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Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse

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Mots clés : langue – nazisme – psychanalyse

Ce livre très dense analyse l’impact du nazisme sur la psychanalyse en s’appuyant essentiellement sur les œuvres de Freud et d’Imre Kertész et la question : est-ce que la psychanalyse pouvait rester indemne après ce déferlement destructeur ?

Outre l’émigration de nombreux analystes et les effets de l’exil sur eux, c’est la langue qui fut atteinte. Elle est caractérisée par sa pauvreté, l’apparition de nouveaux mots et le changement de sens de mots existants. Le vocabulaire de la psychanalyse fut dévoyé à son tour de son usage, comme par exemple les mots pulsion, autoconservation ou ‘Ausrottung’ qui signifia extirpation dans le langage freudien et extermination dans le langage hitlérien. Les mots furent disqualifiés en désordonnant le sens dans le but d’éliminer la pensée. Dans ce contexte, un constat important est que l’altération des mots atteint aussi l’être humain. Le secret de la langue est la trahison de son locuteur, la base de la cure analytique. Mais la lutte contre cette altération n’est pas sans danger non plus.

Non seulement la dictature réduit l’être humain à un certain mode de pensée infantile mais elle brise aussi la tonalité de la langue en tant que convention et ôte la légitimité de la place du père et de l’interdit. Le langage tient une place centrale dans la culture ; de ce fait on passe à côté de la dislocation engendrée par le nazisme si l’on traite la Shoah uniquement comme trauma.

La pensée psychanalytique d’après-guerre s’en est trouvée affectée notamment l’outil de penser les phénomènes de masse et la lutte de chacun avec son ennemi intérieur où l’identification joue un rôle prépondérant.

Pour Adorno, se basant sur Freud, la civilisation engendre l’anti-civilisation et ne cesse de la renforcer. Kertész affirme que la contre-culture nazie, établie sur la haine, contient les potentialités générales de l’humanité. C’est cela qui permet de penser l’événement car la mise en avant des victimes constitue une défense, dans le sens psychanalytique, contre des éléments d’identification avec les criminels ce qui expliquerait pour quelle raison il fut rarement fait référence pendant un certain temps aux phénomènes de masse. Toujours pour Kertész, nous devons envisager l’holocauste comme culture dont le dispositif fut de mettre la loi hors la loi. Cette rupture de mettre la loi hors la loi procure aux individus l’immense gain narcissique d’appartenance à une masse foncièrement homogène mais récusa le droit comme conception abstraite.

Kahn remarque la confrontation de la culture à l’effondrement des figures de la culpabilité. Dans ce contexte il est intéressant de noter que le mot Führer, absent dans ‘Totem et Tabou’, apparaît dans ‘Psychologie des masses’. Th. Mann pense que Hitler doit haïr la psychanalyse et son ennemi véritable est Freud, le grand désillusionneur. Le meurtre de ‘L’homme Moïse’ est fondateur de la civilisation car la culpabilité permet d’instaurer un travail contre la destructivité. Ce meurtre sans dramaturgie, oubli, latence et réminiscence, c’est à cette fracture que ‘L’homme Moïse’ fait face. Le nazisme a brisé le fil de la tragédie du père primitif, décrite par Freud, engendrant la culpabilité, l’ambivalence des sentiments, du développement de la communauté et de la continuité historique. Le nazisme a provoqué une inadéquation entre mots et expérience historique.

Le Führer constitue l’identité de la collectivité en se basant sur la ‘force pulsionnelle’ qui rassemble l’âme du peuple, aboutissant à l’identité aryenne qui sous-tend la ‘pulsion d’autoconservation’. Normalement des identifications variées et entrecroisées favorisent la diversité des individus au sein de la même société. Or, tout cela est battu en brèche par le nazisme où n’existe plus de référence tierce. L’homme est devenu un objet et est chosifié dans la masse. La déshumanisation prend la forme de la désindividuation.

Freud considère sa seconde topique comme une hérésie car elle enracine la conscience morale dans la pulsion de mort elle-même, L. Kahn pense que ce serait l’attaque de Freud contre l’autoconservation biologique du national-socialisme et l’autodestruction sacrificielle. Le travail de culture semblerait procéder par le mal et c’est ainsi que le processus culturel procéderait au domptage pulsionnel. L’holocauste devrait s’intégrer dans le travail de culture comme le meurtre originaire du père de la horde primitive.

Dans la pratique clinique, l’empathie et son usage sont censés favoriser un dialogue permettant l’accès à l’expérience privée de la catastrophe. Ce point de vue semble être une conséquence de l’ébranlement subi par la psychanalyse et sa théorie. La conception de Kohut de l’empathie fut la conséquence de sa propre expérience qui a affecté la théorie analytique elle-même. De même, Simmel, Adorno, Horkheimer et Fenichel refusèrent la séparation entre abstraction théorique et pratique clinique.

Le nazisme dévoyait le langage à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques, adoptées de façon mécanique et inconsciente pour culminer à un effet toxique. Cela est particulièrement le cas pour ‘Psychanalyse et Weltanschauung’ et la lutte contre l’assujettissement identificatoire des psychanalystes fut difficile. Contrairement à Freud, Carl Müller-Braunschweig, d’abord psychanalyste de l’Institut de Berlin et ensuite éminent collaborateur nazi, considère la psychanalyse comme une Weltanschauung et donne la place prépondérante au biologique dans plusieurs textes. Dans un aperçu historique, L. Kahn détaille les adaptations de la psychanalyse au régime nazi par, d’une part l’héroïsme et d’autre part l’adaptation à ce même régime, effectués par Müller-Braunschweig. Les psychothérapeutes nazis se référaient à l’énergie créatrice du poème ‘Natur’ de Goethe et l’énergie des forces révélées par la physique, s’appuyant ainsi sur le double héritage freudien. La biologisation, la technicisation et la mythisation sont entrées dans le psychisme individuel par le biais de la langue commune.

L’expérience traumatique des camps a un caractère spécifique dans la mesure où il abandonne la référence à l’après-coup. Du fait de la désymbolisation la seule possibilité qui reste au survivant et à ses enfants est l’usage de ‘souvenirs ou récits écrans’. Ces écrans peuvent se présenter dans la cure sous forme de ‘transfert écran’. Le syndrome du survivant de trauma extrême bouleverse profondément l’approche psychanalytique des victimes en séance car le psychisme est complètement anéanti, imposant l’empathie comme outil théorique et clinique pour retisser le lien à un objet. Comme la fonction paternelle protectrice a échoué l’enfant du survivant devient auditeur empathique de la mère qui doit reconstituer un récit assurant la permanence identitaire.

 

Conclusion : Le nazisme n’a pas seulement porté préjudice à la personne de Freud mais à la psychanalyse toute entière par son détournement et plus particulièrement par celui des mots dotés d’un sens nouveau. De même, l’approche psychanalytique des victimes ne peut se faire avec les bases psychanalytiques habituelles.

 

Rénate Eiber (avril 2021)

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