Société Psychanalytique de Paris

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Geneviève Haag, Le Moi Corporel, Autisme et développement

Cet ouvrage très attendu est paru en décembre 2018 aux PUF. A partir d’un recueil d’articles et de conférences allant de 1985 à 2005, ce travail retrace le cheminement de la pensée de l’auteur, une pensée clinique à la fois vivante et actuelle. Il constitue un véritable manuel de référence sur l’autisme, tout autant que sur le développement précoce. Bernard Golse, soutenant la richesse scientifique de l’œuvre de Geneviève Haag, préface cet ouvrage. Il souligne le coté innovant de l’ensemble de ces travaux, ayant permis de renouveler de nombreux concepts cliniques. Ces recherches donnent une place tout à fait légitime à la pensée psychanalytique dans ce monde particulier de l’autisme, tout autant que dans les psychothérapies d’enfant, et confèrent à l’ouvrage en plus de sa valeur scientifique évidente, une dimension politique indispensable à l’heure actuelle.

A la suite des travaux des analystes post kleiniens, et à l’appui de nombreux travaux récents, dans le champ de la psychanalyse, mais aussi en dehors, en particulier celui des neurosciences, on assiste à l’élaboration pas à pas, de concepts fondamentaux, inscrits dans une expérience clinique très riche et bien documentée. Lorsque les processus pathologiques sont installés, mais aussi au moment où l’issue se profile, la finesse des observations cliniques justifie la nécessité d’une présence attentive et soutenante dans les pathologies les plus graves. La clairvoyance de ces observations débouche sur des progrès conceptuels indéniables, notamment sur le rôle de l’objet dans les processus autistiques. A partir de là sont possibles des ajustements féconds. Ainsi les avancées théoriques vont de pair avec la possibilité d’avancées cliniques.

L’expérience clinique très solide de l’auteur explore la préhistoire de la construction du Moi, en particulier la place centrale de cette inscription corporelle dans la construction de la psyché.  De nombreux concepts essentiels sont développés dans cet ouvrage.   Ils offrent tour à tour une place pour penser la sensorialité, la trace, le non verbal, les images mentales, les boucles de relation, en lien avec l’ancrage corporel précoce. L’importance de l’axe, de l’hémicorps, de la peau, du regard, de l’espace et du groupe, sont tout aussi essentiels. Les processus premiers d’identifications en jeu dans le moi corporel sont détaillés à la loupe. Chemin faisant, l’importance de la contenance, des combinaisons d’une perspective à l’autre, sont également mis en évidence. De même, au cours du développement, la place de la temporalité, du rythme, du geste, du mouvement, y compris pulsionnel, est tout à fait capitale.  L’écoute du corps, dans ces contextes de désorganisation extrêmes, offre la possibilité de penser le symptôme, le geste, comme pourvu de sens. Plutôt que de risquer de rester piégé dans ces boucles répétitives menant à l’impasse, risque transférentiel majeur, ce langage du corps, qui s’exprime sans doute bien avant qu’il puisse être adressé, sera susceptible d’être traduit, fournissant ainsi une nouvelle donne dans ces contextes cliniques difficiles.

Au-delà de la clinique spécifique de l’autisme, cet ouvrage constitue véritablement une référence indispensable, non seulement dans la clinique de l’enfant, mais pour tous les cliniciens qui, dans leur pratique quotidienne, acceptent de considérer la psyché en développement, c’est à dire gardent confiance dans sa générativité.

 

Armelle Hours

Roger Perron, En scène au psychodrame. Clinique psychanalytique

Le soin c’est le jeu. Cette simple assertion pourrait presque suffire à résumer l’ouvrage de Roger Perron sur le psychodrame psychanalytique intitulé « En scène au psychodrame. Clinique psychanalytique ».

Dans le psychodrame psychanalytique, comme dans nos jeux d’enfants il s’agit de jouer à « on dirait que… ». Roger Perron qui a pratiqué le psychodrame pendant de nombreuses années nous fait partager son expérience clinique et ce qu’il en tire au plan théorique en assemblant plusieurs textes, certains déjà publiés et d’autres jusque-là inédits. Il l’illustre par de nombreuses vignettes cliniques et fait référence à de nombreux psychanalystes, psychodramatistes ou pas, thérapeutes de groupe ou pas, mais aussi à des auteurs de littérature comme Diderot, Jules Verne ou encore Lewis Caroll.

Il nous rappelle les origines du psychodrame psychanalytique et insiste de manière très didactique sur les notions de figuration et de représentation mais aussi de représentation d’action et de symbolisation, autant de concepts qui sont placés aucœur du travail psychanalytique par le psychodrame. Le psychodrame analytique s’adresse à des patients dont les capacités de représentation-symbolisation sont insuffisantes pour une analyse ou un face à face analytique, mais néanmoins l’utilisation de ce qu’on suppose insuffisant chez eux, les amène à une activité de représentation et de symbolisation par le biais de figurations. C’est l’exploration de ces figurations qui devient levier thérapeutique. Par un rappel de ce que vit Alice aux pays des merveilles Roger Perron illustre ce à quoi le patient est confronté pendant les séances de psychodrame, tous les personnages qu’il a été, qu’il est, qu’il aurait pu être, qu’il pourrait être…  sont joués, ce qui aura pour effet de le faire accéder à une « vérité personnelle ».

En s’appuyant sur les dialogues verbaux mais aussi sur la mise en jeu du corps, le psychodrame analytique est un dialogue des préconscients là où opère le refoulement. Le jeu des figurations et des représentations travaille la matière du fantasme et insuffle de la polysémie là où il n’y avait que la pseudo-évidence du sens unique. Grâce à une liberté associative soutenue par l’engagement des psychodramatistes, le patient peut accéder à une nouvelle vision du monde et de lui-même. Comme dans la cure-type c’est l’interprétation qui confère au psychodrame sa fonction analytique. Elle est le fruit de l’élaboration théorico-clinique du travail psychanalytique et il en existe plusieurs modalités, la principale résidant dans le jeu scénique lui-même.

Enfin dans le dernier chapitre Roger Perron utilise un parallèle entre scène de psychodrame et scène de théâtre, entre équipe de psychodramatistes et troupe théâtrale pour préciser les relations transférentielles et contre-transférentielles ainsi que pour déplier la question du double.

Dans sa conclusion il revient à l’assertion du début : « il s’agit de jouer à on dirait que… » mais pas que, il s’agit de jouer à on dirait que… avec des psychanalystes qui « cherche(nt) à voir, en deçà de ce que tout le monde voit ».

 

Laurence Guibert

C. Costantino, K. Fejtö, R. Havas (dir), Le symptôme

Cet ouvrage collectif rappelle la conception freudienne du symptôme qui traverse son œuvre comme un fil rouge. Pour Freud, le symptôme névrotique, compromis psychique lié à la conflictualité psychique, est adressé à l’entourage pour y exercer une action. Il vise aussi l’analyste dans le transfert dont l’interprétation, si elle est acceptée par le patient, permet dans les meilleurs cas, de renoncer au symptôme.

La technique psychanalytique consiste, entre autres, à faire émerger le symptôme dans la relation transféro-contretransférentielle et de le perlaborer. Il existe une étroite relation entre rêve et symptôme. Ici le symptôme a un sens dans la vie de l’individu, qui peut être élucidé. Le symptôme tente de lier et représente un destin de la libido.

Dans la pathologie de l’actuel, ce sens fait défaut, le symptôme assure la survie psychique. Particulièrement intéressante est la notion de normopathie qui consiste à un reniement de la créativité du sujet qui doit être ‘normal’ et conforme, ce qui aboutit à une coupure de la subjectivité. Le normopathe est anormalement normal, pour ainsi dire, et objet de lui-même. Dans ce cas, on peut dire qu’il y a un symptôme en négatif.

L’approche anglo-saxonne du symptôme de Klein et ses successeurs montre un glissement du symptôme vers une approche globale du sujet. Chez Lacan, le symptôme évolue tout au long de son œuvre et est considéré comme une structure.

En psychopathologie, la tendance actuelle envisage le symptôme sous l’angle du modèle bio-médical aboutissant à un opérationnalisme de critères diagnostiques. Cette dérive assèche la clinique psychiatrique sous prétexte d’évaluer les thérapies ne laissant plus de place à l’individualité.

Au total : En psychanalyse, le symptôme est appréhendé à partir de l’écoute du sujet parlant. Il doit être respecté et toléré avant toute interprétation qui se veut efficace. La disparition du symptôme sous-tend un réaménagement psychique.

 

Rénate Eiber

Marie-Laure Léandri et Anne Maupas (dir), L’enfant traumatisé : sortir de l’urgence ?

Pas moins de quatorze chapitres dans cet ouvrage pour aborder la question du traumatisme chez l’enfant. Quatorze chapitres, quatorze approches et thématiques différentes. C’est dire qu’il s’agit d’un ouvrage complet et diversifié. Les auteures qui ont rassemblé ces textes, Marie-Laure Léandri et Anne Maupas, posent elles-mêmes la question : « Encore un livre sur le traumatisme ? » Mais le contenu justifie l’entreprise. Tant le traumatisme a toujours été et est toujours, encore plus à l’heure actuelle, au centre de la pensée psychanalytique.

L’ouvrage démarre par des réflexions théoriques, avec Freud (Marie-Laure Léandri), Ferenczi (Thierry Bokanowski), l’approche groupale des traumatismes collectifs (Philippe Robert) et les potentialités traumatiques liées aux nouvelles pratiques de la péri-natalité (Sarah Bydlovwski).

Puis le lecteur plonge dans la clinique avec des cas au long terme, rapportés dans tous leurs détails (Eva, bébé maltraitée de huit mois, suivie jusqu’à vingt ans avec Jacques Angelergues, Léa, adoptée, en thérapie de neuf à vingt ans avec Brigitte Bernion, six ans de psychothérapie de Gael avec Mathilde Girard, la petite Anne qui subit une opération nécessitée par un handicap de Gabrielle Viennet). Maria Bedos observe les effets du traumatisme sur le langage de l’enfant. Pierre Denis parle de la disqualification de la pensée afin d’éviter les excitations traumatiques.

Christine Garneau et Geneviève Welsh rapportent des cas et des situations d’équipe après l’attentat de Nice, car ces histoires cliniques mobilisent aussi beaucoup les équipes, comme le montrent Corinne Ehrenberg et Philippe Metello. Puis l’ouvrage se termine sur une note littéraire avec Ellroy, Aharon Appelfeld et Perec, commentés par Dominique Deyon.

Les situations de traumatisme évoquées par les différents auteurs sont donc diverses, mais il y a un fil conducteur, celui de l’approche psychanalytique et la question incontournable et jamais résolue de la réalité externe et la réalité psychique. Plusieurs auteurs se demandent si la question du trauma ne risque pas de faire écran à un travail sur la psychosexualité, mais en même temps on sait a quel point la reconnaissance du traumatisme réel est une nécessité, faute de quoi l’enfant est confronté au « désaveu » dont Ferenczi a montré les effets destructeurs. Les constructions post-traumatiques sont en même temps productrices de symptômes, mais aussi gardiennes de vie et donc source de créativité.

 

Simone Korff Sausse

Pascal Roman, Art Brut et psychanalyse. Une Exploration du processus de création

C’est un petit livre, très court, mais qui traite un sujet très pointu, celui des croisements entre Art Brut et psychanalyse. L’auteur Pascal Roman, psychologue, psychothérapeute, professeur de psychologie clinique, psychopathologie et psychanalyse à l’université de Lausanne, étudie les apports mutuels entre la psychanalyse et cette forme artistique particulière de l’Art Brut, qui constitue pour lui un véritable laboratoire de la vie psychique. Le livre est nourri par de nombreuses rencontres et collaborations entre l’auteur et les chercheurs de la Collection de l’Art Brut du Musée de Lausanne (créée par Dubuffet), qui favorise actuellement les recherches transversales et pluridisciplinaires.

L’originalité de l’auteur est d’aborder l’Art Brut avec les outils psychanalytiques, ce qui s’avère une approche très intéressante pour connaître les processus psychiques qui sont à l’œuvre chez ces artistes, mais aussi les processus de la création artistique d’une manière plus générale. « Le projet serait alors de concevoir non pas une psychanalyse de l’art, mais une psychanalyse avec l’art ».

S’appuyant sur des références psychanalytiques classiques – Freud, Didier Anzieu, Winnicott, De M’Uzan, René Roussillon – l’auteur montre que l’Art Brut ouvre une voie d’exploration féconde de la vie psychique et qu’il introduit un nouveau paradigme pour une approche du processus de création. Dans la deuxième partie du livre, Pascal Roman évoque de nombreux artistes dont les œuvres illustrent les processus de symbolisation, à travers trois thématiques, qui sont le travail du deuil, le travail du rêve et le travail  du  jeu.

Pour les psychanalystes, ces artistes, ignorants du monde culturel et indifférents au destin de leur œuvre ainsi qu’à la reconnaissance sociale, mais porteurs de potentialités artistiques insoupçonnées, posent une question paradoxale. Alors qu’ils tendent à évacuer la subjectivité, créant une oeuvre « hors-subjectivité », on peut « penser néanmoins que le processus de la création puisse constituer, de par l’offre intersubjective qu’elle contient, une occasion de relance de la subjectivation ».

L’ouvrage de Pascal Roman, « Art Brut et psychanalyse. Une Exploration du processus de création », est une belle contribution aux travaux de plus en plus importants sur l’Art brut, qui fait l’objet, à l’heure actuelle, d’un engouement inattendu et d’une reconnaissance dans l’histoire de l‘art, après avoir été exclu du monde de l’art et de l’histoire de l’art pendant longtemps, depuis ses débuts à la fin du 19ème siècle.

Simone Korff Sausse

La rencontre, et l’après

La diversité de nos pratiques pose la question d’une base commune à toutes les modalités de consultations psychanalytiques, une base qui devrait nous permettre de travailler leurs similitudes et leurs différences. Qu’y a-t-il par exemple de commun entre une consultation avec un enfant au Centre Alfred Binet et une consultation dans un Centre comme le Centre Jean Favreau réservé aux adultes ? La rencontre avec un psychanalyste suffit-elle à parler de consultation psychanalytique ?

I – Le problème du transfert

Une question préalable : les termes de « consultation » et de « psychanalytique » sont-ils compatibles ? Ne sont-ils pas antinomiques ? Car la consultation en l’occurrence empruntée au champ médical implique un patient et un praticien étranger au trouble qu’il doit évaluer et traiter, un praticien donc en mesure de mener une investigation objective. Mais, introduire la psychanalyse dans cette démarche, implique d’engager une méthode qui selon sa définition mêle intimement investigation, traitement et savoir. En pratique, cela revient à introduire un psychanalyste qui en écoutant la parole du patient, participe au transfert sur sa personne du trouble à l’origine de la demande, et cherche à évaluer la possibilité de réduire ce trouble par l’interprétation. En d’autres termes l’investigation par la parole suscite le transfert, appelle l’interprétation, et engage dès le début le traitement. Alors, le recours à la psychanalyse empêcherait-il de différencier comme en médecine le temps de l’investigation de celui du traitement, et cela à cause du transfert ? 

Certains psychanalystes répondent positivement à cette question et refusent la notion de consultation psychanalytique car sa définition implique la rencontre entre un patient et un analyste a priori exclu du traitement psychanalytique éventuellement indiqué. Or pour ces analystes, l’investigation qui suscite le transfert entrave son développement ultérieur avec un autre analyste et de ce fait est incompatible avec le projet psychanalytique. La consultation résulterait de l’échec de la rencontre analytique à se transformer en premier entretien d’une analyse. C’est donc après-coup qu’elle prendrait le nom de consultation en quelque sorte lorsque la rencontre aurait perdu son qualificatif de psychanalytique. Pour les partisans de cette conception radicale, l’instauration d’un processus analytique imposerait une relation exclusivement duelle : toute objectivation tierce viendrait contrarier l’ambiguïté nécessaire au développement du transfert, en occupant l’espace entre la personne réelle de l’analyste et le personnage transféré.

Un argument immédiat et incontournable s’oppose à cette critique : réfuter a priori la dimension consultative de la rencontre implique que celle-ci ne conclut que de manière claire à l’indication ou à la non indication de la méthode. L’analyste ne serait jamais hésitant, jamais perplexe. Et s’il l’était, et il l’est souvent, il aurait deux recours possibles :

– soit la multiplication des entretiens préliminaires sans définir de cadre précis. 

– soit le traitement d’essai

 Or Freud conseille d’éviter la répétition des premiers entretiens qui selon lui contrarient la naissance du transfert . Quant au traitement d’essai son échec confronte patient et analyste au problème de l’interruption et à la déception potentiellement iatrogène qu’elle entraîne. 

Ainsi, réfuter la dimension consultative de la rencontre au nom du transfert conduit paradoxalement à son opposé, à savoir la généralisation de la dimension consultative de toute rencontre psychanalytique, justement à cause du transfert et des principes éthiques et techniques que son développement impose.

Critiquer la consultation psychanalytique conduit donc à la généraliser à toute rencontre avec un psychanalyste, qu’il soit, ou non, celui avec lequel s’engagera le traitement ultérieur. S’impose alors une nouvelle définition de la consultation qui repose non plus sur la séparation entre analyste consultant et analyste traitant, mais sur le développement d’une méthode singulière d’évaluation et de préparation au traitement psychanalytique, une méthode limitée dans le temps, et donc caractérisée par un cadre défini et spécifique.

II – La question du tiers

Mais le problème du transfert reste central, avec à son propos la double question de savoir comment permettre le transfert du transfert, et comment éviter que le traitement ne débute prématurément avant que la consultation n’ait dit son mot. Pour cela revenons au transfert, rappelons qu’il est un phénomène paradoxal, un outil biface taillé par la pulsion et par l’objet, et qu’il cherche à sortir de l’opposition qui lui donne naissance.

– il a en effet une part hypnotique qui fixe à l’objet ou à ses restes perceptifs hallucinés. Objet réel d’investissement ou traces hallucinées sont recherchés, répétés jusqu’à l’aliénation. C’est le transfert fixation.

– et simultanément une part anti-hypnotique qui déplace, éloigne et cherche à se dégager de l’influence de l’objet et de ses traces au profit du nouveau. C’est le transfert déplacement dynamique et actif qui utilise la poussée constante de la pulsion. 

Tout traitement psychanalytique essaie d’utiliser cette ambiguïté du transfert pour maintenir ouvert le paradoxe structurel qui le constitue et donner, grâce à lui, accès à des déterminismes inconscients dont l’interprétation doit permettre de s’affranchir. Le rôle de la consultation est d’ouvrir cet écart entre les deux faces du transfert et d’évaluer sa fonctionnalité. Mais le risque est grand, étant donné l’effacement programmé de l’analyste consultant, de voir se fermer le paradoxe du transfert au profit de l’une de ses faces, celle qui fixe à la personne rencontrée ou au contraire, celle qui tente de fuir son influence. Au plan clinique on pourrait parler de défenses par le transfert ou de défenses contre le transfert impossibles à réduire étant donné la réalité de l’effacement du consultant.

Pour sortir de cette impasse et justifier l’utilité de la consultation, les premiers auteurs qui s’intéressent au sujet se concentrent sur les formes perturbées du transfert. Ils montrent à leurs propos, qu’au contraire la consultation psychanalytique peut permettre d’ouvrir l’espace du transfert et grâce à cette ouverture, introduire à un éventuel traitement psychanalytique. Mais ils posent une condition, celle de préserver une référence tierce objectivée qui évite la confusion des étapes de la consultation et du traitement. Si l’on reprend l’histoire de la consultation psychanalytique en France on retiendra trois dates significatives réparties sur une vingtaine d’années.

1963 tout d’abord avec L’investigation psychosomatique de P Marty, C David et M de M’Uzan. Avec Marty, la référence tierce est objectivée par un public qui assiste à la consultation. Celle-ci se déroule en deux temps, la consultation proprement dite, puis la discussion avec l’assistance en l’absence du patient, son retour s’accompagnant de la formulation de l’indication et de l’adresse éventuelle vers l’un des assistants. 

Seconde date, 1973 avec la publication par Jean-Luc Donnet et André Green de l’enfant de ça. C’est le récit et l’élaboration après-coup d’une consultation publique enregistrée. Le consultant est Green et Donnet, l’autre analyste, assiste dans le public à la consultation. Là aussi il y a public, mais le public se transforme en publication adressée in fine à la communauté analytique qui prend la place de tiers. 

 Enfin un peu moins de 10 ans plus tard avec Evelyne Kestemberg c’est le consultant lui-même qui vient jouer le rôle de tiers dans la psychothérapie prescrite au patient psychotique. Le travail de Kestemberg s’intitule « le personnage tiers, sa nature et sa fonction ». 

On peut remarquer que chacun de ces travaux sur la consultation qui se réfère à un tiers objectivé concerne des formes perturbées du transfert – troubles psychosomatiques ou psychose – et se garde prudemment d’aborder les névroses de transfert.

On peut rapprocher cette mise à distance de ce qui s’est passé dans le champ de la psychanalyse de l’enfant avec les controverses britanniques, opposant les partisans de la psychanalyse précoce et ceux qui invoquaient une maturation nécessaire préalable de l’enfant. Ces débats ont permis à Winnicott de donner à la consultation ses lettres de noblesse avec la notion de consultation thérapeutique et de montrer que la dimension psychanalytique de la rencontre pouvait représenter une transition tiècéisante nécessaire au traitement psychanalytique proprement dit. Le livre de Winnicott sur la consultation thérapeutique est aussi publié en France dans les années 70 et ses effets se prolongent jusqu’à aujourd’hui. Je pense en particulier au livre de Michel Ody de 2013, « le psychanalyste et l’enfant dont le sous-titre est : « De la consultation à la cure psychanalytique ». 

Mais même si ces premiers travaux sur la consultation concernent des situations de triangulations défaillantes ou en voie de constitution ils vont permettre d’aborder la question de la consultation psychanalytique également dans les névroses de transfert. Ainsi, Il a été possible de montrer que dans une institution comme le CCTP, l’étape consultative ne gênait aucunement, et cela même dans les névroses classiques, le développement ultérieur du transfert. Nous avons alors compris que la consultation n’engageait pas l’introduction d’un tiers objectivé susceptible de perturber le transfert, mais qu’elle pouvait au contraire favoriser l’instauration du transfert. Nous en sommes arrivés là en constatant avec Christine Bouchard, au cours d’un travail sur les instaurations problématiques de traitement dans les situations limites, que pour rendre possible le « passage » du transfert, il était paradoxalement nécessaire d’engager un travail consultatif un peu plus long bien que limité dans le temps (en moyenne 4 consultations). Nous avons interprété cette dynamique positive de l’écart consultation/traitement comme liée au jeu d’un double cadre, celui de l’institution objectivé par la consultation et celui du traitement proprement dit. Inspiré par les travaux de Jean-Luc Donnet sur le surmoi nous considérons maintenant que ce jeu du cadre et du double cadre révèle chez le patient la qualité des rapports existants entre le surmoi individuel personnalisé et le surmoi culturel impersonnel. C’est la fonctionnalité de cet écart qui permettrait au transfert de se déployer entre l’analyste personne réelle et l’analyste en fonction. Nul besoin dans ces circonstances d’objectiver un tiers au cours de la consultation. C’est à la consultation d’évaluer voire d’essayer de construire la fonctionnalité de l’écart nécessaire au transfert. Selon cette perspective la consultation ne représente pas une objectivation tierce mais essaie de garantir la fonctionnalité d’une tiercéité nécessaire au transfert. 

III – L’essai consultatif

Mais le double cadre ainsi que la répétition éventuelle des consultations ne suffisent pas à ouvrir le paradoxe du transfert et à permettre que la relation avec l’analyste rencontré, se transforme en un transfert sur la méthode susceptible de faire accepter le traitement indiqué. Pour cela il faut que s’engage un processus consultatif, à la fois introduction à la psychanalyse et abrégé de psychanalyse, essai consultatif que partagent peut-être toutes les formes de consultation psychanalytiques. 

 On peut schématiquement distinguer deux temps à l’essai consultatif, celui de la rencontre et celui de la séparation, séparation très liée à la problématique de l’indication. 

Si l’on prend l’exemple du CCTP et le cas typique d’une demande de traitement psychanalytique hors contexte traumatique ou d’urgence, le premier temps de la consultation essaie de permettre au patient d’approcher ses processus psychiques inconscients. Le jeu de la parole et du silence ouvre un espace qui permet les détours narratifs. Ceux-ci éventuellement soutenus voire infléchis par l’analyste engagent une dynamique qui éloigne tant de sa personne que de sa fonction. Cet éloignement fait alors baisser le niveau de la résistance, relâche la cohérence secondarisée du discours et engage un fonctionnement préconscient qui permet l’émergence de paroles, de formules ambiguës, dont l’analyste peut se saisir. En les soulignant sans en interpréter le sens, il témoigne de sa neutralité et signale grâce au double sens un accès possible mais non imposé aux processus inconscients. L’associativité ainsi abritée quitte le narratif devient plus libre et se déploie, comme le dit Freud, en profondeur : une occasion de voir se manifester des idées incidentes, des contradictions surprenantes, des incohérences, des oublis, des souvenirs de rêves, des lapsus, autant de moments de rencontre avec l’inconscient et sa complexité. Le patient découvre ainsi par touches, analytiquement, la conflictualité voire les paradoxes de ce qu’il vient demander. Il investit sa parole, prend intérêt à sa vie psychique devient le consultant de sa demande. C’est le temps du transfert sur la parole.

Mais les interventions de l’analyste en ouvrant le champ du transfert l’oriente simultanément vers sa personne. Il perd la neutralité conquise et le transfert se détourne de la parole.

On entre alors dans le second temps de la consultation, celui au cours duquel l’analyste œuvre pour transformer le transfert naissant sur sa personne, en transfert sur la méthode : ni la parole, ni la personne mais la méthode, soit une troisième voie qui doit lui permettre de passer la main, c’est-à-dire d’adresser le patient à l’analyste qui conduira le traitement. C’est un temps de séparation imposée par le cadre consultatif, cadre qui a clairement été énoncé au début de la rencontre. Ce temps correspond à un mini travail de deuil. Il utilise ce qui s’est révélé lors de l’étape précédente, peut prendre une dimension informative, proposer des interprétations voire des constructions prudentes et chercher en particulier comment la référence paternelle a permis ou non d’élaborer les séparations antécédentes. 

A Chacun de ces temps correspond des résistances spécifiques : difficulté, sinon refus d’accepter les interventions de l’analyste et avec elles les déplacements associatifs caractéristiques du temps de la rencontre celui qui vise le transfert sur la parole, et/ou difficulté à accepter la séparation du second temps celui du transfert sur la méthode. L’articulation de ces deux temps qui sollicite la problématique de l’après coup c’est-à-dire l’ouverture sur l’autre fantasmé de l’objet et avec lui sur le monde du rêve, conduit à l’indication en une ou plusieurs séances. Plus l’après-coup est aisé et plus on se rapproche de l’indication d’analyse divan-fauteuil. Inversement, la difficile articulation du temps de la rencontre et de celui de la séparation témoigne de l’influence plus ou moins marquée de figures imagoïques – c’est-à-dire de représentations psychiques des premiers objets – dont l’emprise peut perturber jusqu’au clivage l’attraction œdipienne et la souplesse du jeu des identifications ce qui s’accompagne souvent de fixations corporelles à l’objet primaire. 

Cette emprise de l’imago impose un travail consultatif plus ou moins long et délicat et c’est surtout à son propos que les stratégies diffèrent en fonction de nos cadres respectifs. Mais elles cherchent toutes à trouver les conditions d’un après-coup susceptible de rétablir l’écart sujet/fonction et d’articuler avec lui les deux temps de la consultation. Lorsque le consultant n’y parvient qu’incomplètement, il oriente son indication vers des sites dérivés de la psychanalyse de l’enfant ou de l’adulte qui utilisent des suppléments perceptifs de cadre (face à face, psychodrame, groupe). Avec l’indication, l’essai consultatif touche à sa fin. 

IV – Les enjeux du Pôle psychanalytique

Comme nous l’avons annoncé, l’un des projets du pôle psychanalytique et de pouvoir faire travailler les similitudes et les différences des unités qui le constituent. C’est donc l’étude comparative des deux temps de la consultation psychanalytique, celui de la rencontre et de la séparation, que traitent les 2 tables rondes suivantes. Les situations cliniques présentées nous permettront de discuter des différentes stratégies consultatives adoptées, d’interroger l’influence des cadres institutionnels concernés ainsi que leurs références théoriques respectives. 

Mais les travaux à venir du pôle psychanalytique ne s’arrêteront pas à cette démarche comparative. Avec elle s’ouvrent en effet d’autres perspectives mêlant des enjeux à la fois scientifiques et politiques :

  • par exemple permettre un travail sur la longue durée et favoriser les études longitudinales et transversales (familiales)
  • réexaminer la métapsychologie des troubles narcissiques et repenser la nosographie psychanalytique.
  • enfin nous confronter aux autres modèles du champ psychiatrique.

Le chantier est donc vaste.

 

Notes et Références

  1. S. Bolognini, « The Profession of Ferryman: Considérations on the Analyst’s Internal Attitude in Consultation and in Referal ». International Journal of Psychoanalysis, 2006, 87, 25-42. Voir aussi J.-L. Baldacci et J.-L. Donnet, « Consultations », Libres cahiers pour la psychanalyse, 2009, 20, 93-108.
  2. Cf Sigmund Freud (1913), « Le début du traitement », In : La technique psychanalytique, Paris, Puf, 1953 : «…Au moment où le patient commence son analyse, écrit-il, le transfert est déjà établi et le médecin se voit alors contraint de le démasquer lentement au lieu d’être en mesure de le voir naître et croître sous ses yeux, à partir du début du traitement », p. 83.
  3. S’affranchir de l’influence du passé et restaurer une capacité de jugement et de liberté de choix.
  4. Pierre Marty, Christian David, Michel de M’Uzan, « L’investigation psychosomatique », Paris, Puf, 1963.
  5. Jean-Luc Donnet, André Green, L’enfant de ça, Paris, Minuit, 1973.
  6. Evelyne Kestemberg, « le personnage tiers, sa nature, sa fonction », Cahiers du Centre de Psychanalyse, 1981, N° 3, pp 1-56.
  7. Donald Woods Winnicott (1971), La Consultation thérapeutique et l’enfant. Paris, Gallimard, 1971.
  8. Michel Ody, Le psychanalyste et l’enfant, De la consultation à la cure psychanalytique, Ed. In Press, Paris, 2013.
  9. D’ailleurs, dans les situations où la reconnaissance institutionnelle n’est pas encore bien assurée, c’est-à-dire lorsque la référence à un double cadre ne tient pas , c’est le cas par exemple dans les centres de consultations et de traitement psychanalytiques en voie de création, nous avons constaté que les consultations sont systématiquement menées par le consultant en présence d’un ou de deux autres analystes qui objective(nt) ainsi la référence tierce et témoignent par leur présence que la personne à qui le patient s’adresse ne sera pas celui avec lequel le traitement s’engagera. Je pense en particulier à l’équipe de Roberta Guarnieri et de Marco la Scala en Italie et à Montréal aux analystes qui travaillent avec Isabelle Lasvergnas.
  10. et avec lui les portes de l’inconscient
  11. Avec perturbation en particulier du rapport surmoi individuel/surmoi culturel.
  12. Ce qui correspond à des troubles narcissiques identitaires.
  13. La mise en cause du pouvoir de l’imago est dangereuse pour le patient. Elle suscite des mouvements d’amour et de haine qui visent l’analyste consultant et réduisent l’écart entre sa fonction et sa personne annonçant les futures attaques du cadre : interruptions, absence, retards, analyse sans fin. C’est dire l’importance de l’évaluation de la force du danger narcissique que représente la réduction de l’influence de l’imago. Le travail de contre-transfert est ici essentiel. 
  14. Anamnèse associative, construction historique, jeux et dessins avec l’enfant, contre-suggestion.
  15. Les suppléments perceptifs de cadre permettent à la fois de de limiter la régression hallucinatoire tout en y donnant accès du fait de l’objectivation de l’écart entre les deux faces du destinataire de la parole.
  16. Ce peut être le face-à-face qui apporte la preuve objective que la personne réelle de l’analyste n’est pas réellement atteinte par le discours qui lui est adressé. Mais, d’autres fois, cette objectivation n’est pas suffisante et doit se répartir entre des personnages comme dans le psychodrame, voire entre des personnes réelles comme dans les groupes. Enfin un après-coup trop problématique peut conclure à la non indication de traitement psychanalytique
  17. L’indication peut s’avérer impossible. S’ouvre alors la problématique des non indications de traitement psychanalytique. 
  18. Dans les situations limites, celle-ci s’accompagne souvent d’une incertitude quant à sa pertinence. La confrontation possible quelques temps plus tard avec les difficultés rencontrées lors du traitement prescrit montre que l’imago continue d’exercer son pouvoir. Celui-ci transmis dans le champ du transfert peut en effet déterminer chez l’analyste traitant une sorte de paralysie de ses processus associatifs du fait de la violence destructrice mobilisée en lui et de la menace qu’elle représente pour son patient. Des échanges inter-analytiques contradictoires selon un protocole défini permettent le plus souvent la reprise de l’associativité, d’abord de l’analyste, puis du patient. Cela fait penser que ce qui a autrefois manqué au patient c’est justement la transmission d’un espace de jeu qui autorise les renversements contradictoires et avec eux l’intégration de l’ambivalence. À sa place s’est organisé un clivage particulier portant sur les sentiments de haine et d’amour. 

Suzanne Ferrières-Pestureau, La violence à l’œuvre

Suzanne Ferrières-Pestureau est psychanalyste, membre du groupe de recherche Pandora (Paris 7) est auteur de plusieurs ouvrages, dont L’originaire dans la création, Ou comment les impressions infantiles influencent-elles les créations de l’adulte ? (ABC IDE, 2008). Dans ses travaux antérieurs, Suzanne Ferrières-Pestureau avait étudié, très en détail et en profondeur, les processus de la création artistique chez Freud et chez Piera Aulagnier, dont elle connaît très bien les concepts. Ici, elle se consacre plutôt à répertorier toutes les occurrences du thème de la violence dans l’histoire de l’art. Cela donne un ouvrage assez impressionnant, qui constitue une véritable somme où elle visite les maîtres de la peinture de toutes les époques et tous les pays. La liste des artistes qu’elle étudie est impressionnante, et le livre est le fruit d’un immense travail (dix ans de recherches !). Du coup, c’est un véritable manuel, qui sera très utile aux étudiants ou à tous ceux qui s’intéressent à ce thème et qui trouvent ici un outil de travail formidable. Dans cette perspective, l’approche psychanalytique est bien présente, mais de manière discrète, car Suzanne Ferrières-Pestureau privilégie ici les aspects artistiques et tente de mettre en lumière les enjeux de ce thème. Quel est le rapport entre art et violence ? Est-ce que les évolutions sociétales influencent sur les représentations artistiques de la violence ?

L’image du corps souffrant est un des paradigmes et revient tout au long de cette histoire et devient un « révélateur du tragique de la condition humaine ». La violence prend des sens différents en rapport avec l’imaginaire d’une époque. La description très détaillée des œuvres, nourrie par l’immense culture de l’auteur, n’empêche pas des analyses originales quant à la signification de la violence pour chaque peintre.

Prenons comme exemple la chapitre très fourni sur Picasso, dont l’auteur déploie les éléments biographiques, les deuils multiples, la dépression sous jacente à la pulsion créatrice, l’obsession de la mort contre laquelle Picasso a lutté toute sa vie, en lui opposant, dans sa vie, comme dans son œuvre, la violence des pulsions sexuelles, qui sont la source de ses figurations artistiques.

Ce livre n’est évidemment pas à lire d’une seule traite. C’est plutôt un ouvrage de référence à consulter lorsqu’on cherche des éléments sur des périodes ou des artistes précis, et on y trouve alors des connaissances de grande qualité et de haut niveau.

Simone Korff-Sausse

 

Processualité dans une investigation psychanalytique d’un jeune enfant avec ses parents. Les aléas de l’intégration de la censure de l’amante

Lorsqu’un psychanalyste reçoit un jeune enfant et ses parents, il est sollicité pour donner un avis, pour poser une indication, et orienter vers le site le plus adapté.

Dans le domaine de la psychosomatique, les perturbations somatiques sont envisagées dans le cadre plus complexe d’une dynamique et d’une économie psychique. L’intégration de la censure de l’amante favorable à l’organisation psychique de l’enfant, issue des travaux de M Fain et D Braunschweig constitue notre boussole théorique.

Nous cherchons à apprécier la qualité de la relation mère/père/enfant et la capacité à différencier le rôle maternant et la fonction amante de la mère. Par le biais de troubles somatiques, est souvent posée la question des capacités de l’enfant à gérer les séparations et les désinvestissements.

Je vais m’intéresser à la façon d’adresser un jeune enfant et ses parents vers une psychothérapie conjointe parents-enfant telle que nous la pratiquons à l’IPSO au sein de l’équipe qui a réfléchi à ce cadre particulier et complexe. Face à une première consultation qui manque d’associativité, comment permettre qu’un processus puisse émerger.

L’investigation du psychosomaticien prend en compte les troubles somatiques, apprécie la qualité des interactions fantasmatiques entre les parents et leur enfant, porte une attention toute particulière à tous les organisateurs de la construction psychique comme l’organisation des auto-érotismes, la capacité à régresser, à rêvasser dans les bras de la mère, la présence de l’angoisse face au visage de l’étranger, la tolérance aux frustrations et aux séparations.

Dans un premier temps, les parents parlent pendant que l’enfant se met ou non à jouer. Est respectée leur associativité concernant les troubles de leur enfant, et chez l’enfant toutes les modalités d’expression, le contenu de ses jeux, de ses paroles et les interactions relationnelles diverses qui s’y jouent.

L’investigation permet de resituer les troubles de l’enfant dans les conditions qui les entourent et dans leur temporalité, et de repérer les difficultés éventuelles dans la capacité de l’enfant à faire face aux situations de séparation et de désinvestissement.

L’évolution du premier âge de l’enfant est primordiale pour la construction de la vie psychique vers la complexification de l’intégration de l’unité psychosomatique. Les grandes fonctions comme l’alimentation, le sommeil, la psychomotricité etc. sont explorées à un moment donné, si les parents n’en ont pas fait mention. L’expression motrice ou fonctionnelle dans la vie du jeune enfant ainsi que les modes de défense dans certaines situations de frustration ou d’excitation sont des indicateurs de la mise en place de sa vie psychique. L’influence des messages adressés par la mère au cours des soins vont avoir un effet sur l’instauration des fondements nécessaires à l’acquisition de capacités de représentation mentale. L’échec de la mise en place de la mentalisation, l’échec du refoulement primaire et l’absence de pare-excitation peuvent se traduire par la prévalence de réponses comportementales ou de traits de caractère.

Une situation clinique

Louis est un petit garçon de moins de trois ans que je reçois avec ses parents pour des troubles du sommeil sévères. Dès qu’il me voit, Louis se détourne et se cache dans le giron de sa mère laquelle va le retenir le plus souvent dans ses bras.

Les troubles du sommeil envahissent les soirées et les nuits de ses parents.

Dans le discours maternel, son mari est tenu à l’écart. Celui-ci reste discret mais pourra me transmettre qu’il est inquiet et totalement exclu de la relation entre son fils et sa mère, la tension est permanente.
La première rencontre se présente en premier lieu comme un tableau peu dynamique par le caractère plutôt factuel du discours de la mère. Elle cherche des recettes tous azimuts. Pour M. Fain, « le factuel fournit à l’individu affecté un modèle d’organisation de son activité remplaçant les systèmes internes de défense restés inélaborés par lui.» Aux prises avec une agitation intérieure et une fragilité narcissique, Mme montre sa quête de trouver à l’extérieur ce qui manque à l’intérieur, par un désir de conformisme à des modèles de puériculture. Un climat d’insatisfaction se dégage de son discours. Son enfant n’est pas comme les autres, il ne supporte rien des soins et des rythmes du quotidien. Se dégage de cette comparaison aux autres enfants un idéal inatteignable.

Dans la consultation, ce n’est que progressivement, que le père incite son fils à s’intéresser aux jouets et s’éloigner de sa mère. Louis nomme des animaux, les réunit, les entasse dans la maison. Dès que je m’adresse à lui ou à sa mère, il se réfugie vers elle. Mais il doit aussi insister par la force, sans mot, lorsqu’il veut rejoindre les genoux de son père. Sa mère dit répétitivement : « Il ne connaît pas. »

Je m’intéresse à la grossesse et à l’accouchement. Celui-ci a été long, difficile et s’est terminé par une césarienne en urgence sous péridurale, avec une hémorragie liée à un hématome placentaire et une forte fièvre due à une infection aux streptocoques. Le bébé a été transféré en néonatalogie. Je suis frappée par le peu de résonnance affective chez la mère, en revanche son hostilité au monde médical est marquée.

Lorsque je pose la question « C’était un bébé comment ? », formulation innovée par G. Szwec qui, étant suffisamment vague, incite à ouvrir vers l’exploration des interactions fantasmatiques et les expressions psychiques du bébé, elle n’a que peu de souvenir si ce n’est qu’il était malade en permanence, otites à répétition, laryngites, dents qui ont du mal à sortir. Une dimension sensitive se révèle lorsqu’elle incrimine la crèche ou le milieu ambiant pour les infections.

Elle tient à me montrer que l’enfant n’a aucun retard, qu’elle l’a stimulé pour manger, pour qu’il aille à 4 pattes, qu’il se déplace, qu’il marche. C’est normal de vouloir dégourdir les enfants. Elle parle alors de son bébé « ficelé dans son sac » et sont évoquées des difficultés d’alimentation apparues dès les premières semaines. Je comprends qu’il a été mis en position proclive pour un reflux gastro-œsophagien.

Le père intervient pour dire qu’il tentait de convaincre sa femme de poser le bébé dans son lit alors qu’elle le portait beaucoup. Mme se rappelle que son bébé avait du mal à téter et dormait beaucoup. Elle devait le réveiller pour les tétées. Plus tard, je vais apprendre qu’elle le réveillait pour voir s’il respirait toujours. Je découvre cette hypersomnie du premier âge, suivie d’un rythme du sommeil qui va rester perturbé.

Le père de Louis s’est senti mis à l’écart par sa femme qui ne lui faisait pas confiance, comme ses parents à lui qui l’accusent d’être un mauvais père. Il associe sur son histoire et dans une identification à son fils, il parle de sa mère qui l’a gavé dans tous les sens du terme, étouffé, gardé à la maison et mis à l’école qu’à 6 ans.

Mme livre peu son histoire, elle passait beaucoup de temps avec ses grands-parents.

Louis est décrit comme un enfant peu câlin qui hurle souvent. La douleur des affections somatiques précoces aurait laissé des traces.

Les situations de séparation précoce, sevrage, crèche se seraient bien passées, mais je comprends que ces moments particuliers et intenses où l’enfant est désinvesti et soumis à un changement d’encadrement, n’avaient pas été particulièrement repérés car Louis proteste dans toute situation. Je le vois en effet dans le bureau manifester son insatisfaction et son agitation.

A un moment, il se met à tendre les personnages à son père avant de les entasser et de bourrer la maison, ce que j’associe en moi au forçage maternel de l’alimentation, des acquisitions. Mais son jeu est éphémère. Je vais me demander si le fait que Louis coupe ses amorces de jeu de lui-même en se mettant à ranger ou en balançant les jouets au loin n’est pas à mettre en lien avec le fait que la mère paraît lui imposer ses propres rythmes.

Je propose une deuxième consultation pour prolonger celle-ci tout en amorçant l’idée d’une psychothérapie conjointe de l’enfant avec ses parents. La situation à trois étant mal supportée par eux, il importe de se pencher sur les raisons inconscientes.

Deuxième rencontre

Louis ne veut pas retirer son manteau et se cache de moi. J’avais entendu la mère lui demander s’il voulait être porté. Après un temps, il essaie d’approcher les jouets. La mère raconte comment il l’appelle à plusieurs reprises le soir pendant trois heures ou la nuit. Il ne s’endort qu’épuisé. Il se réveille en hurlant et ne peut se rendormir qu’à son contact. Le père en est excédé. Le sommeil est quantitativement et qualitativement perturbé, privé des bénéfices de l’identification primaire à la mère.

Je leur demande ce qui peut à ce point l’empêcher de dormir, idée qui suscite leur intérêt. Nous explorons ensemble le moment du coucher, pour apprécier dans quelles conditions, Louis peut s’endormir. La mère reste des heures auprès de lui, le père de son côté a envie d’être plus ferme après avoir passé un temps avec son fils, mais dès qu’il est avec lui, la mère arrive pour vérifier ce qui se passe et accuser le père de le faire pleurer. Elle lâche alors qu’elle a peur qu’il lui fasse du mal, et Louis vient se coller à elle. Le père se rappelle alors ses propres peurs d’enfant qui l’amenaient à se coller à sa mère.

Devant les difficultés de séparation et de désinvestissement de l’enfant se pose le problème des raisons inconscientes de la mère qui n’arrive pas à le désinvestir et ne supporte pas de le confier à d’autres, notamment le père. Je m’interroge sur des vœux de mort inconscients.

C’est alors que devant ses parents perplexes, Louis s’adresse à moi pour me montrer ses bobos disant « mal », recherchant toutes les traces sur sa peau, tout en me regardant avec insistance. Puis, il me laisse assister à une séquence, sans l’esquiver comme jusque là, celle d’une bagarre entre un lion et un dragon. Il dit « a peur ». Un animal s’’éloigne, l’autre se cache derrière la maison. Sa mère coupe le jeu et je lui demande ce que ça lui évoque. Celle-ci pense que le (dragon ou lion) est sauvé. Le père, lui dit qu’il s’est sauvé. Leur problématique mutuelle se montre dans ce signifiant, être sauvé, se sauver, sauver. Le lien avec les angoisses pendant la vie précoce et le risque vital se montre, la peur de la mort subite très présente. Mais l’enfant ne demande qu’à jouer ses propres théories.

Un désaccord concernant les vacances de Louis est évoqué par le père : il trouve que la mère confie trop longtemps Louis à ses grands-parents et il ajoute que ses parents qui ne le croyaient pas ont vu que Louis était difficile, il s’est enfin senti compris par ses parents qui l’encouragent pour le suivi psy.

A un moment de la consultation, je suis incitée à revenir sur la naissance de Louis. Le père parle de sa peur pour la vie de sa femme et de son bébé, du climat d’angoisse. Il n’a pas pu exercer sa fonction paternelle, et s’est trouvé mis hors jeu. La valeur libidinale des soins est à questionner quand la mère est centrée sur la lourdeur des tâches. L’insuffisance de libidinalisation du sommeil par la mère avec son rôle de système d’autorégulation du narcissisme met en difficulté la recharge libidinale narcissique et la restauration somatique.

Une séquence de jeu de Louis s’organise : les figurines parents et enfants sont entassées tous dans la maison. Le loup va venir. Il se met à crier et je comprends qu’il est contrarié qu’il n’y ait plus de place pour une figurine. La mère n’intervient pas pour le détourner. Au bout d’un moment, Louis dit « Ca y est, y a la place. » Il est question des cris de Louis qui obtient ce qu’il veut de sa mère, enfant tyrannique qui exige en permanence, et impose à sa mère de s’assoir sur une petite chaise près de son lit pour réclamer d’elle de façon impérative des caresses sur un certain mode. Pour cet enfant, la perception de l’objet et la sensorialité sont nécessaires et particulièrement au moment du coucher. Le recours à la réalité externe et à la perception cherche à pallier le défaut de représentation plus mentalisée et la défaillance des auto-érotismes.

Louis prend les animaux et les met dans les mains de son père avant de les reprendre pour les installer sur la table : il observe le dinosaure, en étudie les piques. Sa mère intervient pour lui dire qu’il ne connaît pas cet animal, le dragon, comme pour interrompre sa curiosité. Louis fait venir l’ours qu’il nomme loup et me le montre en faisant un « oh ! » mimant une expression de peur.

Mme est persuadée que si Louis fait des crises à la maison, c’est qu’il est trop bien à la crèche, ce que j’entends contre-transférentiellement. Je reprends « Il est trop bien ?». Elle répond qu’il a tout là-bas, et quand elle arrive, il ne veut pas venir vers elle, il se jette par terre. Elle ajoute dans une formule énigmatique qu’elle a perdu beaucoup de choses avec lui. J’ai en tête la rivalité avec lui, la rivalité avec la crèche, la rivalité avec le père de Louis et avec moi quand son fils s’adresse à moi. Elle évoque les nouvelles acquisitions qu’elle a loupées comme la première fois où il s’est assis. Ses tentatives désespérées de trouver des explications révèlent ses difficultés d’investissement et de désinvestissement du corps du bébé dans sa pulsionnalité.

Ce cycle infernal entre eux, dans le domaine moteur, s’est installé sans que le père ne puisse intervenir. La poursuite de bercements-câlins au chevet de l’enfant cimente une complicité permettant à la mère de jouir de son union retrouvée avec ce bébé dans un fantasme de retour à l’état fœtal. Elle se présente plus comme mère calmante des sources pulsionnelles que satisfaisante au sens de M. Fain. Elle cherche à supprimer toute excitation de façon opératoire. Les périodes de frustration, de tension ne peuvent se vivre, la haine est réprimée. Elle contre-investit son agressivité et son sadisme.

Le désinvestissement des activités de veille pour que le sommeil joue son rôle de restauration du soma ne peut se faire en l’absence d’un double message de la mère dans les soins et au moment du coucher : message maternel qui transmet la nécessité de dormir pour la santé et le bon développement, et message en tant que femme, soumis à la censure de l’amante avec les manifestations de la pulsion de mort lorsqu’elle est portée à retrouver son partenaire érotique. La nécessaire alternance d’investissement et de désinvestissement n’a pu se mettre en place dans une situation triangulée.

La mère ne support pas d’être remplacée ni par quelqu’un ni par un doudou qu’elle n’a pas donné à son enfant. Cet enfant ne peut intégrer les effets d’une sensorialité primaire réactivée. Il ne peut exprimer son refus autrement que dans le fait de résister physiquement aux situations de surplus d’excitation. La situation de manque n’est que péniblement revécue et génératrice d’excitation. Ce qui rejoint les hurlements ou le RGO car il n’arrive pas à refuser d’une façon plus psychique.

Et pourtant, lorsque je confirme l’indication d’une psychothérapie conjointe parents-enfant que le père accepte, la mère se met à s’interroger sur la question de l’absence et de la présence de ses parents dans son enfance. Elle a le sentiment d’avoir été peu investi par sa mère très occupée. Cette révélation surgit à l’approche de la séparation et fait écho à son lien à son fils et à ses propres difficultés d’investissement. Quelle imago envahissante et abandonnante entrave ses capacités psychiques. C’est cette interrogation qui fait écho à son histoire infantile qui pourra se déployer dans la thérapie, en résonnance avec les difficultés du père qui lui aussi perçoit sa difficulté à prendre sa place. Ce qui devrait permettre à Louis captif du désir maternel selon la formule de M. Fain d’enrichir ses théories sexuelles.

Le marchand de sable va-t-il réussir à passer par là ?