Société Psychanalytique de Paris

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La part du Paternel dans le Maternel

Je reçus un jour Catherine. C’était une femme d’une quarantaine d’années qui, ayant fait une analyse avec une femme, souhaitait reprendre « un travail » avec un homme. Elle ne voulait plus parler d’Œdipe, elle en avait assez, mais aller plus avant, plus précoce, vers des zones plus archaïques, là où se nichaient des inconnues qui, l’éprouvait-elle, avaient une importance primordiale.

Je notais l’idée de s’adresser à un homme pour « ne pas parler d’Œdipe » mais invoquer l’obscurité maternelle, ainsi que l’expression « un travail » qui, elle aussi condensait les différents registres de la naissance. Faudrait-il suspendre Œdipe, une fois encore par les pieds, pour aborder le maternel ? Le tenir bien haut en attente de son premier cri ?

Nous eûmes un premier entretien, puis un deuxième. 

A l’aube de ce second contact, elle me fit part de son impression diffuse de m’avoir déjà vu quelque- part, tandis que dans le même temps, un semblable sentiment me traversait.

Mais où donc était-ce ? Et quand ?

Nous étions tous deux l’objet d’un silence interrogatif et introspectif, passant en revue les divers possibles, quand tout à coup et là encore au moment où le souvenir s’imposait à moi, elle me demanda : « Ne travailliez vous pas à la maternité en telle année ? »

En effet j’y travaillais, et l’avais rencontrée à l’occasion de la naissance de sa fille aînée.

Elle craignait de rentrer chez elle dés la fin des quatre jours réglementaires, angoissée de devoir si vite descendre de son vécu élationnel, protégé par le cadre de la maternité, pour se confronter, sans filet, à la dure réalité matérielle (mater : matériel) qui l’attendait.

Je lui aurais dit alors « On ne vous mettra pas dehors », et cela lui avait fait du bien…

Elle me confiera quelques mois plus tard et revenant sur cet épisode avec humour et un brin d’agressivité : « Vous étiez passé en coup de vent, la blouse blanche épousant vos mouvements tel Saint Pierre, entouré de stagiaires virevoltant comme des anges ». Nous reviendrons sur ce vécu d’élation. 

Elle prenait en tous cas conscience alors, que possiblement, ce qu’elle venait chercher chez moi, guidée par ce souvenir, c’était précisément une mère « qui ne la mettrait pas dehors ». 

La suite confirmera cette première idée ainsi que sa difficulté à s’exprimer devant un homme sauf, disait-elle, à me considérer dans le registre maternel.

 « Je voulais un homme et je trouve une mère, plus mère que mon analyste précédente qui pourtant était une femme » conclut-elle. C’est le maternel qu’elle m’invitait à mettre au travail, et sans doute avec lui, ce qu’il en était d’une potentialité oedipienne.

Remis sur la piste de la maternité comme lieu, où j’avais travaillé pendant de nombreuses années, ma rêverie allait vers la double valence de cet endroit, d’un langage brodé mohair et petites mains à une violence latente, pleine de crises, de pleurs, de déceptions, de peur et de mort parfois. En effet, à la maternité, la peur de l’accident néonatal, de l’anomalie non détectée, d’un drame destructeur, rôdent avec l’implacable argument de la réalité. C’est un lieu du corps, mais d’un corps brut relié au monde et aux mythes, apparenté aux cataclysmes, aux tremblements de terre, aux raz de marée passés et à venir, le lieu d’un corps traversé par un autre corps qui attend tout, qui veut tout, exigeant et sans pitié.

Oui, dans ce temple de la douceur, des mamans et des bébés, ne peut s’éviter l’expression d’un maternel sauvage, primitif où l’acte n’est jamais loin. 

Je revois cette mère qui avait entrepris de couper les ongles de son petit de trois jours, de ses grands ciseaux si près, au ras des tous petits doigts, déjà perçus comme de véritables griffes…ou cette autre qui n’hésite pas à le laisser seul sur la table à langer. Tombera ? Tombera- pas ?

Violence fondamentale de Bergeret, ou violence primordiale de Liliane Abensour qui considérerait que le pulsionnel est déjà là et soutient des mouvements d’attraction, d’expulsion et de répulsion. 

Devenir mère, d’abord en son corps, sollicite le maternel du côté de la violence. Violence redoublée par le bébé qui veut naître et vivre coûte que coûte. 

Ce maternel originel va, dans un mouvement contraire et clivé, faire l’objet d’une idéalisation collective, il va devenir un maternel « purifié. On va le retrouver dans la vierge Marie et dans toute une imagerie de la mère bonne, patiente, parfaite, « sans sexe et sans blessure » dans une tentative de réduire la complexité, les conflits et contradictions vécus dans le maternel vivant. Grâce à elle, le désarroi est devenu félicité, et le maternel s’apparente au miracle.

Mais l’idéalisation du maternel conduit aussi au retour de sa négation. On voit que la toute puissance maternelle peut s’exprimer dans les deux sens : de la déréliction à la félicité certes mais aussi de la félicité à la déréliction. Dans le va et vient d’un semblable phénomène se rétablira alors un maternel rejetant, excitant par défaut, traumatisant.

 On le sait, la toute puissance est biface : divine et diabolique. Je vous renvoie au Saint Pierre tout de blanc vêtu et aux anges qui virevoltent. Entre Saint Pierre et Méphisto, il manque la limite.

(Pour ma patiente, la chute du Paradis fût rude. Passer de Saint Pierre à l’analyste, en chair et en os ! Eh oui, chez moi, ce n’était pas Bergasse 19.) 

L’état d’élation a tendance à éliminer l’objet et encore plus le tiers et se fonde sur l’absence de limite, de contrôle. De cet état peut naître un maternel dévoreur, incestueux, terrible.

Ce maternel incestueux, cruel ou purifié, dans son vœu d’étouffement, de possession et d’anéantissement, fait horreur. Il est une enclave sans fantasme. Il fait obstacle à l’oedipe, et donc, nuit à l’organisation de la vie psychique.

Alors comment se fait-il, qu’en principe et si nous ne sommes pas tout à fait psychotiques, nous ne dévorons pas nos bébés, bien qu’ils aient la peau douce et appétissante ? Comment se fait-il qu’il soit rarissime que nous les étouffions ces bébés et qu’en plus nous prenions soin d’eux ?

Dans plusieurs textes et en particulier dans « Totem et tabou », Freud fait référence à l’identification primaire qu’il définit comme l’identification au père de la préhistoire personnelle. Qu’en est-il ? S’étayant sur de nombreux travaux de préhistoriens de son époque, il suppose à l’origine, un père violent, jaloux et chassant ses fils à mesure qu’ils grandissent. Les fils, unis entre eux auraient tué ce père et l’auraient ensuite dévoré, s’identifiant à lui et s’appropriant chacun, une partie de sa force par incorporation. L’étude porte surtout sur le passage de l’incorporation à l’identification, cette dernière s’associant alors à l’ambivalence des sentiments. Ce qui importe ici est le passage de cette ambivalence, avec la reconnaissance de la haine, au sentiment de culpabilité oedipienne qui révèle que certes les frères enviaient et haïssaient le père, mais qu’en même temps ils l’aimaient. 

Déjà, pointe la future théorie du surmoi, et de l’idéal du moi.

Dans ce passage qu’est la maternité comme lieu de régression et comme traversée du corps, se signifie le passage de l’incorporation à l’identification et permet sans doute à la mère, représentante du maternel et porteuse du père originaire la fameuse identification winnicottienne aux besoins de son enfant. « Le psychisme primitif est, au plein sens du terme impérissable » nous dit Freud, dans sa prise en compte de la phylogenèse pour une conception de l’ontogenèse. Le maternel processuel n’échappe pas à la règle. Ce qui est vrai pour l’humanité, l’est aussi pour l’homme.

La référence au père originaire transmet au bébé son appartenance à l’espèce, son accueil dans la culture et dans la grande histoire des hommes et, à ce titre sa préservation.

De ce père naît toute l’histoire des générations et de la transmission entre ces générations. Un fait humain groupal est contenu d’emblée dans le maternel, fait qui, d’un point de vue horizontal, se retrouve dans le socius. Une partie de l’investissement nécessaire au fonctionnement psychique individuel tire donc son origine de la dimension groupale de la psyché. Ainsi, ce qui deviendra « la culture », maîtrise ce dangereux désir d’agression de celui qui s’oppose à elle…et le désarme en le faisant surveiller par une instance située en lui-même, le surmoi. 

Il y a, dans un certain nombre de poèmes et de ballades allemandes, une créature maléfique appelée « erlkönig » traduit par « le roi des aulnes », qui hante les forêts et entraîne les voyageurs vers leur mort. Goethe en a fait une interprétation qui me semble illustrer le combat qui se livre dans le maternel des origines et au sein même du lieu qu’est une maternité.

Dans le poème, la victoire revient à la créature maléfique, à la mort et à la psychose contre le père :

Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.
« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage ?
Père, ne vois-tu pas le roi des aulnes, le roi des aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
Mon fils c’est un brouillard qui traîne. »
Viens cher enfant, viens avec moi !
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux !
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive
Ma mère a maintes robes d’or.
Mon père, mon père et tu n’entends pas
Ce que le roi des aulnes doucement me promet ?
Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C’est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.
Gentil enfant, veux-tu me suivre ?
Mes filles auront grand soin de toi
Mes filles mènent la danse nocturne,
Elles te berceront, elles t’endormiront, à leur danse, à leur chant.
Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre ?
Mon fils, mon fils, je le vois bien
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.
Je t’aime, ta beauté me charme
Et, si tu ne veux pas céder, j’userai de violence.
Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit
Le roi des aulnes m’a fait mal.
Le père frémit, il presse son cheval
Il tient dans ses bras l’enfant qui gémit,
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse :
L’enfant dans ses bras était mort.

Le vol d’enfant, version atténuée de sa dévoration est un fantasme courant dans la maternité. « Je vous le prends » dit une aide-soignante à une mère, le pédiatre en a besoin…

« Je l’ai eu deux minutes et, on me l’a volé » dit une mère qui me racontait son accouchement.

Un fantasme, parmi les personnels de maternité était que des pères, le soir, auraient pu se cacher et rester dans les murs au lieu de rentrer chez eux. Amant dans le placard certes, mais amant dangereux, incestueux peut-être.

Maintes fois, j’ai moi-même été traversé par l’envie diffuse d’emporter un bébé, certains sont si tentants. Heureusement veillait mon père originaire interne. Ce père-là punit inexorablement, à la mesure de l’ampleur du crime commis. Non, nous ne mangerons plus notre père, et en conséquence, nous ne mangerons plus nos bébés.

Curieusement, dans ce lieu de l’essence du maternel, la maternité, où s’était finalement inaugurée l’analyse de mon analysante, les pères, les vrais, incarnés, avaient plutôt une place réduite. 

Je revois les affairés qui s’essoufflent dans des allées et venues incessantes, les bras chargés de courses oubliées, les inquiets qui se font les relais de leur femme pour guetter le passage du médecin, les photographes qui bombardent leur enfant et leur femme à longueur de journée, prenant leur part dans le spéculaire, ceux qui s’ennuient et sortent fumer tous les quarts d’heure, pensifs à l’idée de ce qui les attend, ceux qui se mettent sans ambages au lit avec leur femme, le bébé au milieu, avec parfois un bouquet de fleurs devant, et ceux qui s’y mettent car ils sont trop grands pour entrer dans le berceau, les fiers, les admiratifs, ceux qui boivent le bébé des yeux, ceux qui ont peur de casser l’enfant, ceux qui en oublient leur femme, ceux qui lui donnent leurs recommandations : « Prends le comme ça, pas comme ça, attention à la tête, n’oublie pas de lui parler souvent, c’est bon pour son intelligence, tu crois que c’est bon de manger des salsifis, pour le lait… ? », bref chacun d’eux s’arrange à sa manière avec son ambivalence , sommé d’aimer son rival sur le champ, et de faire avec la frustration que le corps qui porte le maternel est d’abord celui de leur femme.

Autant de figures qui montrent que dans le meilleur des cas, le père est là. En effet, l’exercice de la fonction maternelle nécessite un « appui référent ». Il lui faut un regard, regard qui perçoit mais aussi qui veille. Le maternel suffisamment bon ne peut s’exercer par une personne qui n’aurait d’autre recours que de se percevoir toute seule. L’idée d’un paternel de supervision pourrait ici s’entendre, par l’image qu’il produit d’un emboîtement. Quelque chose qui « surplombe », peut-être comme l’analyste derrière son analysant.

En règle générale, quand nous avons commencé à travailler là, les pères étaient perçus comme des gêneurs car potentiellement porteurs de pénis et fantasmatiquement amenés à s’en servir. N’étaient-ils pas responsables de l’outrage qui avait amené leur femme ici ?

Ainsi, la salle de change leur était interdite. Cela s’est modifié par la suite, du fait de diverses influences dont la notre, mais nous avions l’impression que sur eux étaient projetés tous les débordements pulsionnels dont le maternel contient l’irruption pour son exercice adéquat.

 

Ce qui avait tendance à leur être disputé, c’était précisément l’aspect surmoïque du paternel dont l’exercice est traditionnellement revendiqué par le personnel, digne représentant du socius. Un conflit pour la place du père s’opérait par le truchement de cette situation exceptionnelle.

Par exemple, juste après la naissance, l’enfant est posé sur le corps de la mère quelques instants, puis il est emporté pour la toilette. C’est un bébé propre et habillé, socialisé, c’est-à-dire débarrassé des oripeaux du pulsionnel, qui est rendu à la mère.

Après le raz de marée de l’accouchement, où explosent la violence du corps, la douleur et la haine, le sang et parfois les excréments, les mots crus et les cris, voilà que revient un « enfant » déjà socialisé.

Dans cette maternité, j’animais régulièrement un groupe de paroles. Je réunissais une dizaine de femmes proches du terme (8e mois). Une sage-femme était présente et nous parlions associativement de tout ce qui pouvait advenir. Vous savez la liberté de propos des femmes à ce moment de leur vie. Les pères avaient la possibilité de venir s’ils le désiraient.

J’étais frappé par la puissance qui se dégageait de ces femmes assises en cercle, ventres fièrement brandis, tandis que les uns ou deux futurs pères présents, mal à l’aise, se recroquevillaient, s’effaçaient, impressionnés par ce déploiement de forces et visiblement en proie à une forte angoisse de castration.

Nous avions réfléchi au moyen de prendre en compte cet effacement des pères et de leur offrir un espace à eux.

Cette réflexion nous avait amené à la constitution d’un groupe de pères animé par un gynécologue. (Un père originaire ?). Il s’agissait de partager, par la technique, pour ces hommes, ce qui se passait dans le corps de leur femme.

Plusieurs arguments nous avaient alors guidés :

La constatation d’un surinvestissement du spéculaire de leur part (le pénis se voit), surinvestissement accentué par la technologisation médicale, notamment lors des échographies. (On a décrit des pères collés à l’écran, presque près à plonger dedans, comme s’ ils réalisaient le fantasme originaire de retour au sein maternel).

En second lieu, l’observation de groupes d’hommes, type « banquet des anciens » ou « fête du club de pétanque », groupes bien décrits par Michel Fain. Je le cite : « Quelle est la structure de ce groupe éphémère (effet mère ?) ? A sa surface règne une illusion commune : une réunion au sommet de chefs de clan s’apprêtant à partager leur bétail féminin, dans une sorte de réalisation hallucinatoire en commun. Ce groupe s’uniformise, fasciné par un personnage fantasmatique phallique dont la puissance est brunie par l’analité. Les liens libidinaux ainsi créés doivent être suffisamment forts pour écarter la panique liée à la menace de castration ».

Comme à l’école primaire, notre groupe de futurs pères se liait d’une homosexualité de bon aloi, avec à sa tête ce gynécologue qui ne s’épargnait pas les plaisanteries parfois douteuses qui font la joie des garçons à l’âge de latence, quand ils sont en groupe et protégés du regard des filles.

Dans ce groupe, nous semblait-il, l’ambivalence des pères face au ventre redouté de leurs femmes et à leur contenu, pouvait trouver un support, par la pénétration spéculaire commune, et le piétinement partiel, anal, cadré et autorisé du puissant mystère féminin, préservant ainsi l’actualité du courant tendre, et le passage du fœtus à l’enfant.

Mais revenons à nos universités.

Le maternel naît donc de l’expérience de satisfaction. Le bébé fait l’expérience d’être satisfait et l’autre secourable fait l’expérience de satisfaire le bébé. C’est l’avancée fondamentale de Freud, dans « L’esquisse » (1895). On pourrait parler d’attente, de préconception comme Bion ou de potentiel comme Winnicott. Quand il naît, cette « esquisse » d’humain justement, par le fait même de sa venue, est en attente de quelque chose et il exprime ce quelque chose par sa détresse. Devant la détresse du nourrisson, apparaît l’impératif de l’intervention de l’autre, à un moment d’ailleurs où celui-ci n’est pas encore constitué comme tel. C’est cette intervention de l’autre secourable, du « nebenmensch » qui va permettre l’expérience de satisfaction. C’est sans doute ce moment, « l’expérience de satisfaction », qui constitue le temps essentiel de la construction de la pulsion et donc de ses destins et donc du psychisme. Le maternel est lié à la naissance de la pulsion. Notons que Freud ne précise pas qui est cet autre secourable, il prend soin de ne jamais le spécifier comme mère. Il parle d’aide étrangère, de personne qui apporte son aide, d’être humain proche. Ce n’est pas la personne qui importe, mais la fonction. 

En tous cas, c’est l’établissement de l’expérience de satisfaction qui prend en charge la continuité narcissique. Elle est l’expérience de la continuité d’être.

Dans « l’avenir d’une illusion » (1927), revenant vers la mère comme premier objet d’amour en tant qu’elle satisfait la faim et qu’elle protège l’enfant contre toutes sortes de dangers externes et internes (le premier pare- angoisse), Freud promeut néanmoins le père, plus fort dit-il, à qui cette fonction, comme objet protecteur, dès lors, reste dévolue durant toute l’enfance. Ainsi le Maternel devient le manifeste d’un paternel profond. Dans une note de 1923, il parlera « des parents ». Mais nous en sommes là au potentiel et nous proposons que le maternel, s’il s’éprouve d’abord sur le corps de la mère, est un espace fantasmatique composite où le paternel est présent comme tiers potentiel.

L’ombre paternelle permettrait de penser le maternel comme une sorte de « trinité » ( trois dans un) et le rendrait interactif par nature (Penot) , comme l’illustre par exemple le tableau de Léonard :La vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne, tout de gestes et de regards. 

André Green, en dialogue avec les anthropologues propose la notion d’oedipe comme « modèle », il en fait une situation fondamentale à partir d’un retour au corps. « Il n’y a pas de relation duelle car la relation primitive inclut directement le père dans les fantasmes et les pensées de la mère. Cette part de paternel au sein d’une trinité permettrait des mouvements, jeux, permutations rendant possible à chacun l’occupation de la position tierce. On voit alors la richesse potentielle du système en termes de passivité, renversements, rendant compte d’un maternel ouvert, où pour énigmatique qu’il apparaisse au petit, le sexuel s’invite bel et bien à la table des négociations. A l’affirmation de Laplanche : « Quand l’enfant crie c’est de l’auto conservation, quand le maternel répond, c’est déjà du sexuel » on pourrait ajouter c’est déjà du bisexuel. En effet, si la bisexualité psychique se construit tout au long d’un processus, son enjeu futur est contenu dans le maternel, en termes de masculin féminin, actif passif, phallique-châtré.

C’est bisexuellement que la mère investit chaque zone érogène de son enfant.

Par exemple, lors de la tétée, on voit avec quelle énergie active, le bébé prend le sein. Il a faim, il y va, tandis qu’en même temps la caresse qu’il reçoit de la mère est d’ordre passif.

Le trajet somato-psychique des auto-érotismes est bisexuel, et fonde le narcissisme primaire individuel, lequel est anticipé par la mère sur le modèle du miroir lacanien. Le terrain se prépare de la future rencontre avec le corps de l’autre sexe, en l’occurrence le corps du père sur lequel la bisexualité est alors ressentie à travers les sensations de soi et de l’autre. 

C’est à ce moment, anticipé par la mère que s’actualisera la bisexualité.

Ainsi, nous serions déjà en présence d’une pré-organisation disponible et qui permettrait à la masse psychique première de l’enfant de petit à petit s’organiser, de cheminer vers l’oedipe et de faire émerger un individu. 

Tous ces visiteurs du maternel introduisent dans cette fonction, une manière d’incertitude qui est au cœur de notre travail psychanalytique.

Ce qu’on appelle les capacités maternelles : tendresse, amour inconditionnel, hypersensibilité, disponibilité illimitée, indestructibilité, liées à la possibilité de ressentir, de s’identifier à certains vécus traumatiques du bébé et de savoir y répondre, toutes ces capacités sont à articuler à la dépression post- partum, à la psychose puerpérale voire à l’infanticide et à la congélation des nouveaux nés. Le Maternel se décline sur un spectre partiellement mesurable à l’intensité paternelle en son sein.

Mise en latence et désexualisation. On considère donc que, pour répondre à l’état traumatique premier du tout petit, la mère doit pouvoir faire état d’une régression identificatoire. Cela est possible seulement si elle peut suspendre suffisamment l’investissement sexuel évoqué plus haut. Son activité psychique sera alors centrée sur un noyau masochique organisable du fait d’une mise en latence du sexuel qui lui permettra d’accepter de son enfant ce qu’elle n’accepterait de personne, d’être utilisée comme objet, comme le suggère Winnicott.

Pour que cette mise en latence soit possible, et qu’advienne l’amour d’objet, il faut que chacun des parents ait traversé la situation oedipienne avec suffisamment de bonheur, il faut qu’ils aient eux-mêmes l’expérience de la mise en latence entre 7 et 11ans. 

Ce retour de latence (ou seconde latence) autour d’un nouveau né, permet aux parents d’apprendre de lui, de l’écouter, d’en être curieux. Elle permet tout ce qui a été tant de fois décrit de la préoccupation maternelle primaire et sur laquelle je ne reviens pas. 

D’un point de vue sociétal, beaucoup d’analystes semblent s’accorder sur le fait que la phase de latence définie par Freud en 1905 est en voie de disparition, ce qui évidemment n’est pas sans avoir quelques conséquences sur le plan économique. 

Florence Guignard (2007), souligne les caractéristiques de cette disparition : La force du Moi se construit par l’introjection de valeurs hédoniques plutôt que par l’introjection d’un surmoi parental (donc défaite du paternel). Sur le plan des investissements sublimatoires qui caractérisent la phase de latence, « les pulsions épistémophiliques » ne s’organisent plus essentiellement autour des fantasmes originaires de scène primitive qui orientent la curiosité mais vers un système de logique binaire, qui ramènerait le sujet au niveau primaire du principe de plaisir / déplaisir : bon à avaler, mauvais à recracher ». 

Une absence de phase de latence, de seconde latence chez les parents d’un jeune enfant aura donc une influence notable.

On peut voir alors s’installer un maternel discontinu, excitatoire et dont l’organisation économique est débordée.

Il est courant de rencontrer dans les maternités de jeunes mères ayant des difficultés à allaiter leur enfant au sein. 

Evoquée ou non, on s’aperçoit que cette difficulté est souvent liée à un vécu d’indécence de leur part, à un plaisir suspect voire incestueux.

Les histoires d’allaitement font parfois souffrir les psychanalystes qui interviennent en maternité, pour peu qu’ils s’identifient aux nouveaux nés.

Certaines mères font un choix très clair : ou elles choisissent le biberon, plus distancié selon elles, ou elles choisissent le sein. Les difficultés surviennent quand une mère souhaite allaiter au sein pour des raisons, disons de puériculture, mais que tout en elles le refuse. L’enfant est mal tenu, le sein est sadiquement empoigné et fourré de force dans une bouche qui se dérobe. Il s’ensuit des pleurs des deux côtés, puis des crevasses, puis des abandons dans la douleur et la haine.

Il suffit parfois pour le thérapeute, face à ce traumatisme, de ne rien faire au sens de la « capacité négative » décrite par Bion, de s’asseoir au bord du lit et de parler avec la mère, de choses et d’autres, de partager une histoire, de faire une histoire dans le hic et nunc, peut-être une histoire à rêver debout, pour voir l’enfant commencer à téter sans qu’on y prenne garde. Une rêverie est devenue possible. C’est comme si on passait alors des seins au pluriel érotique si l’on peut dire, adressé à un bébé- amant prématuré, au sein maternel désexualisé, selon une distinction qu’avait faite Lebovici dans un article célèbre (le sein et les seins). Il y a eu comme un freinage, au cœur du passage de l’excitation à la pulsion. C’est bien connu, on ne peut jouer quand on est trop excité. Allaiter, dans le giron de la latence, je vous le dis, c’est un jeu d’enfant.

Il y a, dans cette mise en latence, une suspension référée à l’ordre paternel, favorisant une inscription symbolisante et traçant les limites d’un tiers à venir. L’attente, elle, est d’ordre masochique féminin. La latence, signifiée par l’attente, permet l’installation des rythmes, annonciateurs d’une temporalité. 

Si le maternel s’inaugure dans le secours apporté à l’enfant, il se poursuit par sa croissance.

En effet, un enfant croît et veut croître. C’est sa disposition naturelle. Après l’illusion première et nécessaire, il tourne le dos, il questionne le maternel sur sa capacité au deuil originaire. Il questionne le maternel sur sa capacité à accepter cette souffrance là.

Les différents destins de l’activité pulsionnelle de la mère, en présence du père : deuil de l’oedipe, (sa traversée) et tendresse qui en découle, identification au désarroi du bébé, désexualisation, sublimation font d’elle l’autre du processus dans lequel est engagé l’enfant.

De l’autre secourable, elle devient l’autre du processus, l’autre de la croissance.

Ces processus psychiques complexes, qui partent de la fonction d’ « autre secourable »et vont vers celle de partenaire dans la croissance, vont amener chez l’enfant la capacité, la possibilité de désinvestir la perception. Pouvoir désinvestir la perception est primordial pour investir la vie psychique. 

Cette possibilité de désinvestissement de la perception a deux conséquences :

Premièrement, l’endormissement, et du coup l’investissement du travail de rêve et de jeu.

Et, deuxièmement, la capacité à ne pas s’endormir à chaque traumatisme. C’est-à-dire la capacité à se tenir éveillé, à être attentif au monde. « Faire ses nuits », mais aussi « faire ses jours », comme le dit joliment Bernard Chervet.

Nous allons, à ce sujet, nous étayer sur « la censure de l’amante ». 

Le concept de « censure de l’amante », élaboré en 1971 par Michel Fain et Denise Braunschweig a fait fortune. De quoi s’agit-il ?

 Il marque la façon dont la mère peut moduler sa présence à l’enfant lorsqu’elle lui procure des soins corporels ou nourriciers.

Quand, au cours de ces soins, sa rêverie la porte vers sa vie amoureuse avec le père de l’enfant, cet éprouvé, indépendant de l’enfant, amène celui-ci à construire un premier état de triangulation. Cet état servira de base à la future triangulation oedipienne.

Il s’agit donc de l’effet des mouvements internes de la mère qui invite son enfant à organiser la place d’un tiers dans le cadre de leur relation « réelle » à deux. C’est ce mouvement qui permet à la mère de contre investir l’émoi érotique que fait naître le contact avec le corps de l’enfant, en même temps, qu’il en protège l’enfant.

Par ailleurs, un processus se construit là, dans le travail de rêve. Par sa capacité à « rêver » au père de l’enfant, la mère invite ce dernier à rêver lui-même, afin de retrouver sur un mode hallucinatoire, ce qui lui est momentanément retiré, et donc à dormir. Dans ce « momentanément », quelque chose s’ébauche d’une absence qui dessine les contours d’une présence tierce. Nous sommes à l’aube de la négation (d’un « non-mère »), la négation comme matrice de l’image paternelle. En d’autres termes, la rêverie de la mère assure la fonction de gardienne du sommeil de l’enfant. L’oscillation entre deux identités, celles de mère et d’amante et donc l’introduction d’une certaine discontinuité, assure une continuité du sommeil.

Donc, un jeu oscillatoire de présences et d’absences, constitue un des enjeux du maternel et s’organise d’une présence paternelle. 

Mais si la mère peut endormir son enfant, ou plutôt ne pas l’empêcher de dormir, il lui faut aussi le maintenir éveillé.

Là encore est convoquée la notion de mise en latence. Ce qui est suspendu là, ce qui est différé c’est la régression onirique. En anticipant ce qui est naturel chez son enfant, c’est-à-dire « croître », elle lui indique la voie de cette croissance. Mais « croître » comporte des risques. Et, l’engageant sur la voie du processus, elle lui en signifie les risques et notamment la menace de castration, au nom du père. Le paternel en elle, porte à la fois la croissance et la menace. 

Grâce à sa capacité identificatoire hystérique aux menaces ressenties par son enfant par tout ce qui est susceptible de l’éveiller, elle peut le conduire vers les réalités externes, vers sa perception sensorielle et tous les objets qui en découlent. Elle fait en sorte qu’il ne s’excite pas outre mesure. Elle soutient chez lui le devenir et l’objectalité, à un rythme convenable, qui ne dépasse pas ses capacités. Le parcours est fléché mais sécurisé. 

En offrant un étayage à son enfant à travers sa sensorialité et la capacité d’installer des auto-érotismes, un narcissisme corporel, elle lui permet de différer, d’annoncer un futur, un autre temps, qui sera celui de la fonction paternelle et de la bisexualité. Ce fait d’attente suppose la transmission d’un certain masochisme d’ordre féminin, ce qui peut d’ailleurs pouvoir dire que la structure du désir est d’essence masochique.

Un contre- exemple clinique nous est fourni par Grunberger dans un essai de 1956 sur « la situation analytique et le processus de guérison », exemple que je reprends car il témoigne des difficultés de nombreux « Don Juans » que nous recevons.

Il s’agit d’un patient appelé Jean, dont la problématique semble se centrer autour de la crainte de perdre sa virilité, crainte combattue par une activité sexuelle effrénée. C’est pourtant un homme décidé, maître de lui, capable d’initiative…avec néanmoins la caractéristique de s’effacer au dernier moment après qu’il se soit imposé à ceux qu’il a pour tâche de diriger, finissant par adopter une sorte d’attitude d’éminence grise.

Jean apportait la preuve dans son analyse, qu’il avait atteint un degré de maturation satisfaisant en ce qui concernait ses pulsions partielles prégénitales. « Adulte, note Grunberger., les situations oedipiennes l’attiraient spécialement et dans les relations de ce genre, il se montrait parfaitement puissant, si certaines conditions pour son narcissisme se trouvaient réalisées. »

Alors pourquoi, dans une situation où l’oedipe se trouvait dépassé, le patient vivait-il toujours celui-ci avec une telle intensité ?

Grunberger conclut que sa blessure avait pour cause son incapacité orgastique infantile.

En état d’excitation sexuelle précoce et prématurée entretenu par une promiscuité maternelle, et dont le père n’était pas signifié, l’enfant s’était heurté, « non pas aux barrières de l’inceste, mais à l’insuffisance organique de pouvoir le réaliser ». 

Le problème pour lui n’était pas « puis-je le faire ou non ? » ni « y ai-je droit ou non ? », mais : « En suis-je capable ou non ? »

C’était donc pour tenter de maintenir refoulée la blessure narcissique causée par son incapacité qu’il accentuait la situation oedipienne dans son analyse et la jouait dans sa vie.

 « Je suis puissant, se disait le patient, le seul obstacle qui m’empêche de me satisfaire est mon père, c’est une force majeure, mais mon intégrité narcissique est préservée ».

La véritable blessure est donc celle d’entendre une petite voix dire, comme le rapporte l’homme aux rats : « Avec le petit, on pourrait bien faire ça, mais Ernst est trop maladroit, il raterait sûrement son coup ».

L’absence de père dans le maternel, l’absence de mise en latence, confrontait cet homme à l’obligation dans laquelle il se trouvait de rejouer en permanence des pseudos situations oedipiennes dans lesquelles il brandissait le père désespérément pour maintenir caché le sentiment de sa petitesse.

J’ai, jusque là impliqué la présence paternelle, les qualités paternelles, dans le maternel, mis en scène principalement par la mère. Je n’ai pas, par ailleurs ignoré la matérialité du père auprès de la mère. Mais j’ai inféré une relation du père à l’enfant de nature indirecte. Si on suppose que le corps du père est absent de la relation primordiale, c’est par la mère que se manifeste sa présence. La manière dont la mère intègre le père de l’enfant et le surmoi en général montre sa façon d’investir l’enfant et en second lieu, induit ce que sera le père pour lui. 

Dans la psyché maternelle, le lien de la mère avec son propre père va bien entendu prendre une place essentielle dans le processus.

Les choses tendent à se complexifier avec la présence maintenant beaucoup plus classique du corps du père dés l’origine.

Il y a toujours eu des pères prenant une position maternelle. Cependant il semble qu’on assiste depuis quelques années à un remaniement de la place du corps du père, et cela d’emblée. Ainsi, si le père est celui qui, par son apparition, prive de la mère, il est aussi celui qui offre un plaisir corporel d’une autre nature. Cela signifie qu’il est investi indépendamment de son passage par la psyché de la mère. Dans ces conditions, l’enfant est confronté d’emblée à deux objets virtuellement distincts, par les différentes expériences corporelles qu’il a vécues. Après l’identification au père de la préhistoire personnelle, il n’y aurait non pas une, l’identification à la mère sur le mode de l’oralité, mais deux identifications, la seconde étant l’identification au père réel sur un autre mode pulsionnel.

La question est la suivante et portée à la discussion :

Cette différence perçue par l’enfant d’emblée, indépendamment d’un passage par la psyché de la mère, sans latence, aurait-elle une incidence sur l’organisation du fantasme de scène primitive, préalable au devenir de la conflictualité oedipienne ? Il semblerait qu’il ne s’agisse ni d’oedipe précoce ni de prématurité car la différence des sexes perçue, n’implique pas, à ce stade de relation sexuelle entre eux (que celle-ci soit orale, anale ou génitale). Cette évolution dépendra de la maturation progressive du moi. La question concerne donc la capacité à quitter la perception pour organiser le fantasme de scène originaire. Quitter la perception et donc investir la pensée, en serait l’enjeu.

Le lien se fait avec des patients qui ont les plus grandes difficultés à quitter le perceptif pour recourir à une symbolisation primaire. On peut repérer chez certains une véritable panique sur le divan. 

Ne pas perdre l’objet primaire, situé hors de la vue, impliquerait pour l’analyste une présence qui, si elle n’est pas visuelle implique d’autres modes sensoriels comme la voix. Le but d’un tel travail pour ces patients serait de pouvoir organiser une scène primitive fantasmatique et une possibilité de latence. 

Je voudrais dire quelques mots pour terminer, du concept de rêverie maternelle empruntée à Bion.

Ce concept est élaboré à partir de patients pour lesquels la fonction paternelle a fait faillite, patients pris dans des angoisses primitives, angoisse de mort, de destruction, de liquéfaction… d’avant le langage et qu’il s’agit de transformer.

La rêverie maternelle, au-delà des apparences, inclut le père à l’intérieur de la mère, tiers psychique symbolisé entre elle et son enfant, qui lui permet de se détacher des angoisses de mort de son enfant, projetées sur elle.

J’ai eu quelques années en analyse Audrey, patiente sur laquelle aucune interprétation n’avait de prise. Peut-être l’avais-je allongée prématurément, influencé par son affirmation que oui, elle avait déjà fait une analyse. Ma parole était systématiquement déniée, violemment rejetée ou ignorée. J’étais par ailleurs frappé de son amabilité souriante et de la tonalité enfantine de son attitude au début et à la fin des séances. Etrangeté de l’ange.

Ses propos ne quittaient pas la perception, dans le sens où elle me relatait par le menu tout ce qu’elle avait vécu entre deux séances.

Dans les premiers temps je me vivais comme mauvais et plein de haine pour elle, allant même jusqu’à souhaiter son départ et redoutant les séances que nous avions ensemble.

Je me sentais tendu et persécuté par elle. Il me fallu du temps pour penser que cette négativité ne s’adressait pas à moi mais à ma parole, au son de ma voix peut-être et au-delà à la fonction interprétative. Mais il me semblait que ce n’était pas même les mots qui lui faisaient horreur, simplement la manifestation de ma présence derrière elle. Je me dis que j’étais une mère prédatrice, dangereuse et que la haine par moi éprouvée était la sienne prise à l’intérieur de moi. C’était comme si la moindre de mes paroles la confrontait à un effondrement, en tous cas à un grand danger.

C’est là qu’intervient la rêverie maternelle de l’analyste, qui renonce à toute interprétation signifiante. Le tiers est cette « capacité négative » à l’intérieur de lui qui lui enjoint de renoncer à toute interprétation signifiante pour entendre, dans un propos anodin ce qui échappe au langage, sans autre boussole que ce qui s’éprouve à l’état brut, sans recourir au savoir analytique. C’est là la signification de la provocation bionnienne du « sans mémoire, sana attente et sans compréhension », qui considère que chaque séance est un commencement et que rien ne doit en être attendu.

Concernant Audrey, je pensais à un champ de bataille, peut-être à un vieux film : Les croix de bois. Quelqu’un déterrait à moitié un mort, peut-être le détroussait-il, il l’emportait sur son dos. 

Je dis : « Je porte un mort ». Je retrouvais le roi des aulnes.

Rien ne se dit de plus à cette séance. J’entendis couler des pleurs. Je sentais que nous allions commencer à penser ensemble. 

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 12 avril 2012

Antagonisme et conciliation entre féminin et maternel

Les mouvements féministes des années 1970 ont entraîné, comme on le sait, des progrès considérables, ceux notamment de pouvoir dissocier consciemment le désir érotique des femmes de leur désir de procréation, et de remettre le pouvoir de décision absolue d’avoir ou non des enfants à la femme. Mais peut-on dire qu’ils ont contribué pour autant au dégagement de l’emprise de la mère archaïque, et de l’accès au féminin dans la relation sexuelle de jouissance ?

Le destin d’une femme connaît, à mon sens, un antagonisme particulièrement conflictuel entre l’érotique, le maternel et la réalisation sociale, et ceci de manière continue. Ce qui – je le dirai plus loin – n’est pas le cas chez l’homme.

Je soutiens la thèse suivante : à la différence du maternel, lequel est périodique et temporel, le féminin érotique, de jouissance, est marqué par l’intemporalité de la pulsion sexuelle, par sa poussée constante. Le maternel est soumis à une horloge, le féminin est une poussée sans fin.

Les cinq étapes de l’antagonisme entre féminin et maternel 

L’expérience et la clinique témoignent de l’existence et du destin d’un double courant : celui du féminin érotique et celui du maternel. Tous deux ne font pas nécessairement bon ménage. 

Première étape : le bébé fille

Ce qui se joue alors est un antagonisme et une alternance des investissements érotiques et maternels de la mère.

L’identification primaire

Freud théorise une identification primaire mais il ne la différencie pas d’un premier investissement oral, cannibalique, qui vise, pour l’enfant, à ne faire qu’un avec la mère, où « être » et « avoir » ne se distinguent pas. On peut considérer cette identification comme un premier mouvement psychique d’intériorisation par retournement de ce qui a été transmis à l’enfant, par le psychisme maternel, du vécu d’incorporation orale d’un enfant dans son ventre, ne faisant qu’un avec elle, et du désir de la mère de prolonger cette complétude narcissique fusionnelle. 

Cette identification, lorsqu’elle a été vécue avec un bonheur réciproque, dans la lune de miel fusionnelle, sensuelle et narcissique – à condition que la « défusion » ait pu advenir, par l’alternance progressive de présence-absence de la mère -, cette identification fournit le fantasme en après-coup d’un paradis perdu. 

Elle fait le berceau des futures capacités maternelles de la petite fille et de la femme devenue mère, mais aussi celles du père.

La mère n’investit pas de la même manière un garçon ou une fille. Le garçon, en principe, satisfait davantage son narcissisme phallique, tandis que la fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut la renvoyer soit à la rivalité, soit à l’angoisse du fantasme de la « castration » féminine, mais aussi à d’autres angoisses plus archaïques, celle de la jouissance féminine et celle de l’inceste . L’inceste véritable concerne toujours la mère, il est lié au retour au ventre maternel. L’inceste entre mère et fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental.

Le refoulement primaire du vagin. La censure de l’amante 

La mère, lorsqu’elle reprend sa vie sexuelle de femme, exerce une censure sur le corps et la psyché du bébé fille, le silence sur l’érogénéité de son vagin, instaurant un refoulement primaire du vagin, selon la théorisation de Michel Fain et Denise Braunschweig. L’amante n’est plus mère.

Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant.

La mère soumet alors la fille, dans la plupart des cas, à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement primaire, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses, et sera préparé à l’éveil du désir par l’amant. Je l’illustre par le conte de la Belle au bois dormant, au sexe dormant.

Deuxième étape : la petite fille œdipienne

La messagère de l’attente

Pour que la Belle s’endorme en toute quiétude, à l’abri de cette censure du vagin érogène, il faut qu’elle puisse investir l’attente.

Si la mère, messagère de la castration, selon Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton prince viendra ! » La mère suffisamment bonne est donc messagère de l’attente.

 C’est tout d’abord la mère du bébé qui a su rythmer ses absences et ses retours de façon que son attente ne soit ni trop brève ni trop longue. Celle qui a permis que le petit enfant puisse organiser ses toutes premières opérations psychiques, celles de l’hallucination de la satisfaction et de l’autoérotisme, jusqu’à se créer un objet interne liant l’angoisse de la séparation. Celle qui favorise l’intrication pulsionnelle. 

Dans cette attente, la petite fille œdipienne va élaborer toutes sortes de théories sexuelles infantiles, et imaginer que tout irait mieux si elle-même avait un pénis. On passe du refoulement du vagin imposé par la censure de la mère à l’envie du pénis de la petite fille, défensive face à son sentiment d’absence de sexe lors de la perception de la différence des sexes. Le fantasme que ce qui lui manque « poussera » plus tard la met sur la voie de l’attente du Prince, qui remplacera son pénis manquant par un bébé.

C’est ainsi, dit Freud, que s’amorce le changement d’objet, et que la fille, déçue par la mère, se tourne vers le père. Le désir d’enfant, pour Freud, précède le désir érotique.

La maman et la putain

La petite fille ne peut devenir femme que contre le féminin maternel de sa mère. Un certain antagonisme paraît nécessaire à l’élaboration de certaines phases du développement de la libido de la petite fille, en fonction du maternel et du féminin érotique de sa mère. C’est le fantasme de la maman et la putain. Une fillette de neuf ans, qui jusque-là se laissait tapoter les fesses tendrement par sa mère, se retourne un jour brutalement contre elle, en la traitant de « gouine ». Ce qui désigne en après-coup la séduction maternelle, la relation primitive comme incestueuse. Se séparer de la mère, la perdre, c’est la penser en tant que femme, c’est entrer dans l’Œdipe. La fille désormais se tourne vers le père. Les jeux de mains avec la mère sont devenus des jeux de « vilaines ».

 Le trop de maternel, qui vise à l’exclusion de la figure paternelle et à l’utilisation de l’enfant comme complément narcissique, peut aller jusqu’à provoquer chez lui les troubles les plus graves de son identité et de sa future sexualité d’adulte. 

Mais le trop d’amante chez la mère peut susciter chez la petite fille une haine de l’amante, de la scène primitive, et de la sexualité pouvant aller jusqu’à une hystérie grave, à la frigidité et à de fréquentes décompensations somatiques.

Le changement d’objet. Le masochisme érotique

S’arracher à l’emprise de l’imago maternelle, c’est ce que l’enfant tente de faire à la phase phallique. Cette phase, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est un des moyens de dégagement de l’imago et de l’emprise maternelle. Le garçon y est en principe favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, et parce qu’il peut négocier, via l’angoisse de castration, la symbolisation de la partie pour le tout. Chez la fille la négociation est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? 

Le garçon, destiné en principe à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise le plus souvent, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attendra la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. 

Si le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis, chez les femmes c’est leur corps tout entier qui est investi, mais celui-ci est dépendant de la réassurance du regard de l’autre. Le narcissisme féminin est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. C’est ainsi que je différencie la féminité, celle du leurre et de la mascarade, qui fait bon ménage avec le phallique, et le « féminin », intérieur, invisible et inquiétant. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair.

Cette théorie de Freud selon laquelle la petite fille est un « petit homme » jusqu’à la puberté a suscité de nombreuses discussions et polémiques et la question n’est toujours pas close. Freud parle de la nécessité d’un changement d’objet, pour que la petite fille se transforme de « petit homme » en être féminin. Le pénis sera transformé en son substitut : un enfant du père. Les désirs érotiques féminins pour le père ne sont pas invoqués.

Mais s’agit-il seulement d’attendre du père un bébé, en réparation du préjudice de n’avoir pas reçu de la mère un pénis, pour se combler narcissiquement, ou ne s’agit-il pas davantage d’en attendre d’être aimée érotiquement ?

Freud perçoit cependant le caractère érotique œdipien du désir de la fille dans le deuxième temps tellement refoulé du fantasme « Un enfant est battu ». La culpabilité des désirs œdipiens amène la petite fille à les exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par son père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin. Mais rapidement Freud revient à sa théorie phallique. En 1926 , c’est son clitoris que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses !

La reconnaissance par le père réel de la féminité de la fille est de grande importance. C’est cette reconnaissance qui instaure la différence avec le regard « miroir » de la mère, celle qui oriente vers un autre regard, un regard qui va marquer de son sceau le destin de la féminité de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Le regard d’un père qui peut dire : « Tu es une jolie petite fille », mais aussi : « Un jour ton prince viendra ».

Il faudra donc un infléchissement du mouvement vers le père, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. 

Ce changement d’objet de l’investissement de l’attente, c’est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince Charmant, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient.

Troisième étape : l’adolescente 

L’éveil de la puberté, on le sait, surgit bien avant que ne soit élaborée la capacité d’assumer une relation sexuelle. Elle réactive des angoisses de confusion avec le corps maternel, et la possibilité de relation sexuelle réveille la menace de réalisation fantasmatique incestueuse avec le père. Comme le suggère Winnicott , l’activité sexuelle intervient comme une façon de se débarrasser de la sexualité plutôt que de tenter de la vivre. Le conflit œdipien flambe à nouveau et les angoisses de féminin doivent tendre à se dégager des angoisses primitives. 

La grande découverte de la puberté, pour les deux sexes, c’est celle du vagin dont Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Le vagin n’est pas un organe infantile. Non que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, ou ne ressentent des éprouvés sensoriels internes, suscités par des émois œdipiens, tout autant que par les traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, la première séductrice, dit Freud. Cependant, la véritable révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe féminin ne pourra avoir lieu que dans la relation sexuelle, celle de jouissance. 

Si cette organisation phallique est nécessaire, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan en fait le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance, c’est parce que cette organisation joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque œdipienne. Cette défense perdure, comme on le sait, dans le social et dans la relation de bien des couples. 

En revanche, lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents qui fait effraction, c’est l’entrée en scène du sexe féminin, le vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », selon la formule de Freud. 

Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir. Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisque des seins lui poussent, des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse ? Et comment s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps de la fille se met à ressembler au corps de la mère, parfois même jusqu’à s’y confondre en fantasme ?

Pour les deux sexes, donc, comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe qu’est le vagin ? L’angoisse de castration va se doubler d’une angoisse de pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence. Le couple phallique-châtré va devoir tenter de s’élaborer vers la construction d’un couple masculin-féminin.

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris la peur ou la haine du féminin ?

Chez les filles, chez les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé. 

Les pathologies à prédominance féminine que sont l’anorexie et la boulimie concernent les angoisses de féminin, celles de l’ouverture et de la fermeture du corps, et témoignent de l’échec de leur élaboration. Tomber enceinte précocement peut également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues.

Quatrième étape : la femme adulte

C’est le temps de la réalisation de sa vie sexuelle et de sa vie de mère.

Le périodique maternel

La femme est soumise tout au long de son existence à des expériences fortement énergétiques qui échappent au contrôle de son moi : règles, grossesse, accouchement, allaitement, ménopause, etc., qui ponctuent le trajet de sa vie de mère, et provoquent des orages non dépourvus d’ « angoisses de féminin ».

Mais toutes ces expériences sont soumises à une horloge féminine, celle des processus biologique et physiologique, bien souvent déréglée par des interférences d’ordre psychologique.

Ce périodique maternel s’oppose à la poussée constante de l’érotique féminin.

La poussée constante de la libido

Freud, en 1937, a désigné le « refus du féminin », dans les deux sexes, comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », et comme un « roc » . 

Mais, pourquoi le féminin ?

J’ai formulé, dans Le refus du féminin, plusieurs hypothèses.

Ce roc est refus de ce qui dans la différence des sexes s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique, à savoir le sexe féminin. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes car il peut leur renvoyer une image de sexe châtré qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

Cette capacité féminine rejoint ce qui définit contradictoirement la pulsion sexuelle : d’être à la fois ce qui nourrit et effracte le psychisme. Car sa motricité est « une force constante, écrit Freud, (à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion ». Et Lacan d’ajouter : « La constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme… Pas de jour ni de nuit, pas de printemps ni d’automne : c’est une force constante ». En effet, cette poussée constante ignore les saisons, celle de l’enfance, celle du vieillissement. Sa force peut varier, mais sa constance reste immuable.

C’est elle qui fait violence au moi, lequel doit se périodiser, se temporiser, et qui lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient pulsion, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’œstrus. La psychosexualité à poussée constante est un fait humain majeur. Ce qui évidemment tient compte du contexte relationnel dans lequel cette poussée libidinale s’exerce et de la réponse qui lui est faite. C’est elle qui génère le désir sexuel humain ainsi que ses perversions et ses heureuses sublimations. 

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social. 

Je dirai que l’amant de jouissance, celui qui révélera son féminin à la femme par la jouissance sexuelle, vient aussi en position de tiers séparateur. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à sa relation autoérotique et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ». 

Che vuoi ?, que veut la femme ? 

Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. Elle veut deux choses antagonistes. Son moi hait, déteste la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le « masculin » de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du « phallique », celui du « machisme » ordinaire, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son « féminin ». Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du « féminin ».

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui peut contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme, aussi bien au sens de la métaphore guerrière, qu’au sens de l’abandon et du lâchage de toutes les défenses, anales et phalliques. Ceci en raison de l’antagonisme entre la pulsion sexuelle et les défenses du moi, auquel elle fait violence. 

Le masochisme érotique de la femme appelle la soumission libidinale à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », ce qui nécessite une profonde confiance en un objet qui soit fiable, c’est-à-dire non pervers. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour que celui-ci puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation libidinale. Ce masochisme érotique féminin est le garant de la jouissance sexuelle.

Cinquième étape : la femme en ménopause

La survenue de la ménopause repose et exacerbe la question de l’antagonisme entre le féminin érotique et le maternel. Par négation de cet antagonisme, l’achèvement de la capacité de procréation peut-il entraîner le naufrage du féminin érotique ? Ou à l’inverse, un étayage sur cet antagonisme peut-il contribuer à exalter un féminin entravé ? Tout dépend de l’élaboration de ce passage, de ce tournant de la vie d’une femme. 

C’est la dernière étape, la plus difficile, car elle nécessite de nombreux deuils : celui de l’enfantement, celui de la jeunesse, celui de la mère archaïque et de la mère œdipienne, celui des enfants devenus grands, celui des parents disparus ou proches de la mort.

Comment rester femme, lorsque les éclats de la féminité déclinent, et que la maternité s’éteint ?

Si cette période est avant tout celle du deuil de la maternité, elle ne nécessite pas pour autant le deuil du féminin ni de la féminité, bien au contraire. 

Le dégagement du maternel

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la pulsion, poussée toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie aux angoisses de dévoration, d’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion, et à l’horreur de l’inceste. 

Si la ménopause est restée longtemps un sujet gênant, censuré, même en psychanalyse, c’est parce qu’elle concerne la génitalité d’une femme dont l’âge renvoie au sexe et à la jouissance d’une mère, lesquels sont le tabou par excellence. 

Et pourtant, ce peut être le moment pour les femmes, libérées de la procréation et du maternage, de dégager leur corps de celui de leur mère. Il y a possibilité pour elles de faire le deuil de ce que la mère n’a pas pu leur donner et qu’elles continuaient inconsciemment à attendre d’elle, attente qu’elles ont souvent prolongée à l’égard du compagnon, comme de l’analyste. Le sacrifice à la mère primitive archaïque que manifestent les pathologies du féminin, anorexie-boulimie, les phénomènes de frigidité peuvent ne plus avoir de raison d’être. L’érotisme féminin de jouissance peut parfois enfin se libérer. Reste alors le problème du partenaire. 

Des temps contradictoires

Ce que nous avons vu à propos du bébé fille par rapport à sa mère se reproduit chez la femme adulte devenue mère. Elle n’élève pas d’enfant dans la jouissance. La mère n’est plus amante, l’amante n’est plus mère. La réalisation sociale, dite « phallique » de la femme est antagoniste à celle de sa vie érotique, comme à celle de sa vie de mère. C’est le destin d’une femme que de se vivre déchirée entre ces contradictions et ces antagonismes. 

Ceci à la différence du destin de l’homme, pour qui la vie érotique, le projet paternel et la réalisation sociale vont dans le même sens, celui de la conquête, celui de l’accomplissement phallique.

Tant que la femme est mue par son désir de réalisation personnelle – aussi légitime et souhaitable soit-il, dans le milieu social et économique – son envie du pénis, ses défenses anales risquent d’opposer une résistance de rivalité à l’effraction de l’amant, celui de la jouissance.

La maternité, qui réalise également la plénitude, l’accomplissement et le comblement

« phallique » de la béance féminine, peut s’opposer à la pénétration de l’amant de jouissance. L’enfant, prolongement narcissique, substitut du pénis manquant, et « jouet érotique », comme le dit Freud, vient remplacer bien souvent le désir érotique pour un homme, relégué alors à la fonction de mari-père protecteur. 

S’il est extrêmement difficile, pour une femme, de créer, de se réaliser socialement dans le régime totalitaire qu’est bien souvent la famille, il n’est guère plus facile d’y vivre une relation de jouissance. L’une comme l’autre de ces réalisations ne peut se faire sans culpabilité, consciente ou inconsciente, sans un sentiment de trahison de la famille. Peut-être de la même manière qu’à l’adolescence.

Une relation de jouissance bien souvent reste non dite et interdite, tant elle peut représenter un triomphe sur la mère de l’adolescence, la trahison d’une mère au foyer insatisfaite, n’ayant pas rempli la promesse de la jouissance sexuelle fantasmée dans la scène primitive de la petite fille œdipienne. Et une trahison du mari-père protecteur.

Il est souhaitable qu’une conciliation ou réconciliation s’opère, chez la fille, entre le féminin érotique et le maternel, sur le corps de sa mère, pour que ces deux capacités féminines, tout en restant en tension, puissent s’allier sans clivage dans son futur corps de femme et de mère. Pour que le fait d’être pénétrée, de recevoir le pénis pour la jouissance sexuelle ne soit pas en conflit avec le fait de garder, nourrir et faire croître un enfant en elle. Et que toutes ces jouissances dans le même lieu ne soient plus un objet de scandale.

Sur la route de Madison : l’histoire d’une femme sans histoires, bonne épouse et bonne mère. Rencontre d’un amant de jouissance. Bouleversement total. Elle est déchirée : soit partir avec l’amant, soit choisir sa famille, ce qu’elle fait, dans une grande souffrance. Quinze ans plus tard, après sa mort, ses deux enfants devenus adultes et en couple, découvrent le journal de leur mère amante. Réactions diverses du garçon, furieux, et de la fille, bouleversée. Mais un changement va se produire. Alors que les deux couples étaient en conflit, au bord de la rupture, ils vont se retrouver amoureux. La mère amante a fait rejaillir le flot libidinal. 

L’essentiel n’est-il pas, pour une femme, d’avoir pu vivre, physiquement et psychiquement, ces trois expériences : être femme-sujet, mère et amante ? Et n’est-ce pas un destin exceptionnel que de les vivre toutes avec le même homme, et jusqu’à la fin de la vie ? 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 10 mai 2012

Références

  1. Cf. Schaeffer J., « Horror feminae », in Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) Paris, PUF, coll. “ Epîtres ”, 1997, Coll. « Quadrige » Essais, Débats, Postface de René Roussillon, 2008.
  2. D. Braunschweig., M. Fain, La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, PUF, 1975.
  3. Freud S. (1925), « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970.
  4. Winnicott D. (1966), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme ». Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 7, Paris, Gallimard, 1973.
  5. Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.

La terreur de la dépendance comme expérience fondatrice du maternel

Cette conférence, qui a eu lieu le 1er février 2012, a été publiée à Le Carnet psy, n° 168, février 2013.

Aborder le maternel nous place dans de multiples paradoxes qui font osciller les représentations entre des points extrêmes : ainsi les figures de mères terrifiantes ne manquent pas dans la littérature et la mythologie. L. Abensour dans le rapport du récent congrès du CPLF sur le maternel [1] mettait en évidence « une ombre derrière toutes les figures de mères », et la part de sauvagerie maternelle liée à « ce pouvoir exorbitant de donner la vie comme la mort ». Mère terrifiante donc, figure de sauvagerie et de toute puissance, d’un côté…

…et de l’autre, image fragile de « femme au bord de la crise de nerfs » pour qui la folie est la norme, si l’on prend pour base le paradoxe de Winnicott, fondement incontesté de tous les travaux sur la parentalité et sur la dite : « dépression du post-partum ».

Dépression post-partum

 Cette entité clinique a largement débordé le cadre des consultations et de la littérature spécialisée. Le «baby-blues» a connu un large succès médiatique, vraisemblablement fondé sur l’universalité de cet état, éprouvé à des degrés divers par toute jeune mère: dans les suivis des grossesses, il n’est pas rare que les futures mères soient prévenues par leur médecin, dans une intention prophylactique, de la survenue probable du « baby blues » quelques jours après l’accouchement. 

On pourrait dire : « vous serez déprimée, c’est normal ! » Un paradoxe donc. 

Paradoxe de la folie normale

« La préoccupation maternelle primaire », article bien connu de Winnicott [2] est souvent cité en référence, mais il me semble important de le reprendre dans ses détails. Pour que le bébé se développe de façon satisfaisante, « l’établissement de son moi doit reposer sur un sentiment continu d’exister » qui ne peut être procuré par la mère qu’à la condition qu’elle « parvienne à cette maladie normale qui lui permet de s’adapter aux tous premiers besoins du petit enfant avec délicatesse et sensibilité » (p. 171).

Une mère « normalement dévouée à son enfant » doit être « capable d’atteindre ce stade d’hypersensibilité… pour s‘en remettre ensuite » (p. 170) : c’est à cette condition qu’elle pourra s’identifier à son enfant et s’adapter de la façon la plus étroite à ses besoins. 

Être normale c’est être dans cet état pathologique. Mais Winnicott va plus loin en disant : « qu’il s’agit d’un état psychiatrique très particulier de la mère :

  • qu’il se développe graduellement pour atteindre un degré de sensibilité accrue pendant la grossesse et spécialement à la fin
  • qu’il dure encore quelques. semaines après la naissance de l’enfant ; 
  • que les mères ne s’en souviennent que difficilement lorsqu’elles en sont remises ; j’irais même jusqu’à prétendre, dit-il, qu’elles ont tendance à en refouler le souvenir. 

 Cet état organisé (qui serait une maladie, n’était la grossesse) pourrait être comparé à un état de retrait, à un état de dissociation, à une fuite, ou même à une perturbation se produisant à un niveau plus profond tel qu’un épisode schizoïde dans lequel un certain aspect de la personnalité prend temporairement le dessus. 

 (J’introduis le terme de « maladie » parce qu’une femme doit être en bonne santé pour, à la fois développer cet état et en sortir lorsque l’enfant l’en délivre. Si l’enfant venait à mourir, l’état de la mère se révèlerait brusquement pathologique) 

Le paradoxe est fort, et les mots choisis par Winnicott aussi : le bébé a besoin pour être normal que sa mère soit folle ; si elle ne l’est pas ce n’est pas normal ….et c’est le bébé qui rend cette folie normale.

Il me semble utile de nous référer à l’ensemble des positions de Winnicott, que j’ai rappelées assez largement, car elles me paraissent souvent considérées, et citées, comme des énoncés dont le sens n’est pas forcément bien compris. 

  • Je vais expliciter ce paradoxe folie/normalité à l’aide de quelques exemples qui nous feront entrer dans ce sens et en percevoir la réalité clinique car il ne s’agit pas chez Winnicott d’une figure de style, mais d’une description clinique
  • Le « normal » de la jeune parentalité est l’ « anormal » de toute autre relation. 

Si je dis en regardant mon interlocuteur : « mais qu’est-ce qu’il veut ? Pourquoi il me regarde de cette façon ? Pourquoi met-il ses doigts comme ça ? Est-ce que ça veut dire qu’il m’en veut, qu’il est fâché contre moi ? Il pense du mal de moi ? Il pense que je lui ai fait du mal, que je ne lui donne pas ce dont il a besoin ? Il a froid, ou il a faim, ou il voudrait être ailleurs ? Il ne veut pas de moi ? » 

Tout un chacun va immédiatement penser que je suis « parano », terme arrivé dans le domaine public et le vocabulaire courant. 

Un psychiatre va se demander si je commence un délire psychiatrique, chercher à savoir depuis quand cela a commencé, si cela a évolué ou augmenté et essayer d’évaluer à partir de quel moment il faudra penser à m’hospitaliser ; il cherchera à estimer quel lien est maintenu avec la réalité, à évaluer s’il s’agit d’un délire d’interprétation, de persécution, ou si je suis dans un état chronique de paranoïa sensitive ! 

Ainsi, si je scrute attentivement mon interlocuteur en me demandant ce qu’il me veut et si j’interprète tout comportement comme un signe qui m’est adressé, on va à coup sur penser que ce n’est pas normal ! 

Mais si je suis une jeune maman qui se demande si, quand son bébé pleure de cette façon ou se tortille, cela veut dire qu’il a froid, ou faim, si son lait est responsable du mal au ventre de son bébé, et qui scrute les moindres expressions de son visage pour les interpréter, on va au contraire se dire que c’est bien normal, qu’elle fait son travail psychique de maman qui apprend à connaitre son bébé. 

  • De la même façon si je reviens 20 fois vérifier que j’ai bien fermé la porte, ou éteint le gaz, on va me trouver hyper anxieuse. Un psychiatre va essayer d’évaluer s’il s’agit d’une névrose obsessionnelle, estimer quelle restriction de la vie sociale ou affective cela entraine (si par exemple je ne sors plus de chez moi de peur d’avoir oublié de fermer le gaz) 

Mais si je suis une jeune maman qui va 20 fois vérifier que son bébé dort, ou respire encore on va trouver cela tellement normal qu’on va m’offrir en cadeau de naissance un audi-baby pour que je puisse rester branchée en permanence sur mon bébé ; et on trouvera bien normal que toute vie sociale soit interrompue ! 

  • De même si je me mets à vouloir stériliser les boutons de porte, à évaluer l’environnement en termes de contamination on parlera de « folie de la ménagère » ou de névrose phobique 

Alors que bien évidemment l’extrême précaution sanitaire des jeunes mamans et l’assainissement de l’environnement sont considérés comme normaux, (pour ne pas parler de la prescription de stérilisation des biberons), et font au contraire l’objet des recommandations des professionnels.

  • si on est absorbé exclusivement par un seul sujet ou une seule personne, on va parler, d’obsession, de problématique monomaniaque… mais bien sûr on considèrera comme normal qu’une jeune maman soit exclusivement préoccupée par son tout jeune bébé et entièrement consacrée à lui. 
  • les modifications d’humeur sont tellement connues et admises comme normales chez la femme enceinte et ensuite chez la jeune mère qu’elles ont un nom, on ne les appelle pas « caprices » comme dans le vocabulaire courant, ou troubles caractériels ou dysthymiques comme dans le vocabulaire spécialisé. On les appelle « envies » de la femme enceinte, on les considère comme normales…tout le monde sait qu’elles existent et qu’il faut les respecter !

Les exemples peuvent être multipliés à l’infini de ce chevauchement du normal et du pathologique où on va s’inquiéter pour la santé psychique d’une personne présentant certains comportements qui seront considérés comme normaux chez la jeune mère. Selon Renaud [3] « même le chat pépère elle en dit du mal sous prétexte qu’il perd ses poils… depuis qu’elle est en cloque » 

Cette « maladie normale de la mère » n’est pas seulement contingente, elle est indispensable, car elle correspond à la nécessaire modification du champ perceptif et à l’élargissement des moyens de communication vers une prise en compte du langage corporel non-verbal. 

  • Mais la vraie folie est liée au fait que le corps devient habité, et habitacle pour un autre corps qui s’y développe : un corps étranger et faisant partie de soi. Tous les films de science-fiction type « alien » parlent de cette terreur de prise de possession de l’intérieur par un autre, et d’un étranger qui s’y développe. 

L’accouchement, quelles que soient les conditions réelles de la naissance, est toujours d’une extrême violence : même sans douleur, même « normal » c’est physiquement un arrachement violent et brutal, s’apparentant à une amputation. L’accouchement confronte à une expérience éminemment traumatique de perte des limites du soi : il va s’agir d’expulser une partie de soi, qui est un autre, un étranger qui a pris possession de l’intérieur et dont il faut de débarrasser sous peine de mort. 

Si on essayait de penser une métapsychologie psychanalytique de l’accouchement, on pourrait dire que les deux temps de l’accouchement ( travail et expulsion) renvoient à 2 niveaux de fonctionnement psychique : le temps du travail confronte au travail du corps, éventuellement à la douleur, en lien avec les niveaux névrotiques de l’organisation psychique), le temps de l’expulsion renvoie à des niveaux psychotiques de la personnalité il est vital et urgent sous peine de mort d’ expulser, d’arracher une partie de soi….

  • paradoxe qui percute vie et mort

 Lorsqu’on peut avoir accès aux représentations associées à la première perception du bébé, ce qui est assez rare car elles font l’objet d’un refoulement massif, il s’agit le plus souvent de représentations « folles », aux confins du vivant et du non vivant, de l’humain et de l’animal : par exemple l’ image d’une poupée blanchâtre et désarticulée, d’un bébé à tête d’aubergine, un bébé–aubergine, vision d’un bébé chat ensanglanté….et autres visions effrayantes d’un monde de cauchemar où des monstres pourraient sortir de ce chaudron de sorcière où se fabriquent les bébés. 

On voit bien comment les scénarios délirants peuvent se construire sur ce vécu : les bouffées délirantes, trois fois plus fréquentes dans la population des récentes accouchées que dans la population générale, ont reçu le nom spécifique de « psychoses puerpérales Elles sont l’illustration de cette folie « normale » que l’expérience psychique de la grossesse et de l’accouchement peut faire basculer dans la « vraie » folie 

La dépression 

Des travaux nombreux ont essayé de préciser le tableau clinique ; leurs résultats sont globalement concordants entre beaucoup de travaux américains (Tronick, Field, Murray…) et les travaux français (Guédeney, Le Nestour, Rosemblum, Cramer…)

Une rapide synthèse permet d’évaluer, suivant les travaux, entre 10 et 30% de taux des états dépressifs spécifiques du post-partum, avec un pic dans le premier trimestre et globalement la 1ère année du bébé. Sur cette « estimation », on « estime » à seulement 3% les états dépressifs reconnus comme tels et donc traités. 

Le tableau clinique n’est pas si diffèrent des tableaux de dépression névrotique mais la thématique exprimée englobe le bébé et la position maternelle : anxiété, tristesse, larmes, débordement, crainte de ne pas être à la hauteur, d’être une mauvaise mère, sentiment d’épuisement, insomnies…Les manifestations dépressives plus légères concernent elles prés de 70% des nouvelles mamans.[4]

  • Certaines semblent mieux armées que d’autres pour y résister, et dans cette rubrique il est particulièrement intéressant de constater l’impact des conditions extérieures, ou des facteurs prédisposant : l’absence de formation professionnelle, l’arrêt du travail définitif avant la naissance, un congé maternel de courte durée, la séparation du bébé et de la maman juste après la naissance, un faible niveau socio-économique ( 1/3 des mères à bas revenus…), l’absence de support familial, des relations conflictuelles avec le partenaire, l’absence de figures substitutives pouvant s’occuper du bébé, un déménagement récent…

Une vignette clinique permet d’illustrer un impact extérieur venant faire écho à une faille intérieure qui se trouve ainsi durablement renforcée.

Il s’agit d’une séance de début de thérapie pour une patiente qui a 2 enfants :

Elle parle de l’impression de tristesse que lui laisse son enfance, sans pouvoir la raccrocher à des traumatismes ou des événements déterminants. Elle était fille unique, et se souvient surtout de gris et d’ennui… Elle pensait qu’avoir des enfants serait avoir une harmonie. Elle souhaitait une proximité affective et se reproche d’avoir tout gâché …Elle voulait tellement que ce soit différent pour ses enfants de ce qu’elle a gardé comme impression de sa propre enfance…

  • Je souligne la très grande importance pour elle d’avoir des enfants, une famille, et lui demande combien elle voulait d’enfants.

Elle dit qu’elle en aurait voulu 4 …et fait un commentaire d’autodérision sur le fait qu’elle s’en sort si mal avec seulement 2

Je dis que c’est comme si elle avait été très déçue ? 

Et comme elle approuve vivement, je lui demande à quel moment elle a ressenti cette déception.

Elle raconte alors une première grossesse heureuse, mais Marc a été chouineur tout de suite à la naissance ; elle avait l’impression de ne jamais pouvoir le satisfaire…Elle a été soulagée de reprendre son boulot et se souvient de sa culpabilité lorsqu’elle traînait pour rentrer a la maison.

Je demande sur quoi portait cette déception

Elle me raconte alors un accouchement à 7M1/2, pour un bébé de 2Kg 4 n’ayant pas nécessité de couveuse ; mais l’allaitement a été difficile, il tétait 2 coups puis s’endormait épuisé …elle se débattait avec des bouts de sein qu’on lui avait donnés à la maternité, elle ne sait pas pourquoi …pour faciliter sûrement ? Elle se souvient d’une puéricultrice qui avait dit que si elle n’y arrivait pas c’est que « au fond elle ne voulait pas » …. Elle s’en souvient comme d’une matrone qui lui paraissait énorme et avait l’air de tout savoir. 

Elle s’était effondrée en pleurs et était passée au biberon en tirant son lait…Que pouvait-elle faire avec ses doutes face à cette certitude ….qui la jugeait incapable au fond. Les 2 fois elle est sortie de la maternité en se sentant incapable et différente des autres mères.

  • Je demande d’où venait ce modèle maternel chaleureux différent de son expérience personnelle qui lui avait donné envie d’avoir une famille nombreuse ?

Elle ne sait pas, peut être des amies peut –être la littérature… puis elle se souvient que chez sa grand-mère paternelle il y avait beaucoup d’enfants ; son père avait 12 frères et sœurs, il y avait plein de petits enfants, c’était super chaleureux …pour elle les enfants c’était la fête… on disait dans le village « quand Julie chante c’est qu’elle est enceinte »….sa grand-mère, rien ne semblait lui poser problème ….à la différence de sa mère pour qui tout pesait et qui n’avait aucun enthousiasme. D’ailleurs la grand-mère faisait des réflexions à la cantonade qui blessaient sûrement sa mère ; elle disait par exemple qu’ « avoir un seul enfant c’est comme n’en avoir aucun »

Je lui fais remarquer que c‘est comme un jugement qui dirait que « dans le fond » un et aucun c’est pareil ; comme avoir des difficultés pour allaiter un bébé, né un peu trop tôt et fatigable dans cette performance physique que cela représente pour le bébé, c’est « dans le fond » ne pas avoir envie d’allaiter. 

  • Je dis qu’en somme elle se serait trouvée confrontée à la maternité à une grand-mère matrone, qui lui aurait dit qu’elle n’était pas faite pour avoir des enfants, qu’elle n’était pas capable. C’est ce qui l’a empêchée de penser simplement que cette personne, même puéricultrice, disait des bêtises… car elle y a vu sa grand-mère.

 Dans cet exemple on peut dire que la rencontre entre l’attaque extérieure de la « matrone » et l’image intérieure de la grand-mère met l’attaque à l’intérieur. Tout se passe comme si la grand-mère qui a servi de modèle maternel idéalisé se retournait contre la jeune mère : contre cela il n’y a plus de défense possible. 

Une impressionnante crise d’identité

Toute expérience de la vie entraîne des modifications psychiques, et donc une crise d’identité relative, mais aucune ne suppose un changement aussi radical de position que l’accès à la parentalité.

Pour la mère cela fait suite à d’autres mutations brutales : 

  • la grossesse représente un changement corporel extrêmement rapide sans aucun équivalent dans l’histoire biologique normale d’une personne. L’expérience de la grossesse et de son déroulement constitue une nouveauté sans précédent dans l’histoire biologique normale d’un individu. . Dans ce temps extraordinairement court de 9 mois, la femme va voir son corps se transformer d’une façon radicale, pour se transformer à nouveau après l’accouchement, dont on vient de voir qu’il représente une expérience éminemment traumatique. 

Etre enceinte, c’est se confronter à l’ « incroyable mais vrai » gardé au fond de soi depuis les années d’enfance : quand tout enfant se demande comment on fait les bébés, il élabore ce que les psychanalystes appellent ses « théories sexuelles infantiles ». La grossesse est la véritable étape suivante de ces questionnements anciens, qui ont été diversement élaborés suivant les avatars de l’histoire personnelle de chacun, et se trouvent alors mis à l’épreuve de la réalité. (Sous tout désir de faire un enfant se cache le désir de vérifier et de voir « comment on fait », de vérifier cet incroyable ) 

Les symptômes durant la grossesse, ou la façon d’en vivre et supporter les désagréments, auront bien souvent un lien avec la survivance de ces anciennes théories infantiles qui ont une incidence directe sur les troubles de la naissance : derrière les blocages dits « faux travail », on va pouvoir retrouver les anciennes théories, de bébé-caca par exemple ; derrière les dites « envies » se dissimulent les anciennes théories orales sur la naissance. Les troubles de la grossesse chez la femme, mais également ceux décrits comme « couvade » chez l’homme (prendre du poids, douleurs intestinales, fistules anales et autre hémorroïdes) remettent à l’ordre du jour les anciennes théories sexuelles infantiles car cette étape en constitue la dernière phase, l’ultime observation confrontée aux théories anciennes. 

La grossesse est donc à la fois un bouleversement physique et psychique, qui se traduit obligatoirement par la fragilité émotionnelle de la jeune femme à cette période. 

  • L’autre point d’extrême fragilité dans ce bouleversement émotionnel est que l’arrivée d’un nouveau bébé, dans l’ensemble de la constellation familiale, va bouleverser la totalité de la chaîne générationnelle. Les rêves de la future jeune mère peuvent être très clairs dans leur contenu apparemment morbide et traumatisant du fait de l’abaissement des résistances que M. Bydlowski appelle « transparence psychique » : ainsi le rêve de mort de la mère est très fréquent chez les femmes enceintes.

 Mais il me semble utile de considérer le rêve non pas seulement classiquement, comme la réalisation d’un désir, mais comme le signe d’un travail d’élaboration : une tentative de traduire en langage du rêve les pensées concernant cette nouvelle situation psychique. Le rêve de mort de la mère devient ainsi la mise en langage du rêve de ce qui se passe sur un plan symbolique lorsque la jeune femme, enfant jusque là de sa mère, va devenir mère à son tour et prendre cette place de mère, c’est-à-dire précisément de sa mère, et ainsi la tuer (elle sera désormais la grand-mère) Je considère qu’il est dans ces cas toxique d’interpréter des fantasmes meurtriers. 

Le père est aussi confronté à ses anciennes théories sexuelles infantiles, pour lui aussi la chaîne générationnelle se repositionne, pour les enfants déjà là aussi …et nous avons donc une extraordinaire configuration de crise ! (Esther Bick a décrit ce qui se passe pour l’ensemble des membres de la famille en termes de crise d’identité). 

Ces idées ont été depuis Winnicott bien connues et explorées et constituent le socle que je tenais à rappeler avant d’exposer des idées plus personnelles et de proposer quelques hypothèses et propositions cliniques qui en découlent. . 

Impact de la dépendance

Winnicott origine la peur de la femme dans la non reconnaissance que « le bébé est sous la dépendance absolue de la mère et de sa capacité d’être en état de préoccupation ». 

Mais les femmes l’éprouvent également, tout particulièrement les mères, et selon moi cette peur peut aller jusqu’à la terreur : cette peur de la dépendance concerne toutes les jeunes mères et constitue le point de départ obligé des mutations psychiques de la maternité. 

  • Le traumatisme de la naissance pour les parents [5] 

La rencontre avec le bébé constitue une expérience traumatique débordant les capacités du psychisme pour y faire face : cela nécessite pour la mère un réaménagement fondamental et immédiat de tout son fonctionnement psychique. Cette découverte de la dépendance est brutale, il n’y a pas de gradation, ni d’apprentissage, ou d’évolution.

Qui plus est à la dépendance physique, se rajoute la dépendance psychique absolue, à laquelle seule l’expérience de la parentalité confronte: le bébé dépend de sa mère pour se construire psychiquement, pour devenir une personne. Le bébé est obligatoirement prématuré et cette découverte de la dépendance absolue et totale du bébé vis-à-vis des soins de ses parents pour sa survie est également brutale et sans préparation. 

Cette expérience de la dépendance absolue d’un autre vis-à-vis de soi, à la fois physique et psychique, est une expérience unique dans la vie et un choc traumatique pour la mère ou toute personne qui occupe la nécessaire fonction maternelle. On n’est pas « un peu » parent, on le devient d’un coup, brutalement, quand on a le bébé dans les bras 

Le bébé va se construire en fonction de ce qu’est sa mère, ce qui se manifestera à travers ce qu’elle fait avec lui et pour lui : le sentiment de responsabilité de la jeune mère est à juste titre écrasant [6] 

  • Faire face à cette situation entièrement nouvelle et singulière suppose une mutation profonde du psychisme parental et psychiquement un changement d’état: il n’y a pas de préparation possible, pas d’adaptation, du fait de cette transformation par l’expérience il deviendra radicalement différent de ce qu’il était auparavant, et par conséquent, différent de celui des non-parents.

 Mon hypothèse personnelle est que ce que j’appelle « traumatisme de la naissance pour les parents »,c’est-à-dire la découverte de la dépendance totale du bébé , constitue, le point commun sous-jacent à tous les troubles du post-partum : du « baby-blues » banal à la psychose puerpérale en passant par la dépression post-natale sévère, il s’agit de la manifestation de cette identité volée en éclat, et des tentatives pour y survivre, en mettant en place des systèmes défensifs qui vont à leur tour être invalidants. Tout cela traduit le bouleversement et l’impossibilité, ou la difficulté, du psychisme à se réorganiser pour faire face aux nouveaux aspects de la réalité : c’est la définition même du traumatisme.

Les réactions de la mère après la naissance d’un bébé peuvent être envisagées sous cet angle comme la traduction d’un bouleversement de l’organisation psychique.

Cette transformation est une véritable mutation psychique liée au saut dans l’inconnu que représente l’arrivée d’un bébé. Mais, lors d’un saut dans l’inconnu on va mobiliser aussi tous les moyens défensifs que l’on a à sa disposition : pensée magique, recours à des principes, rigidité, garde-fou, structures pré-pensées en fonction des défenses et non des besoins internes Je parle ici de la naissance dite normale c’est-à-dire à terme et sans problème : on n’a pas de mal à y rajouter le poids du traumatisme d’une naissance pathologique, prématurée par exemple

  • le traumatisme défini par Laplanche et Pontalis [7] est un «événement de la vie du sujet qui se définit par son intensité, l’incapacité où se trouve le sujet d’y répondre adéquatement, le bouleversement et les effets pathogènes durables qu’il provoque dans l’organisation psychique. Il se caractérise par un afflux d’excitations qui est excessif relativement à la tolérance du sujet et sa capacité de maîtriser et d’élaborer psychiquement ces excitations.» )
  • Les réactions de la mère sont la traduction d’un débordement de son organisation psychique.

Les aspects nouveaux externes peuvent alors faire l’objet de différentes formes de déni pour que puisse être préservée la survie de la construction psychique interne.

  • Dans les formes cliniques extrêmes des psychoses puerpérales, cela peut aller jusqu’à la construction d’un délire qui vient prendre la place de cette nouvelle réalité incluant le bébé.
  • Dans les formes psychopathiques, le lien avec la réalité sera maintenu mais toutes les formes de rejet actif du bébé, de la maltraitance à l’abandon, manifesteront l’incapacité de la mère à concevoir le bébé comme un être dont il faut prendre soin. 
  • Il est enfin de multiples situations cliniques où le bébé devient le support des projections de la mère dans un renversement de la relation de
    dépendance ayant une fonction de déni. 
  • Dans les situations moins pathologiques, ou considérées comme normales, les sentiments de responsabilité, de débordement, d’incapacité à être à la hauteur de la tâche, d’enfermement et de solitude, avec des degrés variant de l’inquiétude à la panique, sont une constante des thèmes abordés par les jeunes mères. Ils sont l’expression des réactions à l’impact de la dépendance.

Pourquoi m’appesantir tellement sur ces points, peut-être de simple évidence ? 

Simplement pour rappeler que lorsque nous recevons des jeunes parents (peu importe leur âge réel, en tant que parents ils ont l‘âge de leur bébé), nous avons à faire à des personnes traversant une crise d’identité majeure, venant de vivre un bouleversement d’une extrême violence 

La prise en considération de cet aspect traumatique nous amène alors, lorsque nous recevons de jeunes parents, à estimer l’aspect de crise psychique comme majeur: 

la clinique de la naissance de la famille, ainsi conçue, s’apparente à une clinique post-traumatique. 

 Paradoxe de la parentalité

Th. Benedek [8] parle dès 1949 de la parentalité comme « nouvelle phase de développement » : 

Tout faire pour son bébé pourra entraîner la mère à « en rajouter » dans sa responsabilité, en ne lui laissant plus la possibilité, ou en ne le pensant plus capable de se débrouiller seul pour quoi que ce soit, 

« Je suis devenue peureuse, alors qu’avant je n’avais peur de rien » est le témoignage de nombreuses femmes à partir de la maternité. La peur de faire du mal au bébé, ou qu’ « on » lui fasse du mal, traduit l’idée d’un monde devenu dangereux du fait de la perception de sa dépendance et de la responsabilité totale de la mère dans sa mission de le protéger. Les situations, également courantes, de peur d’oublier le bébé, ou de lui faire du mal peuvent aller jusqu’à des phobies d’impulsion très impressionnantes pour les parents. 

La découverte brutale du croisement de la dépendance du bébé et de la responsabilité parentale ouvre sur la terreur d’un pouvoir de vie et de mort : les phobies d’impulsion traduisent le choc de cette découverte, beaucoup plus qu’une agressivité inconsciente vis-à-vis du bébé. 

Les cas de phobies d’impulsion que j’ai été amenée à traiter se sont trouvés rapidement résolus par le travail sur la terreur et le sentiment d’une responsabilité exacerbée par la perception d’une dépendance extrême. 

Montrer aux parents que ce qu’ils prennent eux-mêmes pour incompétence ou agressivité inconsciente est en réalité une preuve d’amour excessive, déformée par leur angoisse de « mal faire », détournée en « faire du mal », permet de leur restituer une confiance en eux-mêmes. Se croyant trop mauvais, ils se découvrent trop bons, ce qui est plus facile sur le plan narcissique. Il est aussi utile pour le clinicien de se souvenir que, quelle que soit la pathologie de la famille ou de la personne, nous avons à faire à une surcharge du fait du traumatisme de la naissance en tant que parent, et que la pathologie est la norme à cette période.

Cela suppose de ne pas chercher du coté de la haine inconsciente, ce qui dans ces conditions me parait contrindiqué [9] (de même que dans les rêves des femmes enceintes que j’ai évoqués plus haut), mais de s’appuyer sur l’observation des manifestations spontanées du bébé, en particulier sur ses possibilités d’action autonome, et de les montrer aux parents. 

L’intérêt du travail conjoint parent-bébé est de pouvoir utiliser la scène agie entre les protagonistes comme une scène fantasmatique suscitant des associations et un matériel porteur de sens. Cela suppose que thérapeute et parents puissent regarder ensemble le bébé avec attention et que les parents étayent leur capacité d’observation sur celle du clinicien et les développent.

  • Quadrature du cercle de la parentalité :

Selon mes propres conceptions [10], l’entrée dans le processus de parentalité concerne en premier lieu l’élaboration et la transformation de ces premiers ressentis de terreur et l’acceptation de la dépendance absolue du bébé. 

Le 2ème aspect, signe la « mission impossible » de la parentalité, car cette acceptation de la dépendance doit s’accompagner, dans le même temps, de la reconnaissance des possibilités autonomes du bébé : il s’agit à nouveau d’une confrontation paradoxale 

En effet à l’intérieur de sa grande dépendance, le bébé a dés le début des secteurs où il peut se débrouiller seul : ils se développeront durant sa croissance psychique, c’est-à-dire tout au long de sa vie. Mais, on ne peut penser qu’il y aurait d’abord un temps de dépendance exclusive, pour ensuite voir advenir l’indépendance et l’activité. Les deux sont présents dés le début, dans des proportions qui évolueront vers davantage d’indépendance. Encore faut-il que la notion « d’indépendance » ait été reconnue comme fonction et soutenue dans son développement. Il n’y a pas un temps « x » où cela va pouvoir commencer, c’est présent dés le début : ainsi, le nouveau-né qui tête sa lèvre dans son sommeil met en place, de façon autonome, un mécanisme qui lui permet de continuer à dormir. Si quelqu’un faisait cela pour lui, ce serait dommageable car cela handicaperait gravement la construction de cette fonction et la construction parallèle de son image de lui, son identité profonde, liée à la confiance qu’il peut avoir en lui-même et en ses propres capacités. 

  • Ainsi, la maman de Sandra n’en peut plus, elle est épuisée par les soins continus qu’exige son bébé de 2 mois ; elle ne sait plus quoi faire pour l’éveiller, se transforme en superproductrice de spectacles, mais s’épuise, ne trouve plus rien à faire ni à dire. Tout est devenu si lourd qu’elle n’aspire qu’à se coucher dés que Sandra est couchée, à la confier en crèche et à reprendre son travail, mille fois moins fatigant que celui de maman. La maman dont tout dépend ne se sent plus à la hauteur de cette tache : elle a mal au dos, des crampes dans les bras, ne peut plus sortir seule, ni accomplir seule les taches dont elle s’était fait une joie avant la naissance (habiller Sandra, la nourrir…)

La scène s’allègera considérablement lorsque nous comprendrons qu’elle s’épuise à produire des spectacles de plus en plus intéressants pour Sandra, dans l’idée que Sandra ne peut les produire elle-même. La découverte que Sandra peut aussi être active par elle-même et s’intéresser à sa propre activité plus qu’aux performances de l’objet, lui permettra de voir une force et une solidité inconnues chez son bébé : elle pourra ainsi lui faire davantage confiance, et du même coup restaurer sa confiance en elle-même.

Les mamans terrifiées et hyper anxieuses vont considérer que le bébé ne peut rien réaliser sans elles et confondre toute difficulté ou toute frustration du bébé avec une manifestation de souffrance. 

  • La maman de Carole est hyper anxieuse. Elle considère que son bébé ne peut rien réaliser sans elle et elle veut lui épargner toute souffrance, mais aussi toute difficulté ou toute frustration, et même tout effort, confondu pour elle avec une souffrance. 

Carole est ainsi devenue experte dans l’art de faire bouger sa mère. Elle est très passive, ne prend pas les objets, ne joue pas avec ses mains, et à 6 mois, ne manifeste aucune velléité pour s’asseoir, ni pour bouger ou se déplacer d’aucune façon. Lorsqu’elle est mise assise et souhaite changer de position, elle se laisse simplement couler sur le coté et attend que sa mère l’installe dans une meilleure position. Sa maman avait arrêté de travailler pour s’occuper d’elle : avec ce système elle est occupée à temps plein et au-delà ! 

Au fil de nos rendez-vous, elle apprend à se rendre compte de ce qu’elle agit elle-même, et à voir ce que fait son bébé. Elle commence à pouvoir laisser un temps de latence avant d’intervenir, et nous voyons Carole commencer à s’intéresser à ce qu’elle fait elle-même. Elle dépend moins des spectacles de hochets, nounours etc. que sa mère organisait pour elle en permanence. 

Nous découvrons que leur vie est jalonnée de rituels complexes qui occupent tout le temps de la maman. Ainsi, elle endort Carole, lui entourant la tête de certaines peluches, recouvertes d’un lange doudou, qu’elle frotte sur son nez. La maman m’explique ce rituel au cours d’une séance où Carole a manifestement sommeil. Elle attrape une peluche faisant partie du matériel des séances, la frotte sur son nez et la rejette avec un hurlement de rage. La maman est catastrophée et écrasée de culpabilité de n’avoir pas pris ses peluches habituelles sans lesquelles elle pense qu’elle ne pourra parvenir à l’endormir. Mais nous remarquons, et je le commente, que Carole a attrapé un autre jouet, un cube en mousse molle recouvert de tissu. Il semble mieux convenir et elle le frotte sur son nez en fermant les yeux. La maman comprend alors avec mon aide que Carole a la capacité autonome de s’endormir : elle cherche activement à reconstituer ses conditions minimales habituelles, qui lui permettront de s’endormir en trouvant un objet aux caractéristiques tactiles similaires à celles de ses peluches d’endormissement. Elle n’a nul besoin que sa mère « l’endorme » ; elle est dans une « prison dorée » où tous ses désirs sont satisfaits avant même d’être exprimés. Elle n’a plus qu’à renoncer, y compris à les ressentir, et s’en remettre à sa mère pour toute satisfaction. 

Mais c’est un cercle vicieux qui s’installe très vite, car la passivité du bébé renforce la mère dans l’illusion qu’elle est indispensable, et son bébé incapable. De fait il le deviendra vite car c’est toute sa construction psychique qui sera ainsi entravée. 

Devenir parent suppose donc de pouvoir faire en même temps une chose : percevoir et accepter la dépendance, ce qui va dans le sens du holding, « tenir », et son contraire : percevoir et encourager l’indépendance, ce qui va dans le sens de « lâcher » . 

C’est à nouveau un paradoxe. 

  • résoudre le paradoxe de la double composante indispensable pour le bébé, d’un objet qui à la fois tienne et s’offre à être tenu, passe par le regard et l’articulation des expériences de tenu/lâché en continu dans les échanges relationnels entre les deux partenaires.

L’attention portée à l’autre permet d’ajuster le lâchage au moment où l’enfant est prêt à se saisir lui-même. L’attention est ce qui permet de lâcher sans lâcher, de lâcher tout en continuant à tenir. C’est l’attention qui permet de maintenir un lien souple et sûr et permet l’articulation dans un rythme souple et ajusté où il n’y a pas d’intrusion, d’invasion de l’espace de l‘autre, pas de contention. 

Cela suppose que le partenaire de la relation, soit présent et actif sur un mode particulier : être actif émotionnellement et psychiquement ne signifie pas obligatoirement agir. Il faut pour cela que la mère soit suffisamment solide pour ne pas avoir besoin d’être tenue par le bébé dans un renversement des rôles. Suffisamment « hors dépression », comme on dit « hors d’eau », car si on se noie soi-même et si on ne sait pas nager on ne peut porter secours à personne.

La capacité indispensable de l’objet est donc de participer activement sur un plan interne émotionnel, qui va constituer le guide de ces échanges rythmiques s’apparentant à une danse et une musique opérant comme un fil continu entre mère et bébé. 

L’attention permet de résoudre le paradoxe de la nécessité d’être actif sans action [11] et d’éviter le recours à des objets-prothèses permettant le déplacement de la confiance manquante dans ses propres capacités et qui constituent de véritables entraves au développement de cette nouvelle phase du psychisme. (Matelas de bain, baby relax, sièges en tout genre…évitent l’angoisse des parents par exemple de laisser le bébé se noyer, mais ne lui permettent pas de faire cette mutation psychique qui permet de prendre confiance dans les capacités du bébé et dans les siennes propres en tant que parents ; problématique sécuritaire d’entrave à l’autonomie et de déresponsabilisation que l’on voit se poursuivre jusqu’à l’adolescence [12]) 

Sur le plan intrapsychique

Je vais m’appuyer sur les récents développements qu’a proposés Julia Kristeva à travers le concept de reliance [13]: cette conception d’un érotisme maternel spécifique issu de l’expérience de la maternité, permet un éclairage et un approfondissement de mes propres propositions [14].

  • Sur le plan intrapsychique, la proposition de reliance, nous permet de préciser que la mère est confrontée à une modification de son économie pulsionnelle qui l’amène à déployer un érotisme spécifique. Julia Kristeva parle dans l’expérience de la maternité d’une « fulgurance », d’un « surgissement », d’une « saisie immédiate » qui correspond à ce que je traite comme traumatisme et débordement par le paradoxe, c’est-à-dire les aspects profondément contradictoires de l’expérience.

L’énergie sous-tendant la reliance, est ancrée dans le clivage originaire. Elle définit « une économie spécifique de la pulsion », non pas classiquement conçue comme pulsion inhibée quant au but, (« ni refoulement ni sublimation» nous dit Julia Kristeva), mais « contre-investie en représentation psychique, fixée donc en inscriptions ». Cela ancrerait ainsi le maternel dans les tout débuts de l’expérience de vie et de l’organisation pulsionnelle. Une part de la violence de cette expérience réside ainsi dans le surgissement d’aspects du fonctionnement somato-psychique liés à l’« inconscient non refoulé [15] », « mémoire amnésique » des psychanalystes. 

 « Expérience », « passion » « irréductible à une fonction symbolique comme l’est la fonction paternelle, » elle comporte « naturellement », nous dit Julia Kristeva, le vide et l’effondrement. Cette traversée du vide et de l’effondrement, à la fois vécu et tentation, résulte, selon mon propre éclairage, de la violence de la confrontation entre des extrêmes, qui entraîne un revécu des expériences originaires en termes d’être tenu ou d’être lâché [16]. 

Pour survivre, il est nécessaire de les faire coexister, de les relier, à l’aide de ce que Julia Kristeva montre bien comme une force pulsionnelle vitale, une « vocation » à l’investissement de l’état d’urgence de la vie. La métaphore du stabat mater qu’elle utilise illustre cette fonction maternelle essentielle de tenir.

  • Je rajouterai l’hypothèse que le maternel fait retrouver de façon traumatique, dans une régression et une identification très profonde avec le bébé, le versant instinct et attachement du pulsionnel des origines, avant qu’il ne se pulsionnalise et se sexualise [17]. 

Cette plongée régressive dans les premiers temps de la construction psychique, balayant les acquis développementaux, peut être une source interne de terreur sans nom et conduire à une sexualisation défensive de l‘investissement de l’objet-bébé lorsque le circuit pulsionnel s’emballe en « libido d’amante », sur le mode érotique déjà connu et disponible : c’est l’hypothèse que je ferais pour les moments de décharge orgastique au moment de l’allaitement [18] vécus par certaines mères.

Encore une fois c’est un paradoxe, car il ne s’agit pas selon moi d’un rapprochement trop grand qui se sexualiserait, contrairement à ce que les apparences, et la culpabilité des femmes vivant cette expérience, pourraient laisser entendre; au contraire cela représente une mise à distance de cette étrangeté profondément régressive et de l’inquiétante étrangeté de la fulgurance de la fusion corporelle avec le bébé dans le corps à corps de l’allaitement. 

Il s’agirait alors de prendre des voies connues (la sexualisation dans la décharge orgastique) plutôt que de risquer d’être happée dans la régression d’une désorganisation psychique qui ramènerait à la préhistoire de l’organisation pulsionnelle [19]. 

En conclusion

Se situer dans une perspective de clinique post-traumatique et dans les aléas et difficultés de la reliance, a des conséquences importantes sur le plan de la clinique de la parentalité.

Deux aspects me semblent essentiels dans l’abord thérapeutique:

  • Tout d’abord reconnaître, nommer, et aider les patientes à reconnaître et nommer le sens de traumatisme et de terreur que suscite l’expérience de la confrontation à la dépendance. 

Le plus souvent, cela n’apparaît pas spontanément sous cette forme et fait l’objet d’un refoulement, d’un déplacement, voire d’un déni. Ce travail de reconnaissance apporte un soulagement immédiat et ouvre la voie à une analyse des modalités défensives contre ces affects éprouvés et réprimés ou effacés : dans les termes proposés par Kristeva, cela ouvre le champ au travail de la reliance. 

Chez une maman qui «n’a pas senti ce dont parlent les autres femmes, ce grand élan de tendresse, non juste l’angoisse [20]», prédomine, selon moi, la terreur non reconnue comme telle : la solution de cette « mère au sac vide », froide et peu contenante, a été de « vider son sac » de tout affect pour effacer ces affects de terreur impossibles à relier. 

  • La perception des capacités du bébé diminue l’angoisse suscitée par sa dépendance. L’observation attentive du bébé est ici essentielle [21]; elle suppose de pouvoir suspendre la tendance à l’action/réaction en étayage sur la capacité d’observation du thérapeute qui va lui-même suspendre sa tendance à la réaction interprétative. L’étayage dans la relation transférentielle permet la remise en route du circuit pulsionnel entravé dans sa fonction de reliance et de supporter et élaborer l’impact de la violence des paradoxes dans l’expérience de la maternité.

 

Notes et références

  1. L’ombre du maternel. Revue Française de Psychanalyse, N°5, 2011.
  2. Winnicott, La préoccupation maternelle primaire, 1956, in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1980, pp. 168-175.
  3. Renaud, En cloque (1983).
  4. Ricchard E. Jones, Kristin H. Lopez: Human reproductive biology, Elsevier.
  5. R. Prat, Le miroir de la dépendance ou le traumatisme de la naissance vu du côté des parents. Devenir, Vol. 8, N° 4, 1996, pp. 7-21.
  6. C’est dans cette perspective que j’avais donné comme titre à mon livre : Responsable pas coupable, avant qu’il ne devienne Maman-bébé : duo ou duel ?, Érès, 2008.
  7. J. Laplanche et J.B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, p. 499, 1981.
  8. Therese F. BENEDEK, Parenthood as a developmental phase: a contribution to the libido theory. Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. 7, n° 3 (1959).
  9. À la différence du travail analytique individuel, le travail en thérapie conjointe vise à rétablir des conditions suffisantes de fonction maternelle pour que le bébé trouve un environnement n’entravant pas son développement : il y a une véritable contradiction d’intérêts et une urgence du timing développemental qu’on ne peut ignorer. 
  10. 1R. Prat (2008), Maman-bébé : duo ou duel ? Érès.
  11. La référence aux idées défendues par Emmi Pikler sur le rôle fondamental de l’activité spontanée du bébé dans son développement psychique, mises en application à la pouponnière hongroise de Lóczy, est ici très utile : voir E. Pikler : « Se mouvoir en liberté dès le premier âge », PUF, 1979, et association Pikler-Lóczy France : www.piklr.fr 
  12. R. Prat avec M. Cossart, S. Gabriel-Bataille, La précarité psychique. In : Delion, P. (dir.)., La méthode d’observation des bébés selon Esther Bick : la formation et les applications préventives et thérapeutiques. Ramonville Sainte-Agne, Erès, 2008, pp. 153.
  13. J. Kristeva : la reliance ou de l’érotisme maternel, ; conférence et film ; www.kristeva.fr 
  14. R. Prat (2011) : Mère terrifiante ou mère terrifiée ? la terreur de la dépendance comme expérience fondatrice du maternel ; bulletin de la SPP n°99, Avril/Mai 2011.
  15. M. Mancia (2007), Mémoire implicite et inconscient précoce non refoulé : leur rôle dans le transfert et dans le rêve. Revue française de Psychanalyse2007, vol. 71, n° 2, pp. 369-388.
  16. R. Prat (2007), La préhistoire de la vie psychique : son devenir et ses traces dans l’opéra de la rencontre et le processus thérapeutique. Revue Française de Psychanalyse, n° 1.
  17. R. Prat, P. Israël (2011), Aux limites d’être : points de vue développemental et métapsychologique, perspectives thérapeutiques. Revue Française de Psychanalyse, n°2.
  18. Von Sydow Kirsten, Sexuality During Pregnancy and After Childbirth: A Metacontent Analysis of 59 Studies. Journal of Psychosomatic Research 47, n°1, pp. 27-49, 1999.
  19. P. Israel et R. Prat, Aux limites d’être : point de vue développemental et métapsychologique, perspectives thérapeutiques. Revue Française de Psychanalyse 2/2011.
  20. C. Anzieu : exemple clinique de Rémi cité dans son rapport lors du 71ème CPLF, juin 2011, Paris.
  21. R. Prat, in : Perez Sanchez M., L’autonomie des bébés meyzieu. Césura, 1998, pp. 199-222, et Devenir, vol.12, n°3, 2000, pp. 19-45.

Le complexe de la mère morte…

…et ses liens avec d’autres concepts d’André Green concernant la métapsychologie des cas limites : la difficile construction du père perdu et la fixation à une phase sexuelle maternelle de la psychosexualité  

Nous allons ce soir évoquer le « complexe de la mère morte » d’André Green (1980), « complexe » qui s’est vu, dans la clinique des états-limite, être proposé comme pouvant être dénommé « syndrome ». Pour mieux encore décrire métapsychologiquement les fonctionnements psychiques états-limite, j’aimerai m’arrêter sur deux notions importantes apportées par A. Green, au-delà de celles de « narcissisme négatif », de « position phobique centrale », de « désertification psychique », ou d’ « analité primaire », évoquer celles, en lien avec le syndrome de la mère morte, de la difficile construction du père perdu chez ces états-limite et, conséquemment, celle d’une sexualité psychique chez eux ayant difficilement élaboré le passage de la phase sexuelle maternelle à la phase sexuelle paternelle.

Enfin, ayant longuement exposé deux longues vignettes cliniques dans la conférence Vulpian de l’an passé (sur la honte dans la boulimie-anorexie), je précise qu’il n’y a aucune vignette clinique dans la présentation de ce soir. Par contre j’associerai avec certains aspects de la biographie et l’œuvre poétique d’Arthur Rimbaud.

Dépression de transfert, mère morte « désinvestissante », états-limite

« Le complexe de la mère morte » [1] est d’abord une révélation du transfert. Le patient ne présente pas initialement une symptomatologie dépressive ; ses symptômes reflètent plutôt l’échec d’une vie affective ou professionnelle, conduisant à des conflits plus ou moins aigus avec les objets proches. Une dépression a dû exister dans l’enfance, mais le sujet n’en fait pas état, cette dépression n’apparaissant véritablement que dans le transfert, la problématique narcissique étant au premier plan. L’analyste a en effet le sentiment d’une discordance entre la dépression de transfert – expression qu’André Green propose pour la distinguer de la névrose de transfert – et un comportement à l’extérieur dans lequel la dépression n’est pas visible. Cette dépression de transfert apparaît dans l’après-coup de la cure comme la répétition d’une dépression infantile dont le trait essentiel est qu’elle a eu lieu en présence de l’objet (maternel), lui-même absorbé par un deuil : deuil d’un objet réel, deuil d’un idéal, etc.

La mère, pour une raison ou pour une autre, se serait déprimée. Parmi les principales causes de cette dépression maternelle, on retrouve la perte d’un être cher : enfant, parent, ami proche, ou tout autre objet très investi. Il peut cependant s’agir aussi d’une dépression déclenchée par une forte déception, une blessure narcissique. La tristesse de la mère et la diminution de l’intérêt pour l’enfant sont au premier plan. Le changement pour l’infans ou l’enfant est brutal, il perçoit une profonde modification de l’imago maternelle. Avant le bouleversement, l’enfant se sentait aimé, heureux ; l’analyste perçoit qu’il a dû être un enfant ayant une grande vitalité. Soudain, l’amour est pour l’enfant perdu. Le désinvestissement brutal de la mère, vécu comme une catastrophe, provoque un traumatisme narcissique. Cette rupture entraîne une perte d’amour mais aussi une perte de sens. L’enfant, ne pouvant pas s’expliquer ce qui s’est produit, va interpréter le changement de sa mère comme lié à ses pulsions envers l’objet, celles-ci ayant provoqué une déception (de l’objet). Quant à lui, le père ne sait pas répondre à la détresse de l’enfant, qui ne trouve alors personne vers qui se tourner.

Dans ce contexte, le moi va mettre en œuvre une double série de défenses. Premièrement, l’enfant est pris dans un « mouvement unique à deux versants : le désinvestissement de l’objet maternel et l’identification inconsciente à la mère morte » (Ibidem, p. 231). Le désinvestissement est un « meurtre », mais l’objet primaire est tué « sans haine » [2]; il en résulte un trou dans la trame des relations avec l’objet.

L’autre face du désinvestissement est l’identification primaire à l’objet. Cette identification en miroir paraît le seul moyen pour établir à nouveau un lien avec la mère. Dans les relations d’objet ultérieures, le sujet, pris dans la compulsion de répétition, va mettre en œuvre le désinvestissement d’un objet en passe de décevoir, il répète ainsi la défense ancienne, étant totalement inconscient de l’identification à la mère morte, qu’il rejoint désormais dans le réinvestissement des traces du trauma. Cette situation qui risque de pousser l’enfant à se laisser mourir, par impossibilité de dériver l’agressivité destructrice au-dehors, à cause de la fragilité de l’image maternelle, le contraint à trouver un responsable à l’état de sa mère. C’est le père qui est désigné. Il y a triangulation précoce qui s’ouvre sous de mauvais auspices, puisque se trouvent présents l’enfant, la mère et l’objet inconnu du deuil de la mère. L’objet inconnu du deuil et le père se condensent alors et constituent un Œdipe précoce chez l’enfant dont nous verrons qu’ils ne sont pas sans impact dans la nécessaire « construction du père perdu ».

Deuxièmement, la perte du sens entraîne un autre front de défense : le déclenchement d’une haine secondaire qui n’est ni première ni fondamentale.

Elle met en jeu des désirs d’incorporation régressive, mais aussi des positions anales teintées d’un sadisme maniaque où il s’agit de dominer l’objet, de le souiller, de tirer vengeance de lui, etc. Par ailleurs, une excitation auto érotique s’installe, avec recherche d’un plaisir sensuel pur, sans tendresse, sans pitié, et réticence à aimer l’objet. Corps et psyché se trouvent alors clivés, comme aussitôt et ultérieurement, sensualité et tendresse : l’objet est recherché pour sa capacité à déclencher la jouissance sans recherche de partage ce qui ouvre au rôle de l’auto-sensualité dans ses relations ultérieures soit, version haute, à l’auto-érotisme, soit, version basse, aux procédés autocalmants (Szwec [3], Smadja [4]), voire à la sexualité addictive (Pirlot [5]).

« Enfin et surtout, la quête d’un sens perdu structure le développement précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles du Moi » (Idem, p. 233). Le bébé a besoin de survivre à une vie dénuée de sens, il se trouve alors contraint à imaginer (besoin effréné de jouer) et/ou à penser. Les performances concourent à surmonter le désarroi de la perte, à fabriquer « un sein rapporté» pour masquer le trou dans le monde psychique de l’enfant, trou du désinvestissement, gouffre autour duquel la haine et l’excitation érotique tournent. Dans ce cas, la sublimation n’échoue pas complètement. En fait, nous sommes devant un paradoxe, comme le souligne G. Kohon [6]. La créativité artistique et l’intellectualisation productive peuvent ultérieurement être des issues possibles pour le « complexe de la mère morte », mais ce dénouement a un coût, le sujet reste vulnérable du côté de sa vie amoureuse –nous reviendrons sur ce point à la fin de notre texte sur l’exemple qu’offre dans sa biographie et son œuvre Arthur Rimbaud.

 Le seul amour possible est un amour gelé par le désinvestissement, une forme d’amour qui maintient l’objet en hibernation. Ceci renvoie, au niveau littéraire, à une des romans d’Henri James, « La bête dans la jungle », qu’André Green a analysé dans son livre L’aventure du négatif. Lectures psychanalytiques d’Henry James [7]. Le héros, « Marcher », célibataire attendant l’amour et dominé par ce que Green appelle « le narcissisme négatif », néglige une jeune femme, May Bertram qui, amoureuse de lui, se consume jusqu’à la mort de ne jamais voir son amour trouver une quelconque réciprocité. « La Bête dans la jungle » prend la signification « d’une variation sur le thème œdipien » (Ibidem, p. 39). Variation particulière toutefois : châtiment final ne punit pas un désir transgressif mais un non-désir de l’objet au profit du seul narcissisme.  « La Bête dans la jungle » nous expose « une version narcissique du mythe œdipien, pas moins tragique que ce dernier » (Ibidem, p. 40). « Ce qui est en question ici est d’une autre nature : l’inversion du désir en non-désir » (Ibidem, p. 40), le néant du non-désir étant, chez Marcher, masqué par l’attente d’un destin fabuleux.

C’est ainsi, dans l’incapacité du sujet à aimer, que l’identification à la mère morte apparaît plus distinctement : « Le parcours du sujet évoque la chasse en quête d’un objet inintrojectable, sans possibilité d’y renoncer ou de le perdre et sans guère plus de possibilité d’accepter son introjection dans le Moi investi par la mère morte. En somme, les objets du sujet restent toujours à la limite du Moi, ni complètement dedans ni tout à fait dehors, Et pour cause, puisque la place est prise, au centre, par la mère morte » (Idem, p. 234). 

L’autonomie, l’impossibilité de partager, la solitude sont activement recherchées, en même temps que redoutées, car offrant à la fois au sujet l’illusion que la mère morte l’a laissé seul, ce qu’on retrouve, dans le transfert ou dans leurs relations affectives, chez ces patients « limite » et qui renvoie à ce que le psychiatre américain Modell en 1963 avait appelé « relation porc-épic » : trop près tu m’étouffes, trop loin tu m’abandonnes, cherchant, dans la compulsion de répétition, à répéter l’absence ou l’abandon dans la relation.

Ceci renvoie également à ce que M. Bouvet [8] a montré chez les structures prégénitales [9] : leur hantise de la dépendance affective. Comme si, pour ces patients, aimer signifiait s’aliéner à l’autre jusqu’à une perte d’identité, la terreur de la dépendance se conjuguant chez eux à la peur et la recherche de la solitude (relation « porc épic »). Chez les prégénitaux, la relation d’objet est ainsi duelle : l’objet investi narcissique étant proche de l’objet primaire (la mère), le conflit est intense entre Ego et l’objet dès que celui-ci se trouve être investi narcissiquement et affectivement. Nous sommes ici dans une régression libidinale un peu plus postérieure chronologiquement à celle de la psychose blanche de Donnet et Green. Ceci souligne également chez ces patients que « la capacité d’être seul » en présence de la mère, décrite par Winnicott, n’a pas, comme la transitionnalité, pu advenir, soulignant le manque d’étayage et d’introjection de « bons objets » sécures et « vivant affectivement ». 

La régression ici à l’analité et une utilisation de la réalité comme défense se manifestent chez ces sujets dans les difficultés face à la « passivation » provoquée par l’analyse. Rappelons qu’en 1980, dans « Passions et destin des passions » [10], A. Green aborde la question de la passivation pour éviter le trop grand recours aux hypothèses génétiques et comprendre les difficultés de prise en charge de certains patients états limites.

Pour comprendre la passivation [11], il note que la pulsion, elle-même active, « passivise » le sujet qui la subit. Pour que la pulsion ne soit pas vécue comme dangereuse et destructrice, même si elle comporte cette polarité de folie par le trouble dans lequel elle met le sujet, il faut que celui-ci puisse compter sur l’objet, comme l’enfant « passivisé » par les soins maternels doit pouvoir compter sur la mère. A. Green rappelle que Freud avait déjà remarqué que ce refus de la passivation, forme de refus du féminin, faisait obstacle à la guérison par l’analyse : « Je traduirais volontiers cette remarque en disant qu’il s’agit pour les deux sexes de répudier la féminité de la mère, c’est-à-dire son action passivante », ceci pour échapper au retour de la fusion maternelle qui est une menace pour l’individuation. La mobilisation des pulsions destructrices dans la psychose signe ce recours suprême contre la passivisation par l’objet maternel tout-puissant ».

En 1976, dans « Un, autre, neutre : valeurs narcissiques du même », A. Green remarque en effet que « la passivation suppose la confiance en l’objet », c’est-à-dire l’assurance que l’objet n’abusera pas du pouvoir qui lui est ainsi attribué. À défaut, la peur de l’inertie, de la mort psychique, est un spectre horrible combattu par des défenses actives et réactives, ce qui pare aux dangers de deux sphères confondues en une seule, mais où l’une gobe l’autre : la projection du narcissisme de la relation orale cannibalique est celle où se profile la première figure de la dualité : manger-être mangé. À la place du troisième élément de la triade de B. Lewin, « manger-être mangé-chute dans le sommeil », c’est alors la disparition du sujet lui-même qui est redoutée par la dévoration de l’Autre ou par l’Autre : insomnie, difficulté d’endormissement, cauchemar sont fréquemment au rendez-vous… 

On le comprend la cure psychanalytique n’est pas possible sans cette passivation confiante où l’analysant s’en remet à l’analyste. Avec les structures non névrotiques, la « passivation » peut ainsi être vécue de manière intolérable comme une annihilation de la toute-puissance et une volonté sadique du psychanalyste d’asseoir son pouvoir sur le sujet analysant.

Structure encadrante du moi, mère morte et hallucination négative 

Dans un contexte favorable, la séparation entre la mère et l’enfant produit une mutation décisive. L’effacement de l’objet primaire ne le fait pas véritablement disparaître. L’objet primaire devient alors « structure encadrante du Moi » abritant l’hallucination négative de celle-ci. [12] C’est ici tout l’aspect positif du négatif utile à l’advenue de la dynamique représentationnelle qui prend forme. En appui sur la structure encadrante, l’enfant peut négativer la présence de la mère et, sur le fond qu’elle délimite, viennent s’inscrire les représentations de l’enfant et ses autoérotismes.

« L’hallucination négative, sans être aucunement représentative de quelque chose, a rendu les conditions de la représentation possibles, la création d’une mémoire sans contenu […] ».[13] Comme le rappelle A. Green en 2002, une des applications les plus fécondes de l’hallucination négative de la mère est de concevoir la situation, décrite par D.-W. Winnicott, de holding comme « structure encadrante dont le souvenir restera lorsque la perception de la mère ne sera plus disponible du fait de son absence ». [14]. La structure encadrante peut être considérée comme une matrice pour ce qu’A. Green désignera ultérieurement comme tiercéité.

Il ressort de ce qui précède que ce qui est emprunté à l’objet (primaire) n’est donc pas une représentation, mais le sentiment d’une unité du moi, qui vient du rôle d’appoint du pare-excitation fourni par la mère ou son substitut. Une fois constituée, l’hallucination négative fournit les limites d’un espace vide, prêt à se remplir des fantasmes de toute sorte, y compris agressifs, qui ne détruisent pas le cadre.

« Une vraie pensée est le vide qui est à sa place » écrit P. Quignard [15].

Ce vide, jamais perçu par le sujet, est occupé par les investissements sous la forme de représentations d’objets. Ainsi s’expliquent à la fois l’aspect autosuffisant du narcissisme et son étroite dépendance vis-à-vis de l’objet, dépendance masquée par le travail du négatif [16]. Le complexe de la mère morte permet de penser les effets provoqués par l’effacement de la mère, en l’absence d’un cadre suffisamment constitué.

Plus génériquement la fonction du négatif, révélatrice d’une structure constitutive du fonctionnement psychique, se voit indispensable à tout processus de subjectivation. En revanche, c’est dans sa forme pathogène qu’elle dévoile sa faillite chez le futur état limite chez qui le négatif est par trop synonyme de vide, de néant ne pouvant advenir dans sa « puissance », son potentiel de processus créatif « méta » permettant la « re-présentance ». Le « re » de la représentation, de la représentance pulsionnelle, est chez lui vicariant, instable, « insécure » par défaut d’une hallucination négative construisant des contenants aux figurations psychiques. L’hallucination négative constitue en effet un écran interface pare-excitation et une barrière de contact, lieu productif de l’opération méta de symbolisation imaginante. Elle a une fonction protectrice et antitraumatique. 

L’hallucination négative et la théorie générale de la représentation

L’hallucination négative est ainsi un concept préalable à toute théorie de la représentation (capacité de représenter l’absence de la chose).

En 2002, dans Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine [17], A. Green revient moins sur le concept de « mère morte » que sur celui de la perte de cette mère en liant celle-ci une nouvelle fois à l’hallucination négative, mais également à la double limite, au dehors/dedans, à la structure encadrante. « Je fais l’hypothèse que l’enfant, est tenu par la mère contre son corps. Lorsque le contact avec le corps de la mère est interrompu, ce qui persiste de cette expérience est la trace du contact corporel – le plus souvent les bras de la mère – qui constitue une structure encadrante abritant la perte de la perception de l’objet maternel, comme une hallucination négative de celle-ci. C’est sur ce fond de négativité que vont s’inscrire les futures représentations d’objet abritées par la structure encadrante. Cette fonction contenante permettra l’élaboration du travail des représentations qui subissent les transformations relatives au passage des représentations psychiques de la pulsion aux représentations de mot et des idées et jugements tirés de l’expérience de la réalité. »

Force est donc de constater qu’au fil des années, la « théorie générale de la représentation » chez André Green va se caractériser par deux pôles : le premier, fruit du travail avec les états limites et structures non névrotiques, montre que le psychisme, se définissant par la relation de la force et du sens, admet l’extension du spectre et des différents types de représentations – jusqu’à la représentation-affect jusqu’aux limites du figurable –celui de la mère morte déprimée.

Le second pôle voit dans la « structure encadrante » une forme d’empreinte en négatif du corps/psyché maternel, la matrice des conditions de possibilité intrapsychique et intersubjective de l’établissement du fonctionnement représentatif. La structure encadrante fonctionne comme une interface entre l’intrapsychique et l’intersubjectif, l’articulation entre ces deux dimensions constituant le fil contenant.

Pour résumer ce qui précède, l’hallucination négative crée un espace potentiel, blanc, pour la représentation et l’investissement de nouveaux objets, structuration qui est aussi le résultat du mécanisme de défense du double retournement. Celui-ci, antérieur au refoulement primaire, réadresse sur le moi le circuit de l’investissement de l’objet, en le transformant en organisation narcissique.

En fait, ce processus crée et délimite deux sous-espaces internes séparés, interconnectés, qu’A. Green compare, avec la bande de Moebius.

C’est ainsi que se différencient les investissements érotiques et les investissements moïques à but inhibé. Dans cette différence, on peut reconnaître l’intériorisation des deux fonctions de base de l’objet primaire d’un côté l’étayage du sexuel et, de l’autre, celle de couverture et reliaison « La Psyché est la relation entre deux corps dont l’un est absent. » [18]

Syndrome et/ou complexe de la mère morte dans la clinique contemporaine

Des discussions entre les psychanalystes anglo-saxons et sud-américains sur ce concept greenien sont parues dans Essais sur la mère morte et l’œuvre d’André Green [19]. Elles ont permis d’avancer une distinction importante entre « syndrome », forme étendue qui correspondrait à l’ensemble complet décrit par A. Green, et « complexe », forme restreinte, nucléaire, donnant lieu à des variations diverses. Cette distinction, « ouvre l’horizon du texte et permet une réflexion originale d’inspiration proprement anglo-saxonne : la notion de “mère morte” et les questions métapsychologiques et techniques qu’elle suscite sont investiguées en rapport avec l’axe conceptuel aliveness-deadness (vitalité-léthargie) davantage centré sur les relations d’objet que sur le narcissisme. » [20] Rosine J. Perelberg [21] a ainsi suggéré que la notion de mère morte pouvait être envisagée comme le « complexe nucléaire » des états limites.

 Rappelons qu’en 1975, au congrès de l’Association Psychanalytique Internationale à Londres, A. Green propose un « nouveau modèle théorico-clinique [reposant] sur le travail avec les cas limites ». De tels patients « aspirent à atteindre un état de vide et de non-être », le désinvestissement est une alternative au refoulement, sachant que « ce qui a été refoulé demeure vivant ». C’est à la suite de ces contributions qu’A. Green entame sa description du complexe de la mère morte. À ce moment-là, le concept de désinvestissement avait pris une place centrale dans son travail théorique. Dans les cas limite, les organisations non névrotiques, y compris somatisantes et alexithymiques, nous sommes cliniquement confrontés au « blanc de pensée » et au vide soudain dont ces patients sont l’objet : il y a ici une hallucination négative de la pensée, ce qui renvoie à la question d’une perturbation du tissu « hallucinatoire » psychique originel, au sens de Freud.

Cette production hallucinatoire résulterait d’une double action à partir d’une interface : « sur sa face externe ; une perception indésirable, insupportable ou intolérable, entraîne une hallucination négative qui traduit le désir de la récuser au point de nier l’existence des objets de la perception ; – sur sa face interne ; une représentation inconsciente de souhait (abolie) cherche à devenir consciente mais s’en trouve empêchée par la barrière du système perception-conscience. Celle-ci cédant à la pression ; la perception déniée laisse l’espace vacant. [22][…] Il me semble que ce tableau nous donne une vue plus complète de la psychopathologie. On peut faire remarquer que l’hallucination négative, qui peut se rencontrer d’une façon ponctuelle en toutes circonstances, même les plus normales, peut, par ailleurs, occuper une place prédominante dans la psychose, soit à titre isolé, c’est le refoulement de la réalité postulé par Freud, soit comme étape préliminaire à l’installation d’une psychose hallucinatoire. L’hallucination négative, sans que Freud le dise explicitement, joue un rôle essentiel dans le concept, difficile à concevoir, de refoulement de la réalité. » [23] 

A. Green note ici l’intérêt considérable de la position freudienne qui ne limite pas, comme on le fait d’ordinaire, le champ de la perception à celle de la sensorialité, c’est-à-dire aux relations avec le monde extérieur. Freud lui ajoute le champ des perceptions internes. Dès lors, la perception du dehors peut affecter celle du dedans, celle qui est en provenance des organes. A. Green rappelle ici le classique délire de négation de la mélancolie qui conduit le malade à affirmer qu’il n’a plus d’organes et qu’il est donc immortel et, dans le champ de la psychosomatique, l’alexithymie décrite par Sifneos.

Reprenant l’idée freudienne d’un langage servant à percevoir nos processus de pensée, A. Green note, à partir de phénomènes étranges observés dans la cure de certains patients, la présence de phénomènes d’hallucination négative de la pensée chez ces patients qui ne reconnaissaient pas, même après que l’analyste eut donné des détails circonstanciels précis, avoir tenu tel ou tel propos. Il lui semble légitime d’affirmer dans ces cas qu’il ne s’agit pas de refoulement, car le plus souvent lorsque le souvenir est contextualisé, le refoulement est levé et le patient se rappelle ce dont il est question. « Dans le cas présent, il y a comme une véritable dissociation entre la sonorité des mots et leur sens conscient, d’une part, et leur sens inconscient, d’autre part, tel qu’il a été proposé par l’interprétation. C’est ce sens qui n’est ni perceptible ni reconnu. Nous nous trouvons là, dans les cures psychanalytiques des cas limites devant une des résistances les plus tenaces. » (Idem)

Ce défaut de refoulement est-il en lien avec l’effacement de l’imago paternel dont ce serait là l’effet dynamique et économique ? Cette question est, me semble-t-il sous tendue par celle de la difficile « construction du père perdu » chez ces patients.

La difficile construction du père perdu 

La question de « l’image du père dans la clinique contemporaine », titre d’un colloque organisé par D. Cupa à l’Université de Paris X-Nanterre en 2007 en l’honneur des 80 ans d’A. Green, a permis à celui-ci d’apporter l’éclairage sur la question du père en l’abordant par le biais de (l’indispensable) « construction du père perdu » [24]. 

André Green note que, dans la clinique moderne, singulièrement celle des états-limite, la figure du père n’est plus celle du « père séparateur » entre la mère et l’enfant et que les mères ont fréquemment, chez ces sujets, usurpé la fonction paternelle développant chez eux un Œdipe négatif dominé par une ambivalence et une hostilité sans fin et une agressivité prégénitale relevant de « l’analité primaire ». Il se propose alors de montrer que cette imago paternelle a besoin d’être construite comme tiers afin de permettre de dédifférencier le dedans et le dehors et les frontières du Moi et d’instaurer un espace « tiers » entre la mère et l’enfant, une sorte de « reflet du reflet » du regard maternel [25]. 

Imago génératrice de projection haineuse de la fin de « l’heureuse » époque de la dyade et fusion avec la mère, imago de conflits dont l’élaboration ne peut qu’amener la nostalgie d’un père à jamais indépassable dans sa fonction « de premier étranger » mais néanmoins protecteur, imago qu’il faut déconstruire pour advenir subjectivement, cette imago paternelle ne peut être que celle du « père perdu », retrouvé dans le transfert et, pour moi, véritable « dynamo » embrayant et entretenant les refoulements secondaires.

Green rappelle qu’en 1921, dans « Psychologie des masses et analyse du moi » Freud avais mis en avant l’utilisation du père comme un idéal appartenant à la « préhistoire du complexe d’Œdipe » [26] […] Pour le garçon le modèle paternel se fait ainsi par une identification qui impliquera une désexualisation c’est à dire une forme de sublimation –ce que dans son chapitre (n°8) sur la « sublimation » dans le Travail du négatif, Green avait repris en reliant cette identification au modèle paternel à la sublimation et la « démixtion »/ pulsionnelle. Dans son exégèse Green précisait que Freud paraît opposer là deux genres de liens dès le début : ceux en rapport avec la mère dirigés de façon directe, « sans ambages » et, en contraste, ceux en rapport avec le père, pris comme son idéal, impliquant une désexualisation et une forme de renonciation de son attachement antérieur. 

C’est là, écrit Green, « que s’enracinent les conséquences ultérieures de l’issue œdipienne du meurtre du père : la naissance de l’Idéal du Moi et du Surmoi, la désexualisation, la sublimation et, dans la culture, ce qui serait la civilisation […] Le père, qui est censé être absent de la scène, est loin d’être inexistant, il est observateur de la scène. Même […] s’il ne contribue pas directement -à cette relation et qu’il n’y est pas inclus, il incarne d’emblée une sorte de position bisexuelle. […] Ainsi, le tiers dans la scène est le regard du père, auquel sont attribuées toutes les limitations de cette situation virtuellement source d’une satisfaction totale. » (Ibid, 2008, pp. 19-20). A. Green ajoute que le père éprouve une nostalgie devant cette scène dyadique à jamais perdu pour lui. « Nous pouvons imaginer ce qu’il advient alors. Toutes les menaces de séparation et les effets du refoulement peuvent être reliés à ce regard. Si, de toutes les fonctions que Freud décrit comme composants du Surmoi, l’auto-observation est la plus importante, nous pouvons deviner que cela pourrait être la conséquence d’un mécanisme de retournement sur soi. Le bébé n’est pas seulement regardé par la mère, mais également par le père » (Ibidem).

Chez Freud cette figure du père, dans L’Homme Moïse, va être associée chez Freud, à l’advenue, pour l’enfant, d’un mode de fonctionnement psychique différent. Freud caractérise en effet un ordre patriarcal comme devant suivre l’ordre matriarcal, mais ce passage de la mère au père caractérise une victoire de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle, donc un progrès de la civilisation. La maternité est en effet attestée par le témoignage des sens, tandis que la paternité est une conjecture édifiée sur une déduction, sur un postulat.[27]

Il reste que l’idée du meurtre du père vient à l’esprit, parce qu’il est supposé être seul possesseur de quelque chose qui apparaît à l’enfant indispensable à détenir (ce « quelque chose » –à rapprocher du fameux « linguam » [28] – qui fait du père, dans sa fonction, quelque chose de symbolique, à travers les signes qui y sont attachés). Ce « quelque chose » en plus peut également être relié à la force physique du père qui, parfois, du fait de violences sexuelle, transgression, viol, peut mener à une identification à l’agresseur, à une fixation masochique. Il paraît donc essentiel, pour pouvoir comprendre les fantasmes de l’enfant concernant la place du père, d’envisager les relations entre les deux parents.

A. Green propose de considérer ces dimensions occultées à travers le matériel clinique communiqué dans la plupart des analyses des structures non névrotiques. Ce qu’il avance est moins une description des faits tels qu’ils auraient dû se passer qu’une construction – au sens freudien – du père perdu. « Il me semble que les propos de Freud peuvent être interprétés de la manière suivante : le père ne peut être atteint essentiellement qu’à travers son absence. Et pourquoi est-ce si difficile de lui trouver une place ? Cela peut-il être dû à la difficulté qu’éprouve l’enfant à accepter que la mère puisse manquer de quelque chose que l’enfant ne peut pas lui fournir ? » [29]. 

La notion de l’absence, implicitement reconnue depuis les débuts de la psychanalyse n’a en effet été développée que dans un second temps. « Il est possible qu’à cette époque, le mot “représentation” ait semblé trop sophistiqué [à Freud] », avance A. Green. 

Ainsi « la “reconstitution” représentative de “l’origine”y compris de l’imago paternelle- est sujette », selon A. Green, « au constat d’un fonctionnement psychique plus discontinu que continu (rêve, jeu, perception discontinue de “soi”, etc.…) », ce qui amène à constater que « nous passons constamment d’une forme de présence à une autre. […] Chacun de ces modes d’existence est absent de l’autre. C’est cela que je nomme le “tiers”. De la même façon, j’ai pu décrire l’objet analytique comme étant composé de deux parties, l’une appartenant au patient, l’autre à l’analyste. Le tiers n’est pas simplement une autre entité à ajouter aux deux autres ». Par sa forme en alternance, le tiers (paternel) est ainsi un point d’interrogation représentant quelque chose qui ne nécessite pas de réponse immédiate, mais moteur dans l’activité psychique ce qui renvoie au refoulement. « Qui ? Pourquoi ? Comment ? Selon les différents domaines rassemblés, cela nécessite en premier une tolérance pour la contradiction. » (Idem, p. 24). 

Pour montrer l’existence de cette advenue de l’espace psychique et subjectif comme issu du tiers paternel, A. Green va alors se servir des études et observations de C. Balier et R. Josep Perelberg sur les sujets criminels et /ou violents ou celles de G. Kohon sur les psychotiques. Chez les criminels : « Aucun sens de soi ne semble être présent. Le soi est confondu avec le corps, et le corps est traité comme une chose à haïr et à attaquer, comme si les patients vivaient hors de leur peau, comme si leur corps était perdu à force de chercher une indépendance hors de leur maîtrise. Il y a une peur considérable de toute proximité » (Ibid).

On voit que la fonction paternelle dans la psyché de l’enfant est ainsi celle d’une fonction séparatrice ce à quoi nous ajouterions qu’encore faut-il, pour cela, que le « complexe » de la mère morte ne se révèle pas être un « syndrome », avec toute la difficulté, pour l’enfant, à se séparer d’un objet atone, absent psychiquement, abandonnique. Dans ce cas, le tiers séparateur peut s’avérer redouté, surtout si, par son attitude violente, agressive, disqualifié ou falot, il ne peut s’offrir à l’enfant comme le séparant de sa mère sans risque.

Dans les autres configurations, névrotiques, cette fonction séparatrice du père, « en divisant l’investissement, s’offre en tant que compensation comme un autre être à aimer et par qui être aimé, ce qui nous conduit à la question non seulement de la relation de l’enfant au tiers, mais des types de relations qui existent entre les deux autres protagonistes : le père et la mère. » (Ibidem, p. 31). Dans ces conditions l’enfant doit accepter qu’il n’est pas l’unique centre d’intérêt de la mère, le père devant accepté d’être l’objet d’un nouveau conflit initié par des mouvements agressifs à son égard et, restant ferme, prenant le risque d’être détesté.

Ainsi, les attaques contre le père ne cessent jamais et c’est là, me semble-t-il, que réside la dynamo névrotique du refoulement. « Comme si cela était une tâche impossible à accomplir. […] Nous ne pouvons éviter de l’idéaliser et nous n’acceptons pas de mettre fin à une idéalisation secrète du père au niveau inconscient. » (Ibidem, p. 35).

Cette relation au père, plus distante et davantage dans l’intermittence que celle avec la mère, une fois introjectée, paraît activer une tension refoulante en même temps que « vécue comme un retour du refoulé, une fonction porteuse des désirs interdits de se débarrasser de lui en tant qu’obstacle » (Ibid, p. 41).

Or ce que les structures non-névrotiques nous montrent, c’est que le père ne parvient pas à jouer son rôle de médiateur-séparateur entre la mère et l’enfant. Quand nous nous tournons vers la relation père-enfant, ce qui frappe, c’est que la mère ayant avalé et usurpé les fonctions paternelle, prive l’enfant de la possibilité de lutter contre la figure paternelle, de s’en saisir comme un objet de conflit introjectable drainant avec lui une fonction de refoulement qui permet d’en faire de l’imago paternelle un objet incessamment « perdu/crée », un « père perdu » que, nostalgiquement, ne cesse de chercher/trouver (créer/trouver de Winnicott) le névrosé [30]. 

Sexualités maternelle et paternelle. Intériorisation du négatif

Une des conséquences de cet état de fait sur le fonctionnement psychique s’observera dans la construction de la sexualité psychique et l’intériorisation du négatif tel que les présentent André Green dans Illusion et désillusion du travail analytique (2010). 

« Peut-on se contenter de rattacher problématique paternelle à la névrose, tandis que les états prégénitaux seraient sous l’influence maternelle ? Devrait-on conclure que les fixations névrotiques sont seulement plus tardives que celles, précoces, qu’on observe dans les cas considérés comme difficiles ? Cette distinction ne me paraît pas suffisante. On pourrait poser deux phases distinctes : la première où prédomine la sexualité maternelle (et non féminine) et la seconde où c’est celle paternelle (et non masculine). Autrement dit qualifier les formes libidinales non par rapport à l’enfant mais aussi par rapport aux parents. » [31].

Si les deux sexualités maternelle et paternelle s’observent conjointement dès le début, chacune d’elles influence le jeune enfant dans des proportions diverses, la précocité de l’influence maternelle étant patente ; celle paternelle étant plus tardive.

Ce qu’A. Green souligne est la différence qualitative des deux. « La sexualité maternelle, dans sa relation à la libido de l’enfant, est plus diffuse, plus globale, plus étendue. Le couple mère-enfant forme une véritable unité symbiotique libido qu’on dirait plus libre que liée » (Idem). C’est dans cet état de fusion propre à la relation primitive que la libido changera de qualité à partir de l’introjection de la sexualité paternelle. Celle-ci, rattachée à la problématique du complexe de castration, s’adresse à l’angoisse du même nom, plus liée. 

Concernant la différence des sexes, elle « fait apparaître la distinction masculin/châtré avant que puisse être pensée la distinction masculin/féminin » (Idem, p. 119).

L’évolution qualitative de la libido voit celle-ci moins marquée par une sexualité invasive et tendant à la diffusion pour devenir « plus différenciée, plus reconnaissable par des signes identifiables. ». On voit donc, avec ses hypothèses qu’à l’approche de la puberté, la libido qui s’accentue est soumise après-coup, aux rôles des identifications (de l’identification première aux identifications post-œdipiennes). 

Pour les garçons, dès l’Œdipe, le pénis est un marqueur identifiant, les forçant à des attitudes « viriles », afin de ne pas revenir en arrière au retour du maternel. Il y a ainsi, un passage de la phase sexuelle maternelle à la phase sexuelle paternelle.

Or, le fait que l’on n’observe peu de signe témoignant d’un complexe d’Œdipe se déployant dans la dynamique psychique de nombreuses structures non névrotiques ne veut pas dire que celui-ci n’existe pas. Il continue d’exister dans la latence. On peut le deviner à des indices discrets plutôt que de le nier. « En fait, la survenue retardée de la phase paternelle est indicative de la longue maturation nécessaire à l’apparition de l’Œdipe dans sa fonction anthropologique ». Ceci signifie que « l’œdipe n’est pas seulement une phase du développement mais qu’il est avant tout une structure, comme Lacan l’a également soutenu » (Idem, p. 120).

Les patients dont A. Green a choisi de parler dans cet ouvrage de 2010 présentaient, écrit-il, « des organisations pathologiques dominées par un conflit avec leur mère […] Le père était loin d’être hors de cause, mais il paraissait quelque peu indifférent ou franchement pathologique, sans cependant que les conflits avec l’enfant fussent manifestes » (Idem, p. 216). L’ensemble des cas qu’A. Green a nommé « désillusions » du travail analytique peuvent être considérés « sinon comme des échecs, du moins comme des patients particulièrement résistant, voire rebelles à l’action analytique » (Idem, p. 218). 

Avec cette nouvelle clinique, et ces situations d’échec ou de désillusion sur le résultat de l’analyse, nous sommes, en fait, dans la question d’une intériorisation d’un négatif sans contrepartie positive. La négativité devient radicalité, sans relation au positif et teintée de destructivité–déliaison. « Toute la clinique nouvelle en procède et la pulsion qui vise à délier, à défaire, à ne pas consentir à se lier, prend le dessus dans l’activité psychique. Ici peuvent se retrouver certaines formes de psychisme dont le masochisme primordial est le modèle, ou encore le narcissisme […] négatif » (Idem, p. 220) c’est-à-dire un négatif pathogène dont nous avons vu qu’il pouvait être un effet pathologisant du syndrome de la « mère morte », ceci par défaut de fonctionnalité de la structure encadrante. 

Freud, dit A. Green, a sans doute minimisé ces situations cliniques où, dès la prime enfance, la dualité pulsion de vie/pulsion de mort et de destructivité laissait des cicatrices indélébiles dans le psychisme. « …je pense qu’on assiste à ce que je propose d’appeler l’intériorisation du négatif ». 

A. Green veut signifier ici que le psychisme a introjecté des réactions défensives primaire comme autant de modes de défense inconscient altérant l’organisation psychique et l’empêchant de se développer selon les modèles habituels y compris le principe de plaisir. « Autrement dit le psychisme échappe aux modèles de comportement dictés par des expériences positives. L’issue lui a fait perdre sa souplesse d’adaptation et a commandé des réactions dictées par les distorsions défensives acquises, témoignant de l’intériorisation du négatif, une forme d’identification primaire négative » (Idem, p. 221), artificiellement greffées sur un psychisme ainsi précocement modifié et nous rappelant ici le rôle de la mère morte. 

C’est alors tout un aspect délétère du « travail du négatif » qui va se manifester par la suite : « position phobique centrale » [32] par où la destructivité se porte sur le fonctionnement psychique propre du sujet. Cela renvoie à la « désertification psychique » [33] entretenant un désinvestissement désobjectalisant de l’objet en guise de survie psychique ultime, oscillations incessantes liaison-déliaison sans que la reliaison soit possible (processus tertaires [34]), pétrification de l’expérience temporelle (« le temps mort » [35])…

L’« identification primaire négative », témoignerait ici précocement de l’impossibilité pour le sujet à faire le deuil de l’objet primordial, ceci amenant à un échec du travail du négatif dans sa fonction positive et structurante (structure encadrante maternelle et représentation de l’absence de représentation. « Ce qui s’est passé avec l’intériorisation du négatif, c’est que les manifestations de la négativité sont devenues des introjections identificatoires moins choisies que contraintes ; elles sont devenues ce qu’on pourrait appeler une seconde nature, artificiellement greffées sur un psychisme précocement modifié par la pathologie et ses réactions défensives. Ces dernières finissent par s’ancrer si profondément dans le sujet qui a été obligé de s’y soumettre qu’elles peuvent passer longtemps pour constitutionnelles, faisant partie d’une nature innée. Freud les considérait comme telles. Aujourd’hui une meilleure connaissance des mécanismes évolutifs permet de mieux comprendre la genèse de ces traits de caractère ou de comportement » (Idem) et dont certains d’entre eux renvoient à ce concept unique qu’est celui de la « mère morte ».

La poésie et l’impossible amour d’une « mère morte » : Arthur Rimbaud

Ne peut-on pas faire l’hypothèse que le vertige et l’ivresse du poème le « Bateau ivre » de Rimbaud sont une réminiscence d’un événement, parmi d’autres, traumatique : celui, quand Arthur âgé de deux ans marche et parle à peine, de la mort de la petite sœur Vitalie et du deuil de sa mère Vitalie, elle-même orpheline de mère à l’âge de cinq ans, un mois après la naissance d’un frère, cela dans la tristesse pour elle de l’absence récurrente du père, le Capitaine Rimbaud, qui sera définitive lorsque Rimbaud aura près de six ans. 

« Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai. »
[…]
« – Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles »

L’horreur d’une chute imaginaire et sa maîtrise ultérieure par des techniques autocontrôlées (absinthe, haschisch, dérèglement des sens) n’est-elle pas la réminiscence d’un psychisme naissant ne trouvant plus aucun « objet » suffisamment « solide » sur lequel s’appuyer, s’étayer ? La mère Vitalie, à ce moment-là, traverse un deuil, en plus des blessures narcissiques que lui fait subir son mari, éternel absent : une « mère morte » psychiquement, ou absente à elle-même et à ses deux enfants ?

« Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir à reculons ! […] »

Vitalie la mère a-t-elle transmis à son fils une mélancolie d’amour ? Dans son étude sur « la mère morte », certains mots employés par A. Green à l’égard des patients en analyse pourraient concerner l’état psychique de Rimbaud [36]. L’identification inconsciente à la mère morte n’est pas sans déclencher une haine secondaire, une excitation auto-érotique accompagnée de fantasmes sadiques (cf. « Mes petites amoureuses », « Vénus Anadyomena », « Les sœurs de Charité »), une « contrainte d’imaginer » [37] et, nous l’avons dit, un surinvestissement intellectuel propice à la création artistique.

Toutefois « ces sublimations idéalisées précoces […], support d’un fantasme d’autosuffisance (Idem, p. 241) […] issues de formations psychiques prématurées […] révèleront leur incapacité à jouer un rôle équilibrant dans l’économie psychique, car le sujet restera vulnérable sur un point particulier, celui de sa vie amoureuse » (Idem, p. 233). Le langage de ce type d’analysant, remarque A. Green, adopte une rhétorique particulière visant à défendre le narcissisme : le narratif. Celui-ci cherche à émouvoir l’analyste, l’impliquer, le prendre à témoin, comme un enfant quêtant l’intérêt de la mère en racontant une histoire. 

N’est-ce pas ce que chercha à faire Rimbaud dès le plus jeune âge, écrivant des dizaines de poèmes, d’abord en latin, puis en français, raflant tous les prix de rhétorique, de français, orthographe, etc.[38], qui donnaient tant de fierté à sa mère, elle-même se faisant appeler « veuve Rimbaud » alors que son mari n’était « que » parti ? 

Le style narratif, peu associatif, des analysants « à la mère morte » dont parle A. Green, sert à se détacher de l’affect, ne pas être envahi par lui et de la reviviscence qu’il pourrait provoquer. Les poèmes d’Arthur ne cessent quant à eux de sublimer, réinventer et translater tout affect de réminiscences de l’heureuse époque des « parents réunis ». Après le départ du capitaine, les enfants se vécurent comme des orphelins. Le foyer était endeuillé et la nostalgie de « l’échange plein » (Y. Bonnefoy) avec les parents réunis devint la source vive du désir d’écrire d’Arthur. 

« Plus de mère au logis : et le père est au loin !
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur. »
(« Les effarés »)

La translation poétique [39] permet au fantasme de s’exprimer tout en restant déguisé. La thématique de l’orphelin domine les premiers poèmes de Rimbaud : « Les Étrennes des Orphelins », « Ma bohème », « Rêvé pour l’hiver », « Les Effarés », ou encore l’ouverture du premier texte en prose, « Les Déserts de l’amour ».

Si toutefois l’affect arrive chez le sujet –comme ce fut souvent dans les lettres qu’écrivit plus tard, en Afrique, Rimbaud à sa mère [40], « c’est le désespoir qui se montre à nu » (Idem, p. 242) écrit A. Green, car cet affect provient du désinvestissement, fugace mais répété, de la mère morte envers son enfant, du fait des vicissitudes de sa vie amoureuse ou relationnelle. Ce désinvestissement a provoqué chez lui un « noyau froid », un « amour gelé » (Idem, p. 236) dont la traduction sera une vie affective sans amour, une vie professionnelle décevante, une vie sexuelle s’amenuisant jusqu’à être précocement pratiquement nulle (Idem, p. 237). Ces analysants, note Green dans une remarque qui pourrait décrire Rimbaud, « se plaignent d’avoir froid en pleine chaleur. Ils ont froid sous a peau, dans le os, ils se sentent transis par un frisson funèbre, enveloppé dans un linceul » (Idem)…

Le froid, Rimbaud ne cessa de le fuir allant jusqu’à partir et vivre à Chypre, en Égypte puis en Abyssinie.

En contrepoint, le fils d’une telle mère, « se veut l’étoile polaire [de celle-ci], l’enfant idéal, qui prend la place du mort idéalisé, rival nécessaire mais invincible, parce que non vivant, c’est-à-dire, imparfait limité, fini » (Idem, p. 243). L’enfant dans l’adulte doit réparer la mère morte, passant sa vie ultérieure à être le gardien du tombeau secret de cette mère, dont il est seul à posséder la clé. Il ne cessera de vouloir réparer la blessure narcissique de celle-ci, vampirisé par ce devoir qui le mène, vis-à-vis de cette mère à « la mort dans la présence ou l’absence dans la vie » (Idem, p. 244-45). La « mère morte » précocement introjectée entraîne ainsi le moi du sujet vers un univers déserté, mortifère : l’un des poèmes de Rimbaud ne s’appelle-t-il pas –paradoxalement – « Les déserts de l’amour » ? 

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 7 mars 2012

Notes et références

  1. Green A. « La mère morte » Conférence à la Société Psychanalytique de Paris (1980) in : Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Paris, Ed. de Minuit, 1983, pp. 222-253.
  2. Green A., idem, (1980, 1983), p. 231.
  3. Szwec G. (1993), « Les procédés autocalmants », Revue française de Psychosomatique, P. U.F., p. 27-51.
  4. Smadja C., Les procédés autocalmants ou le destin inachevé du sadomasochisme, Revue française de Psychosomatique, Paris, P. U.F., N°8, 1995, Pp. 57-89. 
  5. Pirlot G. (2010), Psychanalyse des addictions, Paris, Dunod, 3ème édition, 2019.
  6. Kohon G. (dir), (1999), Essais sur la mère morte. et l’œuvre d’André Green, Paris, Ithaque, 2009, p. 22 ; Kohon G. (ed.), The dead mother: the work ob André Green, London, Raoutledge, Florence (Ky), Taylor and Francis, 1999, 228 p. 
  7. Green A. (2009), L’aventure du négatif. Lectures psychanalytiques d’Henry James, Paris, Ed. Hermann.
  8. Bouvet M. (1958), Revue française de psychanalyse, 22, PUF, p. 145-189 ; Œuvres psychanalytiques, 1967, t. I, Paris, Payot, p. 289-290. in : Green A. (2001), « Mythes et réalités sur le processus psychanalytique …», Rev. franç. de psychosomatique, 2001, n° 19, pp. 57-88 (p. 63).
  9. Bouvet M., 1967, pp. 310-436.
  10. Green A. (1980) « Passions et destin des passions- Sur les rapports entre folie et psychose » Nouv. Rev. Psychanal. 1980 n°21 pp. 5-42, repris in : La Folie Privée pp. 141-193 – Paris, Gallimard, 1990.
  11. Green A. (1999), « Passivité-passivation : jouissance et détresse », Rev. fr. Psychanalyse, 63, 5, pp. 1587-1600.
  12. Green A., 1980, 1983, p. 246.
  13. Green A., « Le narcissisme primaire : structure ou état », op. cité, p. 127.
  14. Green A. (2002b), Idées directrices …, p. 293.
  15. Quignard P. (2014), Mourir de penser, Paris, Grasset, p. 249.
  16. Comme le remarque F. Duparc, une conséquence importante de ce travail est qu’il va permettre à André Green de s’attaquer au champ des états-limite, avec une théorie du cadre (et des défenses antérieures au refoulement) applicable à la technique analytique.
  17. Green A. (2002) Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Paris, PUF.
  18. Green A. (1988), « Pulsion, psyché, langage, pensée », Intervention sur le rapport de P. Luquet « Langage, pensée et structure psychique », 47ème Congrès des Psychanalystes de Langue française (1987), in Propédeutique, pp. 69-76 (p. 71).
  19. Kohon G., Essais sur la mère morte…, op. cité.
  20. Urribarri F. (1999), « Introduction » in Essais sur la mère morte, op. cité, p. 9.
  21. Jozef Perelberg R. (1999), « Le jeu des identifications : violence, hystérie et répudiation du féminin », in Essais sur la mère morte et l’œuvre d’André Green, op. cité, p .247-271 ; (2005), « Jeux d’identification dans la violence », in Autour de l’œuvre d’A. Green (dir. F. Richard et F. Urribarri), Paris, PUF, pp. 95-106.
  22. Green A. (1993), Le travail du négatif, p. 230.
  23. Green A. (2002b), Idées directrices…, p. 290.Green A. (2007), « La construction du père perdu » in : Cupa, D. (dir.). Image du père dans la culture contemporaine : hommages à André Green, Paris, PUF, 2008, pp. 11-49.
  24. Green A. (2007), « La construction du père perdu » in : Cupa, D. (dir.). Image du père dans la culture contemporaine : hommages à André Green, Paris, PUF, 2008, pp. 11-49.
  25. Dans « Passions et destin des passions » (1980), op. cité, A. Green avait écrit, concernant cette place du père, « il est de la plus grande importance face à la folie maternelle qui s’exprime dans l’amour pour l’enfant inclue le père. Non seulement parce qu’il est le donateur mais parce qu’il représente la contention de cette folie, mettant une limite à l’illusion omnipotente de l’enfant et obligeant à prendre conscience que l’amour de l’enfant ne saurait à lui seul combler la mère. Il est pour ainsi dire le garant de la transformation de cette folie et de son évolution vers l’inévitable séparation et ultérieurement le représentant des prohibitions œdipiennes […] parce qu’il est lui-même [ce père] contenant des angoisses de la mère et l’objet d’autres satisfactions pulsionnelles (sexuelles tout particulièrement) qui n’auront pas ainsi à se décharger sur l’enfant », La folie privée, p. 216
  26. Freud S. (1921), « Psychologie des masses et analyse du moi », OCF- XVI, Paris, PUF, 1991, p. 43.
  27. Freud relie cela à l’ « omnipotence de la pensée » en rapport avec le développement de la parole. « Le royaume nouveau de l’intellectualité s’ouvrit, où dominèrent les représentations, les remémorations et les raisonnements, par opposition à l’activité psychique subalterne qui avait pour contenu les perceptions immédiates des organes sensoriels. » Freud S. (1939), L’homme Moise et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, colI. « Folio-Essais., 1993, p. 213.
  28. Terme sanskrit désignant : la marque, le phallus, le pénis. Le lingam ou linga – signe en sanskrit – est une pierre dressée, souvent d’apparence phallique, représentation classique de Shiva. On retrouve bien au travers de son symbole, l’ambivalence du dieu, ascète et renonçant, mais aussi figure majeure du tantrisme et figuré par un phallus. Il existe en fait deux catégories de linga : les manuṣi liṅga ou « linga fait de mains d’hommes » et les svayambhu-liṅga ou linga « né de lui-même » c’est-à-dire un élément naturel vénéré en tant que linga, comme certains galets. Le lingam, toujours dressé et donc potentiellement créateur, est souvent associé au yoni, symbole de la vulve. Dans ce dernier cas, leur union représente, à l’image de Shiva, la totalité du monde. Assumant les fonctions créatrices par le lingam et destructrice traditionnelle dans la Trimurti, Shiva représente donc pour ses dévots shivaïtes, le dieu par excellence. 
  29. Green A. (2008), « La construction du père perdu », p. 23.
  30. …ce que ne peut faire, ajouterions-nous, le psychotique qui, si l’on suit l’adage selon lequel « on ne peut perdre que ce qu’on a trouvé », ne peut perdre ce a qu’il a de « forclos »/rejeté en/de lui…
  31. Green A. (2010), Illusions et désillusions du travail analytique, Paris, O. Jacob, p. 118.
  32. Green A. (2000) « The central phobic position : a new formulation of the free association method » (trad. Weller A). International Journal of Psychoanalysis, 2000, vol. 81, n° 3, pp. 429-451 Une version différente de cet article est parue dans la RFP, n°3, 2000 sous le titre ‘La position phobique centrale’. Une version plus ancienne est parue lors de « The final scientific meeting » of the British Psycho-Analytical Society in Mansfield House, 15 sept. 1999, in La pensée clinique, Paris, O. Jacob.
  33. Green A. « Le syndrome de désertification psychique : à propos de certaines tentatives d’analyse entreprises suite aux échecs de la psychothérapie » in : Le travail du psychanalyste en psychothérapie Paris, Dunod, 2002, pp. 17-34.
  34. Green A. (1972), « Notes pour introduire les processus tertiaires », Rev. franç. Psychanal., XXXVI, p. 407-410, repris dans Propédeutique (1995b), p. 151-155.
  35. Green A. (1975) « Le temps mort » Nouv. Rev. Psychanal. 1975 n°11 pp. 103-110, repris in : La Diachronie dans la Psychanalyse, Paris, Ed. Minuit, 2000.
  36. Pirlot G. (2007), Cancer et poésie chez Rimbaud, Paris, EDK (épuisé) ; Pirlot G. (2017), La colère de Rimbaud, le chagrin d’Arthur, Paris, Imago. 
  37. Green A. (1983), op. cité, p. 233.
  38. En 1862, Arthur, 8 ans, décroche en fin d’année trois prix et une citation honorée dans le Courrier des Ardennes du 13 août. Le 16 août 1863, Rimbaud reçoit une brassée de livres en même temps que ses cinq prix, sept nominations et un prix d’honneur. Août 1864, Rimbaud rafle encore tous les prix : premier prix de grammaire latine, thème latin, grammaire française, orthographe, histoire-géographie, récitation classique et lecture, deuxième accessit de calcul, premier accessit de version latine.
  39. Green A. « Charles Baudelaire et Madame Aupick » in M. Corcos, L’Adolescence entre les pages, Paris, In Press, 2005, p. 34-35.
  40. Le 5 mai 1884 : « Quelle existence désolante je traverse sous ces climats absurdes […] ; le 25 mai 1881 : « Hélas ! Moi, je ne tiens pas du tout à la vie ; et si je vis, je suis habitué à vivre de fatigue ; mais si je suis forcé de continuer à me fatiguer comme à présent, et à me nourrir de chagrins aussi véhéments qu’absurdes dans ces climats atroces, je crains d’abréger mon existence ». Harar le 6 mai 1883 : « Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l’Europe. Hélas ! », etc…

Le mythe d’Œdipe

I

Le 15 octobre 1897, Freud écrit à son ami Wilhelm Fliess pour lui donner la primeur d’une découverte : « j’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants […] S’il en est ainsi, on comprend […] l’effet saisissant d’Œdipe roi […] La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe, et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité. »

Freud enchaîne là, dans un raccourci remarquable, trois versions du mythe d’Œdipe : la première est une histoire magnifique et terrible, construite avec de multiples variantes par la société grecque d’autrefois à propos d’un personnage appelé « pieds gonflés » ; la seconde version, c’est la traduction très particulière qu’en a donné Sophocle dans le tragédie que cite Freud ; la troisième version du mythe, c’est ce que Freud en a fait dans le corpus théorico-pratique de la psychanalyse, et ce que nous avons fait après lui.

Qu’on intitule tout cela « Œdipe » ne doit pas faire oublier qu’il s’agit de trois ordres de réalités très différentes. Dans le premier cas, le mythe du héros Œdipe est à replacer dans les modes de pensée et de vie des Grecs anciens. Dans le second, les actions et les sentiments des personnages mis en scène par Sophocle ne peuvent se comprendre qu’en fonction des règles de la tragédie antique, plus particulièrement de leur spécification par Sophocle lui-même ; et c’est bien dans ce cadre, celui des règles de la tragédie, qu’on peut tenter d’en comprendre les effets sur le spectateur (en admettant que ces effets sont sans doute bien différents s’il s’agit d’un Athénien du siècle de Périclès ou d’un Français moderne, surtout s’il est imprégné d’idées psychanalytiques…).

Trois versions d’un même mythe, donc, différentes et cependant cousines. Je me propose ici de souligner quelques correspondances entre ces trois versions, mais aussi d’en montrer les décalages.

Un préalable : il peut paraître surprenant, voire choquant, que je qualifie de « mythe » la construction psychanalytique du « complexe d’Œdipe », pour reprendre la formule usuelle. Débarrassons-nous d’abord de la nuance péjorative dont le terme est affublé dans la langue courante.

Qu’est-ce donc qu’un mythe ? Voici la définition qu’en a donnée Mircea Eliade (1963) : le mythe « relate un événement qui a lieu dans un temps primordial, le temps fabuleux des commencements (et dit) comment une réalité est venue à l’existence ». Le mythe situe l’originaire de quelque chose dans le temps et par là même fonde la naissance, la nature même de ce qui est alors créé ; autrement dit, la chose est fondée dans deux dimensions complémentaires, celle de l’originel (un temps primordial) et celle de l’originaire (une réalité est venue à l’existence). Le mythe situe l’origine dans le temps, mais aussi il fonde l’essence même de ce qui alors est né. Paul Ricoeur (Encyclopaedia universalis, article « mythe ») a repris cette définition, considérant qu’il s’agit toujours de mythe des origines : « le mythe, en tant qu’histoire des origines, a essentiellement fonction d’instauration : il n’y a mythe que si l’événement fondateur n’a pas de place dans l’histoire, mais dans un temps d’avant l’histoire, in illo tempore ; c’est essentiellement le rapport de notre temps avec ce temps qui constitue le mythe […] Le mythe dit toujours comment quelque chose est né ».

Second point important, sur lequel Mircea Eliade avait insisté : pour que le mythe fonctionne, il faut qu’y croient tous les membres du groupe dont il constitue la fondation même, puisqu’à en douter ils saperaient leur existence -individuelle et collective- elle-même.

On voit que cette définition s’applique bien aux trois versions du mythe d’Œdipe. Toute la mythologie grecque, telle qu’on la trouve dans Hésiode et ensuite, dit les origines du monde, des hommes et des dieux, des cités et des institutions grecques : tout cela est ainsi fondé historiquement (c’est l’originel), dans un temps « avant l’histoire », donc en fait hors temps ; mais de plus tout cela se trouve aussi légitimé « en droit » (c’est l’originaire) ; et il s’agit bien alors de croyances partagées par l’ensemble des Grecs.

La version particulière que donne Sophocle d’un de ces mythes, celui d’Œdipe, est un roman policier écrit au présent, mais tout entier tourné vers la recherche d’une origine, celle des malheurs qui frappent Thèbes. Des malheurs auxquels Œdipe veut mettre fin en découvrant le ou les meurtriers de Laios, car l’origine est à rechercher dans ce meurtre commis quinze ans avant. Il s’agit donc bien de restituer à la mémoire un événement par quoi tout a commencé. Mais il y a une origine de cette origine : pour le spectateur du temps de Sophocle, la malédiction qui frappe Thèbes et celle qui va frapper Œdipe en victime expiatoire, c’est celle qui marque Thèbes dès ses origines. Car Œdipe, fils de Laios, fils de Labdacos, fils de Polydoros, fils de Cadmos, descend directement de ce Cadmos qui fonda Thèbes au prix d’un événement tragique, le massacre des hommes nés des dents du dragon qu’il venait de tuer… Pour le spectateur grec il n’y a guère de doute : si le drame qui frappe Œdipe est expiatoire, c’est qu’il rejoue le drame des origines de la cité. C’est sa terrible grandeur de roi rédempteur.

On retrouve là ce qui est au coeur de nombreuses pratiques thérapeutiques dans les sociétés pré-industrielles (et peut-être en quelques régions de la nôtre) : on soigne un malade lors d’une cérémonie où l’on rejoue les origines mythiques de la maladie elle-même, ce qui, espère-t-on, aura pour effet de ramener le malade à « avant » la maladie, avant sa maladie, c’est-à-dire à la santé. « Rendu symboliquement contemporain de la création du monde, le malade plonge dans la plénitude primordiale » écrit Mircea Iliade. En certains cas, le rite rejoue l’événement mythique où un personnage, un animal, etc., est origine du mal. Dans tous les cas, il s’agit de revenir à « avant ». Et Eliade précise : « un medicine man ne peut pas procéder à une cérémonie de guérison tant qu’il n’a pas subi lui-même la cérémonie ». Freud nous avait bien dit que pour exercer la psychanalyse, il faut d’abord en passer par l’analyse personnelle…

Dernier point : le spectateur de la tragédie de Sophocle y croit : non pas qu’il croie que là, devant lui, une femme vient de se pendre et un homme vient de se crever les yeux, mais il sait, il croit, aux échos que cela éveille en lui, parce que cette femme, cet homme, c’est lui ; la vraie réalité, c’est la réalité psychique. Cela s’appelle identification, mais aussi catharsis (je rappelle que le terme vient du théâtre grec antique où il signifie à peu près « purgation » : en participant au drame, le spectateur se purge de ses affects, de son angoisse, il « abréagit », dira Freud…).

Voilà donc qui nous amène au troisième mythe d’Oedipe, celui que Freud a construit, et nous après lui. On y retrouve l’essentiel de ce que je viens de dire. Freud s’illumine lorsqu’il pense avoir trouvé les « sources du Nil de la névrose », à situer dans un événement aux origines de l’hystérie – plus largement, de toute névrose de défense – à savoir une séduction traumatique lors de l’enfance. Comme nous le savons, il a très vite généralisé, en recherchant la compréhension du fonctionnement de l’appareil psychique lui-même dans la restitution de ses sources. Il écrit en 1913 dans L’intérêt de la psychanalyse : « la démarche psychanalytique consiste à ramener une formation psychique à d’autres qui ont précédé celle-ci dans le temps et à partir desquelles elle s’est développée […] La psychanalyse, depuis le tout début, a été amenée à la recherche des processus de développement. ».

Recherche des origines donc, mais qui comme toute explication par l’histoire bute sur une aporie : « c’est comme ça parce qu’avant c’était comme ça… Oui mais avant ? Eh bien avant c’était comme ça… Oui mais avant ?) » Etc. On débouche fatalement sur une explication anhistorique, sur un temps d’avant le temps, in illo tempore, en ce temps-là qui n’était pas le temps. C’est bien ce qui est arrivé à Freud lorsque, constatant que son explication par l’histoire individuelle butait sur « un résidu d’inexpliqué », il a eu recours à une autre histoire, celle des parents, celle des ancêtres, et en deçà celle de l’humanité, ce qu’il appelle improprement la phylogenèse. On voit bien chez Mélanie Klein que, à situer toujours plus tôt les débuts de tel ou tel aspect du fonctionnement psychique, on débouche sur un donné premier qui ne relève plus d’aucune explication historique (en son cas l’opposition de l’amour et de la haine). Ce que je veux souligner ici, c’est que dans la théorie freudienne l’Œdipe est au cœur de cette compréhension du fonctionnement psychique par l’histoire parce qu’il est structurant, j’y reviendrai dans un instant. Il en découle que, exactement comme dans les médecines « primitives » que j’évoquais il y a un instant, Freud a cru d’abord trouver la solution thérapeutique dans la restitution du passé et dans l’abréaction cathartique qui l’accompagne. Pour progresser dans son histoire personnelle, il faut en passer par une régression temporelle (à quoi on ajoutera régression dynamique et régression topique) après quoi on pourra repartir du bon pied et progresser. Nous savons aujourd’hui que c’est beaucoup moins simple…

Pourtant, dernier aspect de ce mythe psychanalytique, nous y croyons. On ne peut pas, je crois, faire bien son métier de psychanalyste si on ne fait pas crédit à cette construction, au cœur de toute évolution névrotique… de plus référence nécessaire de toute évolution non névrotique. Ainsi le « complexe d’Œdipe » a tous les caractères du mythe. C’est ce qui fait son pouvoir explicatif, et vous comprenez bien j’espère que dire cela n’a rien de péjoratif.

II

Œdipe est un personnage bien différent dans les trois versions du mythe que je compare, celle de la tradition populaire et des poèmes épiques de la Grèce antique, celle de Sophocle, celle de Freud.

Dans la tradition populaire, il existe de multiples variantes de l’histoire d’Œdipe, ce qui n’a rien de surprenant en ce qui concerne une histoire si souvent et si longtemps répétée en tant de lieux. Mais toujours Œdipe s’inscrit d’emblée dans une lignée tragique, celle des Labdacides, née d’un massacre ; toujours il est d’emblée voué à un destin funeste, il s’efforce d’y échapper, mais finalement arrive ce qui devait arriver, il tue son père et commet l’inceste avec sa mère. De plus, dans toutes les versions, il commet ces crimes sans le savoir, c’est plus tard qu’il prend conscience de ses forfaits et en est puni.

Sophocle, lui, a choisi de construire son histoire sur une énigme. Je vous rappelle brièvement le synopsis.

Thèbes, en proie à la peste, supplie Œdipe, son roi, de la sauver. Œdipe est un bon roi ; il envoie son beau-frère, Créon, consulter l’oracle de Delphes pour savoir ce qu’il convient de faire. Voici précisément Créon, de retour de Delphes. Apollon ordonne qu’on retrouve et qu’on punisse les assassins de Laios, le précédent roi. Œdipe se fait fort de les retrouver : n’est-il pas le grand déchiffreur d’énigmes ? Il avait autrefois répondu aux devinettes que posait la Sphynge, qui en était morte, ce qui lui avait valu l’amour de Jocaste, la femme du roi assassiné, la reconnaissance du peuple de Thèbes, la royauté… Il consulte Tiresias, le devin, qui se fait réticent ; il laisse supposer qu’il sait mais affirme qu’il vaut mieux ne pas savoir. Que fait un policier en présence d’un témoin qui se dérobe ainsi ? Il s’irrite, il flaire le coupable ; c’est ce que fait Œdipe : « tu me sembles bien avoir ourdi le crime et l’avoir perpétré » dit-il. Piqué au vif, le devin « crache le morceau », si j’ose dire, et réplique : « je t’ordonne de t’en tenir à la proclamation que tu as faite […] Car c’est toi l’impie qui souille cette terre »… Alors, remarquable surdité d’Œdipe, qui ne sait plus ce que Tiresias vient de dire, et demande « répète donc que, que je sache mieux »… Cette fois Tiresias s’exprime le plus clairement possible : « je dis que tu es le meurtrier que tu cherches »… Il va même plus loin : « je dirai qu’à ton insu tu es honteusement uni à tes plus proches et ne vois pas dans quel mal tu es »… Ainsi dès le début de la tragédie, tout est sur la table, l’énigme est résolue : le criminel, c’est le policier. Le spectateur, lui, sait bien que Tiresias a raison, que Œdipe a tué Laios son père, et que depuis des années il vit l’inceste avec sa mère, à qui il a fait quatre enfants. Ce qui le fascine, ce spectateur, c’est que Œdipe, lui, ne veut pas le savoir. Il va lutter de toute sa force de méconnaissance contre les preuves qui s’accumulent, jusqu’à la débâcle finale. C’est lorsque qu’il saura que la punition, terrible, s’abattra : Jocaste se pend, il se crève les yeux, il s’exile de Thèbes. Tant qu’il ne savait pas, il vivait innocent et heureux…

Il y a là matière à penser pour nous psychanalystes qui passons notre temps à dire à nos patients qu’il vaut mieux savoir, quoi qu’il en coûte. Nous sommes en cela fidèles à Freud, qui avait posé en principe qu’on est malade de mensonge et que la vérité guérit. Pourtant, Tiresias est malheureux, lui qui sait depuis toujours. Né homme, il est devenu femme, puis est redevenu homme : consulté par Zeus et Héra, qui se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme a le plus de plaisir en faisant l’amour, il avait imprudemment répondu que la femme a dix fois plus de plaisir que l’homme, sur quoi Héra, très en colère de voir cet imbécile révéler le secret des femmes, l’avait aveuglé ; mais Zeus, compatissant, lui avait accordé… la voyance, il était devenu devin. Depuis, Tiresias est malheureux parce qu’il ne peut pas ne pas savoir. Jocaste, elle, sait sans savoir ; elle préserve son bonheur fragile en faisant semblant de ne pas savoir. Le seul vraiment heureux dans cette histoire, c’est Œdipe protégé par sa radicale ignorance.

Par parenthèse, je vous signale que ces figures de la méconnaissance sont remarquablement bien mises en valeur par Cocteau dans sa très jolie réécriture de la tragédie de Sophocle, La machine infernale.

Comment comprendre ce refus de savoir chez Œdipe ? Refoulement, dénégation, déni, clivage ? Il y a de tout cela sans doute ; si on est psychanalyste, on est bien tenté de comprendre les mécanismes de la méconnaissance chez l’Œdipe de Sophocle ; mais l’exercice est périlleux, comme en ont témoigné de chaudes controverses entre analystes (Didier Anzieu, André Green) et hellénistes (Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet). 

Voyons donc ce qu’en a fait Freud lui-même.

L’essentiel est déjà dans ce passage de la lettre à Fliess que j’ai cité tout à l’heure : Sophocle, dans sa tragédie, « a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe, et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité ». Autrement dit, ce drame, meurtre du père et inceste avec la mère, est inscrit en chacun de nous : ce que Freud appellera le Vaterkomplex, le complexe paternel, et beaucoup plus tard (en 1910 seulement) le Complexe d’Œdipe est au cœur de la psyché.

Dire ainsi, c’est vite dit ; nous savons pourtant que cela soulève bien des difficultés.

Remarquons d’abord que Freud dit que nous nous épouvantons devant la réalisation de ce rêve. Rêve de désir ? Ou bien cauchemar ? Les deux sans doute : on voit que dès le début de cette lettre de 1897 se trouve posé un problème qui va donner du fil à retordre à Freud : le rêve est réalisation de désir, certes, mais n’est-il que cela ? Comment se fait-il qu’on puisse rêver de choses angoissantes ? Et de plus, en quoi y a-t-il « réalisation » du rêve lorsqu’on regarde la tragédie de Sophocle ? Personne sans doute, à moins d’être délirant, ne pense que l’acteur qui joue Œdipe se crève réellement les yeux, que l’actrice qui joue Jocaste se pend réellement, et qu’un souhait de mort fasse réellement mourir… La « réalisation du rêve » dont parle Freud, c’est évidemment l’activation de « représentations investies d’affect », c’est une réalisation dans l’espace de la représentation, de l’imaginaire, du fantasme, avec une vivacité telle que c’est vécu comme « pour de vrai », ainsi que le disent si bien les enfants : la réalité dont il s’agit, c’est la réalité psychique. Freud reviendra souvent sur ces questions, en particulier, en ce qui concerne le rêve, vingt ans plus tard, dans le « Complément métapsychologie que à la doctrine du rêve ».

On voit bien ici, dès cette remarque par laquelle Freud fonde son Oedipe, en quoi va consister le malentendu entre psychanalystes et hellénistes. Ces derniers, en particulier Vernant et Vidal-Naquet, ont reproché à Freud et à ses supporters (notamment un Anzieu peut-être un peu imprudent, et Green) d’avoir interprété en fonction de leurs a priori doctrinaires un personnage de la Grèce antique qui ne peut être compris que dans le contexte de la culture de cette Grèce là. Sans doute… Mais l’Oedipe des psychanalystes est un autre personnage, qui, lui, ne peut être compris que dans le contexte de la dynamique psychique. Il s’agit bien d’un malentendu.

D’ailleurs, s’agit-il de quelque chose qu’il soit nécessaire de baptiser du nom de ce héros éponyme, Œdipe ? Ernest Jones, peut-être un peu piqué dans son orgueil britannique, avait soutenu que cela aurait bien pu s’appeler le « complexe de Hamlet ». Il s’agit bien en effet dans Hamlet de meurtre du père. Le père de Hamlet a été tué par son propre frère, Claudius, oncle de Hamlet. Hamlet ne peut plus penser à autre chose, car, soupçonne le psychanalyste, il s’épouvante devant la réalisation de son propre désir… Il rêve pour reprendre les termes de Freud, de punir ce meurtre en tuant Claudius, mais c’est un adolescent douteur qui s’effraie ; et voici un beau déplacement quant au but : son acte dérape, il tue un vieux un peu ridicule, Polonius. Mais il tient à sa vengeance et il adopte une voie détournée : pour que la vérité éclate aux yeux de tous, il provoque une réalisation théâtrale où des comédiens montrent, d’ailleurs à leur insu, comment Claudius a assassiné son frère, le père de Hamlet. Tous s’épouvantent devant cette « réalisation » du rêve, pour reprendre les termes de Freud ; entendre ici le terme « réalisation » au sens où je l’ai précisé il y a un instant : il s’agit de réalisation dans l’espace de l’imaginaire, du fantasme, dans l’espace intra-psychique, grâce à ce qui en est donné à percevoir dans l’espace scénique. Si nous en avions le loisir, je soulignerais que ceci est central dans la pratique du psychodrame psychanalytique, mais nous n’avons pas ce loisir. Revenons donc à Hamlet.

À la fin du drame de Shakespeare, Hamlet atteint son but, même s’il en meurt : Claudius est tué, la vengeance est accomplie… mais Gertrude, sa mère, meurt aussi. Or, pendant toute la tragédie, il n’a cessé de lui reprocher amèrement sa trahison, d’avoir été complice de Claudius, son amant, dans l’assassinat de son mari. Comment ne pas soupçonner que Hamlet nourrit sa haine de la déception de son propre désir, c’est-à-dire comment ne pas en soupçonner la tonalité incestueuse ?

Ainsi, Jones peut à bon droit dire qu’on aurait pu parler de « complexe de Hamlet » aussi bien que de « complexe d’Œdipe ». Remarquons cependant qu’ici tout le monde meurt : non seulement le père, mais aussi deux de ses substituts, Claudius le beau-père assassin (Hamlet est plusieurs fois sommé de l’appeler « père ») et Polonius, le père de sa fiancée Ophélie. Le père meurt ainsi trois fois, mais meurent aussi la mère, Gertrude, et le fils, Hamlet lui-même. Cela débouche sur la mort des trois protagonistes, le père, la mère, le fils… A cet égard le drame est plus parfait que chez Sophocle…

Car ce que Freud a longtemps appelé le « complexe paternel » met en jeu, d’emblée, trois personnages. Et si l’on cherche des références dans les mythologies, les traditions populaires, la littérature et le théâtre, on voit bien qu’abondent les histoires où chacun de ces trois protagonistes du drame peut être objet de désirs de meurtre et mourir de la main des deux autres.

La mythologie grecque est pleine de meurtres en famille, et le matricide et le filicide y sont tout autant présents que le parricide.

Voici, en résumé, la terrible histoire que met en scène Eschyle dans sa trilogie composant L’Orestie (Agamemnon, les Choéphores, les Euménides). Pélops avait deux fils, deux jumeaux, Atrée et Thyeste, qui s’entendaient fort mal. Un jour, Atrée commet un crime abominable : il tue les enfants de son frère et les lui sert à dîner, sans dire de quelle viande il s’agit… Cela commence donc par le meurtre des fils. Mais un autre fils de Thyeste, Egisthe, venge son père en tuant on oncle, Atrée ; plus tard, cet Egisthe, devenu l’amant de Clytemnestre et poussé par elle, tuera Agamemnon, le mari de Clytemnestre de retour de Troie. Cela déplaît beaucoup aux enfants d’Agamemnon, Electre et Oreste ; Oreste ? poussé par sa sœur, tue sa mère, Clytemnestre, et son amant Egisthe, comme le fera Hamlet vingt siècles plus tard. Il en sera puni par les Erynnies, des furies appelées par antiphrase « les Bienveillantes », puis pardonné par Apollon, instigateur premier du drame.

Freud n’a guère à ma connaissance envisagé le thème du matricide, même sous la forme de souhaits de mort dirigés contre la mère ; je n’en ai guère trouvé mention que dans la conférence de 1931 sur la sexualité féminine, dans le cas particulier de la fille, et encore s’agit-il alors d’une réaction de la fille aux souhaits de mort que sa mère dirigerait contre elle… Par contre, on sait à quel point la dramaturgie kleinienne est digne du drame des Atrides : aux aubes de la vie psychique, l’enfant et la mère sous la forme archaïque du sein ne cessent de s’attaquer, de se dévorer, de se détruire.

Quant au meurtre des fils, remarquons qu’il est de tous temps, et aujourd’hui encore d’une grande banalité : les guerres sont très généralement préparées et conduites par des gens d’âge et d’expérience qui envoient y mourir des jeunes gens. Faut-il rappeler que le christianisme est basé sur une histoire de fils sacrifié par son père ? Jésus et Œdipe sont tous deux inexorablement condamnés par leur père. Dans les deux cas le sacrifice est rédempteur. Cela fait partie du dogme dans le cas de Jésus ; mais c’est vrai aussi dans le cas d’Œdipe, car le but fixé par Apollon est atteint : l’assassin de Laios est puni, Thèbes est délivrée de la peste. On peut même prolonger le parallèle, car dans les deux cas la condition nécessaire pour que ce destin du fils se réalise, c’est qu’il soit innocent. Jésus, le divin agneau qui prend sur lui tous les péchés du monde, l’est de toute évidence, mais aussi Œdipe, qui ne devient coupable et n’est puni que lorsqu’il se découvre assassin de son père et fils incestueux.

Ce thème du meurtre du fils avait été remarquablement argumenté par Jacques Bril dans un ouvrage intitulé L’affaire Hildenbrandt, du nom d’une légende nordique relatant un combat où un fils tue son père.

III

La problématique que nous appelons œdipienne concerne donc d’emblée trois personnages, le père, la mère et l’enfant. Ainsi qu’il apparaît au panorama que je viens d’esquisser, leurs relations sont passionnées, en tous les sens du terme ; je rappelle que la passion, c’est le maximum de la flamme amoureuse, c’est une incandescence de l’activité psychique, mais c’est aussi l’extrême de la souffrance subie, de la passivité douloureuse. Sur toute l’échelle de la passivité-activité, c’est une affaire d’amour et de haine. Aimer, c’est souhaiter le rapprochement avec l’objet de la flamme, jusqu’à réaliser peut-être le rêve de la béatitude fusionnelle ; haïr, c’est souhaiter éloigner l’objet, et plus radicalement, le détruire. Cela se joue dans l’ordre de la psychosexualité, sachant la bisexualité de tout être humain.

Or deux sont de même sexe, mais pas le troisième, deux sont de la même génération, mais pas le troisième. Il en résulte que tout le drame peut être écrit dans une géométrie élémentaire, celle d’un triangle dont les trois sommets sont le père, la mère et l’enfant. Deux se rapprochent et mettent à distance le troisième considéré comme rival. Il y a trois cas de figure possibles :

1. l’enfant, un garçon, se rapproche de la mère, et le père est mis à distance, « tué » (mais ici entendre les guillemets autour de « tué ») : c’est l’Œdipe décrit par Freud dès 1897 et remarquablement illustré par le cas du petit Hans en 1909.

 2. ce garçon, dans un tout autre mouvement, se rapproche de son père, et c’est la mère qu’on éloigne comme inopportune : c’est l’Œdipe fâcheusement dit « négatif » ou « inversé » (termes assez mal choisis mais classiques), dont Freud découvre plus tard l’importance. Les oscillations de ces deux « versants » de l’Œdipe sont remarquablement décrites dans le texte sur l’Homme aux Loups (1918), en liaison avec le troisième cas de figure, celui où le père et la mère se rapprochent et excluent l’enfant.

3. Ce troisième cas de figure, c’est la « scène primitive » de leurs rapports sexuels, et plus précisément de celui qui a créé l’enfant.

Il pourrait sembler que j’édulcore en parlant ici de « rapprochement » et d’ « éloignement », en disant que le ou la rivale est « inopportun » ; mais c’est bien la réalité des relations intrafamiliales quotidiennes pour qui sait les voir. Cela n’exclut nullement, au contraire cela suppose, que la fantasmatique sous-jacente est beaucoup plus violente, qu’elle est bien dans la dimension de l’amour et de la haine, ainsi que Freud l’avait souligné en 1915 dans « Pulsions et destins des pulsions » ; on sait quels développements Melanie Klein devait donner à ce qu’apportait ce texte.

Si les conflits qui se développent de chaque côté de ce triangle peuvent devenir aussi vifs, c’est qu’il s’agit, fondamentalement, de désir et d’interdit.

Cette conflictualité est fondatrice du psychisme humain, et par là-même universelle : tout être humain est ainsi construit (à de rares exceptions près, de l’ordre de graves altérations pathologiques). On se souvient des objections autrefois formulées par certains anthropologues, comme Malinowsky : il existe des sociétés qui ne sont pas centrées comme la nôtre sur la cellule familiale restreinte à trois personnages ; il existe des sociétés où nos interdits sont inconnus, etc. Mais tout ceci est bien dépassé, parce qu’il n’existe certainement aucune société sans interdit, et parce que l’interdit des interdits, à en croire Claude Levi-Strauss, est l’interdit de l’inceste, c’est-à-dire, sous peine des pires châtiments, l’interdiction de relations sexuelles avec tel homme, telle femme, très précisément désignés. Il est relativement secondaire que la personne interdite soit le père, ou l’oncle, ou la sœur, ou quelqu’un qui a le même animal totémique que vous ; l’important, c’est que cette personne soit interdite, et que par là même la transgression soit possible, et tentante. Le désir et l’interdit sont complémentaires.

Ainsi, toujours, se construit le triangle fondateur. Deux choses sont sûres, partout, toujours. La première, c’est que l’enfant se sait né d’une femme que tout lui désigne comme sa mère. La seconde, c’est que la réalisation de certains désirs lui est interdite, et d’abord la réalisation des désirs sexuels avec cette femme là. Mais qui incarne et signifie l’interdit ? C’est très variable d’une société à l’autre, et assez secondaire ; l’important, c’est qu’existe ce troisième terme, qui après la symbiose originelle mère-enfant, va jouer comme séparateur et constituer un facteur essentiel d’individuation. C’est ce qui organise la construction du psychisme, avec le symbolisme qui en est le complément nécessaire et qui constitue certainement l’autre caractéristique fondamentale de l’homme (on pense ici aux travaux de Françoise Héritier). Lorsqu’on dit que « l’Œdipe est structurant », c’est cela qu’on exprime.

J’ai le sentiment de n’avoir en tout ceci qu’effleuré le problème. Car cet Œdipe que j’ai désigné comme incarnant notre mythe psychanalytique est un personnage bien difficile à préciser. Voici quelques unes des questions ouvertes.

– Qu’est-ce qui fonde l’universalité de l’Œdipe ? Freud a tenté de répondre par une fiction préhistorique qu’on trouve à la fin de Totem et Tabou (1912-1913) : en des temps très anciens, les humains étaient organisés en une « horde primitive » dominée par un grand mâle despotique qui monopolisait les femmes et en écartait les fils au prix de leur castration. Ceux-ci un jour se sont révoltés, ont tué le père et ont conquis l’accès aux femmes. Mais depuis la culpabilité de ce crime originel les poursuit. Transmis de génération en génération, le conflit du désir et de l’interdit dominé par cette culpabilité du meurtre du père renaît en chacun : c’est le complexe d’Œdipe… Cette fiction préhistorique ne peut guère être retenue ; il se pourrait cependant que, comme cela lui arrive assez souvent, Freud ait raisonné juste sur une figure fausse…

– Le développement de l’appareil psychique ne se borne pas, bien entendu, à l’émergence de la problématique oedipienne. Le schéma général auquel parviendra Freud décrira une succession de phases d’organisation caractérisées tout à la fois par le primat d’une zone érogène et par un certain mode de relations objectales : organisations orale, anale, phallique sous le primat du pénis, puis, après une période de latence, organisation génitale adulte. C’est lors de la phase phallique que le conflit oedipien atteint sa plus grande vivacité ; c’est alors que les désirs sexuels pour le parent de sexe opposé sont les plus vifs, et plus vive l’angoisse de castration, l’enfant redoutant la vengeance du parent rival. Ce schéma est très généralement accepté aujourd’hui ; il faut cependant rappeler l’ampleur des développements considérables qui ont concerné, d’une part les phases pré-œdipiennes, et d’autre part les modalités déviantes de structuration que sont les états limites, les psychoses de l’enfance, les organisations sur un mode pervers, etc.

– Tel est le schéma général du développement. Le complexe d’Œdipe disparaît-il pour autant ? Le texte que Freud intitule, précisément, « La disparition du complexe d’Œdipe » (1924) pourrait le laisser croire. Il y décrit la façon dont le complexe « disparaît » lorsque « le temps de sa dissolution est venu, tout comme tombent les dents de lait quand poussent les dents définitives ». On ne peut pas croire cependant que Freud renonce là à sa thèse majeure, selon laquelle le complexe d’Œdipe est l’ossature même du psychisme humain. Ce qui disparaît c’est, sous l’effet du refoulement, le conflit oedipien sous sa forme infantile aiguë, et non le mode d’organisation qui en résulte.

– Que se passe-t-il si l’enfant est une fille ? Freud était bien embarrassé par cette question. Il s’est d’abord borné à répondre que c’est la même chose que pour le garçon, mutatis mutandis… la question restant de savoir ce qu’il faut permuter. Il a ensuite tenté de meilleures réponses. Envie du pénis chez la fille, désir d’enfant comme équivalent de ce pénis absent, et désir que ce soit un don du père, problématique de la castration bien différente dans les deux sexes, car si le garçon redoute de perdre cet organe si précieux, c’est déjà fait pour la fille… changement d’objet plus complexe et plus difficile pour la fille… Etc. La question reste délicate ; même si des contributions notables ont été ici apportées par des psychanalystes femmes (Hélène Deutsch, Janine Chasseguet-Smirgel et bien d’autres), cette question, évidemment liée à ce que Freud désignait comme le « continent noir » de la féminité, reste ouverte.

– En tout ceci, j’ai choisi de développer et comparer trois figures d’Œdipe, celle des Grecs d’autrefois, celle de Sophocle, celle de Freud, et j’ai dans les trois cas parlé de « mythe ». S’agissant de l’Œdipe des psychanalystes, il serait plus classique de parler de « théorie ». Il s’agit en effet d’une construction théorique destinée à rendre intelligibles certains aspects du réel, en l’espèce ce que le patient exprime dans la situation analytique, et plus largement ce dont témoigne tout être humain. Mais il n’y a pas en fait tant d’écart entre le mythe et la théorie : l’un et l’autre se donnent comme des instruments de compréhension du monde, l’un et l’autre demandent qu’on leur fasse crédit. Il y a pourtant une grande différence : le mythe ne supporte pas en principe qu’on le mette en doute, alors que, tout au contraire, il n’est de théorie qui vaille qu’à être mise en doute. De plus, le mythe se construit au gré du désir, tandis qu’une théorie bien faite se construit en fonction de règles précises, même si elle a aussi besoin du désir pour éclore. Il y a là une question majeure d’épistémologie, que je me bornerai ici à signaler.

On pourrait allonger cette liste des problèmes à mettre en discussion… mais l’essentiel de la littérature analytique y passerait ! Je terminerai donc par cette profession de foi : il est de bon ton depuis quelque temps de dire qu’on rencontre de moins en moins d’organisations oedipiennes, et de plus en plus de « cas difficiles » qui relèvent d’autres modèles. Certes, le patient ordinaire a changé depuis quelques décennies. Je pense cependant que « notre » Œdipe reste un instrument majeur de la théorie et de la pratique analytiques, fût-ce pour apprécier ce qui n’est pas oedipien. Cela doit rester notre référence centrale, sans quoi notre pensée et notre pratique elles-mêmes risqueraient de flirter dangereusement avec leurs limites…

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 18 octobre 2012

D’Œdipe à Narcisse. Une perspective historique et psychopathologique

Conférence d’introduction à la psychanalyse du 13 décembre 2012 sous le titre L’organisation Œdipienne des états-limite, donnée à partir de l’article D’Œdipe à Narcisse. Une perspective historique et psychopathologique, publié dans la revue Confrontations psychiatriques, n° 49, pp. 45-61, 2010.

Depuis trois ou quatre décennies, de nombreux cliniciens signalent une augmentation des pathologies de type état-limite, dans toutes les formes et variantes d’acceptation de ce terme, au détriment des pathologies névrotiques classiques ou « traditionnelles ». « Il n’y a plus de névroses », s’entend-on dire assez souvent, par les collègues aussi bien d’exercice public que privé, et cette conviction semble être partagée par de nombreux psychanalystes. En deux mots, il y aurait, au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle, comme un déplacement de masse « d’Œdipe à Narcisse ».

Il n’y a pas de raisons de réfuter d’emblée une telle affirmation. Les pathologies mentales ne forment pas des entités aussi fixes ou immuables que celles du reste de la médecine ; elles ne s’appuient pas sur des modèles biologiques établissant des étiopathogénies aussi limpides que celles d’une infection microbienne ou d’une anémie. Du reste, les entités nosographiques des pathologies somatiques sont-elles, de leur côté, aussi immuables qu’elles apparaissent de prime abord ? N’y a-t-il pas de nouveaux regroupements, issus de données de la recherche (par exemple, on a vu progressivement disparaître la différence entre « démence sénile » et « démences préséniles », lorsque les lésions de type Alzheimer se sont avérées globalement identiques dans ces deux catégories). Et même, n’y a-t-il pas découverte de nouvelles pathologies – par exemple de nouveaux virus ? Les pathologies mentales – du moins, les pathologies non psychotiques – sont à l’évidence en rapport avec les grands mouvements et changements sociétaux, de la même façon que la maladie mentale est à l’évidence le fruit de la conjonction d’un être biologique et d’un être de relation (la conjonction même qui a fondé un champ scientifique spécifique, celui du psychisme humain). Pourquoi les névroses ne seraient-elles pas le fruit d’une certaine organisation familiale, dont le modèle appartient à une certaine époque de l’évolution du monde occidental, ou même s’inscrit à une certaine classe sociale, comme certains ont pu le penser ? Pourquoi n’assisterait-on à des « mutations » psychopathologiques, en rapport avec des bouleversements sociologiques ?

Toutefois, avant de s’aventurer sur ces terrains qui ne sont pas du domaine de compétence de la psychopathologie, il convient d’étudier d’autres raisons, davantage internes à l’évolution de la pensée psychiatrique et psychopathologique, qui détermineraient ce déplacement supposé « d’Œdipe à Narcisse ». Or, de telles raisons, il y en a ; il y en a toujours eu dans l’histoire des sciences, et ceci est d’autant plus valable pour la psychiatrie, qu’elle reste encore relativement « fluide », comme en témoignent les remaniements successifs, et toujours en cours, de ses systèmes nosographiques. De ces raisons, nous en examinerons trois : a) le changement du découpage nosographique, b) la modification du regard psychopathologique, c) l’effet épidémiologique, avant d’émettre en conclusion quelques prudentes hypothèses sur des changements sociologiques qui pourraient rendre compte de ce mouvement « d’Œdipe à Narcisse ».

Le changement du découpage nosographique : l’invention de la dépression

Par rapport à la psychiatrie de la fin du 19ème siècle, celle qui a établi la nosographie des névroses à peu près telle que nous la connaissons aujourd’hui, celle du 20ème est caractérisée par au moins un changement majeur : l’invention de la dépression. Le terme d’invention peut surprendre ; il est pourtant tout à fait approprié. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter deux traités majeurs de psychiatrie de la fin du 19ème siècle, appartenant aux deux langues principales qui construisent à l’époque la nosographie psychiatrique, l’allemand et le français. 

Le Manuel de psychiatrie clinique pour médecins praticiens et étudiants de Richard von Krafft-Ebing a connu plusieurs éditions depuis la première, en 1879. Sa 5ème édition est parue en français en 1897, sous le titre de Traité clinique de psychiatrie. La notion de « dépression » en tant qu’entité clinique, en donc en tant que chapitre, ne figure pas dans cet ouvrage volumineux de plusieurs centaines de pages. Le terme de dépression lui-même en est pratiquement absent ; il n’y apparaît que deux fois, toujours en rapport avec la mélancolie (qui, elle, occupe une place importante). Krafft-Ebing ne nie pas l’existence de « cas de maladie légère et passagère » dans la mélancolie. Mais il précise un point très important (p. 65), sur lequel nous reviendrons : « La dépression morbide et douloureuse est en elle-même sans objet. Dans les cas de maladie légère et passagère, elle garde ce caractère et on la considère aussi comme morbide. À mesure que sa maladie progresse et que son esprit s’obscurcit davantage, le malade cherche à motiver sa dépression morale et, comme il en voit la cause partout ailleurs (monde extérieur, rapports sociaux antérieurs, etc.) plutôt que dans une affection de son système nerveux central, il en arrive à s’expliquer par de fausses raisons son état d’esprit ».

Le Précis de psychiatrie d’Emmanuel Régis a connu plusieurs éditions depuis 1887. En feuilletant sa troisième édition (1906), on rencontre peu le terme de « dépression » ; ici non plus, on ne retrouve pas d’entité nosographique ou chapitre portant ce nom. En revanche, le terme fait partie des chapitres introductifs du volume, ceux de la séméiologie, et y figure comme le contraire de l’excitation. L’auteur prend soin d’ôter toute valeur nosographique à ces deux termes (p. 114) : « La question de savoir si l’excitation et la dépression doivent désigner simplement les modes d’expression extérieure des états psychopathiques émotifs ou comprendre en même temps ces derniers, c’est-à-dire embrasser à la fois l’action et la réaction, la cause et l’effet, ne saurait être douteuse pour nous. Nous ne pensons pas que ces termes doivent s’appliquer en bloc aux modifications psychiques et à leurs signes traducteurs ; ce serait leur donner une extension telle qu’ils engloberaient la symptomatologie à peu près entière de la maladie et deviendraient presque synonymes de manie et de mélancolie. Excitation et dépression doivent seulement exprimer, à notre sens, le type caractéristique des réactions émotives de la manie et de la mélancolie, en sous-entendant nécessairement l’état cénesthésique auquel elles se rattachent. »

Il est aisé de mesurer combien on est encore loin, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, de l’omniprésente « dépression » actuelle. En conjuguant les explications des deux auteurs, on comprend : premièrement, que le terme de dépression en tant que qualificatif d’un état clinique, d’une entité nosographique, est superflu, étant donné l’existence du terme de mélancolie ; deuxièmement, que ce dernier terme s’applique naturellement aux « dépressions sans objet », et que, si dépression avec objet il y a – si les événements de vie ou autres vicissitudes de l’existence conduisent à des affects ou réactions dépressives –, celles-ci ne font pas partie d’une nosographie ; troisièmement, que le terme de « mélancolie » désignant déjà ce dont il est question au plan nosographique, le terme de dépression pourrait exprimer ce qu’il signifie littéralement, à savoir un « abattement », un « affaissement », une « asthénie », manifestation générique « transnosographique », dont le sens est opposé de celui d’excitation. 

Or, il se trouve que c’est bien ainsi que Freud l’entend aussi. Les Études sur l’hystérie qu’il publie avec Joseph Breuer en 1895 décrivent de façon détaillée plusieurs cas cliniques, qui ne manquent ni de manifestations de tristesse et d’abattement, ni de pleurs et de désespoir. La clinique « dépressive » y est donc omniprésente, et pourtant un tel diagnostic ne semble même pas traverser l’esprit des auteurs : dans la mesure où les jeunes femmes qui y sont décrites ne sont à l’évidence pas mélancoliques, leurs manifestations dépressives ne sont rien d’autre que, comme le dirait Régis, « les modes d’expression extérieure des états psychopathiques émotifs », et ne posent aucune question de diagnostic différentiel avec celui d’hystérie, qui est argumenté par les deux auteurs.

À partir de quel moment la « dépression » cesse d’être une manifestation symptomatique de valeur générique pour devenir une entité nosographique à part entière, c’est-à-dire pour être « inventée » telle que nous la connaissons aujourd’hui ? Il est probable que deux moments marquent cette progressive évolution. Le premier est la définition par Kraepelin de la « folie maniaque-dépressive » ; le second est la monographie de Freud sur le deuil et la mélancolie.

Kraepelin n’est pas celui qui a identifié la maladie maniaco-dépressive ; d’autres auteurs avaient décrit, avant lui, cette folie « à double forme » ou « circulaire ». Sa spécificité est autre : en établissant, d’un côté un grand groupe de pathologies dont le prototype est la démence précoce et l’épicentre le trouble de la pensée, de l’autre côté un groupe de pathologies dont le prototype est la maladie maniaco-dépressive, il désigne l’épicentre de ce deuxième groupe, à savoir le trouble de l’humeur. Cette tendance ne fera que se confirmer par la suite, dans l’évolution des systèmes nosographiques, qui aboutiront finalement à une autonomisation des troubles thymiques par rapport, et aux pathologies névrotiques, et aux pathologies psychotiques. Cette autonomisation permettra pour la première fois à la dépression de se détacher de la mélancolie pour acquérir une place nosographique à part entière. Le terme utilisé par Kraepelin, « dépression » et non pas « mélancolie », est déjà évocateur. Mais Kraepelin formulera de façon encore plus explicite cette extension délibérée du champ de la psychopathologie des troubles thymiques. Dans le début du chapitre 11 du troisième volume de la huitième édition de son Traité (édition 1913), il précise bien qu’il range dans cette catégorie, d’une part la manie, la mélancolie et leur forme circulaire, d’autre part « certaines dispositions d’humeur plus ou moins accentuées, tantôt passagères, tantôt durables, qu’on peut regarder en un sens comme le premier degré de troubles plus graves et qui, d’un autre côté, se fondent sans limites tranchées avec l’ensemble des dispositions naturelles de l’individu » (p. 24). C’est parmi ces « dispositions d’humeur » aux limites mal définies que va se ranger cette nouvelle entité nosographique qu’est la « dépression », dans sa différence avec la classique mélancolie.

C’est pratiquement à la même époque, en 1915, que Freud rédige sa monographie sur Deuil et mélancolie. Certains ont pu considérer que, si Freud devait écrire aujourd’hui ce texte, il l’aurait sans doute intitulé : deuil, dépression et mélancolie. Rien n’est moins sûr : car, en fait, dans ce texte, le deuil est la dépression. Elle est cette dépression ordinaire, non mélancolique, ce trouble qui « se fond sans limites tranchées avec l’ensemble des dispositions naturelles de l’individu » (pour reprendre la formulation de Kraepelin), cet état de l’humeur qui, quelle que soit son intensité de souffrance, ne méritait pas encore, quelques années auparavant, une place nosographique à part entière, car – Krafft-Ebing l’énonce avec clarté – il n’était pas « sans objet ». On mesure alors le chemin parcouru. La psychiatrie du 19ème siècle demande aux nosographies d’homologuer seulement ces manifestations cliniques, dont l’absence d’objet identifiable range du côté de la pathologie et non pas du côté des aléas de la vie ; en vertu de quoi, les hystériques de Freud sont bien des hystériques, et non pas des « troubles de l’humeur ». Kraepelin étend le champ : toute manifestation qui s’écarte d’une normalité (qu’on devine chez lui sourcilleuse et restrictive) est pathologique, et du reste, la question de l’objet ne se pose pas : pour lui, toutes ces manifestations relèvent « d’un même processus pathologique » (l’argument même qui sera forgé, plusieurs décennies plus tard, à partir de l’expérience des effets des antidépresseurs). Freud fait le chemin inverse. Non pas qu’il s’intéresse particulièrement à la nosographie – bien qu’ayant contribué de façon décisive à celle des névroses. Mais il part d’une psychopathologie exclusivement basée sur le jeu des pulsions et des défenses contre elles, dans laquelle l’objet est « contingent », pour aboutir progressivement à l’idée que celui-ci peut jouer un rôle important, non seulement là où on l’attendait – dans le deuil, dans la dépression – mais aussi là où on ne l’attendait pas : dans la mélancolie. Et que, par conséquent, toute la psychopathologie pourrait potentiellement être reformulée à partir de le relation sujet – objet.

La modification du regard psychopathologique : la « découverte » de l’objet

On se retrouve donc, au cours de la première moitié du 20ème siècle, avec une clinique – celle des dépressions, dissociées du seul cas de figure de la mélancolie – qui se soutient d’un nouveau regard psychopathologique : celui qui inclut l’objet dans l’étude de la pathologie du sujet. Andrée Green, dans La folie privée (1990, p. 51) résume parfaitement cette nouvelle situation du regard clinique : « La logique […] des processus primaires était d’une certaine manière fondée sur un couple d’opposés constitué par le désir d’une part et l’interdit de l’autre. Quant à l’objet du désir, il ne semblait pas que le sujet se posait des questions décisives à son endroit : on peut supposer que si l’interdit pouvait être levé, rien ne s’opposait à une union heureuse avec lui. En somme, il n’était concevable que l’objet puisse ne pas aimer le sujet et a fortiori qu’il puisse le haïr. Dans cette optique, la logique des processus primaires est une logique d’espoir qui fait triompher le désir. Il en va tout autrement dans ce que nous avons appelé la logique du désespoir. Dans ce cas, ce n’est pas l’interdit qui est au premier plan, c’est l’objet. Si une union heureuse avec lui est vécue comme impossible, c’est, dans l’esprit du sujet, parce que lui ne peut se sentir aimé de l’objet, ou aimer l’objet ».

Cette modification du regard psychopathologique entraine deux conséquences majeures, et solidaires : d’une part, une expansion considérable des recherches portant sur les pathologies en rapport avec la relation sujet – objet, dont l’une des conséquences sera la constitution du champ des « troubles de la personnalité » ; d’autre part, une certaine désérotisation du regard clinique.

C’est à partir des années 1940 – 1950 que les travaux cliniques se multiplient sur les pathologies de la relation sujet – objet. La liste est longue, il n’est possible que de la parcourir à grands traits, en rappelant l’introduction de termes qui restent toujours très utilisés dans le quotidien de la clinique. Les articles de René Spitz de 1945-1946 proposent les notions d’ « hospitalisme », de « dépression anaclitique » et d’ « anaclitisme » pour rendre compte d’une pathologie d’allure dépressive, liée à la carence affective d’un « objet anaclitique » : l’enfant se trouve privé de l’étayage, de l’« appui contre » (anaclisis en grec) nécessaires à la constitution du moi et au développement de la personnalité (Spitz, 1968). Le travail de Germaine Guex sur La névrose d’abandon (1950) popularisera des termes comme l’ « abandonnisme » et la « personnalité abandonnique ». Dans les années 1950, Michael Balint (1968) développe ses idées sur le « défaut fondamental », une faille précoce dans la constitution de la personnalité, en rapport avec un environnement qui n’a pas su comprendre les besoins du bébé et s’y ajuster. À peu près à la même époque, Heinz Kohut commence ses travaux sur le traitement des « troubles de la personnalité narcissique » et développe sa conception du « soi » (self). Dans la même foulée se situent les recherches de Donald Winnicott, dont il est inutile de rappeler ici les travaux sur le « milieu facilitant », sur le « portage », sur l’ « espace transitionnel » comme expérience de l’entre-deux (entre le bébé et l’objet) qui étayera pas la suite l’autonomie et la créativité du sujet, et sur les manifestations cliniques de l’échec de ces développements : le « faux self » comme façade protectrice et hyperadaptée d’une vie relationnelle peu affective et authentique, protégeant le « vrai moi » des menaces d’effondrement et de l’ « agonie primitive » (Winnicott, 1974). Plusieurs auteurs contemporains (Otto Kernberg, André Green, René Roussillon…) prolongent, directement ou indirectement, ces travaux.

Or, du point de vue de notre propos ici, cette modification du regard clinique s’accompagne d’un développement considérable d’une psychopathologie, et d’une clinique, qui étaient encore plutôt marginales dans la psychiatrie du 19ème siècle : les troubles de la personnalité. En effet, peu d’auteurs avant Freud avaient étudié ce domaine. Freud l’a fait, comme on sait, à travers l’étude du développement pulsionnel et des traits de caractère qu’imprime sur la personnalité la défense contre la pulsion ; cette partie de sa théorie s’accompagne d’ailleurs d’une différenciation assez rigoureuse entre symptôme, manifestation d’un compromis entre forces antagonistes, et trait de caractère, formation réactionnelle ne comportant plus les qualités d’équilibre dynamique qui caractérisent le symptôme proprement dit. 

En passant par la relation sujet – objet et en étendant les hypothèses et les recherches sur les premières relations, donc sur la genèse de la personnalité (sujet, moi, soi, selon les terminologies), ce nouveau regard clinique introduit en psychopathologie, non plus des « entités cliniques » (des « maladies »), mais des « façons d’être » dans le monde et dans les rapports avec soi-même et avec autrui. Tel est d’ailleurs le paradoxe de cette modification du regard clinique. En mettant l’accent sur l’objet (et sur la relation moi – objet), cette nouvelle approche pourrait sembler privilégier l’actuel et le « traumatique » ; ce qui est d’ailleurs exact, comme on le verra par la suite. Mais en étendant sa recherche sur les premières relations moi – objet, tout en maintenant toujours l’accent sur l’importance de l’objet, elle étudie la façon dont l’objet a façonné le sujet ; de ce fait, on passe d’un « trouble du caractère » traduisant le travail de réaction face aux exigences pulsionnelles, à un « trouble de la personnalité » indiquant (et en un sens dénonçant) les errements et manquements de l’objet ayant la charge du sujet lors de ses premières années de formation psychique.

Quoi qu’il en soit, le déplacement du regard vers l’objet, et de l’objet vers la formation de la personnalité du sujet (et de l’influence de l’objet sur celle-ci), introduit imperceptiblement deux changements majeurs : d’une part, nous changeons d’échelle, d’autre part, nous changeons de paradigme thérapeutique. Nous changeons d’échelle, car sur une population donnée, à un moment donné, la maladie est l’exception, et la santé est la règle (un état dépressif, sauf accident, s’achemine vers sa résolution, même en l’absence de toute thérapeutique). Avec le concept de « personnalité pathologique », un nombre très important de sujets rejoint de facto le modèle médical de la maladie ; qui plus est, le référentiel naturel n’est plus en l’occurrence celui de la maladie en tant qu’épisode, mais celui de la maladie chronique. Mais nous changeons également de paradigme thérapeutique, car toute référence au retour à un état antérieur – socle plus ou moins idéal de tout traitement au sens médical du terme – s’avère ici inopérante : la « maladie », ici, n’est pas venue déséquilibrer et rompre l’existence ordinaire du sujet, elle est constitutive de cette existence. Nous reviendrons sur le point.

Enfin, l’autre conséquence de ces élaborations est une désérotisation du regard clinique. Cette évolution n’est pas sans rapports avec le passage du « symptôme » au « trait de personnalité ». Dans le cas des états dépressifs, ce point est particulièrement sensible ; il conditionne deux lectures de la « perte d’objet », dont la seconde se trouvera désormais privilégiée. Selon la première, la perte d’objet s’analyse comme un désir non réalisé ; elle est donc comprise comme une pulsion à la recherche d’un objet et (ou) d’une nouvelle orientation de ses buts ; elle se comprend aussi, naturellement, en termes de castration. Mais selon la seconde lecture, la « perte d’objet » apparaît surtout comme une menace pour du moi : menace qui n’est pas, certes, toujours celle d’une désagrégation ou d’une aspiration du moi par le néant, mais qui, même dans les problématiques névrotiques, va colorer la lecture que le clinicien fera du matériel selon la perspective du défaut, de la défaillance, du « manque à être » plus que du « manque à avoir » : il s’agit de constater ce qui, du fait de l’objet tel qu’il est ou qu’il a été, conduit le moi à une dégradation de sa cohésion, ou de sa solidité dans l’adversité, ou de son estime de soi. Une brève vignette clinique illustrera ici le propos. 

Une femme d’une trentaine d’années vient me voir pour demander une psychothérapie. Elle est mariée, elle exerce une profession présentée comme moyennement intéressante, elle a deux enfants en bas âge et sa vie de couple ne comporte pas de difficultés majeures. Elle se sent plutôt déprimée depuis quelques mois, elle ne souhaite pas prendre de médicaments comme son généraliste le lui a proposé, elle était déjà intéressée par l’analyse, elle se dit donc que c’est le moment d’y aller ; elle met le tout sur le compte de la séparation de ses parents, survenue trois ans auparavant, événement qui l’a surprise et « choquée », ayant toujours eu le sentiment qu’elle avait été élevée par un couple parental harmonieux. 

Le travail analytique se déroule de façon assez ordinaire, et au bout de quelques mois, un premier tableau général semble se dessiner. La patiente parle souvent de son métier, qu’elle n’aime pas beaucoup, et qu’elle a trouvé à la suite des études qui n’ont pas été très exaltantes, mais qu’elle a décidées après un baccalauréat pourtant obtenu avec mention. Elle parle aussi beaucoup de sa mère, pour laquelle la séparation s’avère plus difficile que prévu, ce qui est également une surprise, car la mère a toujours été une femme très séduisante et extravertie, pleine d’entrain et de vitalité, et généralement considérée capable de s’en sortir dans toute sorte de difficultés. Et puis elle dit qu’à l’âge de 18 ans elle aurait peut-être souhaité faire d’autres études, plus exigeantes intellectuellement et débouchant sur des métiers plus intéressants, mais que sa mère l’en avait dissuadée : il s’agissait d’études trop longues, trop difficiles… Peut-être sa mère pensait-elle qu’elle n’en avait pas les moyens intellectuels pour y parvenir ? Et d’ailleurs elle se demande bien comment sa mère pourrait-elle penser d’elle une chose pareille, puisqu’elle a toujours été une excellente élève. Et on assiste ainsi au déploiement, sur une série de séances, d’une problématique qui explore cette absence d’étayage de la part de la mère, d’une sorte de regret et de discrète récrimination face à une mère qui sans doute ne croyait pas tout à fait en elle (à sa fille), et qui, par son intervention, exprimait peut-être l’idée qu’elle ne la pensait pas capable d’être à la hauteur des ambitions qu’elle semblait avoir. 

Il me revient alors à l’esprit que, quelques mois auparavant, lorsqu’elle racontait comment ses parents se sont rencontrés et mariés, très jeunes tous les deux, et comment son père avait été ébloui par la beauté de la mère, réputée dans tout leur cercle familial et amical, la patiente avait ajouté de façon tout à fait incidente que, lorsqu’elle avait 18 ans, la famille et les amis du couple disaient qu’elle était très belle et que surtout elle avait exactement le genre de beauté qu’avait sa mère lorsqu’elle était jeune, donc à peu près à l’époque où elle a rencontré son futur mari. Autrement dit, qu’au moment du baccalauréat, elle avait tout de la beauté et de l’attractivité de sa propre mère, vingt cinq ans auparavant. Je lui rappelle alors cette phrase, ce qui entraîne aussitôt l’association suivante : « Mon père a été déçu que je ne fasse pas les études que je voulais faire à l’époque ». C’est dans les séances qui suivront qu’apparaîtra ce qui semble bien être le véritable point de départ du mouvement dépressif qui a conduit à la demande de psychothérapie. En effet, la patiente a toujours pensé que ses sentiments dépressifs étaient en rapport avec la séparation de ses parents, qui avait eu lieu, comme on l’a vu, trois ans auparavant ; mais c’est seulement depuis quelques mois qu’elle était déprimé ; or, c’est effectivement depuis quelques mois qu’elle avait appris que son père, après deux ans de séparation, fréquentait une nouvelle femme.

Il n’est pas nécessaire de développer davantage cette courte évocation clinique pour apprécier le mouvement qui est en jeu. Le sujet, venu consulter pour des sentiments dépressifs, se trouve à reprocher à sa mère de ne pas l’avoir soutenue dans une certaine direction de sa vie, de ses études, de ses propres objets narcissiques. On peut en rester là, on peut associer sur les raisons pour lesquelles cette mère ne semblait pas croire suffisamment en sa fille, et on peut aussi s’orienter, à partir de cette trace certes minime, vers une interrogation sur la nature de cette défaillance de l’objet primaire à soutenir le moi du sujet au moment de sa sortie d’adolescence et d’engagement dans la vie adulte. Néanmoins, le fait de proposer un lien avec un autre élément, également contenu dans le discours du sujet, mais néanmoins non présent dans sa conscience au moment où se déploie la problématique du soutien défaillant, permet d’ouvrir une association immédiate sur le troisième terme de la relation, et donc d’introduire la dimension de l’Œdipe, bien masquée jusqu’alors par celle de Narcisse. Pour dire quoi ? Pour dire que le père a été déçu. Et voilà comment ce qui peut apparaître à première vue comme une clinique de la déception narcissique et de la défaillance du premier objet se dévoile immédiatement comme une érotisation de ces études que la mère n’avait pas soutenues – ces études « qui auraient fait plaisir au père » – et montre toute la culpabilité œdipienne qui a conduit le sujet à y renoncer. 

On peut observer ici, en quelques associations et propos formulés en séance, le point de bascule entre une pathologie, une problématique, une série d’associations qui nous entraîne du côté « narcissique », vers une autre série d’associations qui nous conduit au cœur de la problématique œdipienne. Ce qui permet de voir dans l’échec (relatif) de la vie professionnelle de cette patiente, non pas une « honte » (qui, selon les cas, deviendra problématique dépressive interminable, ou rumination rancunière à l’égard de la mère), mais une punition (et même en l’occurrence une autopunition, au sens d’une autolimitation). Il s’agit bien de séduire le père, et donc il s’agit bien de l’angoisse devant l’idée que ceci est possible. C’est la raison pour laquelle il faut choisir des études qui ne sont pas tout à fait à la hauteur du sujet, ce qui lui permet d’apaiser l’angoisse au prix d’une « déception » du père (et d’elle-même). Ce qui lui permet aussi par ailleurs de dire que c’est à cause de la mère que ces études n’ont pas eu lieu, ce qui du reste est strictement vrai d’un certain point de vue, puisque c’est aussi pour ne pas entrer en concurrence avec elle que ce chemin a été évité. Il est possible que la clinique actuelle du « trouble de la personnalité » serve aussi à éliminer ce qui, dans la découverte freudienne, a été son élément le plus scandaleux, à savoir la sexualité : regarder du côté de Narcisse est aussi une façon d’éviter l’érotisme d’Œdipe. 

L’effet épidémiologique : l’élargissement du champ clinique et l’accueil de « nouvelles » pathologies

Au paragraphe précédent, on avait remarqué que le passage du modèle de la maladie à celui du « trouble de la personnalité » signifie un changement d’échelle : entrent dans le champ clinique des plaintes et des souffrances qu’on n’y rencontrait pas il y a encore quelques décennies, sans que l’on puisse se prononcer, en toute rigueur, sur la question de savoir si elles existaient déjà mais n’étaient pas considérées comme du ressort de la pathologie mentale, ou si elles sont réellement « nouvelles ».

Pourquoi ce formidable élargissement du champ clinique est-il en rapport avec le concept de pathologie de la personnalité ? La raison en est la suivante. Tant que l’on restait sur un modèle de « maladie », et donc de symptôme en tant que compromis entre un mouvement pulsionnel et sa réalisation, la question de l’objet restait « contingente ». Que l’accès à l’objet du désir soit interdit, inopportun ou irréel, la question restait toujours celle de la façon dont le sujet élabore ses mouvements pulsionnels et ses désirs, les réprime, les aménage ou les détourne vers des objectifs plus accessibles. Au fond, on n’était pas loin du modèle médical le plus classique : le problème était toujours celui de ces « forces intérieures » plus ou moins obscures ou inconnues qui poussent l’organisme vers la déstabilisation et la maladie, et que médecin et malade sont appelés à combattre, à maîtriser, à utiliser peut-être aussi à de fins plus appropriées. À l’opposé, le « trouble de la personnalité » ne met pas un mouvement pulsionnel face à son objet ; il met une personnalité, telle qu’elle est, face à tous les objets. 

L’élargissement du champ clinique qui en résulte est donc considérable. Il se fait en premier lieu dans le sens d’un énorme accroissement des pathologies réactionnelles et situationnelles. Une « personnalité pathologique » est telle dans la mesure où le commerce quotidien avec ses objets s’avère problématique, inopérant, insatisfaisant, source de déceptions et de frictions ; elle se caractérise précisément par le fait que les aléas de l’existence entraînent chez elle des réactions d’une ampleur émotionnelle et parfois autodestructrice qui déstabilisent le cours de son existence. C’est potentiellement tous les jours qu’elle est en nécessité potentielle de soins psychiatriques, ainsi définis. La pathologie est, pour ainsi dire, permanente, et le commerce ordinaire avec les objets peut à tout instant la réactiver. Pour utiliser un modèle médical – et avec bien sûr toutes les approximations d’une telle métaphore – on pourrait dire que l’on passe du modèle de l’infection à celui de la déficience immunitaire. Les psychiatres des urgences ont inventé un terme, les « criseurs chroniques », pour qualifier ces patients qu’on voit souvent aux unité d’accueil et de crise, et rarement aux consultations régulières et dans un travail psychothérapique suivi, où ils arrivent en catastrophe, souvent avec des menaces suicidaires, qui semblent dans un état de détresse absolue suite à tel événement blessant, mais dont ils sortent au bout de quelques heures ou deux-trois jours, pour recommencer quelques semaines ou mois plus tard.

Cette introduction du réactionnel et du situationnel dans la psychopathologie, consécutif à la prise en compte du « trouble de la personnalité », représente un phénomène relativement nouveau. On se souvient de la bataille qu’Esquirol avait dû livrer pour que le suicide sorte du domaine de la faute morale et entre dans celui de la médecine mentale. Un siècle et demi plus tard, il paraîtrait incongru, sinon scandaleux, qu’une tentative de suicide, une scarification, une atteinte quelconque de soi ne soient pas considérées comme du ressort de la psychiatrie. Un très grand nombre de manifestations psychiques est entré entretemps dans le domaine de la psychiatrie en utilisant la voie ouverte par le « trouble de la personnalité » : désormais la psychiatrie peut être appelée à traiter pratiquement tout « trouble du comportement » (violences et passages à l’acte divers, traités il y a encore pas si longtemps par les instances sociales ou judiciaires, voire par la famille, les voisins ou les amis), ainsi que toute manifestation émotionnelle et de « mal-être » face aux contrariétés et malheurs de la vie.

Plusieurs modifications, à plusieurs niveaux, sont perceptibles en rapport avec cet élargissement du champ clinique. La pratique psychiatrique s’est enrichie d’une dimension de « recours » pour les moments de défaillance, de détresse, de « traumatisme » individuel ou collectif. De nouvelles attitudes cliniques sont apparues : les notions d’accueil, de présence, d’accompagnement, de soutien, de réponse immédiate, sont incluses dans la terminologie des traitements psychiatriques et font l’objet de travaux et de recherches. Il est intéressant de remarquer que même l’acte le plus typiquement médical au sein de la thérapeutique psychiatrique, celui de la prescription, n’échappe pas à ces glissements : « ça ne va pas en ce moment, j’ai dû demander à mon médecin un traitement pour me soutenir », entend-on dire à propos d’une prescription d’antidépresseurs. Le cadre des traitements éclate : le dispositif naturel de la rencontre médecin–malade en psychiatrie – l’espace d’un bureau qui, à heure fixe, propose une parole libre et une écoute aussi attentive que bienveillante – se démultiplie en centres d’accueil et de crise, en consultations sans rendez-vous, en interventions en urgence, en rendez-vous téléphoniques ou même en numéros d’appel en cas de détresse. 

Les modifications sont également perceptibles au niveau du vocabulaire utilisé, y compris par les professionnels. Ainsi, un terme très générique, celui de « souffrance psychique », s’est remarquablement généralisé, soutenu par une autre tendance « lourde » des sociétés contemporaines : l’idée que souffrir est inacceptable en toutes circonstances. De ce fait les frontières entre « normal » et « pathologique », plus ou moins mal définies, mais néanmoins longtemps opérantes dans l’empirisme de la pratique médicale, ont tendance à s’estomper : quelle différence entre « stress » et angoisse, entre deuil et dépression, entre « être violent » et « aller mal », du moment qu’ils comportent tous une « souffrance », déclarée ou devinée ? Parallèlement, la nosographie suit ces évolutions et les enregistre : elle recueille la multiplicité des subjectivités qui s’adressent à elle, les catégorise, les soumet à un travail d’objectivation par le biais d’une critérologie, leur donne droit de cité dans l’univers réputé impartial de la science (et droit de remboursement dans l’univers réputé suspicieux du financement des soins).

Dans quelle mesure ces pathologies sont « nouvelles », et connotent un glissement progressif d’Œdipe à Narcisse ? E toute rigueur, nous n’en savons rien. Toutefois, si l’on veut en extraire quelques traits plus généraux qui les différencient des pathologies aussi bien névrotiques que psychotiques, deux éléments semblent déterminants.

Premièrement, il semble que, dans ces configurations, l’accès à un objet idéal (et idéalisé) devient l’enjeu majeur de la demande d’aide. Les formes de ces « maladies d’idéalité » (Chasseguet-Smirgel, 1975) sont multiples. Tantôt, la relation à cet objet idéal prend la forme d’une dépendance passive, qui parfois se concrétise dans les diverses formes d’addictions. Dans d’autres cas, l’idéalité de l’objet est exigée de façon tyrannique, dans un « amour sans pitié » (Winnicott), conduisant à des existences complexes, faites de déchirements et de retrouvailles, ou encore de répétitions sans fin dans les mêmes schémas relationnels. Ailleurs, l’objet est d’autant plus idéal qu’il est perdu, et ces configurations épousent la clinique de la dépressivité, du deuil impossible, de la dépression chronique. Dans d’autres cas encore, l’objet est déclaré vitalement indispensable pour l’intégrité du sujet, tant et si bien que l’éloignement, la rupture, ou même la moindre velléité d’autonomie de sa part entraîne l’effondrement du moi, ou encore des réactions de rage destructrice. 

Dans tous les cas, le psychiatre est appelé à incarner ce nouvel objet de l’exigence transférentielle, et il semble aussi difficile d’y échapper que de ramener la rencontre dans son cadre classique, sous peine de ruptures, de suicides, de passages à l’acte plus ou moins violents – ou plus simplement d’amers reproches. Mais, dans de nombreux cas, il semble tout aussi difficile de s’y conformer. En effet, quand bien même les professionnels en santé mentale adaptent leurs modalités de travail et organisent leur disponibilité pour répondre aux besoins ainsi exprimés, il n’est pas rare de constater que l’objet qu’ils parviennent à incarner est attaqué, mis à l’épreuve, provoqué jusqu’à ce qu’il réalise ce que le sujet redoute le plus, à savoir le rejet et l’abandon. 

Les raisons de cette séquence, trop fréquente pour ne pas être relevée, ne sont pas très claires. On peut les rechercher dans la désintrication pulsionnelle : un objet aussi idéal se constitue à l’écart de tout sentiment négatif et de haine, cette négativité finissant par être mise en œuvre dans le passage à l’acte, à défaut d’être intégrée dans une ambivalence ordinaire avec les sentiments positifs. Mais, plus généralement, il est possible que les sujets qui se constituent de tels objets supportent mal la dépendance qu’ils quêtent pourtant activement, tant et si bien qu’ils n’ont de cesse que de rechercher la rupture, tout en essayant de faire de sorte que celle-ci soit mise sur le compte de l’objet. Enfin, il ne faut pas sous-estimer une troisième raison de rupture : souvent ces sujets se sont organisés à partir d’un roman familial d’abandon, de rejet, de désamour, d’indifférence vécus dans l’enfance (que des faits de la réalité extérieure peuvent parfois corroborer) ; il n’est sans doute pas facile d’accepter que des objets aimants, disponibles, attentifs, existent « réellement », car avoir la preuve de leur existence ne fait de raviver les blessures du passé.

Le deuxième élément est la transformation de la castration en un enjeu essentiellement narcissique. Ceci n’est que partiellement une nouveauté. La castration a toujours été aussi un enjeu narcissique : la déception amoureuse, par exemple, ne nous prive pas seulement de l’objet de notre convoitise, elle représente également une atteinte de notre estime de soi et heurte notre idéal du moi. Si la castration semble ici menacer le moi, plus directement que ne le font d’ordinaire les inévitables déceptions de l’existence, ceci semble tenir à deux raisons. 

La première est que l’échec s’associe davantage à un sentiment de honte : le sujet n’a pas été « à la hauteur » de l’objet (personne, tâche, projet, ambition), il s’est avéré défaillant et indigne de lui ; d’où une clinique dépressive particulière, qui met en avant de douloureux sentiments de nullité, d’indignité, de médiocrité, sans être mélancolique au sens propre du terme. On comprend que cette clinique est en rapport avec le point précédent, celui de la nature de l’objet : c’est bien parce que l’objet est « idéal », que la non accession à lui renvoie le sujet davantage à sa propre infériorité, qu’à la simple douleur ou tristesse de la perte ou de la déception. Si maintenant on se pose la question de savoir quel autre sentiment aurait pu prévaloir ici, en lieu et place de la honte, force est de constater qu’il s’agirait de la culpabilité. De façon générale, l’échec dans les organisations névrotiques suscite un sentiment de culpabilité. Si celle-ci est rationnellement rapportée à tels ou tels faits et gestes (« Je n’ai pas fait ce qu’il fallait… Je n’aurais pas dû faire ceci ou cela »), il n’est pas très difficile de mettre en évidence le fait que ce qui nous a empêché de faire ce que l’on « aurait dû » pour réussir était précisément ce sentiment même de culpabilité. En d’autres termes, le sentiment de culpabilité pointe en direction opposée par rapport à sa rationalité première : il y a culpabilité, non pas à échouer, mais bien à réussir, et c’est cette culpabilité que l’échec est venu éviter. C’est cette dimension en deux temps, et à double sens, qui fait défaut dans la « honte » : elle est moins prise dans un système de contradiction, de conflit, et davantage inscrite dans un rapport entre le sujet et le sujet (entre le moi et son idéal).

La deuxième raison de cette transformation de la castration en un enjeu narcissique est plus « maligne » et, lorsqu’elle domine, conduit à des cliniques difficiles à manier. Le refus de l’objet, loin d’être considéré comme relevant de sa part d’inconnu (cette part qui n’est pas constitué des projections du sujet, mais ressortit aux particularités propres de l’objet), est au contraire ressenti comme une volonté délibérée de sa part de nuire, de faire mal, d’attaquer le sujet : il s’agit d’un objet volontairement « méchant », « méprisant » ou « indifférent ». Cette problématique n’est pas totalement nouvelle, on peut faire remonter ses origines aux travaux d’Abraham sur la mélancolie, en particulier sa monographie sur le peintre Segantini (Abraham, 1911). Comme Ulrike May (2001) l’a finement montré, l’idée d’une « mauvaise mère » – d’une relation primaire de haine mère-enfant – y apparaît pour la première fois comme indépendante de toute problématique de rivalité œdipienne. La mère est « mauvaise » en soi, non pas mauvaise parce que préférant le père, mais juste « mauvaise », indifférente ou cruelle face à un enfant qui n’occupe aucune place dans ses plans libidinaux.

On voit ici apparaître clairement ce que nous avions exposé au paragraphe précédent : la « découverte » de l’objet conduit à des « troubles de la personnalité » qui, eux, sont directement issus, dans leurs théorisations comme dans les discours des patients, d’hypothèses sur ce que le premier objet aurait fait, ou n’aurait pas fait, durant la période où il avait la charge d’accompagner la naissance psychique du sujet. Dès lors, la castration devient enjeu narcissique : le refus de l’objet n’est pas un manque à gagner en plaisir, mais attaque la constitution même du moi, à savoir ses assises narcissiques, en tant que répétition d’un manquement antérieur. Mais un autre élément semble également jouer un rôle décisif dans cette configuration ; il parcourt en filigrane une grande partie de ces nouvelles situations cliniques, et semble se résumer comme suit : le drame se déroule entre un sujet et un objet, excluant tout tiers de leur commune aventure.

Conclusion

Si les éléments que nous venons de dégager correspondent à de véritables mutations psychopathologiques, ce qui n’est pas impossible malgré le repérage d’autres facteurs (changements dans les découpages nosographiques, modifications du regard clinique, effets épidémiologiques), il est tentant d’essayer de les mettre en parallèle avec certaines grandes caractéristiques des sociétés occidentales postmodernes, telles qu’elles sont vues, non pas par un sociologue, mais par un psychopathologue. De ce point de vue particulier, certains changements apparaissent plus pertinents que d’autres, parce que davantage en lien possible avec les éventuelles mutations psychopathologiques. 

Il est évident que nos sociétés contemporaines posent un problème de fiabilité de l’objet. On sait que ce terme est de Winnicott, et se rapporte à la relation première mère-enfant. Toutefois, dans les sociétés actuelles, il est possible de formuler une question plus générale par rapport à la fiabilité de l’objet. Il y a bien entendu, ceci a souvent été dit, les changements dans la façon d’élever les enfants. Les femmes dans nos sociétés ne sont plus les préposées exclusives au service de la maternité, et d’autres dispositifs (crèches, écoles nourrisses, écoles maternelles…) ont pris largement le relais de ces tâches, permettant à la femme, pour la première fois sans doute dans l’histoire, d’occuper une place de citoyen à part entière. À quoi s’ajoutent des modifications significatives dans la structure familiale : la multiplication des divorces, des familles monoparentales, ou des familles recomposées, pose également, de son côté, de délicats problèmes de traitement des séparations plus ou moins précoces et de l’alternance des investissements et des désinvestissements. 

Mais, de façon plus générale encore, une question de « fiabilité de l’objet » se pose de façon globale dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui : on est beaucoup moins certain qu’autrefois de passer toute sa vie au même endroit, d’exercer le même métier, de travailler pour le même employeur, et ces changements (de lieux, de temporalités, de trajectoires…) influent bien sûr aussi sur la durée et la solidité des liens familiaux et amicaux, sur ce « périmètre libidinal » qui accompagne d’ordinaire notre vie ; d’où aussi, entre autres, un certain délitement des liens de solidarité, qui malmène encore la fiabilité de l’objet. Il y a un climat d’ « insécurité sociale », qui pose la question de la fiabilité de nos investissements (de leur qualité, de leur durée, de leur solidité) et conduit à faire d’une certaine idée de l’indépendance et de l’autonomie une véritable « valeur ». Or, on peut se demander quelle est la part défensive de cette idéologie de l’indépendance, c’est-à-dire dans quelle mesure cette « valeur » ne tente-t-elle pas de donner, comme par formation réactionnelle, une dimension exclusivement positive à une situation qui de toute façon est telle qu’elle est, de la crèche à la maison de retraite ; on ne peut pas la changer, et elle nous est plus ou moins imposée. 

Dans ces conditions, la psychiatrie a trop souvent le sentiment d’être le refuge des « incapables à l’autonomie », des « handicapés de l’indépendance » – de cette partie de la population qui, outre sa souffrance propre, porte aussi de façon caricaturale le message muet d’une société qui, bien que sans doute fière de son autonomie et de son libre-arbitre, pense peut-être aussi qu’il n’est pas pour autant interdit ou honteux d’aspirer à un « prendre soin de l’autre » qui semble faire défaut.

Enfin, cette question débouche sur une autre : celle d’un certain affaiblissement de la référence à un tiers dans les rapports des sujets à leurs objets. Ici encore, les transformations familiales sont l’exemple le plus évident et immédiat : familles monoparentales, amenuisement du rôle traditionnel du père. Mais il y a aussi une plus grande tolérance, une plus grande difficulté à interdire, et cette évolution, qu’elle soit jugée souhaitable ou pas, diminue le poids relatif des instances relatives à la « punition », ce qui sans doute augmente d’autant le face-à-face du sujet avec soi-même : à savoir, l’importance de la honte par rapport à la culpabilité, tendance qui est encore renforcée par un discours plus général de la responsabilité individuelle. Et puis, nos sociétés sont devenues moins homogènes, leur référentiel commun (ce tiers généralisé) est sans doute plus réduit qu’il y a quelques décennies ; cette évolution s’accompagne du développement de groupes ou de communautés revendiquant chacun son référentiel propre, et son respect par les autres, cultivant de ce fait leur propre « narcissisme » en désidentification avec celui, collectif, de l’ensemble du corps social ; ainsi, la problématique narcissique s’enrichit désormais d’une quête identitaire, qui rencontre naturellement et renforce les questions d’appartenance que lèguent à leurs enfants les familles compliquées d’aujourd’hui. 

Ainsi, il est sans doute possible de supposer, en définitive, qu’il y a un certain mouvement « d’Œdipe à Narcisse ». Mais à la condition de ne pas oublier que la sexualité psychique est toujours présente, consubstantielle de la notion même de vie, et qu’il faut sans doute plus qu’une société en période de bouleversements pour qu’elle cesse de déterminer la vie des humains.

Bibliographie

Abraham K (1911) Giovanni Segantini. Essai psychanalytique. Œuvres Complètes I : 161-211. Paris, Payot, 1965.
Balint (1968) Le défaut fondamental : aspects thérapeutiques de la régression. Paris, Payot, 1971.
Chasseguet-Smirgel J (1975) L’idéal du moi. Essai psychanalytique sur la « maladie d’idéalité ». Paris, Editions Tchou.
Freud S (1915) Deuil et mélancolie. Œuvres Complètes de Freud. Psychanalyse XIII : 259-278. Paris, Presses Universitaires de France, 1988.
Freud S, Breuer J (1895) Études sur l’hystérie. Paris, Presses Universitaires de France, 1956.
Green A (1990) La folie privée. Paris, Éd. Gallimard.
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May U (2001) Abraham’s discovery of the « bad mother » : a contribution to the history of the theory of dépression. International J of Psychoanalysis 82 (2) : 283-305.
Régis E (1906) Précis de psychiatrie. Paris, Éd. Doin.
Spitz R (1965) De la naissance à la parole. Paris, Presses Universitaires de France, 1968.
Winnicott DW (1974) La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques. Paris, Gallimard, 2000.

Visages de femmes, visages de mères au singulier pluriel

One day there’ll be a place for us
A place called home
PJ Harvey

Je vous propose de nous intéresser aux femmes et aux mères en exil, sans oublier ni les femmes, ni les mères. Nous allons ensemble chercher à percevoir et à comprendre les vacillements des êtres en situation transculturelle et à leur rencontre avec des professionnels qui s’occupent eux et qui veulent le faire le mieux possible.

Migrer fait vaciller les êtres et les choses qui voyagent. Ce vacillement touche les corps et les esprits de ceux qui prennent ce risque, humain, si humain, celui de la séparation. Parmi ces migrants, il est important de s’occuper des femmes, de se soucier d’elles, de les regarder et d’apprendre d’elles très souvent. S’intéresser ensuite à la parentalité telle qu’elle émerge dans ce pays d’accueil pas toujours hospitalier, parentalité au sens des psychanalystes, des psychologues, des psychiatres mais aussi des philosophes , des enseignants, des éducateurs, des politiques aussi, tel est le défi du vingt-et-unième siècle que nous poursuivons avec toute notre équipe d’Avicenne puis de Cochin depuis plus de trente ans. Pourtant, parents, dit-on, c’est le plus vieux métier du monde, le plus universel, le plus complexe sans doute, peut-être même le plus impossible mais aussi le plus multiple . L’important serait-on tentés de dire, c’est de trouver sa propre manière d’être parent, de transmettre le lien, la tendresse, la protection de soi et des autres, la vie. La parentalité, mot étrange, que nous avons forgé dans différentes langues ces dernières années à partir du mot anglais, nous en avons fait un néologisme en français mais aussi en espagnol, en italien et sans doute dans d’autres langues aussi. Comme si nous avons pris conscience récemment, somme toute, que nous avions entre les mains un joyau précieux, que tous les parents du monde l’avaient. Nous constatons aussi que certains d’entre eux trop vulnérables ou mis dans des situations difficiles voire parfois inhumaines, sont tellement occupés à mettre en œuvre des stratégies de survie dans tous les sens du terme, survie psychique ou survie matérielle, qu’ils sont soit en difficulté pour transmettre, soit dans l’impossibilité de transmettre autre chose que la précarité du monde et ses complexités. C’est pourquoi il importe d’étudier les situations de migrations qui entraînent pour les parents des transformations et parfois des ruptures qui rendent plus complexes l’établissement d’une relation parents-bébés si on ne prend pas en compte cette variable « migration ». Or, les migrations font maintenant partie de toutes les sociétés modernes, multiples et métissées, elles doivent donc faire l’objet de notre souci clinique. D’autant qu’à partir du moment où on prend en compte cette variable, on transforme le risque en potentialités créatrices tant pour les enfants et leurs familles que pour les soignants comme nous allons le montrer à partir de l’expérience française d’accueil et de soins des bébés. Mieux comprendre, mieux soigner, mieux accueillir les migrants et leurs enfants en Europe, tel est l’enjeu d’une prévention et d’une clinique précoce engagée dans la société telle qu’elle est.

Les ingrédients de la parentalité en transculturel

On ne naît pas parents, on le devient… La parentalité cela se fabrique avec des ingrédients complexes. Certains sont collectifs, ils appartiennent à la société toute entière, changent avec le temps, ceux-là sont historiques, juridiques, sociaux et culturels. D’autres sont plus intimes, privés, conscients ou inconscients, ils appartiennent à chacun des deux parents en tant que personne et en tant que futur parent, au couple, à la propre histoire familiale du père et de la mère. Ici se joue ce qui est transmis et ce que l’on cache, les traumas infantiles et la manière dont chacun les a colmatés. Et puis, il est une autre série de facteurs qui appartiennent à l’enfant lui-même qui transforme ses géniteurs en parents. Certains bébés sont plus doués que d’autres, certains naissent dans des conditions qui leur facilitent cette tâche, d’autres par leurs conditions de naissance (prématurité, souffrance néonatale, handicap physique ou psychique…) doivent vaincre bien des obstacles et déployer des stratégies multiples et souvent coûteuses pour entrer en relation avec l’adulte sidéré. Le bébé, on le sait depuis les travaux de Cramer, Lebovici, Stern et bien d’autres, est un partenaire actif de l’interaction parents-enfants et par-là même de la construction de la parentalité. Il contribue à l’émergence du maternel et du paternel dans les adultes qui l’entourent, le portent, le nourrissent, lui procurent du plaisir dans un échange d’actes et d’affects qui caractérise les tous premiers moments de la vie de l’enfant.

Il y a mille et une façons d’être père et d’être mère comme le montrent les travaux nombreux des sociologues et des anthropologues.. Toute la difficulté réside donc dans le fait de laisser de la place pour qu’émergent ces potentialités et que nous nous abstenions de tout jugement sur « la meilleure façon d’être père ou d’être mère ». Mais c’est un travail ardu, car la tendance naturelle de tout professionnel est de penser qu’il sait mieux que les parents comment être avec l’enfant, quels sont ses besoins, ses attentes… Notre rôle devient alors non pas de dire comment il faut être, ou même comment il faut faire, mais de permettre que les capacités émergent chez les parents et que nous les soutenions. Des éléments sociaux et culturels participent donc à la fabrication de la fonction parentale. Les éléments culturels ont une fonction préventive en permettant d’anticiper le comment devenir parent et si besoin, de donner un sens aux avatars quotidiens de la relation parents-enfant, de prévenir l’installation d’une souffrance.

Il y a des ingrédients culturels et l’effet des migrations sur les parents en tant qu’être voire en tant que parent. Ce battement d’aile migratoire qui fait bouger bien des lignes. Dans une note de l’auteur dramaturge Pedro Kadivar sur sa Tétralogie de la migration écrite pour le théâtre de 2006 à 2010 et que j’ai lu sur le site de la Maison des auteurs des francophonies du Limousin, j’ai trouvé la définition suivante de la migration, belle et tragique : « J’entends le mot migration au sens d’un mouvement intérieur inattendu, un vacillement, une interruption, un saut, bref une altération dans le cours des pensées et des sentiments, dans la perception individuelle des choses, à la suite d’un déplacement géographique, d’une rencontre, d’une confrontation, provoquée donc par un mouvement extérieur ».

Les éléments culturels se mêlent et s’imbriquent avec les éléments individuels et familiaux de manière profonde et précoce et avec l’effet de ce mouvement extérieur qu’est la migration au sens de Kadivar mais qui implique tant de mouvements intérieurs. Même lorsqu’on croyait l’avoir oubliée, la grossesse, par son caractère initiatique, nous remet en mémoire nos appartenances mythiques, culturelles, fantasmatiques. Comment nous protéger en exil ? Comment avoir de beaux enfants ? Là, il ne faut pas annoncer sa grossesse, ailleurs, il faut éviter de manger certains poissons ou des tubercules qui ramollissent à la cuisson. Ailleurs encore, il ne faut pas que le mari mange certains types de viande pendant que sa femme est enceinte… Plus loin, il faut garder ses rêves, les interpréter et respecter les demandes qui sont faites dans le rêve car c’est l’enfant qui parle… Ces éléments de l’ordre du privé dans l’exil (ils ne sont pas partagés par la société) vont parfois s’opposer aux logiques extérieures médicales, psychologiques, sociales et culturelles. Puis vient le moment de l’accouchement, moment technique et public – on accouche à l’hôpital sans les siens. Là encore, il y a mille et une façons d’accoucher, d’accueillir l’enfant, de lui présenter le monde puis de penser son altérité, parfois même sa souffrance. Tous ces « petits riens » réactivés en situation de crise, ravivent des représentations parfois dormantes ou que l’on croyait dépassées.

Au nom d’une universalité vide et d’une éthique réductionniste, nous n’intégrons pas ces logiques complexes, qu’elles soient sociales ou culturelles dans nos dispositifs de prévention de soins et dans nos théorisations. Nous nous interrogeons rarement sur la dimension culturelle de la parentalité mais surtout, nous ne considérons pas que ces manières de penser et de faire sont utiles pour établir une alliance, comprendre, prévenir, soigner. Nous estimons sans doute que la technique est nue, sans impact culturel et qu’il suffit d’appliquer un protocole pour que l’acte soit correctement accompli.

Pourtant, et plusieurs expériences cliniques le montrent en particulier le travail que nous avons publié sous le titre « Maternités en exil » , ces représentations partagées sont d’une efficacité certaine. D’un point de vue théorique, elles renouvellent nos manières de penser, nous obligent à nous décentrer, à complexifier nos modèles et à nous départir de nos jugements hâtifs. Penser cette altérité, c’est permettre à ces femmes de vivre les étapes de la grossesse et de la parentalité de manière non traumatique et de se familiariser avec d’autres pensées, d’autres techniques… Car la migration entraîne avec elle cette nécessité du changement. Ignorer cette altérité, c’est non seulement se priver de l’aspect créatif de la rencontre, c’est aussi prendre le risque que ces femmes ne s’inscrivent pas dans nos systèmes de prévention et de soins, c’est aussi les contraindre à une solitude de pensée et de vie – pour penser, nous avons besoin de co-construire ensemble, d’échanger, de confronter nos perceptions à celles de l’autre. Si cela n’est pas possible, la pensée ne s’appuie alors que sur elle-même et ses propres ressentis. Cette non-confrontation peut aussi conduire à une rigidification, à un repli psychique et identitaire. C’est l’échange avec l’autre qui me modifie.

Transparence psychique/transparence culturelle

On le sait, en dehors de ces dimensions sociales et culturelles, cette fonction maternelle et paternelle peuvent être touchées par les avatars du fonctionnement psychique individuel, par des souffrances anciennes mais non apaisées qui réapparaissent de manière souvent brutale au moment de la mise en œuvre de sa propre lignée : toutes les formes de dépressions du post-partum, voire de psychoses, qui conduisent au non-sens et à l’errance. La vulnérabilité des mères, de toutes les mères, à cette période est bien connue maintenant et théorisée en particulier à partir du concept de transparence psychique – par transparence, on entend le fait qu’en période périnatale le fonctionnement psychique de la mère est plus lisible, plus facile à percevoir que d’habitude. En effet, les modifications de la grossesse font que nos désirs, nos conflits, nos mouvements s’expriment plus facilement et de manière plus explicite. Par ailleurs, nous revivons les conflits infantiles qui sont réactivés en particulier les résurgences œdipiennes. Ensuite, le fonctionnement s’opacifie de nouveau. Cette transparence psychique est moins reconnue pour les pères qui pourtant traversent eux aussi des turbulences multiples liées aux reviviscences de leurs propres conflits, à la remise en jeu de leur propre position de fils et au passage de fils à père. Ils les revivent et les expriment plus directement qu’habituellement. La période périnatale autorise une régression et une expression qui lui sont propres.

L’exil ne fait que potentialiser cette transparence psychique qui s’exprime chez les deux parents, de façon différente au niveau psychique et culturel. Au niveau psychique, par la reviviscence des conflits et l’expression des émotions. Au niveau culturel, par le même processus mais appliqué cette fois aux représentations culturelles, aux manières de faire et de dire propres à chaque culture. Tous ces éléments culturels que nous pensions appartenir à la génération qui précède, se réactivent, deviennent tout d’un coup importants et précieux ; ils redeviennent vivants pour nous. Il convient donc de proposer ici l’image de transparence culturelle pour penser et se figurer ce que traversent les parents. Le rapport avec la culture de leurs parents se trouve modifié et par-là même avec leurs propres parents.

Pour une prévention précoce des avatars de la parentalité

Dans cette réalité où différents niveaux interagissent entre eux, la dimension psychologique a une place spécifique en termes de prévention et de soins. La prévention, en effet, commence dès la grossesse, il faut aider les mères en difficulté à penser leur bébé à naître, à l’investir, à l’accueillir malgré la solitude dans laquelle elles vivent, solitude sociale mais plus encore existentielle. La culture partagée permet d’anticiper ce qui va se passer, de le penser, de se protéger. Elle sert de support pour construire une place à l’enfant à venir. Les avatars de cette construction du lien parents-enfant trouvent dans l’expérience du groupe social des noyaux de sens qui, dans la migration, sont beaucoup plus difficiles à appréhender. Les seuls points fixes sont alors le corps et le psychisme individuel, tout le reste devient mouvant et précaire. Pour les autres, les femmes autochtones en rupture sociale, tout aussi isolées, elles se retrouvent, elles aussi, seules pour faire tout le travail d’humanisation du bébé, propre à toute naissance – l’enfant est un étranger qu’il faut apprendre à connaître et à reconnaître.

Lors de la période périnatale, les ajustements sont nécessaires entre la mère et le bébé mais aussi entre le mari et la femme. Les dysfonctionnements sont possibles, parfois inévitables, mais souvent transitoires si on intervient suffisamment tôt. Pour cela, il faut les déceler sous des traductions somatiques ou fonctionnelles, des demandes parfois difficiles à formuler car on ne sait pas à qui les adresser et comment on doit le faire. Il faut donc apprendre à reconnaître le désarroi et le doute des mères migrantes à travers des petites choses (plaintes somatiques, plaintes par rapport au bébé, demandes d’aide sociale…). Il faut surtout leur permettre de le dire dans leur langue quand c’est nécessaire, par l’intermédiaire d’autres femmes de la communauté.

La prévention précoce se situe dès le début de la vie dans les centres de Protection Maternelle et Infantile (PMI), les services de maternité et de pédiatrie, dans les lieux d’accueil des tout-petits, dans les cabinets des médecins de famille, dans les lieux de neuropsychiatrie infantile… Cette prévention en période périnatale est essentielle car cette période est cruciale pour le développement du bébé, c’est aussi, à ce moment-là, que se construit la place de l’enfant dans la famille.

Prévention certes, mais soins aussi. Les difficultés quotidiennes avec les familles migrantes, ou les familles socialement défavorisées, et leurs enfants nous contraignent à modifier notre technique de soins psychologiques et notre théorie pour les adapter à ces nouvelles situations cliniques de plus en plus complexes – nos manières de faire, mais aussi nos modes de pensée . Il s’agit alors de modifier son propre cadre pour accueillir de manière adaptée ces enfants et leurs parents ou de passer le relais à une consultation spécialisée, s’il y a lieu, dans le cadre d’un réseau qui permet des liens et des allers-retours entre des lieux de prévention et de soins dans une complémentarité nécessaire.

L’objectif est de permettre à ce parent de passer du dedans à ce dehors qui lui fait peur et d’être, selon la belle métaphore de Michel Serres, « le tisserand qui travaille à recoudre localement deux mondes séparés […] par un arrêt subit, la césure métastrophique accumulant les morts et les naufrages : la catastrophe » Ainsi, cet ouvrier tisserand « entrelace, tord, assemble, passe dessus, dessous et renoue, le rationnel et l’irrationnel, le dicible et l’indicible, la communication et l’incommunicable » (Ibid). Nous sommes là au cœur du mandat transgénérationnel défini par Serge Lebovici et dont on voit dans ce livre les déterminants anthropologiques et transculturels.

L’arbre de vie et le parcours de vie

« Chacun d’entre nous est porteur d’un mandat transgénérationnel : on peut dire que notre “arbre de vie” plonge ses racines dans la terre arrosée du sang qu’ont laissé s’écouler les blessures provoquées par les conflits infantiles de nos parents. Cependant, ces racines peuvent laisser l’arbre de vie s’épanouir lorsqu’elles ne sont pas enfouies dans les profondeurs de la terre et donc inaccessibles. En général et c’est heureux, la filiation, marquée par des conflits névrotiques, n’interdit pas les processus d’affiliation culturelle ». L’arbre de vie de l’enfant, c’est-à-dire le mandat qui lui est attribué dans la transmission transgénérationnelle fait donc entrer dans sa vie psychique la génération des grands-parents par l’intermédiaire des conflits infantiles de ses parents qu’ils soient préconscients ou refoulés. Des conflits plus actuels, et en particulier des traumas, peuvent aussi s’inscrire dans cet arbre de vie, événements qui parfois bien sûr redonnent un sens dans l’après-coup à des conflits ou des moments traumatiques infantiles. C’est le cas des traumas migratoires par exemple. Quand le poids de la transmission est trop lourd et sa traduction trop directe, la filiation se transforme pour l’enfant, en une « pathologie du destin ». Il y a alors « des fantômes dans la chambre d’enfants ». Ce sont des visiteurs qui surgissent du passé oublié des parents et qui ne sont pas « invités au baptême ». Dans des circonstances favorables, les fantômes sont chassés de la chambre d’enfants et regagnent leurs demeures souterraines. Mais, dans certains cas défavorables, ces représentations du passé dans le présent envahissent les lieux et s’y installent, affectant gravement la relation de la mère et du nourrisson. C’est là que se situe l’enjeu thérapeutique, créer, co-créer avec la mère et son entourage à partir de l’enfant partenaire actif de l’interaction, les conditions nécessaires pour identifier ces fantômes, plus que les chasser en réalité, négocier avec eux, en quelque sorte, les humaniser. Encore et toujours fabriquer de l’humain à partir des matériaux anthropologiques et ceux du voyage. A partir du berceau initial et du chemin parcouru, c’est ce parcours là que nous avons voulu retracer ce soir dans sa dimension collective et intime, consciente et inconsciente.

Sur le plan préventif comme sur le plan des soins, nous voudrions permettre aux femmes puis, le cas échéant, aux mères, de pouvoir prendre ce qu’elles ont besoin pour elles-mêmes et pour leurs bébés, quels que soient les avatars et les difficultés qu’elles traversent. La clinique transculturelle cherche à le faire de belle manière pour toutes les femmes et toutes les mères d’où qu’elles viennent.

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 23 mai 2012

 

Marie-Rose Moro est psychanalyste (IPA, SPP) professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université de Paris Descartes (France). Cheffe de service à l’hôpital Cochin (Maison de Solenn-Maison des adolescents) et Consultante à Avicenne (service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, Bobigny. Directrice de la revue transculturelle L’autre. www.clinique-transculturelle.org et www.marierosemoro.fr Ecrivaine. Sur ce sujet on pourra lire : Aimer ses enfants ici et ailleurs, chez O Jacob paru en 2008.

Bibliographie

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Bydlowski M. « La transparence psychique de la grossesse ». Études freudiennes 1991 ; (32) : 2-9.
Devereux G. L’image de l’enfant dans deux tribus: Mohave et Sedang. Revue de Neuropsychiatrie infantile et d’hygiène mentale de l’enfant 1968 ; (4) : 25-35.
Fraiberg, S. Fantômes dans la chambre d’enfants. Paris : P.U.F. ; 1999.
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2011-2012 : Visages de mères

2012-2013 : Les enjeux de l’Œdipe