L’observatoire des discours idéologiques sur l’enfant et l’adolescent, OPS, a invité Marcus Evans pour informer les psychanalystes français de ce qui s’est passé au département de la Tavistock Clinic, spécialisé dans les soins aux enfants transidentifiés et du rôle de lanceur d’alerte qu’il a assumé. C’est son action, et celle de Susan Evans, qui ont conduit à la fermeture de cette branche de la célèbre institution et à la mission d’enquête confiée au Dr Hillary Cass. Rappelons que neuf mille enfants environ ont été suivis et soumis à des traitements d’affirmation de genre dans cette structure. Marcus Evans, membre de la British Psychoanalytic Society y travaillait, il en a connu le fonctionnement de l’intérieur et a dû en démissionner du fait de son désaccord total avec l’approche de la transidentité imposée par l’institution.
L’exposé, dont des extraits suivent, a eu lieu dans le cadre d’un webinaire organisé le 26 novembre 2025 par Céline Masson et Caroline Eliacheff et auquel participaient Béryl Koener et Paul Denis.
Voici de larges extraits réunis par Paul Denis du récit[1] de Marcus Evans :
Mes deux premiers livres portaient sur l’application des idées psychanalytiques dans les organisations. Et ils traitaient des dynamiques organisationnelles, du leadership, des processus de groupe, des facteurs inconscients dans les institutions, et de la manière dont ceux-ci influencent les décisions.
Dans mon travail clinique, j’ai constaté que de nombreuses personnes issues de milieux fortement contraignants — entreprises, milieu médical, éducation —présentaient des schémas psychologiques qui prenaient davantage de sens lorsqu’on les comprenait dans le contexte organisationnel où elles travaillaient, plutôt que comme résultant d’une simple psychopathologie individuelle. Les frontières entre psychanalyse et psychologie des organisations se sont alors clarifiées pour moi : l’organisation façonne l’individu, tout comme l’individu façonne l’organisation. Et cette influence réciproque est souvent inconsciente.
Les organisations, comme les individus, ont des manières de se défendre contre des réalités douloureuses. Elles peuvent nier les problèmes, diviser le «bon» et le « mauvais », idéaliser les dirigeants, faire de certains groupes des boucs émissaires, ou développer des systèmes rigides qui empêchent de penser. Ces défenses créent une forme de sécurité à court terme mais entraînent un dysfonctionnement à long terme. (…)
Par exemple, dans une institution très anxieuse, on peut observer des politiques très rigides, un contrôle excessif, du micro-management — ce sont des défenses de type obsessionnel. Dans un environnement plus chaotique, on peut voir de la négation, une productivité maniaque, un changement perpétuel — l’organisation devient « hyperactive » pour ne pas affronter sa propre fragilité.
Lorsque nous comprenons ces défenses organisationnelles, nous pouvons intervenir plus efficacement, non seulement sur le plan clinique mais aussi au niveau des politiques, du leadership ou de la culture institutionnelle. Beaucoup de dirigeants recréent inconsciemment des dynamiques issues de leur propre histoire psychologique, que l’organisation amplifie ensuite. (…)
Ceci est particulièrement pertinent pour les institutions qui s’occupent de populations vulnérables — enfants, patients, étudiants. Car les défenses de l’institution peuvent influencer directement la qualité du soin. Si l’institution est trop anxieuse pour tolérer la complexité, elle peut simplifier à outrance les diagnostics, s’appuyer sur des catégories rigides ou imposer des protocoles qui limitent le jugement clinique.
L’exemple de la Tavistock Clinic
Cela m’amène à la question des services de genre pour les jeunes, laquelle est devenue un sujet majeur après mon travail à la Tavistock Clinic.
Nous avons observé une institution qui travaillait sous une pression énorme — activisme, médias, politique, familles — et cette pression a activé des défenses : clivage, déni, idéalisation. Ces dynamiques ont affecté l’évaluation, le jugement clinique et la capacité de penser. Le système est devenu polarisé : soit vous adhériez totalement [aux soins d’affirmation de genre], soit vous étiez perçu comme hostile. La pensée clinique nuancée était devenue presque impossible.
Dans toute institution, lorsque l’anxiété devient écrasante, l’organisation peut perdre sa capacité réflexive. Elle passe à l’action, aux procédures, aux protocoles — tout ce qui donne l’illusion de la certitude. Mais le travail clinique demande de tolérer l’incertitude et le doute. Sans cela, l’institution devient plus une machine qu’un environnement thérapeutique.
Lorsque nous avons commencé à exprimer nos inquiétudes à propos de ce qui se passait au sein du service, nous avons rapidement compris que la pensée critique avait pratiquement disparu. Les cliniciens étaient sous pression pour suivre un modèle de prise en charge qui reposait davantage sur une idéologie que sur une évaluation clinique approfondie. Beaucoup d’entre eux me confiaient en privé qu’ils n’étaient pas à l’aise, qu’ils ressentaient une inquiétude croissante, mais qu’ils ne savaient pas comment l’exprimer sans être perçus comme transphobes ou réactionnaires. Le climat était extrêmement tendu. Et c’est là qu’on voit le phénomène que j’ai décrit tout à l’heure : lorsque l’anxiété collective devient trop forte, l’institution utilise des défenses primitives. Elle clive : il y a les “bons” d’un côté et les “mauvais” de l’autre. Le doute devient suspect. La nuance devient dangereuse.
Plusieurs collègues expliquaient que, lorsqu’ils posaient des questions cliniques élémentaires — par exemple : « Est-ce que cette détresse pourrait avoir une autre origine ? », « Y a-t-il une comorbidité psychiatrique ? », « Est-ce que l’environnement familial y contribue ? », « Est-ce que cette identification est stable ou transitoire ? » — ils étaient immédiatement perçus comme problématiques.
Et ces questions, dans n’importe quelle autre spécialité de la santé mentale, auraient relevé d’un comportement professionnel normal. Mais dans cette atmosphère, elles devenaient presque interdites.
À un moment donné, j’ai compris que l’institution ne parvenait plus à contenir la pression venue de l’extérieur. Il n’y avait plus de capacité à “penser la situation”. C’est ce que Bion appelait “la capacité de rêverie” d’un système, c’est-à-dire sa capacité à digérer l’angoisse, à transformer l’émotion brute en pensée.
Quand cette fonction disparaît, l’institution se tourne vers l’action immédiate. Elle applique mécaniquement un protocole parce que le protocole donne une illusion de certitude. Or, dans la clinique, la certitude totale n’existe pas.
Ce que nous voyions chez beaucoup d’adolescents, c’était une détresse profonde, multifactorielle, souvent liée à des traumatismes, à des difficultés familiales, à des troubles du développement, à des troubles autistiques, ou à des sentiments de marginalité. Et dans ce contexte, l’idée de transition devenait parfois un script très séduisant, la promesse d’un nouveau départ.
Mais si l’on ne comprend pas l’histoire personnelle du jeune, si l’on ne questionne pas les couches sous-jacentes, alors la transition se présente comme une solution magique qui masque la complexité de la souffrance.
Ce qui m’a le plus inquiété, c’est à quel point il était devenu difficile pour les cliniciens d’exprimer leurs doutes. Plusieurs jeunes cliniciens me disaient qu’ils se sentaient paralysés, qu’ils n’osaient pas faire leur travail correctement parce qu’ils craignaient d’être accusés d’être hostiles aux jeunes trans.
Et cela montre à quel point la culture institutionnelle était devenue défensive, rigide, incapable de contenir les dilemmes éthiques. Une institution ne peut pas faire un bon travail clinique si elle ne peut pas tolérer l’ambivalence.
Dans d’autres domaines de la psychiatrie, nous savons que les adolescents vivent souvent des périodes d’expérimentation identitaire. L’identité sexuelle et de genre peut être labile, surtout à un âge où les transformations pubertaires, les pressions sociales et les questionnements internes se superposent. Mais dans ce contexte, toute mention de labilité était considérée comme suspecte. Il y avait une idée implicite, presque doctrinale, selon laquelle le jeune “se connaît” totalement et que le rôle du clinicien était simplement d’approuver. Ce n’est pas ainsi que fonctionne la clinique. Le rôle du clinicien est d’explorer, pas de confirmer. C’est un travail de compréhension, pas d’approbation automatique.
Je me souviens de plusieurs cas où la famille était extrêmement anxieuse. Ils venaient souvent avec une conviction déjà formée — parfois influencée par des groupes militants en ligne — selon laquelle l’enfant était trans et que toute hésitation du clinicien constituait une forme de violence. Cette pression familiale, combinée à la pression institutionnelle, a créé une situation où le clinicien se retrouvait pris en tenaille. Et c’est là que l’on voit comment les dynamiques émotionnelles des familles entrent en résonance avec les défenses de l’institution.
Certains parents, par exemple, sont tellement terrifiés par la souffrance de leur enfant qu’ils recherchent une solution rapide. Ils espèrent que la transition résoudra le problème immédiatement. Et lorsque le clinicien propose d’explorer davantage, cela peut être vécu comme un obstacle, comme une insensibilité. Ce n’est pas parce que les parents sont malveillants : c’est parce qu’ils sont désespérés. Mais une institution solide doit pouvoir contenir cette angoisse — ce qui n’était plus le cas.
Dans beaucoup de situations, nous avons observé un phénomène où la détresse psychique se “cristallisait” autour du genre. C’est-à-dire que le langage de la souffrance se déplaçait vers cette sphère, peut-être parce que la société avait fourni un récit très clair, très accessible, très puissant : « Si tu te sens mal dans ton corps, c’est parce que tu es né dans le mauvais corps. »
Ce récit peut devenir un attracteur très fort pour des jeunes vulnérables, surtout ceux qui sont en recherche d’appartenance ou d’explications. Mais la responsabilité du clinicien est d’examiner toutes les possibilités, pas seulement celle qui est socialement valorisée. Certains et certaines de ces jeunes nous disaient eux-mêmes, après un travail thérapeutique approfondi : « Je pensais que la transition était la seule explication possible, mais en fait c’était plus compliqué». Et cela montre bien l’importance qu’il y a de préserver un espace thérapeutique ouvert.
Ce qui est frappant, c’est que dans d’autres domaines — par exemple l’anorexie, l’automutilation, les idéations suicidaires — nous savons qu’il existe des narratifs culturels puissants qui donnent du sens à la douleur. Le genre, pour certains jeunes, est devenu l’un de ces narratifs. Ce n’est pas toujours pathologique ; parfois cela fait partie d’un processus. Mais cela doit être exploré, pas présumé. Quand l’institution n’arrive plus à tolérer l’exploration, elle devient rigide. Et lorsqu’elle est rigide, elle cesse d’être clinique.
Ce silence au sein de l’institution était remarquable. Il y avait une sorte d’accord tacite : certaines questions ne devaient pas être posées, certains sujets ne devaient pas être évoqués. Et lorsque des collègues tentaient quand même de les aborder, la conversation devenait immédiatement tendue. On voyait clairement que l’organisation ne pouvait plus tolérer l’exploration. Une institution saine peut supporter le questionnement. Une institution anxieuse, non.
Je me souviens d’une réunion où un clinicien a simplement demandé : «Avons-nous des données sur les résultats à long terme ? » L’audience s’est figée. Il n’y avait pas de données solides, mais poser la question était devenu presque tabou. C’était un signe très clair que le système fonctionnait sur la base d’un dogme plutôt que sur celle d’une pensée clinique.
Les jeunes étaient de plus en plus orientés vers des parcours médicaux sans qu’il y ait eu une compréhension suffisante de leurs difficultés psychologiques sous-jacentes. Certains présentaient de l’autisme non diagnostiqué, des traumatismes, des troubles alimentaires, des difficultés d’attachement, ou des troubles anxieux sévères. Mais tout cela était souvent considéré comme secondaire dans l’esprit de l’institution.
Le genre passait au premier plan, quelle que soit la complexité du tableau clinique. Je ne dis pas que le genre n’était jamais la question centrale — parfois il l’était — mais dans beaucoup de cas, il n’était qu’une couche parmi d’autres. Et pour faire un bon diagnostic, il faut comprendre toutes les couches, pas seulement celle qui correspond à une attente sociale ou institutionnelle.
Plusieurs collègues me parlaient de jeunes qui changeaient très rapidement d’identité — parfois en quelques semaines — et pourtant ces fluctuations n’étaient pas analysées comme des indicateurs possibles d’une souffrance plus vaste ou d’une quête identitaire. Au lieu de cela, ces changements étaient souvent interprétés comme des « clarifications de leur identité ». Et pourtant c’était loin d’être toujours le cas. Parfois, c’est un signe de confusion, ou d’un besoin désespéré de trouver un récit cohérent. Lorsque j’en ai parlé aux responsables, la réponse était souvent : « Nous devons écouter les jeunes. »
Bien sûr qu’il faut les écouter. Mais écouter ne signifie pas obéir. Écouter signifie comprendre ce que les mots veulent dire psychologiquement, émotionnellement, dans le contexte de leur histoire. Parfois, les mots expriment une vérité profonde. Parfois, ils expriment une détresse qui cherche une forme. L’écoute clinique est un espace où la parole se transforme en compréhension, pas en protocole automatique.
Il y avait aussi une pression énorme venant de l’extérieur. Des groupes militants surveillaient le service, commentaient les décisions, interpellaient l’institution sur les réseaux sociaux. On assistait à une confusion entre pratique clinique et activisme. L’activisme a son rôle dans la société. Il peut faire avancer des droits. Mais la clinique n’est pas un terrain pour l’activisme. La clinique doit rester un espace de pensée nuancée, capable de tolérer l’ambivalence.
Dans un moment particulièrement révélateur, un collègue m’a dit :
« Je ne fais plus réellement de la clinique. Je fais de la gestion de risques politiques. » Et c’était bien le problème. Lorsque le risque politique devient plus important que le risque clinique, les jeunes ne sont plus protégés.
À un moment donné, j’ai compris que la situation ne pouvait pas s’améliorer tant que l’on ne reconnaîtrait pas l’existence de ces dynamiques défensives au sein de l’institution.
Un exemple clair était la façon dont les plaintes étaient traitées. Si une plainte [adressée à un soignant] venait d’un parent très engagé dans le militantisme, l’institution réagissait de manière défensive, parfois en sanctionnant ou en isolant le clinicien concerné, sans analyse approfondie de la situation. C’est un mécanisme bien connu : lorsqu’une organisation est anxieuse, elle commence à sacrifier ses membres pour tenter de restaurer un sentiment de sécurité. C’est ce qu’on appelle le scapegoating institutionnel.
Mais cet effort pour apaiser l’angoisse externe crée une angoisse interne bien plus grande. Les cliniciens apprennent rapidement quel type de questions est “dangereux”. Ils se censurent. Ils se replient. Ils deviennent anxieux, et cette anxiété réduit leur capacité à penser clairement. Et lorsque les cliniciens ne peuvent plus penser, les jeunes sont moins bien suivis.
Finalement, un rapport interne a été commandé. Mais il n’a jamais été publié. Cela en soi était déjà révélateur. Si un rapport n’est pas publié, c’est souvent parce qu’il met en lumière des vérités que l’organisation n’est pas prête à affronter. Et si une institution ne peut pas affronter la vérité, elle ne peut pas évoluer.
Se débarrasser de son sexe
Dans beaucoup de cas, nous observions des jeunes qui disaient vouloir se débarrasser de tout ce qui, selon eux, représentait la féminité ou la masculinité. Certains expliquaient qu’ils avaient l’impression que leur corps les trahissait, qu’ils voulaient fuir une image d’eux-mêmes qui leur semblait insupportable.
Lorsque nous creusions un peu, il apparaissait que cette aversion pour leur corps n’était pas uniquement liée au genre, mais à une expérience de vulnérabilité beaucoup plus vaste : honte, rejet, moqueries, difficultés sociales, traumatismes antérieurs, parfois abus, parfois isolement extrême.
Dans plusieurs entretiens, des adolescents disaient des choses comme : « Je veux disparaître », « Je veux enlever cette partie de moi », ou encore : « Je ne veux plus être perçu comme ça. »
Ce langage est très fort. Il parle davantage de souffrance psychique profonde que d’identité de genre stable et construite. Mais dans l’atmosphère institutionnelle de l’époque, ces propos étaient souvent interprétés littéralement, au premier degré, comme une « clarification de leur identité ».
Ce n’est pas parce que les cliniciens manquaient de compétence ; c’est parce qu’ils étaient pris dans une dynamique émotionnelle globale qui limitait la réflexion.
Certains jeunes semblaient avoir adopté un récit très rigide : « Si je change de corps, tout ira mieux. » Cela leur donnait le sentiment d’une sorte de solution magique : un projet clair, une direction. Mais la clinique exige de différencier : ce qui relève d’un désir authentique, ce qui relève d’une défense contre la douleur, ce qui relève de l’influence du groupe, ce qui relève d’un trouble développemental ou traumatique.
Dans plusieurs cas, les jeunes décrivaient une sensation d’inadéquation totale, mais lorsque nous explorions leur histoire, il devenait évident que leur sentiment de « ne pas être au bon endroit » avait commencé bien avant toute réflexion sur le genre. Il pouvait s’agir d’une enfance marquée par un manque d’attachement sécurisant, de difficultés scolaires, d’un sentiment d’être différent, ou d’une hypersensibilité qui n’avait jamais été reconnue.
Il faut comprendre ceci : quand l’identité interne est fragile, l’identité de genre peut devenir un point de fixation. Elle fournit un cadre, un langage, une direction. Ce n’est pas pathologique en soi, mais cela doit être compris dans sa globalité.
Je me souviens d’une adolescente qui disait : « Je veux me débarrasser de tout ce qui fait de moi une fille. » Quand nous avons exploré, nous avons découvert qu’elle avait une peur profonde d’être sexualisée, après plusieurs expériences traumatisantes. Son rejet de la féminité n’était pas une affirmation identitaire : c’était une défense, une défense contre le sentiment d’être vulnérable, exposée, non protégée.
Ce genre de situation était fréquent. Pour certains, se détourner du genre était un moyen d’échapper à une sexualité naissante qu’ils vivaient comme menaçante. Pour d’autres, c’était une manière de gérer l’anxiété sociale, surtout dans un monde où les rôles de genre sont devenus un terrain très chargé politiquement et émotionnellement. Pour d’autres encore, c’était une tentative de se recréer, de repartir à zéro.
Il est essentiel de comprendre que ces défenses ne sont pas conscientes. Le jeune ne dit pas : « Je rejette mon genre pour me protéger d’un traumatisme. »Il dit : « Je suis trans. » Et dans certains cas, cela peut être vrai. Mais dans d’autres cas, c’est d’abord une formulation de la souffrance.
Lorsqu’une institution n’a pas assez de liberté pour penser, elle ne peut plus faire cette distinction. Elle devient littérale. Elle prend les mots au pied de la lettre. Et cela peut conduire à des décisions qui ne répondent pas à la complexité de la situation.
Une autre situation récurrente concernait des jeunes atteints de troubles du spectre autistique. Beaucoup d’entre eux avaient une compréhension très littérale du monde, une difficulté à tolérer les ambiguïtés, et trouvaient dans le récit trans un cadre explicatif extrêmement structuré.
Pour certains, la transition représentait un moyen d’appartenir à un groupe, d’avoir une identité claire dans un monde social très difficile à lire.
Mais cette dynamique n’était pas toujours explorée en profondeur. Je ne dis pas que les jeunes autistes ne peuvent pas être trans — bien sûr qu’ils le peuvent — mais il faut comprendre comment leur fonctionnement particulier interagit avec le récit identitaire.
Dans une réunion, un clinicien a dit : « On dirait que nous traitons des défenses psychiques comme s’il s’agissait de déclarations objectives. » Et il avait raison. Une défense psychique peut être une protection extrêmement puissante. Mais si on la prend au pied de la lettre, on risque de la renforcer.
Beaucoup de jeunes disaient qu’ils ne voulaient plus être visibles dans leur genre d’origine. Pas parce qu’ils avaient une identité stable et cohérente de l’autre genre, mais parce qu’ils ne supportaient pas l’idée d’être sexualisés, moqués, jugés ou comparés.
Ce désir de “disparaître” d’un rôle de genre ne doit jamais être confondu automatiquement avec une transition nécessaire.
Les cliniciens le comprenaient, mais ils n’osaient souvent pas le dire. L’atmosphère institutionnelle était telle que toute exploration approfondie pouvait être perçue comme une résistance, voire une hostilité. Et lorsque réfléchir devient dangereux, l’approche clinique s’arrête.
Nous voyions également un phénomène où certains enfants semblaient s’accrocher à l’idée d’un changement de genre comme à une sorte de solution totale, une voie de sortie unique. Quand on explorait leur histoire, on constatait qu’ils avaient souvent vécu une forme de rejet social, de harcèlement ou d’isolement. Pour eux, la nouvelle identité devenait un refuge psychologique — un moyen de réinventer leur place dans le monde. Ce n’était pas toujours de l’ordre d’une identité profondément enracinée, c’était parfois un acte de survie psychique.
J’ai travaillé avec des jeunes qui avaient été profondément marginalisés dans leur environnement scolaire, qui ne se reconnaissaient dans aucun groupe, et qui trouvaient dans la « communauté trans » un sentiment d’appartenance qu’ils n’avaient jamais connu. Le soutien qu’ils y recevaient était réel et sincère.
Mais il arrivait que ce soutien se transforme en injonction : « Si tu te poses des questions, c’est que tu es trans. Si tu doutes, c’est la preuve que tu ne veux pas admettre qui tu es. » Là aussi, le doute devenait suspect.
Le processus d’adolescence implique pourtant naturellement du doute et de la confusion. C’est ainsi que l’identité se construit. Transformer ces incertitudes normales en certitudes absolues est dangereux, quelle que soit l’idéologie en jeu.
Et les parents ?
J’ai eu plusieurs conversations avec des parents totalement désemparés. Certains me disaient : « Je ne reconnais plus mon enfant », « Je ne peux plus rien dire sans être accusé de maltraitance. »
D’autres adoptaient une position opposée, une sorte d’adhésion totale, par peur d’être jugés comme de mauvais parents. Dans les deux cas, la peur était le moteur. Et une institution qui ne peut pas contenir la peur des familles finit par y céder. Un parent m’a expliqué : « On m’a dit que si je ne soutenais pas la transition, mon enfant pourrait se suicider. » Ce type de message est extrêmement inquiétant parce qu’il met les parents dans une position de panique permanente. Or, la recherche montre que ce type d’arguments catastrophistes ne reflète pas la complexité du risque suicidaire. La détresse est réelle, mais elle ne peut pas être traitée simplement en affirmant une identité sans exploration plus large.
Des cliniciens expérimentés me confiaient qu’ils avaient parfois l’impression de devenir de simples exécutants d’un protocole. Ils n’étaient plus des penseurs, mais des acteurs dans une pièce dont le scénario était déjà écrit.
Une collègue m’a dit un jour : « Je ne fais plus de psychothérapie. Je coche des cases. » C’était tragique, parce que ces cliniciens étaient talentueux, engagés et profondément concernés par le bien-être des jeunes.
L’un des aspects les plus difficiles était le sentiment d’impuissance. Certains cliniciens me disaient qu’ils voyaient clairement la souffrance sous-jacente — anxiété sévère, troubles relationnels, trauma — mais qu’ils ne pouvaient pas l’explorer en profondeur parce que le cadre institutionnel ne le permettait plus. Ils avaient peur d’être accusés d’avoir une approche “non affirmative”.
Le terme même d’“affirmation” est devenu extrêmement problématique.
En clinique, on « affirme » le vécu du patient en l’écoutant, en le comprenant, en reconnaissant sa souffrance — mais pas en validant littéralement chaque interprétation qu’il fait de lui-même. La confusion entre ces deux registres a été un facteur majeur de dérive.
Il y avait également une incompréhension générale quant à la manière dont le développement psychique des adolescents interagit avec les transformations corporelles de la puberté. La puberté est une période de remaniement profond, parfois chaotique. Beaucoup d’adolescents ressentent une forme d’étrangeté corporelle, une dissociation légère, une difficulté à habiter leur corps en mutation. C’est normal. Mais dans ce contexte institutionnel, ces sentiments étaient parfois interprétés comme des signes diagnostiques d’une incongruence de genre persistante.
Plusieurs jeunes me disaient : « Je ne veux pas devenir une femme ou un homme comme mes parents. » Ce n’était pas une affirmation identitaire ; c’était une réaction à leur histoire familiale, à des modèles parentaux perçus comme angoissants ou insatisfaisants. Et pourtant, dans le service, ces propos étaient souvent interprétés comme une confirmation de leur identité trans.
Une autre dynamique préoccupante concernait les jeunes filles qui associaient la féminité à la vulnérabilité. Elles refusaient cette vulnérabilité, parfois de manière farouche, parce qu’elles n’avaient jamais été correctement protégées. Pour elles, la transition devenait un moyen d’obtenir un sentiment de sécurité psychique. Cela n’a rien à voir avec l’identité de genre au sens profond du terme — c’est un mécanisme d’autoprotection. Et il faut traiter ce mécanisme pour ce qu’il est : un appel à l’aide.
Lorsque des cliniciens tentaient de poser des questions sur ces dynamiques, on leur répondait parfois qu’ils “manquaient de sensibilité”. Mais en réalité, ils faisaient simplement leur travail : comprendre la souffrance dans toute sa complexité.
L’utilisation des bloqueurs de puberté
L’une des grandes confusions concerne l’utilisation des bloqueurs de puberté. On disait parfois qu’ils étaient entièrement réversibles, qu’ils permettaient simplement de “faire une pause” pour que le jeune puisse réfléchir. Mais en réalité, les études n’étaient pas concluantes.
Les bloqueurs de puberté ne sont pas une simple suspension neutre : ils interviennent sur un processus biologique fondamental, un processus qui influence non seulement la maturation sexuelle, mais aussi l’architecture psychique, les émotions, les capacités cognitives, les interactions sociales.
La puberté n’est pas seulement un phénomène hormonal : c’est un tournant développemental majeur. L’interrompre nécessiterait une réflexion clinique extrêmement approfondie. De nombreux jeunes à qui l’on administrait des bloqueurs passaient ensuite presque systématiquement aux hormones sexuelles croisées. C’était présenté comme un choix [de leur part], mais dans les faits, cela ressemblait davantage à un chemin prédéterminé. Une fois que le développement pubertaire était interrompu, l’idée de revenir en arrière devenait psychiquement et socialement beaucoup plus difficile. Le traitement initial créait la trajectoire.
Des cliniciens disaient : « Nous voyons très peu de jeunes qui, après les bloqueurs, reconsidèrent réellement leur décision. » Et certains se demandaient si ce phénomène reflétait véritablement une constance identitaire, ou si le traitement lui-même rendait le retour en arrière presque impossible.
C’est un sujet majeur, mais il devenait extrêmement difficile d’en parler ouvertement.
Pourquoi disait-on ces traitements réversibles ?
Parce que c’est plus simple… Dire à des parents anxieux : “Nous allons arrêter la puberté, mais ne vous inquiétez pas, tout redeviendra normal si votre enfant change d’avis” est très rassurant. Mais ce n’est pas une affirmation cliniquement honnête. La vérité est plus complexe, mais la complexité était devenue presque inaudible dans ce climat institutionnel.
Les jeunes eux-mêmes comprenaient parfois les bloqueurs comme une forme d’engagement dans une voie [d’affirmation] médicale : « Si on me donne des bloqueurs, c’est que je suis vraiment trans. » Ils interprétaient le traitement comme une validation identitaire (…) [Avec] un effet de renforcement très puissant.
Plusieurs adolescents disaient qu’ils se sentaient soulagés parce que les bloqueurs “arrêtaient” leur corps, comme si leur corps était devenu leur ennemi. Mais ce soulagement était ambivalent : il s’agissait parfois d’un soulagement anxiolytique — la disparition temporaire d’une tension interne — et non de la résolution d’une souffrance plus profonde.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que la puberté, d’elle-même, joue un rôle dans la résolution d’un certain nombre de conflits identitaires. Beaucoup d’adolescents qui traversent une forte dysphorie pubertaire [de genre] voient leurs sentiments évoluer après la maturation biologique et psychique.
C’est un phénomène connu. Interrompre la puberté supprime un mécanisme naturel de stabilisation.
Il est aussi important de dire que la prescription des bloqueurs était souvent perçue comme une étape “neutre”, mais cela n’était vrai ni pour les garçons ni pour les filles. Par exemple, chez les garçons, les bloqueurs entraînaient une absence totale de maturation sexuelle, ce qui avait des implications physiologiques et psychologiques profondes. Chez les filles, cela perturbait aussi le développement osseux, la densité minérale, la maturation affective. Il y avait beaucoup de zones d’incertitude scientifique. Mais l’incertitude était devenue presque interdite.
Nous voyions aussi des jeunes qui, après avoir commencé les hormones, se retrouvaient devant des réalités auxquelles ils n’étaient pas préparés.
Certains pensaient que les hormones transformeraient leur vie d’une manière presque magique. Mais les changements physiques ne résolvaient pas forcément les conflits internes. Dans plusieurs cas, les adolescents se retrouvaient à vivre dans un corps transformé, mais avec des souffrances psychiques toujours présentes — parfois même amplifiées.
On ne peut pas traiter une détresse interne exclusivement par des modifications corporelles. Le corps ne peut pas résoudre seul un conflit psychique. C’est une illusion dangereuse, mais une illusion qui peut devenir très séduisante pour des adolescents vulnérables.
Lorsque nous avons commencé à évoquer ces questions, la réaction institutionnelle fut de dire que nous exagérions, que nous étions trop prudents. Mais il ne s’agissait pas de prudence excessive : il s’agissait de responsabilité clinique. Nous ne pouvions pas ignorer les signaux d’alarme, non plus que les incertitudes scientifiques.
Plusieurs collègues ont commencé à exprimer des réserves sur la manière dont le cadre institutionnel gérait ces situations. Ils sentaient que la réflexion clinique était en train de disparaître, remplacée par une logique binaire : soit vous étiez “affirmatif”, soit vous étiez considéré comme un obstacle.
Cette polarisation était totalement contraire à la nature même du travail clinique, qui nécessite nuance, complexité, exploration, incertitude.
Est-ce que certains jeunes regrettaient leur transition ?
Oui, il y en avait. Mais l’institution n’était pas préparée à les accompagner. Il était difficile pour les jeunes eux-mêmes d’exprimer leurs doutes après avoir commencé un parcours médical, car ils se sentaient piégés par l’histoire qu’ils avaient construite autour de leur identité. Et malheureusement, certains cliniciens ne savaient pas comment réagir à ces doutes parce qu’ils n’avaient jamais été encouragés à penser la possibilité de regret.
Dans plusieurs cas, les jeunes disaient qu’ils avaient senti une pression à avancer dans le parcours, plutôt qu’une invitation à réfléchir. Cela ne signifie pas que leur souffrance n’était pas réelle — elle l’était. Mais cela signifie que l’institution n’avait pas rempli son rôle de contenance, de réflexion, d’élaboration.
Le danger, c’est qu’une institution rigide interprète toujours les signes de manière à confirmer sa propre théorie. C’est ce qu’on appelle en psychanalyse une défense narcissique institutionnelle.
Une collègue m’a dit : « Je sens que je trahis mes patients si je ne pose pas toutes les questions nécessaires, mais je sens que je trahis l’institution si je les pose. » Quand une organisation place ses employés dans un tel conflit, elle ne peut plus fournir un espace thérapeutique sûr.
Comment pouvions-nous continuer à travailler dans ces conditions ?
C’était très difficile. Beaucoup ont commencé à ressentir un épuisement moral. Le sentiment de ne plus pouvoir faire un bon travail, même en le désirant profondément. Et lorsque les cliniciens se sentent moralement empêchés, les patients en souffrent inévitablement. Finalement, les tensions étaient telles que plusieurs professionnels expérimentés ont commencé à quitter le service. Ils ne partaient pas parce qu’ils étaient hostiles aux jeunes trans — c’est ce qu’on a parfois prétendu — mais parce qu’ils sentaient que l’approche clinique avait été remplacée par une idéologie rigide. Ils ne pouvaient plus travailler dans un cadre où la pensée complexe était devenue suspecte.
Une mère m’a dit un jour : « Je veux soutenir mon enfant, mais je ne sais même plus ce que cela signifie. Si je pose une question, on dit que je suis transphobe. Si j’accepte tout, j’ai peur de me tromper. » Ce dilemme moral était répandu.Les parents se retrouvaient dans une situation où la peur d’être jugés prenait le dessus sur leur capacité à réfléchir.
Certains parents vivaient dans une double peur : peur de la souffrance de leur enfant et peur de l’institution si jamais ils exprimaient un doute.
Une institution saine doit pouvoir rassurer les parents en leur permettant d’exprimer leur inquiétude sans être stigmatisés.
Nous avons également eu des situations où les parents n’étaient pas du tout d’accord entre eux. L’un soutenait totalement la transition, l’autre avait de fortes réserves. Dans ce type de conflit familial, le rôle du clinicien est d’accueillir la complexité, pas de trancher en faveur d’un parent contre l’autre.
Pourtant, certains cliniciens rapportaient qu’ils se sentaient poussés à valider la position du parent le plus affirmatif, par peur d’être accusés d’être du mauvais côté. C’est extrêmement risqué, car cela transforme l’institution en arène politique.
Nous avions aussi remarqué que certains parents projetaient, inconsciemment, leurs propres conflits non résolus sur la situation de leur enfant.
Par exemple : des parents ayant des difficultés avec leur propre identité de genre ou sexualité ; des parents ayant vécu des traumatismes ; des parents ayant une vision très rigide de la masculinité ou de la féminité.
Dans ces familles, la détresse du jeune pouvait devenir le terrain où se rejouaient des conflits anciens.
Dans une situation, une mère refusait absolument que sa fille devienne “une femme comme elle”. La transition de sa fille devenait pour elle une manière de réparer sa propre histoire. (…) La clinique doit pouvoir explorer ces dynamiques, parce qu’elles jouent un rôle majeur dans le développement de l’enfant. Mais dans le climat institutionnel où nous étions, ce type d’exploration était parfois vécu comme une attaque contre la famille. Plusieurs cliniciens nous ont dit qu’ils évitaient certains sujets simplement pour ne pas provoquer une réaction défensive de la part des parents. Quand la peur de froisser remplace la nécessité clinique, l’éthique est compromise.
Une autre question particulièrement préoccupante était celle du suivi à long terme. Beaucoup de jeunes entamaient une transition sociale, puis médicale, mais il n’existait pas de cadre clair pour les accompagner sur plusieurs années.
Certains quittaient le service à l’âge adulte sans avoir bénéficié d’un soutien thérapeutique suffisant, alors qu’ils étaient au milieu de transformations majeures — corporelles, psychiques, sociales.
Un système responsable doit penser l’avenir. Or, ici, on pensait presque exclusivement le présent : “Comment répondre à la demande du jeune aujourd’hui ?” Mais pas : “Quelles seront les implications dans cinq ans ? Dix ans ?” Les cliniciens exprimaient leur malaise : « Nous engageons des jeunes dans des parcours irréversibles alors qu’ils sont encore en construction psychique. » Et ils avaient raison d’être inquiets.
Une collègue m’a confié qu’elle se réveillait la nuit en se demandant si certains jeunes qu’elle avait suivis allaient plus tard regretter les décisions prises trop rapidement. Ce doute moral était un symptôme majeur d’un système qui n’était plus aligné sur la réflexion clinique.
[1] Traduit de l’Anglais. Version intégrale enregistrée accessible sur le site de l’OPS.