Société Psychanalytique de Paris

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Vassilis Kapsambelis (dir.) | Manuel de psychiatrie clinique et psychopathologique de l’adulte

Présentation de l’éditeur :

Dans quelle mesure la psychiatrie est-elle au carrefour du biologique, du psychique et du social ? En quoi les neurosciences, la psychanalyse mais aussi la phénoménologie, la psychiatrie communautaire et la législation ont-elles influencé la psychiatrie clinique d’aujourd’hui ? Comment combiner traitements biologiques, psychologiques, institutionnels et mesures de réhabilitation et d’assistance psychosociale ?

Pensé et rédigé à partir de la pratique clinique des professionnels de terrain – psychiatres, psychologues, psychothérapeutes –, ce manuel associe une approche clinique et empirique issue d’une tradition très riche, notamment en France, et une approche plus mondialisée et standardisée issue des grandes classifications internationales (DSM, CIM) et des connaissances en recherche biomédicale.

Il présente de très nombreuses illustrations cliniques, propose des descriptions sémiologiques qui approfondissent les observations de l’exercice quotidien des professionnels et fournit les éléments nécessaires pour faire le lien entre cette pratique clinique et les théories psychopathologiques, psychanalytiques ou cognitives. Issu de la tradition psychiatrique française, il montre l’évolution historique des notions utilisées et rend compte de toutes les influences que doit intégrer une psychiatrie « centrée sur la personne », des neurosciences aux sciences humaines.

Vassilis Kapsambelis est psychiatre, praticien hospitalier et psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris et ancien directeur général de l’Association de santé mentale du 13e arrondissement de Paris qui a inauguré les soins psychiatriques de secteur en France. Il est l’auteur de nombreux livres et articles portant essentiellement sur la psychopathologie et les approches thérapeutiques des états psychotiques.

Martin Joubert | À quoi pensent les autistes ?

Mais je crains ta nature :
elle est trop pleine du lait de la tendresse humaine
pour prendre le chemin le plus court.
Shakespeare, Macbeth

À quoi pensent les autistes, et comment pensent-ils ? C’est à leur mode de pensée et à ses contenus que tient l’étrangeté de la rencontre avec les autistes.

Laurent, dont il est d’emblée et longuement question, ne comprend pas pourquoi on pleure aux enterrements. Pour essayer de comprendre, il imite – il ne s’identifie pas. Sa pensée ne peut pas compter sur l’identification à l’autre pour s’organiser : à la place de cette connaissance fondée sur l’affect, elle doit s’accrocher adhésivement aux perceptions. Mais les perceptions sont infinies, sans contact les unes avec les autres, toujours à recommencer. Lui-même ne parvient pas en retour à faire partager ce qui l’implique tant dans les trajets et les correspondances des autobus.

Martin Joubert prend le chemin long, nécessaire pour communiquer avec les autistes et faire entendre au lecteur ce dont il s’agit, le faire entrer dans la séance et dans un environnement où rien ne paraît apte à border l’espace psychique. Dans cet environnement sans bords, Laurent décrypte toujours plus de signes auxquels il lui faut, un par un, accorder une signification. S’il comprend beaucoup de choses, c’est avec la tête. Il utilise un langage élaboré et se sert de son intelligence et de sa bonne mémoire pour comprendre le monde en posant des questions ciblées : Ça veut dire quoi : manger un peu de tout ? Pourquoi les grands parents c’est les parents des parents ?

Le « monde-d’après-Laurent » semble un assemblage énigmatique de facettes sans nombre, à expliciter chaque fois. L’assemblage dans un même énoncé de signifiants à multiples résonnances le rend confus. Il m’interroge comme si j’étais une sorte de Sybille qui posséderait toutes les réponses, à ceci près que la Sybille était ironique : elle se moquait des humains en jouant sur leur propre désir. Laurent, lui, est d’un sérieux absolu et le sérieux de sa question s’impose à moi. Pas question de se défiler dans une pirouette : il le sentirait tout de suite et se retirerait dans son monde.

On se croirait égaré avec lui dans une bibliothèque de Babel à la Borgès avec, dans chaque case, non un livre, mais la réponse à l’une de ses questions.

Martin Joubert est pédopsychiatre et membre de la Société psychanalytique de Paris. Il a publié aux PUF L’Enfant autiste et le psychanalyste en 2009.

Riadh ben Rejeb (dir) | La scène dans tous ses états

Présentation de l’éditeur :

Le théâtre de la vie permet d’exposer sur scèneles différentes expressions de l’humain. Qu’il s’agisse de scènes politiques, sociales, sportives, culturelles, musicales, artistiques ou encore de scènes de ménage, pour ne citer que celles-là, on assiste et on participe, tel dans des psychodrames, à plusieurs jeux de rôle. Nous serions en fait des acteurs appelés à jouer différents rôles en fonction de nos statuts, âges, sexes et autres paramètres contextuels.

Le train de la vie quotidienne continue d’avancer. Il transporte sur son chemin des passagers pour des trajets précis et une durée limitée. Chaque voyageur essaie à sa façon de laisser les traces de sa trajectoire.

Dans sa croisière, chacun de nous est appelé à jouer de nombreux rôles. Les mythes, textes fondateurs, livres d’histoires ou autres ouvrages biographiques sont autant de repères de ces différentes scènes, reflets d’époques, d’événements, de paysages, etc. Car la scène suppose qu’il y ait des spectateurs, et/ou des vestiges, témoins du passé.

Ont participé à cet ouvrage : Asma Ahmadi, Faïka Bagbag, Riadh Ben Rejeb, Patrice Cuynet, Salma Derouiche-El Kamel, Edwin Gerard, Iqbal Gharbi, Gérard Haddad, Fadhel Jaziri, Emira Khelifi, Houari Maïdi, Franck Rexand-Galais, Jacques Philippe Tsala Tsala & Jean-Michel Vivès.

Riadh Ben Rejeb est professeur de psychopathologie clinique à l’Université de Tunis (Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis). Il est Directeur du Laboratoire de psychologie clinique, président fondateur de l’ATDP (Association Tunisienne pour le Développement de la Psychanalyse), “Centre Allié” auprès de l’IPA, et membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP). Auteur de nombreux ouvrages, il s’intéresse plus particulièrement aux rapports entre clinique et culture.

Illustration de couverture : Œuvre de Raouf Gara « Acrobaties »(2009).

Riadh ben Rejeb (dir) | Le corps intermédiaire

Présentation de l’éditeur :

Le corps interpelle les cliniciens de toutes spécialités, mais également les artistes, philosophes, sociologues, théologiens, etc.
Le corps fonctionne comme un langage. Il a ses propres canaux et codes de communication, transmetteurs et porteurs de sens.
Le corps est intermédiaire parce qu’il ne cesse de changer, d’évoluer, de se développer, de se métamorphoser. Chaque stade n’est que provisoire et transitoire.

Le corps est aussi intermédiaire parce qu’il est porteur du sang, de l’âme (de la psyché, de l’esprit, du souffle, du mental), de la respiration et de la voix. Il est porteur et transmetteur de la force physique. Il est le lieu de stockage et d’inscription des expériences de la vie. Il est également l’illustration de l’héritage biologique et psychologique transgénérationnel.

Le corps est par essence intermédiaire ou médiateur : entre soi et l’autre dans les échanges sociaux et avec le monde extérieur d’une façon générale. Il est intermédiaire entre monde interne et monde externe, entre psyché et matière. Le corps est un espace transitionnel et un trait d’union entre deux points de passage : la vie et la mort.

Cet ouvrage propose un regard croisé sur le corps avec un accent mis sur l’angle clinique et psychopathologique.

Ont participé à cet ouvrage : Riadh Ben Rejeb, Thierry Bisson, André Calza, Albert Ciccone, Maurice Contant, Dominique Cupa, Salma Derouiche-El Kamel, Joëlle Desjardins-Simon, Dominique Estrade, François Pommier, France Schott-Billmann,Frédéric Vinot & Jean-Michel Vivès.

Illustration de couverture : Œuvre de Abderrahmane Jenhani (Hidoud), « L’attente » (1962).

Riadh Ben Rejeb est professeur de psychopathologie clinique à l’Université de Tunis (Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis). Il est Directeur du Laboratoire de psychologie clinique, président fondateur de l’ATDP (Association Tunisienne pour le Développement de la Psychanalyse), “Centre Allié” auprès de l’IPA, et membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP). Auteur de nombreux ouvrages, il s’intéresse plus particulièrement aux rapports entre clinique et culture.

Roger Perron, En scène au psychodrame. Clinique psychanalytique

Présentation de l’éditeur :

Dans ce livre très personnel, Roger Perron transmet le plaisir de jouer qui anime un groupe bien rodé d’acteurs-thérapeutes, un plaisir qui gagne progressivement le patient lorsqu’il découvre que la vie, sa vie, l’image qu’il se donne de lui-même et de ses relations avec ses proches… tout cela est beaucoup plus riche qu’il ne le croyait, qu’un horizon qui semblait bouché et noir se rouvre et s’éclaire.

Dans une écriture alerte et vivante, il décrit les ressorts du psychodrame qu’il a pratiqué pendant de nombreuses années. Il s’appuie sur son expérience personnelle et de multiples exemples pour analyser les intérêts, les limites, les difficultés de cet exercice de mise en scènes qui engage les patients mais aussi les psychanalystes au-delà même des paroles prononcées. Théorie et clinique psychanalytiques s’articulent dans un récit où l’auteur nous entraîne à sa suite et nous fait partager ses interrogations, ses inventions mais surtout son enthousiasme de psychodramatiste.

Roger Perron est psychanalyste SPP, directeur honoraire de recherches au CNRS et professeur émérite à Paris 5. Il a axé ses travaux sur le développement des structures de personnalité et sur leurs troubles au cours de l’enfance, depuis les difficultés scolaires jusqu’aux psychopathologies « lourdes », en particulier les autismes et psychoses infantiles déficitaires.

Henri Vermorel (textes réunis par), Sigmund Freud et Romain Rolland. Un dialogue

Sigmund Freud et Romain Rolland ont entretenu une correspondance de 1923 à 1936 et ne se sont rencontrés qu’une fois. Au fil d’échanges aussi sobres qu’intenses, ils abordent des thèmes tels que la nature de la croyance et l’origine du sentiment religieux – Freud se considérait comme un « juif athée » face à son ami, chrétien sans Église, et le malaise dans la civilisation, qui les préoccupait l’un et l’autre après les massacres de la première guerre mondiale qui précédèrent la montée des totalitarismes et la menace d’un nouveau conflit.
Si le courant passe entre ces deux créateurs fort différents, c’est que des affinités latentes les rapprochent, comme leur stature de héros romantiques et un lien commun avec Goethe et les romantiques allemands. Mais plus encore, en sourdine, un deuil qui les a affectés l’un et l’autre dans l’enfance.
Freud admirait en Romain Rolland l’intellectuel engagé qui défendait les valeurs de la civilisation en dénonçant l’absurdité de la guerre de 1914-1918 et en s’opposant à Hitler. Mais il était plus lucide sur les illusions idéologiques de son ami qui, dans sa période de soutien à l’URSS, oubliera sa dénonciation du totalitarisme stalinien et s’éloignera momentanément de Freud, confirmant ainsi les ambivalences et les impasses de ce passionnant dialogue qui éclaire l’œuvre entière.

Henri Vermorel, psychiatre et docteur en psychologie clinique, ancien médecin chef des hôpitaux psychiatriques, a commencé sa carrière dans les années 50. Membre de la Société Psychanalytique de Paris, Henri Vermorel a exercé la psychanalyse à Chambéry et présidé le groupe lyonnais de psychanalyse. Il a enseigné la psychologie clinique et la psychanalyse à l’Université de Savoie pendant près de trente ans.

Paulette Letarte, Entendre la folie

Préface de Paul Denis.

La passion de comprendre l’énigme des organisations dites psychotiques, autistiques ou schizophréniques, la passion de faire comprendre à la personne souffrante ce qui se passe en elle – comprendre pour mieux être – habitait Paulette Letarte. Pendant plusieurs dizaines d’années, elle a abordé et traité des situations psychopathologiques inabordables autrement que par une psychothérapie. Des cas parfois extrêmes, comme celui de cette jeune mère qui avait étranglé sa fille avant d’échouer à se suicider, mais aussi plus quotidiens comme celui d’une jalousie térébrante chez une dame âgée. Ses récits, incroyablement vivants et émouvants, nous montrent une psychanalyste au travail, mois après mois, année après année. On la voit trouver, et nous transmettre, une attitude d’écoute qui permet de supporter passages à l’acte, refus de tout échange, déception devant la lenteur des progrès… mais surtout de créer avec ses patients un espace intermédiaire d’échange qui rend à l’imagination son pouvoir et aux mots leur valeur symbolique.
Mieux que n’importe quel manuel, ce livre enrichit la pratique de tout analyste, qu’il traite ou non des « nouveaux psychotiques ». L’étude de ces cas est un amplificateur de brillance qui permet de déceler les mouvements qui naissent, sur un mode mineur, au cours de toute entreprise psychanalytique.
Ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains : il pourrait convaincre de la valeur thérapeutique de la psychanalyse.

Paulette Letarte (1929-2009) était biologiste, médecin, psychiatre, psychanalyste membre de la Société psychanalytique de Paris. Proche de Francis Pasche, elle lui a succédé à la consultation de psychanalyse de la chaire des maladies mentales et de l’encéphale à l’hôpital Sainte Anne, développant l’approche psychothérapeutique des patients psychotiques.

Jean-Claude Stoloff : Psychanalyse et civilisation contemporaine

La psychanalyse est un traitement des troubles mentaux, nous dit Stoloff, sappuyant sur une investigation approfondie des processus psychiques, qui débouche sur une anthropologie, sur une certaine vision de lhomme, de ses origines et des processus conduisant à l’hominisation. Pour Freud, la cure analytique elle-même constitue un travail de culture, une « Kulturarbeit », analogue au cheminement conduisant le « petit primitif » à devenir un être civilisé et les sociétés humaines les plus anciennes à avancer sur la voie de la civilisation.

Pour dégager les lois universelles du processus civilisateur, Freud sest fondé pour partie sur lobservation de la civilisation de son époque. Or, la civilisation, nos sociétés contemporaines, ont bien changé. La pratique psychanalytique sen trouve modifiée sur bien des points. Existe-t-il une ou plusieurs psychanalyses ? Depuis les origines se sont opérées de nombreuses ruptures : Jung, Adler, Rank, Reich, etcIl existait également un certain pluralisme dès les origines.

L’Association Internationale de Psychanalyse fondée en 1910 par Freud était destinée à diffuser et à protéger lesprit originel de la psychanalyse. En même temps Freud évalue « les chances davenir de la thérapeutique analytique » dans un article homonyme souhaitant diffuser la psychanalyse aux masses populaires et dans une visée également préventive des troubles psychiques. En 1920, par la création de la polyclinique de Berlin, il veut former des psychanalystes en grand nombre et sinterroge sur les nécessaires modifications techniques (mêler le cuivre à l’or pur). Cent ans plus tard, il est tout aussi important dinterroger les perspectives de la psychanalyse en fonction des multiples changements survenus dans la civilisation actuelle. 

Freud a vu s’opérer les première et deuxième révolutions industrielles (vapeur, électricité). Aujourdhui nous sommes plongés dans la troisième révolution industrielle : digitale et numérique, qui se poursuivra par une quatrième révolution liée au développement exponentiel de lintelligence artificielle.Ces révolutions modifient radicalement la manière dont les hommes pensent leur monde et leurs semblables.

Comment ces transformations mettent-elles à l’épreuve la vision freudienne de lhomme et les visées de la cure analytique ? Les nouvelles conditions de la vie en société remettent-elles en cause la pratique et le métier de psychanalyste ? Il nest pas possible de dissocier la naissance, le développement et lavenir de la psychanalyse de son environnement social et historique. Notre époque moderne a vu naître et se développer une forme politique nouvelle, la démocratie. Nous verrons quil existe des affinités électives entre linvention de la démocratie et celle de la psychanalyse.

Quest-ce que la psychanalyse peut apporter de spécifique à la compréhension du lien social et du champ politique ? En quoi en est-elle dépendante ? Quelles sont les conséquences des changements intervenus dans la civilisation sur la psychanalyse Où va la psychanalyse?

 En créant la psychanalyse, Freud débouche sur une anthropologie spécifique, originale et inédite. Il établit une analogie entre le processus culturel individuel de sublimation pulsionnelle et le travail civilisationnel collectif. Lorsquil écrit « Là où était le Ca, le Moi doit advenir », il ajoute que cest un travail de culture comparable à l’assèchement du Zuyderzee (la civilisation domine la nature). Le terme « Kulturarbeit », qui est général, est problématique car il encourt le risque dune simplification excessive qui élimine toutes les complexités du processus civilisateur. Il ny a pas une civilisation mais une pluralité de civilisations. Freud définit la Kulturarbeit comme un « travail de transformation des pulsions ou des instincts vers des sublimations qui, tout en conservant l’énergie psychique nécessaire à la vie, tentent de dépasser la violence inhérente au primitif ». C’est à ce prix quest rendue possible la préservation des liens sociaux durables entre les hommes. Pour Kant comme Schopenhauer, lhomme a un grand penchant à s’associer mais à se séparer aussi. Freud est allé à la rencontre dautres disciplines notamment lethnologie pour comprendre la question du lien social et du processus civilisateur.

 Stoloff va dans un premier chapitre se référer à des économistes comme Hobbes, Adam Smith et Marx pour analyser le lien social. Il y critique la pensée de Freud qui fait un parallèle trop direct selon lui entre psychologie individuelle et psychologie collective. Pour Stoloff, les économistes ont mis en avant que les sociétés humaines se sont de tout temps organisées autour dun faire social collectif destiné à produire les conditions de sa survie économique.

 Dans un second chapitre, Stoloff montre que Freud a élaboré sa réflexion autour des névroses en la rapportant aux interdits moraux de la société dans laquelle il vivait. Lincompatibilité entre la pulsion sexuelle et les exigences de la civilisation serait la source première du refoulement et de la répression de la sexualitéAvec les transformations de la société (ou des sociétés), Heinz Kohut a pu affirmer que nous sommes passés de l’ère de l’« homme coupable », notamment de ses désirs sexuels, à celle de l’ « homme tragique » recherchant désespérément un sens à son existence.

Ce nest plus une sexualité contrainte qui constitue aujourdhui le point central de la maladie nerveuse de lhomme contemporain. Bien au contraire, lobjectif de « jouir sans entraves » et « à tout prix », grâce à une prétendue libération sexuelle, devient une nouvelle norme, amenant lindividu post-moderne à se perdre dans la recherche sans fin de son « Soi véritable ». Dès lors, de nombreux psychanalystes pensent que la problématique des patients nest plus sexuelle mais identitaire et narcissique. A tort, selon Stoloff. Ces psychanalystes feraient lerreur de déplacer la focale de la cure analytique sur les troubles de lestime de soi et délaisseraient le champ de la sexualité, qui est lun des objets essentiels de la psychanalyse.

Mais si on évoque, à juste titre, le déclin historique et social de la famille traditionnelle centrée par la figure dominante et idéalisée du père, doit-on pour autant invalider du même coup le rôle du complexe d’Œdipe ? Certainement pas, car de tout temps et dans toute culture, le développement du petit dhomme sinscrit dans une structure ternaire et triangulaire, qu’elle que soit la forme familiale, qui peut varier. Cette structure triangulaire nécessite qu’à côté de la mère, et plus à distance de lenfant, un autre que la mère exerce également une fonction symbolisante dans le devenir social de lenfant. Cet « autre de la mère » peut  être aussi un référent imaginaire, par exemple un ascendant ayant occupé une place importante dans sa fantasmatique sexuelle.

Avec les changements dans les systèmes familiaux, la psychanalyse se trouve confrontée au risque de se recroqueviller sur l’affirmation du caractère incontournable et universel d’une structure familiale s’organisant obligatoirement autour de la mère et du père. Deux écueils alors: celui de mettre la psychanalyse dans une position militante anti-mariage gay par exemple, ou au contraire celui d’évacuer toute référence au caractère universel et structurel de la différence des sexes et au rôle qu’elle joue dans le développement des enfants.

 Dans le chapitre trois, Stoloff reprend « Malaise dans la culture »de Freud et tente d’analyser la destructivité de l’homme. Il fait référence également à Hannah Arendt et Marx notamment. Le sujet humain existe dans sa relation aux autres mais aussi à travers un travail de production, destiné à assurer sa subsistance et sa sécurité vitale (« Ananké », la Nécessité selon Hannah Arendt). Mais il ne s’agit pas seulement de faire advenir pour des raisons morales une société plus juste mais de créer les conditions d’une transformation radicale de la vie humaine afin de la libérer, et une fois pour toutes, des chaînes de la nécessité vitale et du travail productif en la réorientant vers le travail créatif : l’« oeuvre » et non l’ « animal laborans ». Mais Freud considère qu’une fois le problème du régime économique destiné à assurer la survie et le confort matériel de l’être humain résolu, l’homme sera confronté à une nécessité tout aussi fondamentale : la nécessité pulsionnelle. Pour lui, la recherche effrénée du bonheur n’est pas la simple réponse à un malheur social, mais plus fondamentalement existentiel et pulsionnel. Pas d’échappatoire possible puisque cela provient de l’intérieur de son être et de son corps érogène, en lien avec la poussée constante de la pulsion. C’est donc à toute une économie pulsionnelle interne, libidinale et agressive, que la psyché humaine s’affronte, quelles que soient les conditions de vie matérielle. Selon Freud, l’homme ne peut pas être spontanément heureux en raison des caractères spécifiques de la pulsion. Celle-ci ne cherche pas simplement la satisfaction et le plaisir, mais la jouissance. Contrairement au plaisir de la satisfaction, la jouissance est toujours insatisfaite en son principe, elle en demande toujours plus, comme la pulsion, raison pour laquelle elle s’invente en permanence de nouveaux obstacles. Le conflit pulsionnel, sans solution définitive, rend l’homme inapte au bonheur.

Marx aurait comme conception celle d’un homme débarrassé de tout conflit pulsionnel, de toute quête de domination narcissique, et qui, une fois libéré des contraintes sociales et économiques, retrouverait une sorte de disposition naturelle à l’altruisme. Il aurait évacué la question essentielle posée par Hegel : la lutte à mort du sujet humain pour la reconnaissance, le pouvoir et le triomphe narcissique. Plus récemment, Hannah Arendt a montré que l’économie moderne procède presqu’au même moment qu’à la création de nouvelles richesses à leur destruction, afin que ce processus de croissance ne s’interrompe pas et que la machine productive ne risque pas de se bloquer. C’est la « destruction créatrice ». Une croissance économique continue, fondée sur une innovation à tout prix, est devenue la condition de survie du système. Le développement économique du genre humain est fondé in fine sur une insatisfaction permanente des besoins. Ce qu’il vise donc, c’est plus l’obstacle pour lui-même que l’objet de satisfaction et de plaisir. Pour l’homme contemporain, les objets qu’il consomme sont plus des objets de son appétit de jouissance que des objets de satisfaction et de plaisir, des objets de consommation plutôt que de consommation. D’où le caractère périssable des objets. Plutôt que d’être engagée dans un faire productif reflétant sa créativité (Homo faber), la production des biens ne paraît déboucher que sur un vide à combler sans cesse.

Cet éphémère conduit à une atomisation sociale et à une désolation ; cette précarité ne se résume pas aux conditions économiques et sociales: il y a également une distension croissante des liens et des relations sociales, à laquelle la multiplication des réseaux sociaux remédie peu. Les conditions de la vie moderne mènent très souvent à une communication et à une connectivité tous azimuts plutôt qu’à des relations guidées par un respect du temps nécessaire à leur établissement.

Pour Hannah Arendt, le monde moderne est un monde « désenchanté », pas seulement du fait du déclin des croyances religieuses mais parce que les nouvelles conditions de production économique imposent un régime d’esseulement et d’isolement : l’homme comme « animal laborans ». Ceci devient le terreau privilégié d’une quête narcissique compensatrice de cette perte de sens et de confiance dans le monde. Cette montée de l’insignifiance a permis aux idéologies totalitaires de prospérer, puis aux intégrismes et aux fondamentalismes religieux (cf Marcel Gauchet « Les ressorts du fondamentalisme islamique » 2015).

Les conditions sont réunies pour que les forces pulsionnelles, ne pouvant se lier à aucun objet culturel stable doué de signifiance, se trouvent libérées dans leur force anarchique et déqualifiée. Ce déferlement sauvage de la pulsion qui accompagne l’expansion du narcissisme dans sa face destructive se trouve au coeur du malaise de la civilisation dans ses actuelles manifestations. Il est réponse à l’esseulement. Privée du recours protecteur aux croyances religieuses, la solitude humaine, dépossédée d’idéaux porteurs d’avenir, devient insupportable.  La croissance est-elle condamnée à s’établir sur un fond de destructivité ou bien peut-on mettre en place les conditions d’un développement plus durable, s’appuyant notamment sur une économie circulaire, collaborative et de recyclage d’objets obsolètes ? L’accablement qu’évoque Marx ne peut être réduit à des conditions sociales et économiques. Il est existentiel : sentiment de finitude et d’impossibilité de satisfaire, entièrement et sans aucun reste, la pulsion. Ce sentiment d’abandon face aux effets de débordement provoqué par la constance de l’excitation pulsionnelle a pour nom « Hilflösigkeit ». Cette détresse inhérente à la condition humaine est accentuée chez l’homme moderne lorsque les pare-excitations lui font défaut, pare-excitations qui permettent le sentiment partagé de vivre et d’être ensemble dans un monde qui soit commun. Le « Malaise dans la culture » adviendrait lorsque les conditions de signifiance suffisantes au maintien et à la cohérence des liens de communauté entre les hommes ne sont plus réunies.

 Le chapitre quatre se focalise sur la démocratie. Stoloff reprend les thèses de Freud dans « Psychologie des masses ». La mise à mal des certitudes et des croyances, assurant jusqu’au siècle dernier l’adhésion commune des individus à un Surmoi culturel, autrement dit la mise en cause de l’autorité de la tradition, est-elle forcément source d’une désagrégation des liens civilisateurs, conduisant in fine aux comportements sauvages et pulsionnels observables dans les foules non organisées ? Ou bien au contraire est-elle compatible et même favorisante de liens culturels ?

Stoloff fait un parallèle intéressant entre l’instauration de la démocratie et l’invention de la psychanalyse. Freud cherchait le moyen permettant au patient de se libérer de l’ « attente croyante » sur laquelle repose l’hypnose et d’autres formes de psychothérapie. Dans les systèmes non démocratiques, Claude Lefort démontre que s’impose une incorporation, mécanisme identificatoire particulier. L’individu est obligé de s’incorporer dans la masse de manière à ne faire qu’un avec elle. L’incorporation est très différente de l’introjection, processus progressif demandant temps et élaboration (Nicolas Abraham et Maria Torok). L’incorporation est une fixation aliénante à une image idéalisée. Dans une démocratie, les individus sont amenés à une démarche de réflexion et d’autonomie (Alexis de Tocqueville) même s’ils n’y arrivent pas toujours, plutôt qu’à une adhésion et à une identification de type hypnotique à l’autorité. C’est plus qu’une simple affinité entre psychanalyse et démocratie, avec cette recherche de l’autonomie et du règlement des conflits par la possibilité de leur expression libre! La Kulturarbeit vise une régulation de conflits pulsionnels.

Autre point d’affinité : Myriam Revault d’Allonges a montré l’importance de donner la possibilité au citoyen d’exprimer de manière régulière des opinions et des choix. Le processus démocratique réintroduit donc de la stabilité et de la pérennité grâce au respect de ces termes périodiques et réguliers et d’un calendrier fixe. La psychanalyse a été qualifiée d’inactuelle parce qu’elle table sur une certaine lenteur et durée, un temps long, sans lesquels aucune élaboration d’un changement psychique véritable, en profondeur, n’est envisageable.

 Voilà donc quelques éléments de présentation du livre de Jean-Claude Stoloff, les chapitres suivants étant un développement et un approfondissement des premiers, sur lesquels il m’a paru indispensable de m’attarder afin de donner au futur lecteur un aperçu de cet ouvrage passionnant…

 Johanna Velt

Christophe Dejours, Helène Tessier (dir) : Laplanche et la traduction : une théorie inachevée

Il s’agit d’un ouvrage collectif dont les textes ont été présentés aux Journées internationales Jean Laplanche (1924 – 2012) en 2016 sur le thème de la traduction. La notion d’aide à la traduction a été elle-même introduite au cours de ces mêmes journées qui ont eu lieu en 2003. La traduction concerne les messages énigmatiques prononcés par l’adulte envers l’enfant. La théorie de la séduction généralisée stipule un caractère énigmatique du message de par la compromission par le sexuel. De cette manière, l’adulte participe activement à l’avènement des théories sexuelles infantiles car celles-ci sont une réponse à la curiosité qui s’origine dans les messages énigmatiques de l’autre. C’est précisément le mytho-symbolique qui est censé aider l’enfant à cette traduction.

L’univers mytho-symbolique est au service de la traduction de ces messages énigmatiques grâce aux schémas narratifs comme par exemple les fables. Ainsi, les ouvrages destinés aux enfants sont non seulement structurants mais lui permettent de s’introduire dans des codes du monde symbolique humain. De ce travail psychique découle une symbolisation. Le symbole aboutit à une prévalence interne et à une possibilité de reprise en charge subjective tout au long de l’existence. Une symbolisation réussie est considérée comme ouverture à l’énigme de l’autre. L’univers mytho-symbolique est un patrimoine culturel permettant des traductions susceptibles de répondre à l’énigme. Le mytho-symbolique et le sexuel infantile se situent dans le contexte de la situation anthropologique fondamentale.

Certains phénomènes culturels offrent une réouverture de l’altérité par rapport aux messages énigmatiques, comme par exemple l’univers mytho-symbolique de l’opéra qui a une fonction de réouverture de l’énigme et de nouvelle voie possible de traduction. Cependant le mytho-symbolique peut non seulement fonctionner comme aide à la traduction mais aussi comme obstacle. Les communications de l’adulte – celles dont le support est le code de la castration – peuvent agir comme des codes de traduction des messages énigmatiques et en même temps comme support des messages énigmatiques. Imposer un code conduit à un échec de traduction.

La traduction ou tentative de traduction a pour fonction de fonder un niveau préconscient dans l’appareil psychique. Traduire est un travail permanent d’attribution de sens. Dans la pratique clinique, c’est le cadre qui donne prise à la traduction issue de l’association libre, autant l’interprétation qui la débloque en la favorisant. Ainsi, la traduction devient un outil pour l’élaboration psychique et l’interprétation peut être considérée comme instrument auxillaire du processus de traduction.

L’adolescence constitue un cas particulier en ce sens qu’il s’agit de retraduire l’assignation de genre qui, plus est, dépend plus du milieu professionnel que de la famille et du socius d’origine. L’échec de ce travail peut aller jusqu’au clivage du moi.

La clinique psychosomatique pose la question du destin des messages dans l’appareil psychique et des entraves au travail psychique car elle rend compte des ratages de la sublimation et de la dynamique traduction – symbolisation. La pensée opératoire serait une forme de pensée qui ne se traduit pas.

La place du mytho-symbolique se situe donc du côté de la traduction et de la liaison de l’excitation. L’aide à la traduction suppose une médiation entre mytho-symbolique et l’individu. La notion de code caractérise le mytho-symbolique. Le mythe est une forme sans laquelle le code, la règle sociale, ne peut s’actualiser ni se transmettre. D’ailleurs, l’influence du contexte socio-économique, notamment précaire, retentit sur la traduction par le biais d’une identité défaillante entrainant un repli sur la pureté fantasmée des origines.

Dans certains cas cependant le mytho-symbolique n’est pas au service de la traduction. C’est le cas de l’imaginaire social responsable d’un appauvrissement de la pensée par le biais de la capture imaginaire.

La traduction de l’énigme peut être aussi étendue à la traduction des langues et plus essentiellement de l’œuvre de Freud en français ; tâche pour laquelle Laplanche fut directeur scientifique.

Au total : L’aide à la traduction va à la rencontre de l’effort à penser. C’est l’apprésentation sous le nom du mytho-symbolique qui permet la traduction – symbolisation et qui relève de la culture.

Rénate Eiber (décembre 2019)