© Société Psychanalytique de Paris

Débat sur la proposition de René Roussillon

Auteur(s) : Alain Ksensée – Anne Deburge – Bernard Chervet – Claire Maurice – Dominique Giraudet – Marcel Catalan – Michel Mognait – René Roussillon
Mots clés : masochisme

Dominique Giraudet

Masochisme

vendredi 31 mai 2002

J’interviens en tant que non psychanalyste, un peu perdu par ce vocabulaire ! Il se peut d’ailleurs que je réagisse à côté de la question… Mais voilà les réflexions que ce texte a suscitées. Le concept de masochisme me renvoie à la question de la souffrance de vivre en général… Cette tension qui s’installe progressivement vers l’étape de l’âge dit “adulte”, tension entre “monde extérieur ” et “monde intérieur”. Les forces, les énergies qui structurent une “psyché” complexe pour qu’elle puisse supporter “son monde” et “le monde” et donc que ces énergies “dévient” (déviance) et se cristallisent en un comportement masochiste, seul comportement apparemment fiable “choisi” par le “sujet” pour fonctionner dans ce monde… Par quelles influences “externes” néfastes, labyrinthiques, subies dans l’enfance ou l’adolescence, au sein d’un milieu familial voire social complexe et affectivement pathologique, aboutit-on à la cristallisation de tels comportements intériorisés ? Le thérapeute a-t-il le temps matériel de dénouer cet écheveau de souffrances intimes ?

Michel Mognait

Deux propositions sur le concept du masochisme 

lundi 3 juin 2002

J’interviendrai peu sur la première partie du texte qui est un « résumé » du remarquable travail de Benno Rosenberg (“Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie” éd. PUF) bien qu’il faille souligner à mon sens que, dans cette première partie le fait religieux ne se limite pas aux religions judéo-chrétiennes, on est même en droit de se demander si le fait religieux qui permet au sujet de se situer par rapport à la Loi n’est pas une émanation du masochisme. Cette première partie donc, présente en fait une spéculation métapsychologique du masochisme, qui certes n’est pas sans intérêt, Rosenberg lui-même écrit dans son ouvrage : « Je me suis proposé, au début de ce travail, de ne pas faire de plaidoirie pour la pulsion de mort. Je ne suis pas sûr d’avoir réussi. » (p. 141). Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le masochisme a-t-il quelque chose à voir avec la pulsion de mort ?

Nous assistons là à la grande scission théorique de la vision du phénomène masochiste qui continue à demeurer une énigme pour la théorie analytique. Pour les auteurs ayant traité le sujet, la cassure se situe à ce niveau. Rejet ou acceptation de la pulsion de mort. Sacha Nacht rejette la «pulsion de mort» : “Alexander, Reik, Nunberg, E. Weis etc, tentèrent d’appliquer ces nouvelles conceptions en clinique, au risque de modifier toute la théorie explicative des névroses. Il ne semble pas que leurs tentatives aient été fructueuses. Peut-être en est-il sorti, malgré certains travaux d’un grand intérêt, plus de confusion qu’autre chose.” (S. Nacht, Le Masochisme, éd. Payot.)

W. Reich rejette également cette pulsion de mort : « Soudain on prétendait savoir que la névrose découlait d’un conflit entre les instincts et un besoin de châtiment. C’est exactement le contraire ! La nouvelle formule était fondée sur la nouvelle hypothèse d’une opposition entre Éros et Thanatos, reléguant de plus en plus à l’arrière-plan le rôle de la frustration et de la répression exercée par le monde extérieur. A la question sur l’origine de la souffrance on répondait maintenant : “La souffrance a son origine dans la volonté biologique de souffrir, dans la pulsion de mort et dans le besoin de châtiment” ». (W. Reich, L’Analyse Caractérielle, éd. Payot)

Si l’orientation idéologique de Reich permet de comprendre ce rejet pour des raisons, justement idéologiques, il n’en est pas de même pour Nacht qui entreprit une analyse avec Freud. Il convient de noter également que Nacht est un des rares auteurs ayant traité du masochisme qui souligne l’insatiable besoin d’amour du masochiste.

Quant à Theodor Reik qui écrivit un ouvrage volumineux sur le sujet, il ne prend pas de position par rapport à cette pulsion de mort : « Comment cette hypothèse se compare-t-elle à l’hypothèse de Freud, le contraste de l’Instinct de mort et d’Éros ? Elle en est indépendante, ne la touche pas, ne l’infirme ni ne la confirme. » (p. 174, Le Masochisme, éd. Payot).

C’est là que les choses se compliquent et deviennent intéressantes et que s’aborde la deuxième partie du texte : une entité sadomasochiste. Car si les auteurs précités commencent à faire date dans la littérature sur le sujet, ils ont eu le mérite de déblayer le terrain, les modernes n’ont pas résolu le problème. En 2000 paraissait un ouvrage collectif dont le titre évocateur était « L’Énigme du masochisme » éd. PUF.

La référence au travail de G. Deleuze, qui introduisit une rupture entre sadisme et masochisme, travail peu reconnu par les analystes demeure une grande avancée. Bien que comme l’écrit R. Roussillon, on ne puisse le suivre entièrement ; on ne peut renvoyer comme le fait G. Deleuze le sadisme à l’institution et le masochisme à la Loi. Mais, à mon sens, l’erreur de Deleuze est d’être parti de Masoch, qui avait comme forme de masochisme le « pagisme » et d’avoir englobé le masochisme à travers l’écrivain et donc son expression masochiste. Nous avons là une conception d’une forme de masochisme et non du masochisme, car on ne peut « unifier » les différents modes d’expression du masochisme et le ramener à Un masochisme originaire, essentiel.

Mais ce qu’il nous faut aborder dans un pareil débat c’est la position de Freud lui-même. On peut effectivement constater la grande différence de formulation entre les articles : « Un enfant est battu » et « Le Problème économique du masochisme ». La Pulsion de mort ayant entre les deux fait son apparition. Ce qui me paraît important dans le dernier texte (Le Problème…) sont ses dernières phrases, dont le contenu est amené à deux reprises :

« Mais si l’on a l’occasion d’étudier des cas dans lesquels les fantasmes masochistes ont connu une élaboration particulièrement riche, on découvre facilement qu’ils placent la personne dans une position caractéristique de la féminité et donc qu’ils signifient être castré, subir le coït, ou accoucher. » (« Le problème économique… », in Névroses psychoses et perversions, PUF,

A deux reprises Freud, dans cet ouvrage, qui peut être considéré comme son « testament » sur le masochisme, va insister sur ce désir d’enfanter du masochiste :

« … le stade d’organisation phallique introduit dans le contenu des fantasmes masochistes son précipité, la castration, bien que celle-ci soit plus tard l’objet d’un déni ; de l’organisation génitale définitive dérivent naturellement les situations caractéristiques de la féminité, subir le coït et accoucher. » (ibid, p. 292).

Mais, et c’est là le travail théorique à faire qu’il nous laisse, pour Freud, la pulsion de mort ne va pas rester longtemps une hypothèse spéculative : “ainsi le masochisme moral devient-il le témoin classique de l’existence de l’union pulsionnelle. Son caractère dangereux provient du fait qu’il a son origine dans la pulsion de mort, qui correspond à la partie de celle-ci qui a évité d’être tournée vers l’extérieur sous forme de destruction.” (ibid., p. 297).

À ces derniers propos de Freud, il y a trois remarques qui s’imposent :

1) la pulsion de mort est pour lui une réalité et non plus une spéculation, au moins dans le masochisme moral, donc, elle est inhérente au sujet. 

2) il nous dit que le masochiste, dans ses phantasmes élaborés veut subir le coït, être enceinte et accoucher, mais il ne dit pas par qui ! Et c’est là que demeure toute la problématique du masochiste pervers. Car comme le souligne Reik, avec raison : « L’idée de la punition est admise, même bien accueillie, à condition qu’elle soit infligée par une femme, pas par l’homme. Celui-ci reste exclu de la surface de la pensée consciente tout au moins ; quand il parait, l’excitation sexuelle s’évanouit. » (T. Reik op. cit.). L’idée d’un refoulement homosexuel chère à Nacht (sa position théorique demeurant celle de l’Œdipe inversé) ne tient pas la route longtemps, nous savons qu’il est des masochistes hétérosexuels et d’autres homosexuels.

3) Aucun « théoricien » ne s’est jamais hasardé à parler clairement de cette pulsion de mort, de la partie de cette pulsion à l’intérieur du sujet avant la maîtrise de la musculature, souvenons-nous de la définition qu’en donne Freud lui-même : « La libido rencontre dans les êtres vivants (pluricellulaires) la pulsion de mort ou de destruction qui y règne et qui voudrait mettre en pièces cet être cellulaire et amener chaque organisme élémentaire individuel à l’état de stabilité inorganique (même si celle-ci n’est que relative). La libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et elle s’en acquitte en dérivant cette pulsion en grande partie vers l’extérieur, bientôt avec l’aide d’un système organique particulier, la musculature, et en la dirigeant contre les objets du monde extérieur. Elle se nommerait alors pulsion de destruction, pulsion d’emprise, volonté de puissance. Une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle où elle a un rôle important. C’est là le sadisme proprement dit. Une autre partie ne participe pas à ce déplacement vers l’extérieur, elle demeure dans l’organisme et là elle se trouve liée libidinalement à l’aide de la coexcitation sexuelle dont nous avons parlé ; c’est en elle que nous devons reconnaître le masochisme originaire, érogène. » (S. Freud, Le problème économique du masochisme, in Névrose, psychose et perversion, éd. PUF)

Quid donc de cette pulsion de mort avant la maîtrise de la musculature, que devient-elle, quel est son devenir avant cette maîtrise comment se manifeste-t-elle, existe-t-elle avant cette maîtrise ?

Propositions :

Il est évident que l’on ne peut reprendre dans un cadre aussi succinct tous les écrits concernant le sujet, cependant, en admettant théoriquement cette pulsion de mort, on peut s’interroger et ne rester que pantois devant son mode d’expression tel que le définissait Freud : que peut-on penser d’une pulsion de mort mimant la reproduction de la vie dans son élaboration même et sa continuité : « subir le coït, être enceinte, et accoucher » ?

L’énigme du masochisme demeure une énigme parce que effectivement peu de gens viennent en analyse pour leur “masochisme”, quand ils y viennent, c’est qu’un autre problème les perturbe (impuissance sexuelle, phobies, obsession etc) c’est donc en appliquant le fameux adage « si tu ne vas pas à Lagardère, Lagardère viendra à toi » que nous pourrons avancer, en connaissant leurs pratiques et leurs mœurs que nous en saurons d’avantage. En partant de là. Du phantasme, de la pratique et de leurs sens. Et là, nous ne sommes pas au bout de nos surprises…

Prenons deux clichés masochistes types : celui du sujet à quatre pattes. Le premier est un masochiste chevalin, le second un porte-revues. Est-ce bien la même « pulsion » qui s’exprime ? Le premier ira au trot dans un mouvement rythmé qui est l’expression même de la vie, le second visera une immobilité rigide exprimant le retour au non être. Partant de là, peut-on conceptualiser une théorie du masochisme ou divers modes d’expression d’origine différentes ? Il est évident que ce n’est pas la même pulsion qui s’exprime, la même valeur, la même origine de la jouissance.

Il est évident que le rapport à la mère demeure primordial chez pareils sujets, et que les « jeux masochistes » méritent à être « fractionnés » tel celui répandu de la « maman et la soubrette » avec tous ces stades de fonctions différents (je ne reproduis pas ici cette hypothèse et mon travail là-dessus). Il est également évident que ces sujets traversent un Œdipe dont la fonction phallique de la mère demeure le centre, mais cela n’autorise pas une conception générale du masochisme dans une économie libidinale qui serait universelle. En fait, le masochisme est l’empêcheur de théoriser en rond une conception analytique, post-psychanalytique ou métapsychologique, leurs phantasmes deviennent nos cauchemars conceptuels et je dirais que pareils provocateurs méritent pour le moins une bonne fessée !

Bernard Chervet

Le sadomasochisme, un couple d’opposés asymétrique.
« Fais-moi mal – Non »

mardi 11 juin 2002

Les lecteurs de René Roussillon peuvent retrouver avec plaisir dans ses «Deux propositions sur le concept de masochisme» l’une de ses caractéristiques, son goût pour redynamiser les fondements mêmes de la terminologie psychanalytique, pour éviter que les concepts psychanalytiques ne subissent les seuls effets de l’entropie et ne s’immobilisent dans des usages répétitifs, voire automatiques ; usages s’apparentant plus à des habitudes comportementales qu’à des processus de théorisation ; une dite seconde nature, figurée par une langue de bois, privée donc de toute sensibilité.

Ainsi dans le petit texte que René Roussillon nous propose, il nous incite à réanimer la réflexion sur le masochisme en soulignant à juste titre la polysémie d’usage du terme lui-même. En effet quelles différences de signification selon que le terme appartient et se réfère au langage populaire (être maso), à l’érotologie (le masochisme physique, verbal, affectif, moral), au marché commercial (les maisons spécialisées en flagellation), au comportementalisme de la pornographie (les clubs et instrumentations sado-maso), aux aspirations mystiques (les exercices, véhicules de l’élation), au corpus de la métapsychologie (la conversion érogène des opérations psychiques impliquées dans la coexcitation sexuelle), enfin à la condition humaine (les souffrances psychiques, somatiques, mais aussi thérapeutiques). 

C’est aussi par un tel abord de cette polysémie que Sigmund Freud révisa sa conception du masochisme. Il en proposa trois figures, les masochismes érogène, féminin et moral, tout en précisant que le premier était «à la base des deux autres».

Mais c’est surtout la deuxième interrogation de René Roussillon que je voudrais poursuivre, tellement elle apparaît pertinente et potentiellement féconde. René Roussillon veut briser un consensus ; celui qui consiste à effectuer dans la théorie un simple glissement de la phénoménologie et ceci par une reprise tel quel du couple érotique sadomasochiste pour l’inscrire en une entité dans la métapsychologie. Ce faisant, il invite à re-questionner les sources respectives du sadisme et du masochisme, mais aussi les raisons qui les amènent à faire couple.
 Certes, il s’agit d’un couple d’opposés ; et comme tous les autres couples d’opposés composant l’espace auto-érotique, il est lié à une fonction générale qui revient au narcissisme, tant primaire, d’origine corporelle, que secondaire, d’origine objectale ; fonction consistant à assurer un contre-investissement envers l’attraction régressive exercée par les prototypes inconscients du ça, ceux de l’inconscient originaire, qui en fait traduisent la tendance la plus élémentaire de la pulsion, sa régressivité extinctive.

Sadisme et masochisme ont donc cette fonction en commun ; et c’est ce en commun qui les relie en un couple, au sens de l’unité de base de la psychologie collective. C’est la réussite à deux de cette fonction, et cela grâce aux identifications mutuelles, qui cimentera ce couple d’un amour conséquent ; ils s’en aimeront. Le « plaisir à la répétition » se trouve issue de ce succès. En ce sens, il existe une symétrie entre le sadisme et le masochisme qui sont alors identifiables et transposables l’un à l’autre eu égard à leur fonction contre-investissante et à leur but, la jouissance sexuelle. Cette équivalence fonctionnelle et de but s’inscrit par le couple actif-passif tant au niveau du corps (le couple sensation-motricité) qu’au niveau des objets le couple identités directes-identifications mutuelles).

Par contre leurs voies pour réaliser cette fonction, sont totalement asymétriques ; et si par leur fonction, ils peuvent être conçus comme une entité métapsychologique, par leur utilisation respective de la douleur et de la haine, par le déséquilibre douleur-haine qui existe en chacun d’eux, ils se différencient nettement. En effet, le masochisme se décompose principalement en douleur et désir ; il est plaisir à la douleur. Quant au sadisme, il réunit plus spécifiquement le désir à la haine. Certes le terme mal – utilisé dans mon titre – dissimule-t-il cette différence en offrant une condensation qui privilégie le seul but pulsionnel, le but mâle de la décharge, au dépend du jeu érogène des préliminaires et donc de la satisfaction. Celle-ci exige un contact prolongé avec la régressivité pulsionnelle, contact fait de divers déplacements et condensations, les frayages, sur le corps.

Un autre terme rend compte également d’une telle condensation avec uniformisation, la souffrance. Le sadisme est souvent défini par rapport à elle ; il est alors plaisir à faire souffrir et le masochisme plaisir à souffrir. Mais la souffrance entretien des liens étroits avec une autre occurrence, celle de l’angoisse, cette sensation d’un danger d’origine pulsionnelle. Et quand il s’agit du sadisme-faire souffrir, c’est bien la douleur qui est alors nommée souffrance de par une incertitude angoissante quant à la capacité à pouvoir maintenir la solution masochiste ; le risque ressenti et contré par l’angoisse étant la tentation de rechercher et de s’offrir, au-delà du masochisme, à l’attraction de l’extinction pulsionnelle par toutes formes de mutilations. Cet enjeu, le mystique le fait sien grâce à une théorie inconsciente comme quoi la partie manquante est présence à Dieu ; ou à l’Autre si l’on préfère. Le président Schreber tenta une telle issue à sa persécution.

Les implications, les raisons d’être, la significativité de la douleur et de la haine sont à la base de cette asymétrie et elles mériteraient plus de développements. Leur lien évoqué à l’angoisse, en la souffrance, témoigne de leurs racines au sein du travail le plus élémentaire de l’appareil psychique, travail responsable de l’économie libidinale. Ce propos annonce un autre article déjà rédigé. Je m’en tiendrai ici à souligner cette asymétrie autour de la douleur et de la haine. 

Certes, il existe bien un plaisir à infliger de la douleur, mais ce but n’est pas l’essentiel de la cruauté ; il apparaît surtout être le moyen le plus proche du but spécifique de la haine, éliminer ; et le sadique, par le biais de sa musculature, va d’abord chercher à obtenir un soulagement de sa haine et de sa rage. C’est l’objectalisation de son sadisme qui va l’amener à prendre en considération la douleur ressentie par son partenaire masochiste ; et de cette façon établir le couple d’opposés, travaillant en commun, par leur satisfaction mutuelle, la fonction contre-investissante ; et c’est de cette solution érotique en commun qu’ils vont pouvoir s’aimer et renoncer à cette élimination par destruction. Cette limitation de la haine au fait d’infliger de la douleur tient à cette fonction commune. Dans le cas des couples érotiques c’est cette fonction qui va réclamer l’absence de toute destruction ; seules des atteintes minimes seront acceptées. Freud lui-même rappelle cette condition d’exclusion de l’effroi de la castration, tant dans son article de 1919, Un enfant est battu, que dans celui de 1924, Sur le problème économique du masochisme.

De même, le masochiste n’est-il pas non plus sans rapport à cette haine dont il peut chercher à être l’objet par la torture. Toutefois, privé qu’il est de la voie de la musculature au profit de la seule voie des sensations, il affirme plus nettement que le sadique son ancrage à la douleur physique. Certes, là aussi, certains glissements et échappements, au profit de la haine, amènent-ils le masochiste à s’engager sur la voie des mutilations ; le corps propre, lieu des sensations déplaisantes, des malaises, est alors l’objet même de cette haine, et en ce sens-là à supprimer.
 Cette articulation haine-douleur n’est pas sans donner quelques indications quant à cette fonction que sadisme et masochisme ont en commun. Ils s’accordent dans cette lutte contre le déplaisir lié à la régressivité extinctive, traumatique, inhérente aux forces pulsionnelles élémentaires et qui reste toujours efficiente au-delà du principe de plaisir. Sadisme et masochisme fondent ainsi l’ultime couple, le plus spécifique de cette opposition au traumatique ; ils sont le pas d’entrée dans le principe de plaisir et aussi son verrou de régression. C’est ainsi que la sexualisation de la douleur et de la haine s’avèrent deux moyens privilégiés pour atténuer le déplaisir et le travail psychique de coexcitation que ce dernier exige pour réduire la régressivité pulsionnelle.

Remarquons encore que la douleur est la sensation et l’affect les plus spécifiquement liés à la perte ; elle rend compte de la réalité d’une perte. Or c’est elle qui est utilisée pour lutter contre le déplaisir, parfois seule sans la haine, voire à la place de l’angoisse. C’est sur ce paradoxe que la solution mystique permet de jeter quelques lumières, puisque la sexualisation de la douleur permet, non pas de supprimer tout rapport au perdu comme dans le cas de la manie, mais d’articuler l’impuissance humaine à ce perdu, d’assurer une présence au perdu. Cette sexualisation intensifie le processus banal de coexcitation et puise dans l’érogénéité d’organe la présence originelle en celle-ci de la douleur. Pour le Brahmanisme c’est l’extinction de la douleur qui est appelé nirvana. Cette présence originelle peut être considérée comme une conséquence de l’histoire même de la genèse de la libido, de la réduction d’Eros en libido vivante. Il devient compréhensible que le masochisme puisse offrir bien d’autres perspectives que toutes les formes de sadisme vouées elles, à devoir reconnaître l’inanité, la vanité de leurs tentatives de puissance et d’emprise. La puissance du masochisme est située au-delà ; elle est perspective.

Pour enrichir cette réflexion sur l’asymétrie du masochisme et du sadisme, rappelons que chacun de ces termes a eu une temporalité d’émergence différente, bien qu’ils aient été portés sur les fonts baptismaux en même temps, en 1886, par Krafft-Ebing. Ils sont en effet tous les deux nés d’œuvres littéraires, mais celles-ci sont séparées d’un intervalle d’un siècle ; l’œuvre du Marquis de Sade ayant la préséance par rapport à celle, plus sobre, de Sacher Masoch. La même précession s’est reproduite à l’intérieur des élaborations méta psychologiques de Freud. Et c’est cette asymétrie engageant le couple haine et douleur qui a fait que les termes proposés en 1899 par Schrenck-Notzing, termes dérivés de algie, tels que algolagnie, algophilie et algophobie, donc tous liés uniquement à la douleur, n’ont eu aucune postérité. De même, dans les ouvrages respectifs de Sade et de Masoch, ce sont des hommes qui représentent pour le premier le pôle sadique, pour le second le pôle masochique. L’association repérée par Freud entre le masochisme et le féminin, association basée sur une théorie sexuelle infantile censée rendre compte de l’existence de la castration, a probablement été à l’origine de ses choix masculins assurant un contre-investissement plus certain. C’est aussi cette théorie sexuelle infantile qui est à notre époque, à l’origine de la tonalité de jugement, négative, porté par l’expression « être maso », expression issue d’une idéologie de fonctionnement mental désignant comme idéale l’identité de battant ; être un battant. 

L’histoire de ces termes ne fait donc que corroborer et compléter les apports de la métapsychologie que nous avons très succinctement rappelés précédemment. Cette asymétrie est le reflet du fait que le destin ultime de toute pulsionnalité est bien sa propre extinction, au-delà de la douleur et au-delà de la haine et du déplaisir, tant pour le masochiste que pour le sadique ; parfois il s’agit même d’épuiser le sujet avant qu’il ne soit advenu. 

Ces quelques notes, certes succinctes, se sont voulues, d’abord et avant tout, être un signe d’amitié adressé à René Roussillon.

Marcel Catalan

Un sujet débattu

mardi 11 juin 2002

Vis-à-vis du texte de Monsieur Roussillon sur le masochisme quelques questions continuent à m’interroger sans que je ne puisse en avoir quelque intuition de direction de réponses :

1. Quels sont les enjeux, notamment cliniques, du propos ?

2. Il me semble que là où René Roussillon parle de masochisme et d’endurance (pour la symbolisation primaire), d’autres auteurs (Mélanie Klein) parlent de sadisme (notamment oral) et d’angoisse (notamment de capacité à supporter l’angoisse) comme contexte dans lequel émerge la capacité à symboliser. Pourquoi ne pas se référer à ces notions là ?

3. Pourquoi ne pas envisager une perspective de développement libidinal (que l’on trouve me semble-t-il dans tous les textes de Freud traitant du masochisme) ; ce qui déjà permet de considérer le masochisme comme une notion avec un certain caractère de plasticité ?

4. Toutes les fois que Monsieur Roussillon dans ses différents écrits utilise le terme de “primaire” est ce synonyme “d’oral” ?

Sinon, comment situer le “primaire” (symbolisation, narcissisme, refoulement, masochisme…) vis à vis de “l’oral” ?

Claire Maurice

Masochisme(s) différentiel(s)

mardi 11 juin 2002

Étant donné la richesse et la complexité du texte de René Roussillon, c’est avec une très grande prudence que je souhaite m’associer au débat -plus par association d’idées- que par réflexion poussée : tout d’abord, comme l’évoque R. Roussillon, la notion de masochisme contient en elle-même une polyphonie de sens qui diffère selon le point de vue où l’on se place. Et ceci, y compris d’un point de vue psychanalytique selon la manière dont on va envisager la problématique en question. R. Roussillon insiste beaucoup, me semble-t-il, sur le point de vue économique (à l’instar de S. Freud dans son texte de 1924) du masochisme cherchant à dégager “la qualité” de l’équilibre narcissico-objectal sollicitée par cette problématique et associée au sadisme. En accord et en écho avec l’ensemble de ses différents travaux, il propose au fond une théorisation processuelle du masochisme qui va du masochisme pervers que l’on ne rencontre qu’au coin de la rue (et jamais en cabinet) en passant par le masochisme “paradoxal” voire mortifère des situations dites limites où s’inclut la question du traumatisme (primaire) jusqu’au masochisme tempéré des problématiques névrotiques au sein desquelles le fantasme de séduction reste prévalent (cf On bat un enfant, 1919). Dès lors, la question de savoir s’il faut utiliser la même catégorie conceptuelle pour nommer ces différentes formes de masochisme se pose plutôt en termes de “comment utiliser l’économique de l’économie du masochisme pour rester ouvert à l’écoute de la clinique (sans idéologie)” ? Autrement y a-t-il une histoire ou plus exactement une historicisation du masochisme ?

L’autre association d’idée a quelques rapports avec la première : elle concerne l’utilisation du terme pour nommer aussi bien les problématiques féminines concernant le masochisme et les problématiques masculines. N’y aurait-il pas lieu de ne pas confondre les deux (le texte “On bat un enfant” qui reste tout à fait pertinent a été écrit dans une situation “limite” (Freud/ Anna) et si oui, dans quelle mesure la question du masochisme ne va pas de pair avec l’inéluctable différence des sexes et sa manière différentielle de l’aborder pour un homme et pour une femme (notamment au seuil de l’adolescence). N’y aurait-il pas un scandale du masochisme lié peut-être davantage à la sexualité maternelle dont il est parfois bien difficile de se remettre (l’on pense à “la folie maternelle primaire” de D. W Winnicott qui ne doit durer qu’un temps) et qui dans le meilleur des cas s’élabore du côté du masochisme érogène (au niveau primaire) et du côté du masochisme dit féminin (de façon différentielle) au niveau des identifications secondaires (voire tertiaires: homme/ femme) ?

Anne Deburge

Coexcitation et capacité de rétention.
Discussion du texte de René Roussillon sur le masochisme.

vendredi 28 juin 2002

Proposition : la coexcitation sexuelle pourrait-elle être mise au service de la capacité de rétention et de maintien des tensions intrapsychiques? 

René Roussillon se demande si le masochisme ne doit pas être démembré et si on peut dénommer de la même manière tous les masochismes. Je ne reprendrai pas sa discussion sur le masochisme pervers, ni celle sur le masochisme moral et féminin sauf pour souligner, comme lui, qu’il convient de les distinguer et de déplorer que le même terme recouvre tant de sens aussi différents.

C’est son élaboration sur le masochisme primaire que j’ai retenu ainsi que son argumentation sur la place considérable qui lui est dévolue actuellement dans les théories psychanalytiques contemporaines et notamment celle de gardien de la vie.

S’intéressant au système décharge/rétention, il est clair pour lui, qu’il est à la base du moi défini comme un ensemble de neurones investis et il relativise l’équation décharge = principe de plaisir. Il pose ainsi le problème de la liaison : est-elle un premier temps nécessaire à l’instauration du principe de plaisir ou plutôt un plaisir en soi ?

Dans une optique où l’excitation constituerait un danger pour la vie de l’individu en train de se constituer, celui-ci n’aurait d’autres possibilités que de l’évacuer, de la décharger ou de la lier (cf l’Esquisse avec l’arc réflexe et le réseau de neurones) ou encore de recourir au masochisme primaire.
 La part de pulsion de mort qui n’est pas projetée à l’extérieur doit être liée sur place, in situ. C’est à cette opération de liaison in situ que s’attache le masochisme de vie.

Roussillon critique l’aspect tautologique de cette pensée. Il faudrait faire appel à un masochisme, donc à une formation déjà constituée pour rendre compte de phénomènes qui se situent à une période initiale de l’individualisation.

On sait que les psychosomaticien, après Freud, voient dans la mise en jeu de la musculature le premier modèle de rétention. Ainsi, Daniel Rosé a tenté une autre théorisation pour rendre compte de la capacité de rétention, avec son concept d’endurance primaire.

La notion de coexcitation libidinale n’est pas explicitement utilisée par Roussillon. Mais elle me parait présente dans son texte dans ce qu’il appelle la liaison in situ. La question qui se pose alors est de savoir si on peut donner à la coexcitation un rôle de premier lien, de première intrication de la pulsion? En somme en faire un modèle de la capacité à retenir ?

La coexcitation est une notion peu élaborée sur le plan métapsychologique. Contrairement au masochisme primaire qui est une entité abstraite, une nécessité théorique, un axiome, la coexcitation est un phénomène d’observation immédiat et banal. Elle est d’abord décrite (1905) comme une réaction physiologique sexuelle sensori-motrice qui accompagne toute manifestation corporelle ou psychique, y compris la douleur, dès qu’elle atteint un certain seuil. Elle trouve sa place dans la première théorie des pulsions intriquant autoconservation et pulsion sexuelle.
 En revanche, on n’en trouve pas de trace dans l’élaboration de la théorie du narcissisme. Par la suite, quand Freud revisitant ses différents concepts à propos de sa nouvelle théorie des pulsions mentionne, à nouveau, la coexcitation en 1924, il ne retient que son association au développement de la douleur et il en fera la base physiologique du masochisme primaire et la première intrication des pulsions de vie et de mort.

Activité intellectuelle et musculaire, réaction aux mouvements occasionnés dans les différentes variétés de transport, etc, ces autres causes de la coexcitation ne sont pas reprises lorsqu’il privilégie le rôle de la douleur dans sa nouvelle théorie. C’est sans doute, non plus la variété et la qualitatif, mais le quantitatif, le trop d’intensité, alors assimilé à la douleur, au trauma, qui sont retenus comme déclencheurs de cette coexcitation essentiellement définie par le point de vue économique.

C’est aussi un processus infantile qui s’épuiserait par la suite. Est-ce à dire qu’il s’agirait d’un privilège des jeunes constitutions ? Freud pense-t-il que, par la suite, les individus ont d’autres moyens de réponse plus élaborés, notamment le masochisme, pour lier le trop plein ? Dans la clinique des Cinq psychanalyses, Freud y fait référence notamment chez Dora et l’homme aux loups. Il s’agirait d’une réaction au traumatisme de la scène primitive. L’homme aux loups, au plus fort de l’excitation du spectacle de la scène primitive, émet une selle qui constitue une expression sexuelle en accord avec ses capacités de l’époque. Pour Dora, la réaction est plus élaborée. Freud fait l’hypothèse qu’elle abandonne ses décharges d’excitation par la masturbation (circuit court) au profit de l’angoisse quand, elle aussi, se trouve confrontée à la scène primitive. Il s’agit donc d’une opération de psychisation.

Avec des auteurs comme Catherine Parat et Bernard Chervet, je pense que c’est à travers l’ancrage sur le corporel que se dégage une dimension narcissique identitaire au phénomène de la coexcitation. Délimitation, partage entre dedans et dehors, entre soi et non soi. Ces ouvertures iraient bien dans le sens d’un accroissement de la capacité de rétention de l’investissement. En somme améliorer l’outil, le contenant, en raffermissant ses frontières, pour mieux qualifier le contenu.

Peut-être faudrait-il mieux interroger la clinique des états limites pour voir si à l’instar des enfants, ils gardent plus longtemps leur capacité d’utiliser leur coexcitation ? Devant une notion aussi floue sur le plan théorique mais aussi expressive qu’elle fait immédiatement image pour tous, la tentation est grande d’en faire un sésame, une clef théorique facile. Je pense que la coexcitation n’a aucune vertu en soi, autre que d’être cette modeste réponse physiologique face au bruit, à l’évènement. Elle serait une réponse physiologique, sexuelle, à toute excitation, tant que son seuil demeure raisonnable.

Je me souviens de cette patiente déportée à Bergen Belsen à six ans, qui, confrontée à la mort et à l’accumulation de cadavres, poursuivait, telle la mathématicienne adulte qu’elle allait devenir, avec une sorte de jubilation qui l’étonnait encore des années après, une observation détaillée des différents appareils sexuels qui apparaissaient sous ses yeux et qu’elle cherchait à classer : hommes, femmes, enfants, mais aussi forme, taille, couleur etc. Il me semble que, à l’instar de Dora, c’est la coexcitation qui avait permis cette activité de liaison. 

Je propose donc à René Roussillon une hypothèse à mettre au travail : la coexcitation agirait sur l’oscillation des quantités d’investissements dans une unité de temps. Son action se porterait au niveau du principe plaisir/déplaisir dont l’application pourrait non seulement être retenue, retardée, mais aussi dédiée à l’investissement de la variation. Voire, comme ici, chez cette survivante, à une variété de perceptions et de représentations inélaborables autrement, et qui ont certainement permis la survie psychique.

Alain Ksensée

Et l’objet ?

dimanche 30 juin 2002

Ce n’est qu’un point particulier qui a surgi lors de la lecture du texte de René Roussillon : peut-on évoquer un masochisme sans “objet” ?

Marcel Catalan

Question de sens

samedi 6 juillet 2002

« Là-dessus elle releva sa manche parée d’hermine avec des gestes d’une grâce sauvage, et se mit à me frapper sur le dos. Je fus saisi d’un tremblement saccadé, le fouet pénétrait dans ma chair comme un couteau.

– Alors ça te plaît ? criait-elle. 

Je me taisais.

– Attends seulement, que tu chiales comme un chien sous le fouet, menaça-t-elle. 

En même temps elle avait recommencé à me fouetter. Les coups pleuvaient dru, d’une force effrayante, sur mon dos, sur mes bras, sur ma nuque. Je serrais les dents pour ne pas crier. Maintenant, elle me frappait au visage, j’étais inondé de sang chaud, mais elle, elle riait et continuait à me fouetter.

– Maintenant seulement je te comprends ! clamait-elle ; c’est vraiment une jouissance d’avoir un homme en son pouvoir de cette façon, et par-dessus le marché un homme qui vous aime…, car tu m’aimes, n’est -ce pas ? Non ? Je finirai par t’arracher les chairs, car chaque coup augmente mon plaisir ; mais tords-toi donc un peu, crie, gémis ! Ce n’est pas chez moi que tu trouveras de la pitié. »

Léopold Von Sacher Masoch La vénus à la fourrure, Edition Press Pocket 1990, p 119

« L’organisation des comportements masochistes, donc des formes de sexualité perverses, ne confronte pas à un “sadique” mais à un maître, ou plutôt une maîtresse, froide, cruelle, indifférente plus que “sadique”.

René Roussillon


Deux propositions sur le concept du masochisme

Auteur(s) : René Roussillon
Mots clés : décharge – masochisme – principe de déplaisir – principe de plaisir – sadisme – sadisme-masochisme

À la suite du congrès, et comme pour poursuivre celui-ci sur certains points, il pourrait être utile de reprendre la question du masochisme. La réflexion épistémologique me paraît en effet à la fois préalable à l’examen clinique d’une question et en même temps d’un niveau clairement différent.

1- Complexité d’un concept menacé d’idéologie, la question métapsychologique

Le concept de masochisme, comme d’ailleurs tous les concepts concernant les formes de perversion, possède une “pénombre associative” liée à sa diffusion dans la culture – il a une place de choix dans la culture judéo-chrétienne- mais aussi à ses origines littéraires. Dans celle-ci il désigne le fait de prendre du plaisir à être battu, bafoué, humilié, à échouer, à chercher l’échec ou les blessures, ou encore – mais ce sens spontané est plus rare – à se trouver un maître. Il désignerait donc un “plaisir paradoxal” pris dans un processus qui devrait plutôt provoquer du déplaisir, c’est en ceci qu’il serait “pervers”, retournant une situation qui, selon la logique du principe du plaisir, devrait provoquer du déplaisir. Est donc engagée une théorie implicite du plaisir, et c’est par rapport à celle-ci que sera finalement défini le masochisme.
La pensée psychanalytique a proposé une première définition “quantitative” du plaisir et du principe du plaisir. Le plaisir, selon cette définition, résulte de l’abaissement de la tension, de la décharge des quantités. L’un des problèmes majeurs alors, selon cette définition, sera celui du traitement du déplaisir lié à l’inévitabilité des tensions intrapsychiques. Tout le travail psychique repose, en effet, sur la capacité à tolérer une certaine quantité de tension, ce qu’on pourrait appeler une “tension de travail psychique”.
Une autre manière de dire tout cela est d’évoquer (c’était la position de J Laplanche en 1970 dans “Vie et mort en psychanalyse”) la nécessité d’une énergie “constante” pour l’investissement du moi.
Le principe de plaisir doit subir une mutation en principe de réalité qui est une forme du principe de constance, qui signifie donc que la décharge doit être modérée, autour d’un seuil constant, celui qui est nécessaire pour l’investissement du moi, celui qui rend possible le différé, l’attente etc. La recherche de l’identité de perception doit céder la place à la recherche de l’identité de pensée, l’hallucination à la représentation, tout ceci suppose une rétention de charge. Celle-ci est contraire au principe du plaisir-décharge, il faut bien donc que le déplaisir lié à la conservation d’une certaine tension soit transformé en un certain plaisir. Le moi repose donc, dans cette logique sur un certain “masochisme” qui résulte de la nécessité de conserver une certaine stase énergétique, une certaine tension. Masochisme du moi gardien de la vie ?
On conçoit qu’une certaine ambiguïté apparaisse à ce niveau dans la mesure où le moi résulterait d’une “perversion” du principe de plaisir. On imagine volontiers pourquoi certains ont alors dénoncé le moi comme lieu d’une espèce de perversion de base, de perversion “narcissique”. Le moi, le moi-sujet, le moi-objet ?
Quelle commune mesure y a-t-il entre ce “masochisme du moi” et les formes de “masochisme” pervers, être battu, bafoué, humilié … D. Rosé propose le concept “d’endurance primaire” pour éviter cette ambiguïté conceptuelle et désigner d’un autre terme la capacité d’un sujet à “endurer”, supporter une certaine tension nécessaire au travail psychique.
Le relevé “objectif” du masochisme du moi qui doit transformer le déplaisir de la tension en plaisir s’inscrit, on peut le remarquer, dans une conception “solipsiste” du fonctionnement de la psyché. La transformation ainsi décrite n’inclut ni l’objet, ni l’échange avec celui-ci, ni aucun facteur “qualitatif” du plaisir ou du déplaisir.
À partir de 1920 Freud propose une conception d’Éros qui tend à former des unités toujours plus vastes, un Éros comme force de liaison. Une telle conception implique un plaisir fondé sur la liaison et non sur la décharge, ou plutôt elle complexifie la question de la décharge, elle implique une différence entre ” décharge ” (plaisir) et évacuation/évitement de la tension, elle commence donc à introduire des facteurs “qualitatifs” relatifs au “type” de “décharge” ou d’abaissement de la tension. La tension intrapsychique pourrait donc être abaissée soit par une liaison psychique, soit par un évitement des sources de tension, soit par une modalité d’évacuation des charges. L’évacuation de la charge est-elle une ” décharge ” au sens traditionnel du terme, entraîne-t-elle une forme de satisfaction ?
La “décharge” de la tension résulte-t-elle du principe du plaisir ou d’un principe du déplaisir, est-elle ” décharge-satisfaction ” ou évacuation, la décharge qui provoque du plaisir est-elle homologue à l’évacuation, ou à l’évitement de la tension ? La conservation d’un certain niveau de tension psychique implique-t-elle une inversion du principe du plaisir ou provient-t-elle du frein ou de la modification du principe du déplaisir comme principe d’évitement ou d’évacuation des tensions. La “décharge” des tensions peut-elle s’effectuer sans “liaison” préalable ? Tous les premiers travaux de Freud concernant ce qu’il appelle à l’époque “le signal de décharge”, supposent la présence de l’objet et donc une certaine “liaison” avec celui-ci, un lien, une retrouvaille entre perception de l’objet et représentation. L’alternative au “masochisme” serait alors celle d’une liaison qui ferait baisser la tension “libre” (non liée) dans la psyché, et provoquerait ainsi une baisse de tension, un plaisir, sans évacuation ni “masochisme”. Une telle liaison interne au moi pourrait s’effectuer par le biais du lien entre représentation et objet (perception de l’objet externe).
Deux modalités de conservation de la tension ou de l’investissement, de l’auto-investissement du moi, deux modalités du narcissisme donc, doivent être envisagées.
La première est de nature représentative, elle consiste à réduire la stase d’investissement et de tension interne par la liaison représentative, elle implique une “voie” longue qui passant par l’objet, et grâce aux réponses spécifiques de celui-ci, développe ensuite des liaisons auto-érotiques par introjections secondes du lien avec l’objet. La liaison s’effectue par symbolisation primaire.
La seconde passe par des modalités de liaison ou d’évacuation non représentatives, qui font l’économie primaire de l’objet et de la relation avec celui-ci. Les “solutions masochiques” font parties de ces modalités, elles font l’économie de la symbolisation primaire ou témoignent de l’échec des conditions de la mise en œuvre de celles-ci. Par rapport aux autres formes de “solutions” non-symboliques le masochisme possède la propriété d’une modalité de liaison in situ, qui ramène l’investissement sur le moi, même si celui-ci en subit certains dommages. Secondairement elles peuvent permettre que certains liens se constituent avec des objets externes.
Tout ceci ouvre donc la question d’une conception relative du masochisme, relative à un certain mode de fonctionnement psychique, qui suppose l’existence d’une alternative fondée sur le développement de modalités d’abaissement des tensions productrices de déplaisir par la liaison représentative et des formes de la symbolisation primaire.

2 – Une entité sadomasochiste ?

Dans “Pulsions et destin des pulsions” Freud ouvre la question d’une entité sadomasochiste. Il fait du sadisme et du masochisme deux positions réciproques en fonction de la déflexion ou de la réflexion de l’agressivité contre le moi. Quand l’agressivité est tournée vers le dehors cela produit du sadisme, quand celui-ci fait retour contre le moi nous avons le masochisme.
Il s’agit ici d’une entité “métapsychologique”.
On est alors tenté de construire une entité “clinique” fondée sur le même modèle et d’engendrer réciproquement masochisme clinique et sadisme clinique sur le même modèle. Tout ne va pas trop mal tant que l’on s’en tient aux mouvements pulsionnels refoulés observables dans le monde de la névrose. C’est-à-dire quand on s’en tient à l’organisation fantasmatique de la névrose. Par contre si l’on cherche à retrouver ce modèle dans le tableau clinique de la perversion, on bute sur la difficulté à superposer le “monde” existentiel du sadisme et celui du masochisme.
J’ai été, il y a de cela bien longtemps maintenant, très troublé par le travail de Gilles Deleuze qui, bien que non psychanalyste, produit une remarquable analyse des paramètres cliniques du monde de Sacher Masoch versus ceux du marquis de Sade (cf “Présentation de Sacher Masoch” Ed. de Minuit). Même s’il s’agit d’œuvres de fiction, la description clinique est saisissante, elle rejoint l’observation clinique courante. L’organisation des comportements masochistes, donc des formes de sexualité perverses, ne confronte pas à un “sadique” mais à un maître, ou plutôt une maîtresse, froide, cruelle, indifférente, plus que “sadique”. L’univers masochiste apparaît comme un univers de maîtrise plus qu’un univers de satisfaction pulsionnelle véritable, univers de maîtrise dont il n’est pas évident que le maître désigné soit le véritable metteur en scène.
Autrement dit le “sadique” du monde de Masoch n’est pas le “sadique” du monde de Sade, et la “victime” du monde de Sade n’est pas le “masochiste” du monde de Masoch. Je ne peux pas reprendre ici le détail de l’analyse de Deleuze à laquelle je renvoie et, même si je ne suis pas G. Deleuze dans l’ensemble de son interprétation, centrée fondamentalement sur la figure du père et qui tient trop à l’écart, à mon sens, la problématique maternelle, par contre je suis convaincu par la description clinique différentielle qu’il propose. En dehors de l’organisation fantasmatique de la névrose et de ses points d’achoppement, l’entité sadomasochiste est sans doute un mythe théorique. Il est vrai qu’il y a bien peu de descriptions cliniques véritables des tableaux cliniques authentiquement “sadique” ou “masochiste”, les sujets qui s’organisent autour de ce mode de “solutions” ne venant que rarement en analyse. Le gros de l’expérience clinique des analystes semble plutôt fondée sur les formes de masochisme moral qui, lui, possède des affinités incontestables avec l’analyse.
Au fond ma question serait peut-être la suivante. Ne faut-il pas décomposer ce qui se décrit en psychanalyse sous le concept unitaire de masochisme ? Peut-on vraiment continuer de rassembler sous le même concept métapsychologique, le “masochisme du moi” qui tente de décrire la capacité du moi à endurer les tensions internes, le masochisme moral et le besoin de punition, la perversion sexuelle masochique et enfin le masochisme dit “féminin” ? Peut-on continuer de traiter le fantasme sexuel onanistique, les comportements d’une sexualité masochique et certains aspects du fonctionnement psychique, dans la même catégorie conceptuelle? Je prône, pour ce qui me concerne, une “économie” des concepts, et je ne pense pas que la pensée gagne à multiplier les concepts au nom du “narcissisme des petites différences” des auteurs, mais encore faut-il que “le grand écart” nécessaire au maintien d’un ensemble sous une même bannière n’obscurcisse pas trop la saisie métapsychologique et clinique. Je crains qu’à l’heure actuelle ce ne soit le cas pour l’utilisation courante du concept de masochisme.


Face à face, corps à corps

Auteur(s) : Marilia Aisenstein
Mots clés : activité (représentative) – contre-transfert – corps – décharge – dispositif – motricité – perception – processus – psychanalyse – psychothérapie – régression (formelle)

Cette conférence s’inscrit dans un cycle sur les dites « psychothérapies psychanalytiques », dont j’ai écrit qu’elles n’existent pas. Pourtant je les pratique ; pour moi il s’agit d’analyses. Analyses de face à face, analyses difficiles, analyses où le paramètre du corps s’inscrit dans le cadre.

Mon argumentation contre l’intitulé « psychothérapie psychanalytique » – contre le vocable et non le contenu, la chose donc – est double.

1) La psychanalyse est thérapeutique ; elle est une psychothérapie « prima inter pares » écrit Freud. Je n’ai jamais trouvé le moindre argument convaincant pour dissocier processus psychothérapeutique et processus psychanalytique. Pour moi l’intérêt d’un travail psychique est d’induire de la transformation. L’enjeu de la psychanalyse est la valeur transformationnelle du préconscient.

2) L’idée d’une psychothérapie psychanalytique, parfois appelée « d’inspiration psychanalytique », comme dérivée et sous-produit de la psychanalyse me paraît souffrir d’un amalgame qui confond le contenu et la forme – soit la visée d’avec les modalités. L’indication de face à face en est une.

Historiquement, le passage au divan est peu explicité chez Freud qui souligne surtout son confort personnel. Il est vrai que du côté du psychanalyste le face à face est moins propice à la régression formelle et à l’état de rêverie indissociablement lié à l’attention flottante. La question reste de savoir avec quelles organisations psychiques cette attention flottante est de mise ; et surtout quel dispositif favorisera la régression formelle chez le patient. Si le face à face est un obstacle à cette dernière chez les névrosés, rien ne dit que le face à face y soit un obstacle systématique avec tous les patients ; je crois le contraire.

Personnellement je récuse l’opposition psychanalyse – psychothérapie psychanalytique. Cela dit, même si l’on voulait s’y tenir, le divan ne définit pas un processus psychanalytique contrairement au fauteuil qui impliquerait alors un « processus psychothérapeutique ». Il y a selon l’organisation psychique du patient des indications positives de face à face comme aussi des indications de divan pour des patients très perturbés avec qui l’on sait que le travail psychanalytique ne sera pas classique. D’où l’amalgame, ou en tous cas confusion, dont me semble avoir souffert l’indication de face à face et qui consiste à confondre le dispositif de la cure-type avec le processus psychanalytique, l’un devenant ainsi synonyme de l’autre. Vous savez probablement que nos collègues anglais, qu’ils soient Kleiniens ou Anna-Freudiens, mettent tous les patients sur le divan, au rythme de 5 séances par semaine, et sont ainsi persuadés de pratiquer de l’analyse pure et dure alors qu’ils pensent que dans nos cures de divan ou de face à face à 3 séances hebdomadaires il ne pourrait se développer « au mieux » qu’un processus « psychothérapeutique ».

Bien sûr le dispositif de la cure type est le plus en harmonie avec l’activité de représentation puisqu’il est conçu pour la favoriser : position allongée, absence de perception, primat de la parole au détriment de l’acte, association libre, sollicitation à la régression. Mais il suppose un certain nombre de préalables justement absents chez ceux pour lesquels des adaptations du cadre sont nécessaires. C’est ainsi qu’on a pu confondre le processus psychanalytique et le cadre de la cure type, l’un devenant synonyme de l’autre, et considérer que d’autres modalités du cadre par rapport à la cure type ne seraient que des préalables dont la visée serait de rétablir le cadre classique, seul garant d’une véritable psychanalyse.

Cette position, parfois pertinente, ne rend pas compte de toutes les situations et ne peut pas à mes yeux constituer une position de principe. En effet, la cure type génère ses propres dérives anti-analytiques, on l’oublie souvent ; de plus, adopter cette position c’est implicitement se référer à un modèle idéal de fonctionnement mental qui, pour moi, ne constitue en rien la référence univoque pour tous ceux qui peuvent effectuer un vrai travail psychanalytique.

C’est un des apports majeurs de la recherche actuelle que d’avoir montré la complexité du fonctionnement mental individuel et la juxtaposition chez une même personne de modalités de fonctionnement différentes. Dans ce cas, le but de la psychanalyse n’est pas de rabattre ces fonctionnements vers un modèle idéal, ni de les évaluer par rapport à ce modèle, mais d’essayer de permettre au sujet de fonctionner au mieux, sinon de manière optimale, par rapport à ses possibilités et avec ses moyens propres.

Fonctionner mieux, c’est alléger le poids des contraintes de répétition et des attachements aliénants, retrouver un plaisir à penser, soit restaurer les capacités auto-érotiques, s’ouvrir à la différence et au changement. On retrouve là les objectifs essentiels du processus psychanalytique, sans enfermer celui-ci dans un modèle qui n’est pas universel. En effet atteindre un tel objectif ne veut pas dire que le sujet abandonne entièrement ses modes de fonctionnement antérieurs et n’ait plus recours à ses caractéristiques qui constituent ce qu’il est. Cela veut dire que, même si la nécessité d’y recourir persiste, il peut les utiliser différemment et librement. Accepter par exemple d’être déprimé en sachant que ce sera passager car cela peut être « autrement » ; « jouer » à revenir à un fonctionnement antérieur, devant une difficulté. Mais fonctionner « mieux », tel que je viens de le dire, suppose une tranquillité suffisante du Moi pour qu’il puisse s’abandonner, au moins le temps de la séance, et se permettre la régression. Ce n’est pas toujours le cas et le dispositif classique peut avoir des effets inverses à celui recherché : inhibition du processus psychanalytique, rupture, augmentation des passages à l’acte, effondrement dépressif voire décompensation sur un mode délirant. Toutes éventualités qui prouvent a contrario la puissance mobilisatrice du dispositif mais aussi ses limites.

Ici encore je voudrais dénoncer un amalgame, ou plutôt une facilité de langage qui devient une facilité de penser. La position du divan est une quasi injonction à la passivité (position allongée et déprivation perceptive et motrice), mais elle implique un investissement de cette passivité. Or elle ne fait que la définir par la négative : on obtiendrait la passivité en inhibant la motricité… Cette façon de voir me semble un peu légère, la pratique du psychodrame et des techniques de relaxation montrent en effet combien « se livrer à la passivité », soit « accepter que l’imprévu nous tombe dessus », peut mettre en jeu le mouvement, le geste, le corps, ou surgir du mouvement. C’est un champ de réflexion ouvert.

Il me semble que ces remarques soulignent combien les chemins qui mènent à une fluidité des représentations sont multiples et diversifiés. Je crois que la diversité des cadres proposés pour induire un processus psychanalytique reflète cette diversité des voies d’accès à la représentation.

Un premier constat s’impose : le travail de représentation suppose un appui sur de l’existant préalable, puis un jeu possible de déplacement, qui implique lui des différences entre ce qui est ainsi successivement représenté. L’affect se crée ainsi en glissant une charge sur la chaîne des représentations. La représentation, elle, crée des objets et des différences, mais elle ne part pas de rien. La pensée, comme la représentation qui la supporte, n’avancent qu’en s’appuyant. Les sensations corporelles, les émotions, les champs relationnels en sont les premiers ingrédients. Souvenons-nous des mots de Freud « psyché est étendue », et « le moi est corporel ». Le travail de la pensée vient d’abord du corps. « Penser est un acte de chair ». C’est à partir de cet appui que s’opère le travail de différenciation qui conduit à la représentation. La fonction essentielle de la représentation est de créer un écart entre le représenté et la représentation, entre l’imaginer et le faire, suffisant pour qu’il n’y ait pas de confusion possible, mais qui ne fasse pas pour autant disparaître tout lien. Est classique en effet de fonder l’émergence de la représentation sur l’absence de l’objet et le manque, mais cette présentation des choses génère des malentendus. L’effet dynamique de l’absence de l’objet sur l’activité de représentation n’est possible que parce que l’objet a été préalablement là et investi. De même le manque n’est productif que parce qu’il n’est pas du vide, on a tendance à l’oublier. Le manque ne peut être que relatif et n’a de sens que dans sa relation avec le désir. Si le manque par rapport au désir pour l’objet ne s’appuie pas sur des intériorisations préalables d’expériences de plaisir, il ne saurait générer des représentations. Il ne provoque qu’une détresse supplémentaire, des effets de sidération et éventuellement un recours à l’autostimulation corporelle comme celle des enfants carencés qui se cognent douloureusement, pour savoir qu’ils existent.

Ces considérations fondamentales mais préliminaires à mon propos sont déjà classiques sinon banales. Nombre d’auteurs les ont développées. Parmi les plus récents, je citerai les travaux de René Roussillon et de Philippe Jeammet. La référence à André Green est bien sûr incontournable, comme celle à Winnicott et Bion.

Pour me résumer : je ne vois pas de différence entre processus psychothérapique et processus psychanalytique. L’émergence de ce dernier est liée au cadre dans sa double valence interne et externe mais non réductible au dispositif. Le dispositif classique repose sur le modèle du rêve et postule que l’inhibition de la motricité et la mise en latence des perceptions facilitent l’activité représentative. Ceci est vrai dans certains cas mais implique un principe : la motricité ne serait que voie de décharge. C’est ce principe même que je conteste. La motricité est voie de décharge mais aussi support indispensable au tissu des représentations. Revenons à Freud. Il écrit dès 1915 dans « Pulsions et destin des pulsions » que l’enfant s’empare de son moi par la musculature. Les autoérotismes ne concernent pas les seules zones érogènes mais le corps entier et constituent les assises du narcissisme. On peut imaginer combien des expériences malheureuses, des carences, des traumatismes peuvent empêcher la création de ce sentiment de continuité interne et induire au contraire la mise en place précoce de ce que j’appelle des dispositifs anti-objet qui deviendront plus tard des dispositifs anti-pensée. Penser est en effet douloureux car il inclut l’objet.

Ma pratique de psychosomaticien, comme mon intérêt pour la psychose, m’ont très tôt poussée à m’intéresser au corps comme à la destruction des processus de pensée. Je me suis aperçue que ces deux dimensions s’intriquaient : « La pensée est acte de chair » écrivit Tertullien au 4ème siècle et Freud n’a cessé de l’affirmer en remplaçant le dualisme psyché – soma (dualisme philosophique de Descartes et médical du XIXe siècle) par le dualisme des pulsions : il n’y a pas antagonisme entre l’esprit et sa raison et les passions du corps. Dans les mêmes lieux – du corps ou de l’âme – peuvent se jouer des forces antagonistes. 

C’est ce glissement d’un dualisme à l’autre qui fait, à mon sens, la révolution psychanalytique. Les patients qui infiltrent ma réflexion et mon propos de ce soir sont ceux chez qui je crois un processus psychanalytique possible mais pour qui le cadre habituel porte ses propres limites. Les liens entre les représentations de choses et de mots sont rompus, l’affect ne peut donc se déplacer. Il est soit explosif, soit négativé. C’est le règne de l’hallucination négative : « rien ne se passe, rien ne s’est passé », « je ne l’ai pas vécu », « je ne me souviens de rien ». Ces patients-là, quand ils viennent, adressent aux psychanalystes des discours souvent passionnants mais non destinés à ouvrir les échanges. Car ce que demandent ces patients est d’être soustraits au sort banal de l’humain : exigences du corps, différences des sexes, lois des générations et du temps. Tout cela pourquoi ? Mais pour continuer de se protéger de l’objet. Parce que l’imprévisibilité de l’objet fait mal, or l’imprévisibilité c’est la vivance, le mouvement.

Dans le cadre classique, la déprivation perceptive les renvoie justement au rien, au vide, soit dans la douleur, soit dans le confort, assurés qu’ils sont qu’il ne se passera rien de nouveau.

Le nouveau qui pourrait advenir c’est le transfert, non pas comme reviviscence, mais comme nécessité pulsionnelle à investir amoureusement. Or justement la répétition joue et là s’installe à leur insu une lutte à mort contre le transfert. L’analyste peut être idéalisé mais n’est pas investi « d’une confiance transformatrice » (M.T. Montagnier). Il est de surcroît toujours décevant.

Je crois profondément que cette expérience d’une déception investie par l’objet psychanalyste et partagée, mise en langage, aux lieu et place d’un dépit – repli narcissique, peut fonder un travail élaboratif. 

La mise en langage (discours + pensée) pose d’ailleurs des problèmes complexes. Car dans beaucoup de ces cures le langage (le discours), le texte, sont différemment affectés comme pour ne pas être outils de partage. La mobilisation des souvenirs est impossible puisqu’il faut justement effacer la polysémie comme tout lien entre le verbe et l’objet, entre le verbe et le corps. Le corps compris ici comme le lieu primordial qu’affecte l’objet. Je voudrais insister encore sur cette notion pour moi fondamentale : le véritable premier objet de l’infans est son propre corps. Tous les autoérotismes ultérieurs sont des recherches et retrouvailles des traces de plaisir corporel primitivement imprimées par l’autre. Quand ces dernières n’existent pas nous sommes dans un rapport d’exclusion, et de l’autre et du corps. La seule chose vraie est alors l’amnésie, la lacune, l’absence. Winnicott l’avait déjà écrit il y a trente ans et tous les travaux d’André Green ne cessent de le montrer. Le travail ne peut se faire qu’en négatif et les transferts sur l’objet et la parole ne sont perçus et déduits par le psychanalyste qu’au travers de ce que j’appelle « un contre-transfert à vif contraint à CONSTRUIRE et INVENTER ».

C’est ici que j’introduirais la notion de corps-à-corps. Pour écouter l’inaudible, pour être à l’affût de l’exclu il ne faut pas « flotter », il faut se pencher en avant, voir et créer avec des « signes de vie corporels » (M.T. Montagnier). En effet la charge pulsionnelle existe toujours, et même dans des cas drastiques d’anesthésie de l’affect ou d’hallucination négative elle se mue en une sensorialité dont il faut pouvoir se servir. Le contre-transfert est vital et doit rester vivant, il est souvent douloureux, « à vif ». Freud avait déjà noté dans Moïse que ce qui ne peut advenir par le langage revient sous forme d’hallucinatoire. Du côté du psychanalyste il y a des images, pensées parfois insolites, parfois hallucinatoires qui sont à l’œuvre dans la production de l’interprétation. Il y a aussi des empêchements à penser, des défaillances dont il nous faut apprendre à nous servir. En même temps, et du côté du patient on assiste à une « quête de perception » support, chez eux, des représentations à venir. Ces « signes de vie corporelle » sont à guetter, mettre en mots, car dans ces cures où manque l’accès au visuel de l’infantile l’énonciation de ce qui se passe dans le « corps-à-corps » pourra peut-être en créer l’accès.

Je voudrais faire ici une parenthèse pour noter que ce que je viens de décrire n’a rien à voir avec ce que d’aucuns nomment le « préverbal ». Il s’agit plutôt d’essayer de penser comment CONSTRUIRE, et non reconstruire, dans des cas où l’hypothèse de trauma précoce, d’avant le langage, empêche le retour des souvenirs alors remplacés par l’actualisation dans le transfert. Ce qui se vit là – dans la cure – se vit pour la première fois, ou comme pour la première fois, car pour la première fois dicible à/et par l’autre (ou l’objet). Je crois qu’il faut tenir compte ici des notions de « temps éclaté » et de « remémorations amnésiques hors champ des mémoires conscientes et inconscientes » proposées par A. Green dans son dernier livre, pour entrevoir le champ de recherche actuellement ouvert aux psychanalystes.

Pour conclure je dirai que le corps – érotique, malade, renié ou exclu – est le cœur de la cure.

Dans toute psychanalyse il y a un corps à corps ; dans le modèle classique il est métaphorique, c’est le travail de perlaboration contre les résistances. Dans le travail psychanalytique de face-à-face il est également représenté dans l’espace. À mon sens il ne s’agit pas de mieux “maîtriser” mais de mieux “recevoir”. Une métapsychologie du face à face devrait reposer sur des études fines du perceptif comme source pulsionnelle mais aussi du sensoriel comme avatar d’un affect négativé.


Traumatisme et clivage fonctionnel. Pas de clivage sans collage

Auteur(s) : Gérard Bayle
Mots clés : clivage (fonctionnel) – déni – fétiche – idéalisation – identification – incorporation – refoulement – symbolisation – transgénérationnel – trauma/traumatique/traumatisme

La clinique nous confronte à tous les clivages qui existent entre la vivacité des symbolisations, de jeux, des recherches et la lourdeur des activités de désorganisation, de déstructuration, de désymbolisation. Ces clivages sont autant de protections d’urgence contre ces dernières activités qui tendent à paralyser la croissance de la vie psychique. Ces clivages sont les résultats cliniques de la mise en œuvre de dénis et d’idéalisations à des fins protectrices. On pourrait dire qu’ils résultent d’une opération de reprise des processus contre lesquels ils luttent : déni contre déni, idéalisation contre idéalisation. C’est tout l’inverse des processus de refoulement qui jouent du conflit contre le conflit et ménagent un jeu psychique vivant fait de refoulé originaire, de refoulé secondaire, de retours du refoulé et de levées de refoulement. Pourtant les clivages ont besoin d’énergie psychique pour se mettre en place et c’est par un détournement de celle des refoulements qu’ils arrivent à organiser des barricades de décombres psychiques contre l’envahissement par les décombres psychiques eux-mêmes. Ils utilisent la vie pour agencer des objets morts afin de lutter contre la mort. Ainsi se construisent les fétiches.

J’ai proposé depuis 1987 un schéma théorique de constitution transgénérationnelle des clivages. Pour en évoquer brièvement les articulations, je m’appuierai sur un aphorisme : pas de clivage sans collage. Cela sous-entend que certains clivages des enfants se font par identification aux clivages des parents. Ces identifications sont sur le mode de l’incorporation, de la consubstantialité, de l’indifférenciation identitaire. Identifications juxtaposées mais clivées d’autres processus identificatoires qui se réalisent par introjection, appropriations modificatrices et dépassements propres à une différenciation identitaire. Autrement dit, il y a deux positions : d’un côté mes objets et moi ne faisons qu’un, et de l’autre, il y a de quelque chose de mes objets en moi mais eux c’est eux, et moi c’est moi. Le clivage passe entre les deux positions.

À l’origine d’états de psychose, ou de situations border line, on pourrait dire que les enfants s’identifient par collage, par incorporation aux parents. Comme eux ils construisent des barricades mais en ce qui les concerne, c’est pour s’isoler, mais de quoi ? Ils ne le savent pas. Là où les parents se sont isolés d’une souffrance traumatique inélaborable ou ressentie comme telle, il leur faudra constituer un délire ou un faux-self comme bouche-trou.

Clivage fonctionnel des parents

Face à une tâche douloureuse, trop difficile, trop fatigante, il est toujours possible d’en faire un déni temporaire. C’est une caractéristique des pertes impossibles à supporter sur-le-champ ou dans l’immédiat après-coup. Sur un mode aussi bien inconscient que conscient, on ne veut pas le savoir. Un barrage psychique extrêmement coûteux en énergie psychique se met en place pour en faire le déni. Cela n’est pas considéré comme pathologique autrement que dans une durée excessive. Dans ce dernier cas, l’aspect anormal du déni est voilé par des idéalisations religieuses, politiques, ésotériques ou par des hyperactivités diverses. Le déni et l’idéalisation qui le recouvre isolent une partie de la vie psychique. Une lacune se constitue dans laquelle l’objet de la souffrance est comme mis en conserve, toujours actif mais englobé. Le clivage entre une partie de la vie psychique alimentant le déni et l’idéalisation et le reste de la vie plus ou moins bien adapté aux nécessités de l’existence est un clivage fonctionnel, fatigant mais protecteur, labile et donc maintenu ou ultérieurement relâché, comme on l’a vu pour la mère d’Ariel lorsqu’elle s’est mise en quête des conséquences de son passé lié à la déportation de son père.

Clivage structurel des enfants

La confiance de base des enfants les fait adhérer aux valeurs et aux traits de caractère des parents. C’est seulement par la réorganisation post œdipienne qu’ils les redéfiniront pour eux-mêmes dans leur différenciation de sujet. L’identification à des activités défensives dont le contenu est inconnu engendre l’impossibilité d’une telle redéfinition personnelle. Pour peu que le secret et le mystère, enfants du déni et de l’idéalisation conjugués, portent sur les évènements à l’origine du clivage des parents, les descendants ne pourront contre investir qu’un chaos, vide de sens mais riche d’attitudes incohérentes, quoique d’aspect logique. Les clivages se transmettent alors sur du rien de sens et font partie de la structure des enfants. On pourrait dire que la vie psychique de ceux-ci contient un ensemble de défenses contre ce rien de sens qui, telle une partie folle, est fait d’un agglomérat d’affects et de représentations sans différences quant à leurs origines, une sorte de chaudron ou se mêlent incestueusement les chairs psychiques de plusieurs générations.

L’action réorganisatrice des espaces psychiques ayant échappé à cet engluement peut en limiter les effets vampiriques pour l’économie de la psyché, voire les réduire. Dans l’histoire d’Ariel, la réorganisation peut-être à l’origine des recherches et des démarches délirantes. Il n’en reste pas moins que c’est un travail psychique exigeant, travail de survie et de restauration d’un statut de sujet sans lequel le problème de la vérité ou du mensonge ne se pose pas. En deçà, cerné de bruit et de fureur, tout n’est que chaos et silence.


Psychanalyse et personnages

Auteur(s) : Thérèse Tremblais-Dupré
Mots clés : adolescent/adolescence – contre-transfert – dépression (adolescente) – double (littéraire) – identité – personnage (de roman) – psychodrame

L’auteur du présent texte s’intéresse, dans un livre qu’elle vient [2002] de publier [1], à certains personnages de la littérature, éternels adolescents, qui, au seuil de l’entrée dans l’âge adulte, sombrent dans une conduite pathologique et mortifère : Albert et Herminien du Château d’Argol de Julien Gracq, Louis Lambert d’Honoré de Balzac, Richard II de William Shakespeare, Daniel O’Donnovan, Le Voyageur sur la terre de Julien Green. Elle s’interroge sur ce que ces personnages révèlent de la relation maternelle « blessée » de leurs créateurs. Elle ouvre ici un questionnement technique sur le sens et l’effet de l’intrusion culturelle dans la psyché de l’analyste au cours du travail analytique.

Les personnages que je vais évoquer ici se sont présentés à mon esprit, comme en écho silencieux, alors que j’entendais, à travers mon écoute analytique, la souffrance psychique que rencontraient certains jeunes gens attardés dans une adolescence sans fin, confrontés au sexe et à la mort. Don littéraire imprévu, aide venue en tiers associatif, miracle du langage qui saisit la charge pulsionnelle et le traduit en mots. « Les poètes savent mieux que nous » disait Freud.

Le long passage qui mène l’adolescent de la fin de la phase de latence à l’âge adulte est marqué par le désarroi et l’incohérence psychique ; l’intrusion dans un nouveau corps promis à la vie génitale des émois et plaisirs réactivés de l’enfance, face à un monde inconnu, source d’élans et d’angoisses, la conscience d’un temps nouveau dont l’écoulement laisse entrevoir la finitude, provoque une rupture. Le jeune pubère oscille entre de nouvelles identifications, le rejet des valeurs et des affections antérieures, la solitude, la révolte, l’agressivité, les ambitions diffuses, l’exaltation et le désespoir. La révélation de la sexualité génitale est parfois vécue comme un traumatisme, réveillant des angoisses de castration et de mort. Elle ravive les blessures anciennes et les angoisses primitives qui font obstacle au processus d’évolution heureuse et entretient les régressions délétères.

Le thème ancien de la quête initiatique des Objets Merveilleux relate sous une forme mythique ce combat aveugle du préadolescent pris entre des forces antagonistes avant d’accéder, à travers des dangers multiples à son insertion dans la suite des générations, conquérir son autonomie et vivre une nouvelle naissance. Les héros de « Au château d’Argol » de Julien Gracq [2] ne savent pas renoncer aux Objets Merveilleux de l’enfance.

Le renforcement des forces du Moi va s’opposer à l’irruption libidinale chez l’adolescent qui tâche de transformer en pensée abstraite la préoccupation intense de ses mouvements pulsionnels. Il va découvrir le plaisir du fonctionnement mental, les capacités inventives d’une pensée encore érotisée, dans une recherche « volcanique », tentant de lier le corps et l’esprit, l’émoi pulsionnel et l’abstraction, les forces de l’instinct et leur sublimation. Parfois, l’adolescent annule son corps sexué au profit de l’esprit, se réfugie dans l’ascétisme, l’isolement. Le surgissement du désir peut entraîner, dans l’écroulement des défenses la dépression grave, la dissociation psychotique. C’est l’histoire de « Louis Lambert » telle que nous la raconte Balzac.

Pour échapper à l’angoisse de la castration, dans le déni de la loi paternelle et le cramponnement à une toute puissance infantile, l’aménagement pervers, chez certains adolescents, tente de contourner l’affrontement avec le sexe opposé, clivant le désir et l’affect, régressant dans les satisfactions érotiques d’objets partiels de l’enfance, dans la drogue ou la délinquance sexuelle. Ainsi Dom Juan du « Festin de Pierre » de Molière court-il, dans son défi à la loi paternelle et son obsession fétichiste, vers sa mort.

La recherche d’identité est la préoccupation centrale de l’adolescence. Le « Qui suis-je ? » le fait advenir dans son autonomie et son statut de sujet de son désir. Daniel O’Donovan n’a pas trouvé son identité. Sans lien avec une enfance oubliée, étranger au monde, « Le Voyageur sur la Terre » de Julien Green sombre dans le délire hallucinatoire et se suicide.

La dépression adolescente s’aggrave souvent d’une tonalité mélancolique dans le sens où c’est l’estime de soi qui est atteinte. L’attachement narcissique du sujet à un objet idéalisé le fait régresser jusqu’à s’identifier à lui et retourner contre soi-même, s’il vient à le perdre, l’hostilité qu’il ressent à son endroit. Il est souvent difficile de comprendre de quelle blessure morale, offense, déception familiale ou sociale, la « désillusion » a ainsi amené l’adolescent à cette « perte du Moi ». Richard II ne peut ni renoncer à la couronne ni la défendre, et identifié à elle, s’autodétruit dans un délire mélancolique.

La précision clinique de la pathologie de ces personnages, transcendée par le génie de leurs auteurs, m’a amenée à les interroger sur la fonction de ces fictions mythiques de ces jeunes gens promus à la mort psychique et physique. Catharsis ? Conjuration d’un danger de folie dans lequel leur tension créatrice pouvait les jeter ? À travers leurs personnages, c’est leur propre blessure maternelle, singulière pour chacun d’eux, qui se fait jour et leur souffrance qu’ils nous transmettent.

Ces auteurs portent la blessure du maternel : si, chez Julien Gracq, elle est évoquée comme fantasme de l’origine, c’est d’une blessure réelle qu’ont souffert trois d’entre eux, la frustration d’une mère absente tournée vers un rival préféré : Balzac, le mal-aimé, est abandonné à sa naissance par sa mère, toute occupée au deuil d’un premier fils, né un an plus tôt puis par un second fils, bâtard celui-là. Molière perd sa mère à l’âge de sa puberté, suivie dans la mort l’année suivante, par son frère Louis, son cadet né un an après lui. Julien Green est élevé par une mère quasi psychotique, fixée d’une façon délirante sur son propre frère, l’oncle de Julien. Cette absence doublée de trahison, provoque le lancinement d’une « insupportable présence » dans la psyché, une séduction délétère, un appel chargé d’agressivité et de culpabilité ouvrant, dans la relation au rival, la porte à la dépression et à la paranoïa. Shakespeare dont l’enfance nous échappe, s’identifie à un jeune roi incapable de soutenir une « terre nourricière » et détrôné par un rival. Comme Molière pour Dom Juan, Shakespeare écrit Richard II l’année de la mort de son fils.

Balzac et Molière participent, dans leur œuvre, à une construction commune. L’un et l’autre ont bâti une philosophie de la vie — ce qui est dans le génie français — un autre monde — pour pallier quel sein manquant ? Balzac dit de l’un de ses personnages : « Il voulait, comme Molière, être un profond philosophe avant de faire des comédies ». L’un et l’autre sont animés d’une activité créatrice impérieuse et dévorante, luttant dans un combat où la maladie et la mort les emporteront.

Shakespeare et Julien Green — est-ce une préoccupation typiquement anglaise ? — ont un attachement viscéral à leur patrie. Le premier, avec Richard II, veut, en mettant en scène un deuil impossible, commencer pour son pays le deuil des malheurs où l’ont plongé les guerres fratricides. Julien Green, né en France d’une famille américaine sudiste, d’ascendance irlandaise par sa mère, et bien qu’il ait tenu à s’engager à dix-sept ans à titre étranger dans l’armée française lors de la Première Guerre mondiale — a toujours voulu garder sa nationalité américaine. « On n’abandonne pas, disait-il, sa patrie vaincue ». Il reste expatrié. L’écho de la Guerre d’Indépendance et de son déchirement identitaire résonne à travers « Le Voyageur sur la Terre ».

Quant à Julien Gracq, il continue à contempler la réverbération des nuages sur les remous de la Loire. Il s’efforce d’ôter tout point de repère sur lui-même en livrant avec humour aux critiques la Fiche signalétique des personnages de ses romans : 

Époque : quaternaire récent. Lieu de naissance : non précisé. Date de naissance : inconnue. Nationalité : frontalière. Parents : éloignés. État-civil : célibataire. Enfants à charge : néant. Profession : sans. Activités : en vacances. Situation militaire : marginale. Moyens d’existence : hypothétiques. Domicile : n’habitent jamais chez eux. Résidences secondaires : mer et forêt. Voiture : modèle à propulsion secrète. Yacht : gondole ou canonnière. Sports pratiqués : rêve éveillé, somnambulisme.

Pourtant peut-on dire que ce thème d’une crise juvénile de rencontre avec la mort psychique qui, comme dit Pierre Mâle « tient l’adolescent sur une crête fragile d’où il peut à tout moment tomber dans la psychose ou revenir dans la vie normale »[3] a été pour ces auteurs un adieu à la part angoissée de leur enfance, à leur peur de la folie, pour l’exorcisant, se consacrer à leur création ? Quelle part a-t-elle constitué dans le mystère du surgissement de leur génie, qui peut puiser dans les vécus successifs de leur psyché, dans les fantasmes les plus profonds ? « Les ouvrages, répond Balzac, se forment dans les âmes aussi mystérieusement que les truffes dans les plaines parfumées du Périgord. »

À cette boutade, je ne peux renoncer à ajouter l’histoire de John Ford Nash, raconté par Sylvia Nazan: « Un cerveau d’exception : De la schizophrénie au Prix Nobel ». Ce curieux génie mathématique, vénéré à Princeton, sombre à trente ans dans la schizophrénie. Il converse avec les extra-terrestres et se voit « comme le pied gauche de Dieu ». Sorti de son délire trente ans plus tard, il reçoit le Prix Nobel pour son ouvrage d’économie. Et comme on l’interrogeait, comment lui, le logicien, le rationnel avait pu croire à ces êtres étranges, il répond : « Mes idées sur ces êtres surnaturels me sont venues de la même manière que mes idées de mathématiques. Je les ai donc prises au sérieux. » [4]

C’est au cours de mon travail psychanalytique axé sur certains aspects de la psychopathologie adolescente que les œuvres présentées ici se sont offertes à mon esprit : Albert et Herminien, Louis Lambert, Dom Juan, Richard II, Daniel O’Donovan sont des adolescents qui n’ont pas supporté la mutation de leur puberté. Ils n’ont pu opérer le changement psychique qui les aurait menés vers de nouveaux objets. Ils ont sombré dans la mort psychique et physique.

Quel rôle faut-il attribuer à l’association littéraire au cours de notre écoute contre-transférentielle, à ce surgissement de personnages, de répliques, de situations qui se glissent en écho silencieusement, alors que nous sommes confrontés à certaines structures difficiles à cerner ? On peut sans doute y voir une défense du Moi, un écran contre une identification trop proche, ou, au contraire, une approche assimilatrice, dans une tentative de déchiffrage des actings adolescents. Les adolescents viennent devant nous tenter de décoder leur théâtre intérieur qui reste pour eux énigmatique : angoisses, révoltes, retraits, exaltation, désespoir qui ne sont pas pour eux, le plus souvent, traduisibles en mots. C’est à travers leur corps qu’ils nous offrent, imperceptiblement, leurs tentatives d’identification qui restent longtemps « mimétiques ». Les variations de l’apparence, chez les filles surtout, passant d’une séance à l’autre d’une négligence affectée à la coquetterie appuyée, sont une façon de nous provoquer, de guetter notre réaction, de même que les malaises corporels, les hypocondries, sont autant de symptômes qui traduisent l’impossibilité de penser leur souffrance psychique. À leur tour, il leur arrive d’évoquer un personnage d’un film, l’admiration pour un sportif ou une vedette, et c’est là que l’interprétation peut advenir, non en appuyant sur la tentative identificatoire, ce qui serait séduction de notre part, rapproché agressif, mais plutôt en leur permettant à travers une image, une évocation poétique, l’association et une levée des fantasmes.

Ainsi certains jeunes gens se présentent à nous, le visage mutilé par des scarifications, des blessures, exhibition archaïque et sadomasochique d’une attaque contre le corps de la mère vampirisant. Obsédé par le personnage de Dracula, un jeune adolescent me racontait le film de Murnau où « un petit bonhomme, portant un cercueil sur son dos, tentait d’atteindre un château hanté ». Je lui dis alors « et lorsqu’il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Il s’arrêta. J’ajoutai que cette phrase avait été un mot de passe « culte » pour des poètes, les surréalistes. Il devint pensif et s’en alla. La séance suivante, il me parla de la naissance de sa sœur, deux ans après lui, et qui était morte dans un accident. Le caractère défensif de ces pratiques de mutilation lié au fantasme de bisexualité, put alors être travaillé dans la relation analytique, avec son contenu de culpabilité devant le désir et à la crainte de destruction réciproque, la mutilation ayant pour but de « fasciner les filles et, en même temps, les tenir à l’écart. »

Ainsi l’intensité figurative provoquée en nous par ce surgissement culturel, suivi de sa formulation apparaît comme l’ouverture d’un espace transitionnel rassemblant l’émoi et le langage, le fantasme et le Moi et permettant la communication entre deux psychés. L’objet culturel, tiercéité, a pour effet de conjuguer le rapproché et la distance, de faire évoluer l’expression langagière souvent figée, fétichisée de l’adolescent sous la censure exercée sur une pensée trop sexualisée. Redonnant l’érotisme au langage, il amène le fonctionnement imaginaire de l’adolescent.

Ces réflexions nous ramènent au personnage du double, si important dans la vie adolescente : l’attachement à un double, alter ego, « amie de cœur » chez les filles, confident, permet le passage nécessaire et structurant est un passage nécessaire et structurant dans la sortie de la latence chez la fille comme chez le garçon. S’opère là un nouveau « stade spéculaire », se retrouver dans un autre, le même et différent, c’est à la fois retrouver la relation primitive maternelle « objet absent en nostalgie » (Rosolato) pour en même temps s’en « arracher » et se tourner vers la vie. L’attachement homosexuel, souvent passionnel, « parce que c’était moi, parce que c’était lui », est à la fois complétude narcissique, Idéal du Moi, recherche d’identité et d’individuation et défense ou temporalisation avant la rencontre avec le nouvel objet d’amour et la réalisation sexuelle.

La fracture de cette relation, trahison, frustration, désillusion est une des causes de la dépression adolescente, comme si l’atteinte de l’image spéculaire laissait un vide intense et une blessure narcissique mettant en danger le Moi adolescent, ravivant la blessure prégénitale. Il est intéressant de constater que les auteurs dont j’ai présenté les œuvres, ont utilisé le thème du double, opérant ainsi un double dédoublement qui leur permet l’écriture et la création, triomphe sur l’abandon maternel. « Le double, triomphe contre la mort », écrit Rank. Pour Julien Gracq, l’évocation de la quête de l’Objet inatteignable perdu amène à l’interdestruction des deux moitiés du double Albert et Herminien dans la révélation du « secret de la féminité », castration fascinante où succombe la rivalité homosexuelle. Pour Julien Green, le double halluciné tutélaire, image maternelle, se retourne en destructeur et pousse Daniel O’Donovan au suicide. Balzac, double de Louis Lambert au collège de Vendôme, laisse celui-ci sombrer dans la schizophrénie, pour se consacrer à l’écriture. Richard II-Shakespeare succombe devant la trahison de Bolingbroke, obscurément son Idéal du Moi qui lui ravit la « mère symbolique », sa patrie. Pour Molière, la figuration fulgurante de son caractère apparaît dans la fusion des deux personnages, Dom Juan et Sganarelle ; ce dernier survit à la disparition psychotique d’un Dom Juan, grâce à son ancrage anal dans la réalité.

Pour revenir à la technique analytique, La « théâtralité » du psychodrame où les adolescents choisissent le thème et distribuent les rôles permet, par l’introduction, dans l’action, d’un « double » la mobilisation de leurs projections inconscientes et de l’expression ambivalence de leurs identifications. Au cours du « travail en double » en face à face, pour certains adolescents en perte de possibilité de représentation, mais comme « perception primitive immédiate d’un autre psychisme comparable à la perception endopsychique d’un rêve » (C. Botella). L’évocation poétique peut s’apparenter à un rêve commun qui permettrait à l’adolescent de conjuguer les contradictions de leur psyché, la rencontre de la haine et de l’amour, de la nuit et du jour, du principe de plaisir et du principe de réalité.

Bibliographie

Tremblais-Dupré T., La mère absente, Une lecture psychanalytique de Julien Gracq, Balzac, Molière, Shakespeare, Julien Green. Editions du Rocher, 2002.
Gracq Julien, La Pléiade.
Mâle Pierre, Psychothérapie de l’adolescent, PUF, Quadrige, 1999. La crise juvénile, Payot, 1982.
Nazan Sylvia, Un cerveau d’exception : De la schizophrénie au Prix Nobel, Calmann-Lévy


Le travail psychanalytique

Auteur(s) : André Green – César Botella – Daniel Widlöcher – Jean Cournut – Jean-Claude Rolland – Michel de M’Uzan – Thierry Bokanowski
Mots clés : travail psychanalytique

Le Travail Psychanalytique

Colloque proposé et organisé par André Green
en collaboration avec Alain Fine, Président de la SPP

Samedi 23 et dimanche 24 novembre 2002 – Maison de l’Unesco, Paris.

Colloque UNESCO 2002 – Le Travail Psychanalytique


LE TRAVAIL  PSYCHANALYTIQUE 01
  1. Les motifs du Colloque
    Interview d’André Green
  2. Premier dialogue – Le travail psychanalytique et la question de la recherche
    Daniel Widlöcher (APF) vs César Botella (SPP) Médiateur : Jean Cournut
  3. Deuxième dialogue – Le travail de la séance
    Jean-Claude Rolland (APF) vs Michel de M’Uzan (SPP) Médiateur : Thierry Bokanowski
  4. Brève interview de Daniel Widlöcher


André Green, Parcours

Auteur(s) : André Green
Mots clés : affect – cas-limite – narcissisme – nature (du psychique) – pratique – théorie

L’ambition de cette interview visait à retracer « le Parcours analytique » d’André Green, depuis ses positions premières jusqu’à celles qui caractérisent aujourd’hui sa conception théorique de la Psychanalyse et sa pratique. Ambition trop vaste pour le temps d’un entretien qui se limite donc à dégager les jalons décisifs de l’évolution d’une pensée toujours en mouvement.

D’entrée de jeu, André Green souligne l’importance de son expérience psychiatrique qui lui fait comprendre «  la force de la résistance et l’opacité de la maladie mentale ». Interne à Sainte Anne où il rencontre Henri Ey ainsi que Pierre Mâle, Granoff, Marty, Pasche …et Lacan,  cette riche expérience prélude à son choix exclusif en faveur de la Psychanalyse.

Son apprentissage analytique se nourrit alors, des influences parallèles de Lacan et de la Psychanalyse anglaise en laquelle il se reconnaît. En 1974, il participe pour la première fois  au Congrès des langues romanes avec son rapport sur « l’Affect » (qui deviendra « le Discours vivant ») et en 1974  paraît son article sur « le changement  dans la pratique et la théorie ».

1975 marque pour André Green, un tournant décisif qui introduit dans son champ de pensée et de recherches, l’opposition entre  névrose et cas limites : « j’ai creusé mon sillon dans ce continent qu’on appelle « les cas limites ». Il se pose en continuateur de l’œuvre de Freud dont l’acuité du regard, dit-il, avait prévu que l’Analyse allait être transformée par des structures qui n’étaient pas névrotiques. Dans cette perspective, il s’est toujours efforcé d’articuler les théories freudiennes et les théories post-freudiennes, en particulier celles d’auteurs tels que Winnicott et Bion qui, eux aussi, contrairement à Lacan, se sont affrontés à cette difficulté.

La poursuite de cette recherche sur les cas limites qui débute par une étude du Narcissisme (1983) et l’exemple même de Freud qui, « à un âge avancé, n’a pas hésité à transformer sa théorie en introduisant la pulsion de mort »,  ont sans doute joué un rôle de modèle et de guide pour André Green, dans son effort pour repenser théorie et pratique analytiques en réponse  à la demande actuelle.

La fin de l’interview pose la question de l’épistémologie psychanalytique et de l’élargissement du champ de la Psychanalyse à la nature du « psychique »  et non pas limité à la seule névrose.

Marianne Persine


Michel de M’Uzan – Une clinique de la rencontre analytique

Auteur(s) : Michel de M’Uzan
Mots clés : aphanasis (psychique) – archaïque – chimère – contre-transfert – dépersonnalisation – écoute – Identification (primaire) – identité – pensée (paradoxale) – processus (secondaire) – schème (de travail) – spectre (d’identité) – transfert

Cet entretien illustre l’originalité et la créativité de la pensée de Michel de M’Uzan. Il expose ici sa conception de la rencontre entre patient et analyste, en s’attachant surtout à ce qui se passe « du côté de l’analyste ». Il reprend les différentes notions qu’il a proposées pour décrire cette implication réciproque et en explicite le sens et les articulations : ainsi en est-il de la Chimère, des Pensées paradoxales, du Spectre d’identité, du Schème de travail, de « l’Aphanisis psychique »… Pour M.de M’Uzan, si la rencontre entre l’analyste et son patient s’enracine à la fois dans la clinique au sens classique du terme et dans une clinique interpersonnelle liant les protagonistes, il faut aussi aller chercher du côté de « l’identité de l’être » de l’analyste. L’analyste n’est pas, dans son écoute, à l’abri derrière les frontières de son Moi. Pour s’identifier à son patient, éprouver de l’empathie, laisser opérer les identifications jusqu’au vacillement ou même une dépersonnalisation passagère, l’analyste se trouve aux prises avec son propre inconscient et doit, comme le patient, se risquer à la frontière de son préconscient, seul lieu où peuvent se produire des changements. La névrose de transfert comme le contre-transfert est une construction à deux qui se fait indépendamment des activités secondarisées des deux protagonistes : la Chimère qui figure cette relation résulte de l’imbrication étroite de ce qui procède de l’un et de l’autre ; elle fonctionne selon des modalités archaïques qui mettent en jeu les capacités d’identifications primaires de chacun. Cette conception de la position réciproque de l’analyste et de son patient conduit à des modifications de la compréhension de la cure que Michel de M’uzan définit « comme une succession hiérarchisée de résistances », pour le patient comme pour l’analyste. Elle a, de ce fait, des conséquences techniques. Pour qu’il y ait compréhension de l’Interprétation, il faut qu’il y ait une énergie d’investissement disponible qui ne peut se libérer sans un dérangement économique des défenses du Moi, ce que l’auteur appelle « provoquer le scandale ». Si l’on demeure au niveau secondarisé, « rien n’entre et rien ne sort », aucun changement ne peut advenir, pas plus pour le patient que pour l’analyste…Tout changement procède d’un dérangement. Le « cadre » participe de cette oscillation entre empathie et contre-résistance qui caractérise le travail de la cure. Pour Michel de M’Uzan, le « cadre est « une marmite infernale » où, sous une apparence de calme et de neutralité bienveillante, s’affrontent violemment les désirs inconscients/préconscients des protagonistes. En deçà de l’écoute directe secondarisé, un autre fonctionnement peut laisser la place à des « moments féconds » révélant la proximité des préconscients. L’analyste peut s’y risquer grâce à sa capacité à régresser ou à vivre des expériences de dépersonnalisation, sans mettre en péril son Moi. Là ne s’arrêtent pas les enseignements de cet entretien riche en réflexions dérangeantes.


Anthropologie et psychanalyse Malinowski contre Freud

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Maître de conférences à l’Université Paris V, l’anthropologue Bertrand Pulman réexamine le travail, les méthodes et les positions de Bronislaw Malinowski, dont l’enquête dans les îles Trobriand aurait invalidé les thèses freudiennes, ou du moins leur universalité. Ces conclusions sont longtemps restées des évidences acquises dans l’enseignement de l’anthropologie, faisant obstacle au dialogue entre analystes et anthropologues.

Or les conditions dans lesquelles Malinowski a séjourné aux Trobriand, les méthodes qu’il a mises en œuvre et le manque de rigueur de certains de ses raisonnements amènent à contester ses résultats. C’est ce que prouve B. Pulman, par une démonstration systématique et implacable. La première partie présente Malinowski et décrit « la naissance d’un mythe » et l’importance pour Malinowski de ce combat contre Freud qui lui valut sa réputation et son autorité scientifique. La deuxième présente l’organisation sociale et familiale des îles Trobriand.

Puis sont reprises les trois thèses problématiques : la liberté sexuelle des trobriandais saute aux yeux d’un Malinowski exilé et éloigné de la femme qu’il aime, mais lui fait sous-estimer voire ignorer nombre de règles qui s’exercent avec rigueur derrière la spontanéité apparente et la liberté de certains rapports sexuels.

Les trobriandais, d’autre part, ignoreraient la paternité physiologique puisqu’ils racontent qu’un esprit vient dans le corps de la femme qui s’avère enceinte. Mais c’est oublier que la conception religieuse est d’un autre niveau et d’une autre logique que la parole sur la sexualité des époux et qu’il existe un tabou très rigoureux qui interdit de parler de celle-ci devant des étrangers au couple. D’autant que les formes d’interview de Malinowski sont souvent directes, voire provocatrices et brutales. Des indices plaident au contraire en faveur d’une reconnaissance de la paternité psysiologique concomitante avec une bienséance qui invite à la taire. De plus, durant son séjour, Malinowski n’a fait appel qu’à des informateurs hommes, jamais à des femmes. Enfin quant à l’existence d’un complexe spécifique, distinct du complexe d’Œdipe, Bertrand Pulman met en évidence la très partielle et faible et connaissance que Malinowski avait des positions et des textes freudiens, sa non prise en compte d’un quelconque refoulement et étudie le ton d’un débat qui d’emblée s’est mal engagé. Son étude critique systématique de certains textes de Malinowski s’avère très convaincante. Il lui reste ensuite à montrer pour quelles raisons des thèses si faibles sont si longtemps restées la référence.

Mené comme une enquête passionnante, précis et rigoureux mais aussi très vivant, ce livre devrait permettre aux psychanalystes de sortir de l’hypothèque que Malinowski a très arbitrairement mais très habilement fait peser sur leur discipline et leur prétention à considérer l’Œdipe comme universel. Il devrait sortir de ce livre les conditions d’un dialogue ouvert et renouvelé entre anthropologie et psychanalyse.

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https://www.spp.asso.fr/cdl_annee_article/2002/page/2/