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Le Narcissisme

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Le concept de narcissisme constitue une des pierres de touche de la structuration de la personnalité. C’est ce que montre brillamment Paul Denis dans cet ouvrage clair et pertinent. Après en avoir explicité toute la prégnance en se référant à la vie d’Édouard Manet, l’auteur entreprend une étude exhaustive en exposant les différentes théories du narcissisme, à commencer par celles de Freud. Il montre comment le narcissisme organise la personnalité, structure les fondamentaux de tout un chacun, en particulier pour ce qui est de son identité sexuelle. Allant plus avant, l’auteur insiste sur les manifestations de l’économie narcissique dans la vie quotidienne. Exaltation, dépersonnalisation, vécu dépressif, honte, indignation, rage narcissique … témoignent d’une métabolisation plus ou moins heureuse du narcissisme. Le surinvestissement du corps, le dandysme, le narcissisme social, l’exacerbation du sens de l’honneur comme l’affirmation d’invulnérabilité à l’œuvre dans le registre phobique sont autant de symptômes qui peuvent participer à la « cohésion narcissique » d’un individu. Si « la relation amoureuse […] est faite d’un tissu d’investissements de soi-même et d’autrui », le besoin d’emprise sur l’autre, l’exigence de « la subordination totale aux besoins du sujet […] et à ses modalités de plaisirs », « la dimension destructrice d’attaque contre le psychisme de l’autre » sont caractéristiques de la perversion narcissique. Quant à la perversion sexuelle, Paul Denis y voit « l’expression érotique de la perversion narcissique».
Les situations cliniques impliquant une souffrance narcissique importante conduisent en général à proposer une psychothérapie en face à face plutôt qu’une analyse classique ; un transfert en alter ego (H.Kohut), ainsi que la composante relationnelle de la situation, peuvent alors se déployer et permettre une approche très progressive des conflits psychiques, opération comparée à celle du déminage par P.Marty.
Paul Denis pose la question de l’influence des systèmes sociaux actuels sur l’organisation psychique des individus. Ne favorisent-ils pas une forme de narcissisme fondé sur un droit à la reconnaissance qui reposerait sur le seul fait d’exister et conduirait à la revendication d’un « droit à » : à un diplôme, un enfant … ? Ce texte se termine sur un vœu : que la société puisse aussi soutenir un « Narcisse responsable, autonome, capable d’aimer et travailler ».
Ce livre élégant et nourri d’une grande culture que soulignent les nombreuses références littéraires éclaire d’une lumière limpide le concept psychanalytique de narcissisme.


Les mystères de l’art , Esthétique et psychanalyse

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Comment et pourquoi un psychanalyste peut-il parler d’art ? Pendant longtemps la « psychanalyse appliquée » avait mauvaise presse. Mais actuellement les écrits et les colloques psychanalytiques consacrés à la question de la création artistique font florès. Avec cet ouvrage, Christophe Paradas relève le défi. L’auteur est psychiatre, psychanalyste et, en outre, il participe à de nombreux projets culturels. Ce livre est le résultat d’un travail long et approfondi dans le domaine de la culture. Son ouvrage témoigne de la pertinence d’une réflexion psychanalytique sur l’esthétique, car Christophe Paradas montre que la psychanalyse a beaucoup à nous apprendre d’une part sur les œuvres et d’autre part sur les processus de créativité.

Le sommaire est impressionnant : Hemingway, Rembrandt, Camus, l’opéra, Bizet, Bergman, Proust, Beethoven … Pas question donc de rendre compte de la totalité de cet ouvrage. On ne peut qu’en donner une vision d’ensemble et quelques coups de sonde, afin d’inciter le lecteur à une lecture plus approfondie de ses chapitres variés.

 

L’auteur nous invite à une « promenade esthétique » dans des lieux artistiques dont on sent qu’il les connaît bien et qu’il les fréquente avec un grand plaisir qu’il nous fait partager.

Dans un premier chapitre, il analyse de manière détaillée le rapport de Freud à l’esthétique, mais ensuite Christophe Paradas nous propose des lectures beaucoup plus personnelles des œuvres étudiées.
Pour la Carmen de Bizet, par exemple, il nous donne sa version à lui de l’opéra.

Pour Wagner – « le plus fou des névrosés de l’art, » -, il s’interroge sur la problématique fondamentale de la filiation, ce qui l’amène d’ailleurs à interroger aussi le bien fondé d’une incursion dans l’enfance wagnérienne et ses secrets, c’est à dire dans le domaine psychobiographique, tant critiqué par les psychanalystes, mais qui paraît pourtant tout à fait pertinent voire même nécessaire, sans pour autant faire de chaque artiste un cas psychopathologique.

D’ailleurs, l’auteur n’a pas pour ambition d’expliquer les œuvres. Beethoven, par exemple, lui paraît « impossible à expliquer ». Car la créativité du génie relève « des harmoniques secrètes, en même temps universelles et singulières »

En ce sens, les textes de Christophe Paradas sont plus des textes littéraires que des textes analytiques. Ce qui ne l’empêche pas de nous livrer quelques clés de compréhension issus de la théorie analytique pour chaque artiste.

On peut s’attarder ainsi sur le chapitre très intéressant consacré à Camus, « qui comme tout le monde a commencé par être l’enfant de son enfance, pour devenir l’homme de son enfance ». Il donne un portrait étonnant de la mère de l’écrivain, celle à qui il a dédié un de ses plus beaux textes, Le Premier Homme, Une mère vêtue de noir, suite au deuil de son mari, le père de Camus, mort dans les tranchées de la Grande Guerre, quand l’enfant Camus n’avait même pas un an, analphabète, parlant peu, à qui il adresse cette fameuse dédicace « A toi qui ne pourras jamais lire ce livre ». Cette « Madonne archaïque » reste présente dans l’existence de Camus, devenu grand écrivain et grand amateur de femmes, comme une figure à la fois rassurante et inquiétante.

 

Avec cet ouvrage, Christophe Paradas nous propose un ensemble de textes plus allusifs qu’explicatifs, pour aller au-delà de « l’ineffable des émotions esthétiques », en quête des mots, qui ne peuvent être que poétiques, pour entrer dans les mystères et énigmes de la créativité. Œuvre très personnelle, qui rend bien compte de l’importance de l’art dans le champ de la psychanalyse.


En deça des mots, Libres cahiers pour la psychanalyse

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Ce numéro des “Libres cahiers”d’une grande diversité de contributions, explore les voies par lesquelles langage et parole viennent au psychisme.

Dans le titre, l’expression “en deçà” (des mots) fait penser à “au-delà” (du principe de plaisir), donc à la deuxième topique freudienne.

La deuxième topique nous permet de poser un nouveau regard sur les deux textes de la première topique dont est inspiré explicitement ce numéro des “Libres Cahiers”:

– Sigmund Freud (1917), Leçons d’introduction à la psychanalyse, OCF/P, XIV, Puf (“Les opérations manquées” et “Le rêve”); SE, XVI; GW, XI.

– Sigmund Freud (1910), “Du sens opposé des mots originaires”, OCF/P, X, Puf; SE,XI; GW,VIII.

Mais ce “Libre Cahier”, faut-il le lire à l’endroit ou à l’envers?

Commençant par le début de la revue psychanalytique, on découvre l’extraordinaire richesse des différents articles écrits par des psychanalystes, mais aussi, ce qui est plus surprenant, par des personnes venant d’autres disciplines: Annie Mavrakis, Docteur en esthétique et essayiste, par Catherine Goffaux-H., bibliothécaire et correctrice et par Mireille Gansel, écrivain et traductrice.

Dans ce sens de lecture, l’ensemble des articles nous offre une promenade libre et variée dans le paysage des réflexions sur le langage et la parole.

Cette promenade fait penser aux “Leçons d”introduction à la psychanalyse” s’adressant à un public non spécialisé. Elle nous rappelle que la psychanalyse est bâtie sur les expériences de tout un chacun, qu’elle est une affaire clinique.

Commençant par la fin du “Cahier”, le lecteur s’aperçoit de la cohérence du choix des articles. On retrouve le questionnement de la psychanalyse contemporaine confrontée aux patients “en deçà” de la névrose.

Dans l’article de 1910 “Le sens opposé des mots originaires”, Freud s’est intéressé à un texte de Karl Abel. Certaines des réflexions d’Abel n’ont pas été confirmées ultérieurement par la philologie. Pourtant la pensée de Freud est toujours d’actualité car Freud s’intéresse au son et au sens de la parole et ceci pour mieux comprendre le langage du rêve.

 

C’est l’étude du travail du rêve et de son langage et la deuxième topique freudienne qui nous donnent un accès au fonctionnement psychique de l”‘en deçà des mots”.

La deuxième topique donnera une nouvelle cohérence métapsychologique à ces deux textes appartenant à la première.

 


La symbolisation

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Freud a introduit une nouvelle dimension au concept de symbolisation en établissant un lien entre les symboles conscients et les symbolisés inconscients , ce qui a rendu « impérieuse » l’exigence de l’interprétation.
Alain Gibeault montre les implications qui résultent de la définition de ce concept et de ses corollaires au niveau de la théorie et de la clinique psychanalytiques et, en conséquence, au niveau de l’histoire de la psychanalyse.
Le symbolique peut être assimilé au sémiotique  comme capacité de production de signes verbaux et non verbaux susceptibles d’organiser l’expérience; les conceptions d’E.Cassirer, C.Lévi-Strauss, J.Lacan participent d’une théorie de la fonction symbolique qui atteste la primauté du linguistique. Ch.S.Peirce s’inscrit dans cette perspective, si ce n’est que, selon lui, celle-ci s’avère une définition trop large du symbolique : l’enjeu est au cœur de la confusion entre le signe et le symbole.
De façon schématique, pour F. de Saussure, le signe désigne au sein de la langue une relation de signification entre le signifiant et le signifié, relation nécessaire et immotivée, le symbole renvoie à une association plus ou moins stable entre deux signifiants ou deux signifiés, relation non nécessaire et motivée, selon des rapports de contiguïté et de similitude. La définition du signe par Ch.S Peirce : « quelque chose qui tient lieu pour quelqu’un de quelque chose sous quelque rapport ou à quelque titre » implique une relation triadique, sujet, interprétant, objet. Le symbole devient une catégorie du signe définissant le signe linguistique dans sa dimension d’arbitraire.
Selon les termes d’U.Eco, « la sensation que ce qui est véhiculé par l’expression pour nébuleux et riche que ce soit vit dans l’expression », dans le symbole, aussi y a t-il nécessité d’interprétation, au risque de s’enfermer dans le silence et l’incommunicable. Pour Alain Gibeault, la dimension sociale et communicable devrait faire partie du symbole. Le danger réside en ce que le passage à la reconnaissance sociale cherche la référence au code qui renvoie à l’univocité. Le risque est que celui qui a la clef de l’interprétation a le pouvoir, dans la mesure où le pouvoir s’exerce à partir du code. Ainsi les enjeux des théories psychanalytiques et les luttes de pouvoir qui y sont liées peuvent renvoyer au besoin de « légitimer par une théologie la pratique du mode symbolique ».
À partir du concept de symbolisation, A.Gibeault analyse l’histoire de la découverte de la psychanalyse, l’évolution de la réflexion de Freud sur les processus de symbolisation à propos du symptôme hystérique et de la théorie du symbole mnésique, et la symbolique du rêve. Il analyse l’enjeu de la symbolique de l’argent dans la cure.
La symbolisation étant un processus qui utilise la projection, A. Gibeault montre les rapports entre la projection et l’identification projective, les points de convergence de la pensée freudienne et de la pensée kleinienne dans la théorie de la projection comme processus et mécanisme de défense.
Puis, des illustrations cliniques allant de la psychose à la névrose, de l’enfance à l’âge adulte, permettent de mesurer la portée clinique et technique des enjeux qui se sont développés autour de ce concept.
A.Gibeault poursuit en montrant les similitudes et les différences du concept de symbolisation avec les concepts de représentation, de sublimation et de création.
L’art préhistorique du Paléolithique témoigne de l’intérêt précoce de l’homme pour la symbolisation ; il est la preuve d’un imaginaire mythique dont les secrets échappent et d’un travail de transformation de la pulsion qui « à la fois dissimule et montre dans un mouvement de lutte contre la détresse ».
Si la réflexion sur les processus de symbolisation a privilégié la dimension du transitionnel, elle a été soutenue par la question des origines, de l’originaire, des fantasmes originaires.
L’enjeu du travail de symbolisation au cours de la cure consiste à augmenter la vérité historique du monde interne du patient en élargissant sa dimension fantasmatique et narrative et à ouvrir à la possibilité d’accéder à un nouveau mode d’être. Ce travail va de pair avec le développement de la créativité du sujet.
Le travail analytique est une co-création qui fait référence à la symbolisation et à la sublimation, processus fondamentaux de ce travail de pensée qui relève aussi d’une capacité à « jouer » que le travail analytique devrait permettre d’acquérir.
L’interprétation psychanalytique a une fonction symbolisante, dans le contexte de la cure et dans le contexte de la culture. Elle intervient sur le mode de la « proposition » qui permet au jeu de la négation de s’exercer et de relancer le processus de pensée.
Le mode symbolique devrait échapper à la dimension du code qui renvoie à l’univocité, pour laisser ouverte la possibilité d’une « infinie dérive ». Cependant, faut-il irrévocablement choisir entre le recours à une interprétation explication en rupture avec le flot associatif et une interprétation en contact avec le flot associatif, allusive, laissant libre cours au développement de la polysémie, ou bien n’y a t’il pas nécessité d’une dialectique entre ces modalités interprétatives ? Chemins de la symbolisation  est le résultat d’une formidable recherche sur la symbolisation et les processus de pensée, sur les processus psychiques à l’œuvre depuis les origines de l’humanité et de son corollaire, l’interprétation. Ce livre est un exceptionnel outil d’informations et de réflexions.


L’écoute de l’analyste. De l’acte à la forme

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La forme n’est pas un état mais un acte, et c’est avec elle que travaille le psychanalyste : chemin, pulsation suscitée par la perte, tension de la quête, formes verbales étranges, formes symptomatiques dont la source se dérobe, formes visuelles où se voilent et se dévoilent le plaisir et l’interdit, formes auditives où chaque modulation de la voix signifie l’insistance ou la défense sont au centre de l’expérience analytique. Ce n’est qu’en surface qu’émergent les formes indéchiffrables qui s’offrent à la pensée en quête de l’élucidation des productions inconscientes. L’exercice de l’analyse est constamment pris dans une tension entre le plan des formes marquées par la déformation imposée par la censure, et celui de l’action des formes expressives à valeur performative, essentiel à la saisie du transfert. La difficulté tient à l’articulation de ces deux plans, le sous-sol théorique en est la définition freudienne de la pulsion comme « morceau d’activité » (Pulsions et destins de pulsions, 1915).

Explorant la notion freudienne de « figurabilité », ou mieux de « présentabilité » (Darstellbarkeit) Laurence Kahn, membre titulaire de l’Association psychanalytique de France déploie sa réflexion sur la production et le déploiement des formes, c’est-à-dire de la Darstellung, ou « présentation » qui soutient la figurabilité du rêve, mais aussi un très grand nombre d’autres productions de l’inconscient et l’ensemble de la réalité psychique. Le premier chapitre critique l’idée d’une profondeur qui serait distincte de la forme et sous-jacente à celle-ci. C’est toujours à partir du destin des formes que s’invente la représentation des forces. C’est toujours à partir de la surface que se conçoivent ensemble les opérations de la figuration et la constitution de l’appareil à figurer, les opérations de l’interprétation et la méthode qui permet l’interprétation. Le second chapitre soutient avec fermeté que la présentation ne représente pas. La Darstellebarkeit renvoie aux conditions de possibilité d’un acte, celui de présenter de manière sensible, par un moyen approprié.

S’il y a des images dans le rêve, elles ne sont pas signe d’une chose représentée, mais le résultat du traitement d’un matériau psychique qui n’est pas une traduction. L’original n’existe pas, la référence est disloquée ; le processus primaire ne sait que désirer et présenter la satisfaction comme accomplie. La présentation est immédiate, déliée des contrantes du temps, de l’espoir, de l’attente ; elle fait être en faisant percevoir. C’est en termes d’actualisation, donc d’agir (y compris dans le symptôme en agissant à la fois deux volontés conradicotoires) et de reviviscence hallucinatoire qu’il faut penser le pouvoir de la force présentante. L’incarnation transférentielle s’effectue à partir d’une déformation par transfert, et conduit à penser les effets de la présence mais ausi le nécessaire fond hallucinatoire actif dans le langage.

Dans ce livre très dense, Laurence Kahn nous entraîne dans sa lecture exigeante du texte freudien dont elle dégage des enjeux essentiels tant pour la pratique de la psychanalyse – l’écoute de l’analyste – que pour son épistémologie. Sa thèse mérite discussion : n’existe-t-il que des formes dans la vie psychique, et faut-il, pour se prémunir contre une pensée métaphysique de l’être, privilégier la combinatoire des formes sur la réflexion sur l’énergétique et l’affect ? Mais en tout état de cause, nous n’avons pas fini d’explorer et de digérer la révolution freudienne ; Laurence Kahn nous montre, sous une forme qui exclut toute édulcoration, à quel point c’est dans le traitement de la surface que se manifeste le sens, et que celui-ci est une force, donc une action.


Le concept d’enveloppe psychique

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L’auteur rappelle ici, par ordre chronologique, les auteurs qui, dans le champ de la psychanalyse, se sont penchés sur cette notion à partir de Freud. Tout au long de l’ouvrage, D.Houzel apporte également sa propre conception de l’enveloppe psychique, en s’appuyant sur celles de ses prédécesseurs.

Le concept d’enveloppe psychique, permet de décrire et de comprendre certaines organisations psycho-pathologiques, leur genèse, leur fonctionnement.

On a ainsi découvert des substituts d’enveloppe dans certains dysfonctionnements, comme le « faux self » décrit par Winnicott.

En retour, ces découvertes ont permis de comprendre le fonctionnement normal, résultat d’une enveloppe psychique de bonne qualité.

La notion d’enveloppe psychique, nous dit D.Houzel, trouve des applications pratiques dans les cures psychanalytiques et psychothérapiques, concernant en particulier le cadre qui peut être considéré comme ayant la fonction d’une enveloppe.

«  Le cadre, en effet, est, pour le processus analytique, ce qu’est l’enveloppe psychique pour le processus de croissance psychique ». D.H.

Après cette introduction, l’auteur rappelle la notion commune à tous les modèles d’enveloppes : la limitation entre un dedans et un dehors.

D.Houzel suit tout d’abord le modèle mathématique pour décrire l’enveloppe psychique et son fonctionnement. Quittant la métaphore, il précise sa pensée en insistant sur la nécessaire qualité de stabilité structurelle de l’enveloppe ainsi que les différents « niveaux de stabilité » du fonctionnement psychique.

Poursuivant sa réflexion, et repoussant l’idée d’une conception statique de l’enveloppe psychique, D.Houzel en propose une conception dynamique.

Il décrit « une enveloppe feuilletée » composée de 3 feuillets :

  • a : la pellicule. Elle ne trouve sa stabilité que si la rencontre avec l’objet (« la réalisation » selon Bion) a lieu en temps voulu.

  • b : la membrane. C’est sur elle que s’inscrivent les traces de la rencontre.

  • c : l’habitat. Il est le résultat de ce qui précède, une enveloppe psychique constituée, avec la construction des limites du Soi et le sentiment d’identité.

L’auteur nomme ensuiteles modèles d’enveloppe « effractée » ou déshabitée, avant de définir les propriétés de l’enveloppe psychique.

A cette étape de l’ouvrage, « les sources freudiennes » sont alors plus précisément évoquées.

En introduisant ce long et riche chapitre, D.Houzel rappelle que les psychanalystes se sont longtemps penchés sur le contenu du psychisme plutôt que sur son contenant.

Il va reprendre les textes de Freud, depuis « L’esquisse » jusqu’à  « L’abrégé de psychanalyse », pour mettre en évidence la présence du concept d’enveloppe psychique dans l’œuvre de Freud.

C’est tout d’abord le Moi, structure « limitante » qui, avec sa qualité de stabilité, s’en rapproche.

Dans « L’esquisse », Freud définit le Moi comme frontière entre monde intérieur et monde extérieur, et ayant la fonction de pare-excitation.

Après « L’esquisse » sont cités les collaborateurs contemporains et les successeurs de Freud, parmi lesquelsG.Jung, en rappelant que Freud écrit « Pour introduire le narcissisme » dans un moment conflictuel avec ce dernier.

 

A la même période est rédigé « Deuil et mélancolie ». Le tournant vers la 2ème topique est amorcé, et avec lui, le centre de gravité se déplace du contenu du psychisme vers le contenant. Il est question de l’étayage corporel du Moi. On trouve ici E.Bick et D.Anzieu.

Suivant toujours le corpus freudien, avec l’écriture du texte « Le Moi et le Ca », c’est la délimitation de l’appareil psychique qui est définie. Federn parlera du noyau et des frontières du Moi ; J.Lacan de l’étayage corporel du Moi.

D.Houzel poursuit la construction chronologique de son ouvrage en évoquant ensuite longuement M.Klein : il rappelle la théorie du « Moi précoce » et des mécanismes de défense.

Viennent ensuite les psychanalystes « post-Kleiniens ». L’auteur fait une part plus large à D.Winnicott avec le concept de « holding ».

Un chapitre est tout entier réservé au travail de D.Anzieu, qui a élaboré le concept de « Moi-peau » en l’étayant tout d’abord sur la théorie freudienne du « Moi », puis sur les travaux de Winnicott concernant le « holding » et le « handling » ; enfin, sur ceux de Bowlby, auteur de la théorie de la pulsion d’attachement.

D.Houzel émet quelques critiques à l’égard deD.Anzieu, mais il s’appuie sur sa notion d’un « Moi » à 2 feuillets pour développer sa propre conception : une enveloppe à 3 feuillets, en rapprochant leurs positions respectives.

D.Houzel cite également les travaux d’E.Bick : il évoque les notions de « peau psychique » et de« seconde peau ».

C’est ainsi qu’il avance dans sa propre conceptualisation : l’une des propriétés de l’enveloppe psychique, selon lui, serait « l’orientabilité », ce qui suppose un espace à trois dimensions. Ce faisant, il se distingue d’auteurs comme G.Haag ou D.Meltzer qui ont parlé de « bidimensionnalité » de l’espace psychique.

D.Houzel postule en effet que « l’orientabilité de l’espace psychique est liée aux identifications paternelles ». Il nous dit : « …dans la cure d’enfants autistes, la sortie de l’adhésivité ne se fait pas par addition d’une troisième dimension à un espace qui n’en aurait que deux, mais plutôt par ouverture d’un espace recourbé sur lui-même… ».

Et plus loin : « L’interprétation de l’analyste a cette fonction d’ouvrir un espace recourbé sur lui-même. Pour cela, elle doit conjuguer les aspects maternels et paternels du contre-transfert en de justes proportions et élaborer sans relâche les dimensions maternelles et paternelles du transfert ». Ainsi considère-t-il comme une nécessité la notion de bisexualité psychique de l’analyste.

L’auteur nous parle ici du cadre psychanalytique, conçu comme ayant la fonction d’une enveloppe psychique. Il appuie son propos en citant à nouveau D.Anzieu ainsi que plusieurs autres auteurs.

Ce chapitre fait l’objet d’une illustration clinique, puis d’une élaboration élargie de la notion d’enveloppe.

La conclusion de D.Houzel nous invite à revenir sur le mouvement qui s’est opéré au cours des années : en lien avec l’évolution des pathologies plus massives prises en charge, après s’être essentiellement intéressés au contenu du psychisme, les psychanalystes se sont penchés et se penchent encore sur son contenant.

 

Cet ouvrage offre l’intérêt d’un rappel chronologique clair et précis des auteurs qui ont étudié le concept d’enveloppe psychique. L’auteur y introduit sa propre conception, tissée sur la trame de ses prédécesseurs. Le nombre important des auteurs cités témoigne de l’importance accordée à ce concept.


La séduction éthique de la situation analytique. Aux origines féminines maternelles de la responsabilité pour l’autre

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Viviane Chetrit-Vatine, membre formatrice de la société de psychanalyse d’Israël, publie ici une reprise de sa thèse consacrée à la dimension éthique de la situation psychanalytique. Elle se réclame d’emblée de la pensée philosophique d’Emmanuel Lévinas, et de la ligne psychanalytique de Jean Laplanche. La position éthique est première, fondatrice de l’humain, dans la ligne du « principe responsabilité » tel que l’a développé Hans Jonas.

La première partie de l’ouvrage traite « d’une contribution possible de Lévinas à la psychanalyse contemporaine », confrontant la conception freudienne de l’éthique ainsi que les positions lacaniennes aux thèses de Lévinas, en privilégiant peut-être un certain concordisme pour mieux asseoir son propos. Dans cette relecture de l’œuvre du philosophe, la responsabilité asymétrique pour l’autre, telle que la conçoit Lévinas (c’est-à-dire comme substitution et non comme réciprocité) est alors proposée comme éthique de l’analyste, dans la sensibilité à la vulnérabilité, au visage de l’autre, à la proximité et à la caresse. La personne de l’analyste est alors considérée comme un espace matriciel.

Une deuxième partie relie cette conception de l’éthique aux conditions de la séduction originaire telle que la comprend Jean Laplanche, source, selon V. Chetrit-Vatine, d’une exigence de responsabilité. L’exigence éthique naît dès le départ de la vie et se déploie dans le mouvement même de la passion maternelle, à partir d’un primat de l’affect. Le besoin d’éthique dans la cure relève de la même nécessité, car l’analyste, medium malléable, est, comme la mère, un objet transformationnel. La passion de l’analyste et la séduction éthique de la situation analytique sont ainsi étudiées dans une troisième partie comme la voie de l’appropriation subjective dans la cure dont l’asymétrie soutient un triple transfert : transfert « en plein », actualisation directe des imagos parentales et des modes de relation de la prime enfance, mais aussi transfert de séduction originaire et transfert d’espace matriciel.

Une quatrième partie, liées aux thèses de Jacques André sur les origines féminines de la sexualité, s’attache aux origines féminines/maternelles de la responsabilité pour l’autre, avec la visée de proposer un nouveau statut psychanalytique de l’éthique, prônant une passivité non masochiste. La mère est effractée par la présence d’un être vivant se développant en elle, puis, lors de la naissance, l’effraction est réitérée par la rencontre avec l’enfant démuni, totalement dépendant ; chez la mère, cette rencontre suscite un état de dés-aide, une détresse qui est par elle-même exigence d’éthique. Il s’agirait donc de poser une forme de primat de la passivité, dégagée de la culpabilité et dépassant la bienveillance naturelle, sans tomber dans une logique sacrificielle. L’in-quiétude est éveil éthique de l’analyste. Dans les annexes de l’ouvrage sont abordées les nouvelles parentalités ; on y trouve également le commentaire d’un article de Laplanche « responsabilité et réponse », qui transforme le « répondre de » central chez Lévinas, en un « répondre à » qui est à comprendre en liaison avec le refoulement originaire dans la transmission du message énigmatique adressé inconsciemment à l’enfant.

Développant de façon systématique sa ligne de réflexion, l’ouvrage ne va pas sans soulever des questions tant sur la conception des rapports entre psychanalyse et philosophie que sur la place bien limitée laissée par cette perspective tant au transfert paternel qu’à la tiercéité.  


Le Moment freudien

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L’œuvre de Christopher Bollas, membre de la British Psychoanalytical Society et de la société psychanalytique de Los Angeles, n’est, malgré son importance, que très partiellement traduite en français. Le Moment freudien, qui rassemble plusieurs textes écrits en 2006, est à même de donner au lecteur français un accès très riche à cette pensée critique sans concession. Pour Christopher Bollas, en effet, Freud lui-même n’a pas pleinement développé sa première conception du transfert comme transfert des pensées inconscientes vers la pensée consciente, ni son intuition de la communication d’inconscient à inconscient entre l’analyste et son patient. La polarisation de la pensée des psychanalystes post-freudiens sur le seul Transfert du patient sur son analyste, ainsi que sur le contre-transfert de l’analyste, oriente et réduit l’écoute à une seule des catégories de la perception inconsciente, celle de la relation, aux dépens des innombrables fils de pensée liés à la complexité des processus inconscients.

Féroce envers ses collègues britanniques adeptes de l’interprétation systématique de l’ici et maintenant, qui ramènent à la relation avec eux-mêmes tout ce qui se passe en séance sans laisser se déployer les associations du patient, Bollas soutient que tout patient est en mesure d’associer librement, de passer d’une idée à une autre, surtout s’il est incité à parler de façon précise du plus quotidien de son existence. Un psychanalyste trop actif, qui interprète dès que la séance démarre, ne laisse pas le patient déployer son associativité et l’analyste ne peut entendre ni la complexité de sa vie psychique ni sa créativité. Le déploiement de la perception inconsciente, si explicite dans le modèle du travail du rêve, suppose de penser les transformations psychiques et les articulations de l’inconscient entre les différentes catégories de pensée et les multiples fils de la pensée inconsciente – laquelle, toujours faite de processus dynamiques, n’est pas constituée seulement par des contenus refoulés. L’inconscient orchestre en une condensation ces perceptions inconscientes à tout moment de la séance, car un même fil de pensée s’exprime par plusieurs catégories à la fois (affect, voix, rythmes, transfert, émotion, ironie ou effort, etc.), ce qui n’exclut nullement la conflictualité interne entre ces divers ordres de pensée. Le fil de la pensée inconsciente se repère par la séquence narrative, l’enchaînement des idées au cours de la séance. Un moment fort du livre est constitué par deux entretiens avec Vincenzo Bonaminio lors du congrès de la fédération européenne de psychanalyse d’avril 2006 ; l’index des notions contribue à faire de l’ouvrage un instrument de travail très précieux.  


Clivages. Moi et défenses

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En 1988, Gérard Bayle, membre titulaire formateur de la Société psychanalytique de Paris, introduit la notion de clivage fonctionnel, réaction immédiate de défense contre une attaque de la psyché, défense habituellement transitoire qui  isole fonctionnellement la partie atteinte. Le clivage structurel, permanent, est engendré chez les enfants et avec leur participation, par le maintien excessif d’un clivage fonctionnel des parents. En 1996, Gérard Bayle présente au Congrès des psychanalystes de langue française un rapport sur les clivages, qui développe cette distinction et insiste, comme le présent ouvrage, sur la fonction synthétique du moi.

Pas de clivage sans collage. L’auteur souligne l’importance d’une forme de captation narcissique, l’asservissement pervers des processus défensifs d’un sujet par un autre. Du fait que l’enfant est objet pour la mère et que les fantasmes de celle-ci modulent son organisation psychique, la relation objectale est incluse dans l’autoérotisme primaire et dans la continuité narcissique du sujet. Ce qui appartient à un sujet mais ne fut jamais subjectivé peut se glisser dans ses pensées, ses actes, son sentiment d’identité. Certaines précautions excessives de l’entourage sont destinées à protéger la descendance et l’entourage lui-même de deuils non faits, d’horreurs sans nom, de blessures psychiques mal cicatrisées. Cette forme de perversion narcissique entame le moi, et d’abord le soi (sa forme la plus primitive), sous forme de clivages souvent ineffaçables pour peu que l’enfant en investisse le processus. L’hallucination négative, le déni, l’idéalisation et la forclusion déploient alors leurs attaques contre la symbolisation, la subjectivation et la structuration œdipienne. L’ouvrage présente ainsi une perspective d’ensemble de l’économie et de la dynamique des clivages, distinguant entre le fétiche et l’objet prophétique, entre les objets phobiques, les objets fétichiques et les objets transitionnels, mais aussi entre le rejet et le désaveu dans la constitution du déni, ce qui permet à l’auteur de penser l’articulation des défenses entre elles et le leurre de la fonction synthétique du moi.

S’il est ainsi un bon usage du clivage, la déroute des pensées, le mélange de soi, un magma informe d’affects et de figurations incapables de donner lieu à un jeu des représentations peuvent s’ordonner à partir d’un clivage. Les croyances agissent en ce sens, organisant un ordre arbitraire mais rassurant en se clivant de la réalité inquiétante et en créant des fétichisations.

L’ouvrage développe cette thèse en présentant d’abord la fonction synthétique du moi, puis une étude systématique du clivage freudien, qui permet une ressaisie de la métapsychologie du moi. Il en découle une mise en évidence, à côté des clivages défensifs, de ceux qui révèlent un défaut de liaison interne, une faille dans l’unification du moi. L’enfant ne peut alors affronter la traversée de l’Œdipe, il reste collé à ses parents, et ceux-ci ne remettent pas en cause leur narcissisme blessé. Par endoctrinement ou dressage, par exhibition ou par secret, certaines chances de conflictualisation sont écartées au profit du maintien d’un statu quo préœdipien, en un « gel entropique du moi ». L’étude des défenses précède une reprise plus approfondie de l’économie et de la dynamique des clivages, qui introduit au repérage des signes cliniques d’un clivage dans le contre-transfert, puis à la discussion de la notion de clivage potentiel, qui surgirait brusquement, selon l’image freudienne du cristal fêlé. Gérard Bayle ne reprend cette notion que dans la perspective d’une potentialité de révélation des carences jusque là inaperçues dans la fonction synthétique du moi, soit par débordement (clivage fonctionnel) soit par forclusion (clivage structurel). Ces deux formes de clivage sont ensuite étudiées dans leur déploiement, le texte de Freud sur l’Acropole venant illustrer la relation entre le clivage fonctionnel et la subjectivation, tandis que les destins du clivage de deuil font l’objet d’une attention particulière. Les clivages structurels sont définis, étudiés dans leur économie, leur dynamique et leur diversité, avec le risque d’un collage, de la relation adhésive à l’analyste. Le dernier chapitre revient sur les perversions, sur l’inévitable part de dépersonnalisation dans la création sublimatoire, et sur la fonction de la croyance dans la psychose. S’il faut de la rigueur dans la classification des clivages, les intrications entre clivages fonctionnels et clivages structurels sont inévitables. S’ils sont toujours des réponses à la déroute de la fonction synthétique du moi, les clivages ont leur pertinence ; un clivage fonctionnel bien tempéré est un processus de valeur pour la constitution du cadre analytique et de l’écoute de la réalité psychique, permettant de percevoir finement les affects et d’éviter les actings. Au terme de cet ouvrage très élaboré, ouvert et rigoureux, il faut en revenir à l’Acropole et à la douceur qui émerge des deuils.  

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