semble pas le culpabiliser. Bien au contraire, Freud exprime son désir de la garder toujours avec lui. La désignant comme son Antigone, il est visible qu’il se nomme lui-même Œdipe, et, ne voulant pas se crever les yeux, détourne plutôt le regard. On a vu que dans sa lettre à E. Weiss, il considère même cette analyse comme une réussite. C’est une réussite en tout cas pour lui, qui a tant souhaité conserver la présence aimante d’Anna !

Déjà, éloigner Jones d’Anna ne semble avoir créé en lui aucun conflit. En 1914, elle a 18 ans. Freud écrit à Jones pour lui dire que son intérêt pour Anna est déplacé ; elle est trop jeune et ne s’intéresse pas encore aux hommes. Il écrit aussi à Anna, le 16 juillet 1914 : “Je n’ai aucune intention de t’accorder la liberté de choix dont ont joui tes soeurs… Les regrets que j’éprouverais à t’avoir loin de moi (en Angleterre), je refuse de les prendre en compte, ils m’empêcheraient d’examiner les autres aspects du problème”.

En 1915, il écrit à Ferenczi (8 avril 1915) qu’il souhaitait qu’Anna échoue à son examen d’institutrice pour la garder près de lui : “Anna travaille dur pour l’examen, synonyme pour elle d’un poste d’institutrice, mais, heureusement, elle échouera à cause de sa voix” (épreuve de musique).

À la fin de la première analyse, il confie à Lou, en mars 1922 : “Ma fille Anna me manque beaucoup aussi : elle est partie le deux de ce mois pour Berlin et Hambourg. Il y a longtemps que je la plains d’être encore chez ses vieux… Mais, d’autre part, si elle devait vraiment s’en aller, je me sentirais aussi appauvri que je le suis en ce moment, par exemple, ou que s’il fallait renoncer à fumer.” Or on sait que Freud, malgré son cancer de la mâchoire, ne put jamais se résoudre à abandonner ses cigares. On comprend que Freud ait évité d’affronter sa responsabilité dans la pérennité des sentiments d’Anna.

C’est la solution par la théorie ! L’anatomie est devenue la responsable. Freud innocente le père qu’il fût et absout alors tous les pères. Prendre la mesure de la force des sentiments œdipiens non résolus chez sa fille paraît avoir un lien chez Freud avec la brusque prise en compte de “la différence anatomique entre les sexes “ qui apparaît comme une défense opportune. Face à la persistance de l’attachement d’Anna et de son “complexe de masculinité” Freud construit une nouvelle théorie de la féminité : l’Œdipe n’est pas originaire chez la fille, contrairement au garçon. Ce qui est à l’origine, c’est le manque de pénis, “le destin, c’est l’anatomie”. Ainsi, la masculinité de la fille n’est plus la conséquence de la résolution insuffisante de l’Œdipe. Bien au contraire, c’est l’anatomie qui provoque chez la femme, ” qui doit accepter sa castration “, une opposition, un complexe de virilité. Quant à l’Œdipe, il sera secondaire, réparateur même, la fille ne se tournant vers le père qu’en tant que prolongement d’un pénis capable de lui fournir l’enfant, substitut du pénis absent. L’amour d’Anna pour son père serait-il le meilleur destin de la féminité ?

L’envie du pénis est devenue la responsable majeure du développement libidinal de la femme. Le complexe de masculinité qu’elle produit peut perturber les relations de la fille avec les autres enfants et, surtout, avec sa mère. C’est celle-ci, en effet, et non plus le père, qui est maintenant au premier plan “c’est presque toujours la mère qui est rendue responsable du manque de pénis” ; la jalousie qui apparaît alors s’adresse à un “enfant préféré par la mère” et non au père.

Le complexe de masculinité qui suit la déception œdipienne n’est alors qu’une régression au stade précoce de fixation liée à l’envie du pénis. “Elle renonce au désir de pénis pour le remplacer par le désir d’enfant et, dans ce dessein, prend le père comme objet d’amour… Lorsque, plus tard, ce lien au père fait naufrage et doit être abandonné, il peut céder devant une identification au père par laquelle la fille revient au complexe de masculinité auquel elle se fixe éventuellement.

Dans un mouvement inverse à celui qui lui fait abandonner la réalité de la séduction avec sa neurotica. Freud réintroduit le réel, l’anatomie, comme fondement de la féminité pour dénier, à nouveau, la culpabilité du père ! Toutefois, ce mouvement défensif est aussi un véritable moment auto-organisateur créateur de nouveau. Freud perçoit sans doute, préconsciemment, le déni qu’il opère en proposant cette nouvelle théorisation qui l’absout comme père séducteur.

Dès 1925, le terme déni (Verleugnung) est inauguré. Simultanément, Freud rédige le texte La Négation, conceptualisant ainsi le mouvement psychique qui s’opère en lui, tout en s’y abandonnant. Ainsi se trouve-t-il le sujet du processus qu’il décrit pour ne pas le voir à l’œuvre et conçoit-il le procédé même du refus qu’il théorise à propos de la primauté de l’Œdipe féminin. Ainsi, “la misère ordinaire” de l’homme Freud et de son Anna-Antigone permet-elle la relance théorisante qui ira jusqu’au fétichisme et au clivage Le psychisme de l’auteur reste le terreau irremplaçable de toute découverte.

Du développement réussi du féminin-maternel

Après avoir évoqué le déni de la place du père chez la femme inféconde, puis dans la théorie freudienne, il me reste à préciser, dès lors, comment je conçois le développement de la féminité.

1. J’aimerai insister d’emblée sur l’importance des identifications

Freud considère l’identification maternelle de la fille comme l’issue du deuil de l’espoir de masculinité. Elle est bien antérieure, à mon avis, dans sa complexité. Au-delà de l’identification narcissique, le féminin s’appuie sur la représentation, conscient et inconsciente de ce que ressentent la mère et les femmes et les femmes de la famille. La fille, qui s’est identifiée à sa mère narcissiquement, ne pouvant maintenir cette illusion devant la frustration s’identifie alors à l’objet du désir de celle-ci, le père. Ce mouvement de triangulation engage le travail de symbolisation. Il lui permettra, par la suite, d’étayer aussi son féminin sur la féminité du père, qui permet à ce dernier de reconnaître et valoriser la féminité à venir de sa fillette et de l’investir, narcissiquement mais aussi libidinalement.

Que penser alors de la patiente homosexuelle décrite par Freud ? Peut-on, comme lui, interpréter la passion pour une femme déjà mère, peu accessible et très féminine, comme une régression devant la déception œdipienne, l’enfant désiré du père, lors de son adolescence, ayant été donné à sa mère et non à elle ?

Je suivrai volontiers Freud dans sa psychogenèse. Le désir d’enfant paraît ici essentiel, le rôle masculin n’étant adopté que par dépit. L’identification au père paraît bien remplacer l’amour déçu. Mais la belle interprétation du niederkommen (traduit par tomber-accoucher) pourrait suggérer que la passion homosexuelle n’éliminerait en rien le désir d’enfant. Retrouvailles avec la mère originaire préœdipienne comme chez les homosexuelles stériles ? Je ne le crois pas, car dans la rencontre qu’elle fait du père, tandis qu’elle se promène avec “la dame”, le geste de mépris de celui-ci paraît déterminant dans sa tentative de suicide. Le père resterait-il alors l’objet œdipien ? Comment expliquer dans cette hypothèse la passion homosexuelle ?

Le saut du pont évoque métonymiquement l’accouchement. La jeune fille rêve d’enfants et Freud élabore le caractère trompeur à son égard de ses rêves “menteurs”Et s’ils étaient sincères ? Freud ne peut associer désir d’enfant et homosexualité, celle-ci étant dans sa théorie mue par une identification au père qui empêcherait celle à la mère. A notre avis, cependant, jouer le rôle viril pourrait ne signifier qu’un détour.

Freud enfin, dans sa théorisation, doute de la sincérité – encore – du caractère platonique de l’amour pour la dame. Dans son contre-transfert, il est possible qu’il rejette cette patiente puisqu’elle refuse la psychanalyse. Après l’aventure de Dora, Freud se méfie. Mais si le transfert sur un homme, lui paraît impossible, la patiente n’aimant que les femmes, d’où proviennent les rêves “menteurs” qui exprimeraient le désir de le tromper, lui ? Et s’il faut le tromper, n’est-ce pas comme père et celui-ci ne resterait-il pas alors l’objet de l’investissement de la jeune fille, en dépit de ce deuxième choix d’objet du même sexe ?

Je proposerai donc de faire crédit à sa jeune patiente. Oui, son amour est platonique. Oui, elle désire toujours un enfant. Son père rejeté reste l’objet de son amour déçu ; elle veut se venger, sans doute, aussi.

La mère, rivale victorieuse, préférait ses fils. Peu aimante, crainte, elle semble avoir interdit à sa fille l’identification à la féminité. Ne peut-on alors considérer qu’à travers la passion pour une femme qui ressemble à la mère, et possède une riche sexualité, la jeune fille cherche à atteindre son propre idéal ? L’identification à la mère séduisante lui étant interdite, ce serait alors par l’amour qu’elle tenterait de l’acquérir.

On se trouve contraint de compléter, dans la théorie freudienne, le jeu de l’amour et de l’identification. L’amour pour l’objet-mère, dans l’homosexualité primaire, permet à la petite fille de sortir de l’identification primaire. Puis l’identification secondaire succède à l’amour déçu grâce à l’identification au père.

Dans un troisième temps, l’amour d’objet (homosexualité) pourrait être un moyen de réussir une identification féminine interdite. Ce serait aimer pour s’approprier, à travers l’objet, une qualité enviée, aimer pour parvenir à s’identifier à la femme capable de séduire le père. Dans ce cas, les rêves de maternité pourraient exprimer la permanence de l’ancienne aspiration. La qualité de l’homosexualité primaire sert de base au narcissisme.

L’amour pour le père, dépend de la reconnaissance de la castration de la mère, mais à la condition que celle-ci admette que le père puisse la compléter. Elle doit aussi reconnaître la féminité de sa fille. S’identifier à une mère qui n’est plus toute-puissante, mais désirante à l’égard de son mari, permet à la fille de se tourner vers le père. Celui-ci doit à la fois séparer mère et fille (ce qu’il ne fait pas dans les cas de stérilité) mais aussi, avec la mère, reconnaître l’attrait de sa fille en tant que femme (ce qui manque à se produire chez Freud).

L’illusion œdipienne doit prendre consistance pour que l’Œdipe soit atteint “comme un port”. Il faut aussi que la mère ait désigné le père comme objet de son désir et que celui-ci ait reconnu sa fille comme féminine. Le mouvement de l’enfant lui-même qui demanderait directement au père de pallier sa castration, principal mouvement organisateur pour Freud, implique, à notre avis, la prise en compte de la complexité du jeu préalable de l’amour et de l’identification.

Alors existe-t-il une angoisse de castration féminine ? Pour Freud, il n’y a que complexe de castration, puisque la castration chez la fille parait “déjà réalisée”. Aussi, n’est-elle pas efficace pour “sortir de l’Œdipe”, ce qui entraînerait l’absence de Surmoi œdipien.

Pour M. Klein, elle existe comme crainte d’être détruite à l’intérieur en perdant sa capacité à faire des bébés, en rétorsion de ses propres agressions du corps maternel.

Pour M. Cournut, l’angoisse de castration s’appliquerait à l’homme, que la fille craindrait de châtrer par sa jouissance. F. Duparc (1992) est de son avis, mais affirme la possibilité de l’angoisse de castration chez la femme. L’issue en serait du côté du père qui, outre son rôle séparateur, offrirait à sa fille, dans les cas heureux, la possibilité de s’identifier à la féminité de son père. C. Couvreur (1994) insiste sur la féminité acquise par identification à l’objet œdipien du père, ou aux femmes aimées par lui (mère du père, sœurs, mais aussi mère de la patiente).

Féminité de la mère, féminité du père : on voit que c’est du côté du refus du féminin que s’enracinent – comme chez les hommes – les achoppements d’une passivité réceptrice érotisée Freud y insiste dans Analyse sans fin, analyse avec fin. Cependant, il pense cette difficulté comme -à nouveau- anatomique. C’est le “roc du biologique”.

Le caractère caché du sexe féminin entraîne un intérêt profond pour l’intérieur et l’éprouvé, doublé d’une certaine incertitude. Aussi le désir féminin s’exprime-t-il d’abord par un “trouble” terme signifiant de son imprécision pour la femme. L’amour ne s’en distingue guère – pas toujours, je rejoins ici Freud pour qui la perte d’amour est, pour la femme, l’équivalent de la castration chez l’homme.

Pour étayer ces considérations théoriques, je rappellerai le rôle érotique des “récits d’amour” et le nombre impressionnant de femmes lectrices de la presse du cœur comme des collections Arlequin (dont le tirage est d’un million d’exemplaires en France). Rêver à la passion semble entraîner un plaisir compulsif, souvent culpabilisé, voire secret chez des femmes (même “intellectuelles”) peu sensibles aux revues pornographiques achetées, elles, par les hommes.

L’assomption du féminin dans la jouissance exige d’abord l’amour. Celui-ci ne suffit pas toujours, bien sûr, et la complexité du “devenir femme” reconnaît des éléments aléatoires qui réveillent des traces mnésiques érotisées. Celles-ci provoquent alors des mouvements d’auto-organisation, même tardive, du féminin (G. Pragier G. et S. Faure-Pragier, 1990).

2. Féminité et passivité

La passivité est-elle originaire ? Je le pense et rejoins ici la conception de Jacques André (1995), différente de celle de Freud parce que remontant à l’étape infantile, qui décrit une passivité première – une féminité – dans les deux sexes. Freud évoquait déjà le rôle excitant du “commerce de l’enfant avec celui qui le soigne” et le prend, inconsciemment, comme objet d’amour – comme objet sexuel. Les attouchements répétés pendant les soins, l’énigme qui s’impose ainsi à l’enfant, stimulent sa libido dans une “séduction originaire ” comme le propose J. Laplanche (1987)

Le nourrisson n’est pas un objet vierge recevant sans initiative ces stimuli. Cependant une part importante de jouissance passive marque ces premiers temps, où l’objet se distingue à peine lorsqu’il vient à manquer, stimulant alors, dans l’attente et la motricité inopérante, toute une activité de fantasmatisation. Le bébé se trouve confronté à de nombreux messages (paroles, gestes, manière de le tenir, etc.) qui émanent de son environnement. Ce monde est en outre infiltré de significations inconscientes, y compris pour l’adulte qui méconnaît, pour une part, le sens du désir qui le porte vers son enfant. Les capacités de compréhension de celui-ci se trouvent débordées par cette “violence fondamentale” qu’il subit ainsi nécessairement et qui le séduit. Pour J. André, “l’être-effracté de l’enfant séduit, anticipe et profile l’être-pénétré de la féminité”, ce qui rend caduque l’interrogation classique sur la méconnaissance du vagin dans les deux sexes. Pour l’adulte, ce dedans ne peut être méconnu, et c’est son savoir qui est imposé au psychisme de l’enfant.

Cette féminité originaire laisse place, plus tard, au monisme phallique qui, chez le garçon, présente un avantage défensif majeur alors que chez la fille, le passage à la phase active peut être transitoire et la passivité fait souvent retour. Lorsque l’identification féminine est possible, grâce à l’appui que représente une mère reconnaissant le rôle actif du père, la passivité peut s’intégrer avec succès. En revanche, si le père n’est pas reconnu et ne valide pas sa fille comme femme pour l’avenir, la passivité devient menaçante, car elle la livre à sa mère.

C’est cette éventualité que craignent -inconsciemment- nos patientes stériles, et qui les pousse vers une attitude apparemment active, une phallicité qui doit être distinguée de l’envie du pénis. Notre clinique plaide ainsi en faveur de la théorie “féminine passive” de la sexualité originaire.

La féminité ne signifie pas en revanche l’abandon de toute phallicité, au sens, chez la fille, de plaisir d’action, de pouvoir, de sublimation. Dans la cure, interpréter en termes d’envie du pénis serait souvent une erreur risquant de rendre l’analyse interminable.

3. Le changement d’objet

Freud interrogeait le motif d’un changement d’objet, de la mère au père, chez la fille. La mère lui paraissait abandonnée soudainement du fait de la déception produite par la perception de sa “castration”. Dans les cas normaux, à mon sens, on ne peut chercher de cause au du changement car il ne se produit pas de changement d’objet, mais seulement des modifications d’investissements. L’objet tiers, le père, est présent d’emblée dans le désir de la mère qui vise un autre que l’enfant. Le père est alors désiré par identification hystérique précoce à la mère, grâce aux mécanismes d’introjection et à la constitution des objets internes.
Mais la mère n’est pas délaissée pour autant, contrairement à ce que décrivait Freud. Le lien est conflictualisé Comme les hommes, les femmes tirent bénéfice à intégrer cette composante comme les deux versants de l’Œdipe. Une certaine homosexualité persiste, nécessaire, on l’a vu à l’épanouissement du féminin. Le désir pour la mère permet, grâce à l’identification à l’homme, la constitution d’une image désirable de soi comme femme, ce qui renforce le narcissisme. La confrontation à ”l’autre femme” organise la sexualité psychique

Il n’y a donc pas de radical changement d’objet à expliciter, pourvu que la mère désigne le père. On ne peut rabattre l’objet psychique sur son support extérieur et l’apparence d’un lien libidinal nouveau.

Il n’y a pas non plus à se produire de” changement de sexe”, On se rappelle que c’est ainsi que Freud définissait l’abandon, qu’il estimait nécessaire, du clitoris (dont il affirmait l’identité mâle), en faveur du vagin. On connaît aujourd’hui l’importance de l’intrication libre des différentes zones érogènes pour que la femme puisse accéder à une jouissance complète, dans laquelle la vie fantasmatique libre est essentielle. Devenir femme implique une longue évolution psycho-sexuelle où le clitoris n’a pas à être rejeté. La femme évolue, mais n’abandonne aucune de ses zones érogènes pour accéder à la sexualité vaginale ! Cette représentation semble venir du plus loin des angoisses infantiles, une perte – une castration – libérerait seule la jouissance.

4. Le féminin doit-il s’opposer au maternel ?

La « bascule » entre l’investissement du maternel et celui du féminin par la mère, telle que la décrit F. Guignard, ne me parait rendre compte que d’un mouvement conscient. Certes je ne peux qu’approuver les belles descriptions de la “censure de l’amante” et reconnaître une certaine alternance des investissements entre la Nuit et le Jour. Faut-il l’imputer aux mécanismes de refoulement ou de clivage ? Ou le maternel serait-il une forme de pulsion inhibée quant au but, qui laisse persister bien des messages sexuels ? Ceux-ci, énigmatiques pour l’enfant, provoquent une séduction originaire à la quelle J. Laplanche a montré que nul n’échappe et qui constitue le fondement originaire de l’inconscient. La sexualité de la mère joue alors pleinement, mais de façon inconsciente en partie, avec les fantasmes forgés par sa sexualité infantile refoulée, née de sa propre rencontre avec l’imaginaire de ses parents et la culture environnante. Il ne s’agit en rien d’une séduction maternelle précoce perverse comme celle qu’a pu reconstruire Freud chez Léonard.

La culpabilité qui contraindrait la mère au refoulement ne serait pas obligatoire, mais dépendrait de la qualité des mouvements d’intégration et de symbolisation qui se prolongent toute la vie et sont à nouveau nécessaire dans l’ébranlement que produisent, chez la femme, la grossesse comme la naissance.

Denier le puissant courant libidinal maternel, évoquer l’importance du masochisme, me paraissent exprimer la persistance, comme chez Freud, d’une théorie sexuelle infantile, le déni de la sexualité de la mère et qu’elle puisse être, autrement que mécaniquement par les soins qu’elle prodigue, une séductrice. La mère au contraire va investir sur son enfant toutes ses attentes narcissiques et libidinales, sans que l’on puisse craindre habituellement la perversion qui hante les théoriciens, du moins tant qu’un tiers reste investi.

Je rejoins ici Freud pour qui la perte d’amour est, pour la femme, l’équivalent de la castration chez l’homme.

Évoquons ici le retour étonnant des plaisirs maternels chez les grand-mères récentes; Rarement évoquées dans la littérature psychanalytique., ne sont-elles pas recouverts par les “exploits” des grands-pères, tel Freud avec son petits-fils observant ” le Jeu de la Bobine” ?

Chez beaucoup d’entre elles, un sentiment d’élation voire un “coup de foudre” inattendu est alors survenu, à la rencontre du nouveau-né, témoignant ainsi d’une poussée libidinale puissante mais degénitalisée. Ce plaisir est susceptible de réactiver les manifestations corporelles ayant accompagné l’allaitement : tensions pénibles des seins, contractions utérines. Certaines grands-mères ont même eu une montée de lait ! Toutefois, cet investissement immédiat du bébé, comme l’identification hystérique qu’elle entraîne, ne provoque pas son corollaire de dépendance maternelle à l’objet.. Il s’agit davantage d’une joie profonde, ne visant à aucun moment la décharge, et s’accompagnant d’une expansion du moi.

Aux femmes qui ont perdu la capacité d’enfanter elles-mêmes, se révèle ainsi une surprise heureuse qui apparaît lors de la perception de l’objet et vient peut-être compenser la fréquence des expériences de pertes. Y a-t-il alors dans la filiation féminine quelque chose qui assure un sentiment de permanence et évite aux mères, malgré l’âge, d’être confrontées au deuil de soi-même et auquel certaines collègues femmes ont du mal à s’identifier, comme si, chez elles, l’idée de la mort entraînait plutôt l’inquiétude pour des enfants qui allaient vivre sans leur mère.

À mon avis, il n’y a donc pas d’incompatibilité entre maternel et féminin mais au contraire une intrication réussie dans les meilleurs cas.

Lorsque l’amoureuse, au comble de la jouissance, demande à son amant “fais moi un enfant”, n’y a-t-il pas alors intrication du maternel et du féminin ? Le désir d’enfant serait alors, non pas la cause comme le décrit Freud, mais la conséquence même de l’amour de l’amante. Donner une descendance serait la preuve de cet amour.

La Tamar de la bible en est l’éclatante figuration. Elle se retrouve veuve de l’homme qu’elle aime et sans enfant de lui, ce qui rompt l’obligation de procréer pour construire l’histoire. Selon la prescription du lévirat, elle doit obtenir, pour son mari défunt, un enfant du même sang, grâce à ses beaux-frères. Le premier, Onan, préfère, on le sait, répandre sa semence sur la terre que procréer pour son frère aîné. Le deuxième est refusé à Tamar, en prétextant son jeune âge. Elle décide alors de feindre de se prostituer, et trompe ainsi son beau-père dont elle devient enceinte. Les cadeaux qu’elle a eu la prudence d’exiger de lui font alors la preuve de sa vertu et de l’amour qu’elle voue à son mari défunt. Par cette grossesse, elle s’affirme comme son épouse.

Et ensuite? La bonne mère disponible et protectrice pour son enfant, peut-elle demeurer une femme désirable pour son partenaire et ne pas le materner lui aussi. Mais pourrait-elle être une mère suffisamment bonne si elle n’était aussi une femme suffisamment femme? L’exemple des femmes infécondes montre que non. On doit, ce me semble, distinguer le temps de la séduction, et peut-être du voile, de la mascarade nécessaires au désir de l’homme, et le devenir de la sexualité du couple, qui entraînerait d’autres développements. Il y aurait possibilité, en dépit de Freud, d’un amour durable, qui ne s’enliserait pas dans un assouvissement féminin neutralisant tout désir chez l’homme. L’incertitude préserverait un espace de jouissance. Dans une dialectique entre amour et identifications, dans un équilibre du narcissisme et du jeu des pulsions, il pourrait y avoir des cas heureux.

Conférence donnée le jeudi 13 janvier 2000

Références

André J.(1995), Aux origines féminines de la sexualité, Paris, Puf.

Braunschweig D., et Fain M. (1975) La nuit,, le jour. Paris, Puf.

Chasseguet-Smirgel J. (1964), La sexualité féminine, Ouvrage collectif ; Paris, Payot.

Chasseguet-Smirgel J. (1984), The feminity of the analyst in professional practice, Int. J. Psychoanal. 1984, 65.

Chasseguet-Smirgel J. (1988) ; Les deux arbres du jardin ; Ed. Des femmes.

Cournut J. et M., La castration et le féminin dans les deux sexes, rev. franç. psychanalyse, 1993.

Couvreur C.(1994), Filiations nostalgiques, Rev. Franc. Psychanal., 1994,1.

Duparc F.(1992), La bouche d’ombre. Angoisse de castration féminine et position dépressive dans les deux sexes, Psych. Univ., 1992, 68.

Faure-Pragier S.(1997), Les bébés de l’inconscient. Le psychanalyste face aux stérilités féminines aujourd’hui, Paris, Puf

Freud A. (1936) ; Le moi et les mécanismes de défense, Puf, 1967

Freud A. (1952), A connexion between the states of negativism and emotional surrender, in Indications for child analysis and others papers, New York Intern. Univ. Press, 1968

Freud A. (1922), Beating Fantasy and Day Dreams.The Writtings of Anna Freud Vol.I, Int. Press New York, 1974.

Freud S., Abraham. K, Correspondance 1907-1926, trad. F. Cambon et J.-P. Grossein, Paris, Gallimard, 1990.

Freud S., Weiss E. Lettres sur la pratique psychanalytique ; Toulouse, Privat 1975, p. 95.

Freud S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. P. Koeppel, Paris, Gallimard, 1987.

Freud S. (1919 ), Un enfant est battu, Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, 1973.

Freud S. (1925 a), La négation, trad. J. Laplanche, Résultats, idées, problèmes II, Paris, Puf 1985, 135-139. O.C.F. XVII, 165-171.

Freud S. (1925b), Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes, trad. D. Berger, La vie sexuelle, Paris, Puf 1969, 123-132. O.C.F. XVII, 189-202.

Freud S. (1927), Le fétichisme, trad. D. Berger, La vie sexuelle, Paris, Puf 1969, 133-138. O.C.F.XVIII,123-131.

Freud S. (1931), Sur la sexualité féminine, trad. D. Berger, J. Laplanche et coll., La vie sexuelle, Paris, Puf 1972, 139-155, De la sexualité féminine, O.C.F. XIX, 7-28.

Freud S. (1933), La féminité, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, trad. R.-M. Zeitlin, Paris, Gallimard,1984, “Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse”, O.C.F. XIX, 83-268.

Gay P., (1988) Freud, une vie, Hachette, 1991.

Green A.(1993), Le travail du négatif, Ed. Minuit, 1993.

Klein M. (19XX), Essais de psychanalyse, Payot, 1987

Laplanche J. (1987) ; Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, Puf

Pragier G., Faure-Pragier S. (1990), Un siècle après l’Esquisse : Nouvelles métaphores, Rev. franc..Psychanal., 1990, 6

Pragier G., Faure-Pragier S. (1993), Une fille est analysée : Anna Freud, Rev. franc..Psychanal.,1993, 2

Racamier P.C.,(1995), L’inceste et l’incestuel :, Paris, Les Editions du Collège

Mots-clés : 

féminité, stérilité, refus (féminin), maternel, homosexualité (primaire), narcissisme, Œdipe (féminin), passivité, castration, revendication, jouissance, masculinité

La place du psychodrame dans les pratiques psychanalytiques contemporaines

Mon propos est de rappeler l’ancrage de cette technique dans le champ des pratiques psychanalytiques, à l’heure ou la psychanalyse est sommée de se déterminer, socialement et épistémologiquement par rapport aux psychothérapies en tout genre qui cherchent un droit de cité. Cela implique d’abord de prendre position par rapport à la question si controversée de la guérison en psychanalyse, avant même que de questionner la spécificité éventuelle de la place du psychodrame au sein des diverses techniques utilisée actuellement par les psychanalystes…

Je proposerai donc une introduction resituant les variations de la technique par rapport aux buts et au processus psychanalytiques.

Je m’attarderai ensuite davantage pour questionner le bien-fondé et la spécificité éventuelle du psychodrame analytique.

Je terminerai enfin en prenant ma place, par une anecdote illustrant ce que serait, pour moi, le statut métapsychologique de l’interprétation dans le psychodrame. Je précise que ces réflexions ne concernent que le psychodrame individuel, le seul dont j’ai une longue expérience pratique.

Rappelons pour commencer que Freud a toujours soutenu une polarité à la fois double et complémentaire, entre l’analyse comme traitement et l’analyse comme méthode d’investigation. Dans son livre Nathalie Zaltzman rappelle que la démarche analytique aurait pour but un mode spécifique de guérison qui serait un nouveau mode de rapport à l’autre et à soi-même. Le principe d’action en est la levée des résistances par interprétation du transfert. Le ressort métapsychologique de la guérison psychanalytique serait donc caractérisé par le caractère résolutoire indirect du processus d’investigation in vivo.

Pour Nathalie Zaltzman, soigner consisterait à « arranger », aménager le conflit, la souffrance, tandis qu’analyser viserait à guérir, selon la définition donnée plus haut. Si je souscris à la rigueur théorique de cette distinction, je ne peux m’empêcher de penser que les choses sont moins claires et qu’il n’est pas si simple, dans la clinique « moderne », de balayer si facilement le souci thérapeutique : je dirai volontiers que si nous visons bien à guérir, nous ne sommes tout de même pas mécontents, en passant, de soigner.

Voilà donc pour l’essentiel, les principes qui président à toute démarche qui se veut psychanalytique. Ils impliquent une cohérence interne entre la théorie la méthode pratique et ses effets. Le modèle de cette cohérence nous a été transmis par Freud. Il s’agit bien sûr de la cure dite « type », caractérisée par un dispositif spécifique (le divan et le fauteuil), comme moyen de production d’un certain processus. Ce dernier est défini comme étant issu d’un travail psychique effectué en commun par le patient et l’analyste de sorte que le processus névrotique est modifié et remplacé par le processus analytique. On voit qu’à l’origine, le processus analytique est clairement situé comme à la fois complémentaire et antagoniste du processus névrotique. Si l’on ajoute que le déroulement d’un tel processus implique, comme principe d’action la levée des résistances par et dans le transfert, on trouve bien tous les éléments de cette cohérence qui spécifie la démarche psychanalytique.

Au regard de la clientèle actuelle, on pourrait dire de ce modèle qu’il est désuet, historiquement daté. Je dirais de lui que c’est un modèle originaire, référence incontournable pour qui veut prendre la mesure des points de vue économique topique et dynamique qui régissent le fonctionnement général de l’appareil psychique, modèle étayé sur une conception métapsychologique capable de rendre compte de l’ensemble organisations psychopathologiques, quelles qu’elles soient.

 Cette notion d’un processus analytique complémentaire et antagoniste d’un fonctionnement névrotique a fonctionné et fonctionne encore comme référence identificatoire du psychanalyste et de sa pratique. Au point que les variations techniques ont pu être considérées comme de possibles déviations.

Freud nous a laissé sur une ambiguïté :il a, d’une part, affirmé qu’en dehors des psycho-névroses de transfert, il n’y avait pas de psychanalyse possible, en particulier pour ce qu’il appelait les névroses narcissiques (nous parlerions aujourd’hui des organisations non-névrotiques). Dans le même temps, il s’est acharné à laisser des pistes pour rendre intelligible l’au-delà, ou l’en deçà du fonctionnement non-névrotique, avec ses travaux sur le narcissisme, la compulsion de répétition et la dualité pulsionnelle.

Contrepoint technique de la question des limites de l’analysabilité, les variations ont été inventées puis théorisées au titre de l’élaboration des difficultés-en général inattendues survenues dans le déroulement d’une cure type. On peut dire qu’elles ont d’abord été subies. C’est ensuite seulement qu’elles seront choisies.

L’introduction d’une variante signe une rupture, un échec du cadre théorico-technique dans lequel l’action thérapeutique a été engagée. Toute la question sera ensuite de savoir si la maîtrise active de cette variation va suffire à réinstaller le processus perdu, ou si, devant un processus analytique impossible à rétablir ou établir, l’aménagement technique va se transformer en technique originale. C’est dans le mode de réponse à cette question que se situe l’essentiel du problème de la différenciation entre psychanalyse et psychothérapies. La différence résidera dans la question de savoir si le « mode d’action » venu se substituer au dispositif inopérant continue ou non d’obéir aux principes que j’ai énoncés plus haut ;

C’est ainsi que les difficultés qui surgissaient au sein du dispositif « originaire » ont enrichi le savoir relatif aux organisations psychopathologiques dont le fonctionnement diffère de celui qui caractérise celui des névroses. Et que, parallèlement, à partir de ce que l’on a longtemps appelé les variantes de la cure type, se sont identifiées des techniques individualisées comme pouvant répondre plus spécifiquement aux indications regroupées dans la vaste enveloppe des organisations non névrotiques (le widening-scope de nos collègues anglo-saxons).

Individualisé est bien le terme qui convient, tellement le choix de ces nouveaux dispositifs a à voir avec ce que l’on pourrait appeler le contre-transfert de base de chaque analyste. Il n’est évidemment pas question de faire ici l’histoire de la théorie et des techniques psychanalytiques. Il est tout de même intéressant à signaler que de cette histoire ont émergé deux différentes approches du processus. L’un traditionnelle et que j’ai rappelé plus haut se cantonne à la définition en termes de conflits intra-psychiques. L’autre privilégie les expériences vécues au sein de la relation thérapeutique. Il est également intéressant à noter que l’extension des indications a peu modifié la philosophie générale et le cadre formel de prise en charge des patients « non-névrotiques » dans les courants analytiques qui se réclament de la deuxième approche. Ainsi, les Anglais ont maintenu l’usage du divan et le rythme des 5 séances hebdomadaires pour des patients étiquetés « borderline ». Par contre, là où, comme en France, prévalait la définition classique du processus, les prises en charge de patients qui ne répondent pas au profil de la névrose ont mis sérieusement en question et le cadre, et l’activité interprétative des psychanalystes.

Il faut pourtant rappeler que le dispositif « divan – fauteuil », si évocateur en termes d’image de l’identité du psychanalyste, n’a d’intérêt que pour autant qu’il s’est avéré inégalable pour encadre la mise en œuvre des deux règles fondamentales : la première est celle de la libre association que Freud a édictée. Elle offre au déploiement des associations du patient la combinaison optimum de contraintes et de liberté : optimum en tout cas pour évaluer les dispositions du patient à établir un transfert à la fois souple, mobile et diffractable : ce que seraient les qualités d’un transfert analysable. La deuxième règle, ainsi que Ferenczi a appelé la nécessaire analyse de l’analyste, devrait permettre à l’analyste de trouver, dans le respect du cadre formel, la garantie d’une activité contre transférentielle à la fois créative et contrôlable.

Je ne fais que rappeler ici que c’est la clinique des carences narcissiques qui a mis en échec le dispositif « originaire » et obligé les psychanalystes – Freud le premier, qu’il l’ait perçu ou pas – à trouver des solutions pour échapper aux impasses de ces traitements avec leur cortège de mal-être contre-transférentiel.

Au fond, on pourrait résumer cette introduction sous la forme d’une question ?

Que cherche un analyste lorsqu’il a acquis la conviction que le travail analytique (durcharbeit) ne pourra se dérouler dans le, et grâce au, dispositif qui lui est familier.

Il tentera d’abord d’évaluer, dans son appréciation de cette impossibilité à poursuivre où entreprendre un travail analytique, ce qui appartient au fonctionnement psychique de son patient, et ce qui appartient à son contre-transfert.

Une fois sa conviction établie que c’est bien le fonctionnement psychique du patient qui rend inopérant le dispositif d’écoute traditionnel, il va alors n’avoir d’autre alternative que de renoncer – c’est une option – ou d’opter pour un dispositif autre. Je dirai de ce mouvement, qu’il soit intuitif ou réfléchi, que c’est un dispositif d’attente, au sens ou Freud parlait de représentation d’attente à propos de certaines des interprétations que l’on fait : à charge pour le patient de la faire sienne ou pas.

Le cadre formel (qui est affaire souvent d’opportunité ou de bon sens) devra devenir celui qui sera jugé le plus apte à permettre l’élaboration (toujours le durch-arbeit), de la configuration transféro-contre-transférentielle spécifique aux deux protagonistes de la situation.

C’est là tout l’enjeu d’un dispositif technique, quel qu’il soit.

La multiplication dans l’histoire de ces variations techniques donne la mesure de l’inventivité des analystes qui de Ferenczi à Winnicott en passant par Mélanie Klein, Searles et j’en passe, ont enrichi la compréhension théorique et le maniement de ces situations psychanalytiques « atypiques ».

Malgré leur apparente diversité, je persiste à dire que toutes ces variations se situent dans un champ borné, d’une part par le face à face, et d’autre part par le psychodrame. Au point que je dirais volontiers que le psychodrame est aux traitements en face à face, ce que les variantes sont à la cure type.

Dans le genre « variation de base », on n’a pas fait mieux que le face-à-face.

Car comment accueillir, autrement, avec ces deux outils formels que sont le cadre et la parole, ces configurations transférentielles si réfractaires au dispositif « originaire » ? À des patients que la position allongée déréalise, que le silence de l’analyste plonge dans une angoisse insupportable et incontrôlable, il est naturel de proposer la forme de communication la plus banalement socialisée : les asseoir en face de soi et leur parler. On s’est beaucoup interrogé sur les changements des conditions métapsychologiques qui s’inscrivent dans l’espace thérapeutique lorsqu’on change de cadre. (Passage de la parole couchée, des associations libres, de l’analyste dérobé à la vue et peu loquace à la parole assise, associations rares ou inexistantes, analyste présent visible et relativement disert -) Longtemps, ces changements de cadre sont apparus comme exclusivement défensives, sorte de repli devant les inconnues angoissantes vécues dans le contre-transfert. Actuellement par contre, poser l’indication d’un cadre donné différent doit trouver sa justification dans la prise en compte de la particularité structurelle et fonctionnelle des cas dont il est question. Pour ne parler que du fonctionnement des états limites, on sait qu’il privilégie l’action sous toutes ses formes, y compris verbale, au détriment de l’activité de représentation. C’est ainsi que pourrait se justifier la mise en place d’un « site analytique » qui pourrait satisfaire jusqu’à la saturation le besoin de ces patients d’alimenter leur activité de pensée à des sources perceptives qui ne se dérobent pas.

Est-ce que cela n’est pas un peu facile de penser que le psychodrame serait là un cadre exemplaire, tout trouvé ?

Il ne faut pas négliger que le psychodrame est une pratique relativement confidentielle au regard de ce qui se pratique dans l’ensemble de la communauté psychanalytique mondiale.

En France, il s’est d’abord imposé comme une réponse à la fois évidente et originale aux questions posées par la prise en charge psychanalytique des enfants. Évidente, du fait du lien naturel et privilégié entre l’enfance et le jeu. Originale, au regard de ce qui se pratiquait déjà en psychanalyse des enfants, en tant qu’apport singulier, à la fois théorique et technique, au débat entre Anna Freudiens et kleiniens. L’extension aux adolescents et aux adultes s’est faite dans la foulée, de façon que l’on pourrait dire analogique. Les indications se posaient à partir d’une phénoménologie de la verbalisation, et la différence n’était pas bien claire au début entre les inhibitions névrotiques situées du côté du contre-investissement, et les troubles plus ou moins importants e la symbolisation et leurs effets sur l’usage même du langage. À lire ce qui s’écrivait sur le psychodrame individuel à ses débuts (1964 : J. Kestemberg et S. Decobert), on s’aperçoit que pratiquement rien n’a changé quant aux procédés (double, inversion des rôles etc.), peu de choses sur les indications dont l’éventail reste encore à la fois extensible et mal délimité. Par contre, l’écart s’est creusé entre les références théoriques et métapsychologiques utilisées alors, et celles communément élaborées aujourd’hui.

 J’ai dit avoir souvent cité le psychodrame comme le paradigme de toutes les pratiques analytiques différentes de la cure type. Ce disant je pensais rendre compte de ce que l’expérience m’a montré, à savoir que cette technique contient tous les ingrédients techniques qui s’opposent point par point au protocole de la cure type. Mais cela ne me rend pas plus facile la prescription des indications du psychodrame. Pour reprendre ce que j’ai déjà écrit ailleurs : « au colloque singulier et discret qui met en situation un patient allongé dans un état de relative déprivation sensorielle, et qui inclut un analyste invisible et pour le moins peu loquace, s’oppose une situation pleine de bruit et de fureur dans laquelle se font face un patient et plusieurs psychanalystes qui parlent et bougent ! » Les ressorts que l’on espère voir jouer, ont été largement théorisés : en lieu et place d’une parole maigre, répétitive, factuelle jusqu’à en être opératoire, comme disent nos collègues psychosomaticiens, on introduit une médiation par le corps, le geste. Chassée par le divan, la motricité revient sur l’aire de jeu psychodramatique. Face à la pauvreté du système préconscient, à l’absence ou la précarité de la vie fantasmatique, la mise en scène dramatisée offre aux thérapeutes la possibilité d’office au patient une combinatoire de figurations dans lesquelles il pourrait puiser. Enfin la dimension ludique représente une prime de plaisir régressif non négligeable pour satisfaire le narcissisme et étayer le lien transférentiel. Que devient dans tout cela la place que nous donnons au langage dans la théorie et la pratique psychanalytiques. Place à laquelle j’accorde tant d’importance que je me plais à qualifier le psychodrame comme une mise en scène du langage.

Pourtant, forgé comme le disait Anzieu entre corps et code, le langage aura, dans les états limites, la même fragilité vis-à-vis de sa source pulsionnelle que l’objet par rapport au moi. L’ampleur de sa capacité de symbolisation en sera réduite d’autant. En allant plus loin, il n’y a pas de raison de ne pas penser que l’hypothèque qui pèse sur le langage parlé pèsera également sur la compréhension du langage entendu. C’est pourquoi la formulation de nos interventions est tellement délicate, car on ne s’adresse pas à un espace langagier monosémique comme on s’adresse à un champ polysémique. Dans le premier, la distance entre Représentation de chose et Représentation de mots est réduite à sa plus simple expression, tandis que dans le second existe entre représentation de chose et Représentation de mots, une infinie combinaison de sens qui permet le jeu des déplacements et de la condensation qui caractérisent le registre métaphorique du langage. C’est le terrain d’élection du witt, du double sens, de l’humour. C’est aussi le terrain d’élection du travail analytique dans les cures de névrosés. La force pulsionnelle s’est entièrement mise au service du sens. Lorsque les patients névrosés nous disent qu’ils n’ont pas entendu ou compris ce que nous leur avons dit, nous avons toujours la ressource de penser qu’il s’agit d’une surdité servant la résistance, et qu’il suffit d’attendre pour que l’on puisse s’entendre.

Dans le travail avec les états limites, le mal entendu (en deux mots distincts) n’est pas de l’ordre de la dénégation ; il est précisément ce non-accès au double sens, qui peut avoir des effets dévastateurs lorsque l’on se risque à une interprétation de sens latent. C’est comme lorsque l’on fait de l’humour avec quelqu’un qui en est dépourvu. C’est ressenti comme une blessure narcissique intolérable et rend nécessaire de réhabiliter le texte manifeste dans sa platitude. C’est difficulté de l’échange langagier et de l’usage de l’interprétation est un autre des éléments entrant en jeu pour poser l’indication de psychodrame. On s’appuie sur l’hypothèse d’une diffraction du travail interprétatif entre ce qui s’interprète dans le jeu et ce qui est repris par le directeur. Tout cela joint à la convention du jeu atténue considérablement la dimension persécutrice de l’interprétation.

À ce point de mon exposé, je suis à la croisée de mes convictions et de mon embarras. Cet embarras est double : d’une part, si j’emprunte au déroulement du psychodrame les éléments significatifs nécessaires à cette activité pour les transférer dans les traitements en face à face, je vide le psychodrame lui-même de son utilité en tant que technique répondant spécifiquement à un besoin thérapeutique singulier. C’est vrai que la pratique du psychodrame m’a permis d’aborder les prises en charge de patients difficiles, qu’elles sont sur le divan, ou en face à face, avec une liberté et une souplesse telles qu’il est devenu exceptionnel que je songe à poser une indication de psychodrame. D’autre part, je perçois bien que les difficultés que nous éprouvons à engager et maintenir une relation psychanalytique interindividuelle fut-elle en en modifiant le cadre ne se limitent pas aux réactions contre transférentielles ordinaires qui sont le lot commun des psychanalystes. Ces difficultés nous sont certes imposées par ce type de patients : et il n’y a pas de honte à chercher à retrouver le plaisir de fonctionner pour continuer d’affronter des situations trop stressantes : j’ai assez partagé ce plaisir dans la pratique du psychodrame pour en témoigner. Mais cela ne constitue pas une justification théorique suffisante pour donner la préférence à cette technique. Nos difficultés contre transférentielles dans le face à face sont aussi à mettre en rapport avec les limites que nous imposent notre formation et notre transfert sur le courant théorique dominant. L’accent mis dans la psychanalyse dite à la française sur les théories de la représentation nous laisse assez démunis face à des charges d’affect qui ne sont pas inscrites dans un contexte représentatif lisible ou “devinable”. Nous dénonçons volontiers la prééminence donnée par nos collègues anglo-saxons à l’expérience émotionnelle dans leurs théories et leurs techniques : il y a lieu de se rappeler qu’ils nous ont largement précédés dans le prise en charge de ces patients difficiles, et que cela leur permet de préserver le cadre interindividuel.

Dès le début de la psychanalyse ont été décrits ces deux facteurs distincts de transformation thérapeutique attribuée à la psychanalyse. Un facteur dit “herméneutique”, qui insiste sur l’insight et articule grâce au transfert, la structure et l’histoire. Et le facteur dit d’expérience émotionnelle correctrice sur lequel s’appuient nos collègues anglais et américains, et qui justifie leur insistance à interpréter dans le hic et nunc. La mise en évidence, le partage et enfin la perlaboration, dans le continuum des séances (d’où l’importance de leur nombre) des émotions activées par la situation sont mises au premier plan ; l’élucidation des fantasmes Inconscients est secondaire et contingente. Entre analysis et catharsis, pour reprendre le dilemme relevé par P. Sullivan, la culture psychanalytique Française a clairement choisi la première, estimant qu’elle était le mieux à même de nous protéger du risque toujours présent des effets de suggestion. Les anglo-saxons ont, eux, estimé que leur option théorico-technique leur permet de profiter de la catharsis en en contrôlant les effets trop directs grâce les interprétations de transfert ici et maintenant.

Comme je l’ai dit plus haut, les différences de conceptualisation se situent essentiellement autour du statut de l’objet, entre intrapsychique et extérieur réel. Les Américains surtout n’ont jamais tout à fait cautionné l’abandon par Freud de sa Neurotica. À défaut de la séduction sexuelle réelle, ils sont restés très convaincus de l’influence permanente primordiale, éventuellement traumatique, de la réalité extérieure sur l’organisation le développement et le fonctionnement de l’individu.  On comprend pourquoi l’influence du culturalisme et du comportementalisme est toujours sensible dans certaines théories psychanalytiques. La dérive inter subjectiviste actuelle en est une caricature encore minoritaire quoique influente, mais cette tendance se retrouve dans toutes les théories du fait, je l’ai dit du décrochage général du socle métapsychologie.

Nous avons, nous, suivi l’évolution inverse, négligeant jusqu’à la caricature le monde extérieur, centrant tout sur le fantasme Inconscient et la contingence de l’objet. Cela marche pour et dans la névrose. Par contre les cures aux limites nous ont obligé à revoir la place et l’impact du monde extérieur, donc la présence réelle du thérapeute, dans le travail analytique. A tort ou à raison, dès que l’analyste se montre au-delà du minimum requis par les conditions de la cure divan fauteuil, sa neutralité est questionnée et l’ombre de la suggestion revient planer sur nos pratiques.

J’ai cité P. Sulivan qui a consacré une monographie originale au psychodrame. Si je m’arrête plus particulièrement sur la contribution de cet auteur, c’est qu’elle s’écarte assez nettement du courant théorique majoritaire… C’est aussi que, tout en restant fidèle à l’essentiel de la métapsychologie, un certain nombre des réponses qu’il donne par rapport au mode d’action du psychodrame me semblent établir un pont avec les présupposés théoriques de ceux qui n’ont pas éprouvé le besoin de reprendre à leur compte cette pratique. Enfin, c’est sans doute parce ce que je partage sa préoccupation quant au risque de suggestion/séduction que feraient courir aux patients des propositions intempestives de jeu. Je ne peux et ne veux pas tenter de résumer ici la démarche de P. Sulivan. J’en retiens de façon forcément arbitraire et partielle des pans à la fois originaux et très évocateurs. Fidèle à la « philosophie » de la psychanalyse que défend J. Gillibert, P. Sullivan critique la référence trop exclusive aux théories de la représentation et surtout leur application trop stricte à la pratique du psychodrame.

Il juge qu’elles ne répondent pas à la question que soulève la nature, les modes d’expression et le traitement des affects. Il faut convenir que si, dans les organisations névrotiques, c’est le refoulement qui gère les liens entre représentations et affects, dans les organisations limites, la disjonction de ces deux termes pose des problèmes théorico-pratiques bien différents ;

Pour la plupart d’entre nous ici, le but du jeu psychodramatique serait de retrouver l’équivalence de régulation névrotique entre représentations de chose et représentations de mot. Et nous comptons beaucoup sur les possibilités presque illimitées de figuration qu’offre le psychodrame comme médiation pour ouvrir un champ de liaison ou de reliaison entre ces éléments hétérogènes du psychisme. Sullivan estime lui que les consignes limitatives (nous ne sommes pas des acteurs, on fait comme si, on ne touche pas vraiment), qui visent à figurer l’action plutôt que de la simuler ou la représenter (au sens théâtral s’entend), rabattent le jeu et la gestuelle sur le langage. En maintenant par ces consignes limitatives un certain degré de frustration sur la perception et le geste, le psychodrame ne se différencierait pas assez de la cure type et se priverait de leur apport spécifique. En le contenant, il ne serait que métaphore, analogon du langage, réduit à un simple processus de décharge. On lui enlèverait ainsi sa valeur de signe, de création que lui autorise la dramatisation théâtrale. Et par là même l’indice de satisfaction qui lui est lié. Suivant J. Gillibert, P. Sullivan va encore plus loin en rapprochant le plaisir du geste à la satisfaction hallucinatoire. J’ai retrouvé dans ces propos un éclairage de ma difficulté à articuler de façon satisfaisante ma pratique du psychodrame avec mes convictions théoriques. Tout en étant persuadé que le salut psychanalytique passe par l’accès à une richesse associative, donc langagière, trouvée ou retrouvée, j’ai en même temps eu le sentiment, en tout cas dans les psychodrames que j’ai fréquentés” que l’on faisait trop de place à la parole au détriment des gestes. L’approche de Gillibert et de Sullivan tend, en la théorisant, à donner plus d’importance à la dimension mimodramatique de cette pratique. Je suis sensible-je crois que nous le serions tous, à l’idée qu’il propose, à savoir que dans le jeu, les postures et les attitudes éveillent une mémoire du corps, faisant ainsi allusion aux traces mnésiques sensori-motrices qui ont échappé au travail de représentation. Il est frappant de constater que leur lecture des effets du psychodrame ne récuse pas le cousinage avec l’expérience cathartique. Celle-ci n’est pas non plus absente dans l’experiencing cher aux auteurs anglo-saxons. Un autre rapprochement m’a aussi alerté : c’est lorsqu’il est écrit que le jeu met sur un pied d’égalité patiente et thérapeutes qui seraient engagés dans la même partie. C’est exactement le principe sur lequel les inter-subjectivistes fondent leur théorie et leur technique de la « Self-disclosure ». Tout cela montre que le psychodrame puise sans doute ses effets à des sources théoriques, explicites ou implicites, pour le moins disparates.

Sullivan rappelle la définition de la catharsis aristotélicienne : c’est la purgation des affects par la vision de l’émotion jouée sur scène et ressentie par (introduite dans) le moi spectateur. Il y aurait là – c’est moi qui parle – un effet d’ « outsight », par opposition à la définition que l’on donne classiquement de l’insight.

 Ceci étant, si l’on peut être sensible aux critiques qu’il fait aux contraintes imposées à expression dramatique des émotions, je suis par contre réticent à suivre Sullivan lorsqu’il défend le pouvoir de révélation du geste, ou qu’il évoque, je cite : « l’immédiateté du sentiment de présence à soi ». Je veux bien reconnaître dans les gestes et la dramatisation des émotions et sentiments des éléments créatifs autres que le langage. J’admets aussi volontiers que leur reconnaissance est un apport certain à la revendication identitaire. Tout cela ne fait que confirmer que le psychodrame nous permet d’aborder de façon privilégiée les troubles des Identités (primaire et secondaires) et que la référence au soi renvoie en priorité à la problématique narcissique.

Je ne pense évidemment pas que P. Sullivan confonde catharsis et psychodrame. Je sais que le rapprochement ne lui sert qu’à magnifier le vécu émotionnel et gestuel dans son actualité, le jeu comme expression de la maîtrise d’un soi-plaisir. Mais je me méfie du risque de dérive idéologique de la psychanalyse.

La clinique actuelle se situe dans une zone comprise entre ce que j’appellerai un conflit d’individuation (difficulté de reconnaissance de l’autre dans son altérité) et le processus matriciel du transfert qu’est le déplacement sur des objets « identifiés » des investissements jusque-là réservés à l’objet primordial. Autrement dit, c’est une clinique des difficultés de passage de l’identité primaire aux identifications secondaires. Le travail analytique qui cherche à produire cette transition suspendue est aléatoire, et ses mécanismes encore énigmatiques. Ce qui est certain c’est qu’ils nécessitent une modification substantielle des processus de transfert, témoin de la mobilisation des relations intrapsychiques entre moi et objet (s). Il est également vrai que le psychodrame offre, justement dans le domaine du travail sur le transfert, des possibilités sans doute plus riches que dans le colloque individuel. Est-il vraiment le mieux et le seul à pouvoir traiter ces organisations désespérées et souvent désespérantes ? Et s’il n’existe pas, pourrions-nous l’inventer à partir des contraintes cliniques et de l’éclairage théorique que nous leur donnons actuellement ?

J’ai cherché à mettre en perspective quelques-unes des théories psychanalytiques qui cherchent à rendre compte des effets souvent aléatoires, il faut bien le dire, des traitements entrepris et montrer que toute théorie présente ses avantages et ses risques idéologiques Les processus à l’œuvre dans le traitement psychodramatique sont multiples et difficiles à enfermer dans un cadre théorique unique. On a vu comment se retrouvent, à partir d’approches très différentes, des dénominateurs communs. On ne peut qu’être troublés, même si on ne croit pas à la possibilité d’un syncrétisme théorique.

Les résultats restent encore, pour moi du moins, assez énigmatiques.

Une anecdote relativement récente me donne la possibilité de formuler une hypothèse en prenant part plus directement au thème de la journée : l’interprétation. Le psychodrame ou le coup d’état permanent !

Dans une rencontre qui date de quelques années et qui portait sur la formulation des interprétations une des participantes, Italienne, il est peut-être utile de le préciser, cherchant une formule exprimant bien son sentiment après une interprétation de Michel de M’Uzan, la qualifia de COUP D’ETAT. Cette formule qui impliquait évidemment une critique très radicale d’un certain type de formulation m’est apparue paradoxalement à la fois pertinente et heuristique.

Michel de M’Uzan défendait en effet – je résume et réduis – sa théorie de la régression formelle du Psychanalyste, et les caractéristiques de la formulation des interprétations qui en découlent : entre autre la dimension poétique liée à la condensation, et l’effet de dramatisation. Le tout sur fond de défense et illustration du point de vue économique… Je pense que Michel de M’Uzan aura récusé très vigoureusement ce qui se voulait une attaque. Son point de vue s’inscrit en effet dans une perspective codifiée et somme toute harmonieuse selon laquelle les déplacements d’énergies et de représentations se font le long de lignes de force et de sens préétablis. Si l’on reste dans la métaphore politique qu’évoque le coup d’état, elle s’oppose en effet à la visée des psychanalystes de s’appuyer-démocratiquement- sur les forces intérieures existantes du territoire psychique de leurs patients. De toute façon, nous aurons beau faire, nous serons toujours accusés, de façon ou d’autre, d’ingérence extérieure !! Mais pour en revenir à celles de nos interprétations que beaucoup d’entre nous sont d’accord pour qualifier de dramatisées, j’ai quant à moi défendu l’idée qu’elles s’apparentaient, nolens-volens, à ce que j’appellerais aujourd’hui un coup de force économique, jouant sur le double registre « désorganisateur organisateur » de l’effraction traumatique. Coups de force ou coup d’état, leur effet mutatif (au sens de Strachey) est lié pour moi à une mutation préalable du registre économique qui gère le fonctionnement de l’appareil psychique.

Pour revenir au psychodrame, je disais que le mystère est encore entier pour moi de ce qui engage un nombre non négligeable de psychanalystes à soutenir ce qui, dans le registre de l’écart théorico-pratique, semble à la limite de la déchirure. En particulier en mettant en place un dispositif qui pourrait être décrit comme l’opposé point par point du cadre analytique prototypique : l’anti-cadre en somme ! Dans « Contre-transfert, crise et métaphore » (in R.F.P.1991), P. Fédida écrit : « L’incapacité de certains cas limites à accepter un cadre stable contraignent l’analyste de développer avec eux des modes d’échanges d’allure communicationnelle, tandis qu’ils (ces cas limites) en viennent à exiger de l’analyste qu’il ré-instaure constamment, à partir de lieux organisateurs de sa propre présence, une situation analytique où les mots trouvent plus de capacité sensorielle ». Et encore : « le playing winnicottien est très proche de cet engendrement polyscénique créant autant de foyers virtuels qui deviennent entre l’analyste et le patient des lieux d’imagination (et de dés imagination) de soi ».

S’il ne s’agissait que de reconstituer un espace « communicationnel » acceptable, cette approche de Fedida suffirait à éclairer de façon intéressante la démarche intuitive d’analystes déstabilisés par l’impossibilité de compter sur le confort et l’efficacité du cadre « orthodoxe » ! Mais elle ne suffit certes pas à expliquer comment cet espace peut se transformer en un champ transféro-contre-transférenciel utilisable.

Là, un autre auteur a attiré mon attention. Assez classiquement, mais de façon très claire, J.-M. Dupeu reprend l’idée que le psychodrame répond très spécifiquement à la clinique du clivage. Sans se perdre dans le maquis des différentes acceptions freudiennes et postfreudiennes de la notion, que J.-M. Dupeu explore par ailleurs consciencieusement, nous sommes ramenés à l’importance de la dynamique et de l’économie de l’organisation pulsionnelle pour comprendre les différents aménagements transférentiels selon qu’ils se déploient à l’intérieur ou en deçà du refoulement secondaire. La coexistence suggérée par la notion de clivage, de systèmes de représentation à la fois de nature différente, et posés côte à côte, sans réseau de liaison entre elles, m’a fait insister sur l’hypothèse connexe de registres de fonctionnement économiques également différents et coexistants. Que faire pour lever le clivage, demande, avec tant d’autres, J.-M. Dupeu ? Je n’en sais rien. Mais je pense toutefois que cette opération nécessite des changements de régime économique qui ne peuvent se faire sans une certaine forme de coup de force interprétatif. En privilégiant la mise en jeu de représentations dramatisées pour pallier l’absence-en tout cas manifeste- de représentations figurées, le psychodrame privilégie également l’acte (y compris celui de parole) au détriment de la pensée. Les anglo-saxons ont un mot pour désigner une mise en acte qui ne serait pas un acting, ni in ni out. C’est l’enactment. J’appellerai volontiers INTERPRETACTION, l’activité déployée par les psychanalystes au sein d’un psychodrame. Il est une crainte souvent exprimée, et dont Dupeu se fait l’écho, à savoir que la réduction du clivage fait courir le risque de la réminiscence traumatique. Je pense quant à moi que non seulement on ne peut en faire l’économie (dans les cas dont il est ici question s’entend), mais je la crois nécessaire à ce saut économique qualitatif qui seul marquerait le caractère réellement mutatif d’un changement de fonctionnement mental. C’est ce qui me fait qualifier le psychodrame de coup d’état permanent, en ce qu’il fonde l’essence même de sa technique sur un mode d’activité interprétative très occasionnel dans les cures.

2000- 2001 : Le face à face psychanalytique

Depuis quelques dizaines d'années celle-ci a bien changé, et je cite seulement  pour mémoire et dans le désordre : Les sciences contemporaines offrent des modèles neurobiologiques, cognitivistes, comportementaux, etc. qui sont bien loin de la vision de l'homme proposée par la psychanalyse ; le "politiquement correct" surveille fantasme et réalité, tandis que l'informatisation empiète sur la nécessaire confidentialité.
Mon propos est de rappeler l’ancrage de cette technique dans le champ des pratiques psychanalytiques, à l’heure ou la psychanalyse est sommée de se déterminer, socialement et épistémologiquement par rapport aux psychothérapies en tout genre qui cherchent un droit de cité. Cela implique d’abord de prendre position par rapport à la question si controversée de la guérison en psychanalyse, avant...

Michel de M’Uzan – L’identité

Un des thèmes majeurs de la pensée de Michel de M’Uzan, son  intérêt pour la notion d’Identité, s’est éveillé avant même la réflexion analytique, à partir  d’expériences personnelles de « vacillement identitaire », de « dépersonnalisation tranquille », comme il les qualifie.
De la labilité constitutive de l’Identité, M. de M’Uzan déduit la notion de « spectre d’identité » qui s’oppose à une conception stable et cernée qui relèverait, selon lui, de la « normopathie ».
Peut-on communiquer vraiment avec l’Autre ? M.de M’Uzan en doute, dans la mesure où nous ne communiquons qu’avec la représentation que nous avons de l’objet. La notion de « spectre d’identité » vient souligner le caractère ambigu, incertain, de la distinction identitaire entre le soi et le non-soi, libidinalement investie.
Cependant pour M. de M’Uzan, le dégagement identitaire s’opère sur deux versants : celui de la rencontre avec l’objet, mobilisant l’énergie libidinale mais également celui  des pulsions d’auto-conservation et de l’énergie « actuelle » dont témoigne la psychosomatique. L’hypothèse d’un temps antérieur à la rencontre du nourrisson avec le monde extérieur, celui de la séparation du sujet d’avec lui-même, conduit Michel de M’Uzan à supposer la création d’un double, le « jumeau paraphrénique ».
Michel de M’Uzan insiste sur l’importance de ce dualisme pulsionnel constitutif de l’identité du sujet.
Dans cet interview, Michel de M’Uzan développe et s’explique sur sa conception originale et complexe d’une notion essentielle mais  difficile à cerner et peu abordée dans la métapsychologie analytique.

Marianne Persine

Michel de M’Uzan – Autour de l’identité : une métapsychologie originale

Michel de M’Uzan a toujours affirmé sa fidélité à la théorie freudienne.
Il s’en explique plus précisément dans cet entretien.

Parlant de ses références doctrinales, d’emblée il déclare : « s’il n’y avait qu’une seule notion à retenir ce serait la découverte de l’Inconscient, découverte irrécusable, fondamentale, révolutionnaire, qui bouleverse tout ce que l’on pouvait penser des philosophies du fonctionnement de l’esprit. » et qui demeure scandaleuse, même pour les psychanalystes.
Même s’il a longtemps laissé la question en suspens, il se rallie sans ambigüité à la 1ère théorie des pulsions, objectant principalement que la mort n’est pas représentée dans l’Inconscient. Il admet cependant que la 2ème théorie des pulsions introduit des instances utiles cliniquement. La solution, empiriquement utilisée dans la pratique, nécessite en fait l’intégration de la 2ème théorie des pulsions à la 1ère (et non l’inverse).
Fidèle à sa conception dynamique de la vie psychique, ce sont les modalités de fonctionnement de la pulsion auxquelles il se réfère: la qualité de la pulsion découle dit-il, du fait qu’elle obéit au principe de plaisir ou au principe de constance et non d’une qualité substantielle particulière, indéfinissable qui, de plus, poserait le problème de la source de la pulsion de mort.
La notion de « trajectoire » caractérise la façon imagée dont Michel de M’Uzan conçoit le fonctionnement psychique qui pour lui est le lieu du mouvement incessant de la circulation de l’énergie. La vie psychique est une histoire qui se construit constamment dit -il : « c’est une construction continue, rectificatrice et mensongère d’un passé cohérent avec l’état actuel, et qui se renouvelle constamment.
Non seulement il n’y a pas d’état figé d’un statut psychique ou des représentations, mais la vie psychique ne peut s’appréhender dans son mouvement qu’avec des qualificatifs ayant trait à la mobilité, au changement permanent, à l’évolution, à l’Economique etc.. .
Ainsi en est–il de l’affect : prenant pour exemple le masochisme dont on distingue trois états ( le masochisme érogène, le masochisme féminin et le masochisme moral), pour Michel de M’Uzan il ne s’agit pas d’entités séparées, mais de moments d’une évolution qui peut aussi s’arrêter en route.
Cette conception dynamique et évolutive lui inspire également une nosographie originale s’appliquant à la pathologie envisagée dans son ensemble qui s’organise de part et d’autre d’une « ligne du sens » qu’il commente et détaille de façon très convaincante.
L’entretien s’achève sur le thème de la formation des analystes, « de toute façon ce sera mal » paraphrase t-il, déplorant que les analystes en formation soient trop déresponsablisés.

Marianne Persine